Pour une nouvelle cartographie des Peuls (1994)

La localisation d’une grande partie des Peuls était relativement bien connue dans les années soixante, grâce à divers inventaires cartographiques, notamment en Afrique de l’Ouest.

Professeur Jean Boutrais
Professeur Jean Boutrais

Plusieurs « Cartes ethno-démographiques de l’Afrique occidentale » sont ainsi publiées par l’IFAN-Dakar au cours des années 1950 et 1960. Elles permettent de repérer rapidement l’emplacement des Peuls et des groupes qui leur sont apparentés. Plus tard, des cartes ethno-démographiques du Niger complètent la série des coupures précédentes. Ces documents restent précieux, par leur homogénéité de conception et leur continuité spatiale, de l’Atlantique jusqu’au Nigeria (IFAN, 1952-1963).

A la même époque, d’autres synthèses cartographiques représentent l’extension de la langue peule, davantage que le peuplement proprement dit.
Les ouvrages de D. J. Stenning (1959) et de M. Dupire (1970) reproduisent ainsi les croquis linguistiques de M. de Lavergne de Tressan (1953) et de Westermann et Bryan (1952).
Plus récemment, une équipe du CNRS a dressé un « Schéma de répartition des parlers peuls d’Afrique occidentale » plus détaillé que les représentations précédentes, en distinguant les dialectes occidentaux et orientaux (CNRS, sd).

Cette carte provient d’une documentation souvent inédite fournie par P.-F. Lacroix et D. W. Arnott, anciens administrateurs devenus spécialistes des Peuls.

A une documentation assez fournie à la fin de la période coloniale s’oppose la rareté de documents cartographiques récents et précis sur les Peuls.

Par ailleurs, l’utilisation de cartes linguistiques n’est pas évidente, dans une perspective ethno-géographique.

L'archipel peul: l'état des lieux en 1990
L’archipel peul: l’état des lieux en 1990

Peuplement peul et langue peule

Les cartes linguistiques ne recoupent pas toujours des identités de peuplement, spécialement dans le cas des Peuls. Des discordances surviennent en effet dans les deux sens.
D’un côté des Peuls n’emploient plus, et ils l’ont parfois perdue, la connaissance de leur langue (Fulani du Nord-Nigeria, Fellata du Tchad et du Soudan), tout en continuant à revendiquer une identité peule.

A l’extrême, certains groupes qui se disent peuls n’ont probablement jamais pratiqué cette langue (cas des Foula du Wasolon du Mali/Guinée/Côte d’Ivoire).

L’identité peule résulte alors d’une ancienne « conversion ethnique » qui légitimait une suprématie politique. A l’inverse, l’emprise spatiale de la langue peut déborder le peuplement proprement dit, lorsqu’elle est adoptée par d’anciens captifs (Fouladou au Sénégal) ou qu’elle acquiert un statut de langue véhiculaire (Diamaré et
Adamaoua au Cameroun).
A la limite, la langue peule est pratiquée par toute une population qui se distingue pourtant nettement des Peuls (exemple bien connu des Halpular-Toucouleurs au Sénégal).

Les divergences entre langue et peuplement peuls sont donc fréquentes et parfois de grande ampleur. Même en s’en tenant uniquement à l’identité des populations, les ambiguïtés et incertitudes ne sont pas levées.

Aujourd’hui, des groupes s’affirment Peuls, alors que leur origine ethnique est différente : anciens serviteurs (Rimayɓe) ou anciens alliés des Peuls.
Dans l’autre sens, des Peuls qui vivent en contact prolongé avec des populations prestigieuses adoptent leur façon de vivre et leur culture. Ils finissent par leur ressembler tellement qu’ils perdent toute leur personnalité ethnique antérieure. Parfois, cette osmose tient au voisinage d’autres pasteurs.

Le fait de s’adonner à la même activité facilite alors les convergences; par exemple, les Foulankriabé du Gourma au Mali sont en cours de métissage avec les Touaregs, tandis que d’autres Peuls sont « maurisés » à la frontière sud de la Mauritanie.
De même, des Peuls du Batha, au centre du Tchad, sont maintenant arabisés ; ils se disent encore Fellata mais ne parlent plus la langue peule et se comportent pratiquement comme des Arabes.

L’assimilation joue parfois également en faveur de cultivateurs, lorsque des Peuls se sédentarisent et s’engagent de plus en plus dans l’agriculture.

Les Silmi Mossi du Burkina Faso ont oublié leur origine peule. De même, de petits groupes dits Kourtey, de la vallée du Niger, en amont de Niamey, sont intégrés aux Sonray.

Des reclassements identitaires surviennent donc aux deux marges des activités peules : le pastoralisme et l’agriculture. Mais l’acculturation ne se déroule pas de façon linéaire ou irréversible. Des changements de contexte politique ou l’émergence de compétitions économiques peuvent susciter des réactions et la rupture de continuités culturelles. Des groupes en situation intermédiaire récupèrent alors leur identité peule. Le retour à l’ethnie peule est parfois organisé et théorisé par de jeunes intellectuels.
Quant à la population, elle pratique une stratégie ethnique peule lorsque cette appartenance se révèle utile.

Face à une telle oscillation identitaire, quel critère de classification poser ?
Certes, par convention, une cartographie du peuplement peul isole les groupes qui sont ou qui se disent peuls, en écartant ceux qui ont perdu la conscience ou la volonté de cette appartenance. Mais les réalités humaines ne sont pas toujours aussi tranchées. Les identités ethniques sont aussi des constructions culturelles et idéologiques élaborées sur le long terme.

Noyaux de peuplements peuls isoléss

Les Peuls des formations étatiques pré-coloniales

La répartition géographique de ces peuplements est depuis longtemps connue. Du Fouta-Toro et du Fouta-Djalon à l’Adamaoua, les anciens États peuls délimitent encore des « blocs » de peuplement plus ou moins homogène.

Ces espaces constituent les principaux éléments d’un « archipel » entre lesquels s’intercalent de petits noyaux peuls, éparpillés et minoritaires.
Les grandes discontinuités entre les anciens espaces étatiques peuls correspondent à d’autres populations importantes et/ou fortement constituées politiquement :

  • royaumes mossi
  • empire du Bornou
  • royaumes bambara du Haut-Sénégal et Haut-Niger (Kaarta et Ségou)

Avant l’époque coloniale, plusieurs chefferies peules entourent les Mossi au nord, tandis que de petits groupes s’infiltrent dans leurs interstices. Mais ces Peuls n’ont jamais tenté de déstabiliser l’ensemble humain compact des Mossi. Ils entretenaient plutôt avec eux des relations d’alliance et de symbiose.
De la même façon, des principautés peules encerclent le Bornou, surtout à l’ouest de l’empire. A ce contact, les Peuls se sont efforcés, durant tout le XIXe siècle, de désintégrerun pouvoir centralisé et souvent fragile, reposant sur des populations hétérogènes.
Mais ils ont finalement échoué, de même que devant le Baguirmi.
Dans la mesure où les Peuls ont réussi à exercer une domination politique sur de grands territoires, leur identité ethnique s’est maintenue, renforcée par une intégration culturelle de populations trouvées sur place.

L’identité peule s’est souvent confondue avec la supériorité politique. Le destin des Fulani de l’empire de Sokoto, au Nord-Nigeria, contredit cependant le modèle d’une consolidation ethnique par la suprématie politique.
La conquête et l’exercice du pouvoir n’ont pas épargné à ces Peuls une assimilation linguistique et culturelle aux Haoussa autochtones. L’intégration des vainqueurs à des populations sédentaires et citadines plus nombreuses se concrétise par l’appellation composite « Fulani-Hausa ». Tout se passe comme si le peuplement peul s’était dilué au centre des émirats du Nord-Nigeria, en étant mieux préservé qu’aux périphéries.
Sans aller jusqu’à un retournement de situation aussi complet, les autres formations étatiques peules ont souvent suscité un clivage entre deux fractions du même ensemble humain :

  • les « Foulɓe » sédentaires encadrés par une organisation politique hiérarchisée et profondément islamisés
  • les Peuls pasteurs plus ou moins nomades, mais refusant les contraintes d’un pouvoir fort et d’un islam peu conciliant avec les valeurs pastorales.

A l’époque précoloniale, les aristocraties peules, détentrices du pouvoir, s’efforçaient de sédentariser et d’islamiser les « Peuls de brousse ». Ceux qui refusaient d’abandonner le pastoralisme étaient soumis à de fortes pressions fiscales, à diverses mesures vexatoires, et étaient repoussés vers les marches incertaines des territoires : ce fut le cas des Peuls Buruure du Fouta Djalon et des Peuls Mbororo de Sokoto et de la province historique de l’Adamaoua.

La dynamique intégratrice des grands Etats peuls s’exerçait également à l’égard de chefferies ou de provinces périphériques dont le statut oscillait entre une vague vassalité (Fouladou à l’égard du Fouta Djalon) et des vélléités d’autonomie (Barani, Dalla et Boni vis-à-vis du Macina). Les chefferies qui entretenaient de bons rapports avec les autochtones animistes étaient perçues comme peuplées de « faux Peuls ».

Contrairement à la conquête et à la domination, la logique de coexistence avec d’autres populations conduisait des Peuls à s’insérer de façon pacifique dans le cadre de territoires qui leur étaient étrangers. Les royaumes des Mossi du Yatenga et de Ouagadougou accueillirent ainsi des Peuls à l’époque pré-coloniale, de même que les chefs bariba du Borgou.
Ces Peuls étaient acceptés par les pouvoirs locaux, tout en étant tenus à l’écart des affaires politiques. Ce furent les amorces de petits noyaux de peuplement qui subsistent jusqu’à nos jours. La situation marginale des Peuls par rapport aux populations majoritaires s’y prolonge sous de nouvelles formes.

L’expansion peule à l’époque coloniale

Les cartes ethno-démographiques, publiées par l’IFAN-Dakar (1952-1963) dans les années cinquante et soixante, ont l’inconvénient habituel de présenter un tableau figé des populations. Or, le peuplement peul, composé en partie de pasteurs, est l’un des plus mouvants. Il est probable que sur les cartes des années soixante, la présence de Peuls résulte parfois d’installations peu anciennes. Profitant de la sécurité imposée par les autorités coloniales, des Peuls occupent ou réoccupent alors des espaces pastoraux. Cette expansion se produit presque tous azimuts.

La dérive des Peuls vers l’est est une tendance souvent rappelée.
Dès le début de l’époque coloniale au centre de l’Afrique, elle se manifeste par un grand exode de Peuls du Nord-Nigeria vers le Soudan (Maïurno). L’« Hégire peule » reprend, en fait, l’itinéraire ancien des pèlerins vers La Mecque. Très fréquenté à l’époque coloniale, il se traduit par l’existence de petits groupes peuls régulièrement disposés au centre du Tchad (Batha et Ouaddaï).
Au Soudan, les transits incessants de pèlerins aboutissent parfois à des installations définitives, les Peuls étant surtout nombreux au Darfour et dans la vallée du Nil Bleu.
Le sud du Darfour est une grande région d’élevage où des Peuls pasteurs côtoient des tribus arabes. Le long de la vallée du Nil Bleu, les Peuls sont plutôt sédentaires et citadins.
Les Mbororo pasteurs n’y arrivent qu’au début des années cinquante puis ils continuent jusqu’au Kassala. La poussée des Peuls vers le nord se manifeste surtout au Niger et en Mauritanie. Ce sont des peuplements pastoraux qui empiètent de plus en plus sur les parcours d’autres pasteurs (Touaregs et Maures). Les avancées des Peuls se produisent de façon à peu près simultanée au Niger et en Mauritanie, mais selon des contextes différents.
En Mauritanie, c’est en quelque sorte un retour vers des espaces d’où les Peuls furent chassés par les tribus maures au xvmc et au début du XIXe siècles. A la faveur de la pression française sur les Maures, les Peuls regagnent la rive gauche du fleuve Sénégal.

A la fin de la période coloniale, les Peuls pasteurs ont remonté la vallée du Gorgol jusqu’à une profondeur de 200 km, en bordure de l’Assaba. Au Niger, les Peuls pasteurs s’introduisent d’abord dans les secteurs abandonnés par les Touaregs, après leur défaite devant les Français. Ensuite, profitant de la paix coloniale, ils pénètrent dans les aires de parcours des Touaregs. Ils le font à la faveur de l’aménagement de puits cimentés et de forages, ouverts à tous. Le peuplement peul s’imbrique avec celui des Touaregs en Ader et Damergou.
Le même schéma se reproduit, mais plus timidement à l’est, avec des Toubou (Manga). Selon les secteurs, les Peuls du Niger ont avancé de 100 à plus de 300 km par rapport à leur localisation au début du siècle.

La progression régulière des Peuls vers le nord tient essentiellement à la recherche de nouveaux pâturages. Elle est permise par le statut d’espaces libres que l’administration coloniale institue sur les pâturages. Cette liberté d’accès est renforcée de manière décisive lorsque des points d’eau aménagés desservent l’espace pastoral selon un véritable maillage.

L’expansion des Peuls au Sahel a fait l’objet, surtout au Niger, de nombreuses études, ponctuées par les publications de M. Dupire (1962) et d’A.M. Bonfiglioli (1988). D’un point de vue cartographique, les « Cartes ethno-démographiques du Niger » (Poncet: 1973) et l’« Atlas de l’élevage dans le Sahel ouest-africain » (IEMVT: 1985-1990) montrent l’enchevêtrement des peuplements peuls et touaregs, qu’il s’agisse des pasteurs ou des agro-pasteurs.

A l’époque coloniale, les avancées peules dans les savanes méridionales sont moins spectaculaires. Des contraintes multiples s’y opposent, qu’elles soient de nature :

  • écologique (infestation de savanes en mouches tsé-tsé)
  • géographique (forte occupation agricole)
  • politico-culturelle (populations animistes  hostiles aux Peuls)

Mais les initiatives spatiales des Peuls restent également mal connues lorsque les régions d’accueil ne présentent apparemment pas d’intérêt pastoral.

Les principales extensions de peuplement vers le sud concernent des plateaux épargnés par la mouche tsé-tsé : plateaux du Cameroun, du Nigeria et de Centrafrique. Dès le début du XXe siècle, des Peuls pasteurs s’installent sur le plateau de Jos, grâce à la paix anglaise. En bénéficiant de la même protection, des Mbororo s’avancent jusqu’aux Grassfields du Cameroun anglais.
Chaque fois, l’administration coloniale s’interpose entre les nouveaux venus et des populations locales hostiles.

En Adamaoua, les Mbororo débordent partout les Foulbé sédentaires sur les plateaux méridionaux. Cette expansion se prolonge en Centrafrique, d’abord par les niveaux de plateaux les plus élevés, puis en gagnant les gradins inférieurs.
La migration de certains Mbororo jusqu’aux savanes de Bambari, dans les années quarante, représente l’épisode le plus original en zone de savanes.

Il est probable qu’autour du massif du Fouta-Djalon, une dispersion comparable des Peuls se produit sur les contreforts des plateaux, notamment en Sierra Leone.

Les administrations coloniales n’assistent pas dans l’indifférence aux changements de localisation des Peuls, mais leurs attitudes peuvent être divergentes. Les avancées vers les pâturages nord-sahéliens sont plutôt bien vues par les administrateurs, les Peuls paraissant plus faciles à contrôler que les Touaregs ou les Maures. Il peut en aller différemment au sud, où les Peuls sont identifiés avec l’Islam, les migrations des uns étant soupçonnées de servir de support au prosélytisme des religieux.

Au Cameroun, l’administration française interdit ainsi aux Peuls de franchir la limite sud de l’Adamaoua, officiellement pour éviter des conflits inter-ethniques.

En Centrafrique actuelle, c’est l’inverse, l’arrivée de Peuls étant souhaitée pour améliorer le ravitaillement en viande des villes et des chantiers.

Au Soudan, l’administration anglaise adopte les de ux attitudes, selon ses intérêts. Hostile à l’entrée de Peuls pasteurs, jugés e ncombrants, elle encourage l’installation des simples pèlerins peuls afin de constituer une main-d’oeuvre agricole dans les grands aménagements de la Gezira. Ainsi, même si elles n’en ont pas les moyens, les administrations coloniales ambitionnent de contrôler les populations, les nomades comme les sédentaires.

La diaspora peule depuis les indépendances

Les administrations issues des indépendances reprennent à leur compte les politiques de contrôle, notamment d’ordre fiscal, des populations. Cependant, elles lèvent les restrictions antérieures à la liberté de résidence. Il en résulte une plus grande fluidité du peuplement peul.

Les causes profondes de changements de localisation des Peuls continuent à jouer au début des indépendances. Jusqu’aux années soixante-dix, l’accroissement général du cheptel bovin pousse à chercher sans cesse de nouveaux pâturages, au nord comme au sud.
L’extension des emprises agricoles aux dépens de pâturages conduit également les Peuls à trouver des compensations. C’est surtout la mise en culture des bas-fonds et des vallées qui déstabilise leurs systèmes pastoraux car ces milieux sont précieux en saison sèche. L’aménagement agricole des grandes vallées du Nord-Nigeria, à partir des années soixante-dix, contraint pratiquement tous les pasteurs à quitter cette partie du pays. Désormais, les espaces peuls du siècle dernier, au Nigeria, sont peuplés par des Haoussa ou des Peuls « haoussaïsés », devenus des cultivateurs.

Les sécheresses des premières années soixante-dix marquent une rupture dans les dynamiques spatiales des Peuls. Frappés dans leur bétail, ceux du Niger comme de Mauritanie se replient vers le sud. Dès la fin des années 1970, J. Gallais (1979) montre que dans « l’alternative zonale » de l’élevage bovin entre l’ensemble sahélien et les Tropiques humides, la tendance qui domine est au glissement vers le sud. Phénomène général, mais qui tient surtout au renversement d’orientation des migrations peules.

Cet arrêt de l’expansion sahélienne se confirme lors de ladure sécheresse de 1984. Dès lors, des transferts deviennent spectaculaires vers les savanes du sud : fuites rapides et temporaires en années difficiles, mais aussi glissements qui paraissent plus durables.
L’irruption des Peuls au nord de la Côte-d’Ivoire puis l’essor régulier de leur cheptel dans ce nouveau pays sont assez bien connus, par l’intérêt de l’administration envers ce mouvement, comme par les réactions violentes des populations locales. Mais d’autres poussées, tout aussi spectaculaires, s’orientent vers le sud-ouest du Nigeria et l’ouest de la Centrafrique.

A l’inverse, d’autres savanes soudaniennes semblent écarter les Peuls : centre-sud du Burkina Faso, Haute-Guinée et Mali occidental.

Même au nord de la Côte-d’Ivoire, les Peuls évitent les Lobi d’un côté et les Malinké de l’autre. S’agit-il du refus radical des populations locales ou de craintes sanitaires pour le bétail dans ces régions ?

La concentration de Peuls dans quelques nouvelles régions, leur progression vers le sud par une série de relais mettent en évidence plusieurs « coulées » migratoires d’orientation méridienne. Inversement, les appels de main-d’oeuvre pastorale ou les envois de numéraire en cas de difficultés s’orientent vers le nord. L’espace peul s’articulerait selon une série d’axes ou de faisceaux méridiens qui se traduisent, sur une carte de peuplement, par les ondulations de la limite méridionale supposée des Peuls.

Dans cette nouvelle organisation spatiale, les savanes méridionales jouent de plus en plus un rôle de recours possible, d’alternative aux difficultés sahéliennes. Mais le schéma de flux méridiens séparés par des zones vides de Peuls ne tient-il pas surtout à une connaissance imparfaite de leur localisation actuelle ?
Des investigations récentes au sud du Nigeria laissent plutôt supposer un éparpillement presque général des Peuls. Progression sous forme de « coulées » ou de « nappe » migratoires ? Seule une cartographie fine du peuplement peul actuel permettrait de répondre.

De nouvelles investigations spatiales sur les Peuls présenteraient un intérêt propre, ce qui éviterait que la connaissance de ce peuple ne corresponde qu’à des situations dépassées. De plus, les pénétrations peules en savanes méridionales risquent de se géné raliser dans les années à venir, grâce à de nouvelles techniques de lutte contre les mouches tsé-tsé qui ouvriront d’immenses espaces à l’élevage. Or, les réactions récentes des Sénoufo de Côte-d’ Ivoire montrent que les nouveaux voisins des Peuls n’acceptent pas toujours leur intrusion. Assurer une coexistence entre des groupes humains aussi différents représente un véritable défi pour les autorités administratives. Dans l’exercice de cette nouvelle responsabilité, elles ont d’abord besoin de localiser les secteurs de contacts les plus intenses.

Enfin, lorsqu’ils s’introduisent en savanes méridionales, les Peuls inaugurent une nouvelle gestion de l’environnement (autres types de feux de brousse, exploitation complète de l’herbe, mise à profit de facettes nouvelles du milieu).

Les changements actuels de localisation des Peuls entraîneront probablement des conséquences écologiques à long terme dans toute la zone des savanes.

Jean Boutrais
Orstom, Paris
“Pour une nouvelle cartographie des Peuls”
Cahiers d’Études africaines, 133-135, XXXIV-1-3, 1994, pp. 137-146

Jean Boutrais est géographe, Directeur de recherche émérite à l’IRD, membre associé du Centre d’études africaines de l’EHESS (CEAF).
Ses domaines de recherche portent notamment sur les sociétés pastorales sahélo-soudaniennes, l‘adaptation des systèmes pastoraux à la territorialisation politique de leurs espaces et le patrimoine animal dans les espaces pastoraux sahélo-soudaniens.
Il a publié de nombreux ouvrages seul ou en collaboration dont :

  • Hautes terres d’élevage au Cameroun. 1995, Paris, éd. de l’Orstom (deux tomes, 1301 pages)
  • en collaboration, L’homme et l’animal dans le bassin du Lac Tchad. 1999. éditions de l’IRD

En 2008, il a coordonné, avec C. Baroin, la publication d’un numéro spécial de la revue Journal des Africanistes sur le thème : Le lien au bétail.
Par ailleurs, il est membre du Comité scientifique du Réseau Mega-Tchad (Réseau international de recherches pluridisciplinaires dans le bassin du lac Tchad), directeur de la collection « à travers champs » (IRD) et membre du Comité de rédaction de la revue Natures, Sciences, Sociétés.

Bibliographie

  • Bernardet, P. 1984. Association agriculture-élevage en Afrique: les Peuls semi-translumumts de Côte-d’Ivoire, Paris, L’Harmattan.
  • Bonfjglioli, A. M. 1988 Dudal : histoire de famille et histoire de troupeau chez un groupe de Wodaɓe du Niger, Paris, Editions de la Maison des sciences de l’homme.
  • Boutrais, J. 1992. Hautes terres d’élevage au Cameroun, Paris, thèse d’État, Paris X-Nanterre.
  • CNRS s.d. Schéma de répartition des parlers peuls d’Afrique occidentale, Paris, Centre national de la Recherche scientifique, Laboratoire de cartographie thématique. carte dépliant.
  • Dupire, M.
  • Gallais, Jean. 1979 « La situation de l’élevage bovin et le problème des éleveurs en Afrique occidentale ct centrale», Cahiers d’Outre-Mer, 126 : 114-138.
  • IEMVT, 1985-1990. L’élevage dans le Sahel africain, 7 atlas, Maisons-Alfort, Institut d’élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux (IEMVT).
  • IFAN. 1952-1963 Cartes ethno-démographiques de l’Afrique occidentale. 5 feuilles + notices, cart. dépl. en coul. au 1/ 1000 000e (n° 1 : 1952, n° 2: 1960, nos 3-4: 1963, n° 5: 1954 ), Dakar, Institut français d’Afrique noire (IFAN).
  • La Vergne de Tressan, M. de. 1953. Inventaire linguistique de l’Afrique occidentale française et du Togo, Dakar, Mémoires IF AN, 30.
  • Poncet, Y. 1973 Cartes ethno-démographiques du Niger au 1/1000 000e, Études nigériennes, no 32.
  • Santoir, Ch. 1993 « Le repli peul en Mauritanie à l’ouest de I’Assaba » Cahiers d’Outre-Mer, 46 (182) : 131-151.
  • Stenning, D.J. 1959 Savannah Nomads: a Study of the Wodaabe Pastoral Fulani of Western Bornu Province, Northern Region, Nigeria, London, Oxford University Press.
  • Westehmann, D . & Bryan, M. A. 1952 Languages of West Africa, London, Oxford University Press.
Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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