A. Doré. La politique économique du P.D.G.

Ce document fait suite à l’Avertissement et à l’Introduction  de l’ouvrage intitulé Economie et société en République de Guinée, 1958-1984, et perspectives, par feu Professeur Ansoumane Doré. Je présente ici le chapitre VII “Quelques aspects et cadre de la politique économique du P.D.G.”, 49 pages. Tout en reproduisant fidèlement le contenu, j’en améliore la présentation et l’enrichis d’hyperliens (internes et externes) et d’images. Comme précédemment annoncé, le reste de cet important livre paraîtra sur webGuinée.
Tierno S. Bah

Billet de Cinquante sylis avec l'image d'Alfa Yaya Diallo, prisonnier de la France au bagne sec de Port-Etienne (Nouadhibou. Mauritanie) en 1911. Quelques sources sur Alfa Yaya : (a) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/demougeot/tdm.html">Notes sur l'Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l'Occupation Française</a></strong>, (b) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/thierno_diallo/alfaYaya/tdm.html">Alfa Yaya, roi du Labé (Fouta-Djallon)</a></strong>, (c) <strong><a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/archives/rechAfric/1963/2-3/AYHymneNational.html">De la mélodie populaire « Alpha Yaya » à l'Hymne national « Liberté »</a></strong>, (d) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/monenembo/roi-de-kahel/index.html">Le Roi de Kahel, roman</a></strong>. Pour les autres coupures de la monnaie syli lire <strong><a href="#n42">note 42</a></strong>. — T.S. Bah
Billet de Cinquante sylis avec l’image d’Alfa Yaya Diallo, prisonnier de la France au bagne sec de Port-Etienne (Nouadhibou. Mauritanie) en 1911. Quelques sources sur Alfa Yaya : (a) Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, (b) Alfa Yaya, roi du Labé (Fouta-Djallon), (c) De la mélodie populaire « Alpha Yaya » à l’Hymne national « Liberté », (d) Le Roi de Kahel, roman. Pour les autres coupures de la monnaie syli lire note 42. — T.S. Bah
Chapitre VII. — Quelques aspects et cadres
de la politique économique du P.D.G.
  1. Les étapes de la planification économique et sociale
    1. Le 1er plan : Plan triennal 1960-1963
      1. Contenu et financement
      2. L’exécution du plan
    2. Le 2e plan : Plan Septennal 1964-1971
      1. Objectifs et financement
      2. Résultats du Plan Septennal
    3. Le 3e Plan : Plan Quinquennal 1973-1978
      1. Le développement rural
      2. Secteur industrie et énergie
    4. Le 4e plan : Plan Quinquennal de développement économique et social 1981-1985
      1. L’agriculture
      2. Mines et énergie
  2. L’expérience monétaire
    1. Observations préliminaires
    2. Du franc guinéen au syli ou le voyage au bout de la nuit d’une monnaie
      1. Contexte de la mise en circulation du franc guinéen
      2. Les réformes monétaires
        1. La réforme du 1er Mars 1963 : la deuxième vie du franc guinéen
        2. La réforme du 2 octobre 1972 : la mort du franc guinéen et la naissance du syli
        3. La deuxième vie du syli : la réforme monétaire du 17 avril 1981
  3. Conclusion sur les aspects et cadres de la politique économique du P.D.G.
    1. Les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale
    2. La pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation
    3. La régression de l’agriculture

Dans les pages précédentes, bien des aspects de la politique économique du P.D.G. ont été entrevus à travers les méandres de leur incohérence. Nous allons tenter ici de schématiser quelques uns des aspects et cadres les plus caracteristiques. Mais en raison de la confusion systématique faite par le P.D.G. entre politique globale et politique économique, il convient tout d’abord d’expliquer celle-ci dans son contenu le plus couramment admis. C’est après seulement que nous examinerons le cadre et quelques aspects de la politique économique du P.D.G.

Ansoumane Doré (1936-2016)
Ansoumane Doré (1936-2016)

Les buts de la politique d’un gouvernement sont assez souvent résumés en un raccourci tel que « le bien général du pays » ou la « recherche du bien-être de la population ». Ce but global se subdivise en une multitude de buts localisés plus précis, par exemple, le maintien de l’ordre public, la préservation des libertés publiques et individuelles, la réduction des tensions sociales, la défense du pays contre les agressions extérieures, l’élévation du niveau de vie de la population et l’amélioration du niveau de santé et d’éducation.
Tous ces buts présentent un aspect économique plus ou moins marqué. Le niveau de vie est évidemment de nature économique ; mais les autres buts aussi requièrent d’habitude des interventions dans le domaine économique.
Des préparatifs de défense ou des dépenses de santé publique, par exemple, exigent que des ressources soient détournées d’usage de production ou de consommation. La politique économique est donc l’aspect économique de la politique gouvernementale au sens large. C’est l’intervention délibérée que le gouvernement opère dans les affaires économiques afin d’atteindre ses buts.
Une politique économique étant un aspect particulier d’une politique globale, elle comporte :

  1. La fixation d’objectifs
    de court terme : plein emploi, prévention et limitation de l’inflation des prix, soutien de la balance des paiements
    de long terme : promotion de la croissance
    économique à long terme, amélioration de la répartition des facteurs de production, satisfaction des besoins collectifs, amélioration de la répartition des revenus et des richesses, politique sectorielle ou régionale de développement, sécurité des approvisionnements, amélioration de la structure de la population (migrations, natalité) etc.
  2. L’établissement d’une hiérarchie entre les objectifs. Ceux-ci ne sont évidemment pas indépendants les uns des autres ; certains sont complémentaires, d’autres sont en conflit, d’où la nécessité d’établir une hiérarchie entre eux.
  3. L’analyse des interdépendances entre les objectifs. En hiérarchisant les objectifs, il faut mettre en oeuvre un modèle économique qui explicite les liaisons.
  4. Le choix des moyens à mettre en oeuvre pour atteindre la meilleure situation en fonction de ses finalités concrétisées par les objectifs hiérarchisés. Ces moyens dépendent évidemment des buts recherchés : politiques monétaire, sociale, fiscale, budgétaire, des revenus etc. 1.

Ces observations faites, nous allons tenter d’exposer la politique économique du P.D.G. à travers le cadre concepturel mis en place de 1960 à 1984 : la planification guinéenne, puis nous analyserons un secteur précis de politique économique : la politique monétaire.

I. — Les étapes de la planification économique et sociale

Le plan, faut-il le rappeler est, au sens général, une représentation schématique d’une chose à faire ou l’ensemble des dispositions arrêtées pour l’exécution d’un projet. En économie, le mot a d’abord désigné un ensemble cohérent d’objectifs particuliers et de moyens pour les réaliser, le plan ayant pour but d’organiser, en fonction des objectifs, le plus rationnellement et le plus économiquement possible, les moyens.
De 1960 à 1984 la Guinée a lancé quatre plans couvrant des périodes dissemblables. Ce sont :

  • Le plan triennal 1960-1963
  • Le plan septennal 1964-1971
  • Le plan quinquennal 1973-1978
  • Le plan quinquennal 1981-1985

Bien que la planification soit devenue une pratique courante à travers le monde, les cas de réussite totale d’un plan sont rares, mais on constate ici ou là que les choses avancent quand même. Dans l’expérience guinéenne de planification, l’observateur impartial à qui aurait été remis tous les documents des plans guinéens successifs et qui, après en avoir pris connaissance, aurait été en outre autorisé à visiter librement toutes les régions guinéennes, aurait conclu à coup sûr à un recul foudroyant des structures socio-économiques du pays d’un plan à l’autre.
Il fallait appartenir au cénacle du Bureau politique national du P.D.G. ou au contingent des sbires stipendiés du système pour applaudir à tout rompre à la présentation des résultats « satisfaisants » du plan triennal, du plan septennal et du plan quinquennal. En d’autres termes, le plan dont la préparation donnait lieu à des mobilisations soutenues est toujours demeuré un exercice théorique. De fait, le temps consacré aux sessions du Conseil National de la Révolution, aux symposiums et réunions de « travail » sur l’examen de la « mise au point sur l’exécution du Plan » accaparait l’essentiel des heures de travail des cadres 2. Pour le Responsable Suprême de la Révolution, la part du discours théorique avait toujours semblé l’emporter sur toutes autres considérations dans les plans guinéens. Il n’est donc pas étonnant que non seulement les trois premiers plans (1960- 1978) n’avaient atteint aucun objectif, mais que les acquis d’avant ces plans n’avaient pas pu être maintenus. Cette observation est si vraie que le doute avait gagné les dirigeants guinéens quant à l’efficacité de leur technique de planification. Et c’est ce qui explique qu’ils avaient mis deux ans (1979 -1980) hors plan pour savoir s’il fallait poursuivre ou non l’expérience de planification. En définitive, il était apparu que même si le plan n’atteignait pas ses objectifs, il constituait un instrument fondamental de contrôle politique donc de main-mise sur le pays (qui fait quoi?). Aussi, après deux années d’incertitude, était-on revenu à la planification avec le 4e plan : Plan quinquennal 1981-1985. Celui-ci a été abrogé avec toutes les autres institutions du P.D.G. en avril 1984.

Mais voyons de près chacun des plans, tout au moins dans leurs structures théoriques, car autant le planificateur était prolixe sur l’exposé des motifs des Plans, autant les justifications des « insuffisances » en étaient vagues.

Ceci étant, une planification économique et sociale s’imposait-elle à la Guinée dès l’acquisition de  l’indépendance ? La réponse à cette question ne peut être qu’affirmative dans la mesure où la planification devait permettre un meilleur équilibre des secteurs économiques orientés vers la satisfaction des besoins nationaux. Le plan devait également permettre la maîtrise des instruments de gestion économique nouvellement mis en place : monnaie nationale organisation du commerce, etc.
Comment cette planification a-t-elle été réalisée ?

A. Le 1er Plan : Plan triennal 1960-1963

1. Contenu et financement

Tel qu’il avait été élaboré, ce premier plan de trois ans avait été ambitieux dans ses objectifs :

  • Développer les infrastructures du pays
  • Etablir les bases d’une industrie nationale par création d’entreprises d’Etat
  • Améliorer les infrastructures médicales et scolaires
  • Accroître et diversifier la production agricole.

Bref il s’agissait de créer les bases économiques de l’indépendance. Le volume de l’investissement prévu pour atteindre les objectifs du plan s’élevait à 38 910 millions de francs guinéens 3, répartis en dépenses d’investissements de la façon suivante :

Secteur Pourcentage
Infrastructures administratives et transports 36,4 %
Agriculture et élevage 26,0 %
Industrie, énergie, mines 21 %
Services sociaux (habitat, éducation, santé) 16,0%
Divers 0,4%

Pour financer les 38 912 millions de FG d’investissements totaux du plan, trois sources étaient prévues :

Source Montant milliards F.G.
Crédits extérieurs (notamment des pays de l’Est) 23
Bénéfices du Comptoir guinéen du Commerce extérieur 6
Recettes d’exportations agricoles (mais avances en crédits par la Banque Centrale_ 10

Certaines de ces sources de financement notamment internes, se révèlèrent tout de suite inefficaces. On se souvient que les Comptoirs de commerce furent supprimés en août 1961 ; les exportations agricoles amorcèrent, on l’a vu, une baisse qui ne pouvait plus permettre de réunir 10 milliards de FG en trois ans. Malgré cette évolution le recours à la planche à billet de la Banque Centrale devait se poursuivre.
Au lieu de crédits de 10 milliards de FG prévus, Banque avança 30 milliards en trois ans aux entreprises d’Etat. Mais quel équipement a-t-on pu acquérir avec ces 30 milliards d’unités de monnaie inconvertible ?

2. L’exécution du plan

Jean Suret-Canale présente l’exécution du plan en ces termes :

« Avec un peu de retard (mai 1964 au lieu de décembre 1963) les investissements prévus par le plan furent réalisés à 83 %. Mais les proportions prévues ne furent pas respectées. La part consacrée au secteur productif, qui devait être de 47,6 %, ne fut en définitive que de 29,1 %. La réalisation fut notablement inférieure dans le domaine de l’industrie, et très inférieure aux prévisions dans le domaine de l’agriculture.
Les prévisions furent à peu près respectées dans le domaine des services sociaux : 13 % au lieu de 15,96 %.
En revanche, le dépassement fut considérable dans le domaine de l’infrastructure (transports, administration) : 57,4 % au lieu de 36,39 %.» 4.

Parlant du même plan en 1980, l’ancien Président guinéen était moins précis. Ainsi, faisant le bilan des trois premiers plans lors de l’adoption du Plan Quinquennal 1981-1985 à la 46ème sessions du Conseil National de la Révolution, les 26-28 décembre 1980, il observait à propos du Plan Triennal que ses objectifs essentiels n’avaient été atteints que pour la décolonisation des structures économiques et administratives. Mais il n’énumérait aucune réalisation concrète. Avec le recul du temps (17 ans), il affirmait :

« Les critiques essentielles que nous retenons de l’exécution de ce Plan peuvent se résumer en ces points :

  • Son élaboration selon une méthode empirique que, cependant, les évènements et les exigences du moment imposaient. Il fallait adopter des procédés d’élaboration des Plans conformément au degré des connaissances qui seront améliorées au fur et à mesure
  • Le manque d’information statistique et la négligence des études de pré-faisabilité et de faisabilité. Il faut rappeler que l’administration coloniale avait détruit toutes les archives avant de partir.
  • Le défaut d’harmonie entre les secteurs et le manque de hiérarchie dans les priorités
  • La mauvaise comptabilisation des dépenses du Plan et les difficultés rencontrées par l’Organe Central de Planification dans son fonctionnement courant. En effet, notre système comptable national était en gestation. » 5

Ces critiques du Responsable Suprême de Révolution guinéenne se passent de commentaires, si ce n’est que de rappeler la prudence dont doit s’entourer le chercheur sur les réalisations que le P.D.G. affirmait de temps à autres avoir accomplies. En effet avant que ne soient formulées les critiques rappelées ci-dessus, des pages élogieuses avaient été écrites durant des années dans les colonnes de la presse du P.D.G. sur les mérites du Plan triennal.

B. Le Plan septennal de 1964-1971

1. Objectifs et financement

Bien que les objectifs du Plan triennal aient été loin d’être atteints, ils ne furent pas repris avec les mêmes ordres de priorités dans le Plan septennal. Les investissements prévus (9,19 milliards de Sylis) ont été répartis de la manière suivante :

Prévisions Pourcentage
Mines et Industries de transformation 35,0%
Infrastructure 33,0%
Installation de production d’énergie 12,5 %
Services sociaux 12,5%
Agriculture 7,0 %

Pour financer cet investissement total de 9,19 milliards de sylis, les sources n’avaient pas varié par rapport aux sources de financement du Plan triennal :

Sources Montant
Financement par prêts et dons étrangers 50,8%
Vente de bien de consommation 12,0%
Profits et fonds d’amortissement des entreprises d’Etat 28,4%
Crédit de la Banque Centrale 8,8%
2. Résultats du Plan septennal

Analysant globalement les résultats des deux premiers plans guinéens (1960-1971), le Fonds Monétaire International (FMI), dont les rapports sur les économies nationales des pays membres sont rédigés en des termes extrêmement prudents, écrit :

« Le revenu par tête est resté constant ou a décliné légèrement pendant les deux premiers plans de développement. L’expansion et l’amélioration de l’infrastructure du pays n’ont pas stimulé la production. Les dépenses importantes effectuées dans le secteur minier n’ont pas provoqué une augmentation sensible de la production ou des exportations de ce secteur pendant la période d’application du plan, étant donné la longue période de gestation des projets en question. Bien que le nombre des usines de fabrication ait sensiblement augmenté pendant ces onze années, la production de la plupart d’entre elles est demeurée à un niveau très bas par rapport à la capacité. En outre, au lieu de contribuer aux rentrées de devises, elles ont eu recours à des produits importés dans une large proportion. L’abandon relatif du secteur agricole a freiné la croissance de la production agricole et a contribué à une baisse de 56 % de la production de bananes et de 60 % de la production de café, deux des principales récoltes exportées, alors que les principales cultures vivrières connaissaient en moyenne une croissance de moins de 1,5 % par an. En conséquence, la situation de la balance des paiements s’est détériorée ; les paiements pour le service de la dette augmentèrent pendant ces onze années, les exportations eurent tendance à décliner et les importations à augmenter. » 6

Malgré cette appréciation du mauvais fonctionnement de la planification guinéenne et de ses résultats, l’ancien Président guinéen, acoutumé à la surenchère verbale des sessions du Conseil National de la Révolution (CNR), affirmait — comme pour se consoler de la décrépitude de l’économie guinéenne pendant cette période — que le Plan septennal « a permis d’achever les projets commencés au Plan triennal et d’installer de nombreuses unités industrielles, agricoles et commerciales … Les secteurs d’Etat et d’économie mixte sont devenus prépondérants et garantissent la solidité de l’économie nationale, conformément à notre option fondamentale d’édification d’une économie nationale socialiste, moderne et prospère. » 7

Malgré ces résultats qu’il constatait, l’ancien Président guinéen éprouvait le besoin de faire des critiques telles qu’on se demande comment le Plan qui avait permis la consolidation de l’économie nationale pouvait-il en même temps encourir des critiques dans les termes suivants :

« Le Plan Septennal a en effet souffert de plusieurs insuffisances dont :

  • Le changement d’orientation des programmes
  • L’arrêt dû à l’abandon pur et simple de certaines actions commencées.
  • La réalisation d’actions non initialement prévues sans que le caractère de priorité ait été nettement démontré
  • L’insuffisance d’études de base ayant souvent conduit à des sous-évaluations de devises, donnant ainsi naissance à d’avenants successifs dont le coût total dépassait parfois le coût initial
  • Le manque de coordination des initiatives
  • Enfin, le manque de contrôle sérieux de l’exécution des actions du Plan.

A la lumière de ces critiques et compte tenu de nos mises en garde déjà faites après l’exécution de la première tranche du Plan Triennal, des dispositions rigoureuses ont été prises pour faire du Plan qui a suivi, c’est-à-dire le troisième Plan, un instrument plus perfectionné et d’un maniement plus aisé. »

C. Le Plan quinquennal 1973-1978

Plus que les deux précédents, le Plan quinquennal symbolisait bien le caractère de catalogue fourre-tout de la planification guinéenne. Comme toujours, on annonce l’enveloppe de l’investissement global : 13,37 milliards de sylis, répartis ainsi :

Secteur Pourcentage
Agriculture 5,2 %
Mines et industries 58,7 %
Infrastructure 16,5 %
Electricité-eau 12,7 %
Services sociaux et divers 6,9 %

Quelles sources de financement ?

Les mêmes que précédemment : les prêts extérieurs et aussi le recours à la planche à billets de la Banque Centrale. Mais voyons les secteurs d’action du plan et les velléités qui ont présidé à leur élaboration.

1. Le développement rural

Sous cette rubrique étaient envisagées les actions à mener sur les plans de l’irrigation, l’équipement rural, les productions agricoles, l’élevage, la pêche, l’exploitation forestière et la recherche sylvo-pastorale.
L’ensemble de ce secteur constitue, nous l’avons déjà souligné, celui qui concerne la vie quotidienne de plus de 80 % des Guinéens. Alors qu’on n’y a constaté qu’une accentuation du sous-développement de 1960 à 1972, les intentions d’investissement ne lui consacraient que 5,2 % des dépenses (contre 11,2% en 1960-1964 et 7% en 1964- 1971) 8.

En matière de productions agricoles vivrières, le Plan quinquennal prévoyait l’autosuffisance pour 1978 en fixant les objectifs de production à atteindre :

Culture Quantité prévue pour 1978 (tonnes) Pourcentage d’augmentation par rapport au niveau de production de 1971-1972
Riz 1 055 000 221 %
Manioc 714 000 +58,6 %
Maïs 349 000 +49 %
Millet et fonio 161 000 +130%
Pommes de terre 140 000 + 62%

Ce n’est plus le temps de commenter, ces pourcentages d’augmentation de la production vivrière prévus par le Plan quinquennal 1973-1978. L’examen de la production agricole nous a démontré que la production moyenne annuelle de riz de 1960 à 1978, que nous avons jugée comme surevaluée, a été de 343 000 tonnes. Les importations de riz ne cessent de croître :

  • 25 800 tonnes par an de 1970 à 1974
  • 39 700 tonnes par an de 1975 à 1978
  • 45 000 tonnes en 1979

La production moyenne du manioc par an s’est située autour de 450 000 tonnes de 1970 à 1978, etc.

La même constation s’impose à propos des produits agricoles d’exportation. Les objectifs de production pour 1978 avaient été fixés ainsi qu’il suit :

Culture Quantité (tonnes)
Café 37 000
Bananes 61 500
Ananas 27 000
Arachides 128 300
Palmistes 87 200

Le plan avait là aussi élaboré des objectifs ambitieux. Si l’on se réfère au niveau de production de 1971-1972 de ces produits, on note que si ces tonnages étaient atteint en 1978, cela aurait signifié les accroissements suivants :

Culture Pourcentage d’augmentation
Café 576 %
Bananes 86 %
Ananas 35 %
Arachides 542 %
Palmistes 173 %

Quand on sait qu’au lieu de croître la plupart de ces produits n’ont fait que baisser de 1973 à 1978, on ne peut s’empêcher de croire que seule la nostalgie de la place qu’occupaient ces produits dans l’économie guinéenne d’avant l’indépendance a fait inscrire des taux de croissance aussi évolués pour une période de cinq ans (tableau 84 ci-dessous).

Seuls les objectifs de production de bananes semblent atteints et même dépassés. Mais ce n’est pas tout. Les usines fantômes mises en place de 1964 à 1971 et dont nous avons déjà examiné le mauvais fonctionnement, lié notamment à la carence de matières premières, n’ont pas été oubliées par le Plan quinquennal. Voici les productions annuelles fixées comme objectifs pour 1978.

Culture Quantité prévue (tonnes)
Tabac 2 500
Canne à sucre (usine de sucre de Madina-Oula) 60 000
Tomates 6 000
Coton graine (usine textile de Sanoya) 16 000
Tableau 84 — Récapitulatif des produits agricoles d’exportation
Produits Objectif du plan pour 1978 (millier  tonnes) Accroissement prévu par rapport au niveau 1971-1972 (%) Production atteinte en 1978 (milliers tonnes)
Café 37 576 5
Bananes 61,5 86 70
Ananas 27 35
Arachides 128,3 542 29
Palmistes 87,2 173 9

Sources : Plan quinquennal 1973-1978, Images économiques du Monde, Annuaire de Jeune Afrique.

Pour atteindre tous ces objectifs on imagina de mettre en place des « brigades mécanisées et attelées de production » au niveau des villages (BMP et BAP). Mais comme dans les entreprises économiques du P.D.G., la recherche des sigles importait plus que le contenu, nombre de brigades ne purent réaliser un travail concret, leurs animateurs étant plus habitués à scander les slogans du P.D.G. qu’à manier les instruments aratoires.

L’élevage n’était pas absent des objectifs du plan. Pour 1978 il fallait que le cheptel atteignit : 1 579 000 bovins, 846 000 ovins-caprins et 231 000 porcins.
Or les estimations du cheptel bovin se situent à l’heure actuelle autour de 1,5 million de têtes, les ovins et caprins ne dépassent guère le nombre 650 000, quant aux porcins, nous avons vu que de 7000 en 1957 on n’en dénombrait plus que 3000 en 1966 et 2000 en 1974 et les porcins semblaient en voie de disparition à partir de 1975.

Pour développer la pêche et la distribution de poisson, le Plan quinquennal contenait plusieurs projets, notamment la construction d’une installation de réfrigération d’une capacité de 10 000 tonnes, mais nous avons noté, dans l’examen des industries alimentaires et du froid que seules avaient été réalisées en 1975, dans le domaine des industries du froid, des rénovations dans la « section froid » des entrepôts frigorifiques du port de Conakry.

Enfin les objectifs de développement rural du Plan concernaient la forêt guinéenne. ll s’agissait de reboiser une superficie de 78 200 hectares, chaque village ayant été invité à reconstituer 2 hectares de forêt par an. A cet égard était prévue la mise en place d’une brigade spéciale de lutte contre les incendies de brousse. Cet arsenal forestier du Plan avait été complété par le projet d’une création d’une école forestière à Mamou. Tel était le schéma directeur du développement rural prévu par le Plan quinquennal 1973-1978.

2. Secteur industrie et énergie.

Hormis la remise en état de quelques usines fantômes, le Plan quinquennal ne comportait que deux projets industriels nouveaux :

  • Une cimenterie d’une capacité de 200 000 tonnes à construire à Lébé-Kéré dans la région de Mali, où existe un gisement important de calcaire pour la production de ciments
  • Une raffinerie de pétrole à Conakry, d’une capacité de 1 ,5 million de tonnes par an.

Les deux projets sont toujours demeurés dans les cartons jusqu’à la chute du P.D.G.

En ce qui concerne l’énergie électrique, divers projets inscrits au Plan septennal 1964-1971 ont été réinscrits dans le Plan quinquennal 1973-1978 : extension et amélioration des réseaux de distribution d ‘électricité de Conakry, Forécariah, Dubréka, Kindia et Faranah.
Mais presque tous les projets de production et de fourniture d’électricité aux agglomérations urbaines demeurent toujours dans les limbes. On l’a déjà vu, c’est seulement en début d’année 1981 que le gouvernement a obtenu un crédit de l’Association Internationale de Développement (AID) pour l’électrification de Conakry 9.

Les conclusions sur l’exécution du Plan quinquennal 1973-1978, c’est encore l’ancien Président guinéen qui les formulait, lors de la préparation du 4e plan :

« Il faut toujours adapter les objectifs aux possibilités réelles de l’économie nationale. L’exécution du Plan quinquennal a souffert :

  • du manque de matériaux de construction importés
  • du manque d’équipements techniques appropriés
  • de l’insuffisance des études de base, ce qui donne lieu à l’apparition de situations imprévues
  • du manque de matières premières et secondaires
  • du manque de pièces de rechange
  • du manque d’énergie, etc

A ces insuffisances qui ont affecté l’exécution du Plan Quinquennal (1973- 1978), il faut ajouter :

  • la dispersion des centres d’études de projets
  • l’improvisation
  • les distorsions entre les procédures commerciales et financières (vente au comptant par les Entreprises et paiement du service rendu par le budget)
  • l’insuffisance du contrôle du niveau d’exécution des actions du Plan liée au manque d’informations statistiques et aux difficultés rencontrées pour effectuer les contrôles sur place. » 10

D. Le Plan Quinquennal de développement économique et social 1981-1985

Ce plan dont la période d’exécution a été interrompue par le changement de régime en avril 1984 avait énuméré comme les prédédents un certain nombre d’objectifs ambitieux sans commune mesure avec les moyens disponibles du pays 11. Mais ces objectifs étaient devenus comme les éléments constitutifs du rituel de la planification économique guinéenne.

Le volume des investissements à réaliser au cours de ce plan était fixé à 40 milliards de Sylis dont la répartition sectoriel apparaît dans le tableau 85.

Tableau 85 — Répartition sectorielle des crédits du quatrième plan (1981-1985)
Secteurs Répartition des investissements prévus
Pourcentage Milliards de sylis
Agriculture, eaux et forêts 20,9 8,36
Dette publique 15,2 6,08
Industrie 11,4 4,56
Géologie et Mines 7,6 3,04
Travaux publics 6,65 2,66
Energie 6,65 2,66
Infrastructure et équipements administratifs 5,7 2,28
Elevage et Pêche 3,8 1,52
Urbanisme et Habitat 3,8 1,52
Enseignement pré-universitaire 3,32 1,328
Transports 1,9 0,76
Télécommunications 1,9 0,76
Santé 1,42 0,568
Information 0,95 0,38
Commerce extérieur 0,95 0,38
Enseignement supérieur 0,95 0,38
Divers 6,91 2,764
Total 100 40

Le rapport d’orientation du 4e Plan déclarait :

« Notre Plan quinquennal est axé d’une part sur la modernisation profonde de l’agriculture et d’autre part, sur un grand développement des secteurs minier, industriel et de l’énergie ».

1. L’agriculture

Près de 21 % du budget du plan étaient affectés à ce secteur qui devait faire passer, dans les cinq années du plan (1981-1985) « notre agriculture, notre élevage et nos activités de pêche, de l’état précaire qui est le leur aujourd’hui, à un état de développement de l’infrastructure, des techniques et des méthodes technologiques qui fassent du domaine qu’il constitue une puissante base du développement socio-économique de toute la Nation en assurant la modernisation de tout le paysannat guinéen» 12.

2. Mines et énergie

Le rapport d’orientation du Plan quinquennal insistait sur l’impulsion décisive à donner à ces activités au cours de la période 1981-1985. En fait la distorsion en faveur des activités exportatrices minières dans l’allocation des investissements donne à l’extraversion de l’économie guinéenne une dimension qualitative et quantitative et « affirme la dominance du secteur exportateur sur l’ensemble de la structure économique soumise et façonnée en fonction des exigences du marché extérieur» 13.

Au terme de cette revue de la planification guinéenne, il est apparu que cette technique de gestion économique a plutôt entravé le développement économique et social de la Guinée que de lui avoir apporté une quelconque impulsion positive. Le plan couvrant tous les secteurs socioéconomiques, exception faite du secteur mimer exploité par les firmes multinationales, avait ainsi complètement gelé toute énergie créatrice, le souci de contrôle politique de la population par le Pouvoir Révolutionnaire Central (le gouvernement) l’emportant sur tous les autres objectifs. Toutes les activités du pays ayant été plus ou moins « gelées » dans les mailles de cette planification, comment dans ces conditions imaginer que celle-ci pouvait apporter des changements positifs à l’économie guinéenne ?

C’est, au contraire, au regard de cette situation qu’on a pu parler d’enchaînement du peuple guinéen 14 ou d’interminable tragédie 15.

Mais pour longtemps, les dirigeants avaient expliqué toutes les difficultés, puis l’effondrement de l’économie guinéenne par l’intervention ou le sabotage pêle-mêle des impérialistes, des contre-révolutionnaires, des commerçants trafiquants, des cultivateurs, des fonctionnaires, etc. Pour expliquer l’échec de la planification, c’est simple, disait l’ancien Président : « Lorsqu’on lance des slogans de la Révolution : “Pour la Révolution !” les gens crient avec enthousiasme : “Prêt !” Mais le matin, ils viennent avec une heure, voire deux heures de retard et quittent le travail avant l’heure officielle de départ ; cela c’est la tricherie, c’est la tromperie. C’est là le véritable drame … » 16.

Le problème de fond ne peut pas se résumer à ces simples constatations. La question fondamentale aurait pu être : comment en était-on arrivé là ?

Pourquoi avant la création de ce modèle de société de tricherie et de tromperie, le peuple guinéen se tirait-il mieux d’affaire ?

Mais le drame dont il s’agit était plus celui des apprentis sorciers du P.D.G. que celui du peuple guinéen. En effet, dans ce parti, nul n’avait jamais soulevé des problèmes de fond. Il suffit, à cet égard, de rappeler le congrès du P.D.G. en 1967 dit Congrès de « la bouche ouverte ». Certains dignitaires du P.D.G. qui y avaient trop critiqué les travers du système P.D.G., par exemple, le ministre Magassouba Moriba, l’ont payé plus tard de leur vie.

II- L’experience monétaire

A. Observations préliminaires

La monnaie est un instrument de premier plan de la politique économique des gouvernements. Pour un Etat, la monnaie apparaît comme un attribut de la souveraineté nationale : elle circule dans un territoire donné et représente un pouvoir d’achat. Son rôle d’instrument clef de politique économique lui confère aux yeux des Etats, grands ou petits, un attrait particulier. Aussi, depuis les accords de Bretton Woods (1944) , la naissance de nouvelles monnaies n’a-t-elle cessé de se multiplier, notamment dans les anciens pays coloniaux ayant accédé à l’indépendance.
Pour ne prendre que des exemples en Afrique, on peut noter de nombreux cas de créations de monnaies. Le franc marocain attaché d’abord au franc français, a fini par s’en détacher pour se définir par rapport à un panier de monnaies. Puis naquit une nouvelle monnaie, le dirham. En Tunisie, le dinar rompit en 1958, sa parité avec le franc français pour se définir par rapport à l’or (1 dinar est égal à 2,115880 grammes d’or fin).
En mars 1960 la Guinée créa le franc gruinéen, en quittant la zone franc, suivie en 1962 par le Mali, qui mit le franc malien en circulation et la Mauritanie en 1972, qui créa sa monnaie l’Ouguiya 17.
En 1964, l’Algérie créa sa monnaie, le dinar. Le Zaïre dispose de sa monnaie, le zaïre, etc.

En matière de définition des taux de change, les monnaies nouvellement créés sont rattachées soit au dollar U.S. soit aux monnaies des anciennes puissances coloniales, soit aux Droits de tirage spéciaux (D.T.S.), soit à des paniers de monnaies « sur mesure » 18.

Le phénomène de création de nouvelles monnaies gagne de plus en plus du terrain malgré les difficultés rencontrées dans ce domaine parce qu’il apparaît que la recherche de la souveraineté nationale ou régionale passe par la maîtrise de la monnaie nationale. Cette recherche n’est pas propre aux seuls pays ayant nouvellement accédé à l’indépendance politique. La mise en place du système monétaire européen, le 9 mars 1979, ne procède pas d’autres motivations. En effet comme l’indique Jacques Rihoud : il faut à l’Europe une monnaie pour plusieurs raisons :

  • Politiques : une monnaie européenne, sera un pas vers l’union, une étape dans la politique de rapprochement des peuples, un exemple de cohésion et une volonté d’indépendance de la communauté.
  • Economiques : la communauté pour ses échanges a besoin d’un instrument stable. L’échec des tentatives isolées de relance ont fait prendre conscience qu’aujourd’hui, seul un mécanisme de taux de change stable peut permettre une relance économique dans le cadre de politiques concertées et une stabilité des prix.

L’une des raisons aussi est qu’un numéraire est à créer, un étalon est à définir en remplacement d’un autre qui a disparu : l’étalon-or, et d’un autre dont on ne veut plus : l’étalon-dollar. En effet les Européens supportent de plus en plus mal, la position centrale de la monnaie nationale américaine dans les relations économiques et financières internationales, qui leur impose beaucoup de sacrifices. A cet égard, Jacques Riboud estime inacceptable que la vie économique de l’Europe dépende des décisions du Federal Reserve System et des mesures que le gouvernement de Washington juge bon de prendre pour améliorer le sort des fermiers de l’Iowa. 19

Cependant les expériences de création monétaire montrent bien que dans ce domaine de nombreuses difficultés sont rencontrées çà et là, dues à l’empirisme d’une part et d’autre part à l’incohérence de la politique économique pratiquée, comme l’atteste l’expérience guinéenne.

Avant cette expérience, la Guinée appartenait à la zone Franc avec pour monnaie le franc C.F.A. L’aire géographique de la zone Franc a varié depuis 1960. Certains pays en ont fait partie et en sont sortis en 1973 : Madagascar et la Mauritanie . Le Mali a quitté la zone en 1962 puis l’a réintégrée en gardant un institut d’émission autonome ; il a été admis dans l’Union Monétaire Ouest-Africain (Bénin, Burkina-Faso, Côte-d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Togo) en 1984 et a cessé d’émettre une monnaie nationale.
La Guinée Equatoriale, ancienne colonie espagnole vient d’être admise en 1985 à la Banque des Etats d’Afrique Centrale (BEAC) : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad. Ainsi au 1er janvier 1985, les pays membres de la zone Franc sont :

  • La France
  • Ses DOM-TOM
  • Mayotte
  • Monaco
  • 13 Etats africains
  • les Comores

La zone se caractérise par les traits suivants :

  • Les monnaies de la zone franc sont gérées en étroite collaboration avec la France
  • Les monnaies (franc CFP, franc CFA) ont une parité fixe avec le franc français. La modification de cette parité ne peut être le fait unilatéral d’un pays
  • A l’intérieur de la zone franc, liberté absolue des transferts, aussi bien des gains provenant des transactions commerciales ou financières que des transferts de capitaux
  • Le trésor français donne sa garantie illimitée aux monnaies de la zone Franc (compte d’opérations)

En revanche, la garantie monétaire implique pour les Etats membres de la zone Franc la renonciation (non pas théorique mais de fait) au moyen d’action essentiel qu’est la monnaie dans l’orientation de leur politique économique 20. Malgré cet handicap, les Etats membres de la zone ont été sensibles à ce que Mamadou Diarra appelle la « thèse des partisans du compte d’opérations » au sein de la zone et qu’il présente de la manière suivante :

« Lorsqu’un pays n’a pas les richesses naturelles désirables et qu’il n’a qu’une production agricole non diversifiée, vulnérable à la fois aux aléas climatiques et aux calamités naturelles ainsi qu’à la conjoncture internationale pour les revenus provenant de cette production, lorsqu’au surplus il n’a ni l’épargne nécessaire, ni les moyens techniques et humains indispensables et qu’enfin il est privé d’un marché intérieur suffisamment grand, ce pays, dit-on, ne peut prétendre exercer une politique monétaire indépendante, car la monnaie qu’il créerait alors serait une monnaie faible. Cette monnaie n’étant pas acceptée avec confiance, surtout à l’extérieur, en paiement de son approvisionnement en biens de consommation, il est réduit au troc et finalement à la stagnation et à la misère. Or, fait-on remarquer, à quoi sert d’avoir une monnaie indépendante si elle ne peut contribuer au développement économique et social sans lequel l’indépendance et la dignité auxquelles on aspire ne sont qu’illusoires ? En effet, la souveraineté nationale n’est pas une fin en soi, elle ne confère pas par elle-même la liberté et la dignité, elle n’est qu’un moyen qui permet de les conquérir. » 21

Après avoir ainsi exposé cette thèse, Diarra la réfute, en disant que tout en étant très importantes les conditions que les partisans du compte d’opérations ont mises à l’exercice d’une politique monétaire indépendante ne sont pas pour autant indispensables parce qu’elles ne constituent pas l’essentiel en cette matière.

« En effet, dit-il, s’il fallait qu’existent en faveur d’un pays, dès l’abord et tout à la fois, les conditions nécessaires à l’exercice d’une politique monétaire indépendante, on peut se demander s’il y aurait beaucoup d’Etats dans le monde qui seraient capables de battre monnaie » 21bis

Aussi revenant à l’expérience guinéenne, l’auteur se répand-il en louanges vis à vis « des dirigeants guinéens de l’avoir compris et d’avoir cherché, du jour au lendemain, sans aucune préparation, à assumer tous les risques de l’indépendance qu’ils venaient de choisir. Le fait qu’il n’y ont pas pleinement réussi (au sens de l’Occident) n’enlève rien à leur mérite et à la rectitude de leur orientation» 21 ter.

Le débat n’est pas clos. Les adversaires du maintien des Etats africains dans la zone Franc continuent d’énumérer un certain nombre d’inconvérients à ce maintien :

  • C’est la forte participation française à la gestion des banques centrales africaines, ce qui oriente la politique monétaire à suivre dans la zone Franc
  • C’est la France qui détermine la politique monétaire
    dans la zone (distribution des crédits à l’économie, limitation des avances aux trésors publics etc)
  • L’existence d’une parité fixe entre le franc français et le franc CFA pose un problème politique (quand une dévaluation du franc français survient comme celle de 1969, les gouvernements africains peuvent se trouver devant le fait accompli) un problème économique (toutes les répercussions d’une telle dévaluation sur les économies africaines) 22.

Outre les alternatives (à ces inconvénients) réfutées plus haut par Mamadou Diarra, d’autres font remarquer que la zone Franc « a eu aussi l’avantage de créer au niveau des pays africains des structures potentielles d’intégration. Les populations de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale ont été habituées à utiliser les mêmes signes monétaires pendant des décennies. La monnaie n’est après tout qu’un moyen de communication comme la langue » 23. C’est aussi de cette possibilité d’intégration sous-régionale que Sékou Touré a exclu la Guinée pour créer dans la précipitation sa monnaie. Le jugement défavorable que M. Diarra attribue à l’Occident sur cette expérience, est également celui qu’a formulé dans son ensemble le peuple guinéen, par son comportement vis-à-vis du franc guinéen de 1960 à 1972 puis depuis 1972 vis-à-vis du syli qui a remplacé ce franc parce que plus personne n’en voulait. Deux ans apres sa mise en circulation en octobre 1972, la défiance dans le syli avait atteint un tel degré que l’Administration Fiscale du P.D.G. n’admettait plus que les citoyens paient leurs impôts en sylis, mais en produits divers (animaux vivants, céréales, tubercules etc).

Mais tout d’abord une question : la situation de la Guinée se prêtait-elle à la création d’une monnaie en 1960 ? La réponse de l’ensemble des observateurs de l’expérience monétaire guinéenne est négative.

Les expériences de création monétaire montrent bien que dans ce domaine on ne saurait se fonder exclusivement ni sur la magie des mots, ni sur le pragmatisme, ni sur les seules options politiques. Les nombreuses difficultés rencontrées çà et là ont été en majeure partie dues, non seulement à une insuffisante préparation de politique monétaire, mais à la pratique empirique des mesures monétaires. Dans le cas guinéen aucune des conditions minimales n’était remplie et les entraves nombreuses.

Quelles étaient donc en 1960 ces entraves ? Il semble que celles-ci étaient autant internes qu’externes.

Nous avons déjà étudié les structures économiques dont la caractéristiques a toujours été non seulement une insuffisante diversification, mais aussi une inefficacité totale sur lesquelles nous ne reviendrons pas ici.
Il y a eu ensuite une absence d’institutions monétaires et financières. L’obligation juridique faite aux Guinéens en 1960 d’accepter le franc guinéen pour tout paiement n’avait pas réussi à fonder la valeur économique de cette monnaie. En échange des billets de banque, le public n’avait pas trouvé suffisamment de biens à acheter.
Le troisième obstacle au franc guinéen avait été tout de suite un environnement international hostile, suscité notamment par la zone Franc à laquelle le pays appartenait.

Quelle a donc été l’évolution concrète de cette monnaie guinéenne ?

B. Du franc guinéen au syli ou le voyage au bout de la nuit d’une monnaie

1. Le contexte de la mise en circulation du franc guinéen

C’est en mars 1960 que la Guinée s’est « dotée » d’institutions propres par la création de la Banque Centrale de la Guinée en remplacement de la Banque de l’Afrique de l’Ouest (B.A.O.) 24. Le 1er mars 1960 le franc guinéen est créé et défini par un poids d’or (0,0036g).

Le gouvernement n’était pas convenu d’une parité officielle pour le franc guinéen avec le FMI et s’était tenu à la même définition que le franc CFA, c’est-à-dire que la nouvelle monnaie fut alignée de façon unilatérale sur le cours du franc CFA. Sékou Touré se contenta de déclarer :

« La personnalité monétaire de la Guinée n’est pas incompatible avec sa participation ou son inclusion dans des zones monétaires déjà existantes ».

Et d’ajouter que son gouvernement a « maintes fois, mais vainement, demandé une nouvelle base de sa participation à la zone Franc ». 25

Les nouvelles institutions monétaires ont été créées par trois ordonnances du 29 février 1960 concernant la nouvelle monnaie, la nouvelle banque d’émission et le nouvel office des changes. Le franc guinéen était défini par un poids d’or équivalent au franc CFA et était subdivisé en 100 centimes ; mais les billets et les pièces en circulation n’avaient pas de valeur inférieure à 5 F.G.

L’interdiction d’emporter et d’exporter la monnaie guinéenne d’une part, et celle de l’exportation d’autre part des devises étrangères, notamment le franc CFA, ainsi que des métaux précieux allait être à la base d’un véritable mouvement de contrebande. Cette interdiction fut vivement ressentie par les entreprises étrangères jusque là habituées au libre transfert de leurs ressources.

La réforme fut présentée au pays comme l’outil nécessaire à la conquête de l’indépendance économique devant consolider l’indépendance politique. Jean Suret-Canale écrit à ce sujet :

« La réforme monétaire était la pièce maîtresse du Plan Triennal. Tant que l’émission monétaire et le crédit restaient entre des mains étrangères, la réalisation du plan économique décidé par le gouvernement demeurait à leur discrétion ».

Nous avons déjà vu que le plan triennal était destiné selon le gouvernement guinéen à jeter les bases de la décolonisation économique du pays. C’est dire que la réalisation de l’indépendance économique, cause et but de la réforme monétaire, se confondait avec la réalisation du Plan triennal. Or, nous avons vu que les moyens de financement des objectifs dépendaient pour l’essentiel (à 80 %) de l’extérieur sous forme d’aides et de prêts. Encore convient-il de préciser que 20 % de la participation nationale (20 % du financement des objectifs) devaient être assurés sous forme « d’investissement humain », c’est-à-dire de travail civique de la population. Aussi, le financement sur ressources nationales propres se réduisait-il à 16 %. Créer une monnaie nationale et un institut d’émission pour le financement de 16 % d’un plan de développement, voilà qui illustre fort bien les premiers fondements de la politique monétaire du P.D.G. ! Outre le financement du Plan triennal, les dirigeants guinéens avançaient d’autres raisons de création du franc guinéen : rendre impossible toute évasion de capitaux et tout rapatriement de bénéfices de sociétés étrangères sans accord du gouvernement.

Une brigade de travailleurs du service d'investissement humain participe à un défilé. Conakry, 1960. (Source : <strong><a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/economie/vdubois/index.html">Victor D. Du Boi</a></strong>s. “Reorganization of the Guinean Economy. The Attempt to Remove the Economic Vestiges of Colonialism.” American Universities Field Staff Reports. West Africa Series Vol. VI No. 1, 1963 (Guinea), pp. 1-18.
Une brigade de travailleurs du service d’investissement humain participe à un défilé. Conakry, 1960. (Source : Victor D. Du Bois. “Reorganization of the Guinean Economy. The Attempt to Remove the Economic Vestiges of Colonialism.” American Universities Field Staff Reports. West Africa Series Vol. VI No. 1, 1963 (Guinea), pp. 1-18.

Mais dans le même temps une ordonnance de mai 1960 sur les investissements privés, mais surtout le code des investissements du 6 avril 1962, tentaient d’attirer les capitaux privés et étrangers en Guinée. Cette politique revenait à vouloir vivre sur les ressources provenant de l’exploitation par des sociétés étrangères des richesses naturelles, ce qui a eu et a toujours pour conséquence de rendre le pays totalement dépendant de l’étranger.

Cette incohérence dans la politique économique conjuguée aux mécontentements naissants allaient constituer des bases supplémentaires aux difficultés futures de la monnaie guinéenne.

En ce qui concerne la structure bancaire, la Banque Centrale de la République de Guinée (B.C.R.G.) a le monopole d’émission. Son rôle est d’exercer le contrôle de la circulation et de la distribution du crédit. Elle prête son appui à la politique économique de l’Etat. Elle peut être consultée ou peut faire des propositions dans les matières concernant le développement de l’économie et de la stabilité de la monnaie. Elle collabore à l’établissement des plans d’investissement et des programmes de crédit et de trésorerie.

D’autre part, la B.C.R.G. assiste le gouvernement dans ses relations avec les institutions internationales. Elle participe aux négociations sur d’éventuels accords de paiement ou de compendation. Elle peut émettre des obligations garanties d’Etat, ce qui est une des dispositions peu courantes dans les statuts des banques d’émission, mais devrait permettre de se procurer des ressources évitant des émissions monétaires exagérées ou de faire des ponctions dans une circulation trop abondante.

La B.C.R.G. a aussi toutes les attributions d’un office des changes. Les banques privées sont mises sous son contrôle ; elles sont ainsi soumises à des déclarations détaillées (en matière de crédit) pour permettre à la Banque Centrale d’établir une centralisation des risques.

La B.C.R.G. est donc un instrument de la politique de l’Etat dans tous les domaines monétaire, bancaire et des changes. Elle est l’organisme de tutelle de tous les établissements bancaires spécialisés ainsi que de la Société Nationale d’Assurance et de Réassurance. La mise en pratique de ces nouvelles mesures monétaires a rencontré de sérieuses difficultés.

D’abord les opérations d’échange des billets CFA contre le F.G. n’ont pas été suivies de la remise des premiers à l’ancienne Banque d’émission, la B.A.O. Celle-ci inscrivit alors en contrepartie de ces billets une « créance sur la République de Guinée » 26.

De son côté le gouvernement français décida d’interdire tout transfert monétaire en direction de la Guiné et suspendit en conséquence le paiement des pensions civiles et militaries dont il assurait le service. Cette décision était motivée par le refus du gouvernement guinéen de restituer les francs CFA retirés de la circulation en Guinée et ayant cours dans les autres Etats de l’ancienne fédération de l’A.O.F. Mais de son côté le gouvernement guinéen, réclamait, à l’appui de son refus de restituer les francs CFA, un règlement d’ensemble du contentieux financier né de son exclusion du partage des biens de l’ancienne fédération de l’A.O.F.

La prise en charge par la Guinée des pensions françaises et l’impossibilité de se procurer en France des équipements qu’elle avait l’habitude d’importer de l’ancienne métropole, créèrent tout de suite une situation difficile. Cependant l’endettement de la France vis-à-vis de la Guinée notamment le service des pensions militaires et civiles, amena par un accord signé le 22 mars 1963 la France à verser à celle-ci 112 millions de francs français ; la Guinée à son tour put régler sa dette à la B.A.O. (70 millions de francs français). Toutefois la tension politique entre les deux pays persista. En effet les trois protocoles d’accords conclus entre les deux pays le 7 janvier 1959, l’un concernant le domaine monétaire et prévoyant le maintien de la Guinée dans la zone franc, les deux autres relatifs à la coopération technique et administrative, et aux échanges culturels ne furent point appliqués.
La création du F.G. sans accord préalable prévoyant les modalités de transfert de l’émission aggrava la situation.
Les transferts bancaires et postaux en provenance ou à destination de la Guinée demeuraient suspendus par la France. La Guinée n’était donc pas considérée comme faisant partie de la zone franc. La France cessa ses importations de bananes ; celles d’ananas et de café furent considérablement réduites. Les exportations françaises vers la Guinée diminuèrent de 20 % entre 1960 et 1961. Les seuls échanges de quelque importance étaient liés à l’exportation de la bauxite, et à l’usine d’alumine de Fria. Du fait de la situation créée entre la Guinée et la zone franc, on dut recourir au mécanisme de compensation par l’intermédiaire de banques suisses ou belges pour les règlements des changes.

Les difficultés allaient de plus en plus croissantes. Certaines entreprises françaises, par mesure de représailles consécutives à leurs activités considérées comme de sabotage économique, furent nationalisées ou purement éliminées. L’aide extérieure des pays socialistes en faveur de la Guinée (notamment de l’U.R.S.S.), quoique plus importante d’année en année, demeurait non seulement insuffisante mais mal gérée.

L’assouplissement des mesures prises par la France contre la Guinée en matière commerciale, constitué par l’ouverture d’un compte central au nom de la Banque guinéenne du commerce extérieur, ne changea pas grand-chose à la situation ; la Guinée continua de manquer de marchandises de première nécessité.

Dans d’autres domaines, certains accords assouplissant la position de la France en contrepartie de mesures libérales prises par la Guinée, constituaient un pas important malgré leurs difficultés d’application ou leur non application. La pénurie des marchandises ne fut pas seulement due à la socialisation hâtive de certains secteurs économiques, mais aussi et surtout à la coupure de la Guinée d’avec le reste de la zone franc ; les difficultés financières s’ajoutant à cette pénurie, provoquèrent une hausse généralisée des prix que les décrets successifs n’ont pas pu enrayer de 1960 à 1984. Dans le contexte de pénurie qui s’est alors installée, des trafics de toutes sortes s’organisèrent : exportation frauduleuse de capitaux, transactions sur le franc guinéen, injections dans le circuit de masses considérables de faux billets de banque dont le gouvernement n’avait évidemment pas les moyens de contrôler la circulation. A la demande du gouvernement guinéen, les payss voisins interdirent l’importation, la détention et la circulation de billets de banque guinéens sur leur territoire. Mais cela ne fit rien contre l’augmentation de la masse monétaire guinéenne et un niveau élevé d’inflation.

Trois ans à peine après la création du franc guinéen, la dégradation de sa valeur était telle qu’on s’avisa de retirer de la circulation tous les billets de banque pour les remplacer par de nouvelles coupures. Alors que le franc guinéen demeurait aligné sur le cours du franc CFA (1 F.G. = 1 F. CFA), on assista dès le départ à des écarts de taux réel de change en faveur du franc CFA.

On se souvient que depuis le début de l’année 1960 une intense crise économique sévissait en Guinée. C’est l’ère d’une instabilité monétaire ponctuée de réformes et de contre-réformes dont nous ne rappellerons ci-dessous que les plus importantes.

2. Les réformes monétaires

Les opérations que le gouvernement avait toujours appelées réformes monétaires, n’avaient le plus souvent consisté qu’en retraits purs et simples des signes monétaires en circulation pour les remplacer par d’autres signes, sans véritables mesures d’accompagnement, relatives au lancinant problème des finances publiques et à l’inflation. D’après des données statistiques sur l’exécution du budget de l’Etat guinéen il semble que le budget ordinaire avait presque toujours été équilibré et avait même permis des excédents relativement importants de 1961 à 1964 : plus 1,1 milliard de FG en 1961, plus 1,9 milliard en 1962, plus 1,7 milliard en 1963, plus 1,5 milliard en 1964. Des analystes sont partis de l’observation de ces chiffres pour affirmer que les finances publiques guinéennes n’avaient pas toujours entraîné une inflation. C’est oublier que le financement d’entreprises d’Etat précipitamment installées avait entraîné rapidement une inflation soutenue de 1960 à 1965.

« A partir de 1965, l’origine de l’inflation passe du secteur des entreprises d’Etat à l’Etat lui-même. De 1965 à 1968, les concours nets du système bancaire aux entreprises d’Etat diminuent de 30 à 27 milliards … En revanche, les concours nets de l’Etat augmentent de 12 à 31 milliards. Au total les concours nets du système monétaire à l’Etat et aux entreprises publiques augmentent de 42 à 58 milliards » 27.

La triple source d’inflation de cette époque (déficit administratif courant, financement des investissements des entreprises d’Etat, déficit de gestion de ces entreprises) était devenue permanente. Le déficit chronique de la balance des paiements et l’endettement subséquent s’étaient ajoutés à cette situation et étaient devenus structurels.

Tels sont quelques maux dont souffre toujours la monnaie guinéenne. Ainsi, intervint le 1er mars 1963, exactement 3 ans après la mise en circulation du franc guinéen, la première de ces réformes.

a. La réforme du 1er Mars 1963 : la deuxième vie du franc guinéen.

Face à l’énorme masse monétaire en circulation  dans une situation de pénurie chronique de produits de toutes catégories, le franc guinéen ne valait plus grand-chose 28. Aussi retira-t-on de la circulation fiduciaire tous les billets de banque qui furent remplacés par d’autres billets, l’unité monétaire demeurant toujours le franc guinéen qui conservait sa valeur théorique de 1 F.G. égal à 1 F. CFA.

Au fur et à mesure des années, l’évolution économique ne cessait de se dégrader et bien sûr la monnaie guinéenne dont les nouveaux signes ne pouvaient pas opérer de miracles périclitait. Les biens de première nécessité devenaient de plus en plus rares sinon introuvables. L’inflation s’installa :

Denrée Guinée Côte d’Ivoire
1 kg de riz décortiqué 125 à 750 F.G. 50 F. CFA
1 kg de viande (lorsqu’il s’en trouvait) 650 F.G. 150 F. CFA
1 kg de mais 258 F.G. 20 F. CFA

Jean-Suret-Canale, a pu écrire :

« Les prix des produits locaux atteignent des niveaux incroyables : jusqu’à 600 F.G. pour un ananas, 2000 F.G. pour un poulet ».

Pourtant dans le domaine des potentialités agricoles, notamment pour le riz et l’élevage, la Guinée a des possibilités qui l’emportent sur celles de la Côte-d’Ivoire. Ces exemples parmi tant d’autres montrent qu’à la veille du 2 octobre 1972, (date de la nouvelle réforme monétaire) l’érosion monétaire avait atteint les dimensions d’une catastrophe nationale. A cette date quiconque avait 1000 francs CFA pouvait les échanger contre 5000 F.G. La parité, toujours officiellement équivalente, entre le franc guinéen et le franc était en fait passée ainsi de 1 à 5. En réalité, la dépréciation était plus importante : la Guinée ne s’étant pas alignée sur la dévaluation du franc CFA — résultant de celle du franc français d’août 1969 — devait, en principe, voir sa monnaie réévaluée par rapport au franc CFA 29.

La masse fiduciaire était devenue trop importante : elle était passée de 12 milliards de francs guinéens en 1963 à 38 milliards en 1972, soit un accroissement de 300 % en 9 ans. Les causes de cette évolution sont connues :

  • Le recours abusif à la planche à billets pour le financement de réalisations improductives. Pour l’ancien Président guinéen cette évolution de la masse fiduciaire était due d’abord aux trafiquants qui se livraient à « l’injection frauduleuse de faux billets circulant en Guinée », ce qui semble exagéré.
  • La deuxième cause de la grande masse fiduciaire était due selon Sékou Touré aux consommateurs car « si les consommateurs pouvaient dominer ou limiter leurs besoins, et surtout s’ils ne disposaient pas de suffisamment d’argent, ils n’auraient jamais, en toute conscience, payé une marchandise au double ou au triple de son prix » 29.

En un mot, à la veille du 2 octobre 1972, le franc guinéen n’avait plus aucune valeur économique.
Le syli, nouvelle monnaie mise en circulation à cette date en aura-t-il une ? 30

b. La réforme du 2 octobre 1972 : la mort du franc guinéen et la naissance du syli.

Pourquoi la réforme du 2 octobre 1972 ? Cette réforme traduit selon Sékou Touré sa « détermination inébranlable d’édifier le socialisme » et « la volonté du peuple guinéen de détruire l’impérialisme ». « Elle était devenue nécessaire pour permettre de contrôler de la circulation monétaire et assurer l’équilibre économique ». C’est reconnaître, soit dit en passant, que le franc guinéen ne permettait ni l’édification du socialisme, ni le contrôle de la circulation monétaire, ni la réalisation de l’équilibre économique. Ce que tout le monde savait depuis longtemps, sauf à Conakry, où l’un des thèmes favoris dans les discours et écrits officiels était la glorification du franc guinéen qui avait, disait-on, consolidé les bases de l’indépendance économique. Dans son ouvrage L’Afrique et la Révolution Sékou Touré écrit à propos de la monnaie :

« Elle a pour fondement, pour support véritable, la production. Produisons deux fois plus et la monnaie aura deux fois plus de valeur ; produisons mille fois plus et nous aurons multiplié sa valeur par mille » 31.

Encore faudrait-il que la masse monétaire ne varie pas dans les mêmes proportions que la production. Or la production dans tous les domaines où le P.D.G. a assumé la gestion directe, n’avait cessé de décroître.
Privé de ce support, le syli ne pouvait pas avoir plus de valeur économique que le franc guinéen qu’il devait remplacer.

Pourquoi donc cette nouvelle réforme ? Le P.D.G. n’avait qu’un bilan de faillite à présenter au peuple de Guinée pour le quatorzième anniversaire de l’indépendance du pays. Il avait choisi cette occasion solennelle pour faire une fois de plus la seule chose dont il était capable : le meeting populaire et le grand discours de plusieurs heures qui l’accompagnait. Dans cette fête on n’oubliait que les mécanismes monétaires ne se manipulent pas comme des mots.

La nouvelle monnaie fut donc mise en circulation le 2 octobre 1972, les instruments de paiement exprimés en sylis ( 1 syli = 10 francs guinéens) et en cauris (1 cauri = 0,01 syli, soit 0,10 francs guinéens) 32.

La nouvelle monnaie fut accueillie par des manifestations populaires de mécontentement. Un témoin rapporte les faits en ces termes :

« Les faits sont tristement révélateurs. Depuis le moment (octobre 1972) de l’échange de l’ancienne monnaie contre la nouvelle jusqu’à l’heure actuelle (début 1973), de graves incidents éclatent partout en Guinée. Des manifestations de mécontentement au cours desquelles la population affronte la milice sont enregistrées dans toutes les agglomérations, notamment à Dabola et à Kankan, où les mouvements ont revêtu un caractère particulièrement violent. Partout, la population proclame son refus d’une monnaie qu’elle juge sans valeur, et des villages entiers boycottent les opérations de change.
A Yomou, près de N’Zérékoré une délégation a été constituée pour rendre aux autorités les billets et les jetons distribués, motivant une répression sans ménagement et l’envoi, par Conakry, d’une mission spéciale dont on peut prévoir les répercussions anti-populaires. A Labé tous les membres du bureau fédéral du Parti et le Gouverneur de la Région, ont été arrêtés sans que l’on sache s’ils ne voulaient pas de la nouvelle monnaie ou bien s’ils lésinaient à l’imposer à la population ; à moins qu’ils ne servent de boucs émissaires… »

Partout, on trouve des coupures dans les fossés, nageant au fil des rivières et des caniveaux, des francs guinéens mélangés aux sylis. Précisons, — avant que le régime ne proclame qu’il s’agit de faux billets abandonnés par des trafiquants dépistés, que cet argent littéralement jeté par les fenêtres est parfaitement authentique — que ce sont des billets et des jetons parfaitement légaux dont les possesseurs se débarrassent, offrant ainsi un spectacle probablement unique dans l’histoire de la monnaie, c’est-à-dire depuis 60 siècles.

De l’aveu même de Sékou Touré, le Comité Central a constaté des défaillances coupables lors des opérations de change 33. Le Responsable Suprême de la Révolution reconnaît que des agents du régime n’ont pas manqué de profiter de l’ignorance de certains paysans pour les voler en leur enlevant une partie de leur dû, et que des cadres ignorants ont été chargés ici et là des opérations de change. » 34

Une part de ces mécontentements provenait des méthodes arbitraires érigées par le P.D.G. en système de gouvernement. En effet alors que la conversion des francs CFA, en 1960, était réalisée anonymement (au moins pour le particulier), le gouvernement prescrivit en 1972 une inscription nominative pour toute opération de change d’un montant de plus de 1 million de F.G. 35. La mise en pratique de cette mesure a donné lieu à toutes sortes d’arbitraire, car il s’est avéré que la présentation de la moindre somme a entraîné l’inscription du nom du titulaire à des fins de contrôle fiscal. Mais, plus grave encore cette inscription pour les « millionnaires » : la justification subséquente de la provenance de leurs avoirs. Aussi craignant d’être accusés de trafic de faux billets ou du nom infâmant de capitalistes fossoyeurs du régime, des particuliers se débarrassaient discrètement du « surplus » de leurs francs guinéens 36.

Commencée en octobre 1972, la carrière du syli est exactement la même que celle du franc guinéen : absence totale de confiance de la population dans le syli, inflation etc. Bien qu’on continuait en 1981 d’afficher à Conakry pour équivalent de 1 syli : 0,215 francs français, 0,0535 dollar U.S., 0,0240 livre sterling, on constate qu’au cours réel, le syli s’échange à des taux beaucoup plus bas. De passage à Conakry en avril 1981, c’est ce qu’observe Jean-Marc Kalflèche qui écrit :

« A peine débarqué dans l’un des deux hôtels habitables de la ville construits récemment, au terme de contrats quelque peu barbaresques, on découvre que la monnaie nationale, le syli (l’éléphant), orgueil du régime et symbole de son indépendance, n’a pratiquement plus cours légal. L’étranger doit payer en devises, ce qu’on peut très bien comprendre. Mais le Guinéen aussi, et l’on en voit des dizaines fréquenter quotidiennement ces ghettos de demi-luxe, sortant francs français, francs CFA et dollars de leur poches. On voit les mêmes, et des centaines d’autres courir à la Socomer, un supermarché pour étrangers only, installé à portée de fusil du Palais du Peuple (sur dix clients, neuf sont guinéens). Etrange nomenklatura privilégiée ? Que non ! Dans les marchés les plus populaires de la capitale, on ne compte qu’en francs ou en dollars. Le syli est accepté mais uniquement à son cours réel, 4 à 5 centimes, contre 22 officiellement. » 37

Les officiels magasins du peuple, dit Jean-Marc Kalflèche, « sont vides. On est censé y vendre (il n’y en a pas l’ombre) des pains à 15 sylis, alors qu’un manoeuvre gagne officiellement quelque 200 sylis par mois. Il en trouvera pourtant au marché à 45-50 sylis. S’il n’était pas débrouillard, intégré au système D, son salaire ne lui permettrait plus d’acheter plus de quatre de nos baguettes. Pour une famille de dix à quinze personnes en général. » 38

C’est dans cette conjoncture que l’ancien Président guinéen annonça en avril 1981, une nouvelle opération de changement de monnaie destinée à substituer au syli un autre signe monétaire.

c. La deuxième vie du syli : la réforme monétaire du 17 avril 1981

Le change monétaire fut décidé sur toute l’étendue du territoire guinéen du 17 au 19 avril 1981 et l’ancien président guinéen précisa qu’il s’agit de substituer aux anciens signes monétaires en circulation depuis 1972 de nouveaux signes 39, et d’ajouter que les effets des mesures de redressement économique devaient renforcer la valeur des signes monétaires en circulation si les détenteurs du capital privé ne s’étaient livrés à une politique de thésaurisation systématique de leurs avoirs. Les explications officielles tendaient ainsi à faire croire que la masse monétaire en circulation était devenue trop faible pour les besoins de l’économie. Alors que l’opinion couramment admise en Guinée était que l’abondance de la circulation fiduciaire enlevait toute valeur à la monnaie guinéenne, le Président s’obstinait à présenter contre des faits évidents son explication de la réforme du 17 avril 1981 :

« Ainsi, la monnaie guinéenne commençait à se faire rare au niveau des caisses bancaires qui demeurent officiellement les seuls lieux de dépôt, pour être dissimulée dans les malles, dans les matelas et dans le plafond des maisons ou enfermée dans des estagnons enfouis sous terre. Que voilà un signe évident, en tout cas négatif, d’une certaine méfiance des capitalistes privés à l’égard des institutions bancaires de leur pays ! » 40

En d’autres termes, il y avait dans le pays une masse fiduciaire importante que les détenteurs refusaient d’intégrer dans le circuit bancaire officiel qui ne leur permetait pas d’obtenir aux taux officiels les produits étrangers dont ils avaient besoin 41. Du reste, Sékou Touré donnait la raison profonde de la réforme en disant :

« La réforme monétaire du 17 avril permettra à la Guinée de connaître, avec précision, le montant global de la circulation fiduciaire » 42.

Au fond, les réformes monétaires guinéennes (1er mars 1960, 1er mars 1963, 2 octobre 1972, 17 avril 1981) se sont succédées tout en laissant intactes les causes profondes auxquelles elles devaient s’attaquer : la prolifération rapide de la circulation fiduciaire. Le scénario de ces réformes monétaires était devenu classique : réforme pour réduire la masse fiduciaire, nouvelle inflation de cette masse, réforme etc. Mais la réalité simple de la création du franc guinéen en 1960 au syli en 1972 et à la réforme de ce syli en avril 1981 était que la monnaie guinéenne n’a jamais reposé sur une quelconque création de richesses économiques, mais sur l’impression pure et simple de papier orné de belles images 43. Du cultivateur guinéen aux responsables politiques du P.D.G. qui pratiquaient les affaires pour leur propre compte, la collection d’images ne suffissait pas à faire de l’économie. C’est dire qu’en Guinée personne n’a jamais fait confiance à la monnaie. Mais l’ancien dirigeant du P.D.G. avait ses bouc émissaires pour expliquer les difficultés du syli. Ce sont, disait-il, les « frères riches », autrement dit les commerçants et hommes d’affaires qui ruinaient l’avenir en commettant trois crimes :

« Ils n’ont pas confiance en leur monnaie qui consacre pourtant l’indépendance de leur pays. Ils faussent la politique des prix dans le pays. Ce qui est un crime économique d’une particulière gravité. Ils sortent frauduleusement les biens utiles à leur peuple pour aller satisfaire les besoins d’affairistes étrangers. Un tel acte constitue une atteinte pure et simple à la souveraineté extérieure de l’Etat, donc une trahison … »

Pourtant, ajoutait-il, « sur le plan international, nous sommes considérés comme un Etat sérieux. Maints pays ont bien leur monnaie, mais la gestion de celle-ci a abouti a un fiasco, alors que la Guinée, chaque année, consolide davantage sa monnaie nationale. » 43

Cette appréciation d’une situation monétaire aussi catastrophique que celle de la Guinée, montre à quel degré les réalités étaient cachées aux populations.
Aussi la réforme du syli en avril 1981 ne pouvait-elle déboucher que sur un échec. En effet dans son discours de clôture de la 54e session du Conseil National de la Révolution (CNR) réuni à Conakry les 23, 24, 25, et 26 décembre 1983, l’ancien chef de l’Etat déclarait en substance à propos de la monnaie nationale :

« Les commerçants et tous les Guinéens riches ont tendance à thésauriser les billets de banque. Mais attention ! l’Etat guinéen a les moyens de venir à bout de ces thésaurisations en procédant a une dévaluation. Voilà que le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale demandent à la Guinée de décider de la dévaluation de sa monnaie. Voilà trois années que nous sommes en train de discuter et afin que ces riches guinéens ne perdent pas une partie de leur fortune, le gouvernement n’a pas voulu décider de la dévaluation ; mais s’ils ne veulent pas comprendre leur propre intérêt, eh bien ! l’Autorité Nationale décidera de la dévaluation de 50 à 100 % … Nous lançons donc un appel patriotique à tous les commerçants, à tous les Guinéens de déposer leur fortune dans nos banques dans un délai de 60 jours ! Passé ce delai, et si la situation fiduciaire n’est pas à l’équilibre souhaitable, nous pourrons alors décider de la dévaluation de la monnaie nationale. » 44

Ce rappel de l’évolution de l’expérience monétaire guinéenne montre clairement que les faits sont encore plus têtus ici qu’ailleurs et que l’improvisation y était devenue mortelle. Les dirigeants guinéens plus que tous les autres en Afrique de l’Ouest auraient dû en savoir quelque chose. On est cependant étonné que nonobstant les difficultés rencontrées dans leur expérience, ils ont cherché avec une certaine fébrilité, les dernières années de leur règne, à créer une monnaie commune avec les pays voisins, comme si ce faisant leurs maux (monétaires) allaient aussitôt y trouver remèdes.

Des propositions dans ce sens avaient été adressées à la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui regroupe les 16 Etats de la sous-région 45 et qui ne date que de 1977. Quand on connaît les mille et une difficultés de la mise en place d’une communauté de cette importance, surtout en Afrique où les particularismes (soit nés de la colonisation, soit d’autre nature) sont nombreux, on ne lance pas à la cantonnade que « le plus tôt possible, une monnaie CEDEAO soit créée ! » 46. La plupart, sinon la totalité des Etats membres de la CEDEAO, souhaite sans doute une plus grande consolidation des institutions communautaires de base pour en arriver à des problèmes ardus comme la monnaie. Nombre de membres de la CEDEAO souhaitent sans doute d’abord un apprentissage du travail en commun garant de la réussite future de la communauté. Pourtant l’ancien Président guinéen n’était pas un novice en matière d’unions ou d’associations : Union Ghana-Guinée, puis Union Ghana-Guinée-Mali, organisation des Etats Riverains du Fleuve Sénégal (O.E.R.S.) qui regroupait la Guinée, le Mali, la Mauritarùe et le Sénégal, et qui est devenue, après le retrait de la Guinée, l’Organisation de Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) etc. 47.
Mais au cours des dernières années de sa vie, Sékou Touré était obstinément rivé à ses certitudes et ne semblait même plus tirer les leçons de ses échecs personnels dans ces expériences, à en juger par l’agitation fébrile qui l’anima de 1979 à 1984 pour trouver des partenaires avec lequels il aurait pu créer une nouvelle monnaie. Sachant que sa proposition de monnaie CEDEAO n’était pas pour l’immédiat, le dictateur guinéen — qui semblait sentir qu’il lui fallait laisser quelque chose de positif derrière — ne se décourageait pas en déclarant :

« Nous appartenons également à l’Union du F1euve Mano, une autre communauté organisée avec deux pays voisins frères : la Sierra-Leone et le Libéria, autour de la rivière Mano. Nous avons dit que nos trois pays peuvent se doter, immédiatement, d’une même monnaie pour faciliter les échanges entre eux ». 48

Pourquoi cette précipitation dans un domaine où le dictateur guinéen avait subi tant d’échecs et où il aurait pu faire figure d’homme politique responsable en prônant la modération ? C’est oublier, en posant cette question, que chez lui les scrupules étaient devenus des plus minces pour ne pas dire inexistants. Il avait mené la Guinée à une faillite totale dans tous les domaines ; il en avait conscience, mais — comme dans la légende de l’apprenti-sorcier —, il ne pouvait plus revenir tout seul en arrière. Aussi depuis plusieurs années, avait-il désespérément cherché à se fondre dans un ensemble pour camoufler le bilan d’échec de vingt six années de gestion du pays par le P.D.G. 49. C’est ainsi que des tentatives avaient été menées auprès de la Sierra-Léone, de la Guinée-Bissau et du Mali (mars 1982), trois pays limitrophes de la République de Guinée.

III. — Conclusion sur les aspects et cadre de la politique économique du P.D.G.

La politique économique du P.D.G. a été affectée par plusieurs impedimenta :

  • les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale
  • la pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation
  • la régression de l’agriculture paysanne.

A. Les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale

Les dirigeants de l’ancien régime guinéen n’avaient jamais disposé d’une bonne expertise dans le domaine de la gestion économique, par manque de statistiques fiables, nous l’avons vu en ce qui concerne la population et les autres indicateurs économiques. Cette situation était aggravée par des défauts institutionnels : coordination inadéquate des différents responsables. En effet les responsabilités propres des services économiques centraux (Présidence, Plan, Finances, Banque Centrale, Coopération internationale, Affaires économiques et financières et Contrôle d’Etat), des ministères et des entreprises, des organismes chargés de la fixation des prix et de la commercialisation et des procédures de répartition de la main-d’oeuvre, étaient toujours demeurées des plus floues : le Président intervenait, sans cesse, à tout propos et à tous les niveaux, sans aucune considération des décisions qui y étaient prises. Ainsi aucun organisme de gestion économique n’était autonome en matière de décisions concernant les choix des investissements, les objectifs de production et les caractéristiques des produits. La surenchère verbale fortement appréciée,
alors, au cours des meetings populaires du P.D.G., conduisait à l’annonce de la multiplication des grands projets économiques sans que les projets en cours eussent été terminés ou qu’on eût songé de remettre en état les installations existantes défectueuses.

Lorsque sous la pression des faits des mesures de libéralisation économique furent prises en 1979-1980, la peur du dérapage politique, ne permit pas au P.D.G. de bien définir les objectifs qu’il assignait au secteur privé.

« C’est ainsi que certaines mesures de libéralisation subordonnent l’exploitation du secteur privé à des considérations politiques, qui sont peu compatibles avec les objectifs et les motivations des entrepreneurs privés ». 50

D’autres impératifs politiques ayant entravé l’économie sous le P.D.G. ont été aussi l’absence de liberté de circulation des hommes et des biens à l’intérieur du pays et la pénurie chronique de devises dont, il a été question à propos du commerce et des échanges. Il s agit ici du problème plus général de la monnaie guinéenne et de son taux de change.

B. La pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation

On a vu au sujet de la structure des exportations que les produits miniers constituent à l’heure actuelle la presque totalité de ces exportations. L’exploitation des produits miniers se faisant dans le cadre de société d’économie mixte, la Guinée ne dispose que d’une part des recettes d’exportation, qui est loin de couvrir ses besoins en devises.

Seuls un accroissement des exportations de produits agricoles et le développement de produits agricoles vivriers devant se substituer à l’importation de produits alimentaires (riz notamment) auraient pu et peuvent encore conduire à la génération d’une épargne intérieure en devises étrangères.

L’appel au financement extérieur des investissements aurait pu rencontrer des échos favorables avant la crise économique, eu égard aux atouts économiques du pays mais l’existance de distorsions importantes entre notamment prix intérieurs et prix extérieurs, le psittacisme doctrinal entourant les grands projets et l’étatisme stérilisant n’étaient pas de nature à attirer les investissements étrangers. Malgré ce contexte de pénurie de devises il a toujours existé d’énormes gaspillages des ressources publiques par le poids des dépenses publiques de fonctionnement et celles des investissements. Le premier type de dépenses concerne pour l’essentiel les effectifs pléthoriques et inefficaces de la fonction publique, qui s’expliquaient par la politique d’enseignement et d’emploi. Celle-ci faisait obligation aux services publics et aux entreprises publiques de recruter l’ensemble de la main-d’oeuvre sortie du cycle éducatif. Si ce principe paraît logique dans un système étatisé, encore aurait-il fallu que ces agents du Parti-Etat (ou tout du moins une partie de ces agents) eussent été capables de mettre en place les structures d’une administration efficace. Or l’inefficacité de l’administration guinéenne sous le P.D.G. n’était un secret pour personne. Pour un grand nombre de fonctionnaires ou de gestionnaires d’entreprises publiques de haut niveau, la notion d’intérêt général n’était que pure fiction.

L’Etat et/ou l’entreprise ne constituaient que des instruments d’enrichissement personnel. Même après le changement de régime intervenu en 1984, cette mentalité subsiste fortement. Elle constitue un des obstacles majeurs aux réformes entreprises par les nouvelles autorités guinéennes.

Le P.D.G., avec toute sa puissance, n’avait vraiment pas cherché à former ou à encourager l’efficacité des agents et fonctionnaires. Il ne leur demandait qu’une obéissance totale. C’est en cela que les 140 830 salariés de l’Etat et des entreprises publiques recensés en 1979 par le Ministre du Travail constituaient, pour le plus grand nombre, une source de gaspillage des ressources publiques guinéennes sous le P.D.G.

Le second facteur de gaspillage de ces ressources était constitué par la création et le financement des entreprises publiques, sous forme de subventions budgétaires, d’octrois de crédits et d’accès privilégié aux licences d’importation et aux crédits extérieurs. Toutes ces interventions représentaient une charge lourde pour l’économie guinéenne. Or nous avons déjà vu à quel degré d’inefficacité étaient arrivées, à une ou deux exceptions près, les entreprises publiques.

Le seul secteur qui aurait pu constituer la première des priorités de l’action économique du P.D.G., a été désorganisé et laissé à l’abandon ; il s’agit du secteur agricole.

C. La régression de l’agriculture

Le secteur agricole qui concerne 80 guinéens sur 100 est celui qui a été le plus désorganisé par l’action du P.D.G. Nous avons déjà examiné les causes de la décrépitude de l’agriculture guinéenne. Or en rappelant que la population agricole represente 80 % des Guinéens, on est étonné de constater qu’un pouvoir qui se qualifiait de « populaire révolutionnaire » ait rejeté dans la marginalisation l’agriculture paysanne pour reporter ses efforts sur des fermes collectives dont l’activité a été plus d’agitation politique que de production économique.
Après les premières mesures de libéralisation intervenues vers la fin du régime de Parti-Etat, l’évidence était faite que les problèmes de développement rural dominaient les perspectives économiques du pays. Aussi un programme de redressement du secteur rural qui devait comporter à court terme la réforme du système d’incitations et à long terme les mesures structurelles permettant d’accroître la productivité, avait-il été prévu. Mais l’absence de moyens et les distorsions qui dominent le secteur rural empêchent toujours la plupart des bailleurs de fonds de financer des projets agricoles.

Le rappel de tous ces aspects et cadres de la politique économique du P.D.G. montre que malgré ses ressources naturelles importantes, la Guinée ne pouvait connaître en 26 ans que le délabrement économique et social qu’on constate aujourd’hui.

Notes
1. Université libre de Bruxelles. La politique économique contemporaine. Editions de l’Institut de Sociologie 1966.
– Janine Brémond et Alain Geledan. Dictionnaire économique et social. Paris, Hatier, 1981.
2. Voir par exemple, Journée d’études des cadres de Conakry sur « Notre serment : réaliser la première tranche du Plan » (Horoya, n° 2102 du 7 avril1974).
3. Le Budget du Plan 1960-1963 (Décret N 217/PRG du 9 août 1960).
4. Jean Suret-Canale. La République de Guinée, op. cité p. 188.
5. Horoya, n° 2851, 28 décembre 1980-10 janvier
1981, p.15.
6. F.M.I. Rapport n° SM/74/167 du 9 juillet 1974 (Guinée).
7. Horoya, n° 2851 du 28 décembre, 10 janvier 1981, pp. 15- 16.
8. Ces pourcentages ne concernent que les différentes cultures vivrières et d’exportation. L’élevage et la pêche sont exclus.
9. Horoya, n° 2868 du 10-16 mai 1981 p. 57.
10. Horoya, n° 2851, 28 décembre 1980-10 janvier 1981 p. 18.
11. Il faut rappeler ici les sources de financement prévues des trois premiers plans :

Plans Sources prévues
  Financement national (%) Financement étranger (%)
Plan triennal (1960-1963) 20 80
Plan septennal (1964-1971) 18 82
Premier plan quinquennal (1973-1978) 32 68

12. Horoya, n° 2851 p. 19.
13. Samir Amin. Le développement Inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Paris, Editions de minuit, 1973, p. 164.
14. Claude Abou Diakité. Guinée enchaînée. Paris, DAC. 1972.
15. Siradiou Diallo. “L’interminable tragédie”, Jeune Afrique, n° 527 du 9 janvier 1971.
16. Horoya, n° 2852, 28 décembre 1980-10 janvier 1981. 46e session du C.N.R. p. 23.
17. Après l’échec de son expérience monétaire le Mali a demandé à réintégrer la zone franc en 1967, et avait obtenu un statut particulier avant sa réintégration définitive, intervenue lors du sommet de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (U.M.O.A.) à Niamey, en octobre 1983.
18. Samuel Nana-Sinkam. “Les pays candidats au processus de développement dans la jungle du nouveau système international de taux de change”. Paris, Economica, 1979.
19. Jacques Riboud. Une nouvelle monnaie pour l’Europe, l’Europe, l’eurostable. Paris, Ed. R.P.P. 1975.
20. Joseph Tchundjang Pouemi. Monnaie, servitude et
liberté : la répression monétaire de l’Afrique. Paris, Editions J.A. 1980.
21. Mamadou Diarra. Les Etats africains et la garantie monétaire de la France : où va l’argent des Français ? Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines NEA, 1972 . pp. 40-41-43.
22. Makhtar Diouf. Intégration économique. Perspectives africaines, Dakar, Ed. NEA, 1983, 281 p. (cf notamment pp. 188- 196).
23. Makhtar Diouf, op. cité.
24. La Banque de l’Afrique de l’Ouest cédera plus tard la place à la B.C.E.A.O. (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest) à laquelle appartiennent toujours le Bénin, le Niger, la Côte-d’Ivoire, le Burkina faso, le Mali, le Sénégal et le Togo et dont l’unité monétaire est le franc de la Communauté Financière Africaine : Franc CFA qui vaut 0,02 F français.
Les Etats ci-dessus énumérés ont créé l’Union monétaire ouest-africaine (U.M.O.A.) le 12 mai 1962. Le Mali qui avait quitté la zone franc en créant le franc malien le 1er mars 1962 et qui était revenu dans la zone franc tout en maintenant le franc malien (1 FM est égal à 0,01 F français) vient d’adhérer à l’U.M.O.A.lors du sommet de cet organisme tenu
à Niamey en octobre 1983. Cette adhésion s’est logiquement concrétisée par la disparition du franc malien et son remplacement par le franc CFA. (cf Thierno Abou. “Mali, en attendant le CFA”, Afrique Asie, n° 314, 30 janvier-12 février 1984, p. 31).
25. Sékou Touré : discours prononcé le 1er mars 1960, cité par Michelle Duc dans les Institutions Monétaires Africaines, Paris Ed. Pedone 1965. Il faut noter qu’à travers ces déclarations apparaît une contradiction qui dénote une méconnaissnce des phénomènes monétaires. En effet on ne peut revendiquer une responsabilité monétaire, créer une monnaie vraiment nationale et vouloir son inclusion dans une autre zone monétaire.
26. Il est vraisemblable que lors de la création du F.G. une spéculation s’est abattue sur le CFA. En effet les billets CFA troués auraient été tirés en double à Paris, siège de la B.A.O. : si cela était vérifié on ne saurait s’expliquer le bien-fondé de cette créance si ce n’est que par des mesures de rétorsion. Par ailleurs ce problème de créance a trouvé par la suite une solution par le règlement du contentieux monétaire et financier avec la France. (lire André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.Chapitre 53. — 22 mai 1963. Des accords qui constituent une nouvelle chance pour les relations franco-guinéennes, mais en apparence seulement T.S. Bah
27. Samir Amin. L’Afrique de l’Ouest bloquée. L’économie politique de la colonisation 1880- 1970, Paris, Editions de Minuit (cf p. 268).
28. Le recours facile à la planche à billets et l’injection dans le circuit de la fausse monnaie ont joué un rôle important dans cet accroissement de la masse monétaire.
29. La Guinée, ayant sa propre monnaie et sa zone indépendante, n’avait aucune raison, du moins institutionnellement, de procéder à cet alignement. Horoya, 2 octobre 1972.
30. Syli, mot tiré du vocable sosso, une des langues nationales, signifie, éléphant, symbole du Parti Démocratique de Guinée.
31. “L’Action Politique du P.D.G.” in L’Afrique et la Révolution, Tome XIII, pp. 331 et suivantes.
32. Horoya, 2 octobre 1972 – Cauris : « Coquillage utilisé autrefois comme monnaie en Inde et en Afrique occidentale française ». (Larousse).
33. Horoya, 5 novembre 1972.
34. Guinée, Perspectives Nouvelles, n° 24, janvier 1973 p. 6.
35. Horoya, 2 octobre 1972.
36. Lors de la réforme monétaire du 17 avril 1981, on constata le même comportement de gens ayant peur d’être spoliés ou d’être accusés de trafiquants riches, et le Président Guinéen de s’étonner de ces comportements : « le jour du change, celui qui avait des millions par devers lui avait vainement cherché à répartir sa fortune. Il a donné ici 10 000 sylis, là 5 000 sylis comme commission. Finalement il a perdu une somme colossale qu’il aurait dû déposer en banque sans perdre un seul syli. Qu’est-ce qu’ils avaient dans la tête ces gens là ? » (Horoya,, n° 2867 du 3-9 mai 1981 p. 28).
37. J.M. Kalflèche. “Guinée : une expérience surréaliste” in Le Figaro du 21 avril1981. En ce milieu de l’année 1985 le cours officiel du syli est de 1 syli pour 0,38 franc français, 0,040 doUars. Mais au marché parallèle un syli vaut parfois deux fois moins.
38. Il s’agit du marché noir.
39. Cette opération est présentée comme « une victoire du Peuple ». Horoya, n° 2865 du 19-25 avril 1981 pp. 4-5-6.
40. Cette opération est présentée comme « une victoire du Peuple », Horoya, n° 2865 du 19-25 avril 1981 pp. 4-5-6.
41. Article cité de J.M. Kalflèche in Le Figaro.
42. Les nouvelles coupures de billets de banque mises en circulation le 17 avril1981 étaient les suivantes :

  • billet de 5 sylis, de couleur bleu, à l’effigie du Dr Kwame Nkruma, 1er président du Ghana (1957-1966)
  • billet de 10 sylis de couleur rouge à l’effigie de Patrice Lunumba, 1er ministre du Congo ex-Belge, devenu Zaïre, assasiné en 1961
  • billet de 50 sylis de couleur carmin à l’effigie de d’Alfa Yaya, héros de la résistance guinéenne à la colonisation européenne
  • billet de 100 sylis, couleur bleu foncé, à l’effigie de l’Almamy Samory, héros de la résistance guinéenne à la colonisation européenne
  • billet de 500 sylis, couleur marron, à l’effigie du Président Tito de Yougoslavie.

43. Horoya, n° 2867 du 3-9 mai 1981, pp. 23-24.
44. Horoya, n° 3000 du 1er au 7 janvier 1984, pp. 52-53. Ces menaces faites en fin du mois de décembre 1983 annonçaient donc de nouvelles exactions pour le mois de mars 1984. Mais Sékou Touré n’en eut pas le temps puisqu’il devait décéder brutalement le 26 mars 1984 dans une clinique des Etats-Unis, où il avait été transporté de toute urgence.
45. La CEDEAO a été instituée par le traité de Lagos de mai 1975 et a débuté en 1977. Les Etats membres sont : Bénin, Cap- Vert, Côte-d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra-Léone, Togo, Guinée, Burkina Faso.
46. Horoya, n° 2867 du 3- 9 mai 1981 pp. 23-24.
47. Sékou Diani. « L’impact de la mise en valeur du Fleuve Sénégal par l’agriculture des Etats membres de l’O.M.V.S. Mmémoire de DEA, Economie rurale, Faculté de Sciences Economique et de Gestion, Dijon, 1980. Voir également Bachir Abdoulaye Dia. Conditions de mise en valeur régionale de certains minerais dans l’O.M.V.S. : phosphates, fer et bauxite. Mémoire de maîtrise de sciences économiques, Faculté de sciences juridiques et économiques de Dakar, 1981.
48. Horoya, n° 2867, 3-9 mai 1981, p. 25.
49. En fait il s’agit bien en cette année 1984 de vingt-sept années de gestion du pays par le P.D.G. puisque de par la mise en place de la Loi-cadre d’Outre-Mer de 1956, le P.D. G. était devenu en 1957 le vrai gestionnaire du pays. Le gouverneur et les administrateurs français d’Outre-Mer (Commandants de cercle) n’avaient plus la réalités du pouvoir à cette date en Guinée (tout au moins). Le compte rendu des débats de la conférence des commandants de cercle de la Guinée tenu à Conakry les 25 et 27 juillet 1957 sous la présidence du Gouverneur et la vice-Présidence de Sékou Touré, montre que celui-ci était déjà le vrai patron de Guinée. Cette conférence examina le problème du maintien ou non des chefferies traditionnelles. (cf Guinée, prélude à l’indépendance. Paris Edition Présence Africaine, 1959). 
50. Banque Mondiale, op. cité p. 53. 

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.