Eulogie de Saifoulaye Diallo par Tiala Gobaye

A la fois témoignage et eulogie, le texte suivant me fut communiqué en 2003 à Labé par son auteur, Tiala Gobae Mountaye, instituteur, membre-pionnier du PDG-RDA, secrétaire fédéral de Koundara, membre du Comité central, Gouverneur de Région, survivant du Camp Boiro. Je reçus aussi de mon aimable interlocuteur deux autres documents, à savoir une lettre de Saifoulaye et la carte postale ci-dessous.
Tierno S. Bah

 

Carte postale adressée depuis Kiev (Ukraine) par Saifoulaye Diallo à Tiala Gobaye Mountaye, 1965
Carte postale adressée depuis Kiev (Ukraine) par Saifoulaye Diallo à Tiala Gobaye Mountaye, circa 1965

Parler de feu Saifoulaye Diallo est une tâche ardue, car quoi qu’on dise, les mots restent en deçà de ce qu’il fut.

J’ai connu le combattant intrépide en 1956, bien avant de le voir, à travers un de ses articles pamphlétaires, paru dans le journal Coup de Bambou intitulé : “Apathie Nigérienne”, suffisamment révélateur de l’état d’esprit des Nigériens dont la principale préoccupation était la danse. Il servait alors à Niamey.

« Il faut les voir, guindés, rigides dans leur unique complet blanc spécialement empesé pour la circonstance. »

Il fustigeait alors leur insouciance due à leur inconscience, à leur manque de combativité et leur inorganisation pour la lutte déclenchée au lendemain de la 2è guerre mondiale par le R.D.A. (Rassemblement Démocratique Africain) pour la conquête des  pouvoirs politique, social, économique et culturel sur l’ensemble des Territoires de l’Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’Afrique Equatorial Française (AEF)

J’appris par la suite qu’il était victime d’une mutation arbitraire de la part de l’Administration coloniale pour ses opinions politiques au sein du R.D.A. Ce mouvement était assimilé à ses débuts au Communisme, à cause des idées très avancées de ses responsables et militants formés dans les cellules et cercles marxistes imbus des idéaux de liberté, d’égalité et de justice. C’était alors s’attirer  la colère des tenants colonialisme français.

Le camarade Saifoulaye Diallo, fils de Chef du Canton de Diari (Labé), Alpha Bakar Diallo, commença par nier son origine féodale. Il se dressa contre sa propre famille et opta pour la lutte ouverte contre la domination étrangère et la stratification de la société peule en classes antagonistes classe supérieure (noblesse) et classes inférieures formées de captifs ou esclaves, et de castes (forgerons, de griots et de cordonniers, etc.) castes dans lesquelles l’on ne pouvait pas prendre femme, sous peine de ségrégation.

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Après la féodalité, il s’attaqua au fait colonial en faveur de l’émancipation des masses africaines longtemps subjuguées par le système le plus odieux et le plus cynique du pouvoir colonial.

Ce qui lui valut de multiples mutations arbitraires ayant exaspéré les fonctionnaires durement éprouvés par ces pratiques iniques et injustifiées. Il fallait à tout prix extirper le mal par la racine même.

Dès lors il se lança à corps éperdu dans la bataille pour briser le carcan du colonialisme, s’exposant ainsi aux brimades et à la filature des agents de la police stipendiée à l’autorité administrative.

Alors plus de repos, plus de nuit, plus de sommeil. Toujours sur la brèche, il fallait s’armer d’un courage à toute épreuve. Et voilà qu’un jour, je me suis trouvé en face du camarade dont j’avais entendu parler et qui revenait de loin.

Tout de suite, d’un ton familier, affable, d’une voix efféminée et engageant il me tutoya :
— Camarade Tiala Gobae Mountaye, comment vas-tu ? J’ai entendu parler de toi, de ton militantisme ardent et de ta foi dans les destinées de l’Afrique. Je te prends en amitié et tu peux compter sur moi. Ensemble nous allons oeuvrer pour renforcer les bases du Parti.

Et moi de répondre :
— Je suis heureux de faire votre connaissance et de savoir que nous sommes du même bord. Je vous donne ma parole de militant du R.D.A. Nous allons mener ensemble la lutte émancipatrice jusqu’à la victoire finale. Je suis d’origine féodale aussi. Mon père est chef de village. Mais adieu les vexations, les exactions et l’exploitation de l’homme par l’homme que je réprouve comme vous. Merci des aimables paroles et de la confiance.

Notre amitié était scellée. Nous nous comprenions par télépathie, nous estimant mutuellement.

Caractère

Les 4 traits dominants de son caractère sont la simplicité, le courage, la fermeté et la maîtrise de soi.

Il parlait peu et écoutait beaucoup les bras croisé ou les mains aux tempes, les jambes repliées. Il lisait les journaux, les livres d’économie et les publications scientifiques et informait son frère et ami Sékou Touré.

Leadership

Travailleur acharné, dur à la tâche, il avait une puissance de travail extraordinaire. Infatigable, jamais il se plaignait, parce que conscient de son rôle et des responsabilités qui étaient les siennes

« Laissez-les faire. Ils ne réussiront pas. Nous vaincrons, disait-il à ceux qui allaient    succomber au découragement. »

Quel capitaine capable d’exciter ses soldats pour les mener allègrement au feu !

C’était un chef vigilant, mais calme, lucide, loyal, posé, d’une honnêteté intellectuelle et morale qui forçait l’admiration.

Comptable de formation, il avait le verbe facile, la plume alerte et acerbe.

Devant un sujet qui l’intéressait, l’avare en parole s’enflammait, faisait des tirades, devenait prolixe et tenait en haleine son auditoire.

Avec les amis, il était détenu et affichait un air gouailleur.

Sa beauté physique, sa propreté corporelle et vestimentaire, son élégance raffinée reflétaient sa beauté morale, sa bonté, son sens de justice et lui conféraient une aura qui jetait la trouble à sa vue et à son approche.

On avait du mal à se contenir en sa présence.

Il était de la phalange des hommes entrés vivants dans l’histoire.

Rarement déçu, il n’élevait jamais la voix de peur de semer l’émoi parmi les camarades qu’il toisait avec respect et courtoisie.

Un optimisme rare sous-tendait son action. Foin de la lacheté et de l’hypocrisie ! Il était au-dessus de ces sentiments et des penchants inhibiteurs

Jamais il ne fuyait ses responsabilités. Et puis avec tout ça quelle sent sentimentalité, quelle sympathie  s’irradiait de sa personne !

Esprit fin, fiité, fécond, il était le rédacteur du Bureau Politique National, dont il assumait la fonction de  Secrétaire Politique du P.D.G.-R.D.A.

Son sens du devoir et ses réparties vigoureuses faisaient de lui un adversaire redoutable et un contradicteur fulgurant.

Quand il disait non, rien ne le ramenait au dialogue. Il observait alors un silence de mort. On disait qu’il était un “Puits profond”. Peu de mots, peu de confidence.

Il était surnommé le “Chou En Lai” Africain.

Il ignorait le racisme et se liait avec des camarades de toutes les ethnies. Pour lui la parenté idéologique, l’emportait sur la parenté biologique. Personne ne pouvait le taxer d’ethnocentrisme. Un homme d’une facture à part.

Profondément religieux, il se rasait la tête, ne fumait pas et priait des heures durant aux heures avancées de la nuit.

D’une patience de chameau, il guidait d’un pas sûr ses compagnons et déroutait ses pires ennemis par son sang-froid et son calme olympien. Dans les meetings et les conférences, il se tenait comme une statue.

Famille, politique, indépendance

Son père, ses frères et soeurs finirent par le rejoindre et suivre son exemple. Il aimait vaincre.

Comme ami, frère, époux et camarade, il était jovial, d’une affabilité rassurante. Homme de parole, attachant, direct, d’une franchise brutale, mais d’un abord froid et même méfiant avec les lâches, les malhonnêtes et les réactionnaires des deux sexes.

Il ne dansait jamais aux soirées et il était exclu de le rencontrer dans des endroits douteux.

Noblesse de coeur et de caractère, amabilité mesurée caractérisaient son être tout de joie et d’espérance. Il était parfois sarcastique et taquin avec ses familiers auxquels il disait de belles rigolades.

Toute sa personnalité exhalait l’amour, le sens de la solidarité militante, l’horreur du mal, du mensonge et du vol. Il était impitoyable pour les tarés.

En 1957, je l’ai vu pleurer de joie à Youkounkoun, où il se trouvait en mission à l’annonce des résultats du scrutin de vote à l’Assemblée Territoriale, où la liste du P.D.G.-R.D.A. remportait 56 sièges sur 60.

De Youkounkoun, il manifesta sa joie pour son élection comme Conseiller Territorial et rejoignit Conakry, où ses camarades portèrent leur dévolu sur lui en l’élisant Président de l’Assemblée Territoriale de la Guinée.

Une page de l’histoire de notre pays était tournée. La lutte continua jusqu’au referendum du 28 Septembre 1958, qui marqua l’accession de notre pays à l’indépendance, après les mémorables discours prononcés par Saifoulaye Diallo, Président de l’Assemblée Territoriale, Sékou Touré, Président du Conseil du Gouvernement en application des dispositions de la loi-cadre Gaston Defferre, et par le Général De Gaulle.

Président du Conseil de Gouvernement de la République Française, lors de son passage à Conakry, le 25 Août 1958, pour défendre l’idée de la communauté qui lui était chère, dans cadre d’un ensemble plus vaste que devait constituer l’Union Française rénovée.

La République proclamée le 2 octobre 1958, Saifoulaye Diallo devint le premier Président de l’Assemblé Nationale de la Guinée. Responsable d’un groupe de huit “policiers” chargés par le Bureau Politique National de me filer lors du 8è Congrès du P.D.G. en 1968, il reçut un compte rendu négatif me concernant. « Il est formé comme un mur », lui dirent les flics.

Et lui de trancher net, après un soupir de soulagement :
— Foutez-lui la paix !

C’est la preuve que c’était un ami sûr. Témoins ces correspondances jointes en annexe.

  • Extrait de son intervention d’explication de son vote sur l’ensemble du projet de loi à l’Assemblée Nationale Française au Palais Bourbon à Paris (débats parlementaires).
  • Carte postale de Kiev au cours d’une cure médicale avec deux mots significatifs : “Bien fraternellement, Saifon.”
  • Lettre de félicitations pour son élection comme maire de Mamou en 1957 (élections cantonales) .

Sa grosse écriture, ferme, droite, révèle la fermeté de son caractère, sa constance dans l’amitié et sa droiture morale hors de doute.

Pour concrétiser sa promesse contenue dans la lettre du 14-4-56 précitée, le camarade Député Saifoulaye Diallo, en vacances parlementaires, était effectivement venu passer quatre jours en ma compagnie à Koubia. Il accrochait son écharpe tricolore au porte-manteau, se couchait habillé dans son lit et abordait un à un les problèmes des localités de Koubia, Gaoual et Youkounkoun que nous examinions ensemble pour leur trouver des solutions efficaces et réalistes.

Je précise ici qu’une de ses soeurs était mariée par le chef de canton de Koubia, Thierno Saïdou Baldé de Compaya (Labé), membre du Parti d’opposition, le B.A.G. (Bloc Africain de Guinée) dont le leader était le Député Barry Diawadou, élu 3è Député de la Guinée, le 2 Janvier 1956, derrière les 2 du P.D.G.-R.D.A., Touré Sékou et Saifoulaye Diallo.

En beau-frère, prudent, il esquiva adroitement sa soeur et son mari, qui était un adversaire politique.

Saifoulaye Diallo a occupé également le fauteuil de maire de la Commune de Mamou en 1957. Par une lettre de félicitations ci-jointe, je campais sa personnalité et définissais sa mission et ses responsabilités de Député-Maire.

Pour conclure ce tour d’horizon sur la vie exemplaire du camarade Saifoulaye Diallo, combattant émérite du Parti qui mena le pays à l’Indépendance Nationale, le message de condoléances adressé par mes soins au Président Ahmed Sékou Touré, Responsable suprême de la Révolution, le 26 Septembre 1981, est le témoignage éloquent de l’amitié sans faille qui me liait à l’illustre disparu dont je garde un souvenir inoubliable tant il a marqué ma vie par la chaleur de son affectueuse sympathie pour ma personne et par la protection discrète qu’il me prodiguait.

A ma sortie de prison en 1975, après m’avoir reconforté par des paroles viriles, il me retrouva à Kindia au cour d’une mission du Parti-Etat.

Je me souviens, non sans émotion de ses dernières paroles devant des camarades :

« On ne peut parler du P.D.G. et de l’indépendance de la Guinée en omettant les noms des camarades Tiala Gobae Mountaye et Tamba Kallas Traoré, deux militants dont le mérite sera gravé sur les pages de l’histoire de notre pays ».

Le peuple entier a pleuré la mort du camarade Saifoulaye Diallo et je souhaite de tout coeur que Dieu dans Sa miséricorde lui accorde Son paradis.

Amine !

Labé, le 26 novembre 1997

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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