Dr. Charles Diané. Sékou Touré et son régime

Dr. Charles Diané. Sékou Touré, l'homme et son régime. Lettre ouverte au président Mitterand
Dr.-Pr. Charles Diané. Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au président Mitterand

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

On entend souvent reprocher aux intellectuels guinéens leur inaction ou leur complicité avec la dicature de Sékou Touré. Il y a bien eu — et il existe toujours — des universitaires prêts à vendre leur âme au diable. En l’occurrence, nombre d’universitaires guinéens se mirent au service de la tyrannie du Parti démocratique de Guinée (version Sékou Touré). Mais l’action nocive de cette frange d’opportunistes fut contrecarrée par l’engagement des vrais intellectuels, qui militèrent, par l’action et la plume, contre le despotisme tout au long du ténébreux quart-de-siècle sékoutouréen.
Sous le titre “Dictature et littérature”, j’offre sur webGuinée un large échantillon des oeuvres marquantes des écrivains en exil : Camara Laye, Alioum Fantouré, Williams Sassine, Tierno Monenembo, Cheick Oumar Kanté. Leur plume créatrice et patriotique met à nu, pour l’éternité, la dérive et la débâcle guinéennes.
D’autres ténors contribuèrent au combat contre la dictature de Sékou Touré. Je citerai, entre autres, Sako Kondé, Alfâ Ibrâhîm Sow, Ibrahima Baba Kaké, Siradiou Diallo, Ansoumane Doré, Dr. Charles Diané, etc.
On trouvera ici la première partie de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Charles Diané. Publié en 1982, le document faisait écho aux protestations de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, qui rejettaient les circonstances du rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand. A la fin de cette série je compte rédiger une rétropective sur les ouvrages politiques et la personnalité publique du Docteur-Professeur Charles Diané.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Table des matières

  1. La légende et la vérité
  2. La loi-cadre de juin 1956. La Guinée et le référendum de septembre 1958
  3. Le non de la Guinée en 1958 et le dilemme de Sékou Touré
  4. Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré
  5. Le complot et le crime comme moyens de gouvernement
  6. Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion
  7. Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade, à l’ombre des trusts, dans un pays à la dérive
  8. Mystification et mensonge en dedans
  9. Mensonges et insolence au-dehors : Sékou Touré, François Mitterand et le Parti socialiste français
  10. Nationalisme et politique anti-nationale africaine. L’assassinat d’Amilcar Cabral
  11. Révolution permanente et fascisme

A Monsieur le Président François Mitterand,

Il est acquis que Sékou Touré viendra en France dans quelques jours, en visite officielle ou privée, peu importe.
Devant cet événement que votre hôte voudra “historique” et qui l’est assurément, j’ai voulu témoigner en tant que Guinéen, simplement, sans haine.
Ce faisant, j’essaie de vous aider et d’aider l’opinion publique à mieux connaître votre hôte et son pouvoir. J’essaie de faire le départ entre la légende et la vérité des origines de l’homme et des caractéristiques de son régime. Je montre le dilemme de Sékou Touré devant la détermination des Guinéens pour l’unité et l’indépendance; je définis le contenu de sa “Révolution démocratique” et de son socialisme qui ne sont qu’une imposture et de son nationalisme qui s’accommode fort bien de toutes les interventions armées, et même du meurtre d’un véritable nationaliste comme Amilcar Cabral, dont il porte toute la responsabilité de l’assassinat.
J’essaie de vous montrer l’ampleur de la trahison d’un homme et d’un régime qui sont la honte de l’Afrique.
J’ai pensé qu’il vous serait utile de savoir que ékou Touré a érigé les faux complots en méthode de gouvernement, le mensonge en véhicule de
sa pensée mythique et mégalomaniaque, la rêverie et les fantasmes en théorie économique.
J’ai voulu témoigner de tout cela, et des exactions et des crimes d’un homme à l’ambition démentielle dont le résultat de la politique est la ruine de notre pays, le désespoir des Guinéens, leur isolement, et qui ne peut en aucune façon être votre partenaire dans la coopération franche et fructueuse que vous souhaitez instaurer entre la France et la Guinée ; cette coopération à laquelle tous les Guinéens aspirent depuis un quart de siècle, la seule que les Français cautionnent.
A la lecture de cette lettre, j’espère surtout que vous exprimerez plus fermement encore ‘votre solidarité avec toutes les familles guinéennes sur qui pèse l’oppression et l’exerce la répression du Parti-Etat de Guinée et de son “Responsable Suprême”.

Paris. le 10 septembre 1982
Charles Diané

Signature Dr. Charles Diané

Introduction
Et le mythe s’effondra

Cette « lettre ouverte » a été écrite en août 1982, un mois avant la visite officielle de Sékou Touré en France. Son objet y est parfaitement défini. Il fallait témoigner devant l’opinion mondiale des souffrances de notre peuple et de la dérive de notre pays.
Aujourd’hui, la réalité a dépassé ce que d’aucuns appelaient alors la fiction entretenue par une opposition systématique, partisane et sectaire.
Sékou Touré est mort le 27 mars 1984. Son régime a été balayé huit jours après par la glorieuse armée guinéenne. Si la réalité de la dérive guinéenne demeure, le mythe a été enterré à la grande surprise de tous les observateurs en un temps record.

La déclaration du 3 avril 1984 du Comité Militaire de Redressement National annonçant la prise du pouvoir par l’Armée, et proclamant la restauration de la Liberté et de la Démocratie, la réhabilitation de nos martyrs et l’ouverture de notre pays au monde entier a éclaté comme le tonnerre dons le ciel ombrageux de notre désespoir.

J’ai eu le privilège de pouvoir traverser la Guinée de part en part dès la chute du régime, après un quart de siècle d’exil. J’ai pu constater l’ampleur des dégâts causés par Sikou Touré et son oligarchie familiale. J’ai pu discuter avec tous, du Président de la République au dernier des paysans. L’enthousiasme et la détermination sont à la mesure de l’immensité de la tâche à accomplir.
J’ai surtout pu me rendre compte que si j’ai spéculé à partir d’informations reçues à l’extérieur, pour écrire ce document, le pessimisme de mon analyse n’était rien à côté des faits vécus par toutes les  couches des populations guinéennes.

Le régime de Sékou Touré était pire que tout ce que l’on avait pu imaginer qu’il fût. Malgré 27 ans d’un régime absolu, le défunt dictateur guinéen n’apparaît déjà plus que comme un épiphénomène douloureux de notre histoire nationale, mais que l’on n’oubliera pas de sitôt.

C’est pour cela que j’ai pensé, à la demande de très nombreux amis, à rééditer cette brochure sans rien en changer, afin d’offrir aux Guinéens, enfin libres de s’informer, l’opinion d’un de leurs qui, pour avoir connu toutes les tribulations de l’exil, n’en a pas moins gardé de solides contacts au-dedans.

Tant il est vrai qu’il est du devoir de notre génération de témoigner afin que cela ne se reproduise plus à l’intérieur et qu’à l’extérieur, l’on sache des vérités que Sékou Touré avait réussi à soigneusement camoufler sous le vernis d’un personnage charismatique entièrement dévoué à son peuple et au service de l’Afrique entière.

La République de Guinée est devenue indépendante à la suite du vote du 28 septembre 1958 par lequel le peuple de Guinée a recouvré sa souveraineté pleine et entière. Ce vote a été acquis grâce à toutes les formations politiques, les organisations étudiantes, syndicales et de jeunesse. Le sens de ce vote était l’option faite par tous d’engager le pays dans un processus de développement plus accéléré au profit de la nation, entière dans le cadre de relations amicales avec tous les autres pays.
Au lendemain de cette indépendance, les meilleurs atouts se trouvaient rassemblés pour permettre un développement rapide du pays. Atouts nationaux consistant en une unité politique sans faille dans un pays aux potentialités énormes.
Atouts internationaux consistant en un appui unanime de la communauté mondiale, soit au sein des organisations internationales, soit par le blais d’accords bilatéraux.

L’indépendance de la Guinée acquise dans ces conditions aussi favorables à l’audace, a été détournée de son objet. Le pays a été plongé dans un débat de compromission, secoué par des conflits internes successifs, divisé par des déchirements sans précédent et embrigadé dans un lacis idéologique débilitant.

La victoire de l’indépendance aura été une victoire mutilée ; parce que les structures instaurées par le régime portaient en elle, dès le départ, la fatalité de la violence, donc de l’échec ; et, faute d’une doctrine cohérente appuyée sur le réel, elles comportaient des tares inexorables qui ont abouti à un véritable drame national, puis à la chute fatale dans l’enthousiasme général.

Les Guinéens sont profondément attachés à la liberté, à la démocratie et à la justice.

La recherche de structures et de formes d’évolution plus adaptées aux impératifs nationaux et plus ouvertes à l’universel, d’institutions moins personnalisées et plus démocratiques impose un changement radical car le régime défunt s’est nourri pendant 27 ans d’outrances idéologiques et n’a réussi à s’offrir que d’implacables adversaires, d’avides complices ou de serviles exécutants, pour aboutir à une oligarchie familiale qui avait droit de vie et de mort sur tous les Guinéens.

La caractéristique principale du régime PDG qui vient d’être balayé comme un château de cartes, c’était, malgré de grossiers maquillages, d’être l’oeuvre et le monopole d’un seul homme, de ses nécessités personnelles, de ses velléités, de ses prétentions, de ses intérêts propres ou de clan ; d’un homme habile à pousser sa fortune à travers toutes les causes ; d’un homme immensément orgueilleux.
L’action, le langage, la figure même de Sékou Touré, le carcan oppressif et répressif de son pouvoir envahissant et sans limite n’ont cessé d’accabler notre peuple, d’aviver ses instincts les plus agressifs, de le mater dans sa fierté, de le conditionner dans ses réactions, d’étouffer son intelligence sous le fallacieux prétexte de sauvegarder sa dignité.

Ce fut un grand dommage pour notre destin que dans un tel pays un tel homme soit apparu à un tel moment comme une promesse de réussite.

Les problèmes politiques, économiques, sociaux et humains ont fini par resserrer leur étau. Comme toujours, l’histoire, à sa façon, a donné de rudes leçons à cette « révolution ». Les événements actuels en Guinée montrent que le peuple guinhn n’a jamais supporté l’oppression et ne taira plus ses droits à toujours plus de liberté, et à toujours plus de démocratie.

Dire que le régime de Sékou Touré ne fut qu’erreur et  crime, cela est vrai, totalement vrai, certes. Mais c’est insuffisant. Il est facile d’expliquer les revers, les excès et les dangers réels d’une politique qui s’est donné pour souveraine maîtresse une idéologie que chacun savait totalitaire, rétrograde : pour unique inspirateur un homme qui s’est révélé sectaire, prétentieux, autoritaire et sanguinaire ; un vrai dictateur.

Au moment de sa disparition, personne ne pensait plus sérieusement que Sékou Touré put se guérir et guérir les préjudices que lui et ses féaux ont causé à notre peuple et à notre pays ; les Guinéens, moins que tous les autres.

L’analyse à chaud permet d’observer que le régime guinéen défunt a offert un ensemble de paradoxes choquants au vu de la situation idéale du départ, de la dérive du pays, de la mort de Sékou Touré, de la dissolution instantanée et de la disparition d’un pouvoir qui avait fait illusion en Afrique et dans le monde et qui était l’idole réelle de bien d’Africains. Un homme qui n’a jamais reposé que sur le crime et la terreur.
Ce pays qui a accédé à la souveraineté par un simple vote et sans coup férir, est celui qui a connu le plus long conflit de décolonisation. Quoi qu’ait dit Sékou Touré, son “combat” n’a été que verbal ; mais vingt-cinq ans après l’indépendance de la Guinée, les rapports guinéo-français restaient des plus fragiles et des plus confus; au contraire d’autres peuples qui ont acquis leur indépendance les armes à la main et qui ont rapidement établi des rapports de franche cooplration avec l’adversain d’hier.

Le deuxième paradoxe est celui de la stabilité du pouvoir face à ses résultats. Sékou Touré s’était fait plébisciter le 9 mai 1981 pour le quatrième septennat. C’était plus qu’un bail. En Afrique c’est un record. Quel bilan peut-on présenter à tous ceux qui prêchent que la stabilité est le facteur majeur de la crédibilité ? La cepitale guinéenne est aujourd’hui, à l’image de tout le pays, une ville en ruine, sans eau, sans électricité, noyée d’immondices.
Au pouvoir depuis le 14 mai 1957 , Sékou Touré n’a rien construit qui soit digne du sacrifice des Guinéens.

Le troisième paradoxe est celui de la démocratie. De toutes les colonies franÇilises d’Afrique, la Guinée  fut le territoire où le débat démocratique était le plus développé et où le discours politique était parmi les plus incisifs et les plus cohérents. A la veille de la prise du pouvoir par Sékou Touré, on compte près de dix-huit journaux.
On croit rêver aujourd’hui devant l’unique hebdomadaire, Horoya, qui ne fut l’écho d’un pouvoir sectaire et sans scrupule, et un peuple baîllonné et éduqué à acclamer un homme devenu le dieu des destinées de tous.

Un quatrième paradoxe concerne les conditions mêmes de l’accession de la Guinée à l’indépendance. Au contraire de nombreux pays où se succédaient affrontements et oppositions de clans, Sékou Touré a obtenu l’assentiment de tous, y compris celui de ses adversaires, pour gérer un pays uni et enthousiaste.
Tous les Guinéens se sont en effet effacés dès le début devant lui et ses hommes, même si leur agressivité pouvait déjà faire craindre le pire. Il s’est avéré qu’au lieu de l’union que nous recherchions à tout prix, nous avons obtenu l’unanimité ; au lieu de la démocratie, la dictature. Ainsi, le drame de notre peuple fut-il l’abolition de tout concensus dès le début, sous prétexte d’unité.

Le cinquième paradoxe concerne la Guinée, ses hommes, son potentiel, ses appuis au départ et les résultats actuels. En plus de tous les atouts évoqués, Sékou Touré a obtenu, dès le début, l’appui total de toutes les forces progressistes du monde. C’était là une condition psychologique d’importance et en cela, tous nos espoirs ont été comblés. Le monde enlier poussait notre pays vers le succès; la réussite nous était d’autant plus promise que le pays était riche et ses cadres nombreux et décidés et sa population enthousiaste et travailleuse.
Sékou Touré, pour asseoir son pouvoir, a dilapidé ce capital de sympathie et décapité notre pays pour mieux l’asservir. Pendant 27 ans !

D’autres paradoxes sont ceux du progressisme de Sékou Touré, qui n’a accouché que d’un pays attardé et à l’écart de tous les courants constructifs qui ont agité l’Afrique et le monde ; de son socialisme, qui ne fut qu’une dictature au service d’un pouvoir personnel institutionnalisé ; de son anti-impérialisme, qui ne survécut que des cadeaux des multinationales ; de son nationalisme, qui ne fut qu’une imposture car il n’a cessé de guerroyer contre tous ses voisins, de déstabiliser des régimes par des interventions de tous ordres, y compris les appuis armés à des factions et les insolences les plus grossières. Ce prétendu nationalisme s’est accommodé de tous les conflits qu’il a suscités ou attisés à travers l’Afrique.

Le dernier paradoxe de ce régime totalitaire fut son échec dans sa prétention de créer un homme nouveau comme modèle pour l’Afrique. Au lieu de cela, ce fut le nivellement par la base, qu’il a fait par un système d’éducation aberrant et autocentré et une politique obscurantiste qui n’a abouti qu’à liquider des générations entières et à abrutir notre peuple.

Toute cette politique conflictuelle avec tous ces excès en tout genre, ces agressions permanentes contre la Guinée que le crime et les tueries systématiques ont vidé de ses meilleurs fils, cet échec total et la dérive morale et économique de notre pays furent le résultat d’une politique irréaliste, inadéquate et criminelle.

Il est permis aujourd’hui de rendre hommage aux analystes qui, dans l’euphorie générale et les sarcasmes systématiques, ont su, dès les débuts et les premiers, tirer la sonnette d’une alarme qui apparaît aujourd’hui comme une prédiction.
Philippe Decraene 1, dans unt série d’articles publiés en décembre 1961 et dont le titre seul « Voyage au bout de la nuit » était déjà une condamnation, parlait de la pénurie et du gaspilllage, de l’échec du plan, de la monnaie aberrante, des complots  imaginaires et des réticences populaires.
Comme tout cela était juste !
Le paradoxe le plu surprenant, le bouquet final, le paradoxe des paradoxes, n’est-il pas l’écroulement et l’évanescence du pouvoir de Sékou Touré en même temps que lui et l’enterrement de son mythe devant la réalité actuelle de notre pays, l’enthousiasme des populations et l’exaltation de notre jeunesse ?
Que grâce soit rendue pour tout cela à ceux qui nous ont permis de retrouver notre liberté sans affrontements et dans l’union retrouvée.

Paris, le 24 avril 1984
Charles Diané

Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, en 1957
Sékou Touré, Edgar Faure, Francois Mitterand, en 1957

Avant-propos
Une lettre ouverte, pour quoi faire ?

Monsieur le Président,

Le sort en est jeté ! Sékou Touré viendra en France. En septembre, en visite officielle, en visite de travail ou bien encore en visite privée, peu importe.
Après bien des tiraillements, beaucoup d’hésitation, vous avez cédé sous le poids des exigences de votre pouvoir d’Etat, des intérêts de quelques  multi-nationales françaises et peut-être d’une “vieille amitié” comme vous l’avez dit parfois.

Ainsi avez-vous accepté de recevoir Sékou Touré, sinon contre les principes de votre parti, du moins contrairement à ce que l’on pouvait conclure de vos déclarations, de celles de nombreux membres de votre gouvernement, et en particulier de Jean-Pierre Cot, le plus concerné par les problèmes africains.

Sékou Touré viendra à Paris, lui qui, il n’y a pas longtemps encore, a déclaré une guerre totale entre son Parti- État et vous-même qu’il a traité de “Nouvel Hitler” et votre parti de “Parti de la souillure et Parti de la souillure française” ; cet homme qui, à la veille de l’élection présidentielle n’a pas hésité à violer toutes les règles de la bienséance en envoyant son ministre des Affaires étrangères proclamer à travers Paris son soutien à Giscard dEstaing.

Ainsi donc avez-vous accepté que Sékou Touré vienne, après avoir menti pendant plus de dix ans à la France officielle et à l’opinion publique, proclamer sans sourciller, comme une évidence, que “tous ceux qui ont été condamnés à mort sont morts”, délivrer les certificats de décès des époux des Françaises, froidement assassinés, je dirai cyniquement immolés à la haine et au racisme le plus primaire.

Lire (a) Grain de sable. Les combats d’une femme de disparu. (b) La Gambina, une vie Nord-Sud.
— T.S. Bah

Vous avez accepté que Sékou Touré vienne se blanchir à vos côtés après avoir sali la mémoire de centaines de Guinéens qu’il a fait disparaître dans ses geôles inhumaines ; car de ses crimes, il ne répondra point. Il n’en donnera aucune explication et continuera à les noyer dans des divagations confuses ou des railleries grotesques.
Tout cela en plein coeur de Paris, capitale de la France, pays des droits de l’homme, à la face d’un homme, vous et d’un gouvernement, le vôtre, dont les principes les plus rigoureux sont la défense de la liberté, de la justice et des droits les plus élémentaires des hommes, en France et “sous toutes les latitudes”.

Vous n’ignorez pas, Monsieur le Président, que votre élection a soulevé un grand espoir en Afrique et dans le monde. A travers vous, c’est une autre France qui nous est apparue ; que nous espérions moins indifférente à certaines formes de gouvernement ; qui bannirait le froid calcul des affaires et l’abstention polie devant la lutte des peuples pour leur liberté, la justice et un peu plus de bien-être ; une France intransigeante sur le respect du droit des gens, en tout cas intraitable pour des crimes commis à la sauvette et contre la dignité humaine.

Nous ne doutions pas un seul instant que la gauche française, après avoir longtemps proclamé des grands principes, et remise au pouvoir par le peuple français à cause de cela. s’exprimât avec rigueur et fermeté pour les droits des peuples, la restauration de leur dignité et le combat pour leur liberté.

Nous avons guetté depuis plus d’un an, avec respect et amitié certes, mais aussi avec vigilance, le premier bilan de la politique africaine de la France socialiste.
Pour ce qui nous concerne en Guinée, la visite de Sékou Touré en France en est sinon l’aboutissement, du moins le plus gros résultat à ce jour.

Vous avez écrit dans La Paille et le Grain que “le Parti socialiste se sent solidaire de ceux qui, sous toutes les latitudes, souffrent de l’arbitraire, de la torture ou de l’exil”.

Au moment où votre hôte guinéen va fouler le sol français, plus du tiers de la population guinéenne, soit deux millions de citoyens, vit en exil. Les prisons sont pleines d’innocentes victimes que l’on torture, que l’on laisse mourir ou que l’on fait disparaître. Le pays est plus que jamais en ruines et le désespoir de ses habitants est sans limite.

Un illustre journaliste 2, spécialiste des questions africaines depuis plus d’un quart de siède, a écrit à propos de mon pays :

« Ni Sékou Touré, ni la Guinée n’ont su être à la hauteur de l’espoir qu’ils ont fait naître … La réalité guinéenne est mal connue, aujourd’hui encore, parce que Sékou Touré s’emploie désespérément à la cacher… Ce que l’on sait de la réalité guinéenne, sans que le doute soit permis, est effrayant. Sékou Touré a fait de la Guinée ce que Staline a fait de l’URSS : sa chose, l’instrument de sa folie … Un petit Staline africain qui continue à traquer, à torturer, à tuer. Au nom du socialisme, d’une révolution aussi creuse qu’une coquille de noix. Le laissera-t-on faire jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de Guinéens pour témoigner contre lui pour ses crimes et contre nous, pour notre silence ? »

Cette analyse, faite il y a cinq ans, reste aussi vraie aujourd’hui qu’elle le sera demain si Sékou Touré continue à gérer notre pays.
L’objet de ma lettre, Monsieur le Président, c’est cela : faire voir “l’instrument de la folie” du “petit Staline africain” que vous allez accueillir et surtout témoigner en tant que Guinéen.

Oui. Monsieur le Président, il faut que l’on témoigne devant vous et devant les Français du drame du peuple guinéen ; que vous sachiez autre chose que ce qu’une propagande sectaire et à la solde d’un tyran diffuse. Il faut que vous entendiez un autre son de cloche que celui de Sékou Touré.

Il est bon qu’un Guinéen, qui peut encore témoigner librement, vous indique le vrai, fasse la part entre la réalité vécue par les Guinéens, les mythes dont Sékou Touré gave notre peuple, les “vertus” d’une prétendue révolution qui n’est plus qu’une ignoble imposture et l’immense drame de notre pays.

Au moment de cet événement que votre hôte a déjà annoncé comme historique et qui, assurément l’est ; au moment où la police de M. Gaston Defferre frayera le chemin dans Paris au dictateur de Conakry ; au moment où vous allez offrir le toast de l’amitié au “Responsable Suprême de la Révolution Guinéenne”, l’encenser des meilleures paroles et rétablir une coopération fraternelle entre lui et vous, n’est-il pas bon, Monsieur, que vous sentiez tout le poids de vos responsabilités à l’égard d’un peuple et d’un pays qui n’ont pas encore perdu tout espoir ni leurs raisons d’espérer en vous et en la France.

Au moment où vous recevrez votre hôte, il est important que vous sachiez que Sékou Touré ne peut en aucune façon être votre partenaire pour la coopération franche et fructueuse que vous souhaitez de la rencontre entre la France er la Guinée. Cette coopération, que pourtant tous les Guinéens attendent, et à laquelle ils aspirent de toutes leurs forces depuis un quart de siècle.
C’est de tout cela que j’ai voulu témoigner devant vous. J’ai voulu le faire en toute simplicité, en toute impartialité et sans haine. Même si, de temps en temps, l’expression en a dépassé l’intention.

François Mitterand, envoyé spécial de l'Express, s'entretient avec le président Sékou Touré et le ministre Lansana Béavogui. Conakry, 1961
François Mitterand, envoyé spécial de l’Express, s’entretient avec le président Sékou Touré et le ministre Lansana Béavogui. Conakry, 1961

La légende et la vérité

Monsieur Le Président,

Avant sa prise de pouvoir effective en 1958, personne ne parlait d’une quelconque parenté entre Sékou Touré et Samory Touré, l’un des plus grands résistants à la pénétration française en Afnque. Au fur et à mesure de l’enracinement du Parti Démocratique de Guinée, de l’accaparement du pouvoir par Sékou Touré et de la mise à son service exclusif de toutes les énergies nationales, des légendes sont nées. Les gens, réquisitionnés et payés au départ, puis embrigadés de force dans des formations pseudoculturelles ont été transformés en chantres du “stratège suprême”. Poèmes, pièces de théâtre, ballets et chansons à sa gloire ont envahi toutes les régions. Des compétitions ont été organisées afin de trier et propager les mérites du “guide”, de magnifier son ascendance et immortaliser sa descendance ; au besoin par des contre-vérités les plus grotesques.
Ainsi l’art populaire guinéen, qui est l’un des plus riches et des plus productifs d’Afrique, a-t-il été entièrement orienté vers la création et la diffusion de toute une légende soigneusement entretenue sur les origines et les prétendus faits et gestes de Sékou Touré. On a fini par faire remonter ses origines à l’Almamy Samory Touré 3.

Mandjou, chanson panégyrique par Salif Keita, qui exalte la généalogie de Sékou Touré, soulignant qu’il est le fils d’Alfa et d’Aminata, le frère de Ramata, Nounkoumba, le mari d’Andrée, le père de Mohamed, etc. (T.S. Bah)

En réalité, Sékou Touré est loin de la descendance de Samory Touré. Son grand-père, Bakary Touré, était originaire de la région ouest de l’actuelle République du Mali. C’étaient des commerçants Sarakolé qui sillonnaient tout le pays mandingue, de marchés en villages jusqu’au jour où le père présumé, Alfa Touré, vint se fixer à Siguiri, dans la région Nord-Est de la Guinée, à la frontière du Mali.
Au décès du grand-père Bakary Touré, Alfa Touré et deux oncles se sont installés à Marégala dans la région de Dinguiraye, plus au sud en pays toucouleur, puis à Faranah vers la source du fleuve Niger, qui était alors le plus grand axe de comunication de cette partie de l’Afrique de l’Ouest. Il épousa Aminata Fatiga, qui avait déjà conçu un fils d’un précédent mariage avec un certain Sidi Mohamed, d’origine mauritanienne, donc véritable père de Sékou Touré.
La grand-mère de Sékou Touré, Ramata, serait la fille d’un sofa 4 de Samory, mort à la guerre. Elle fut recueillie et grandit dans la famille de l’Almamy. Elle finit par se marier avec Fadiga, du village d’Albadaraya, dans la région voisine de Kissidougou. De cette union naquit Aminata Fadiga, mère de Sékou Touré. On voit donc que ni par sa mère, ni par son père, Sékou Touré ne descend de l’Almamy Samory Touré. D’ailleurs le seul fils de Sékou Touré porte le prénom de Mohamed, qu’il tient de son véritable grand-père paternel. Nous savons que le baptême de cet enfant créa, en 1961, un incident entre Sékou Touré et son frère Ismaël parce que ce dernier a refusé que soit donné le prénom Alfa au fils de Sékou Touré, qui y insistait comme pour légitimer sa filiation avec Alfa Touré.
Une légende mandingue de Haute-Guinée dit que Dieu aurait envoyé un jour deux anges offrir le pouvoir divin à un chef de province de Kankan 5. Mais ce pouvoir ne pouvait être transmis que de nuit, le récipiendaire étant seul, couché sur un lit décent, dans une chambre propre. Lorsque les anges, envoyés par Dieu, arrivèrent chez le chef mandingue, ce dernier était malheureusement en compagnie galante. Les deux anges, contrariés par ce fait, se mirent à la recherche de quelqu’un qui remplissait les conditions. Ils cherchèrent longtemps et finirent par trouver, entre Bissikrima et Kouroussa 6 un homme couché seul dans une case. Cétait un voyageur solitaire qui venait d’être accueilli dans le village où il n’était que de passage. Il était seul parce que célibataire, propre parce qu’il venait de se laver après une longue journée de marche à pieds avec un panier de colas sur la tête. Sa couchette était propre parce que l’hôte est toujours gratifié d’une couchette décente. Les anges lui donnèrent le pouvoir et il devint un très grand empereur. Voilà comment, selon la légende, un colportateur de colas devint l’almarny Samory Touré, empereur du Ouassoulou.
En 1898, Samory Touré est arreté par la France après de multiples péripéties. Il mourra au Gabon deux ans après. En 1912, des voyants déclarent simultanément dans quatre villes guinéennes (Kouroussa, Kérouané, Albadaraya et Faranah) que Samory, ayant été déposé par la France, un de ses descendants chassera les Français de son empire.
Sékou Touré et ses chantres se sont emparés de cette prédiction. Il devint ce descendant appelé à venger l’empereur. Ainsi naquit la légende d’un pouvoir surnaturel dont s’est saisi tout son appareil de propagande et de mystification.
Sékou Touré a fini par bâtir ce pouvoir solitaire et sectaire sur l’idée d’inégalité entre les hommes qui provient d’une autre légende. Selon les Mandingues 7 Dieu donne de temps en temps à une femme qu’il choisit le privilège de mettre au monde un être exceptionnel. Cet être, de par sa naissance, est supérieur à ses parents et à tous les autres hommes. Il est investi de pouvoirs divins ; il a droit de vie et de mort sur les autres hommes, qui lui doivent servitude et obéissance. Ce pouvoir exige par contre de son détenteur des dons et des offrandes allant jusqu’aux sacrifices humains.
Etre bien né en Afrique, n’est-ce pas parfois le fondement de toute légitimité ! Etre béni des Dieux, n’est-ce pas la porte ouverte à tous les abus ?
Cest précisément cette conception somme toute féodale, anti-démocratique et anti-sociale que Sékou Touré a érigée en hymne pour la nation guinéenne. Son choix signe dès le départ le caractère réactionnaire  et immoral de son régime. L’hymne guinéen, qui est un chant à la gloire d’Alfa Yaya 8, dit ceci :

« Alfa Yaya, tous les chefs ne sont pas égaux,
Alfa Yaya, tous les hommes ne sont pas égaux,
Alfa Yaya, toutes les femmes n’enfantent pas … »

Cette chanson, créée en 1910, prétendait traduire le caractère divin du pouvoir de Alfa Yaya, qui le mettait au-dessus des autres hommes, de même qu’elle magnifiait sa mère pour avoir donné le jour à un enfant d’une telle envergure.
Contre d’autres choix plus démocratiques et plus conformes à l’histoire de notre pays et aux aspirations de notre peuple, Sékou Touré a imposé cette chanson comme symbole de son propre pouvoir et hymne de la Nation, pour montrer qu’il était le détenteur d’un pouvoir divin et légendaire; avec toutes ses exigences, y compris les immolations sacrificielles et les tueries massives qu’il a toujours accomplies avec un sang froid déroutant.

Monsieur le Président,

Voilà comment, pour justifier son pouvoir, expliquer ses exactions et certains crimes, imposer d’immenses sacrifices à tout le pays, Sékou Touré a sciemment créé la confusion entre les croyances populaires, la vérité historique, ses origines et le caractère de son pouvoir.

La Loi-cadre de juin 1956.
La Guinée et le référendum du 28 septembre 1958

« Pour assurer la prépondérance du RDA et de son leader, tous les moyens étaient bons : cases incendiées, militants matraqués, meetings dispersés… »
Jean Lacouture. Cinq hommes et la France. Paris. Le Seuil, 1961, p. 335

Monsieur le Président,

Je sais que vos préoccupations sont nombreuses, vos sollicitations pressantes et vos contraintes astreignantes. Je voudrais cependant vous rappeler un moment de l’évolution de l’Afrique à laquelle vous avez été étroitement associé. D’ailleurs par quel événement marquant de notre continent n’avez-vous pas été concerné depuis plus de trois décennies ?

Lorsque, le 28 septembre 1958, le Général de Gaulle demanda aux colonies françaises d’Afrique d’adopter la constitution de la Ve République, dix-huit mois à peine s’étaient écoulés depuis la mise en oeuvre des décrets d’application de la Loi-Cadre du 23 juin 1956, appelée Loi Gaston Defferre, du nom de votre homme de confiance, compagnon de lutte et actuel ministre d’Etat.
Il ne servirait, aujourd’hui, à rien de chercher à savoir ce qu’aurait été la politique du Gouvernement français face au bouillonnement politico-social dans les territoires africains sous la dépendance de la France sans les événements de mai 1958. Il est incontestable que sans le réalisme du Général de Gaulle, et sans sa volonté nettement exprimée de changer radicalement le cours de l’Histoire en instaurant de nouveaux rapports, avec les anciennes possessions françaises sans exclure l’indépendance totale, ces pays se fussent engagés dans l’engrenage violent de guerres coloniales.

Cette Loi-Cadre que d’aucuns avaient considéré comme une étape importante et durable sinon définitive ; d’autres comme une fin en soi. Mais elle s’avérait déjà un frein inéfficaoe à la pression des forces d’émancipation en Afrique Noire française.
De fait, la réforme de l’institution politique coloniale adoptée le 23 juin 1956 et les décrets d’application de cette Loi-Cadre étaient remis en question non seulement par la majorité des dirigeants jeunes et syndicaux mais aussi, et souvent avec hargne, par les leaders et responsables politiques qui l’avaient suscitée, défendue et acueillie avec enthousiasme partout en Afrique.

En dix-huit mois, les “sucettes”, du mot de Léopold Senghor, —alors Secrétaire Général du Parti Socialiste Sénégalais —, avaient fondu. Il était aisé de prévoir, et nul ne pouvait en douter, ses co-auteurs africains moins que personne, que cette réforme, hâtivement préparée et dont certaines dispositions essentielles résultaient de compromis difficiles, pour ne pas dire de tractations honteuses, avait de grandes chances de mener à un échec.

Une fois de plus, la fuite devant les réalités, la méthode classique des demi-solutions avait fait faillite. Vous avez écrit. parlant de cette réforme 9 :

« La Constitution de 1958, en posant en termes antagonistes l’indépendance des territoires d’Outre-Mer et la Communauté Franco-Africaine avait bâti une construction bizarre, désuète, dont les belles couleurs de  propagande ne dissimulèrent pas longtemps les lézardes. »

Que ne se rappelèrent-ils donc pas, ceux-là qui légiférèrent qu’en janvier 1944, la Conférence de Brazzaville, elle aussi, avait effectué aux yeux de la plupart une réforme radicale, profonde et durable des institutions coloniales. Cette réforme fut pourtant suivie en mars 1945, encore sous la poussée des événements, d’une réforme de l’empire par le Général de Gaulle, d’où naquit l’Union Française. De même qu’en 1945 la nécessité d’une position psychologique face aux débuts d’une certaine guerre d’Indochine avait été déterminante pour des réformes en Afrique ; de même en 1956, les répercussions de la politique de répressions en Algérie avaient obligé les mêmes esprits, cogitant pour sauvegarder les mêmes intérêts, à adopter la même attitude d’attermoiement sans aucune modification des objectifs fondamentaux, le maintien de nos pays sous leur domination.

Après s’être vainement accrochés aux institutions mises en place par la Constitution de 1946 pour bloquer l’évolution vers l’indépendance en jouant des divisions des forces vives africaines, les autorités coloniales avaient fini par adopter un “cadre” à l’intérieur duquel le gouvernement ferait les réformes de quatre ordres :

  • Etablissement du suffrage universel avec collège unique
  • Elargissement des pouvoirs des Assemblées territoriales
  • Gestion des affaires territoriales par un Conseil de gouvernement
  • Division de l’administration en service d’Etat et services territoriauxCette semi-autonomie, obtenue par “l’Afrique en mouvement sous des gouvernements d’immobilisme” ne fut donc qu’une étape éphémère 10.La période d’euphorie de la communauté franco-africaine créée au niveau des états-majors par la Loi Defferre, fut brève. Le Général de Gaulle écrira à ce propos, parfaitement en accord avec vos propres critiques :

« Dans les Territoires d’Afrique Noire et de Madagascar, après avoir résisté au mouvement qui les portait à revendiquer le droit de disposer d’eux-mêmes et, notamment, réprimé une révolte sanglante dans la Grande  Ile de l’Océan Indien, on avait, à l’initiative de Gaston Defferre, appliquté la Loi- Cadre qui créait des gouvernements et des parlements autochtones avec d’importantes allributions législatives et administratives, sans toutefois qu’on prit son parti d’aller plus loin que ce début, la réforme restant incomplète et en porte-à-faux. » 11

Devant l’échec des réformes de 1956 et alors que les responsables politiques s’enlisaient dans de vaines discussions autour de leurs maigres prérogatives, s’instaura une instabilité au sein des partis, caractérisée par l’absence d’une doctrine claire et de mots d’ordre nets devant le problème fondamental : celui de l’indépendance. Après une tentative infructueuse de créer un front politique uni à la conférence de regroupement qui se tint à Paris le 15 février 1958 et à Dakar le 26 mars et qui échoua faute d’accord sur le nom de la formation unitaire, les chapelles reprirent le dessus.
Face au carriérisme de nombreux dirigeants, à l’incapacité des états-majors à élaborer un programme cohérent et à s’unir, les mouvements des masses affirmaient progressivement :

  • leur volonté de rejeter tout réformisme
  • le contenu beaucoup plus national de leurs objectifs
  • leur puissante volonté d’unité et d’indépendance
  • leur désir de continuer la bataille pour atteindre ces objectifs

Cette évolution rapide des idées était surtout, comme nous l’avons vu, le fait des étudiants regroupés à Dakar même dans l’Union générale des Etudiants d’Afrique Occidentale et en France dans la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France.
Ces idées d’indépendance politique et d’unité circulaient et portaient des fruits grâce à l’action sur le terrain des syndicats et des mouvements de jeunes, qui avaient réussi des grèves mémorables au niveau des Fédérations d’AOF et d’AEF 12 et avaient fait prendre conscience aux couches dynamiques de la population de leur force.

Les partis politiques, appuyés pour la plupart sur des cadres traditionnels ou bien sur des structures électoralistes dépassées n’ont pu, pour survivre, que suivre cette évolution afin de répondre aux revendications essentielles de leurs propres bases.

Ainsi, à relire les prises de position des partis politiques africains, il faut attendre l’agitation provoquée par le projet de référendum du 28 septembre 1958 pour les voir poser plus ou moins nettement le problème de la lutte pour l’indépendance. La naissance du PAI 13 au Sénégal et son développement à Dakar s’explique par la lassitude des masses et la révolte des éléments jeunes et des forces vives de ce territoire, en tête desquelles se trouvait les étudiants.

Il est aisé de suivre cette évolution rapide à travers les différents congrès d’organisations de masses et de mouvements à partir du mois de mai 1957, date de la mise en place des Conseils de Gouvernements créés par la Loi-Cadre Defferre. De “l’autonomie interne” (UPS, mai 1958) 14 on arrive à “l’indépendance immédiate” (Congrès du PRA 15, Cotonou, juillet 1958), en passant par le “droit à l’indépendance” (Congrès du RDA, septembre 1957) 16.
Ainsi donc, Monsieur le Président, en septembre 1958, le bouillonnement des idées avait mis dans l’impasse les états-majors des partis et des mouvements politiques. En dix-huit mois, le jeu s’était passionné d’autant plus vite que les “conflits d’intérêts particuliers et le népotisme face aux nouveaux postes ministériels avaient attisé les sentiments les plus bas.

Quand le Général de Gaulle entama sa tournée à Madagascar et en Afrique Noire en août 1958 pour présenter et défendre son projet de Constitution, cet extrait de l’exposé des motifs de la Loi-Cadre paraissait tout à fait caduque :  « Devant la situation politique dans les territoires d’outre-mer, il est encore possible de procéder en temps opportun à un certain nombre de réformes … » Le temps des réformes était passé. L’Afrique Noire Française avait bougé plus en deux ans que dans le quart de siècle précédent.

En Guinée, la situation était peut-être moins confuse qu’ailleurs. Elle n’en demeurait pas moins inquiétante pour le Gouvernement français malgré les affirmations “rassurantes” de Sékou Touré qui, au lendemain de l’intronisation des Conseils de Gouvernement, faisait appel à la discipline, au travail, à l’ordre et glorifiait “l’association franco-africaine qui doit apporter aux inquiétudes des uns, aux soucis des autres, des solutions satisfaisantes”.

Le PDG, section guinéenne du RDA 17, qui n’avait qu’un seul élu à l’assembée temtoriale précédente en la personne de Sékou Touré remporte une victoire écrasante aux élections du 31 mars 1957 en enlevant 57 sièges sur 60. Le “Conseil de Gouvernement” 18, fort d’une telle majorité a pratiquement les mains libres. Les manipulations électorales, la menace et le chantage des émissaires de Sékou Touré ne sont certes pas étrangers à ce succès.

Le PDG, parti d’opposition depuis sa création en mai 1947, sept mois après le congrès historique de la constitution du Rassemblement Démocratique Africain à Bamako, devient plus que jamais Parti “Gouvernemental”. Ses leaders, fraîchement investis du pouvoir, multiplient les appels à l’union et à la confiance, bien que la liquidation de l’adversaire politique les préoccupe par dessus tout.

Ce premier épisode fait d’intrigues, de tractations, de propagande abusive, de violences inutiles et d’intimidations diverses va s’achever tragiquement en mai 1958 avec les massacres publics dans les rues de la capitales de Conakry.

Ces exactions aboutissent à la liquidation quasi totale des Partis d’opposition en Guinée, la section guinéenne du M.S.A. 19 et le B.A.G. 20, dirigés respectivement par le juriste Barry lbrahima dit Barry III et Barry Diawadou, alors député à l’Assemblée Nationale Française comme Sékou Touré lui-même et son collègue du PDG, Diallo Saifoulaye.

L’acte le plus marquant de cette liquidation sera l’arrêté pris par Sékou Touré, dès le 31 décembre 1957 “supprimant sur toute l’étendue du territoire la chefferie de canton. dite chefferie traditionnelle” …
En se debarrassant de la sorte d’une institution plus vieille que la colonisation elle-même et en réalité très respectée dans de nombreuses régions du pays, Sékou Touré prenait sa revanche sur des traditionnalistes conservateurs qui ne l’avaient jamais adopté.
Il cherchait surtout à faire voler en éclats les bastions de ses adversaires principalement implantés au Fouta-Djalon, en Haute-Guinée et en Guinée Forestière au travers de cette chefferie.

D’octobre 1956 à mai 1958, de nombreux incidents vont éclater un peu partout en Guinée. Pita en janvier 1958, Conakry en février, mars et mai 1958 virent les affrontements sanglants, plus politico-ethniques qu’idéologiques. D’autres incidents vont se produire à Kissidougrou, Kankan, Youkounkoun, Labé et Gaoual.
Jean Lacouture écrira encore à propos de cet épisode sanglant d’implantation de Sékou Touré :

« L’histoire récente de la Guinée est jalonnée de violentes journées où s’affrontent tantôt Fuulahs et Soussous, tantôt partisans de Barry Diawadou ou de Bangoura Karim et troupes de choc de Sékou Touré . »

Sékou Touré avait trop souvent stigmatisé, et de façon violente, l’attitude et l’existence même des forces qui soutenaient ouvertement ses adversaires politiques directs pour les tolérer une fois au pouvoir. Il n’était pourtant que Vice-Président du Conseil de Gouvernement, dirigé théoriquement par le Gouverneur Jean Ramadier.

Grâce à ses organisations parallèles, le PDG tente et réussit à s’infiltrer dans la presque totalité des mouvements de masse. Ce quadrillage et les techniques qui y ont présidé sont maintenant bien connus. En fait, si les idéaux officiellement proclamés, —plutôt des slogans—, ont servi de base à l’adhésion de nombreux cadres, les intérêts personnels de certains, l’opportunisme de beaucoup, le chantage des tenants du pouvoir et les menaces à peine voilées de leurs agents ont joué un grand rôle dans l’implantation du PDG. Sans oublier la démission de tous les autres hommes politiques ou leur absorption par le Parti de Sékou Touré.

La nouvelle classe des professionnels du parti, qui sera liquidée plus tard, est née plus de la ruée vers la nouvelle forme de népotisme que d’une conception idéologique édictée et partagée par tous. De la solidarité dans ce commerce est née aussi de la solidité de organismes de base du PDG. Dès cette époque, la notion de “fonction faisant l’individu” est apparue. Elle est encore florissante.

Dès cette époque, chacun des “cadres” s’est évertué à faire fructifier une “affaire” (le Parti) dont la rentabilité immédiate était assurée d’autant plus que tous les postes étaient attribués par le Bureau Politique National. Ce cachet assurait une immunité totale et ces situations risquaient d’être acquises pour longtemps ; la seule contrepartie exigée étant une fidélité inconditionnelle aux mots d’ordre venus d’en-haut et en la personne de Sékou Touré.

Ainsi donc, à la veille du référendum de 1958, celui-ci avait réussi à implanter et à organiser son parti dans tout le pays. Cétait là une réalité, même si les moyens employés étaient déjà anti-démocratiques et très contestables.

Le “non” de la Guinée en 1958
et le dilemme de Sékou Touré

« Tous les Guinéens savent, et ses proches plus que personne, que Sékou Touré a frisé la dépression lorsque, à la suite d’un incroyable carrousel de notes diplomatiques, verbales, officieuses. officielles, il se heurta à un “non” définitif du gouvernement français de lui lancer sa bouée de sauvetage d’une “Association avec la France et la Communauté”.  »
Georges Chaffard. Les carnets secrets de la décolonisation

Monsieur le Président,
Une autre légende a la vie dure. Lorsqu’en 1958, la Guinée, seule parmi les territoires français d’Outre-Mer, répond “non” au référendum du Général de Gaulle et choisit du coup l’indépendance immédiate, le monde entier exprima son admiration et sa sympathie pour la décision courageuse de son leader : Sékou Touré. Depuis cette date, ce dernier passe pour être le représentant le plus conséquent des forces révolutionnaires du continent noir. Cest à partir de ce moment que s’est forgé l’image de l’homme qui a osé dire “non” au Général de Gaulle. Et c’est là l’origine de la légende de Sékou Touré, légende entretenue et amplifiée par lui-même et par de nombreux progressistes ultra-marins et africains. Mais si les légendes ont la vie dure, les faits eux, sont comme l’a dit un certain Lénine, têtus.

Parler du référendum de 1958 et du “non” de la Guinée, revient en fait à voir comment s’est forgée la légende de Sékou Touré et dépassant la légende de “L’homme providentiel”, examiner les composantes historico-sociologiques qui ont amené les Guinéens à choisir l’indépendance le 28 septembre 1958 et tirer la leçon de cette expérience, qui, n’a pas apporté à notre peuple ce qu’il en attendait : la liberté, la dignité et le développement.

Le scrutin du 28 septembre exprime le “non” de la Guinée par 1.136.324 bulletins contre 56.981 “oui”. Ce vote massif de la Guinée pour l’indépendance immédiate retentit comme un coup de tonnerre dans le ciel politique de l’époque. Cela valut un immense prestige à notre peuple à travers le monde. Mais progressivement Sékou Touré va se substituer au peuple et recueillir les lauriers de la victoire. Petit à petit, les principaux artisans de cette victoire vont être réduits au silence, leur rôle minimisé sinon nié. Par quel processus est-on parvenu à cette situation ?

Au lendemain du 28 septembre de nombreux intellectuels africains, frustrés de la victoire dans leur propre pays, se sont précipités en Guinée pour lui apporter leur expérience. Je n’en citerai que quelques-uns comme le Professeur voltaïque (burkinabe) Joseph Ki-Zerbo, le physicien nigérien Abdou Moumini, le poète sénégalais David Diop, l’ingénieur sénégalais Sall Khalidou, qui a pris en main le chemin de fer de la Guinée, de très nombreux enseignants. Tous, des hommes qui par leurs écrits ont façonné une image idylique du leader guinéen. Ils en ont fait une sorte de Toussaint Louverture boutant le colonialisme hors de la Guinée. En France même, des communistes, des progressistes et toute la gauche virent en Sékou Touré un homme historique. Ils ne tarirent pas d’éloges à son endroit. Je pense en particulier au rôle joué par Jean Suret-Canale, agent commandité du Parti communiste français en Afrique Noire et auprès de Sékou Touré. De 1958 à 1970, il a écrit des dizaines d’articles sur Sékou Touré, le présentant au public lrançais comme un authentique révolutionnaire.

Au lendemain des événements tragiques de Conakry de janvier 1971, Jean Suret-Canale eut encore le courage d’écrire dans Le Monde diplomatique que Sékou Touré est le Robespierre de la Guinée, justifiant par là les pendaisons de Conakry et la mascarade de tribunal, alors que vous même écriviez dans France-Soir du 31 janvier 1971 :

« Mais un un tel que le plus récent, avec ses accusés absents, son tribunal populaire et les exécutions sommaires qui l’ont suivi, ne peut supporter aucune complaisance, fût-elle celle des souvenirs. »

Comparant le procès de Conakry à ceux de Burgos, de Léningrad et de Yaoundé, vous affirmiez : « Il n’y a pas d’excuse à la parodie de justice. » Que dire aussi des pays communistes d’Europe qui se servirent de Sékou Touré dans leur lutte idélogique contre l’Occident. Ainsi, par un concours de circonstances, le leader guinéen fut-il loué de toutes parts. La presse américaine elle-même, qui n’aimait pas le Général de Gaulle, contribua à l’édification de l’image mythique de Sékou Touré.

Les organisations internationales et africaines de jeunes et d’étudiants le prenaient pour un modèle de courage et de vertu. Certaines, de plus en plus rares il est vrai, continuent à le faire malgré les faits.

En Guinée même, tout avait été mis en place pour soigner cette image qui’ nous venait d’ailleurs. Le meilleur moyen d’y parvenir était de supprimer toute vélléité de contestation, de détruire tous les cadres de concertation, de discussion libre, d’éloigner ou de réduire au silence tous les témoins gênants. De nombreux guinéens ont assisté, impuissants, à cette mise au pas. D’autres en furent les complices plus ou moins conscients.

Ainsi, les deux premières années de notre indépendance ont permis à Sékou Touré et à ses amis d’être les seuls maîtres de la Guinée et d’accréditer la théorie selon laquelle il était le seul artisan du “non” des Guinéens. Cest là que réside la légende.

Vingt-cinq ans ont passé. De nombreux Guinéens, malgré les massacres, vivent encore pour redire les faits et abattre les légendes. Vous me permettrez, Monsieur le Président, de refaire un bref rappel.

Dès la fin de la deuxième guerre mondiale l’Afrique commence à être submergée par la vague nationaliste. Un peu partout éclatent des guerres, des insurrections à caractère nationaliste. Cest en 1947 que les Malgaches se soulèvent contre la présence française dans leur île : le bilan de la répression fut lourd : plus de 80.000 morts ! Cela n’empêcha pas les Algériens de se soulever à leur tour au mois de novembre 1954. Deux ans auparavant les Mau-mau de Jomo Kenyatta avaient mis à feu et à sang les fermes des colons britanniques au Kenya. La conférence de Bandoeng, qui s’ouvrit en 1955 et qui réunit les pays afro-asiatiques indépendants, réclama la libération immédiate de tous les pays sous domination coloniale. Les colonisateurs, acculés par les nationalistes, font un peu partout des concessions. En 1956 le Maroc accède à l’indépendance. Les territoires de l’AOF et de l’AEF obtiennent dans le cadre de la Loi-Cadre une certaine autonomie. En 1957 le Gold Coast accède à l’indépendance sous le nom de Ghana.

Sur tout le continent se développent des mouvements politiques, syndicaux, de jeunes et surtout d’étudiants qui réclament l’indépendance immédiate pour nos pays. Cest ici qu’apparaît le rôle éminent joué par la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) et l’Union Générale des Etudiants de l’Afrique Occidentale (Dakar). Sur le plan politique, les étapes de la lutte de la FEANF se confondent avec celles de la lutte des peuples africains sous domination française. Elle prit successivement position contre l’Union Française, la Loi-Cadre, la Communauté franco-africaine, et réclama l’indépendance et l’unité pour l’Afrique.
Au cours de son VIIIe Congrès tenu à Paris, du 27 au 31 décembre 1957, en présence des représentants de I’U.G.E.A.O., de I’U.G.T.A.N., du Conseil de la Jeunesse d’Afrique (C.J.A.), la FEANF se prononça sur la Loi-Cadre. Dans une déclaration commune FEANF U.G.E.AO. – U.G.T.A.N. – C.J.A. 21, le Congrès dénonça cette loi qui balkanisait l’Afrique. Il rejeta avec la même véhémence la Communauté Franco-Africaine, et la “Communauté rénovée”, qui éludaient le vrai problème, celui de l’indépendance.
L’U.G.E.A.O. de son côté, avec son journal “Dakar-Etudiant, militait dans le même sens. Lors du référendum de 1958, elle préconisa “non” et assura avec le P.A.I. 22 une propagande intense, qui devait mener aux grandioses manifestations populaires en faveur de l’indépendance immédiate lors du passage du Général de Gaulle à Dakar, le 26 août 1958.

A la fin de 1957, l’éventail des forces politiques et sociales luttant pour l’indépendance s’élargit, comme on l’a déjà vu, à d’autres politiques comme le PRA. La Guinée de 1958 était donc un pays politisé.
Elle comptait plusieurs partis, plusieurs syndicats, des mouvements de de jeunes, des organisations estudiantines. On n’y comptait pas moins de dix-huit journaux 23.
On croit rever lorsque l’on compare le débat politique et la situation de la presse d’alors à ce qu’ils sont aujourd’hui dans notre pays. Certes, tous les journaux ne militaient pas en faveur de l’émancipation des Guinéens. On y trouve pêle-mêle des journaux des milieux coloniaux, des collaborateurs de ces milieux mais aussi des organes très progressistes comme Coup de Bambou de Mamadou Traoré ‘Ray Autra’, Phare de Guinée de Madeira Keita, Travailleur Africain, L’Ecole Guinéenne, de Koumandian Keita, tous combattants de première heure pour la libération de notre pays.

On constate, en parcourant cette presse, que le nationalisme guinéen existe bien avant Sékou Touré. Sans remonter à l’action de nos résistants de l’époque précoloniale tels Samory, Bokar Biro ou le Coniagui
Allouthène, qui avaient une conception biologique du nationalisme, plaçons-nous au lendemain de la deuxième guerre mondiale. On voit surgir quelques figures, dont la plus représentative est celle de Lamine Kaba 24. Un nom qui n’a aujourd’hui aucune résonance chez les Guinéens. Dans son ouvrage La Guinée, Albanie Africaine, ou néo-colonie américaine Alpha Condé a eu le mérite de mentionner Lamine Kaba comme le véritable précurseur de l’idée d’indépendance guinéenne. Mais il s’est arrêté à cette constatation et ne dit pas un mot de l’itinéraire de l’homme.
A l’école normale de Gorée au Sénégal, Lamine Kaba était venu précédé d’une solide réputation de bagarreur ; il était surnommé Sadji, le bélier. A sa sortie d’école il se lança dans la politique et dénonça le colonialisme dans de nombreux écrits. Ce qui lui valut deux années de bagne à Kidal et cinq ans d’interdiction de séjour en Guinée. Il fut révoqué de l’administration en 1935.
Dès qu’il en eut les moyens, Lamine Kaba revint à Dakar pour y ouvrir une école franco-arabe. Les années de prison n’avaient en rien diminué sa pugnacité contre le colonialisme. Il revint en Guinée, tenta d’être élu au Palais Bourbon mais en vain. Il vécut jusqu’à sa mort à Kankan en 1961, trois ans après l’accession de notre pays à l’indépendance. Il ne cautionna jamais la politique de Sékou Touré, lui qui avait proclamé la République du Baté 25 en 1952 à défaut de celle de la Guinée.
Lamine Kaba fut donc le chef de file de toute une phalange de nationalistes parmi lesquels nous citerons Mamadou Traoré ‘Ray Autra’ avec ses poèmes révolutionnaires, Fodéba Keita dont le célèbre poème “Aube Africaine” dénonçait en des termes vigoureux l’exploitation et les exactions coloniales. “Naman le Cultivateur” symbolise dans ce beau poème l’Africain, utilisé comme chair à canon.
Il faut attendre les années 1955-1956 pour voir ressurgir publiquement l’idée d’indépendance en Guinée, grâce à l’action des étudiants et des enseignants.
Ameillon fait remarquer à juste titre que la fraction de l’opinion publique que représentaient les jeunes et les intellectuels, se déclarait à la veille du référendum, décidée à opter délibérément pour l’indépendance.
Les étudiants et les élèves de Guinée appelaient tout à la fois à l’indépendance nationale et à la révolution sociale. Lors du VIe Congrès de l’U.G.E.E.G., du 20 au 24 juillet 1958 26, les étudiants exposèrent, en termes incisifs, leur hostilité à toute solution autre que l’indépendance.
Dans les jours qui suivirent ce Congrès, ils ouvrirent la campagne pour le “non” au référendum, en même temps que les leaders du P.R.A. se lançaient dans la bataille pour l’indépendance. C’était bien avant le Parti Démocratique de Guinée, qui prétend en cueillir aujourd’hui, seul, les fruits.
Aucun doute n’est donc permis : les jeunes, les étudiants, les ensejgnants, les syndicats furent les véritables artisans de l’indépendance guinéenne devant les attitudes ambiguités des dirigeants du P.D.G. et de Sékou Touré jusqu’au référérendum.
Mais à entendre et à lire aujourd’hui Sékou Touré et ses historiographes “sa longue marche”, ses options, son idéologie pour la révolution et l’indépendance dateraient de 1947.
Face à toute une légende d’infaillibilité et de combat que Sékou Touré a essayé de bâtir, quelle est la vérité ?
Le choix pour l’indépendance était-il aussi clair et aussi net qu’on le dit aujourd’hui ? Pour tous les observateurs la réponse est non. Jean Lacouture écrit 27 :

« Une sorte de démocratie populaire naît progressivement au sein de la République. Mais jamais l’équipe dirigeante ne paraît remettre en question son attachement à la Nation française. En toute occasion le leader affirme son appartenance à la République française. »

En mai 1958, Van Reysen résume dans le journal L’Étudiant d’Afrique Noire l’opinion des observateurs :

« Le Sékou Touré de la communauté franco-africaine, le Sékou Touré ministre de la Loi-Cadre, grassement payé avec l’argent des travailleurs, le Sékou Touré qui pousse les Guinéens au meurtre… parle de liquidation du système colonial, de lutte pour l’émancipation, de décolonisation, mais il évite de prononcer le mot magique de notre temps : indépendance. »

Aux assises de son parti  en janvier 1958 Sékou Touré lui-même demande de continuer la lutte pour :

  • l’augmentation des pouvoirs des Assemblées Territoriales
  • l’octroi de l’autonomie interne faisant du Conseil de Gouvernement le responsable de toute l’administration du pays
  • la transformation des Grands Conseils en Parlements Fédéraux élisant leurs Exécutifs Fédéraux
  • la représentation des Territoire d’Outre-Mer dans une assemblée, l’assemblée de l’Union Française

Manifestement, ces formules plaisent. Elles disent aussi jusqu’où veut aller Sékou Touré, qui est formel lorsqu’il affirme longuement :

« Ces objectifs majeurs sont les seuls qui, une fois atteints, permettront à la France et à l’Afrique de collaborer loyalement et de mettre fin à toute contradiction, à toute opposition.
Nous sommes pour la Communauté franco-africaine. au profit de laquelle les États africains abandonneront une partie de leur souveraineté,  parce que nous sommes conscients que la France sera notre partenaire le plus valable … Aussi notre exigence pour l’institution d’un Exécutif Fédéral doit signifier une volonté d’adhésion à la Communauté avec la France, comme le bloc ayant les mêmes réalités, les mêmes espoirs, les mêmes problèmes… C’est en ce sens que la révision constitutionnelle est conçue par nous : notre idée n’est nullement celle d’une séparation avec la France, mais la signification de la confiance, de l’amour que nous portons à la France. »

Pour Sékou Touré donc, le choix est fait et il est clair : « Il n’est pas question d’engager l’Afrique dans un mouvement d’indépendance car de grandes possibililés nous restent avec la France. » (Congrès du RDA en septembre 1957 à Bamako).

Le 3 mai 1958, dans Liberté, le journal de son parti, il résume les options fondamentales du 3e Congrès de ce parti, qui venait de sièger en toute quiétude et le plus officiellement du monde à Conakry. L’option qu’il présentait alors “repensée”, dit-il, “en fonction de la nouvelle phase de la lutte anti-colonialiste et l’accroissement considérable des responsabilités du
P.D.G.”. Cest-à-dire en fonction de la Loi-Cadre Defferre et du cadeau dont il venait d’être gratifié, sans coup férir.
Quelle était cette option ? En tout cas pas l’indépendance. La voici :

« Pendant que les politiciens improvisés, corrompus, crient quelques slogans rapidement récités pour la circonstance : indépendance totale, syndicalisme libre, démocratie, socialisme ou collectivisme… la caravane passe. »

A cinq mois du référendum, Sékou Touré abat donc ses cartes ; il avoue ce qu’il pense réellement, sécurisé qu’il était par son pouvoir tout neuf, après la suppression de la chefferie traditionneile qui l’avait toujours combattu, et sa victoire sur ses adversaires politiques. Mieux, il avait toute la complaisance, voire la complicité, de l’administration française, représentée à l’époque en Afrique de l’Ouest par Bernard Cornut-Gentil, dont il était avant tout le protégé, et qui l’avait payé pour faire éclater la C.G.T. de I’A.O.F. pour lui substituer une centrale autonome 28.

L’indépendance totale ? Sékou Touré écrit :

« Face à ceux qui ignorent totalement la réalité africaine, face au verbe creux des pseudo-révolutionnaires, de quelques intellectuels cent fois aveuglés par leurs diplômes… distillant leur médiocrité savante, leur complexe d’infériorité par tirades, on ne peut plus républicaines, ni plus libérales, nous reprenons notre place au combat de la réalité France-Afrique. »

Déjà, derrière l’agitateur parvenu, on perçoit le verbiage de l’ambitieux complexé par les diplômes des autres, mais fermement attelé à la charrette française. Quels étaient ces intellectuels qui le faisaient déjà frémir. Ceux qu’il a par la suite poursuivis de sa haine et de sa vindicte, achevés dans ses prisons, pendus dans les rues de nos villes ou bannis de notre pays.

Le Socialisme et le Collectivisme ? Sékou Touré affirme :

« On peut raisonner en marxiste mais on doit d’abord penser en africain… Le syndicalisme de classe est impensable dans les conditions actuelles. »

Comme il aime à le dire en prenant le peuple à témoin de ses mensonges, “c’est historique, irréfutable et contrôlable”. C’est du reste la seule période de sa vie qu’il pourrait rappeler sans trop noircir car s’il s’accommodait alors à peine des idées d’indépendance, il était au moins fédéraliste. Mais c’était tout. Et puisqu’il ne se battait que pour une parcelle du pouvoir, il plaçait de temps en temps son refrain du “Droit à l’autonomie” ; une miette dont il se serait alors contenté.
Mais c’est précisément la période de sa vie qu’il fuit le plus car s’il s’est alors bien battu pour asseoir son pouvoir au mépris des lois élémentaires de la démocratie et au prix du sang de nos frères (déjà !). Il intégrait sa lutte dans un ensemble franco-africain comme il le soutenait encore en janvier 1958, au congrès de son parti. Il demandait alors à tous de continuer la lutte pour “l’augmentation des pouvoirs des Assemblées Territoriales”. Quant à l’autonomie, il en demandait, il est vrai “l’octroi”. Nous disons bien “l’octroi”. Et pas “le combat révolutionnaire pour l’indépendance totale” que cela est devenu depuis longtemps dans ses déclarations, sans oublier le
martyrologue de circonstance, inventé de toute pièce, car s’il a jamais tenu un fusil, ce fut pour abattre ou faire abattre de pauvres innocents et couvrir notre peuple du sang de ses meilleurs fils.

Après avoir ainsi défini sa position devant les assises de son parti, il concluait, péremptoire et défmitif, comme toujours :

« Ces objectifs majeurs sont les seuls qui, une fois atteints, permettront à la France et à l’Afrique de collaborer loyalement et de mettre fin à toute
contradiction, à toute opposition… Nous sommes pour la communauté franco-africaine, au profit de laquelle les Etats africains abandonneront une partie de leur souveraineté, parce que nous sommes conscients que la France sera notre partenaire le plus valable… »

Cest cela, Monsieur le Président, la position de Sékou Touré à la veille du référendum. Pourquoi en baisse-il aujourd’hui la tête ? Parce que obnubilé par l’ambition, il faut qu’il ait été le prophète qu’il veut paraître. Parce que dans son amour-propre de parvenu, il se sent blessé d’avoir, à un moment donné, refusé l’indépendance de son pays et combattu non pas le colonisateur, mais bien les pionniers de cette lutte et qu’il a maintenant décimés. Eh bien oui, la vérité historique n’est pas celle qu’il enseigne. Elle est autre. Et il le sait bien. Comme vous-même, Monsieur le Président Mitterrand.

Sékou Touré sait bien qu’en ce mois de juillet-août 1958, Conakry, notre capitale dont il venait d’être élu maire, retentissait des mots d’ordre des étudiants, des jeunes et des travailleurs pour l’indépendance et l’unité ! Il le sait puisqu’après avoir démarré la campagne pour le “non” le 24 juillet 1958 à Conakry, les différents responsables, jeunes et étudiants se sont heurtés à ses nervis à travers tout le pays. Sa seule réponse claire sur la question nationale était déjà la violence.

Malgré l’invitation des jeunes et des étudiants à le voir suivre la même voie qu’eux, explicitée dans des prises de position en Congrès Public, en présence des délégués de son parti en juillet 1958, il était persuadé que ces gens-là n’étaient que des “intellectuels aveuglés par leurs diplômes” ; des “pseudo-révolutionnaires” étrangers à la réalité “France-Afrique” qu’il prêchait pour sauvegarder son petit pouvoir tout neuf. Ainsi a-t-il fait lapider et blesser les conférenciers du “non” par ses agents à
Youkounkoun, Kissidougou ; fait disperser des réunions à coups de pierres à Kankan et à Mamou, et interdit des rencontres à N’Zérékoré et à Guéckedou.

Il avait déjà instauré à travers le pays cette terreur qui va conduire des milliers de nos concitoyens à la tombe.

Tout le monde se souvient encore de cet hivernage chaud, humide, et pluvieux, rendu suffocant par la tension de son sectarisme et son refus d’opter pour la voie qu’il s’approprie exclusivement aujourd’hui. Il craignait que ce fut le début de sa chute.

Début septembre 1958, lorsqu’il reçut à sa mairie de Conakry une délégation de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France, envoyée pour lui demander de faire voter “non” au référendum, voici la réponse qu’il nous fit. Je faisais partie de cette délégation dirigée par le Sénégalais Ly Baidy.

« Du moment que les gouvernements locaux actuels, issus de la Loi-Cadre, disposent d’une large autonomie malgré les insuffisances que nous ne cessons de dénoncer, la brèche est déjà ouverte. Dans dix, quinze, vingt ans ou peut-être plus tôt, nous serons en mesure de revendiquer, comme vous, l’indépendance totale. Pour le moment. cela me paraît aventureux. Quant à engager une action révolutionnaire basée sur la lutte des classes, c’est une erreur. Nous pensons qu’il faut abandonner la lutte révolutionnairr parce qu’elle ne correspond pas aux conditions et aux réalités africaines. En tout cas, et à moins d’un événement extraordinaire, nous ferons voter “oui”.
Vous êtes des marxistes ; moi, je pense que dans le contexte présent, il faut être réformiste, car j’ai la conviction que les masses ne prendront jamais les armes. C’est pour cela que si j’ai une promesse ferme du Général de Gaulle, je demanderais aux Guinéens de voter “oui”.
Je ne vous cacherai pas du reste que j’ai pris des contacts dans les voisinages du Général de Gaulle et de personnalités telles que Mitterrand et Mendès-France, afin que soit rendue possible la création de l’Exécutif avec un Parlement Fédéral. »

Oui, Monsieur le Président, vous avez été l’un des conseillers de Sékou Touré sur la voie qu’il préconisait alors. Vous savez bien que ce n’était pas celle qu’il fait dire et écrire aujourd’hui. Ce témoignage le lie plus à son passé que tout autre : il est l’expression édulcorée des positions du “combattant suprême”, du révolutionnaire intransigeant et de l’anti-impérialiste qu’il prétend avoir été. Vous savez aussi mieux que moi ce que furent ses attermoiements à cette époque.

Vous connaissez parfaitement le but de toutes ses démarches du mois de septembre 1958, après ses pérégrinations à la recherche d’un mot du Général de Gaulle ; ses interventions auprès de personnalités de son entourage, ses appels à d’autres dirigeants africains qui n’aboutirent pas à lui tendre la perche qui lui aurait permis de se sauver du “non”.

A cette époque, il était largement débordé sur sa gauche par les étudiants, les jeunes et les autres partis guinéens dont la campagne pour le “non” était déjà commencée.

Le 14 septembre, à bout de souffie et littéralement emporté par le Congrès Extraordinaire du Parti Démocratique de Guinée, son propre parti, qu’il avait convié pour mieux se déjuger, il se rallia, sous la
contrainte, à la position pour le “non” en Guinée.

Son chantage auprès du Général de Gaulle pour obtenir quelques miettes supplémentaires et pour élargir son pouvoir avait échoué. Débordé par ses propres cadres, acquis aux mots d’ordre diffusés et discutés depuis trois mois à travers tout le pays par les étudiants, les jeunes et la grande majorité des travailleurs et les autres partis guinéens ; déçu de ne pas avoir été entendu par ses partenaires du R.D.A.  et les autorités françaises ; épuisé en de vaines tribulations entre Dakar et Conakry ; ulcéré dans son amour-propre et complètement perturbé à l’idée de devoir suivre la voie qu’il qualifiait “d’aventuriste”, le voici donc obligé, pendant deux semaines, de jouer les gros bras.

La virage est très aigu. Toute la stratégie est à revoir. Son bras droit de l’époque, décédé récemment, Saifoulaye Diallo, court au Festival de la Jeunesse Africaine réunie à Bamako pour annoncer avec quel embarras, la volte-face ; lui-même lance des appels confus à la radio pour expliquer une position qui, manifestement. ne le convainc pas. Mais le terrain, déjà préparé par d’autres, est réceptif. Sékou Touré s’engouffra opportunément dans le train en marche. Tout le monde se rangea derrière sa bannière et le pays vota massivement “non”. Nous répondions ainsi certes à son appel de la dernière heure, mais il avait le parti majoritaire et était l’organisateur du référendum, en tant que président du Conseil de Gouvernement du Territoire de la Guinée française.

Je concluerai ce rappel par cette phrase d’un journaliste français spécialiste de la décolonisation 29 : « Tous les Guinéens savent, et ses proches plus que personne, que Sékou Touré a frisé la dépression lorsque, à la suile d’un incroyable carrousel  de notes diplomatiques, verbales, officieuses, officielles, il se heurtera à un “non” difmitif du gouvernement français de lui lancer sa bouée de sauvetage d’une “association avec la France el la Communauté”.

Après le référendum conférant l’indépendance à la Guinée, oublieux des querelles et ne pensant qu’à l’intérêt supérieur du pays ou par opportunisme, tout le monde lui fit confiance. L’unité fut réalisée par l’intégration qu’il réclamait obstinément de toutes les forces nationales dans son parti. Ce fut l’erreur, la Guinée désormais à ses mains et bientôt sa botte, devint néanmoins le point de mire de l’Afrique et du monde. Nous expliquons par ailleurs quel immense bénéfice Sékou Touré tira de ce “vote” de notre peuple.

Monsieur le Président,

La morgue actuelle de Sékou Touré ne sera jamais à la mesure de son dépit d’alors. De l’assurance, il en a certes pris depuis. Le leader anxieux, apeuré, au moral chancelant et au physique amaigri, a fait place au prophète, que dis-je au “dieu” qu’il est devenu, tout puissant, disposant à souhait de la destinée et du sang de ses sujets, autoritaire, tortionnaire, ineffable et moralisateur.

Mais ne sommes-nous pas coupables, nous Guinéens, de n’avoir pas retenu les leçons de l’ Histoire ; de nous être tous effacés dès le début devant les agressions des hommes de main du dictateur naissant et d’avoir troqué notre dignité contre des titres pompeux qu’il distribua dès le début de l’indépendance ? Oui, nous sommes coupables d’avoir pensé que nous étions trop intelligents pour un homme que nous jugions trop frustre. Nos intellectuels férus de marxisme avaient oublié que Staline le rustre, le grossier paysan avait éliminé Trotski, l’intellectuel polyglotte et l’écrivain raffiné.

Car nos hommes politiques d’alors ont purement et simplement rallié Sékou Touré en lui abandonnant toute initiative. Au lieu de l’unité ils ont eu l’unanimité, au lieu de la démocratie ils ont eu la dictature.

L’unanimité des Guinéens reposa sur la crainte alors qu’ils espéraient une unité par le consensus.

Ainsi le drame de notre peuple fut-il l’abolition du consensus dès les premiers jours de l’indépendance sous prétexte d’unité.

Monsieur le Président, dans la Rome antique, lorsqu’un général vainqueur célébrait son triomphe, toute la ville le fêtait. Monté sur un char, il entrait dans la cité à la tête de ses légions, suivies de la colonne des prisonniers. On voyait alors un petit homme issu du peuple courir auprès du char et répéter, inlassable, au général tout grisé par sa victoire et l’accueil : “César, souviens-toi que tu n’es qu’un homme.
Certains Guinéens, les cadres politiques et administratifs qui ont côtoyé le Sékou Touré des premiers jours, auraient dû lui répéter et lui faire comprendre qu’il n’était qu’un citoyen parmi les autres au lieu de se muer en chantres de l’homme providentiel. Peut-être alors n’eut-il pas couru à sa perte et surtout à celle de notre peuple, en le plongeant dans la misère et la servitude après avoir trahi toutes ses options et l’avoir réduit au silence.

Les espérances de l’indépendance de la Guinée et la trahison de Sékou Touré

« Ni les forces militaires, ni les malades des hôpitaux, ni les élèves, ni les travailleurs ne trouvent de denrées alimentaires. Autrefois, on n’entendait ces cris des populations qu’à un ou deux mois des récoltes. Actuellement, c’est toute l’année. Où allons-nous ? …
Lorsqu’un pays comme la Guinée, avec ses terres fertiles, doit chaque année demander l’aide alimentaire à d’autres pays, cela constitue une honte. Il nous faut clamer publiquement notre honte… Nous devons chanter nos défauts, nos malversations auxquelles on se livre, la paresse, l’oisiveté. »
Sékou Touré, au Conseil National de la Révolution, le 18 janvier 1981, Conakry.

Vous voyez bien, Monsieur le Président, que notre indépendance n’a été l’oeuvre ni d’un seul individu, ni d’un seul groupe d’individus. Elle a été préparée par tous les cadres et toutes les forces vives de notre pays. Elle a été l’expression d’une volonté de changement des rapports avec la France et avec tous les autres pays, et non pas ce que Sékou Touré en a fait : une succession de conflits perpétuels, au-dedans pour le plus grand malheur des Guinéens, au dehors pour le discrédit permanent de notre pays.

Et pourtant ! que d’atouts rassemblés dès le départ aux mains d’un seul homme. Vous savez, vous, qu’aucun autre dirigeant africain n’a disposé d’un aussi grand capital. Quel gaspillage, quel gâchis cela est devenu au regard du potentiel de notre pays, de sa terre et de ses hommes ! Mais aussi au regard du capital de sympathie que nous avions accumulé, nous Guinéens !

L’espoir des Guinéens était en effet que ce pouvoir tout neuf, fort de l’unité nationale totale et du potentiel énorme de notre pays, utiliserait ces atouts nationaux et l’appui unanime de la communauté mondiale pour agir au bénéfice de la Guinée et de l’Afrique, cela pour :

  • Détruire les assises du régime ancien par la liquidation des vieilles structures administratives, des préjugés ethniques et confessionnels afin de consolider l’indépendance du pays
  • Elaborer une législation mettant chaque citoyen à égalité dans une démocratie adaptée à nos conditions et aux options de la Nation pour un développement accéléré, économique, social et culturel
  • Sauvegarder la liberté et la dignité des citoyens conformément à la déclaration universelle des Droits de l’Homme
  • Instaurer une véritable justice à la portée de tous
  • Lutter avec acharnement contre la pauvreté, l’ignorance et la maladie en mobilisant toutes nos ressources
  • Supprimer toute forme d’exploitation, d’intimidation, de discrimination, de chantage, de corruption et créer l’unité réelle de nos populations
  • Contrôler effectivement les principaux moyens de production et faciliter l’accès à la propriété des citoyens de notre pays
  • Associer étroitement tous les citoyens à une saine gestion de la chose publique pour le progrès de l’ensemble
  • Répartir de façon équitable les ressources nationales
  • Adopter un statut correct pour le travail, lutter contre le chômage et le sous-emploi
  • Rétablir les relations amicales et fraternelles avec tous les pays africains et participer activement à la réalisation d’une unité africaine réelle
  • Établir des rapports nouveaux, confiants et amicaux avec la France
  • Établir avec les nations du monde des relations basées sur l’égalité et la réciprocité par une politique internationale tournée vers la sauvegarde de la paix et de la sécurité du monde, dans le cadre de l’Organisation des Nations-Unies.

Oui, je le sais, les professions de foi, les discours arides et les démonstrations publiques de Sékou Touré sont remplies d’allégeance à tous ces principes. Mais cette allégeance n’est que verbale.

L’amère réalité a malheureusement vite pris le dessus sur les principes proclamés. La réalité actuelle de la Guinée ne correspond à l’espoir d’aucun Guinéen.

Monsieur le Président,
Sékou Touré a depuis longtemps trahi les options et les sacrifices consentis par les Guinéens depuis qu’il a le pouvoir. Comme nous essayons de vous le montrer dans cette lettre, il a confisqué puis jugulé l’Etat au travers de son parti devenu Parti-État pour mieux centraliser les pouvoirs entre ses mains et celles de sa famille. Son orgueil et son ambition ont vidé toutes les institutions de leur contenu, à son seul et unique profit. Notre peuple est réduit au silence par “une dictature caractérisée”. Le mot est du président Senghor, votre ami.

Les organisations dites de masse de son parti unique, son pouvoir dit “Révolutionnaire” et local, cellule de base de la répression, où sont confondues les administrations de l’État et du parti, a embrigadé le peuple guinéen dans un quadrillage méticuleux et sectaire. Ce faisant, il a installé une insécurité totale ; institutionnalisé la délation et la prostitution ; légalisé la détention arbitraire et l’assassinat politique ; sans autre jugement que les motions et les résolutions hystériques de ses foules aliénées.
Il s’est arrangé pour éliminer tous les cadres par le meurtre, la détention abusive ou l’exil. Tout notre pays est désormais éduqué à le vénérer. La Guinée est ruinée, isolée, à la dérive et à l’écart de tout les courants qui agitent l’Afrique et le monde. L’énergie restante de nos populations est utilisée à maintenir çà et là un souffle de vie.
Tout cela, malgré l’assouplissement supposé du carcan de son régime et une prétendue ouverture dont nous espérions beaucoup pourtant.
Au nom d’une lutte anti-impérialiste dont Sékou Touré se réclame encore, des milliers de fils de la Guinée, les meilleurs, souffrent encore et meurent dans ses geôles. Il en a assassiné des centaines d’autres, publiquement, devant notre peuple abasourdi, l’Afrique complice et le monde impuissant.

Pourtant les listes de ses victimes circulent par centaines, ses méthodes de tortures ont été décrites et diffusées par les Guinéens 30, certaines organisations humanitaires et des hautes personnalités de tous bords. Des détenus ont témoigné 31. Ils ont indiqué les noms de ses lieux de
supplice, l’emplacement de ses fosses communes ; tout l’appareillage qui sous-tend sa forfaiture est connu de la conscience universelle. Le sang de très nombreux martyrs l’accuse. Au point qu’il en serait devenu ivre. L’ivresse de ceux que l’esprit du mal habite ; de ceux qu’accablent les ombres indélébiles de leurs victimes ; de ceux qu’un oeil imperturbable et accusateur pourchasse jusque dans leur subconscient.

Monsieur le Président, malgré tant de désespoir et tout ce gâchis, Sékou Touré a réussi, depuis longtemps, à se convaincre de tant de vérités absolues ! En particulier qu’il est infaillible et que tout ce qu’il dit est la Vérité Révélée pour la Guinée et… pour l’Afrique. Dans une brochure spéciale consacrée au procès qu’il vous a fait en 1977, il prédit la déchéance à la France si elle commettait l’erreur de vous élire à sa tête.
Progresivement, Sékou Touré est devenu, lui le prophète des destinées guinéennes, le prophète tout court. Pourquoi son image ne se serait-elle pas accommodée de cet autre phantasme ? Ne s’est-il pas déjà placé en dehors du Jugement, de la Raison et de la Logique pour se laisser noyer dan un univers où il a fini par se donner le droit de vie et de mort sur nous tous, d’abord en y mettant un semblant de forme ; ensuite, en apparaissant comme excédé par le formalisme et la procédure. Enfin, écrasé par sa forfaiture, apeuré par la masse de notre peuple, pressé par ses protecteurs et accusé par la conscience universelle, il a poursuivi son oeuvre destructive dans l’ombre et le silence.

Il ignore lui-même combien de compatriotes, mieux combien de compagnons, d’amis et de dévôts il a jeté en pâture à ses milices délirantes.

Il ignore combien d’individus innocents ont été tués, combien de crimes ont été commis depuis le début de on règne. Chaque fois, au nom d’une “Révolution” qui ne s’est jamais accommodée d’aucun de ses voisins et dont l’exigeance dernière est, en réalité, la liquidation de Houphouet et Senghor, qui, à l’entendre, sont les suppôts de tous les complots contre on régime. Il sait, et vous ne pouvez ignorer à quelle bassesse, à quelle humiliation et à quelle indignité il a réduit tous ceux qui l’ont épaulé, aidé, conseillé et en définitive imposé aux masses guinéennes.
Il ne peut ignorer combien ses mensonges, son esprit sectaire et primaire ont coûté au peuple de Guinée ; malgré les piteux revirements par lesquels il tente encore de se sauver et par là même sauver son régime, après avoir fait perdre un quart de siècle à notre pays.

Nous savons, Monsieur le Président, que vous ne jouerez pas le jeu de Sékou Touré et que vous ne lui tendrez aucune perche. Nous appréhendons cependant que certains intérêts contraires au nôtre et à celui de la France ne vous induisent en erreur.

Si Sékou Touré avait un peu de raison et un tant soit peu d’humanisme, il réagirait plus devant tant de déshumanisation, tant de misères inutiles accumulées, tant de pleurs, tant d’injustice et surtout devant cette humiliation permanente que ses frasques et ses retournements imposent à notre peuple, sans compter la misère dans laquelle il a plongé notre pays. Ne pouvez-vous pas l’aider à prendre conscience de la vanité de son discours ?

En 1967, il s’est fait acclamer “Responsable Suprême” de sa Révolution. Depuis, il a grandi à ses propres yeux ; il est devenu d’abord le premier en tout dans notre pays ; premier ouvrier, premier sociologue, premier paysan, premier philosophe, premier écrivain-poète. Le voici “Soleil d’Afrique” et “plébiscité” à cent pour cent pour un quatrième septennat !

Il se fait faire désormais des prières obligatoires dans les mosquées et les églises ; il a interprété la Bible et le Coran et les a intégrés dans son système absurde d’autocrate obscurantiste.

Après avoir tenté en vain de se frayer la voie dans le concert africain des Nations, avoir tenté de nombreux regroupements contre-nature, avoir suscité de nombreux clans en Afrique à l’encontre de toute idée unitaire, combattu tous ses voisins, que nous apporte sa prétendue ouverture ? Paradoxalement lui, que son ambition prétendait hisser sur les hauteurs africaines, le voici réduit au second rôle, aux pérégrinations inutiles et à la mendicité internationale. Le voici démasqué dans une Afrique à laquelle il tentait hier encore de distiller une prétendue révolution qui n’est plus qu’une vaste tragi-comédie nationale.

Comme nous le verrons, Monsieur le Président, Sékou Touré a institutionnalisé la démagogie et les mensonges les plus irritants pour distraire le peuple de sa misère, de son dénuement, en le nourrissant d’illusions, de promesses réitérées et de propagande haineuse. Il nous a trompés dès le premier jour dans ses intentions comme dans ses actes. Vous verrez, Monsieur, que ses exactions et la terreur dont il a fait une manière d’être de son État, ont transformé son régime en une institution contre la raison, le pays tout entier, en une prison, et la foule ahurie et pathétique de ses minables mises en scènes dites populaires, en actrice forcée du gigantesque drame de notre pays. Cest tout cela que j’essaie, au long de ces pages, de vous faire entrevoir à défaut évidemment de vous le faire vivre.

Monsieur le Président, vous savez bien que Sékou Touré, le “Protecteur du Peuple”, le “Chef Suprême”, le “ Responsable sans bornes”, “l’Infaillible et l’Ineffable”, “le Bien-Aimé et l’Apôtre”, “l’Unique et Digne fils de l’Afrique”, “l’Eternel soleil de nos destinées”,
lui “l’Imbattable guide”, le “Révolutionnaire conséquent” 32 ; lui qui est tout cela et tous les individus de sa catégorie, bornés et aveuglés par leur personne au point de vouloir en imposer au monde après avoir mystifié puis réduit au silence leurs peuples ; que tous ces gens-là qui ont un qualificatif bien à eux et dont certains avaient, oh combien ! plus de génie que le nôtre ont conduit leur peuple au cataclysme.

Je puis vous affirmer en tout cas que la trahison de Sékou Touré fera que l’image du Dieu Tout-Puissant qu’il prétend laisser ne restera figée dans la mémoire des Guinéens que comme celle d’un assassin. Vous m’excuserez de vous le dire aussi crûment. Comme vous voudrez bien aussi excuser que le ton de cette lettre frise parfois la haine.

Notes
1. Philippe Decraene, “Guinée an IV : Voyage au bout de la nuit”, Le Monde, 28-29 et 30 décembre 1961.
2. Béchir Ben Yahmed. Jeune Afrique, n° 875.
3. En particulier par les écrits de l’historiographe officiel Keita Sidiki Kobélé et de récents numéros de l’hebdomadaire Horoya, n° 1918, 16 moi 1981.
4. Sofa : soldat, guerrier. La famille de Sékou Touré dit que Ramata est fille de Samory.
5. Kankan : capitale de la Haute-Guinée.
6. Bissikrima et Kouroussa : deux villes de la Haute-Guinée.
7. Mandingue : ethnie de Sékou Touré.
8. Alfa Yaya Diallo : chef du Labé, qui s’est imposé après avoir assassiné son frère Aguibou. Il fut déporté à Port-Etienne, en Mauritanie, par les Français, où il mourut. Il eut un grand rayonnement.
9. François Mitterrand, “L’exemple que la Franrt pourroit donner aux Africains”,   France-Soir”, 31-01-71.
10. Senghor (Assemblée Nationale Française, le 17 juin 1956).
11. Général de Gaulle. Mémoires d’Espoir, page 17.
12. AOF-AEF: Afrique Occidentale Française – Afrique Equatoriale Française.
13. PAI : Parti Africain de l’Indépendance.
14. U.P.S. : Union Progressiste Sénégalaise.
15. P.R.A. : Parti du Regroupement Africain.
16. R.D.A. : Rassemblement Démocratique Africain.
17. P.D.G. : Parti Démocratique de Guinée, parti de Sékou Touré.
18. Conseil du Gouvernement : Organisme de Direction des  Territoires créé par la Loi-Cadre avec le Gouverneur Français comme Président.
19. M.S.A : Mouvement Socialiste Africain. Section guinéenne.
20. B.A.G : Bloc Africain de Guinée.
21. UGEAO : Union Générale des Etudiants de l’Afrique de l’Ouest à Dakar.
22. UGTAN : Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire.
23. Nous citerons en particulier, d’après une étude du Pr. Baba Ibrahima Kaké :

  • Coup de Bambou : Organe d’information de la section guinéenne du R.D.A., 1950
  • L’Ecole Guinéenne : Organe du Syndicat du personnel enseignant africain
  • Le Foyer : Organe des jeunes de la Basse-Guinée (1953)
  • Guinée Matin : 1958:
  • Guinée Nouvelle : Organe du Comité de Coordination des groupements régionaux, 1954
  • Honneur et Patrie : Organe de l’Amicale Gilbert Veillard et de l’Union Franco-Africaine, 1952
  • La Liberté : Organe du P.D.G. 1950
  • Le Montagnard : Organe de défense des intérêts guinéens
  • L’Ouvrier : Organe de l’Union des Syndicats C.G.T.
  • Phare de Guinée : Organe d’information de la section guinéenne du R.D.A., 1957
  • La Presse de Guinée : Journal d’information de la Guinée française
  • Le Progrès Africain : Organe de l’Union Franco-Guinéenne, 1947
  • La République : Organe du Bloc Africain de Guinée, 1955
  • Travailleur d’Afrique Noire : Organe de l’U.G.T.A.N, 1957
  • Le Travailleur de Guinée : Organe de l’U.S.T.G., 1958
  • La Voix des Communes : Organe mensuel du Syndicat des Communes de Guinée, 1958
  • La Voix de la Guinée :  Organe de défense des intérêts économiques, sociaux et politiques de la Guinée
  • La Voix du Peuple : Organe de l’Union des Populations Guinéennes (P.R.A.), 1958

24. Informations rassemblées par le Pr. I.B. Kaké.
25. Le Baté est la région de la Haute-Guinée dont Kankan est le chef-lieu.
26. U.G.E.E.G. : Union Générale des Elèves et Etudiants de Guinée.
27. Lacouture, op. cit., page 335.
28. Georges Chaffard in Les carnets secrets de la décolonisation. Grâce au salaire de cette trahison de ses amis syndicalistes, Sékou Touré avait créé l’Union Générale des Travailleurs d’Afrique Noire et renfloué grassement les caisses de son parti pour mieux l’implanter à travers la Guinée.
29. Georges Chaffard, op. cit.
30. Combat, organe de l’O.U.L.G., n° 1, juillet 1977 ; L’Éclair du patriote, n° 7, novembre 1981 (organe du G.A.G.L.)
31. En particulier, Prison d’Afrique, J.-P. Alata, Editions du Seuil.
32. Quelques-uns des qalificatifs pris ou hasard dans l’hebdomadaire unique du Parti Horoya.

A suivre Le “complot” et le crime comme moyens de gouvernement