Généralisations abusives et clichés anti-Fulɓe

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à relever deux  erreurs lamentables dans l’article Y a-t-il un problème Peul en Guinée ? de Cheikh Yérim Seck. Ces bourdes portent sur le nom des leaders politiques Fulɓe assassinés par Sékou Touré. De telles bévues sont inadmissibles, même de la part de “l’étranger” qu’il est, et “avec qui tout le monde parle sans tabou…”

Errata

  • Erratum #1. L’auteur défigure le nom du fondateur du Bloc Africain de Guinée (B.A.G.) Au lieu de transcrire correctement Diawadou Barry, fusillé en 1969. Yerim Seck insère une consonne nasale dans le prénom. Résultat :  il écrit erronément Diawandou.
  • Erratum #2. L’article parle d’un certain Ibrahima Bah dit Barry III. Il donne deux noms de famille, Bah et Barry, au noble Seriyanke Ibrahima Barry III, leader de l’Union socialiste de Guinée, pendu en 1971. Sachez, M. Seck, qu’on ne peut pas être à la fois Uruuro (Bah) et Dayeejo (Barry).

Au Fuuta-Jalon, le nouveau-né reçoit au septième jour (fembugal), le patronyme de son père. Les options ici sont réduites à quatre  : Bah, Barry, Diallo, Sow. Bien qu’autonome chacune de ces appellations est solidaire des trois autres, d’un bout à l’autre du cycle de la vie.
Le grand-maître du Pulaaku, Amadou Hampâté Bâ, rappelle les fondements de cette organisation quaternaire. Elle correspond, écrit-il, aux quatre directions cardinales (nord, sud, est, ouest), aux quatre éléments naturels (terre, eau, air, feu), et aux quatre couleurs principales de la robe de la vache.
Cette  limitation numérique des noms paternels n’a pas manqué de frapper l’imagination des griots Mande. Puisant dans leur art  oratoire,  ils donnent aux Fulbe le nom imagé, la métaphore compacte et dense Sî náni, qui signifie le-peuple-aux-quatre-noms.
On retrouve l’expression par exemple dans Kedo, qui est la version Maninka du conflit entre le Fuuta-Jalon et le Ngabu à la fin du 19e siècle. Il fut remporté par le leadership conjoint d’Almami Umaru (père d’Almami Bokar Biro) et Alfa Ibrahima, lanɗo (chef) du diiwal (province) du Labé et père d’Alfa Yaya.
Sori Kandia Kouyaté, le grand-maître Jeli, et Fuutanke bi-culturel Mande/Fulbe de Dalaba, chante ici Kedo.
Lire The Cultural Policy of the PDG


J’ai transcrit sur webFuuta la narration Pular esthétique et musicalisée de cet évènement historique par Farba Ibrahima Njaala et  Farba Abbasi, en l’honneur du preux Alfa Abdurahmani, prince du diiwal (province) de Koyin et général de corps d’armée .

Soulignons aussi la solidarité entre les quatre branches. Elle s’exprime de la naissance à la mort. En effet la cérémonie d’enterrement requirt, au moment de la mise en terre, la participation des quatres composantes ethno-sociale au dépôt du corps dans la tombe.  Par exemple, si le/la défunt(e) appartient au clan ou lignage Bah, tour à tour, les trois autres noms sont invités à désigner un participant, qui devient ainsi — même s’il est étranger à la communauté locale— un officiant de l’enterrement.  Vice versa.

Après les erreurs ci-dessous, j’en viens aux généralisations abusives et pauvres clichés  contre les Fulbe.

Généralisations abusives et des clichés anti-Fulɓe

Cheikh Yerim Seck n’hésite pas à reproduire les généralisations abusives sur les Fulɓe, de même qu’il reproduit des clichés dénués de fondement. Au bout du compte, on reste sur sa soif de lecture, tant certains passages de l’article sont banals et légers.

Lisons plutôt :

« Les Soussous, les Malinkés et les Forestiers, écrit Cheikh Yerim, vivent mal cette situation qu’ils ressentent à la limite comme une forme de colonisation. »

M. Seck projette exaggère en projettant sa conversation avec quelques individus Soussou, Malinke et Forestiers à tout le pays. Cela n’est ni déontologique ni appréciable. A l’avenir, il ferait mieux d’être prudent et modeste. Et d’éviter l’anonymat facile et mystificateur. C’est un bouclier illusoire que citer des sources d’information inavouées et/ou inavouables.

Cela dit, les Fulɓe vivent dans la région actuelle du Fuuta-Jalon depuis le 12e siècle. Ce château d’eau de l’Afrique occidentale — auquel le pays de Yerim Seck doit (a) sa principale voie fluviale, (b) son nom éponyme de Sénégal—  ne fut intégré à la colonie française de Guinée qu’en 1896, bien après la Basse-Côte et le Haut-Niger/Soudan (l’actuel Mali).
Entre le lancement du Jihad (1725) et la bataille de Porédaka (1896), le Fuuta-Jalon devint un Etat théocratique et une puissance régionale, certes. Mais aussi et surtout il se developpa en tant que société supra-ethnique. Les Almami coopéraient avec les chefferies côtières et celles de la Savane, sur la base du respect et des avantages réciproques.
Parler de colonisation “à la limite” est donc sans fondement.

Du fait de leur teint généralement clair qui tranche d’avec la noirceur ambiante, de leur dialecte unique en son genre, de leur dispersion à travers la Guinée, le Sénégal, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Cameroun… c’est à peine si les Peuls ne sont pas perçus comme des étrangers dans leur propre pays.

Les ancêtres des Fulɓe sont les co-fondateurs et, en tant que dompteurs du bovidé, ils mirent l’Afrique en valeur. Cela se passa des milliers d’années de cela, bien avant que le continent soit appelé Ifriqiya par les Arabes, et depuis lors Afrique, Africa, etc.
Si M. Seck lit et/ou parle l’Anglais, qu’il veuille bien consulter mon essai anthropologique Fulɓe and Africa.

Quoique fort critiquable, le propos du président Alpha Condé, selon lequel « la Guinée appartient aux Malinkés, aux Soussous et aux Forestiers », traduit l’opinion dominante dans ces trois ethnies.

L’actuel président guinéen avoué à François Soudan, l’ancien patron de Cheikh Yérim à Jeune Afrique, que l’impulsivité constitute l’une ses faiblesses. A mon avis, c’est le plus grand défaut d’un chef d’Etat. Car dans l’exercice des fonctions de la magistrature suprême, un dirigeant doit faire preuve de pondération, de réflexion et de modération. L’action impulsive, le réflexe brut, la spontanéité incontrôlée, produisent gaffes et errors. Ils conduisent à l’échec…
Dans sa tournée de propagande électorale à Kankan, Alpha Condé a été victime de son impulsivité. En proférant ces mots, il se croyait peut-être à l’abri de l’opinion publique nationale et internationale. Le “professeur” a oublié qu’on vit au 21e siècle, à l’ère du village planétaire et de la mondialisation. Mal lui en prit, car Peter Pham, observateur avisé de la vie politique guinéenne, a aussitôt condamné et mis en garde contre l’exclusivisme et l’ethnocentrisme de M. Condé. Lire Dangerous Game: Guinea’s President, Alpha Condé, Plays the Ethnic Card

Mieux ou pire, les Peuls sont dépeints par les autres composantes de leur pays comme des êtres prompts à trahir, foncièrement communautaristes et portés sur le népotisme. « Partout où le Peul est chef, tout le monde est peul jusqu’au planton », a-t-on coutume d’entendre en Guinée.

Où sont les faits ? Quelles sont vos statistiques, M. Seck ? Vous êtes journaliste, n’est-ce pas ? Alors, de grâce, méfiez-vous des on-dit.
Qui est-ce qui se profile derrière ce “on”, pronom imbécile mis pour personne, comme le dit si bien la boutade.
Une fois de plus, l’auteur, M. Seck, met les pieds dans le plat. Et il tombe dans l’hyperbole. Mais il n’avance aucune donnée pour étayer les citations qu’il reprend aisément, sans les passer au peigne de la critique.

S’ils sont faux parce que globalisants, ces clichés sont ancrés dans les esprits. Ils poussent les autres ethnies à se coaliser contre tout Peul qui brigue la magistrature suprême. Et expliquent la victoire d’Alpha Condé au second tour de la présidentielle de 2010, malgré l’écart qu’avait creusé son adversaire Cellou Dalein Diallo au premier.

Il n’y eut pas de victoire. On assista plutôt à la violence post-électorale sous le régime de la Transition piloté par Général Sékouba Konaté. En collusion avec Général Toumany Sangaré,  président de la Ceni, et la Cour suprême, Sékouba organisa la fraude massive en faveur du candidat du RPG. De sa fondation à nos jours, ce parti est, ethniquement, le plus monolithique des formations politiques du pays.
Lire Sidya : Sékouba frauda pour Alpha

Après avoir mis du temps et de l’énergie à réparer les dégâts, le leader de l’Union des forces républicaines (UFR) a annoncé, le 1er juin, que si Alpha et Cellou se retrouvaient à nouveau au second tour de la présidentielle d’octobre 2015, il n’appellerait plus à voter pour le second.

Cette interprétation n’est pas plausible. Pour s’en convaincre, il suffit de lire l’accusation de Sidya contre Alpha Condé, qu’il accuse de bafouer les lois.  S’il est conséquent, je ne vois pas comment M. Touré pourrait favoriser la réélection de M. Condé. Lui dont l’idée fixe à l’heure actuelle est “de tout faire pou battre Alpha Condé.”

L’isolement des Peuls sur l’échiquier politique tient à un obstacle psychologique chez les autres qui se décline ainsi : « les Peuls tiennent les pouvoirs économique, intellectuel et religieux. S’ils prennent le pouvoir politique, ils auront tout en main et le garderont ad vitam aeternam. »

M. Seck emprunte une expression latine pour parler de l’éternisation hypothétique au pouvoir par les Fulɓe. Il oublie que seul l’Eternel est Eternel. Tout le reste, ici-bas, est passager, y compris le Soleil et la Terre.
Les Fulɓe ne sont pas isolés. Mails l’Etat guinéen, lui, l’est. Et il enserre les habitants du pays — toutes ethnies confondues — dans ses griffes, qui ont pour noms : misère, médiocrité, corruption, injustice, impunité, intolérance, incompétence, obscurantisme,  division, oppression et répression. Dès lors, il n’est pas surprenant que le système guinéen figure parmi les Etats fragiles du continent.
Lire Le rapport 2015 de Fund For Peace.
J’ai déjà dénoncé le mirage de l’hégémonie — économique, intellectuelle et religieuse— des Fulɓe.
Je voudrais insister ici sur le caractère non seulement fallacieux de cet argument, mais surtout sur sa nature criminelle. En effet, invoquant leur appartenance ethnique, il vise à exclure délibérément les Fulɓe de l’exercice de la fonction présidentielle. Comme si les cadres de cette nation ne furent pas les pionniers de la lutte anti-coloniale en Guinée.
Il s’agit ici d’une violation flagrante des droits constitutionnels des citoyens Fulɓe. J’y vois non pas seulement de la discrimination, mais la ségrégation pure et simple. Or celle-ci est un crime contre l’humanité. Condamnable, horrible, elle constitue, de droit et de fait, une cause de guerre (casus belli).
Par exemple, elle provoqua la guerre civile  américaine  (1861—1865) à cause de l’esclavage, qui excluait les Noirs de la vie politique et les réduisait au rang de bêtes de somme.
De même, les Africains Noirs d’Afrique du Sud combattirent la ségrégation, au début par la politique et la diplomatie.  L’Histoire retient l’héroique déclaration de Nelson Mandela durant son procès en 1964. « I am prepared to die » (Je suis prêt à mourir) dit-t-il dans son réquisitoire contre l’Apartheid. Ses compagnons montrèrent la même détermination en s’organisant militairement au sein de Umkhonto we Sizwe (en Zulu, le fer de lance de la nation), c’est-à-dire l’aile armée de l’African National Congress.
C’est également pour la même raison que les nationalistes Jola de Casamance (Sénégal) mènent depuis des décennies une guérilla —tantôt latente, tantôt active — contre le centralisme étouffant des régimes successifs de Dakar.
Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets. En d’autres termes, s’il est avéré que les Fulɓe font l’objet de segrégration politique en Guinée, les trois exemples historiques ci-dessus, parmi tant d’autres, enseignent qu’ils ne peuvent pas rester les bras croisés.

La liberté et la l”égalité ne s’octroient pas. Elles se conquièrent. Cette loi s’applique à l’humanité, en général, et à l’Afrique, en particuler. Elle vaut singulièrement pour les composantes ethniques de la Guinée, qui depuis 1958 vivent dans la pauvreté et l’esclavage — de la dictature. Il est évident aujourd’hui que les populations n’ont subi que les termes négatifs de la formule “Nous préférons la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage.”  En vérité, la Guinée n’a connu ni la liberté, ni l’opulence.
Aujourd’hui comme hier, les habitants du pays ploient sous le joug d’un ennemi commun : l’Etat post-colonial guinéen. Ils ont à tout à perdre en étant divisés face à lui. Ils ont tout à gagner en s’unissant contre lui. Qu’ils n’oublient pas le conseil proverbial  qui dit que les insectes en train de griller dans la même casserole ne devraient pas se donner des coups de pattes.
Collectifs et/ou individuels, le ciblage et l’exclusion des Fulɓe n’avancent ni n’honorent la Guinée.  Au contraire, ils l’affaiblissent, la dégradent, et la maintiennent au ban des nations et au dernier rangs des pays. Cela, depuis 1976, l’année du Complot Peul de Sékou Touré.  En ces temps-là, si Sékou Touré était le tourmenteur d’Alpha Condé, qu’il fit condamner à mort par contumace. Si le premier avait pu mettre la main sur le second, il l’aurait fait fusiller ou pendre sans hésiter. Peu importe, toutefois. Depuis 2010, le Responsable suprême Touré est devenu le modèle politique du “Professeur”-président Condé.
Ce qui se ressemble s’assemble. Et opportunisme politique et obsession présidentielle obligent !

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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