UFDG : Entre Ame et Conscience

Cellou Dalein Diallo, rescapé du massacre du 28 septembre 2009
Cellou Dalein Diallo, rescapé du massacre du 28 septembre 2009

Questions et principes

Les leaders Guinéens sont-ils dans une dynamique de militantisme démocratique ou ne sont-ils que des politiciens qui cherchent uniquement le pouvoir ?
L’alliance que l’UFDG vient de faire avec un criminel présumé est-elle une violation des principes élémentaires de la morale politique, une tactique pour s’assurer d’une victoire électorale, un moyen de contrer les menées du pouvoir, une coopération contre-nature abominable — comme le crie le RPG — ou, représente-elle une avancée vers la « réconciliation nationale » — comme le rationnalisent les ténors de l’UFDG ?
Mon opposition à la décision du président de l’UFDG est ici avancée avec ces questions en tête. Pour des besoins de support logique, des principes de morale politique, de démocratie interne et participative ainsi que des considérations sur les gains escomptés et des perspectives sont invoqués.  Le constat est certes navrant : tous les principes démocratiques et moraux — si essentiels pour une démocratie naissante — ont été violés en l’occurrence. Mais la conclusion est moins alarmante dans la mesure où les outrages ressentis et exprimés montrent qu’un sursaut national, sur des bases plus saines est non seulement possible, mais indispensable.

Décadence de la morale politique

Sur le plan de la morale politique, s’allier à un officier accusé de crimes contre l’humanité réduit à une fiction — et pour de longues années — toute promesse de changement que l’UFDG voudrait vendre. Que certains de ses ténors aient voulu défendre la décision en dénonçant l’alliance du RPG avec le reliquat fasciste du PDG en dit long sur la panne idéologique des leaders et les références qui les inspirent.
La moquerie à la justice et aux victimes — dont la grande majorité est du parti — a été trop rabâchée pour qu’on y insiste.
L’atteinte à la conscience collective d’une nation éplorée par des crimes d’états continus se dédouble en violation des précieuses et fragiles valeurs — traditionnelles et démocratiques — qu’on a en réserve pour la reconstruction d’une société viable.

Alpha Condé ne surprend point dans sa logique d’autocrate. Les historiens retiendront sa nocive œuvre de destruction de l’embryon de société civile existante dans le but de domestiquer la Guinée. Ils retiendront aussi que les politiciens qu’il avait en face plongèrent, le corps nu et l’âme vide, dans la piscine des machinations ethniques et électorales.

La légèreté dont fait preuve, envers Dadis Camara, le leader du parti qui prétend être la première institution politique de la Guinée, est une faute politique et une erreur historique. Cellou Dalein vient de brader à vil prix — pour rien disent certains — le fonds de commerce [politique] qu’il acquit le 28 Septembre 2009 du fait des massacres le ciblant avec sa communauté. Il passera le reste de sa carrière à en gérer les dommages.

Faute d’un minimum de diligence politique, il entre les pieds nus sur le sentier des braises ardentes de la quête du pouvoir à tout prix. S’il arrive à ses fins, il aura perdu en cours de route la légitimité morale sans laquelle tout pouvoir se transforme rapidement en enfer dictatorial et personnel. S’il échoue, il n’aura que lui-même à blâmer. Son action interpelle tout Guinéen sur l’impérieuse nécessité d’actions citoyennes contre la culture d’impunité et de rénovation de la dynamique de la société civile.

UFDG—FPDD. Une alliance sans fondements solides

Les choix politiques peuvent s’inspirer de vilenies et conspirer contre les aspirations des citoyens. Ils peuvent aussi procéder de la quête de la justice afin d’augmenter le coefficient de participation citoyenne. Le cynisme consiste à mélanger ces choix en prétendant qu’il n’y a que le résultat qui compte. Pour s’en prémunir, éviter des bavures et gérer des conséquences fâcheuses des décisions, toute organisation se doit de mettre en place des cadres de concertation.

Quand il s’agit de choix stratégiques, les décisions ne doivent pas être prises à la légère, de façon régalienne ou dans le secret. Elles doivent adhérer à des règles préétablies et non à des connivences temporaires et ad-hoc. Pour ce faire, sont nécessaires des débats contradictoires et des décisions par vote assortis de revues pour analyser les risques et les gains dans le court et long terme.

Pour cette alliance aucune consultation formelle de la base ou des fédérations n’a été faite. Elle aurait permis d’évaluer l’ampleur des répercussions historiques et créé un précédent de participation de l’ossature que sont les militants.

Du point de vue de la déontologie politique, le processus décisionnel représente une faillite du leadership de l’UFDG. Il serait erroné de vouloir restreindre ce débat au sein du parti. Le respect des formes légales dans le fonctionnement des institutions politiques est d’une importance capitale. Les partis politiques étant constitutionnellement les seules habilités à produire les futurs chefs de la nation, en leur sein la démocratie doit être consolidée — pour ne pas que les prétentions de la faire avancer dans le pays ne soient qu’une simple escroquerie. Une société civile dynamique devra en faire sa mission.

Un discrédit à la Guinée

Si Dadis Camara ose aspirer encore à ses fonctions qu’il usurpa, c’est que quel part, il y a une faillite collective morale profonde des cadres de la nation qui se reflète aujourd’hui dans l’UFDG. Le fait qu’il s’est fait flinguer est utilisé comme excuse. Cela est symptomatique d’une fantasmagorie qui procède de la sagesse des rumeurs qui tient lieu de débats publics dans le pays ou à l’intérieur des partis.

Cette épaisse sagesse a décidé que, pour les crimes du 28 Septembre, Dadis ne fut qu’un pantin manipulé par des forces que personne ne veut nommer. Si tel est le cas, ne serait-il pas plus judicieux de centrer le débat sur cette grave accusation que de faire alliance avec l’accusé ?
Cette même sagesse crédite Dadis Camara d’une popularité en Guinée forestière que nul n’a mesurée, ni par vote, ni par sondage.
Le pays fonctionne ainsi ; sur des prémisses douteuses que nul ne questionne. Elles consacrent le culte de l’alliance des sangs et font état de pactes obscurs et insurmontables des ethnies dont on ne veut débattre qu’après les élections. Ou mieux, après qu’on ait gagné les élections.

La banqueroute morale et politique qui huile ce mécanisme n’a rien d’ésotérique. Elle est manufacturée pour le seul but de diluer la justice et perpétuer les pouvoirs autocratiques. Elle permet de cautionner la réémergence de cette miniature sinistre d’Idi Amin qui fit de la Guinée en son temps, l’objet de la risée du monde.

La patrie de l’impunité

Les thuriféraires de l’UFDG entonnent le même hymne qu’Alpha Condé qui se croit incarnation de la justice. Ils font de l’action du président du parti un pardon destiné à cimenter la schizophrénie de la réconciliation nationale. Ils prétendent pouvoir effacer du revers de la main des crimes que les instances mondiales ont enregistrés comme imprescriptibles.

L’impudence prend pour comparaison Nelson Mandela et l’Afrique du Sud. Les organisations des droits de l’homme sont désarçonnées par ce « cynisme » (c’est le mot que certains utilisent) qui fait d’une moquerie leurs efforts et ceux de Guinéens qui, depuis 5 années bientôt s’activent à travers le monde pour que justice soit rendue.

Les considérations juridiques oiseuses qu’on nous sert sont irrecevables. Même si Dadis n’est pas encore arrêté et jugé, il n’en reste pas moins responsable de crimes graves. La mémoire volatile oublie les humiliations publiques dont il s’est rendu coupable, en pleine vue sur l’écran de TV ainsi que les démolitions des maisons de citoyens.

Le focus sur les massacres du stade ferait oublier que Dadis a attenté à l’ordre constitutionnel par un coup d’état militaire. De par des propos personnels, il est soupçonné avec ses acolytes de tueries en 2006 et en 2007. Le silence qui a entouré ces crimes lui a mis dans la tête de prendre les commandes — en 2008 — du train qui allait mener à l’imbroglio sanglant de Septembre 2009.

Que faire ?

Venus de courants divers, de l’UFD, du PRP, de l’UNR et de la société civile, les militants de l’UFDG font légion. Parmi eux, il y a des jeunes, des femmes, des personnes âgées. Ils se réclament de toutes les régions, de toutes les ethniques et des diversités culturelles de la Guinée. Ils ont fourni le gros lot des victimes des répressions récentes. Depuis environ 30 ans certains sont engagés dans la lutte.

D’aucuns ont vu leurs demeures rasées et jamais compensées. Leurs dirigeants furent emprisonnés. Des crimes imprescriptibles furent contre eux commis avec l’assentiment silencieux de certains de leurs dirigeants actuels.

Parce qu’ils ont accepté de passer l’éponge, l’histoire s’est répétée.

Les militants vont-ils laisser non-résolues et pour des gains politiques hypothétiques ces contradictions internes et ces crimes ? Si oui, ils se condamnent aux mêmes complicités (de bêlement ou de mutisme) dont des militants sincères du RPG souffrent aujourd’hui.

Laisser passer l’occasion — avec n’importe quelle excuse — équivaut à trahir des vies entières et avec elles, l’avenir de la nation. Pour les militants, le temps du choix et du débat sincère est venu : demander des comptes aux dirigeants ou rationaliser leur démission.

Pour le reste des Guinéens, la révélation apparait de plus en plus évidente que la nation est prise en otage — avec les menottes de l’ethnocentrisme — par des clans visant le pouvoir.

S’il est admis que le RPG a aggravé cette situation, l’UFDG vient d’en rajouter.

Le mépris de la justice ayant été poussé à son comble par les dirigeants et les prétendants au pouvoir, l’économie d’un sursaut populaire devient de plus en plus une délusion. Le sursaut peut prendre plusieurs formes et plusieurs années. Mais il est inévitable. La question d’importance est de savoir comment s’y préparer pour en faire un moyen de vrai changement.

Ourouro Bah

Un pacte suicidaire pour Cellou Dalein Diallo

Pour battre l’actuel chef de l’Etat, le leader de l’opposition, président de l’Union des forces démocratiques de Guinée (UFGD) n’a rien trouvé d’autre que de signer un pacte avec Moussa Dadis Camara, le chef de la défunte junte, qui pourrait encore avoir à répondre des massacres survenus le 28 septembre 2009, dans un stade de Conakry.

[Erratum. — M. Placca donne le rang de Général à l’ancien chef de la junte militaire du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). C’est une erreur. En fait Moussa Dadis Camara s’était volontairement maintenu au grade de Capitaine. On apprit à l’époque que cette décision se conformait à un avis reçu du Colonel Mouamar Ghadafi. Par contre, les numéros 2 et 3 du CNDD, respectivement Mamadouba Toto Camara et Sékouba Konaté étaient, et sont,  des officiers généraux. — T.S. Bah]

Jean-Baptiste Placca
Jean-Baptiste Placca

En Guinée, les masques commencent à tomber. Il y a deux semaines, ici même, nous nous demandions ce que pouvait bien cacher le retour annoncé de Moussa Dadis Camara en Guinée, pour se porter candidat à la prochaine présidentielle. Et vous disiez espérer qu’il saurait le dire, le moment venu, aux victimes ou parents des victimes des massacres du 28 septembre 2009. C’est, finalement, Ceillou Dalein Diallo qui livre une des clés de l’énigme. Il s’allie à ce général dont les militaires ont massacré ses propres partisans. Faut-il s’en étonner ?

Si vous voulez comprendre pourquoi les opposants politiques, en Afrique, sont de moins en moins audibles et perdent du terrain et aussi de leur crédibilité, au profit des mouvements citoyens, écoutez donc le Guinéen Cellou Dalein Diallo se justifier par rapport à l’alliance qu’il dit avoir conclue avec le général Moussa Dadis Camara.

Ses explications sont pour le moins spécieuses, et les victimes ou parents de victimes seraient en droit de les juger méprisables. Le leader de l’UFDG prétend qu’il peut s’allier avec le général Moussa Dadis Camara, parce que la justice n’a pas condamné ce dernier, et l’aurait même épargné, jusque-là, et il affirme qu’il ne lui appartient pas, à lui, Cellou Dalein Diallo, de juger cet homme.

C’est pire que si l’on allait dire aux Guinéens que le défunt président Ahmed Sékou Touré n’était pour rien dans la mort des détenus politiques du Camp Boiro, sous prétexte qu’il n’en aurait tué aucun de ses propres mains, ou qu’il n’aurait jamais mis les pieds dans cet endroit de sinistre réputation. Même si Dadis Camara venait à passer entre les mailles du filet de la justice, l’histoire retiendra que c’est parce qu’il voulait se porter candidat à la présidentielle que les leaders politiques de l’opposition ont, ce jour-là, convié les militants de leurs partis dans l’enceinte du Stade du 28 septembre. L’histoire ne pourra pas ne pas préciser que c’est l’aide de camp du général Dadis Camara qui a conduit cette sanglante répression.
Et il n’est point besoin de sortir de l’Ecole de guerre pour savoir qu’un aide de camp ne peut pas s’éloigner de son patron sans dire où il va, et pour quoi faire. Enfin, lorsque le général a tenté de faire porter le chapeau au dit aide de camp, celui-ci n’a pas hésité à lui loger une balle dans la cervelle.

Après cet attentat, le général Dadis Camara avait été évacué au Maroc, pour y être soigné, et l’aide de camp a pris la clé des champs. L’on en était resté là. Il est certain que la justice n’a pas beaucoup avancé, depuis lors. La vérité est que, parce qu’il avait pris une balle dans la cervelle, certains considéraient que le général avait, en partie, payé pour le mal qu’il a pu faire aux victimes du Stade du 28 Septembre. Cette balle dans la tête l’avait, en tout cas, considérablement diminué. Manifestement, la rééducation a fait des miracles, et c’est ce qui nous vaut ce retour intempestif du général Dadis Camara au-devant de la scène.

Est-il, pour autant, en état de mener campagne, puis de gouverner ce pays ? Rien ne le prouve. Il n’est d’ailleurs pas exclu que Cellou Dalein Diallo, sachant tout cela, ait noué cette alliance, en espérant secrètement que le général ne pourrait pas se présenter, ou qu’il serait tout simplement empêché de le faire. Auquel cas, ce dernier donnerait des consignes à ses partisans pour voter Cellou Dalein Diallo, dans l’espoir que Cellou Dalein Diallo, élu président, commencerait par lui accorder une grâce.

Ne serait-ce pas une forme, à peine moins insupportable, de supercherie, de la part du leader de l’opposition ?

Beaucoup s’étonnent, du reste, de ce qu’il tienne davantage à l’alliance avec le justiciable Dadis Camara, qu’à celle qu’il pourrait avoir avec ses « amis », les autres leaders de l’opposition.

En vouloir à Alpha Condé au point de pactiser avec le diable pour le battre est un aveu de faiblesse, de très grande faiblesse, en plus d’être une faute politique. Car, lorsque la justice aura fini de faire proprement son travail, et que, comme c’est possible, elle aura condamné Moussa Dadis Camara, Monsieur Cellou Dalein Diallo sera, peut-être, déjà président, et pourrait, en tant que chef de l’Etat, grâcier son allié, au mépris des victimes.

Jean-Baptiste Placca
RFI
Source: Guinée58