Fodéba Keita et le Camp Boiro

Conakry, février 1961. Pour célébrer le retour des troupes guinéennes du Congo-Léopoldville, le navire-croiseur américain <em>Hermitage</em> jette l’ancre à Conakry. Le Contre-Amiral Allan Reed reçoit les membres du Gouvernement Guinéen à bord du vaisseau.    Sur cette photo, de gauche à droite : Louis Béhanzin (caché), Mamadi Kaba, Général <a href="http://www.campboiro.org/perpetrateurs/diane_lansana/index.html">Lansana Diané</a>, Commander Foreman,  <a href="http://www.campboiro.org/victimes/keita_fodeba.html">Fodéba Keita</a>, <a href="http://www.campboiro.org/perpetrateurs/toure_ismael/index.html">Ismael Touré</a>, <a href="http://www.campboiro.org/victimes/diallo_alpha_amadou.html">Alpha Amadou Diallo</a>, <a href="http://www.campboiro.org/victimes/tounkara_tibou.html">Tibou Tounkara</a>, <a href="http://www.campboiro.org/victimes/tall_habib.html">Habib Tall</a>, <a href="http://www.campboiro.org/victimes/magassouba_moriba.html">Moriba Magassouba</a>
Conakry, février 1961. Pour célébrer le retour des troupes guinéennes du Congo-Léopoldville, le navire-croiseur américain Hermitage jette l’ancre à Conakry. Le Contre-Amiral Allan Reed reçoit les membres du Gouvernement Guinéen à bord du vaisseau.
Sur cette photo, de gauche à droite : Louis Béhanzin (caché), Mamadi Kaba, Général Lansana Diané, Commander Foreman, Fodéba Keita, Ismael Touré, Alpha Amadou Diallo, Tibou Tounkara, Habib Tall, Moriba Magassouba.
Source : John Howard Morrow (1910-2000). First American Ambassador to Guinea (1959-1961)

Catégories du Camp Boiro

L’évocation du souvenir des disparus du Camp Boiro met en évidence l’existence de différentes catégories de personnes qui y furent emprisonnées et torturées. La plupart furent tuées. D’autres survécurent et recouvrèrent la liberté, durant et après la chute de la dictature de Sékou Touré. A ce stade, on peut grosso modo dégager deux groupes :

  1. Les victimes pures ou martyrs. Exemples : Mamadou Petit Touré, Baidy Guèye, Dr. Bocar Maréga, Dr. Taran Diallo, Telli Diallo, Alioune Dramé, Dr. Alpha Oumar Barry et des milliers d’autres noms.
  2. Les perpétrateurs-victimes. Exemples : Fodéba Keita, Fadiala Keita, Emile Cissé, Capitaine Lamine Kouyaté, et des centaines d’autres collaborateurs et agents
  3. Les anciens détenus du Camp Boiro qui devinrent perpétrateurs sous le régime de Lansana Conté. Exemples : Alsény René Gomez, Facinet Touré, etc.

J’y reviendrai.

Pour l’instant, qui veut parler du Camp Boiro, doit nécessairement et obligatoirement mentionner, au moins, Fodéba Keita.

Fodéba Keita

La personnalité et le sort de Fodéba constituent un sujet complexe, qui est loin d’être traité. On trouve des passages sur lui dans :

Kaba 41 Camara résume l’implication directe de Fodéba dans la création de la section carcérale du Camp des Gardes républicains de Camayenne, qui devint plus tard le Camp Boiro. Dans le sous-chapitre intitulé “Les fondations du Camp Boiro” l’auteur écrit :

« Le camp d’extermination des détenus politiques, à Conakry, se trouve dans l’enceinte du vieux camp de la garde républicaine, vieux camp colonial tout juste situé en face de l’hôpital central de Conakry, l’hôpital Donka. Les bâtiments et leurs cellules achevés, Fodéba invita un jour le docteur Roger Accar, alors ministre de la Santé, à visiter les lieux et à donner son avis. La visite terminée, le docteur Accar posa une question et une seule, à Fodéba.
— C’est ici que vous allez mettre des hommes ?
— Et alors ? C’est fait pour ça non ? répondit l’illustre ministre.
— Ce n’est pas croyable, Fodéba ! Les cellules n’ont même pas de fenêtre et pas de plafond ; avec leur étroitesse, des hommes mis ici perdront la vue et mourront comme des mouches et…
— Ça suffit ! coupa le ministre. La visite est terminée.
Nous étions en 1961.
En 1969, Fodéba finit sa vie dans la cellule n° 72 qui est à la porte des WC, la dernière cellule du deuxième bâtiment de la mort, bâtiment aux portes métalliques, sans fenêtres. »

Pour autant qu’on puisse dire, la vie de Fodéba Keita se découpe en plusieurs tranches et périodes :

  • la formation familiale et scolaire
  • la carrière d’instituteur à la sortie de l’Ecole William Ponty
  • la co-fondation des Ballets Africains avec Facely Kanté de Kissidougou. Lire l’obituaire prononcé par Fodéba Keita aux obsèques de son alter ego et compagnon de création artistique
  • le retour en Guinée à la demande de Sékou Touré et son entrée au gouvernement de la Loi-cadre en 1957.
    Il signa l’arrêté abolissant la chefferie de canton en décembre 1957
  • la toute-puissance après l’indépendance, lorsqu’il cumula les ministères de la défense et de la sécurité et de l’Intérieur (administration du territoire). Il devint de facto le numéro 2 du régime
  • son désaccord croissant avec Sékou Touré sur l’orientation politique et la gestion du pays
  • son rôle dans le faux Complot des commerçants (Complot Petit Touré) et sa disgrâce, qui se concrétisa par son départ du ministère de la défense et de l’intérieur et sa nomination au ministère de l’agriculture en 1967
  • la chute graduelle, son arrestation et son exécution en 1969

On le voit, s’agissant de  la recherche et de la publication sur ces étapes de la vie de Fodéba, on est très loin du compte. Il en est de même pour les autres membres de la génération des fondateurs de la république de Guinée. Car il n’y eut pas un SEUL, mais plusieurs pères de l’Etat né des cendres de la Guinée française le 2 octobre 1958.

Le drame de la Guinée se situe dans :

  1. la destruction, la déconstruction, le silence, l’omission et l’ignorance  de l’apport des hommes et femmes anti-colonialistes de la première moitié du 20è siècle (1910-1960)
  2. l’exagération du rôle du leadership individuel (Sékou Touré) au détriment de l’oeuvre collective qui mena la Guinée à « l’indépendance ».

Corrections d’informations sur Fodéba

Ecrivant sur ma page Facebook  par le canal de mon neveu Alpha Mamoudou Diallo, M. Ibrahima Berthe affirme, (je le cite textuellement ) :

En plus de notre hymn national qu’il composa avec Jean Surecanal un ecrivain francais,Fodeba insist era que le titre soit Alpha Yaya pour le bas peuple et Liberte en francais .Il composera une version de l’hymn en Malinke intitule Alpha Yaya

Réagissant à ce paragraphe, je rédigeai les corrections suivantes :

  1. Fodéba Keita ne composa pas mais adapta plutôt l’hymne national à partir de la chanson de louange à Alfa Yaya, Lanɓo (chef) du Diiwal de Labé. Lire le précieux article De la mélodie populaire « Alpha Yaya » à l’Hymne national « Liberté » publié Recherches Africaines par Mamba Sano, un des pionniers de la politique partisane en Guinée française sous la 4è république française (1946-1958).
  2. Les compositeurs du chant traditionnel sont les griots Korofo Moussa et Silatéka, tous deux de Kissidougou
  3. Jean Suret-Canale était géographe-historien et non pas musicien.
  4. Le Français Louis Cellier et Fodéba Keita collaborèrent pour l’adaptation moderne du chant griot traditionnel en hymne national guinéen.
  5. La désignation Liberté fut un acte officiel de l’Assemblée nationale. Elle est inscrite dans l’Article 1er de la Constitution promulguée le 10 novembre 1958, au même titre que le drapeau (Rouge-Jaune-Vert) et la devise (Travail-Justice-Solidarité). Cette appellation n’était donc pas une initiative du ministre-artiste-compositeur Fodéba.
  6. Il n’y eut pas une version pour le “bas-peuple”. La mémoire collective reconnaissant instantanément la mélodie comme étant celle de la louange à Alfa Yaya.
  7. L’original étant en maninka, il n’y eut pas non plus une version pour cette langue.

Alfa Yaya, composé en 1898 par les griots Korofo Moussa et Silatéka de KIssidougou en l’honneur d’Alfa Yaya Diallo, chef du diiwal (province) du Labé. La chanson fut adaptée en 1959 comme hymne national de Guinée par Fodéba Keita et Jean Cellier, professeur de musique. Ali Farka Touré (guitare)  et Toumany Diabaté (kora) jouent ici une version instrumentale d’Alfa Yaya.

André Lewin note que Jean Cellier vint “en Guinée avant l’indépendance comme professeur de musique, après trois années passées à Saint-Louis. Jean Cellier — par ailleurs vénérable d’une loge maçonnique de Conakry et mari de la directrice du lycée de jeunes filles — choisit de rester en Guinée après 1958 et devint plus tard le président de l’Amicale des enseignants français de Guinée.
Contrairement à son épouse, qui quitta la Guinée après la rupture des relations diplomatiques en novembre 1965, il resta encore plusieurs années à Conakry, qu’il ne quitta qu’après l’arrestation en 1969 de son ami Keita Fodéba. Il est décédé le 11 mai 1995.”
[Fodéba Keita et Jean Cellier se connurent donc à Saint-Louis du Sénégal, vraisemblablement au début des années 1950. — T.S. Bah]

Après lecture de ma contribution, M. Berthe répondit (une fois de plus, je reproduis exactement son texte) :

Nous peuple maninka du mandingue avons notre version du l’hymn national intitule Alpha Yaya que nous chantons avec fierte pour rehausser la valeur artistique et culturelle de ce Mr.
Niez le cela n’a aucune influence sur ce qu’il a fait pour ce pays.
L’ingratitude de l’etre humain vis a vis de son proche ne date pas d’aujourd’hui.
Alors Je ne suis du tout surpris de vos assertions sur le Mr quand vous lui faites partager les actes criminels du regime de Sekou dont il est lui meme Victime.

Réponse à Ibrahima Berthe

M. Berthe, votre réaction ne correspond pas du tout aux corrections que j’ai apportées. C’est votre droit de faire des déclarations grandioses par lesquelles vous prétendez parler au nom du peuple maninka. Mais n’oubliez pas que l’auteur de la chanson Alfa Yaya était une paire de griots Maninka vantant la générosité d’un seigneur Pullo. Et que Fodéba a hérité de cet artiste autant que vous et tous les Guinéens. C’est un signe de la solidarité séculaire entre les ethnies du pays.

Votre affirmation selon laquelle je nie la valeur de la contribution de Fodéba est contredite et annulée par la section dédiée aux Ballets Africains sur mon site webGuinée.

A cela s’ajoute qu’en 2001-2003 j’ai interrogé et supplié Bakary Keita, le frère cadet de Fodeba, de publier un livre sur son aîné. Je connus Bakary de 1973 à 1981, dans les séances de projection suivies de délibérations pour l’acceptation ou le rejet de films importés au sein de la Commission nationale de censure cinématographique.
Il m’informa que le fils de Fodéba était en train de rédiger un témoignage sur son père. Espérons que la famille Keita dira son mot et contribuera à une meilleure connaissance de cette personnalité centrale de la jeune République de Guinée.

En attendant, ainsi que l’indique la citation de Kaba 41 ci-dessus, il est établi de façon indéniable que Fodéba Keita fut l’organisateur des deux premiers faux complots de la dictature naissante contre des Guinéens :

Pire, Prof. Ibrahima Kaké (de Kankan) n’hésite pas à appeler Fodéba l’âme damnée de Sékou Touré. Lire Chapitre 6 de son livre Sékou Touré. Le héros et le tyran

La tragédie de Fodéba Keita est toute aussi ironique, paradoxale, singulière et tragique. Car il disparut dans le Camp Boiro qu’il fit construire au faîte de sa puissance.

En dernière instance, M. Berthe, il s’agit ici de l’histoire de la Guinée post-coloniale. Ce terrain-là est inconnu, méconnu, contradictoire et, finalement, impersonnel. En traitant du rôle officiel de Guinéens dans la débâcle du pays, peu importe les loyautés régional(iste), la  subjectivité, la susceptibilité !

Quant à la gratitude ou à l’ingratitude individuelle,  l’Histoire n’en n’a que faire. Moi, non plus !

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.