Guinée. Dictature et littérature

Tierno S. Bah. Washington, DC, Jan. 29, 2016
Tierno S. Bah. Washington, DC, Jan. 29, 2016

De 1966 à aujourd’hui, dictature et littérature  s’affrontent en république de Guinée. Le présent effort de synthèse aborde quelques aspects de l’opposition littéraire à l’oppression post-coloniale. La littérature en question est certes celle d’expression française ou francophone. Mais n’oublions pas la littérature ajami, qui utilise l’alphabet arabe adapté.  Le titre de ce blog reprend l’intitulé du chantier d’anthologie littéraire en cours sur webGuinée. Ce document sera publié en plusieurs livraisons selon le plan suivant :

  1. Introduction
  2. Sékou Touré et Camara Laye
  3. Alioume Fantouré : Comment Baré-Khoulé ruina la Guinée
  4. Williams Sassine : exil fatidique et retour fatal
  5. Kidnapping manqué de Monénembo pour le Camp Boiro
  6. Cheick Oumar Kanté : exil un jour, exil toujours ?
  7. Articles et interviews
  8. Analyse et exégèses

Introduction

La production continue et l’exécution progressive de ce projet visent à :

  • Rendre hommage à cinq écrivains dont la plume patriotique et créatrice a donné à la littérature guinéenne francophone une brillante place dans le genre romanesque et la fiction politique et historique. Il s’agit de Laye Camara, Alioum Fantouré, Williams Sassine, Tierno Monénembo et Cheick Oumar Kanté. Les membres de ce groupe ont défié et transcendé, séparément, les écueils et les obstacles de l’exil afin de composer des oeuvres remarquables et saluées.
  • Démasquer davantage la dictature de Sékou Touré et de ses quatre successeurs-imitateurs : Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté et Alpha Condé.
  • Proposer ces auteurs comme modèles pour les lecteurs/lectrices, ainsi que pour les jeunes et nouveaux talents
  • Utiliser les clefs de la fiction littéraire pour mieux saisir les réalités complexes de la Guinée et l’Afrique postcoloniales

Laye Camara (1928-1980)
Laye Camara (1928-1980)

Alioum Fantouré
Alioum Fantouré
Williams Sassine (1944-1997)
Williams Sassine (1944-1997)

Tierno Monénembo
Tierno Monénembo

Cheick Oumar Kanté
Cheick Oumar Kanté

Sékou Touré cibla et sévit contre toutes les communautés ethniques et couches sociales. Il s’attaqua successivement aux syndicalistes, enseignants, professions libérales, commerçants, militaires, technocrates, intellectuels, vieux, jeunes, femmes, étrangers…
Comme indiqué plus loin, il n’épargna pas non plus ce groupe d’auteurs.

Dans une certaine mesure, la collection désormais disponible sur webGuinée est une continuation du numéro spécial “Littérature guinéenne” publié en 2005 par la revue Notre librairie.

Le mérite revient à la rédaction de Notre librairie d’avoir chercher à équilibrer les contributions des auteurs de l’intérieur et de l’extérieur. Toutefois, comme le titre même de l’éditorial “De L’enfant noir aux Ecailles du ciel”  annonce d’emblée que le plateau de la balance penche du côté des écrivains exilés. En effet L’enfant noir est de Camara Laye, tandis que Les écailles du ciel est signé Tierno Monénembo.

Deux camps littéraires

Dans sa thèse de doctorat Expérience guinéenne et production romanesque (1970-1987), feu Abdoul Sy-Savané, diplômé de la deuxième promotion de l’Institut Polytechnique (aujourd’hui université de Conakry) est, entre autres, l’auteur de “La poésie pastorale peule au Fouta-Djallon”. Il présente les deux camps en termes non-équivoques. Il écrit : “La production littéraire romanesque”  reflète “la douloureuse expérience du ‘socialisme guinéen’”. Il divise ensuite son étude en quatre parties :

  • La première partie, intitulée “la Guinée, contexte historique et socio-politique”, présente la société guinéenne fortement marquée par le régime tyrannique et totalitaire de Sékou Touré, “père de l’indépendance”. Dans une société sous haute surveillance, quel pouvait être le statut de l’écrivain et de l’oeuvre littéraire ?
  • La deuxième partie porte sur l’étude critique de la production littéraire de quelques écrivains dits de l’intérieur, qui, par démagogie ou pour des raisons de sécurité, n’ont fait que flatter le “guide” et défendre la doctrine et la politique du parti unique au pouvoir.
  • Dans les troisième et quatrième parties, les recherches ont pour objet la production romanesque des écrivains guinéens qui, pour pouvoir écrire et publier librement, ont choisi de vivre en exil. Il s’agit d’Alioum Fantouré, de Williams Sassine et de Tierno Monénembo, qui de l’étranger jettent un regard critique sur leur pays originel et dressent un sombre tableau de l’Afrique des indépendances dirigée par des “présidents à vie” irresponsables et médiocres. »

Tierno Monénembo aborde cette problématique dans “Retour au pays”. Il ajoute deux autres facteurs :

  1. “Les difficultés matérielles très grandes”, découlant du manque d’infrastructure et de réseaux de distribution du livre (pas de maison d’édition, pas de librairies, très peu de bibliothèques.
  2. Le spectre inhibiteur de Sékou Touré :  “le seul écrivain autorisé dans le régime ancien…”

Et il conclut : “Les créateurs guinéens ont été frustrés, et donc ils n’ont pas vraiment l’habitude d’écrire.”

Il y a énormément à dire sur l’étouffement de la création artistique, en général, et de la créativité littéraire, en particulier, par la dictature tentaculaire de Sékou Touré. Le totalitarisme réduisit matériellement et intellectuellement les écrivains de l’intérieur. Il ne leur laissa que deux options : le culte de la personnalité ou le silence.
Quant au quintet littéraire profilé ici, il prit le chemin de l’exil malgré lui. Car le départ marquait un sevrage des attaches familiales et des racines culturelles. Et une fois à l’extérieur du pays, ils durent affronter la précarité matérielle, aggravée par la nostalgie du pays, des parents, de la parenté et des amis. Et bien sûr les rêves du terroir, qui nourrit et moula leur éveil à la vie et à la conscience. Mais ce ne fut pas tout, car — nous le verrons — Sékou Touré porta atteinte, d’une part, à la vie de Camara Laye et, d’autre part,  à la liberté de Tierno Monénembo.
Avant d’entamer l’exploration de l’antagonisme entre la tyrannie et chacun des ces écrivains de l’exil, trois petites remarques s’imposent.

Echantillon représentatif mais incomplet

Les auteurs abordés forment un échantillon représentatif, mais incomplet, de la diversité régionale et culturelle du pays. En effet les écrivains proviennent de trois zones sur les quatre qui composent la Guinée.

Région Auteur
Basse-Guinée Alioum Fantouré
Fuuta-Jalon Tierno Monénembo
Cheick Oumar Kanté
Haute-Guinée Camara Laye
Williams Sassine

On note l’absence de la Guinée Forestière. Certes, plusieurs auteurs (historiens, économistes, géographes, linguistes, sociologues, etc.) sont natifs de cette région. Mais les recherches n’identifient pas un écrivain de la Forêt remplissant les deux critères de mon anthologie, à savoir (a) être un auteur de fiction et (b) avoir publié en exil sur la dictature guinéenne.

Collecte de la tradition orale

De quatre ans son aîné, Laye Camara devança le Professeur Djibril Tamsir Niane, un Halpulaar, dans la collecte et la diffusion de la tradition orales des grands griots (Jeli, Fina, Bèlèn-Tigi) de la Haute-Guinée. En rétrospective, l’un et l’autre furent des disciples de facto d’Amadou Hampâté Bâ, le Grand-maître du Pulaaku et — selon l’expression de l’Ivoirien Isaie Biton Koulibaly — le “pape” de la tradition orale africaine. Dans cet ordre d’idées, Bâ et Niane, en chercheurs émérites, gagnèrent l’estime et la confiance de prêtres et dépositaires de la culture Mandé. Au point de recevoir, respectivement, l’initiation aux rites du Komo (religion bamana) et aux secrets de la caste des Jeli. Lire :

En Guinée, Sékou Touré detruisit les trésors culturels rassemblés par Niane.  Lire “Djibril Tamsir Niane. De Baro à Boiro”.
Et Modibo Keita fit pareille au Mali. Au début des années 1960, le duo Bazoumana Cissoko (l’aède aveugle) — Amadou Hampâté Bâ réalisa une série d’émissions radio, agréables et instructives, sur l’histoire et la culture de les Empire du Mali, du Maasina, le pays Dogon, etc. Mais le dictateur Modibo n’avait cure de cette contribution inestimable. Il chassa Amadou Hampâté Bâ du territoire. Félix Houphouët-Boigny recueillit son vieil ami à Abidjan, où Amkoullel mourut et se repose.
Modeste et pâle incarnation du projet littéraire panafricain du Pionnier, une fondation porte son  nom. Mais les archives d’Amkoullel reconstituées par sa compagne, feue Hélène Heckman, moisissent dans une cave en France, dans l’indifférence générale. Pis, à Bamako le centre culturel éponyme est vide de l’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ. L’institution ne semble même pas avoir hérité et conservé les bandes enregistrées des émissions de Hampâté et Bazoumana : des titans de l’orature traditionnelle africaine.

Une transcription désuète

A l’exception de Camara Laye, dans Kúmá Lafölö Kúmá (Le maître de la parole), les livres des cinq auteurs accusent un retard frappant sur la transcription de leur langue maternelle : Maninkakan, Pular, Sosokui. Pourtant la graphie de ces idiomes a été codifiée et standardisée  par la Réunion du Groupe d’experts pour l’unification des Alphabets des Langues Nationales, Bamako, 28 Février – 5 mars 1966, c’est-à-dire l’année de publication de Dramouss.
Il faut déplorer en conséquence l’usage dune orthographie désuète — parce que francisée — des noms de lieux et de personnes. J’ai essayé, discrètement et non pas systématiquement, de corriger ces épellations dépassées. Et je me demande si les maisons d’édition françaises veulent toujours pratiquer une politique d’assimilation alphabétique de l’onomastique et de la toponymie africaines. Si oui, elles devraient savoir qu’elles mènent un combat d’arrière-garde. Car, d’une part, les travaux de Bamako furent  activement animés par d’éminents intellectuels de l’Hexagone, par exemple le grand professeur Pierre Francis Lacroix, pour le Pulaar/Fulfulde. D’autre part, depuis l’effondrement des systèmes coloniaux européens, les endonymes (noms autochtones) remplacent les exonymes (noms étrangers). La règle s’applique aux individus, aux villes et aux pays. Ainsi, Péking se prononce maintenant Beijing, la Birmanie est devenue Myanmar, Bathurst a disparu au profit de Banjul, la Gold Goast s’appelle Ghana, la Haute-Volta s’est érigée en Burkina Faso, etc.
Enfin une telle substitution est devenue aisée au 21e siècle grâce à l’Internet et à la norme UNICODE.
La révolution numérique restitue aux noms indigènes leur statut de données primordiales, d’entités sine qua non et de composantes fondamentales de la personnalité et de l’identité culturelle, particulièrement pour les peuples anciennement colonisés.

Suite : Première partie
. Sékou Touré et Camara Laye

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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