Guinée : le pays de tous les combats

Président Alpha Condé de Guinée (Jeune Afrique)
Le Plus de Jeune Afrique — Alors que la lutte contre Ebola se poursuit et à moins de cinq mois de l’élection présidentielle, sur quel bilan Alpha Condé va-t-il faire campagne ? Comment l’opposition s’organise-t-elle ? Et qu’en pensent les Guinéens ? Décryptage.
Jeune Afrique, no. 2838, du 31 mai au 6 juin 2015, pages 57-100
“Prélude,” est le titre de l’éditorial de Guinée : le pays de tous les combats par François Soudan, qui pose, comme  d’habitude, en termes partisans et parfois complaisants, le bilan et le standing du Président Alpha Condé.
En Avril déjà M. Soudan avait souscrit automatiquement à l’argument artificiel de la primauté de l’élection présidentielle sur le scrutin de base, au niveau des communes. J’avais, alors,  récusé et réfuté cette manoeuvre.
Lire Elections : locales avant la présidentielle
Dans l’interview du 2 mai dernier, les deux hommes —qui se connaissent de longue date— cette proposition n’a pas été invoquée. Tant mieux. Il n’empêche,  toutefois, que l’interview reste, à mon avis, électoraliste et peu journalistique.
J’y reviendrai.
Entretemps voici le dossier “Guinée : le pays de tous les combats”  de Jeune Afrique Plus. A la différence de l’interview exclusive, cette livraison l’hebdomadaire donne la parole à l’opposition sur une page de questions-réponses’de la part de Sidya Touré, président de l’UFR.
Je compte publier une analyse critique des deux numéros de Jeune Afrique sur la crise guinéenne.
En attendant voici le sommaire et la republication — progressive — (textes + une quarantaine de photos/images) de “Guinée : le pays de tous les combats”.
Tierno S. Bah

Sommaire

  • François Soudan. Editorial, Prélude. Raison et sentiments
  • Christophe Boisbouvier. Quel scénario choisiront-ils ?
  • ChristopheBoisbouvier. Les mousquetaires du président
    • Ibrahim Khalil Kaba
    • Mohamed Diané
    • Kerfalla Yansané
    • Kiridi Bangoura
  • Confidences de Sidya Touré : Alpha Condé bafoue les lois
  • Héros face au virus
    • Oumou Bah
    • Dr. Sakoba Keita
    • Dr. Ibrahima Kalil Savané
    • Finda Angéline Tinguiano
  • Alain Faujas. Le pessimism, c’est contagieux
  • Ibrahima Kassory Fofana. “Je suis un ministre sans ministère”
  • Qui veux monter dans le train du progrès ?
  • La turbine met le turbo
  • Haby Niakaté. Ils ont craqué pour Conakry
    • Gabriel Curtis
    • Bintou Dioubaté
    • Mountaga Keita
  • Haby Niakaté. Les gros trichent, les petits trinquent
  • Haby Niakaté. Questions à Lounceny Camara, ministre de l’Aménagement du Territoire
  • Un gouvernement de réforme pour la Guinée
  • Haby Niakaté. Confettis de paradis
  • Diawo Barry. Coquette capitale
  • Caisse nationale de Sécurité sociale
  • Sansy Kaba Diakité. Ville à la page
  • Haby Niakaté. De grandes gueules sans langue de bois
  • BCRG
  • Sogeac
  • Les barons du ballon
  • Alexis Billebault. Questions à Luis Fernandez
  • Université Koffi Annan de Guinée

Prélude. Raison et sentiments

Une fois de plus, une fois de trop, la Guinée est en proie à ses démons, alors que se profile une échéance électorale qui sous d’autres cieux ne serait qu’un rendez-vous ordinaire avec la démocratie. Entre, d’un côté, un président élu il y a cinq ans et qui ententd bien renouveler son bail avec le palais (Sékhoutouréya) pour terminer ses chantiers contrariés par les crispations politiques et l’épidémie Ebola et, de l’autre, une opposition dont le seul objectif est de l’en expulser, le dialogue apparaît presque impossible. La chance ténue de ne pas basculer à nouveau dans le cycle suicidaire de la violence, Alpha Condé l’a pourtant saisie, et de sa concrétisation dépend l’organisation, le 11 octobre prochain, d’une élection présidentielle apaisée.
En invitant le chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, à le rencontrer le 20 mai, puis en demandant à son Premier ministre d’ouvrir des négociations avec cette dernière, le redoutable animal politique qu’est Condé a certes tenté un coup de poker. Puisque l’opposition exige que les élections locales précèdent la présidentielles et les législatives sous prétexte que les exécutifs communaux, non renouvelés depuis dix ans, sont dirigés par des fonctionnaires suspects de partialité, et puisque cette même opposition demande avec insistance que la composition d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni) sur laquelle el a peu à peu perdu la main soit revue, autant en discuter dès aujourd’hui et parvenir à un compromis. Le but : maintenir le calendrier fixé par les accords du 3 juillet 2013 (présidentielle et législatives en octobre 2015, communales en mars 2016), sans tenir compte de l’annexe non signée par les deux parties, qui recommande son inversion.

Coup politique donc, mais pas seulement. Pour un pays sinistré qui peine à s’extraire de la calamité Ebola, assumer le risque de glissement dans l’illégalité constitutionnelle qu’impliquerait presque automatiquement, faute de moyens  suffisants, un report de l’élection à la magistrature suprême, relèverait de l’irresponsabilité.

Alpha Condé, dont on connait l’investissement personnel et passionnel, parfois au-delà du raisonnable, das la construction d’un pays dont il ne cesse de plaider le dossier aux quatres coins du monde, ne déviera donc pas de la voie qu’il s’est tracée. C’est tout au moins le signal qu’il envoie, ne varietur, depuis des semaines, tant aux Guinéens qu’à la communauté internationale.

Face à cette posture constante, l’opposition a le choix entre négocier ou affronter. Le problème est que si ses principaux leaders, qui tous ont occupé de hautes fonctions au sein de l’Etat, n’ont rien d’irresponsable à titre individuel, leur unité n’est que de façade.
Cellou Dalein Diallo est surveillé par l’aile radicale de son propre  partie, prompte à dénoncer toute volonté de compromission (?) et marqué de près par Sidya Touré, qui lui conteste le rôle de leader de l’opposition et se verrait bien en candidat unique de celle-ci à la présidentielle, parce qu’issu d’une petite communauté moins “clivante”.

Ce climat de méfiance réciproque entre opposants, au sein duquel chacun soupçonne l’autre de vouloir jouer son propre jeu, fait hélas le lit des solutions extrêmes. En l’occurrence, le choix de la rue, avec tout ce que cela implique, quand des policiers inaptes au maintien démocratique de l’ordre font face à des émeutiers déguisés en manifestants. Est-il trop tard pour retrouver la raison ?

Alpha Condé, qui a effectué fin mai une tournée quasi-triomphale en Guinée forestière — histoire, aussi, de démontrer la vacuité de la candidature du fantasque et inquiétant Dadis Camara — n’a pas attendu la réponse à cette question pour entrer de plain-pied en campagne.

Quel scénario choisiront-ils ?

A quelques mois de la présidentielle, les tensions entre majorité et opposition se ravivent. Avec leur lot de contestations, d’invectives et de violences. Alpha, Cellou, Sidya et les autres parviendront-ils à s’entendre, comme lors des législatives de 2013 ? Tout espoir n’est pas perdu …

Réception et cortège de Cellou Dalein Diallo, 14 avril 2015, Conakry
Réception et cortège de Cellou Dalein Diallo, 14 avril 2015, Conakry

L’épidémie d’Ebola l’an dernier, la crise politique cette année… La Guinée souffre, et la présidentielle, dontle premier tour est fixé au 11 octobre risque d’etre très tendues. A l’origine du bras de fer entre le pouvoir et l’opposition, il y a bien sûr ce vieux conflit entre les deux ethnies dominantes du pays — les Malinkés et les Peuls. Mais aussi l’incroyable scénario de la dernière présidentielle. En juin 2010, au premier tour, Cellou Dalen Diallo, le candidat de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFDG), arrive largement en tête, avec plus 43,6 % des suffrages exprimés. Alpha Condé, le candidat du Rassemblement du peuple de Guinée (RPG), est loin derrière, avec 18,25 %. Mais, en novembre, au second tour, c’est « Alpha » qui gagne, avec plus de 52,5 % des voix. Depuis, « Cellou » est persuadé, à tort ou à raison, qu’on lui a volé sa victoire.

Neutralité

« Les responsables de la mouvance présidentielle et de l’opposition ne se considèrent plus comme des frères, mais comme des ennemis ». viennent de déclarer ensemble les deux principaux chefs religieux du pays, l’imam ratib et l’archevêque de Conakry. Leur parole, rare, témoigne de leur inquiétude. Au coeur de la crise actuelle, il y a la question de la neutralité des exécutifs des 304 communes rurales et des 38 communes urbaines du pays. Des conseils communaux ont été élus en décembre 2005. Mais, depuis l’expiration de leur mandant, ils sont remplacés par des délégations spéciales nommées par le pouvoir.
Pour l’opposition, ces exécutifs provisoires risquent d’être les agents d’une fraude massive, notamment lors de la distribution des cartes d’électeur en vue de la prochaine présidentielle. Cellou Dalein Diallo affirme que, lors des législatives de 2013, dans sa circonscription de Conakry, les chefs de quartiers désignés par les autorités « ont extrait toutes les cartes d’électeur qui portaient des patronymes des ressortissants de [sa] communauté [peule], présumés automatiquement militants de l’opposition, pour les jeter à la poubelle. Réplique d’Alpha Condé dans sa dernière interview à Jeune Afrique (voir J.A. no. 2835) : « Le nouveau code électoral a exclu toute participation des maires ou délégations au processus électoral. » Toutefois, le chef de l’Etat se dit ouvert « à une discussion complémentaire sur ce point ».

Selon Cellou Dalein Diallo et son allié Sidya Touré, le président de l’Union des forces républicaines (UFR, lire p. 66), la solution la plus simple serait d’élire de nouveaux conseils communaux, avant la présidentielle. Mais le pouvoir refuse d’inverser le calendrier électoral. Pour obtenir satisfaction, l’opposition multiplie les manifestations musclées. Auxquelles les forces de l’ordre réagissents avec brutalité. Le Haut-Commissaire des Nations-unies aux droits de l’homme déplore la mort de six personnes depuis le 13 avril. Un médecin de clinique Jean-Paul II, à Conakry, affirme avoir opéré plusieurs manifestants blessés par des tirs à balles réelles.

Bons offices

Est-on dans une impasse ? A priori, oui. Dans les deux camps, les mots sont durs. Cellou traite Alpha de « Sékou Touré du XXIe siècle » Alpha accuse Cellou de « jeter des jeunes gens dans la rue en espérant qu’il y ait des mort afin de déclencher un coup d’Etat militaire ». Cela dit, il y a deux, avant les législatives de septembre 2014, les deux caps s’étaient violemment affrontés en début d’année (près de 60 morts) et avaient fini par s’entendre pour recenser les électeurs.

Ce 20 mai, au palais présidentiel de Conakry, les frères ennemis Cellou et Alpha se sont rencontrés pendant une heure. Une première depuis trois ans. De ce tête-à-tête, il n’est rien sorti  dans l’immédiat, mais selon son porte-parole, Kiridi Bangoura (lire p. 65), le président guinéen s’est engagé à « écouter chacune des parties afin de trouver un consensus ». Si le dialogue n’avance pas, le Ghanéen Mohammed Chambas, représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest, pourrait offrir ses bons offices, comme l’avait fait il y a deux ans son prédécesseur, l’Algérien Saïd Djinnit.

Où va la Guinée ? A la suite du drame d’Ebola, dont il n’est pas encore débarrassé,  le pays risque d’entrer en récession (lire p. 71). Le grand banditisme progresse. En témoigne les assassinats en pleine rue de Conakry, d’Aissatou Boir, la directrice du Trésor public, en novembre 2012, et de Thierno Aliou Diaouné, coordonnateur d’un fonds onusien, en février dernier.

« J’ai hérité d’un pays, pas d’un Etat », aime à dire le président Condé. S’ils ne veulent pas revivre le cauchemar de l’année 2009, sous le régime du capitaine Dadis Camara, Alpha, Cellou, Sidya et les autres vont devoir se considérer comme des frères et non comme des ennemis.

Christophe Boisbouvier

Sidya Touré : « Alpha Condé bafoue les lois » Confidences du  président de l’Union des forces républicaines (UFR)

L’ex-Premier ministre est formel : les élections communales doivent se tenir avant la présidentielle, et l’opposition a intérêt à faire front commun. Mais est-ce possible ?

Sidya Touré, président de l'UFR
Sidya Touré, président de l’UFR

Depuis que la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) a annoncé que le premier tour de la présidentielle était fixé au 11 octobre et les communales reportées à mars 2016, les leaders de l’opposition réclament à cor et à cri une inversion du calendrier électoral. Ce que refuse catégoriquement Alpha Condé  :
—« Vous me voyez accepter de devenir un chef d’Etat hors délais constitutionnels ? Le piège est un grossier … », confiait-il début mai à Jeune Afrique (n° 2835, pp. 24-31).

Pour le député et ancien Premier ministre Sidya Touré, président de l’UFR — deuxième formation d’opposition à l’Assemblé nationale (10 sièges sur 114) après l’Union des forces démocratiques de Guinée de Cellou Dalein Diallo (37 sièges) —, seule une intervention de la communauté internationale pourrait, peut-être, faire bouger les lignes.

Jeune Afrique : Pourquoi rejetez-vous le choix de la Ceni et du chef de l’Eat de maintenir la présidentielle en octobre afin de respecter les délais fixés par la Constitution ?

Sidya Touré : D’un côté, le pouvoir bafoue les lois et, de l’autre, quand ça l’arrange, il demande qu’on les respecte. Alpha Condé sait qu’il doit organiser les élections communales depuis cinq ans ! Les dernières datent de 2005. Fin 2010, le mandat des élus locaux a été prorogé sans que la Cour suprême ait été saisie. Puis ces élus ont été remplacé par des délégations spéciles nommées par le pouvoir, au sujet desquelles la loi est très claire : leur mandat ne doit pas excéder six mois. Les communales doivent donc se tenir rapidement.
En réalité, le pouvoir ne veut pas discuter de cette question. Il essaie de gagner du temps pour qu’on ne puisse pas organiser les communales en faisant passer l’opposition pour irresponsable parce qu’elle ne veut pas aller à la présidentielle.

Y a-t-il une chance de renouer le dialogue ?

Nous avons rencontré différents acteurs de la communauté internationale, parmi lesquels le représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest, Mohammed Ibn Chambas. En juillet 2013, cette même communauté internationale nous avait fait signer un accord qui recommendait justement dans son annexe une inversion du calendrier électoral. Nous espérons qu’elle ne restera pas aveugle en constatant que rien n’a été fait.

L’opposition présentera-t-elle un candidat unique à la présidentielle ? Autour de qui pourrait-elle se rassembler ?

Les discussions sont en cours. Si rassemblement il y a, il doit être mûrement réfléchi et crédible afin de permettre une alternance en 2015, dont le pays a absolument besoin. Y parviendrons-nous ? On verra. Pour le moment, il ne faut personnaliser le débat. Le tout est de savoir si nous pouvons obtenir un large consensus pour battre Alpha Condé. Si la réponse est oui, alors la question de la personne censée incarner ce consensu se posera. Ce n’est pas encore le cas.

Que pensez-vous de la candidature, annoncée début mai, de Moussa Dadis Camara, l’ex-président de la transition ?

[Erratum. — Capitaine Moussa D. Camara n’asssuma pas la présidence de la transition (2010). Ce rôle fut dévolu au Général Sékouba Konaté. Dadis, lui, fut le chef de la junte militaire du Comité national pour la démocratie et le développment (Cndd -2008-2009) — Tierno S. Bah]

Sidya Touré : Dadis est un fils de ce pays. S’il a envie d’être candidat nonobstant les enquêtes judicaires en cours sur le dossier du 28 septembre 2009, je n’y vois pas d’inconvénient ; les Guinéens trancheront. En revanche, si la justice le met en cause, la question se posera différemment. Quoi qu’on en pense, Dadis a un réel poids politique dans sa région natale. Il faudra voir de quelle manière il peut contribuer à l’apaisement et l’inclure dans ce processus de consensus national que nous appelons de nos voeux afin de battre Alpha Condé.

Propos recueillis par Haby Niakaté

A suivre