Sékou Touré : l’assassinat d’Amilcar Cabral

Ceci est le 7ème chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. L’auteur rejoint les rangs de ceux qui affirment que Sékou Toure fut le commanditaire de l’assassinat d’Amilcar Cabral, ingénieur agronome, fondateur et dirigeant charismatique du P.A.I.G.C.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Chapitres précédents :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie
Sékou Touré : pseudo-socialisme, faux anti-impérialisme

Amílcar Lopes da Costa Cabral (1924-1973), fondateur et secrétaire général du Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC.
Amílcar Lopes da Costa Cabral (1924-1973), fondateur et secrétaire général du Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, PAIGC.

Nationalisme et
politique anti-nationale africaine.
L’assassinat d’Amilcar Cabral

Monsieur le Président Mitterand,
Je voudrais en venir au nationaliste que Sékou Touré est prétendu être. Nous savons trop bien, nous autres Guinéens, ce qu’il en est. Dans ce monde où l’espoir et la demande pour un mieux être son des exigences croissantes et impératives, le nationalisme se définit surtout par le nombre et la qualité des opportunités offertes au peuple pour son bien-être. Le développement et l’éducation constituent l’essentiel de ces opportunités. Et l’indépendance n’a jamais été qu’un moyen que notre peuple a acquis pour atteindre ces objectifs fondamentaux. Nous avons vu que pour tout cela Sékou Touré a trompé toutes nos espérances. De plus, malgré toutes les impostures que cache, de nos jours, le mot nationalisme, il ne signifie pas chauvinisme. Il est le contraire d’autarcie. Il aspire au progrès.

La nationalisme est devenu malheureusement pour Sékou Touré l’arbre de ses ambitions cachant mal sa forêt d’incompétence, d’errements et d’obscurantisme, Son nationalisme n’est, à l’intérieur, que le reflet de sa prétention d’en remontrer à tous en Afrique. Hélas ! Le bilan de son action montre bien qu’il lui est plus facile de détruire les citoyens et le pays que de répondre véritablement aux exigences du nationalisme. Le gâchis dont il est responsable prouve qu’il lui est plus facile de vociférer des récriminations insensées contre un ennemi imaginaire que de satisfaire les aspirations élémentaires de notre peuple.

Commandant João Bernardo Vieira et Amilcar Cabral dans les territoires libérés par le PAIGC. Les deux hommes furent assassinés à 36 ans d'intervalle, en 2009 et en 1973 respectivement. (T.S. Bah)
Commandant João Bernardo Vieira et Amilcar Cabral dans les territoires libérés par le PAIGC. Les deux hommes furent assassinés à 36 ans d’intervalle, en 2009 et en 1973 respectivement. (T.S. Bah)

En Guinée, il sévit, il tue. Il a institué un système policier qui demande à la femme de tuer le mari, au fils de cracher à la figure du père, au père de jeter l’anathème sur tous les siens. C’est la délation érigée en institution nationale. Tout cela au nom, dit-on, de son nationalisme. J’ai lu une lettre écrite par un éminent africaniste de l’Université d’Ife à une revue africaine. Cet homme, érudit dans sa matière, s’étonnait tout simplement qu’un journal africain puisse attaquer Sékou Touré ! Voilà l’imposture. Celle de pouvoir continuer à tromper l’intelligentsia africaine sur l’homme qu’il est, sur son action réelle qu’elle n’apprécie qu’à travers ses discours et les mensonges de ses émissaires. Alors que la réalité et les résultats de son action sont tout autres.

Monsieur le Président, notre échec à nous, Guinéens, c’est qu’il existe encore de par l’Afrique, des gens qui pensent que Sékou Touré représente aujourd’hui quoi que ce soit qui vaille. Des hommes qui croient encore qu’il est nationaliste. Je sais bien que nombre de ses amis qui savent pourtant bien le mal qu’il fait, ne voient en la Guinée qu’un champ d’application pour leurs idéologies stériles.

Ceux-là sont des idéalistes qui sont bien contents de trouver ailleurs que chez eux des incultes du genre de Sékou Touré pour torturer leur peuple et le conduire à la ruine et à la misère.

Les prétentions de Sékou Touré ne connaissent pas de bornes. Il croit encore pouvoir dicter sa loi à l’Afrique. Ses porte-paroles exaltés l’appelle le “Soleil de l’Afrique”. Quelle insulte ! Planqué derrière son micro, lui qui osait à peine sortir de Conakry, il s’arroge le droit et s’est fait le devoir de dénoncer la plupart de ses collègues de trahison. Alors que l’Afrique a décidé de le traiter avec le mépris et l’indifférence qu’il mérite.

Son nationalisme retranché dans sa vieille tannière branlante ose parler de paix et d’unité en Afrique. Chacun a compris qu’il s’agit de mettre l’Afrique entière sous sa botte meurtrière. Alors même qu’il distille chaque jour davantage les germes de la diversion et de la division ! Ses rapports en dents de scie avec chacun de ses voisins, ses insultes d’enfant mal élevé, ses cliquetis d’armes de va-t-en guerre croupion pour moraliser l’Afrique. Ses récriminations contre tous ses paires et ses accolades empressées avec chacun, y compris les militaires au pouvoir, qu’il a traité avec désinvolture et arrogance ; tout cela montre bien son ambition viscérale de potentat, son inconscience et sa tension permanente vers le seul pouvoir. Il n’a pas hésité, certainement au nom d’une certaine Unité Africaine, et d’un nationalisme exubérant, d’intervenir militairement chez ses voisins immédiats.

Au Libéria où il a envoyé sa troupe maintenir l’ordre et tenté de sauver le pouvoir de Tolbert.

En Sierre Léone il a remis en selle l’actuel Président Siaka Stevens. Tout commença le 20 mars 1967, lorsque le Gouverneur général de Sierra Léone chargea Siaka Stevens, vainqueur des élections de former un nouveau gouvernement. Sir Albert Margaï contestait les élections. A la suite de troubles, le 21 mars, le Général David Lansana s’empara du pouvoir après avoir arrêté les deux rivaux. Suspecté de complicité avec Albert Margaï, il est à son tour renversé par un officier supérieur. A la suite de deux autres coups d’État et pendant que l’armée détient le pouvoir, Sékou Touré récupère Siaka Stevens et fait venir quatre cent cinquante Sierre-Léonais qu’il paie et qu’il entraine à grands frais pendant six mois à Conakry sous le contrôle de son armée. Ainsi, ce qu’il n’a pu faire pour Kwame N’Krumah, intervenir directement par la force dans les affaires intérieures d’un autre pays africain, il le fait pour Siaka Stevens. Cétait plus facile.

Malheureusement pour lui, au moment où ses mercenaires sont fin prêts pour aller à la guerre civile, installer son protégé à Freetown, deux officiers subalternes rétablissent la vie démocratique et parlementaire chère aux Sierre-Léonais et remettent le pouvoir à Siaka Stevens, sans qu’il lui en ait une reconnaissance éternelle.

Le 11 septembre 1971 , deux des Mig d’occasions offerts par ses amis Russes, et qu’il utilisait pour effrayer notre peuple et espionner à l’occasion les voisins se sont écrasés à Odienné, en Côte-d’Ivoire. Il paraît qu’ils allaient de Conakry à Kankan. Il a gardé le silence trois jours pour négocier dans les couloirs avec Houphouët-Boigny, qu’il insultait la veille. Et l’on a vu cette chose extraordinaire pour ceux qui ne le connaissent pas. Le procès radiophonique de nos compatriotes dans lequel la Côte-d’lvoire était tous les jours impliquée et bassement traitée, a été arrêté au quarante-septième jours pour faire les éloges du peuple frère et remercier chaleureusement le “grand frère” Houphouët, retransmettre longuement son discours fleuve de trois heures aux pauvres militaires ivoiriens venus accompagner les cendres de ses pilotes. Et il n’a même pas compris la leçon et la gifle magistrale de celui qu’il appelait férocement, le “valet des valets de l’impérialisme”. Oh tristesse ! Voilà comment il a entamé une autre réconciliation avec Houphouët sur les cadavres de deux malheureux soldats tombés lors d’un vol d’espionnage. L’occasion précédente, c’était par ballon de football. Des matches amicaux obtenus contre la Côte-d’Ivoire avaient permis à son féal Lansana Diané d’embrasser Houphouët au Congrès de Yamoussokro. Pas pour longtemps. Les embrassades de septembre 1971 avaient pour prix la peau de nos amis Guinéens d’Abidjan. Comme ses insanités contre Senghor, ses théories contre la négritude, ses tentatives de proposer des soulèvements au Sénégal ont pour unique raison le refus de Senghor de lui livrer nos amis Guinéens de Dakar.

A Monrovia, il joue carrément au banditisme et son ambassade n’est qu’une officine de racket. En avril 1979, il envoie à Monrovia même ses soldats pour réprimer les émeutes qui ont ébranlé le régime de Tolbert.

Monsieur le Président, les hauts faits de son “nationalisme” et beaucoup d’autres du même genre cadrent très mal avec l’idée que les Africains se font de l’Afrique et des relations inter-africaines. Sékou Touré n’a-t-il du reste pas annoncé publiquement que “chaque fois qu’il jugera que les intérêts de l’Afrique sont engagés à tort par un Chef de Gouvernement”, il interviendra. Ainsi serait-il seul à détenir la vérité africaine contre tous; contre tous les autres Chefs d’État ?

Cette attitude démontre, s’il en était besoin, les illusions que lui donnent les ovations télécommandées de ses foules fanatisées et surtout la sympathie dont il jouit encore auprès de nombreuses personnalités et pays pour qui importe peu le sort de notre peuple.

Monsieur le Président, vous me permettrez de vous rappeler un souvenir douloureux, mais c’est pour mieux cerner le “nationalisme” de Sékou Touré.

Le 20 janvier 1973, Amilcar Cabral a été assassiné à Conakry même. C’était le Secrétaire Général et fondateur du PAIGC (Parti Africain pour l’Indépendance de la Guinée et du Cap Vert). A la date du 22 janvier 1973, dans La Paille et le Grain vous écriviez :

« Cabral, à son tour. J’apprends sa mort. Sékou Touré accuse le Portugal. Caetano s’en défend. Je n’ai pas d’éléments pour juger. »

Amilcar Cabral était votre ami. Il avait eu l’occasion, en Guinée même, de vous “confier ses luttes, ses espoirs”. Il avait engagé la lutte de libération de son pays et son mouvement ; il contrôlait les deux-tiers du territoire de la Guinée Bissau. Comme vous le dites justement “le mouvement de libération disposait d’écoles de brousse, d’hôpitaux de campagne et de structures administratives”.

Comme vous même, Monsieur le Président, l’Assassinat d’Amilcar Cabral en plein Conakry, dans les conditions troubles que l’on sait, ont laissé plus d’un observateur sceptique.

Je vais vous apporter des éléments, dont certains vous sont connus, pour vous dire que de Caetano et de Sékou Touré, le plus coupable n’est pas celui que l’on a cru. La PIDE a été accusée à tort. Amilcar Cabral, que j’ai eu l’honneur de connaître, était un grand intellectuel. Vous avez écrit que le Portugal a perdu en lui “l’adversaire le plus sensible, le mieux formé à ses valeurs”.

Cétait un nationaliste vrai, un combattant de la liberté, les armes à la main; à qui son courage, son autorité, sa rigueur intellectuelle et sa culture avaient conféré un grand rayonnement et une très grande notoriété en Afrique et une envergure internationale.

Cétait là une première tare aux yeux de Sékou Touré, qui n’a jamais ni tiré un coup de feu ni armé qui que ce soit, pour ce faire, contre quelque colonialisme que ce soit. Vous êtts mieux placé que moi pour savoir qu’il s’accommodait fort bien du colonialisme français.

Amilcar Cabral était ingénieur agronome. Cétait là, je l’ai suffisamment montré, une autre tare aux yeux du dictateur de Conakry.

Amilcar Cabral avait autant de charisme mais beaucoup plus de relations et surtout de crédibilité que Sékou Touré.

Sékou Touré, certes, par la force des événements, a donné asile au PAIGC dès 1958. Quand les autres pays limitrophes sont devenus indépendants, Sékou Touré apparaissait déjà comme le “tuteur” du PAIGC et la Guinée comme la base des combattants de la liberté de la Guinée Bisseau. Personne n’attribuera en cela un mérite particulier à Sékou Touré. D’autres l’ont fait, la Tunisie et le Maroc pour l’Algérie, le Zaïre et le Congo pour l’Angola, le Gabon pour Sao Tomé et Principe, la Zambie pour le Mozambique, le Mozambique pour le Zimbabwe, l’Angola aujourd’hui pour la Namibie ; pour ne citer que quelques exemples en Afrique.

Aussi, Sékou Touré avait-il consenti à Cabral toutes les facilités pour l’aider dans sa lutte : détaxes de toute sorte, fréquence spéciale pour ses émissions à la radio nationale guinéenne, avantages diplomatiques et surtout deux camps militaires à Conakry réservés aux combattants du PAIGC.

Mais tout cela n’allait pas sans conflits. Sékou Touré recevait et gérait pratiquement tous les fonds envoyés de l’extérieur pour le PAIGC. Il contrôlait leurs mouvements et tentait de contrecarrer les relations qui ne lui plaisaient pas.

Ces conflits étaient de notoriété publique en Guinée. Ainsi, nul n’ignorait que Sékou Touré détournait, au bénéfice de ses milices, armes et munitions pour la défense de son pouvoir. Parfois, il s’appuyait directement sur certaines fractions des forces PAIGC stationnées à Conakry pour sa police intérieure et la répression.

Ainsi, tout opposait ces deux hommes sauf la géographie qui allait paradoxalement devenir la plus grande pomme de discorde.

Les deux Guinée Occidentales ont des problèmes de frontière que le PAIGC, alors engagé dans sa lutte de libération n’a pas voulu agiter lorsqu’en 1964 Sékou Touré publia un décret reprenant un accord passé en 1960 entre la France et le Portugal, et fixant unilatéralement les frontières maritimes des deux pays. Ce conflit éclata au grand jour en 1980 lorsque Sékou Touré accorda à la Compagnie pétrolière américaine Union Texas des droits de prospection en mer, précisément dans cette zone frontalière litigieuse. On se souvient de la déclaration sèche du Conseil Supérieur du PAIGC, publiée de Praia le 14 août 1980 et dans laquelle il est dit clairement que “toute initiative unilatérale allant dans le sens de l’exploitation des ressources naturelles des zones en litige est illégale et ne peut qu’envenimer et aggraver les relations entre les deux pays”. C’est dire à quel point ces relations étaient déjà tendues.

En plus des zones maritimes, la région frontalière sud de la Guinée-Bissau a toujours fait l’objet de convoitise de la part de Sékou Touré à cause de la bauxite déjà largement exploitée par les multi-nationales en Guinée.

Tout cela explique les appréhensions d’Amilcar Cabral qui ne manquait pas de s’en ouvrir à ses intimes. Sékou Touré avait ses hommes au sein du PAIGC qui attisaient les moindres contradictions, y compris les oppositions entre Cap-Verdiens et Guinéens, métis et noirs.

Bruno Crimi rapporte, dans le Continent du 26 mai 1981, ses dernières conversations avec Cabral, deux semaines avant son assassinat :

« Amilcar m’avait fait part de ses soucis. Son parti, disait-il, était secoué par de profondes divisions. Le conflit toujours latent entre Cap-Verdiens et Guinéens était devenu très aigu.
Nous aurons un jour l’indépendance. Cest sûr. Mais aujourd’hui, je ne peux pas dire que la Guinée et le Cap Vert resteront unis… Je ne sais pas non plus si je serai encore là pour assister à la proclamation de findépendance de mon pays. »

Quelles prophéties ! Oui Cabral fut tué quinze jours plus tard.

Aujourd’hur, Guinéens et Cap Verdiens sont séparés par quelque chose qu’Amilcar craignait le plus, le coup d’état militaire. L’on sait avec quelle précipitation et quels délices Sékou Touré s’est jeté dans les bras des militaires de Bissau, sacrifiant par là même le frère d’Amilcar, Luis Cabral, qui n’avait jamais pardonné à Sékou Touré le meurtre de son frère. Parce que Luis Cabral savait. Il savait que, depuis 1970, son frère s’était confié à des ministres de Sékou Touré sur la trahison de ce dernier. Cétait avant le débarquement de novembre 1970.

Il savait que, contrairement à ce que les services de propagande de Conakry et les différents bureaux du PAIG affirmaient, Amilcar Cabral avait été tué par des éléments guinéens du PAIGC, appuyés par le stratège de Conakry lui-même.

Il savait que la fameuse police politique portugaise, la PIDE, n’était en rien mêlée à cet assassinat.

Il était au courant du conflit aigu qui avait opposé Amilcar à Sékou Touré avant le fameux débarquement du 22 novembre 1970, qui fut la meilleure aubaine pour ln remise en selle du régime de Conakry.

Les Portugais avaient en effet tenté sans succès de faire un échange de prisonniers avec le PAIGC, qui détenait dix-huit prisonniers, dont le fils du richissime Maire de Lisbonne, pilote d’hélicoptère, tombé entre les mains des forces de libération de Cabral. Ce dernier était prêt à miser au maximum pour récupérer son fils. Après le refus catégorique de Cabral, il mit Sékou Touré dans son jeu en y mettant le prix. Toute la classe politique guinéenne sait que le Ministre de l’Armée, Diané Lansana, a été chargé par Sékou Touré de prendre contact avec Amilcar Cabral pour l’amener à accepter l’échange de ce fils à papa.

Prisonniers de guerre portugais du PAIGC, détenus d'abord à Manou, puis transférés à Conakry par Sékou Touré, contre l'avis d'Amilcar Cabral
Prisonniers de guerre portugais du PAIGC, détenus d’abord à Manou, puis transférés à Conakry par Sékou Touré, contre l’avis d’Amilcar Cabral

Devant l’intransigeance de Cabral, l’opération du 22 novembre vint à point, financée en partie par la PIDE et le Maire de Lisbonne.

On sait aujourd’hui que Sékou Touré était informé de l’opération “Enlèvement des prisonniers”. Il ne savait cependant pas, peut-être, qu’elle serait combinée avec celle de la tentative du renversement de son régime. Des faits précis étayent cette aflirmation.

Au début de l’année 1970, Sékou Touré avait décidé d’éliminer près de six cent cadres nationaux. Le congrès de son Parti, réuni en janvier 1970, avait pour thème l’épuration du Parti et de l’Etat. Pendant six mois, ce thème sera diffusé à travers tout le pays.

En juin 1970, Sékou Touré réquisitionne toute la toile bleue venue de Chine pour en faire des tenues de prisonniers. C’est cette toile qui servira effectivement au Camp Boiro et dans les différentes geôles du pays.

En juillet 1970, il commande mille menottes au directeur d’Unicomer M. Boris, qui sera arrêté par la suite.

Une édition du journal Le Monde de mai 1970 relate que Sékou Touré s’apprêtait à effectuer une épuration d’une ampleur sans précédent dans son pays.

Sékou Touré savait tout le bénéfice qu’il tirerait d’une opération portugaise pour “épurer” son parti, son état et asseoir dans la terreur un régime enfin élagué et “radicalisé”.

Prévenu vaguement de l’opération début novembre, il décide de transférer les prisonniers portugais. Jusque là, ces derniers étaient détenus à Mamou, sous la surveillance de Habas Diallo, à 350 kilomètres de la capitale.
Le PAIGC, contre l’avis de qui le transfert est décidé à Conakry, demande au moins leur garde dans l’un des camps de la capitale. Sékou Touré refuse. Il les met dans une villa privée, celle de M. Fodé Mangaba Camara, à un kilomètre de la plage. Sur l’insistance du PAIGC, il fait la concession de les laisser garder par seize soldats du PAIGC.

Ce transfert a été effectué le mercredi 9 novembre 1970. Les commandos portugais qui en furent informés, n’auront aucune peine à massacrer les seize malheureux gardes et libérer leurs compatriotes dans la nuit du 21 novembre.

Sékou Touré, qui ne s’attendait pas à une opération combinée visant ausi son régime prend peur, et se réfugie hors de son palais, chez une amie. Pour ce déplacement, il est déguisé en femme par celui-là même qui a pris en main la riposte, qui sera arrêté quelques mois après, le ministre Alassane Diop. Il ne sera relâché qu’après huit ans de détention.

Lire la version, plus fiable, par Alpha Abdoulaye Portos Diallo sur l’évacuation secrète de Sékou Touré cette nuit-là.
— T.S. Bah

Le régime est une fois encore sauvé. Dans son cerveau machiavélique, Sékou Touré prépare la riposte … contre le peuple de Guinée.

Il met en oeuvre la résolution qu’il avait fait adopter par le congrès de son parti en janvier 1970, l’épuration du Parti et l’Etat. Il ressort sa liste de six cents cadres à liquider, les mille menottes et déclenche la répression par une machine mise en place depuis plus d’un an. Six mois plus tard ce sont près de 30.000 Guinéens, hommes, femmes et enfants de toutes conditions qui se retrouvent dans les prisons.

Monsieur le Président,
Dans les enquêtes de ce genre, on demande à qui profite le crime. L’amoncellement des faits désigne l’homme à qui l’assassinat de Cabral a profité. D’ailleurs, d’autres faits ne laissent aucun doute sur l’identité du commanditaire de l’odieuse opération.

On sait à Conakry que trente minutes après leur forfait les cinq assassins ont été reçus au palais de Sékou Touré qui les attendait seul dans son bureau.

Les meurtriers auraient donné comme seule raison de leur forfait le fait que le gouvernement, mis en place par Cabral, ne comportait que des Cap-Verdiens, pas de Guinéens.

Aristides Pereira, secrétaire général adjoint du PAIGC
Aristides Pereira, secrétaire général adjoint du PAIGC

L’enlèvement simultané d’Aristides Pereira, le numèro deux du PAIGC, n’aura été qu’une diversion. Après l’assassinat, Sékou Touré a refusé catégoriquement, dans un premier temps, de livrer les coupables au PAIGC, qui se proposait de les juger lui-même. Il ont été mis sous protection dans le fameux Camp Boiro après un semblant de procès radiophonique dont Sékou Touré a le secret.

Au dire de nombreux compagnons de détention, aujourd’hui libérés, les meurtriers d’Amilcar Cabral protestaient quotidiennement de leur détention par Sékou Touré, qui les avait engagés à commettre leur forfait.

Deux officier guinéens, arrêtés en même temps que l’ancien Secrétaire Général de l’OUA, Diallo Telli, ont déclaré avoir participé à cet assassinat, sur les instructions du “Guide Suprême”.

Selon de nombreux anciens détenus, le capitaine Lamine Kouyaté, ancien garde de corps de Sékou Touré, a en effet déclaré, au sixième jour de diète, quelques jours avant sa mort, qu’il a participé à l’assassinat de Cabral à la demande de Sékou Touré. Le commadant Ibrahima Sylla, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air de Sékou Touré a fait le même aveu. C’est ce qui aurait précipité son assassinat par diète noire un mois aprè son arrestation.

Monsieur le Président,
Ce sont là les motifs et les faits que j’apporte au dossier de ce crime contre l’Afrique et l’humanité. L’évolution de la situation dans la sous-région ne fait que corroborer
l’accusation. Après une succession de conflits de tous ordres, Luis Cabral a été écarté le 14 novembre 1980 par le Commandant Nino Vieira, que Sékou Touré a accueilli à bras ouverts.

Conakry vient encore d’envoyer des “coopérants” à Bissao. Nous savons que cette coopération est fortement entachée par l’ambition dominatrice de Sékou Touré, qui s’est toujours posé en champion d’un confédéralisme à sa dévotion.

Les métis et leur Cap-Vert sont écartés. Les conflits sont enterrés. Pourvu que notre renard n’attende pas trop longtemps le fromage du corbeau de Bissau.
Il serait capable d’ingérence surtout que de gros intérêts économiques (bauxite et pétrole) semblent sous-tendre son ambition annexionniste.

Concernant le Sahara Occidental et la RASD 1, Sékou Touré, après avoir longtemps nagé en eau trouble, a été obligé de dévoiler son jeu. Un jeu bien triste et qui ne le flatte guère, lui le prétendu chantre de l’unité et de l’indépendance africaine. Lui le nationaliste, à ce qu’on dit.

Après avoir claqué les portes de l’OUA du fait de l’admission de la RASD à Addis-Abeba fin février 1982, il s’est trouvé une nouvelle lubie en prônant l’intégration avec le Mali, en ameutant la Guinée-Bissau et le Sénégal autour de l’OMVS 2, alors que c’est son sectarisme qui a brisé l’OERS 3, en réchauffant la Mano River Project avec le Libéria et la Sierra Léone après avoir vilipendé ce même projet pendant plus d’une décennie, en fermant les yeux sur la CEAO qui se trouve à sa porte, pour prôner une CEDEAO plus lointaine.

Monsieur le Président,
Pendant ce quart de siècle qui l’a vu faire la pluie et le beau temps en Guinée, Sékou Touré n’a eu que mépris et n’a été qu’insolence pour ses voisins. Il s’est enflammé pour des grandes idées qu’il savait irréalisables. Il a guerroyé, heureusement sans succès, contre tous ses voisins et à travers la plupart d’entre eux, contre votre pays, la France. Il a combattu toutes les idées qu’imposaient l’histoire, la géographie, la culture, l’affectivité, la sensibilité et le destin de nos pays. Il a rompu les liens séculaires de notre pays et a brisé son âme contre le mur épais de ses rêveries y compris avec la France.

Maintenant, c’est net, c’est clair. Nous le voyons fuir le dialogue africain et tenter de tromper ses voisins.

L’unité qu’il recherche actuellement n’est que celle de la division car ses prétentions régionalistes ne sont que le pendant de sa volonté proclamée de détruire l’unité de l’Afrique. Il l’a dit et répété depuis février 1982. Il y aura deux OUA, s’il le faut. Il a dit et répété, à l’occasion de sa récente intronisation hâtive à la tête de l’État-Parti de Guinée, que ceux qui ont brisé l’Unité Africaine, ce sont ceux qui ont admis la RASD. Ce conflit n’est pour lui que l’occasion de sortir d’une OUA, où il ne fait pas la loi, pour créer un clan, un groupe à sa mesure.

Curieuse trajectoire, Monsieur le Président que celle de cet homme qui, au moment où tous ses voisins se battaient pour une véritable coopération régionale, clamait un panafricanisme démagogique et abstrait pour se soustraire à la confrontation, s’isoler et moraliser avec insolence ; et qui, au moment où l’Afrique cherche à se consolider dans l’Unité, la concentration et la négociation, crie au scandale et se rabat sur sa région.
Le masque est tombé. Sékou Touré, remis en selle pour un quatrième septennat, fort de sa nouvelle virginité conférée à la hâte par des élections sans signification, faussement rasséréné par un vote téléguidé, est en première ligne pour combattre le nationalisme africain à travers, entre autres, le Polisario.

Où se cache le nationalisme dont se targue notre dictateur ? Sékou Touré, une fois de plus, est indéfendable. C’est un homme qui foule aux pieds, au gré de intérêts de son pouvoir, le principe et le fondement même du nationalisme, qui arme le bras des Africains. Son nationalisme n’est qu’un tissu d’affirmations verbales gratuites.

Trop de sacrifice nobles ont été consenti pour l’autodétermination de nos peuples, pour leur liberté et leur indépendance. Il ne doivent pas être salis par l’assimilation d’un homme sans principes, qui renie aujourd’hui ce qu’il adulait hier, d’un opportuniste rivé à la survie de son pouvoir.

Non ! Monsieur le Président, le nationalisme africain ne s’accommode pas des revirements, des sarcasmes et des récriminations de cet homme inconséquent qui n’a jamais pris un fusil.

Notes
1. RASD : République Arabe Saharaoui Démocratique.
2. OMVS : Organisation pour la Mise en Valeur du Sénégal.
3. OERS : Organisation des Etats Riverains du Sénégal.

Sékou Touré : pseudo-socialisme, faux anti-impérialisme

Président Sékou Touré et le Gouverneur de l'Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)
Président Sékou Touré et le Gouverneur de l’Etat de New York, Nelson Rockefeller, admirent le masque Nimba des Baga de la Basse-Guinée au Musée des Arts primitifs, New York City, octobre 1959 (Source : John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

Sections précédentes dans cette série :
Sékou Touré et son régime
Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime
Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

Ceci est le 7ème chapitre de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Docteur-Professeur Charles Diané. L’auteur y exprime  l’opinion de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, opposées au rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Pseudo-socialisme et anti-impérialisme de façade à l’ombre des Trusts dans un pays à la dérive

« Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.
Sékou Touré, New York, 29 juin 1982

 Est-il besoin, Monsieur le Président, de démasquer une fois encore l’imposture de Sékou Touré, quand il parle de Socialisme ?

Pour beaucoup de dirigeants en Afrique, le socialisme est présenté au moins comme un programme de développement, que ce Socialisme soit doctrinaire, éclectique et basé sur la paysannerie communautaire, réformiste ou militaire. Qu’il exprime le refus du colonialisme, la politisation des masses ou l’intégration nationale.
Tous ces socialismes (il y en a d’autres) s’accommodent mal de la médiocrité et ne fleurissent pas sur la paupérisation qui caractérise le régime guinéen. Ils expriment des exigences morales dont il n’a jamais fait preuve. Le socialisme de Sékou Touré postule la régression générale par la liquidation des cadres ; la promotion de ses nervis ignares dans les différents rouages de l’Etat pour mettre et maintenir le pays à sa botte.

Nous en voyons bien le résultat. Lorsque Sékou Touré exprime ses espérances, ce ne sont que celles des trusts capitalistes qui constituent des Etats dans l’Etat. Car dans sa folie anti-impérialiste, il ne lui est jamais arrivé de toucher le moindre cheveu de ces gens-là.

Nous avons déjà dit et vu qu’il ne découvre à travers la Guinée que des agents des impérialistes français, américains, allemands et même africains ; qu’il a déterré panout des mercenaires, des S.S. Nazis, des individus qui s’accusent tous d’avoir fauté et d’avoir servi “l’impérialisme”. Nous attendons encore qu’il traduise devant le Peuple les agents des grandes compagnies exploitatrices de nos richesses. Nous saurions au moins à quelles conditions et quelles ristournes Sékou Touré empoche.

Car nous n’avons entendu jusqu’à présent que ses agents à lui, ses ministres, ses gouverneurs, ses hauts fonctionnaires, ses chefs militaires, etc. Tous, des hommes qu’il a hissé à la tête de son Parti et de son État. Si donc ils furent agents d’un impérialisme, cet impérialisme ne peut être que le sien. L’autre impérialisme, celui qu’il prétend clouer au piloris avant de l’enterrer, est aujourd’hui son seul recours car ses “complots”, ses procès et ses récriminations n’ont pas empêché un seul minéralier d’emporter son chargement de bauxite de la Guinée vers l’Amérique ou l’Europe.

Les accents guerriers de Sékou Touré constituent paradoxalement la meilleure garantie et la meileure sécurité pour ces capitalistes. Son souci majeur est leur protection car ils sont aujourd’hui, avec l’arbitraire et la terreur, les seuls supports de son régime.

Monsieur le Président,
Vous savez qu’après avoir reçu David Rockfeller à Conakry comme un chef d’État en février 1982, Sékou Touré s’est rendu en personne à un séminaire organisé par ce dernier en juin à New York, à l’intention des investisseurs éventuels en Guinée.

David Rockefeller
David Rockefeller

Après avoir exprimé sa ”profonde gratitude aux honorables représentants des Centres économiques et financiers des Etats-Unis, d’Europe, du Japon et du Canada”, il a défini sa contribution dans la “coopération avantageuse” qu’il a proposée à ses partenaires : “Nos ressources minmales, agricoles et énergétiques, la pleine garantie donnée aux investissements étrangers, la stabilité politique nécessaire au plein succès de tels investissements et les disposittons souples offertes par nos autorités et enftn les grands bénéfices qui peuvent être réalisés dans notre pays.” Il a ensuite affirmé que la “Guinée a, actuellement, la plus grande part des investissements américains par habitant en Afrique à l’exception des pays exportateurs de pétrole” et a conclu par ce cri du coeur :

“Nous avons besoin des investissements occidentaux en général et des Etats-Unis en particulier.”

Peut-on être plus clair ? Est-il besoin d’ajouter quelque chose à cette confession et à cette porte ouverte à l’impérialisme ?

On pourrait croire qu’il ne s’agit là que de l’évolution récente d’un régime contraint au “changement”, d’un régime acculé et qui n’a pas d’autre choix.

Il n’en est rien, Monsieur le Président. Aussi loin que l’on remonte dans le pouvoir de Sékou Touré, on retrouve cette constante : il prêche pour la solution (socialiste) la plus dure tout en se gavant du capitalisme le plus sectaire, le plus pilleur et le moins social.

Ainsi, le 17 juin 1971, pendant que les agents de son impérialisme faisaient la chasse à ceux qu’il voulait éliminer sous le prétexte de servir l’autre impérialisme, voici ce que déclarait son godillot Keita NFamara, ministre et membre de son Bureau Politique National depuis un quart de siècle, à l’ambassadeur “d’un pays ami” :

« Le peuple de Guinie apprécie hautement la compréhension qu’il a toujours trouvée auprès de votre pays et se félicite du concours qu’il lui prête corutammmt. »

L’unique journal du pays, Horoya, qui rapporte la cérémonie, précise que Keita N’Famara a chargé le diplomate d’être “l’interprète des sentiments de reconnaissance de notre part à son peuple et de la volonté du peuple guinénn et de son Gouvernement de préserver et d’accroître les bons rapports entre eux et nous”.

De qui et de quel pays s’agissait-il ? Chacun l’a deviné. Il s’agissait de S.E. Albert W. Sherer Jr., ambassadeur des U.S.A. en Guinée qui venait de signer un accord d’assistance des U.S.A. à la Guinée comprenant :

« L’importation dans notre pays de la farine de blé, du riz, du coton, de l’huile de soja et de l’huile de coton pour une valeur de un milliard cent soixante-six millions de francs guinéens pour l’année 1971. »

Depuis 1971 et bien avant, les rapports du socialisme de Sékou Touré et de l’impérialisme américain ont toujours été de ce genre ; très bons.

Voilà le vrai sens de sa révolution socialiste, quel que soit par ailleurs l’habit que lui fait son verbe acerbe.
Aujourd’hui encore, il vit des cadeaux et des livraisons de produits alimentaires par l’agence américaine “Food for Peace”. Je ne vous imposerai pas de chiffres. Vous les connaissez.
Quelques semaines après cette cérémonie que nous avons rappelée, il arrêtait l’ambassadeur Bangoura Karim, qui avait négocié ce cadeau auprès de “ses amis” américains, sous prétexte qu’il était leur agent et qu’ils lui avaient donné, à lui et à ses acolytes, plus de six millions de dollars pour renverser le régime guinéen. Nous avons déjà dit ce qu’il en était.

Les Etats-Unis et leurs alliés connaissent bien les cris et les récriminations anti-impérialistes de Sékou Touré. Us savent que tout cela ne les concerne pas car ils sont de ceux qui continuent à financer, mieux à alimenter son régime. Ils savent qu’avec lui, leurs intérêts, les intérêts de l’impérialisme, sont en d’excellentes mains, celles de “son socialisme”. Tout au moins jusqu’au moment où ses sévices et ses crimes n’avaient pas encore crevé le mur de silence et d’indifférence des Nations car, pour eux comme pour tous, le vase est plein. S’il se voilent les yeux, c’est pour continuer à exploiter en silence notre minerai et maintenir une présence dont Sékou Touré est le meilleur garant.

Celui-ci l’a montré en novembre 1977 lors du voyage de Robert MacNamara en Guinée. Pendant deux heures trente, il a crié son allégeance au capitalisme international tout en inondant son auditoire de formules confuses sur la dignité. Et en tendant ses deux mains pour recueillir le fruit de sa soumission.

Le socialisme de Sékou Touré n’est qu’un néo-stalinisme qui sert d’écran à la plus grande concentration capitaliste que notre pays ait connue 1. Ce socialisme là ne se préoccupe ni de développer le pays, ni de résoudre aucun des problèmes des populations guinéennnes.

Bien au contraire ; à la dérive depuis un quart de siècle, jamais notre pays n’a été aussi près de la catastrophe. Sékou Touré n’a rien réalisé en vingt-cinq ans de pouvoir qui soit digne des potentialités de notre pays et du dynamisme de notre peuple.

La capitale Conakry est, à l’image du pays, en ruines, sans eau, sans électricité, noyée d’immondices; un tas de vieilles batisses pré-coloniales le long de rues défoncées. Depuis 1958, Sékou Touré n’a construit aucun hôpital, aucun centre administratif, aucune école, aucun établissement, aucun ensemble urbain qui soit digne de nos sacrifices à son pouvoir.

Pire, le legs de la colonialisation est totalement tombé en ruines. Tous les observateurs sont d’accord pour attribuer la responsabilité de l’échec guinéen au seul régime qui a toujours donné la priorité au politique sur l’économique, aux fausses promesses sur les possibilités réelles, au verbiage et aux discours interminables, aux rassemblements exaspérants sur l’effort réel de renouveau, sur le travail productif.

La solution des problèmes les plus élémentaires de la vie quotidienne tourne au cauchemar pour tous les Guinéens. Tous les ans, Sékou Touré prêche l’autosuffisance. Tous les ans, la Guinée importe plus de produits alimentaires que l’année précédente. Chacun sait que les possibilités du sol guinéen sont considérables et à même de combler tout déficit en céréales.
Chacun sait aussi que la Guinée est l’un des rares pays africains dont le réseau hydrogaphique offre de réelles possibilités d’affranchissement de toute dépendance énergétique.

J.-C. Pomonti 2, dans une série récente de deux articles cite une “grande banque étrangère” qui résume ainsi la situation de la Guinée :

« La Guinée reste l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. Les productions agricoles n’ont pas toujours retrouvé le niveau de 1958. La collectivisation et le maintien des prix aux producteurs à un faible niveau favorisent la contre-bande. »

De retour de Conakry, un autre journaliste français 3 a écrit à la même époque :

« Le Système d’encadrement et d’organisation de la production, qu’il est convenu d’appeler socialiste, n’a réussi nulle part en Guinée. Dans la brousse, les paysans pratiquent une économie de subsistance et les fermes agropastorales où vont travailler 10.000 étudiants sont un fiasco.
Faute de devises et d’entretien, les usines, rares, manquent de pièces détachées. Quant aux fonctionnaires mal payés qui affichent un zèle de façade en se proclamant “prêts pour la révolution”, la plupart d’entre eux ont perdu l’habitude du travail. »

Monsieur le Président, ce que voient et disent les observateurs est en-dessous de la vérité et de la réalité vécue par les Guinéens. Depuis 1960, l’agriculture, pour ne prendre qu’un exemple, est à l’origine de toutes les réunions et de tous les congrès du Parti-Etat de Guinée. Elle occupe la plus grande place dans tous les plans de développement lancés à la face de notre peuple par le régime de Sékou Touré. Ainsi, le dernier plan en date, le plan quinquénal 1981-1985 adopté en décembre 1980,mprétend consacrer le tiers de son budget au secteur agropastoral, soit 2,120 milliards de francs français sur un total de 6.400 milliards.
Ces chiffres laissent évidemment rêveur.

Mais à Conakry, on sait qu’il ne s’agit que de chiffres et on ne se fait aucune illusion sur les résultats qui ne différeront en rien de ceux des autres plans dans lesquels l’agriculture représentait “la priorité des priorités”.

Concernant l’industrie, en dehors des trusts de la bauxite dont nous avons parlés, il n’existe pratiquement plus rien dans un secteur pour lequel les lignes directrices de la politique de Sékou Touré ont été les suivantes avec une constance désarmante, malgré les échecs répétées des innombrables replâtrages :

  • des promesses et des intentions érigées en programme national
  • la mystique du verbe et du faste aux dépens du travail
  • l’irrationalité dans la conception des unités de production et la précipitation dans leur réalisation
  • la dimension extravagante et publicitaire de nombreuses entreprises
  • l’incapacité d’élaboration de solutions fiables
  • l’évolution dans un ghetto économique et l’inexistence de toute perspective d’exportation.

Monsieur le Président,
Comme le montre bien la citation que nous faisons en tête de ce chapitre, Sékou Touré est parfois le meilleur censeur de ses propres errements et de la société désarticulée qu’il tente d’ériger depuis un quart de siècle dans un siècle dans notre pays.
Cest cela aussi, le facisme. Tout en monopolisant le pouvoir aux mains d’un individu, il s’arroge le droit, sans vergogne et sans honte aucune, de trouver un bouc émissaire aux malheurs du peuple qu’il écrase de son carcan et de son incapacité.

L’histoire récente de notre pays est remplie d’exemples de ministres, de hauts fonctionnaires, de grands cadres techniques et d’officiers supérieurs, adulés la veille et donnés en holocauste à des foules abusées et chauffées à blanc pour cacher la responsabilité du “guide”, sauvegarder son “infaillibilité” et maintenir son charisme ; déshonorés puis immolés à la vindicte, à l’indignation et à la révolte des populations que le dictateur mystifie par des discours haineux et moralisateurs répétés jusqu’à l’extase.

Je ne vous prendrai qu’un exemple parmi beaucoup d’autres mais qui montre comment Sékou Touré, responsable unique de la gestion du pays depuis un quart de siècle trouve périodiquement d’autres coupables à la faillite de cette gestion.

Au terme du plan triennal en 1964, la misère était totale en Guinée, la nourriture introuvable. Le peuple, mobilisé, inventorié, sectorialisé et quadrillé depuis six ans se retrouvait face à une administration déjà déliquescente sinon totalement inexistante, des agents omnipotents du Parti et de l’Etat, qui avaient institutionnalisé le trafic et le népotisme.
Devant la grogne populaire, Sékou Touré désigna d’autres responsables, renforça le secteur étatique au détriment de toute initiative privée et édicta sa fameuse loi-cadre du 8 novembre 1964 qui marque l’une des étapes les plus noires de la descente aux enfers de notre pays. Une loi dont les douze points devaient être “le bréviaire du parfait militant” et avaient pour but de mettre définitivement en selle un régime en péril. Sékou Touré profita du désarroi des populations pour démasquer un ennemi imaginaire : “L’opportunisme, le racisme, l’exploitation et l’oppression deviennent les caractéristiques des rapports entre certains dirigeants indignes et nos masses laborieuses.”
Pour lui, les responsables de la catastrophe nationale étaient “certains éléments féodaux, les réactionnaires non reconvertis à la morale révolutionnaire qui se recrutent parmi les commerçants et les responsables politiques et administratifs… hauts fonctionnaires, directeurs et employés des sociétés et des entreprises d’état, les membres dirigeants des Comités, des sections, des fédérations qui se livraient au trafic”.

L’occasion lui était ainsi donnée de dénoncer un autre complot fabriqué de toutes pièces, d’immoler à ses foules quelques hauts cadres du Parti et de l’Etat et d’arrêter une masse innombrable de pauvres citoyens.

« En se rénovant, dira-t-il, notre Parti entend redevenir le Parti des incorruptibles. »

Dix-sept ans après, en novembre 1981, Sékou Touré est au pouvoir depuis près d’un quart de siècle. Le “Parti des incorruptibles” est devenu Parti-Etat. Sékou Touré est devenu “le stratège suprême”, le “guide”, “l’infaillible soleil de nos destinées”. Il garde une main de fer souillée de sang sur le pays. Il a informé, formé et réformé à loisir. Il a arrêté, torturé et assassiné à souhait. Il emprisonne à volonté, légifère sans partage ; fait et défait les fortunes de chacun et de tous à travers un parti et un Etat tout à sa dévotion.

Il a liquidé, dans le sang et dans les larmes “l’ennemi intérieur”, des hommes fidèles parmi les fidèles. Il contrôle le pays, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest. L’ennemi extérieur, “l’impérialisme et ses agents”, les “apatrides guinéens et leurs maîtres”, sont cloués au pilori par une propagande haineuse et une diplomatie aussi mesquine qu’incapable.

Pendant quinze ans le responsable suprême a analysé, restructuré, supprimé ou radicalisé comme il le voulait. En un mot, dix-sept ans après l’échec, puis les décisions de 1964, le pays, plus que jamais à la botte du tyran, est encore au bord de l’abîme.
Que dit-il pour expliquer une fois de plus nos malheurs ?  Quelle catégorie désigne-t-il à la vindicte des populations ?
“Des anti-guinéens agissant tant à partir d’un certain pays européen (sous-entendez la France) que certains pays l africains (la Côte-d’Ivoire et le Sénégal).” Il en appelle une fois encore à la lutte pour “la vraie indépendance du peuple guinéen contre le colonialisme et le néocolonialisme” et à “la liquidation systématique des fléaux sociaux que constituent l’alcoolisme, la drogue, la dépravation, la corruption”.

Après un quart de siècle de pouvoir, si Sékou Touré n’a réussi à régler aucun des problèmes guinéens, il a fini, de son propre aveu, par plonger notre pays dans la drogue, la corruption et à faire des Guinéens un peuple de dépravés.

Aux mêmes causes, les mêmes effets. La Guinée, en 1981, dérivait toujours. Après la débacle de notre agriculture, littéralement laissée en jachère, la main-mise sans partage des trusts et des multinationales sur nos ressources minières, la dixième Conférence Economique Nationale venait de décider la mise à mort de l’O.C.O.F.I. (Office de Coordination Financière de l’Industrie), monstre créé tambour battant sur les cendres d’autres monstres bureaucratiques, et qui avait été présenté comme la suprême trouvaille pour sortir le pays du marasme.

L’économie guinéenne a été cotée à 262 dollars par habitant avec un taux d’accroissement négatif à la conférence des Pays les Moins Avancés (PMA) à Paris.

Ramenés au nombre d’habitants et au potentiel de notre pays, ces chiffres plaçaient la Guinée parmi les sept pays les moins développés du monde.

Devant ce gâchis général dans lequel se débattait notre pays, l’indifférence et le discrédit qu’il suscitait partout, son absence de toutes les concertations africaines et internationales, Sékou Touré n’a pas trouvé mieux que de dénoncer “les cadres véreux du Parti-Etat”, sa société de délinquants et la crise de moralité qui sont le fruit exclusif de son régime et de déclencher une nouvelle chasse à l’homme pour mieux se faire plébisciter pour un quatrième septennat, après avoir rempli une fois de plus ses geôles de citoyens innocents.

Monsieur le Président,
Il apparaît tous les jours, depuis toujours que l’anti-impérialisme de Sékou Touré n’est qu’un bluff. Il ne continue à l’évoquer que comme un évangile destiné à maintenir son charisme et une image fanée d’homme de gauche, qu’un fascisme camoufflé sous un pseudo-socialisme, a depuis longtemps estompée puis effacée.

Il est grand temps que l’on se rende compte de ce que Sékou Touré représente.
Il est temps que l’empire de désolation et de misère qu’il couve depuis un quart de siècle soit exorcisé. Il est temps que son pseudo-socialisme fait de haine, de démagogie et d’insolence soit dénoncé comme le cancer qu’il représente désormais au coeur de cette Afrique de l’Ouest qui n’aspire qu’à vivre en paix.

Nous craignons aussi que les générations qui ont grandi entre ses griffes n’aient été définitivement étouffées par sa politique obscurantiste. Nous craignons qu’elles ne sachent plus ce que sont la démocratie, la dignité et la liberté.
Nous craignons que cette jeunesse ne grandisse comme le sous-produit de son régime autarcique, sectaire et totalitaire et n’ignore à jamais les notions élémentaires d’humanisme et d’universalisme, qui caractérisent le vrai socialisme.
Nous craignons que la haine et les oeillères mises à leur éducation ne leur permettent plus l’ouverture aux valeurs réelles de la science et de la technologie.

Nous craignons enfin que Sékou Touré n’atteigne son objectif inavoué de perpétuer la balkanisation linguistique et la perversion des moeurs dans notre pays, et fasse des Guinéens des débiles intellectuels et des irresponsables à la remorque du reste de l’Afrique.

Nous craignons que tout cela n’arrive derrière la fumée d’un socialisme et d’un anti-impérialisme qui ne sont que les masques d’un régime de dictature caractérisée dans un pays ruiné.

Notes
1. Il s’agit en particulier des complexes miniers de la bauxite, dont :

  • la bauxite de Fria, depuis 1957, usine d’Alumine de Kimbo, Compagnie internationale pour la production d’Alumine. Association de f Élat guinéen (49 %)avec un consortium de
    sociétés occidentales Frialco (51%), dont les membres sont ; Noranda Aluminium (Canada), Aluminium Pechiney (France), British Aluminium, Alusuisseet V. Aluminium Werke (R.F.A.)
  • une voie ferrée de 145 km sur Conakry
  • La Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG), depuis 1973 associant l’OFAB (Etat guinéen avec 49 %) et le Consortium des sociétés occidentales Halco (51 %) comprenant Alcam (Canada), Alcoa, Martin Marietta (Etats-Unis), PUK (France), V. Aluminium Werke (R.F.A.) et Alumetal (Italie)
  • 138 km de voie ferrée jusqu’à Kamsar
  • 8.000.000 de tonnes de bauxite par an
  • L’Office de Bauxites de Kindia (Débélé) Société de  droit guinéen. En fait financé par l’U.R.S.S. 98 km de voie ferrée jusqu’à Conakry. Commencée en 1974, production de 250.000 tonnes par an de bauxite. 90% de cette production va en U.R.S.S. pour amortir la dette guinéenne envers ce pays.
    2. Jean-Claude Pomonti, “La Guinée assagie” et “Dictateur au nom du peuple”. Le Monde,  7 et 8 juillet 1982.
    3. Yves Béheret, envoyé spécial à Conakry. Le Figaro, 25 juin 1982.

Chapitre précédent :  Constitution de façade, violation des Droits de l’Homme et perversion de la démocratie

A suivre