A. Doré. Conclusion générale et perspectives

La Conclusion générale et les Perspectives d’avenir dégagées dans le livre de feu Professeur Ansoumane tiennent en huit pages. Leur contenu est dense, certes, mais dépassé et surtout contredit par les décennies consécutives  à la publication de l’ouvrage, jusque et y compris la présidence d’Alpha Condé. Lire (a) “Avertissement et Introduction”, (b)  “La politique économique du P.D.G.”
La débâcle — toujours profonde, paradoxale et sans fin apparentede la Guinée n’ôte cependant rien à la démarche rigoureuse et à l’argumentation solide de l’auteur.
Tierno S. Bah

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — Légende : T.S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — Légende : T.S. Bah

I. Conclusion générale

Au terme de l’examen des aspects de la socioéconomie de la Guinée que nous venons de voir quelles remarques peut-on tenter en guise de conclusion sur ce qu’a été la Guinée d’hier (1958-1984) et sur ce que peuvent être les perspectives d’avenir ?

Comme on vient de le voir, l’échec du P.D.G. s’étalait depuis déjà bien longtemps dans tous les domaines en Guinée, malgré le vocabulaire d’artifice en usage jusqu’à la chute du système du Parti-Etat de Guinée. ll n’y avait plus personne, ayant eu quelques informations sur ce pays, qui n’entrevoyait l’échec auquel avait conduit la politique menée de 1958 à 1984. Certes, il se trouvait quelques rares Guinéens qui continuaient de croire que l’analyse « objective » sur la Guinée pouvait encore se faire en dressant la liste des actions positives du P.D.G., puis celle de ses actions négatives. Si telle est la démarche habituellement retenue pour établir le bilan des gouvernements, cela n’était plus possible, pour ce pays quand on considère les méfaits de Sékou Touré et de son équipe du P.D.G. sur la Guinée. Les conséquences du goulag ne seront évaluées, (si jamais on réussit un jour cette évaluation) que bien plus tard. En effet à consulter les listes de toutes les personnes arrêtées en Guinée depuis 1960 et de toutes celles qui sont mortes du fait d’incarcération, on mesure que ni le stalinisme, ni le nazisme hitlérien, ni le fascisme mussolinien n’ont, proportionnellement au nombre d’habitants concernés, fait autant de victimes dans l’encadrement socio-politique de ces pays.

A la lecture de ces listes et à considérer l’état matériel et moral de la Guinée d’aujourd’hui, on ne peut trouver un quelconque aspect positif à l’action du Parti Démocratique de Guinée. Nombre de nos compatriotes et d’étrangers auraient peut-être compris les immenses sacrifices infligés au peuple de Guinée de 1958 à 1984 s’ils pouvaient un instant se convaincre que ces sacrifices sont le prix d’une expérience de développement économique et social en profondeur, axée sur l’épanouissement du peuple et la satisfaction de ses besoins essentiels. Hélas ! même avant 1984, plus personne n’était sincèrement convaincu de cela, même pas tous les dirigeants du P.D.G. bien qu’ils affirmaient tous que la Révolution continuait. En fait de révolution, il ne s’était, à vrai dire, agi de rien d’autre que d’une vaste imposture. En effet, dès l’installation de la Loi-Cadre d’Outre-Mer, Sékou Touré avait fait abolir la chefferie traditionnelle, qu’il considérait alors comme une féodalité incompatible avec une évolution rapide de la société guinéenne 1. Cette mesure avait été alors saluée comme un acte révolutionnaire par nombre d’observateurs :

« Une des réalisations les plus caractéristiques du gouvernement de Sékou Touré fut, pendant l’été 1957, la suppression des chefferies traditionnelles … C’est mû par un authentique souci de justice sociale et de progrès économique que M. SékouTouré voulut les remplacer par une administration plus modeme » 2.

Mais au fur et à mesure des années, les structures du P.D.G. et de l’administration du pays se féodalisèrent. Les apparences mises à part, toutes les structures administratives et politiques étroitement confondues et coordonnées au sommet par le Bureau politique et son Secrétaire général (Sékou Touré) furent calquées à bien des égards sur celles de la féodalité y compris parfois jusque dans le vocabulaire.
Ainsi la réunion du Comité Central du P.D.G. du 9 juin 1972 avait modifié la structure ancienne du gouvemement et présenté une nouvelle composition en sept domaines ministeriels dont chacun comportait un certain nombre de ministères (en tout 35 ministères) 3.
Le Domaine, mot éminemment caractéristique de l’organisation féodale de l’Europe du Moyen-Age 4, avait repris du service en Guinée « révolutionnaire » avec tous ses étalements de suzeraineté – vassalité, – vilainage, modernisés à la vingtième siècle par l’interpellation indistincte de « Camarade » au lieu de Messire et Vilain.

Les abus et l’inefficacité des grands domaines avaient conduit à leur suppression en 1980. Mais il n’en demeurait pas moins que Sékou Touré avait tous les attributs, les comportements et la mentalité d’un roi divin 5. Il n’est que d’écouter certains morceaux de l’orchestre Bembeya Jazz National ou du chanteur Sori Kandia Kouyaté composés sur sa « personne royale » et par ses encouragements 6, pour se convaincre de l’imposture qu’on appelait révolution guinéenne.

En effet, un centième de mots prononcés dans ces louanges dithyrambiques, aurait valu à leurs auteurs en 1958-1960 de vives critiques du secrétaire général du P.D.G. qui les aurait alors trouvés peu conformes à la mentalité de révolutionnaires.

Si ce n’étaient là que les seuls aspects négatifs de l’action du P.D.G. il ne se serait pas trouvé grand-monde pour dénoncer ces menus plaisirs du chef révolutionnaire guinéen. Mais l’asservissement d’une nation entière par des politicien pervertis qui avaient conduit à la régression morale et matérielle dont les pages précédentes ont donné une idée, aurait, ailleurs qu’en Afrique, jeté pour de bon, le discrédit total sur les auteurs d’une telle situation. Mais Sékou Touré qui était passé maître dans l’art de la mise en scène et de la séduction a terminé sa carrière en donnant de lui l’image d’un « modéré » et d’un « sage africain » 7 alors que sur le fond, les conditions de vie des guinéens n’étaient modifiées en rien.

Sako Kondé écrivait en 1974 qu’il s’agissait « d’une bien cruelle mésavanture que cette expérience guinéenne ! Les Guinéens se doivent de la dénoncer. Non pas pour s’appitoyer sur eux-mêmes ou appeler la commisération des autres, car il y a quelque impudeur à cela. Mais pour déchirer le tissu de mensonges avec quoi une équipe de dirigeants devenus fous veulent cacher une situation insoutenable. Pour dénoncer en même temps ceux qui, à l’extérieur soutiennent les tortionnaires contre leurs victimes » 8.
Mais c’est le journal dakarois, Afrique Nouvelle, qui exprime parfaitement bien le néant de l’expérience de Sékou Touré en notant :

« Toute l’Afrique a été en somme mystifiée par Sékou Touré depuis 1958. Aujourd’hui, nous reconnaissons volontiers que l’acteur a tenu bon longtemps sur la scène de la comédie. Aujourd’hui il joue la tragédie, et c’est son peuple qui paie. Mais comme on l’a dit, il ne pourra pas jouer longtemps avec la tête des autres. L’histoire retiendra peu de choses de la vie de cet homme, mais ce qu’elle retiendra, sera synonyme d ‘horreur. Y pense-t-il ? » 9.

Si ce jugement semble clair, l’ambiguité marque beaucoup d’autres. Ainsi analysant en 1975 les résultats de dix sept années d’action du régime guinéen, Sylvain Soriba Camara ecrivait :

«Les Guinéens ont reçu une bonne éducation politique au sein du P.D.G. Et l’unité nationale, réalisée avant l’indépendance, s’est consolidée. De même, les transformations sociales de la période 1954-1958 » 10.

Le temps n’est plus de commenter de tels propos car comment appeler « une bonne éducation politique », la logomachie pratiquée à tous les échelons du P.D.G. et à laquelle personne ne croyait plus puisqu’elle n’avait jamais résolu aucun problème de la Guinée indépendante ? ll n’était que de discuter avec d’anciens dignitaires qui s’étaient exilés et qui, à des moments donnés de l’histoire du P.D.G. apparaissaient à Conakry comme ayant une éducation politique éminemment élevée, ou encore des Guinéens d’une vingtaine d’années, élevés dans le système et notamment des enfants de hauts dignitaires du P.D.G. en place alors, faisant leurs études en Suisse ou en France, il n’était disons-nous, que de discuter avec ces catégories de Guinéens, pour constater que « la bonne éducation politique » donnée par le P.D.G. s’effritait au contact d’autres façons de penser, aussi rapidement que s’estompent les images d’un mauvais songe au réveil du dormeur.
Quand à l’unité nationale, il était difficile d’apprécier la solidité des sentiments réels d’unité sous une dictature.
Tous les Guinéens de bonne volonté souhaitent cependant que malgré certaines manoeuvres du diviser pour régner de Sékou Touré, les populations du pays qui ont toujours eu de puissants liens d’unité sauront toujours renforcer ces liens dans le cadre de la même nation guinéenne 11.
Enfin en ce qui concerne les transformations sociales de la période 1954 -1958, on sait à présent dans quel sens négatif le P.D.G. avait conduit ces transformations.

Une question qui était assez souvent posée par des personnes de bonne foi était de savoir comment Sékou Touré avait-il fait pour durer au pouvoir après tant de calamités.
Autre question fréquente alors : comment le peuple guinéen avait-il pu supporter la situation qui lui avait été faite dans une Afrique où l’on compte pas moins d’une trentaine de coups d’Etat militaires depuis les années 1960 ?
Pour répondre à ces questions il faudrait de longs développements, mais nous nous limiterons à quelques considérations sommaires en forme d’interrogations d’abord : comment par exemple dans l’Europe du XXe siècle, des peuples qu’on dit plus avancés en sont arrivés à subir les aventures du nazisme, du fascisme, du franquisme, du salazarisme avec leurs cortèges de régression humaine ? Ces interrogations ne répondent certes pas à l’aventure guinéenne :  « Un peuple jeune, courageux, mais sans expérience, se jette, en voulant vivre libre, dans les bras d’individus qui lui avaient donné quelque raison d’espérer » (Sako Kondé) et se retrouva du jour au lendemain dans les mailles miliciennes du parti unique.
Très tôt Sékou Touré se débarrassa systématiquement, par la liquidation physique, de tous les cadres militaires en place à l ‘indépendance et même de ceux formés par son régime après l’indépendance.
Il en fut de même des cadres civils, nous l’avons vu. Pour illustrer ce massacre des cadres militaires, les Guinéens citaient le sort tragique des cinq premiers officiers d’ordonnance du Président guinéen. Pour comprendre le degré de quadrillage de la population guinéenne par la dictature du P.D.G., il suffit de rappeler qu’il fut un temps où les conversations même à l’intérieur des familles étaient limitées au strict minimum pour éviter que des enfants ne rapportassent les paroles des parents. Bref pour répondre à la question du pourquoi de la longévité du pouvoir de Sékou Touré, il faut dire qu’à la différence de beaucoup d’autres chefs d’Etat qui ont été renversés, l’ancien Président guinéen n’avait reculé devant aucun crime pour sauvegarder son pouvoir. De nombreux innocents simplement soupçonnés de critiquer le gouvernement avaient été arrêtés, emprisonnés et parfois liquidés pour complot.

Les crimes commis sur leur peuple au vu et au su de tout le monde par le maréchal Idi Amin Dada de 1971 à 1979, l’ex-empereur Bokassa de 1966 à 1979 ont été en nombre certainement inférieurs à ceux que Sékou Touré a commis en Guinée dans l’ombre et aussi au grand jour de 1958 à 1984 12.

Tous ceux, chefs d’Etat, hommes politiques, écrivains, journalistes ou simples particuliers qui avaient porté ou tenté de porter un quelconque jugement défavorable sur la situation guinéenne, ont été traités par Sékou Touré en personne sur les antennes de la radio guinéenne ou à travers les colonnes de la presse du parti en des termes d’une violence rarement égalée dans la bouche d’un chef d’Etat. Mais toujours très conscient de cet état de choses l’ancien président s’efforça de se faire quelques amis étrangers à qui il avait réussi à donner l’image d’un homme de coeur et même d’un humaniste. Telles étaient quelques facettes de l’homme qui mena une révolution sanglante en Guinée dùrant 26 ans.
Le système de Parti-Etat qu’il avait installé et qu’il qualifiait volontiers de système d’adhésion populaire a été balayé dans la liesse populaire, juste trois jours après les funérailles du dictateur, le 3 avril 1984.

Le problème posé au Comité Militaire de Redressement National (CMRN), instance suprême de l’Etat et au nouveau gouvernement du Général Lansana Conté, est de savoir comment remettre sur pied la Guinée, devenue un pays où « la cassure entre l’Etat et la société civile est en effet un trait marquant des réalités d’aujourd’hui, … où les contraintes imposées aux citoyens, lors de la période dictatoriale ont brisé le consensus qui existait entre les élites et le peuple à la veille de l’indépendance. » 13

(Lire David Du Bois, “The Estrangement Between the Leaders and People of Guinea” — T. S. Bah)

Dans ces conditions quels peuvent être les moyens de redressement et les perspectives d’avenir ?

Colonel <strong><a href="http://www.webguinee.net/etat/postcolonial/primature/diarra_traore/">Diarra Traoré</a></strong> (gauche) et Colonel Lansana Conte (droite), au lendemain du coup d'Etat, Conakry, 4 avril 1984. A gauche de Diarra, capitaine Mohamed Traoré, et à gauche de Conté, lieutenant Abdourahmane Diallo.Au second rang, de g. à dr., Zainoul Abidine Sanoussi, capitaine Facinet Touré… (Légende: T.S. Bah)
Colonel Diarra Traoré (gauche) et Colonel Lansana Conte (droite), au lendemain du coup d’Etat, Conakry, 4 avril 1984. A gauche de Diarra, capitaine Mohamed Traoré, et à gauche de Conté, lieutenant Abdourahmane Diallo.Au second rang, de g. à dr., Zainoul Abidine Sanoussi, capitaine Facinet Touré… (Légende: T.S. Bah)

II. — Moyens du redressement et perspectives d’avenir

L’examen des thèmes développés tout au long de cette ouvrage a montré que malgré l’état de désolation actuelle, la Guinée est un pays bien doté par la nature de ressources variées. C’est dire qu’après la disparition du système stérilisant du Parti-Etat, le P.D.G., des moyens de redressement existent. Pour cela le Comité Militaire de redressement National (CMRN), instance suprême de l’Etat a comme objectifs prioritaires de réorganiser les institutions et les activités économique de base. C’est ainsi que dès la prise du pouvoir, en avril 1984, fut adoptée une série de réformes orientées vers la libéralisation de l’économie :

  • libre circulation des biens et des personnes
  • suppression des prélèvements agricoles obligatoires sur les agriculteurs et éleveurs
  • démantèlement des monopoles agricoles
  • nouveau code des investissements

Bref, une politique d’ouverture que l’ancien régime avait, du reste, amorcé par la force des choses depuis 1978-1979.

Ces  objectifs ont fait l’objet du Plan Intérimaire de Relance Economique (1985-1987) élaboré par la Commission Nationale de Planification avec l’assistance du PNUD. Ce plan triennal sera réalisé dans le cadre du « libéralisme planifié » pour favoriser à long terme l’émergence d’une « société démocratique ». Dans le cadre de ce plan, l’Etat se limitera à trois fonctions :

  • superviser la réduction de son propre secteur économique
  • encourager et soutenir l’initiative privée
  • mener une politique active de soutien de l’appareil productif

La formule des sociétés d’économie mixte qui prévaut dans l’exploitation minière sera maintenue.

Outre ces fonctions de l’Etat, le Plan intérimaire indique comme priorités :  l’agriculture et les infrastructures de transports. La Guinée connaît une situation très difficile (voir chapitre VI, II) qui exige que des efforts importants soient déployés pour la remise en état du réseau routier, de la voie ferrée et des aéroports.
L’inauguration du nouvel aéroport de Conakry-Gbessia le 3 avril 1985, doit constituer le point de départ de cette politique des transports. Mais l’application du Plan intérimaire doit nécessiter, semble-t-il, près de 500 millions de dollars d’investissement par an. Ce qui excède, et de loin, les engagements du FMI principal bailleur de fonds 14. C’est pourquoi a été conçue l’idée d’associer aides financières globales à la Guinée et programmation du développement économique et social du pays dans le cadre d’une enveloppe, (country package, dit-on) où participeraient tous les bailleurs de fonds.

Le redressement décrit par le Plan intérimaire suppose une réforme de la monnaie guinéenne (le syli) qui ne cesse de se dévaluer (au sens premier du terme). Ainsi au lieu de la côte officielle de 18 francs CFA (la monnaie des Etats francophones voisins) pour un syli, celui-ci s’échange contre 1,50 à 2 francs CFA soit une dépréciation d’environ 90 %. Mais si l’Etat réalise une dévaluation importante cela entraînera, dans le contexte actuel, de graves conséquences sociales par le développement d’une très forte inflation.

Dans le mémorandum remis au gouvernement guinéen en octobre 1984, sur les conditions d’une relance de l’économie, le FMI présente quatre recommandations :

  • dévaluation du syli allant de pair avec une libéralisation économique
  • renforcement du système bancaire
  • assainissement des finances et des entreprises publiques
  • rééchelonnement de la dette extérieure

A. — La dévaluation du syli et le problème du taux de change

Les experts de la Banque Mondiale consultés déjà par l’ancien régime estimaient que « la solution du problème du taux de change de la monnaie internationale est une condition sine qua non du fonctionnement efficace du secteur privé et de son intégration dans les circuits officiels » 15.

Le FMI qui a remis en octobre 1984 un mémorandum intitulé « Note préliminaire de la Mission du FMI », présente un programme de dévaluation qui devrait comporter certains ajustements des salaires du secteur public. Cette dévaluation devrait se dérouler par palier pendant quatre mois avec deux marchés des changes. La première phase de dévaluation devrait porter le cours officiel du syli à 150 sylis le dollar contre le cours officiel actuel de 25 sylis le dollar (le marché parallèle pratique le cours de 250 sylis contre un dollar). Ainsi les transactions publiques se feraient au taux de 150 sylis pour un dollar (soit une dévaluation de 83,3%) et celles du secteur privé suivant une parité définie lors des enchères hebdomadaires.

Un prêt stand-by du FMI de 60 millions de dollars serait à la disposition des opérateurs économiques pour le financement de leurs importations. Mais ces 60 millions de dollars ne représentent à l’heure actuelle qu’un quart du montant annuel des importations de biens de consommation. En outre ces 60 millions de dollars, coût estimé de la dévaluation, devront couvrir les augmentations de salaires des fonctionnaires et l’octroi d’une prime équivalant à un an de salaire aux 20 000 agents de la fonction publique à licencier pour alléger les effectifs pléthoriques.

La dévaluation faite pour mettre fin à la surévaluation du syli, ne doit pas, fait-on remarquer, être conçue comme un but en soi, mais comme l’un des éléments de l’ensemble des recommandations énumérées précédemment. La dévaluation préconisée par le FMI va également de pair avec une véritable libéralisation économique, que le CMRN avait, du reste, annoncée dès la prise du Pouvoir en avril 1984.

B. — La réforme et le renforcement du système bancaire guinéen

Cette recommandation semble être entrée dans l’action des pouvoirs publics. En effet on assiste déjà à une ouverture du système bancaire guinéen sur l’extérieur. Ainsi la Banque Internationale pour l’Afrique en Guinéé (BIAG) vient de s’installer en Guinée. Son capital de 500 millions de francs CFA est détenu à 51 % par l’Etat guinéen et à 49% par la Banque Internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO).
La BIAG est ainsi la deuxième banque à capitaux etrangers à opérer en Guinée, après la Banque Islamique de Guinée créée en 1983 par la Dar El-Mal Islami. Jusqu’à cette date, le système bancaire national constitué d’une poignée d’établissements entièrement controlés par l’Etat etait à l’image d’une économie profondément délabrée 16. La création de la BIAG devrait ouvrir la voie à l’implantation, en Guinée, d’autres établissements bancaires étrangers. La BIAG offrira tous les services (dépôts, crédits, crédits commerciaux) d’une banque moderne. Elle s’adressera aux particuliers et aux entreprises.

Pour renforcer le système bancaire, les Guinéens sont tenus, depuis le 11 mai 1985, de déposer sur des comptes bancaires les devises étrangères qu’ils détiennent car la modernisation bancaire guinéenne est en grande partie conditionnée par la réforme monétaire qui vise à éliminer le change parallèle et le trafic des devises. 17.

C. — La remise en ordre des finances publiques et la réduction du secteur des entreprises publiques

Cette recommandation tend à supprimer les gaspillages des ressources publiques que constituaient la consommation des services publics et le financement par l’Etat d’entreprises publiques inefficaces. D’où devraient découler une diminution des agents de l’Etat et celle de ses entreprises.

D. — Le rééchelonnement de la dette extérieure

Il est proposé dans le cadre du scénario devenu classique :

  • accord de confirmation avec le FMI
  • programme d’ajustement structurel établi avec la Banque Mondiale
  • passage devant le Club de Paris

Telle sont les conditions que le FMI estime nécessaires pour le rétablissement de la confiance dans l’économie et qui permettraient le retour des investisseurs privés.

La résistance au changement d’une importante partie de la classe politique et de l’Administration ajoutée à l’appréhension des Pouvoirs Publics devant les conséquences sociales des mesures de redressement ont, jusqu ‘en ce milieu de l’année 1985, retardé les prises de décisions. D’aucuns estiment cependant que de par la clarification intervenue à Conakry après le coup d’Etat manqué du 4-5 juillet 1985, le CMRN et le nouveau gouvernement du Président Lansana Conté semblent avoir les mains libres pour faire avancer les réformes institutionnelles et économiques en cours en Guinée.

Mais les choses ne sont pas aussi simples pour l’application des recommandations du FMI car bien que de nombreux pays membres recourent à cette institution pour se voir ouvrir les portes des bailleurs de fonds internationaux, ses recommandations sont très souvent mal acceptées. En effet, comme l’explique son Directeur Général J. de Larosière : « on accuse souvent le Fonds monétaire international d’imposer l’austérité. Cette accusation trahit une conception erronée des réalités, et ce pour un certain nombre de raisons », qu’on peut résumer de la manière suivante :

  1. L’ajustement économique est inéluctable. Aucun pays ne peut vivre de manière durable au-dessus de ses moyens. L’absence d’ajustement (au sens d’une meilleure utilisation des instruments de politique économique au service d’une allocation plus efficace des ressources) n’est pas une manière de répondre aux problèmes de 1 ’emploi et de la croissance à long terme.
  2. L’ajustement tel que le comprend le FMI n’est pas synonyme de moindre croissance ou de régression économique. Au contraire l’objectif des programmes du Fonds est de parvenir à un meilleur equlibre de la balance des paiements, à moyen terme, et à une utilisation plus efficace des ressources disponibles.
  3. Si ces programmes entraînent des sacrifices, l’austérité née de l’ajustement doit être comparée aux alternatives. Autrement dit, l’austérité qui s’attache aux programmes financés par le FMI doit être comparée à celle qui procéderait d’un « non-ajustement, lequel ne se serait pas, par définition, appuyé par les ressources du Fonds et les financements qu’il catalyse et qui allègent la charge de l’ajustement.
  4. En ce qui concerne les coûts sociaux des programmes d’ajustement, il faut dire que toute action en vue d’équilibrer une balance des paiements entraîne par définition des coûts puisqu’elle tend à réduire l’absorption de moyens externes. Par ailleurs la répartition de ces coûts entre les différentes couches de la société concernée n’est pas une question qui relève du Fonds monétaire, mais bien du choix politique et de la souveraineté des Etals membres.
  5. En ce qui concerne les conséquences des ajustements de taux de change sur les couches les moins favorisées de la population, ces incidences diffèrent selon les cas. D’une manière générale, les programmes du Fonds insistent toujours sur la nécessité d’accorder aux producteurs des prix incitatifs el donc rémunérateurs, notamment dans le secteur agricole. De telles mesures favorisent la grande masse de la population rurale (qui a trop souvent été victime, notamment en Afrique, de prix « désincitatifs ») et sont de nature à restaurer à terme un meilleur équililire entre villes el campagnes.
  6. Les programmes du FMI doivent être épaulés et prolongés par des actions structurelles à plus long terme afin de favoriser une croissance en profondeur de ces économies. C’est le problème de l’articulation du FMi qui travaille à court/moyen terme avec des organismes chargé du développement 18.

Quoiqu’il en soit, il a paru intéressant de rappeler ces positions du FMI, à propos des réformes en cours en Guinée. Le gouvernement du Président Conté parviendra-t-il à tirer le meilleur parti des recommandations qui lui sont faites pour le redressement de la Guinée ?

Ce qu’on peut dire là-dessus, en l’état actuel des choses, est que si les objectifs visés par le CMRN sont clairs, la voie demeure étroite non seulement en raison de l’environnement international difficile qui prévaut actuellement, mais également en raison des séquelles de toutes sortes de 1’ancien système du Parti-Etat qui marquent fortement les hommes et les choses. En effel, malgré les objectifs proclamés par le CMRN, il pèse une telle série d’incertitudes sur la Guinée en ce milieu de l’année 1985 que nombre d’observations qu’on vient de présenter sur les perspectives de politique économique et sociale peuvent, du jour au lendemain, être rendues caduques.

A.D.
Dijon, le 27 août 1985

Notes
1.  Présence Africaine. Guinée, prélude à l’indépendance. Paris, Editions Présence africaine, 1959.
2.  Robert Jumeaux. Réforme, n° 713 du 15-11 1958.
3.  AFP. Bulletin d’Afrique, n° 7816, 11-12 juin 1972.
4.  Domaine (du latin médiéval domanium ; de dominus, maître, seigneur). Terre dont on a la propriété (Larousse)
5.  Mentalité et comportement qu’il savait soigneusement dissimuler à ses interlocuteurs étrangers, mais qu’il etalait aux yeux des Guinéens. Au lieu du pronom « je » il n’utilsait que le « Nous » “royal”.
6.  Voir notamment : Kandia «Tara» ou B.B. Jazz “Regard sur le passé”.
7.  C’est ce qui explique le nombre important de chefs d’Etat et de gouvernement et de personnalités d’autres secteurs ayant assisté aux obsèques de Sékou Touré à Conakry le 30 mars 1984.
8.  Sako Kondé, op. cité pp. 31-32.
9.  Afrique Nouvelle, (Dakar, Sénégal) n° du 28 janvier au 3 février 1971. Le journal dakarois portait ce jugement à la suite du débarquement du 22 novembre 1970. Le procès expéditif qui eut lieu en janvier 1971 prononça 91 condannations à mort et 68 aux travaux forcés à perpétuité.
10.  Sylvain Soriba Camara. La Guinée sans la France. Presses de la fondation Nationale des Sciences Politiques 1976 (Collection et recherches de sciences politique, n° 44). voir p. 295.
11. Après le coup d’Etat manqué du 5 juillet 1985 du Colonel Diarra Traoré, le comportement de la population de Conakry vis-à-vis de la minorité malinké de la Capitale (ethnie de Traoré) prouve que les affrontements ethniques érigés par l’ancien Président en système de gouvernement n’ont pas disparu. (cf Jeune Afrique, n° 1280 du 17 juillet 1985 pp. 16-20)
12.  Voir notamment :

13.  Amadou Ouri Bah. “Convalescence agitée en Guinée.  A la recherche des moyens du redressement.” Le Monde Diplomatique, n° 377, août 1985, p. 15.
14.  Mamadou Alpha Barry. “Guinée. Moins d’Etat”, Jeune Afrique Economie, n° 63 du 23 mai 1985, pp. 37-39.
15.  Banque Mondiale. Conditions d’une relance économique. Rapport n° 6490-GUI, 1984.
16. Les principaux de ces établissements bancaires (Crédit National, Banque Nationale de Développement Agricole, Banque Commerciale de Guinée, Banque Guinéenne du Commerce Extérieur) sont dans un tel état de délabrement technique qu’on ne voit pas très bien comment ils pourraient efficacement participer au renforcement du système bancaire guinéen.
17.  “Guinée: la BIAO revient en force”, Jeune Afrique Economie, n° 65 du 20 juin 1985, p. 22.
18.   J. de Larosière. Le Fonds impose-t-il l’auslérité ? Note du FMI, juin 1984.