Sékou Touré : Gouvernement par le Complot et le Crime

Scène d'inauguration à Guéckedou. 1960. De gauche à droite : Mohamed Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Sékou Touré, Toumany Sangare.<br /> Second rang : Saifoulaye Diallo et Capitaine Kaman Diaby (derrière Sékou Touré)
Scène d’inauguration à Guéckedou. 1960. De gauche à droite : Mohamed Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Sékou Touré, Toumany Sangaré.
Second rang : Saifoulaye Diallo et Capitaine Kaman Diaby (derrière Sékou Touré et Toumany)

Du même auteur La FEANF et les grandes heures du mouvement syndical étudiant noir

On trouvera ici la suite de Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Editions Berger-Levrault. 1982, 106 pages, par feu Charles Diané. Publié en 1982, le document faisait écho aux protestations de la communauté guinéenne et d’une partie de l’opinion publique française, qui rejettaient les circonstances du rapprochement franco-guinéen. Lancé par Valéry Giscard d’Estaing, ce processus fut poursuivi par François Mitterand. A la fin de cette série je compte rédiger une rétropective sur les ouvrages politiques et la personnalité publique du Docteur-Professeur Charles Diané.
Cette livraison contient le chapitre 5 de la letre ouverte. La première partie regroupe les quatre premiers chapitres.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Le “complot” et le crime
comme moyens de gouvernement

« Mieux vaut, sous une dictature, tuer père et mère que mal penser. Parler, écrire, agir contre le pouvoir personnel constitue un crime majeur ».
François Mitterrand. Le coup d’Etat Permanent, page 193

Monsieur le Président,
Lorsqu’on évoque le régime de Sékou Touré, ce sont les mots faillite, prison et complot qui reviennent.

Tout le monde sait que le complot est et a toujours été pour lui un moyen de gouvernement puisqu’en réalité, et contrairement à ce qu’il essaie de faire croire, il a depuis longtemps perdu la confiance des Guinéens. Lui qui n’a jamais eu confiance en aucun d’entre eux.

La faillite expliquée par le complot ; le complot servant à décapiter le (…) et monopoliser le pouvoir, telle est déjà l’histoire que le peuple de Guinée a écrite de son sang et de l’exil de ses meilleurs enfants.

Depuis 1961, chaque année, chaque catégorie de Guinéens a connu son complot, grand ou petit. Chaque année, la rage démentielle de Sékou Touré a englouti des Guinéens, beaucoup plus que tous les colonialismes et que tous les impérialismes qu’il accuse, et qui furent pourtant ses chevaux de Troie, pour prendre et conserver le pouvoir.

Les arrestations, les perquisitions, les exactions, les humiliations publiques, ne se comptent plus. Son pouvoir en est nourri, souillé et pourri.

Nous nous souvenons comme si c’était hier de l’avocat Diallo Ibrahima, arrêté injustement en 1960 après la suppression de la profession d’avocat, torturé et fusillé dans un petit bois entre la gare et la ville de Dubréka. Il était accusé d’avoir “comploté” avec quelques autres cadres, au sein du Parti même. Nous nous souvenons de Touré Fodé, ce jeune pharmacien qui expirait à la morgue de l’hôpital Donka en mars 1960, au moment même où Sékou Touré proclamait son innocence à l’autre bout de la ville. Il était resté enchaîné dix jours, sans manger ni boire. Il avait été battu, torturé afin qu’il avouât des fautes qu’il n’avait pas commises. Sa seule faute était d’être l’ami de Maître Diallo. Nous nous souvenons aussi de l’ingénieur Diallo Yaya, mort à Paris des suites d’une incarcération injuste et inhumaine.

Nous nous souvenons de Elhadj Mohamed Lamine Kaba,  l’imam de la mosquée du quartier Coronthie de Conakry, sur le dynamisme et le rayonnement duquel Sékou Touré s’était appuyé pour implanter son Parti dans la capitale, avec l’appui de Yansané Sékou Yalani et de Camara Bengali. L’imam a été accusé, arrêté et tué. Camara Bengali condamné à perpétuité est décédé des suites de sa détention. Quant à Yansané, libéré après huit ans de prison, il est définitivement aveugle. Nous nous souvenons de tous ces innocents dont le sang a arrosé le pouvoir tout neuf de Sékou Touré, et dont il a donné la souffrance en offrande aux dieux de sa gloire.

Cétaient ses débuts. Les premiers martyrs ont servi à nourrir ses fétiches et à roder ses appareils de répression. Nous croyions que le chagrin et le désespoir des Guinéens, leur silence apeuré l’auraient freiné sur le chemin de cette perdition, du déshonneur et de la plus monstrueuse forfaiture que l’Afrique ait connue.

Hélas, Monsieur le Président ! Sékou Touré s’est entêté à gouverner par le crime. Rivé à son pouvoir tous les jours plus sanglant, il a continué à écraser notre peuple pour mieux s’asseoir. Ce fut l’asservissement à défaut du consentement.

Sékou Touré a oublié aujourd’hui tous ceux qu’il a déshumanisés et tués dans ses prisons et qui, pour la plupart, avaient beaucoup sacrifié à la cause sacrée de leur pays et de l’Afrique, ou qui avaient espéré qu’il serait à la hauteur des sacrifices qu’ils avaient fait pour sa propre ascension et son propre pouvoir.

Ceux qui ont pu ramper, décharnés, défigurés, aveugles, sourds ou muets, et sortir de ses geôles bestiales ; ceux qu’il a dû relâcher l’accusent tous les jours du fond de leur misère. Leur seule vue parle au Peuple de Guinée quand leurs familles ont pu, par miracle, leur faire vivre cette vie végétative qui est désormais la leur. Toutes ces voix d’ombre et de silence, morts enterrés et morts vivants, l’accusent. Nous ne citerons pas de noms. Le temps de leur réhabilitation est proche. Et ils surgiront car ils parleront encore plus demain qu’aujourd’hui dans un procès qui ne sera plus le leur, mais celui de Sékou Touré. Leur procès à eux tous comme leur calvaire n’aura été que le procès et le calvaire que lui tout seul aura fait au Peuple de Guinée.
Monsieur le Président, les crimes qui ont mis l’Empereur Bokassa au ban de l’humanité et qui ont fait l’objet d’un déchaînement sans précédent de la presse internationale ne représentent en fait que peu de chose à côté de ce qu’a souffert le peuple de Guinée, du fait du “Responsable Suprême de la Révolution”, le “Leader sans bornes”, “l’Infaillible Guide de nos destinées”, le “Digne Stratège” Ahmed Sékou Touré, “Commandant en chef des forces armées révolutionnaires”, et maintenant “arbre éternel de l’Afrique”. A côté des grands massacres connus, je ne vous citerai que quelques forfaits dont seul le peuple de Guinée se souvient encore.

  • Au lendemain de l’indépendance, Timbi-Madina, un village de la région de Pita a été pulvérisé par un détachement de l’armée, dépéché d’urgence de Conakry à la suite d’un simple malentendu entre le commandant de la Région, Baldé Siradiou, et les populations. Il n’y eut que deux rescapés, deux anciens militaires.
  • Une dizaine de femmes ont été obligées de défiler nues dans les rues de Conakry, à la fin de l’année 1964, pour des pécadilles. Cette humiliation profonde suivie d’emprisonnement arbitraire en a fait des aliénées.
  • Plus de 300 jeunes, désignés sous le vocable de “faux chômeurs” sont morts d’asphyxie dans les étroites cellules du camp militaire Alpha Yaya, à Conakry, en 1965. La police les avait ramassés à travers la ville, sur son ordre, afin d’arrêter les mouvements que la pénurie alimentaire avait spontanément suscités au sein de la population.
  • De respectables dames, mères de famille pour la plupart, ont été déshabillées et déchaussées par des miliciens dans les rues de Conakry, en pleine journée, sous prétexte qu’elles portaient des soutien-gorges et des chaussures hauts talons ; autant d’effets bannis par la “Révolution”, parce que “puant l’impérialisme occidental”.
  • Des gouverneurs de régions ont battu à mort ou fait emprisonner d’innocents paysans. Ainsi le pauvre Manson a été tué à Pita par le gouverneur Sagno Mamadi en 1963, qui s’est par la suite approprié sa femme. Certains de ses représentants dans les provinces avaient de véritables fosses aux serpents. Celle de Beyla est la plus célèbre.
  • 80 détenus du Camp  Boiro, dont l’ancien ministre de l’Intérieur, Bama Marcel Mathos, extraits de force de leurs cellules, ont été exécutés dans la nuit du 17 au 18 octobre 1971. Ce convoi sera baptisé  “Train 80” par les rescapés de cette bastille qu’est devenue Boiro.
  • En octobre 1978, lors d’une rencontre de football opposant le Hafia de Conakry au Vita-Club de Kinshasa, dans le cadre du match aller des demi-finales de la coupe d’Afrique des clubs champions, des enfants âgés de 9 à 15 ans — 40 selon des témoins oculaires, 23 d’après le pouvoir — ont péri asphyxiés dans des véhicules cellulaires des forces de l’ordre. Ils portaient sur leur corps des traces de fouet et d’autres sévices. Les policiers les avaient arrêtés, frappés et jetés dans ces véhicules en leur reprochant d’avoir resquillé pour entrer au stade. La nuit, la population de Conakry, indignée par cet assassinat massif de mineurs, a pris d’assaut le commissariat de police principal de la ville. La même nuit, les victimes ont été enfouies dans une fosse commune sans que les parents aient pu voir les corps.

La rumeur du crime rituel destiné à redorer le blason du tyran circule encore à propos de cette tuerie d’enfants. Aucun procès n’a été fait aux responsables car ils étaient commandités par Sékou Touré lui-même.

  • Officiellement, 120 militaires, tous grades confondus, ont été exécutés de 1964 à 1972, auxquels il faut ajouter 80 autres fusillés dans la nuit du 28 au 29 septembre 1971, vers 3 heures du matin, au pied du Mont Kaloulima, à une quarantaine de kilomètres de la capitale.
  • De 1970 à 1976, il y aurait eu 25.000 disparus dans les différents camps : morts assassinés, par inanition, par manque de soins, ou de sous-alimentation… Ce nombre n’inclut pas les 170 extradés de la Gambie, les extradés de la Mauritanie, de la Sierra Léone (plusieurs dizaines}, les kidnappés du Libéria. Ils ont tous été exécutés sans le moindre jugement.Ce ne furent là que de petits crimes pour le rituel périodique. Les “complots” ont rythmé les temps forts du régime. Ces complots auraient été imaginés, payés, organisés et exécutés pêle-mêle par les Etats-Unis, qui le financent grassement, la France, l’Allemagne, l’U.R.S.S. Tous les pays limitrophes ont été, à un moment ou à un autre, le point de départ, disons les agents de ces multiples complots que seule son imagination démentielle a fabriqués.

Pauvre de nous. Pauvres Guinéens, que Sékou Touré met un jour à la pointe du combat de la réhabilitation africaine et, le jour suivant, à la remorque de quelqu’un ou de quelques-uns pour imaginer, organiser et exécuter des complots. Ainsi, lorsque les problèmes s’accumulent et l’étouffent, il trouve des boucs émissaires, des agents toujours mûs du dehors ; des bras au service de cerveaux étrangers.

Les Guinéens ? Des décérébrés, des aliénés et des indignes. Un peuple d’agents de l’étranger. De qui furent-ils donc les agents pour le porter au pouvoir ?

En 1961, le Syndicat National des Enseignants, au cours de son Congrès à Mamou, proteste contre l’anarchie qui s’installait déjà au sein de l’éducation nationale sur le plan du matériel comme sur celui des programmes. Une discussion s’engage entre le Bureau Politique du Parti, déjà unique, de Sékou Touré et les membres du Bureau Syndical. A la force des arguments des enseignants, Sékou Touré oppose l’argument de la force : le complot.

Les dirigeants des Enseignants guinéens furent arrêtés et incarcérés et les syndicats définitivement décapités. Des hauts cadres comme Fofana Ibrahima, Président de la Cour d’Appel, Baldé Mountagha, professeur, Baldé Hassimiou, Directeur du Budget, furent arrêtés. Les responsables des enseignants : Bah Ibrahima Kaba, Keita Koumandian, Mamadou Traoré ‘Ray Autra’, Djibril Tamsir Niane, furent arrêtés et restèrent entre trois et six ans en prison.

Certains cadres africains venus aider notre jeune République furent églement incarcérés, comme le sénégalais Niang Seyni. D’autres, comme l’ingénieur sénégalais Sali Khalidou, le mathématicien Abdou Moumini (Niger), l’historien voltaïque (burkinabe) Joseph Ki Zerbo et le philosophe antillais Mac Laurain échappèrent de justesse à la vindicte de Sékou Touré.

En 1965, Mamadou “Petit” Touré, un jeune Guinéen que Sékou Touré avait fait venir de Côte d’Ivoire et à qui il avait donné les meilleures chances de réussite en Guinée, s’était acquis une grande popularité à Conakry. Comme Directeur de la Sonatex (Société Nationale chargée de l’importation et de la commercialisation du Textile), il avait une grande clientèle dans toute la Guinée. Fort de ce prestige et des mouvements de mécontentement qui se manifestent alors dans tout le pays, il décida de créer, conformément à la Constitution, un parti, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée, dont les statuts sont datés du 9 octobre 1965). Le lendemain du dépôt du statut de son Parti, il est arrêté et accusé de complot. Il est frappé, torturé au courant électrique et mis à la diète complète. Il meurt d’inanition au Camp Camayenne (devenu Camp Boiro en 1969). L’arrestation et les tortures de ses frères Moussa et Kélétigui, sont suivies d’une grande rafle parmi les officiers de l’armée de terre.

Sékou Touré procède à des exécutions massives au Mont Kakoulima. Ainsi mourrurent le Commandant Mamadou Keita, l’adjudant Bayo et de nombreux autres officiers.

L’hystérie de ses massacres et le vrai tournant de son régime débutent en 1967. Au moment du huitième congrès de son parti, au mois de septembre de l’année 1967, la Guinée est entièrement isolée. Son régime est une fois de plus au fond de l’abîme. La situation économique frise la catastrophe, car les slogans n’ont jamais nourri personne. Les denrées les plus courantes sont introuvables. Les caisses de l’Etat sont vides. Il ramasse les dernières ressources du pays et concentre les pouvoirs entre ses mains. Le voilà “Responsable Suprême de la Révolution”. Quel euphémisme ! Après ce congrès, il tente en vain de briser le glacis qui l’enserre et l’étrangle. Son appel du pied au Général De Gaulle est suivi d’une réponse cinglante. “Quand il y aura un Etat en Guinée, je le reconnaîtrai”. Ses espoirs sur le plan international s’effondrent rapidement. Sauf du côté de ses amis américains, qui savent depuis longtemps prévoir et interpréter ses hypocrites éclats de voix. Un coup de gueule et dix mains tendues ! Il se tourne opportunément vers ses voisins immédiats.
Il fait venir Senghor à Labé, Tubman à N’Zerekoré et Modibo Keita à Kankan. A coup de manifestations, de grands discours encenseurs et de folklore, il essaie d’arranger ses affaires. Senghor, particulièrement actif et enthousiaste, essaie de ramener en vain de Gaulle et Houphouët-Boigny à renouer avec lui. Il a compris depuis — oh combien ! Les autres, polis, écoutent, discourent, font trois tours et puis s’en vont.

A la conférence de Monrovia, en avril 1968, Sékou Touré n’hésite pas à s’humilier devant l’envoyé du “traître” Ankrah, successeur de Nkwamé Nkrumah. Bien sûr, en 1966 son opportunisme a pu voir un “Co-Président de Guinée” en N’krumah, dont la chute portait un frein à ses objectifs immédiats et à son ambition effrénée de domination. Ce ne sera pas la première volte-face, ni la première fois qu’il aura sur les bras un chef d’Etat déchu et son successeur.

En juillet 1968, les résultats de cette vaste prostitution internationale et africaine sont nuls. Personne ne le prend plus au sérieux. On le laisse à sa révolution et à son verbiage.

Alors que la situation intérieure guinéenne est devenue dramatique, il lance sa “Révolution Culturelle Socialiste” en août 1968. Cela lui donne l’occasion d’une agitation monstrueuse à travers tout le pays. Il fait regorger Radio Conakry, son unique journal Horoya et les rues de nos villes de citations interminables, plus démagogiques les unes que les autres. Tout le peuple est soumis au rythme infernal de cette nouvelle propagande.

L’embrigadement des masses est assuré par une certaine jeunesse dévoyée, spécialisée dans la délation, le noyautage, et la répression. Les élèves et les étudiants sont envoyés dans les champs, dits “’Centres d’Enseignements Révolutionnaires”. Plus tard, on les appellera “Facultés d’Agronomie” ; des facultés pour rien, sorties tout droit de l’imagination abstraite et prétentieuse de Sékou Touré pour abrutir notre jeunesse. Trois mois de ce vacarme ne suffisent pas à dissiper le malaise.

Et puis vint la nouvelle de la chute de Modibo Keita, le 19 novembre 1968, à Bamako. Le Président du Mali, compagnon de longue date de Sékou Touré, venait d’être renversé par sa propre armée.

Cette nouvelle trouve Sékou Touré en train d’annoncer en grande parade processionnelle à Kindia la conclusion d’un accord avec les États-Unis pour le financement de l’exploitation des bauxites de Sangaredi, et de promettre monts et merveilles à des foules exaltées par ses slogans. Dans un meeting floklorique, lui le prétendu socialiste, lui le révolutionnaire, lui le prolétaire,  il présentait la plus grande concentration capitaliste de l’Ouest Africain (les multinationales qui exploitent la bauxite en Guinée, et Lamco (Liberian-American-Swedish Mining Company), multinationale qui exploite le fer à la frontière guinéo-libérienne) comme le suprême salut pour son régime révolutionnaire, pur et dur. Oh paradoxe ! Plus que jamais, ce jour là, il y a, d’un côté, lui, son pouvoir total, sectaire et solitaire, apeuré, inquiet et néanmoins arrogant ; de l’autre côté, le peuple de Guinée. Aux écoutes de Bamako, où un autre pouvoir dit révolutionnaire, socialiste et tout, venait de tomber. Sékou Touré se dit qu’il faut faire quelque chose. L’armée guinéenne, alors puissante et respectée, est immédiatement mise sous la coupe du Parti qui entreprend de créer des Comités dans les casernes. Ce n’est évidemment pas pour plaire aux cadres militaires, qui ne se gênent pas pour le dire. Dans l’énervement d’un pouvoir qui se sent menacé, il se surpasse. Le pays est quadrillé de barrages ; le bourrage idéologique devient hallucination. La Voix de la Révolution fulmine contre les militaires, ceux du Mali (ce sont les mêmes aujourd’hui encore!) autant que ceux de Guinée. Sa rogne et sa grogne n’ont plus de borne. Le pouvoir paraît lui échapper. Un homme n’a qu’à lever le petit doigt et il tombe. Cest Kaman Diaby, chef d’Etat-Major Adjoint. Cela indispose et effraye Sékou Touré. Le moyen qu’il va trouver a fait ses preuves. Il va inventer un complot.

Au préalable, il va essayer de désamorcer ce qu’il croit être la bombe “Kaman”, en faisant intervenir ses amis. Il le traîne devant son tribunal familial de Faranah, ville d’où Kaman Diaby et Sékou Touré sont originaires. Kaman, manifestement inconscient des intrigues de Sékou Touré est d’une fidélité sans partage à sa personne. Il vient d’être nommé secrétaire d’Etat à la Défense. Mais ce n’est là qu’une tactique de ce dernier, qui pense qu’il constitue un danger à éliminer. L’abcès est trop mûr. Voilà comment naît dans son cerveau machiavélique l’idée du complot. Quelques officiers parachutistes, vexés par les brimades des autorités locales de Labé (au Nord de La Guinée) lui donnent l’occasion d’échafauder en février 1969 un complot militaire. Bâ Mamadou, un ami intime de Kaman, actuellement en exil à Abidjan, devient “l’éminence grise” du complot, à qui il trouve des “liaisons directes” avec les autorités du Mali. Il condamne Bâ à mort, heureusement par contumace. Puis, oublieux de ses récriminations de la veille contre les vainqueurs de son vieil ami Modibo Keita, il tombe dans les bras du lieutenant Moussa Traoré, nouveau chef de l’Etat malien. Kaman Diaby devient “le pivot du complot, chargé de mission par la France” … depuis 1958. Que d’infamie recouvre cette terminologie de circonstance !

Keita Fodéba, un autre fidèle parmi les fidèles, l’inquiète par son emprise sur l’armée. Il devient le “cerveau du complot”. Après l’éminence grise, le pivot, le cerveau, il lui faut bien sûr un “idéologue du complot” et une “source de financement”. Ils sont trouvés en Fofana Karim, haut-cadre de l’Etat, et Baïdi Guèye, parent de Bâ Mamadou. Plus tard, en 1971, il trouvera qu’il ne s’agissait là que de bras mûs par les milliers et les milliers de dollars des États-Unis, et surtout la “5e colonne S.S. Nazi Ouest-Allemande”. Et devant le “Conseil National” de sa révolution. transformé pour la galerie en “Tribunal Suprême”, on assistera à des condamnations extravagantes, après l’audition de bandes magnétiques extorquées par la torture. Il osera même annoncer que Barry Diawadou a été condamné à mort parce qu’il aurait reçu des autorités ivoiriennes “des déclarations injurieuses contre la Guinée” ; que le Docteur Bah Thierno Sabitou,
frère cadet de Bâ Mamadou, universitaire talentueux et technicien de haut niveau, fut condamné à 20 ans de prison (puis à mort en novembre 1970), parce qu’on aurait “saisi dans ses archives une lettre de l’inspecteur de police Kindo Touré” ; l’expéditeur de la prétendue lettre n’a été condamné lui, qu’à cinq ans de prison. Sékou Touré écrira et annoncera que le caporal Dramé Mohamed a été condamné à perpétuité “parce qu’il a donné des conseils à (l’adjudant-chef) Keita Namory, haut-cadre de l’armée guinéenne”.

Je n’en finirais pas de citer les motifs et les mesquineries de ses grands crimes. Nous croyions que devant la réprobation nationale il s’arrêterait. Ce ne furent hélas que des prémices.

Après 1969 vient la vaste rafle nationale de janvier, juillet et août 1971, dont l’occasion et le prétexte lui furent donnés par le “débarquement” de novembre 1970. Quelle aubaine que cette opération ratée. Et quel gâchis pour les Guinéens.

En juillet 1971, nous avons assisté, sur les antennes de Radio-Guinée dans tous les dialectes, à une valse de retransmissions de bandes magnétiques devant un tribunal nouveau genre. Pour Sékou Touré, dont le cerveau ne tarit pas de trouvailles, c’est le pays tout entier qui fut érigé en tribunal. Le “peuple tout entier sera juge”. Juge de quoi et pourquoi faire ?

Pourquoi s’est-il donné tant de mal ? Puisque tant d’argent avait été donné à tant d’individus par tant de nations ennemies contre lui tout seul, qu’avait-il besoin d’un tribunal pour sévir ! Lui qui avait tous les pouvoirs, y compris celui de mentir, de torturer et de tuer à sa guise ! Il accusera ses amis, les cadres intellectuels, les compagnons du parti, ses plus fidèles militants, d’avoir accompli les actes les plus invraisemblables. Bangoura Karim, pour ne donner qu’un exemple, qui est passé au confessionnel de la Voix de la Révolution le 24 août 1971, s’est frappé la coulpe pendant une heure et demie, en français, en malinké, en soussou, en anglais ; pour avoir joué de trahison, lui son ambassadeur, avec la “5e colonne S.S. Nazi Ouest-Allemande”, la 5e colonne foccardienne française, la 5e colonne made in U.S.A.; le mercenariat portugais, la 5e colonne guinéenne sise à Dakar, à Abidjan, au Libéria. Il a déclaré aussi avoir reçu en tout, 87.650.000 francs CFA. plus 1.375.000 dollars, soit un total de 1.725.000 dollars !!!

Cinq officiers supérieurs parmi les quatorze arrêtés ont déclaré pour leur part, toujours selon les bandes diffusées les 30 et 31 juillet 1971 par Sékou Touré sur les antennes de la radio nationale, une somme de 200.000 dollars chacun, soit un million de dollars pour les cinq ! Rien qu’en mise de départ ; sans compter leurs prétendues retraites trimestrielles et leurs salaires mensuels qui voltigeaient entre 2.000 et 4.000 doUars depuis des années. On n’en finirait pas de citer tout ce que neuf membres du gouvernement en fonction, des hauts fonctionnaires, des Gouverneurs, des anciens ambassadeurs, des médecins, bref des centaines de citoyens, tous hauts cadres de l’Administration, de l’État et du Parti-État ; tout ce que tous ces Guinéens, complotant depuis toujours, y compris le jeune Tidiane Keita 1, qui sauta à son cou au cours d’une parade rituelle d’accueil d’un chef d’Etat, ont touché comme prix de leur prétendue trahison contre Sékou Touré tout seul.

Monsieur Je Président,
Il n’y a pas de doute, Sékou Touré ne peut être que ce dieu dont tous ces événements et bien d’autres encore ont permis d’accréditer puis d’asseoir l’idée. Mais les révélations du dieu qu’il est n’accrochent pas. Et je puis dire qu’il n’y a pas un Guinéen qui croit un mot des accusations grossières échafaudées pour tuer nos compatriotes. Par exemple, selon les accusations rapportées par la radio et la presse officielles, 71 détenus (dont 9 membres du gouvernement, 14 officiers supérieurs, 42 hauts fonctionnaires) avaient reçu, rien qu’en prébendes et avances, sans compter les appointements mensuels, 6.612.854 dollars, offerts gracieusement par les différents pays pour tuer Sékou Touré. Il est vraiment coriace !
Le 3 octobre 1971 , il avait affirmé froidement lui-même que ses ennemis avaient reçu 30 millions de dollars pour le renverser sans succès.
Après les procès et l’exécution des verdicts de 1969 et de 1971, les milliers d’arrestations occultes dont il n’a jamais parlé, Sékou Touré a continué à chasser la contre-révolution dans un pays qu’il prétend par ailleurs à cent pour cent en parfait accord avec lui.

C’est ainsi que la chasse à l’homme, à travers les complots et les fausses accusations, a fini par transformer les juges de la veille en accusés du lendemain.
Les Guinéens qui se sont atrocement salis aux côtés du dictateur lors des pendaisons et des exécutions sommaires du 25 janvier 1971, se sont retrouvés de l’autre côté de la “bande magnétique”. Les témoins devaient payer. C’est la loi du milieu.

Ainsi, tous ceux qui, devant l’Assemblée Nationale en 1969, clamaient leur haine  contre les prétendus comploteurs, manipulaient les troupes macabres. Tous ces Gouverneurs de région qui ont excellé d’ingéniosité dans les mises en scène meurtrières à travers le pays, n’auront éte que des agents d’un pouvoir et que des aliénés irresponsables d’une ambition sanguinaire. La réalité du régime est apparue plus d’une fois dans sa sauvagerie et dans toute son horreur. Tous les qualificatifs que je peux employer seront insuffisants à exprimer le sentiment des observateurs et notre ressentiment. A supposer que le fait ne soit pas unique dans les “annales mondiales”, l’Assemblée Nationale de Guinée, composée d’individus cooptés et transformée en tribunal par Sékou Touré, a donné l’une des plus pitoyables images d’indignité, d’inconscience et d’aliénation à la solde d’un individu et éclaboussé l’honneur de la Guinée et de toute l’Afrique. Bien plus que toutes les frasques d’un Bokassa ou que les fantasmes sanglants d’un Idi Amin Dada.

Monsieur le Président, chacun des “complots” du régime guinéen a correspondu à un tournant du drame national guinéen savamment orchestré par Sékou Touré et ses services.

En novembre 1970, les choses ont pu apparaître différentes à bon nombre d’observateurs ; la technique de tapage mise au point par Sékou Touré et ses agents a pu faire croire à une invasion du pays, à un “massacre des populations” par des mercenaires de toutes nationalités, à une tentative délibérée d’un prétendu impérialisme international d’enterrer ce que l’on appelle trop pompeusement la “Révolution Démocratique de Guinée” en utilisant le colonialisme portugais comme tête de pont. Dans une panique folle Sékou Touré parla de troupes aéroportées, de débarquements massifs sur les plages, de guerre et de reconquête coloniale. Le dramaturge de Conakry a un tel don pour les mises en scènes et la mystification !

Il a tellement vociféré et tellement crié au loup en 1971 que l’Afrique et le monde se sont émus ; le Conseil de Sécurité de l’O.N. U. a siégé et a envoyé une commission d’enquête pour éclairer le monde : on attend encore ses conclusions car Sékou Touré a refusé qu’elle vienne enquêter. L’O.U.A. a pris position à l’unanimité “aux côtés du peuple de Guinée”. A la conférence de Lagos, Sékou Touré n’a pas manqué de distribuer des bons points aux différentes délégations, y compris à celle du Sénégal, “pays frère et ami”, qu’il n’a pas manqué d’accuser grossièrement quelques jours après. L’O.E.R.S. 2 a siégé à Bamako et a même adopté le principe d’une force commune d’intervention.

Après une première phase où le peuple de Guinée fut plaint sur tous les continents, où les secours et aides en argent, en cadres militaires, en bombardiers et en de nombreux armements ont aflué sur Conakry, on assista à une deuxième phase où Radio-Conakry, émettant 24 heures sur 24, tira le maximum de profit pour le pouvoir dictatorial de Sékou Touré. Le verbalisme et la phraséologie pseudo-révolutionnaire des éditorialistes primaires de Radio-Conakry n’ont pas connu de bornes. Mais leur zèle macabre ne paya point car ils se retrouvèrent tous en prison quelques années après. Cependant que Sékou Touré entreprenait sa vaste opération de liquidation, amenant des centaines de nos concitoyens dans ses tristes geôles, des étrangers furent injustement accusés des pires méfaits, taxés d’espionnage, incarcérés et même tués, comme l’Allemand Hermann Seibold.

Monsieur le Président,
En janvier 1971, la machine infernale du parti unique a été mise en branle pour apporter une prétendue caution populaire à ce crime massif qui a dépassé l’entendement. Après les condamnations délirantes et les pendaisons de janvier 1971, que resta-t-il de  l’invasion massive des “mercenaires”, des “agents de l’espionnage international”, de la “5e colonne allemande“ ou “française”. Sur les tablettes du prétendu tribunal populaire, on relève fort peu de choses :

  • Quelque quatre militaires portugais (qui se sont rendus sans combattre) parmi 92 condamnations à mort
  • 2 Allemands (dont un est manifestement mort des suites de tortures)
  • 2 Français et des Libanais condamnés parmi 66 condamnations aux travaux forcés à perpétuité avec confiscation de biens.

On est resté par ailleurs abasourdi devant l’assertion selon laquelle 29 citoyens détenus depuis 18 mois auraient trempé dans un quelconque complot alors que la plupart de leur co-détenus étaient déjà morts des suites des conditions inhumaines de leur détention et qu’eux-mêmes essayaient d’utiliser le peu d’énergie qui leur restait pour tenter de survivre. A quoi sert-il de parler des circonstances de ce procès et de la violation flagrante des droits les plus élémentaires de la personne humaine quant on a eu le triste privilège d’entendre tous les jours des citoyens vidés de tout ressort, débiter sur des bandes magnétiques des accusations monstrueuses, manifestement échafaudées par les services très spéciaux de Sékou Touré.

Il apparaît maintenant que cette lugubre mascarade ne recouvrait qu’une vaste opération de liquidation physique de tous les cadres guinéens, ingénieurs, économistes, médecins, professeurs, éducateurs, chefs d’entreprise, banquiers, techniciens de tout ordre, chefs traditionnels et religieux, grands commerçants, etc. De tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont eu à cautionner, bien malgré eux, une politique anti-nationale et anti-africaine, et à se soumettre à un pouvoir personnel totalitaire, dictatorial et manifestement incapable de résoudre le moindre de nos problèmes. De ceux qui, aussi, à un titre ou à un autre, avaient épaulé Sékou Touré et permis d’asseoir son pouvoir.

Après les meurtres collectifs monstrueux de 1971, Sékou Touré en a commis bien d’autres, toujours au nom du peuple et d’un anti-impérialisme qui a bon dos. Car de quel impérialisme souffre actuellement notre pays, sinon du sien propre, qu’aucun principe ni qu’aucune éthique ne devraient plus ni justifier, ni tolérer ? Sékou Touré n’hésite pas de parler de dignité, d’honnêteté et d’une certaine révolution africaine qu’il s’est toujours proposé d’exporter contre les gouvernements que lui jugeait anti-africains. D’où lui est venue une telle prétention, sinon d’un mépris total des peuples africains et d’une inculture qui ont toujours caractérisé son action et son régime ?

En novembre 1970, l’aubaine d’une action ratée de liquidation de son pouvoir était trop belle. Il a saisi la perche et a monnayé les quelques coups de fusils tirés sur les plages de Conakry en cette guerre qu’il mène désormais en permanence contre un peuple innocent tout entier embrigadé dans les mailles de son parti totalitaire.

Monsieur le Président,
Sékou Touré a dit que “l’agression du 22 novembre 1970 doit être considérée comme une récompense, un encouragement”. Il a ainsi dévoilé un jeu que nous, Guinéens, connaissions depuis longtemps, mais qu’une bonne partie de l’opinion mondiale ignorait. Il s’est démasqué et a mis à nu son système misère-complot, complot-misère pour mieux décapiter notre pays.

De 1971 à 1976, la réprobation universelle l’a contraint à mettre une sourdine non pas à la répression, mais bien à tout le tapage qu’il en faisait au point de mettre ses amis dans l’embarras. S’il ne chantait plus ses exploits macabres, il n’en poursuivait pas moins sa politique de répression et de destruction.

Pour le peuple de Guinée, il n’y eut point de répit. Les pendaisons publiques dans toutes les régions qui suivirent l’hystérie de janvier 1971, tendaient à dissuader toutes les vélléités d’opposition à sa tyrannie. Dans la capitale, les corps de Barry III, secrétaire d’Etat au Contrôle financier, Baldé Ousmane, secrétaire d’Etat au Plan, Magassouba Moriba, ancien Ministre, et Keita Kara, commissaire de police, tous pendus publiquement, furent exposés à la sortie de notre capitale, sous le pont Tombo, désormais Pont de nos martyrs. Sa cruauté est allée jusqu’à faire lapider ces corps meurtris par les enfants des écoles et les organisations de son parti.

A l’intérieur du pays, ses nervis ont rivalisé d’atrocités dans les mises en scène, pendant que ses crimes de Conakry défrayaient la chronique internationale et humiliaient l’Afrique. En trois jours, il fait assassiner publiquement près de cent personnes devant des foules atterrées et amenées sur les places publiques à coups de crosses de fusils et sous la menace des mitraillettes.

Les victimes avaient été livrées dans les régions dans des camions militaires spécialement aménagés. Elles étaient enchaînées aux pieds et aux mains ; leurs mains étaient ramenées à leur pieds, dans une attitude de prostation, arc-boutées au fond des camions. Ses convoyeurs s’annonçaient aux récipiendaires dans les régions en disant simplement “les cochons sont là” ! Beaucoup de ces malheureuses victimes mouraient pendant le transport. Quelle bestialité ! Quelle déshumanisation ! Quelle honte !

Ainsi en fut-il des “gibiers” destinés aux villes de Labé, N’Zérékoré, Faranah. Le geste “patriotique” des sections du Parti consistait à redemander une autre victime. Sékou Touré n’a jamais manqué d’imagination ; il a toujours su montrer au peuple qu’il ne reculerait devant aucun crime pour asseoir et maintenir son pouvoir. A Kindia, le pendu, un certain Barry Ibrahima, ex-comptable, n’avait, dit-on, détourné que 250.000 francs alors que le gouverneur qui l’avait embastillé, humilié, puis tué, Moussa Camara Sanguiana, avait, lui, un trou de trente millions de francs dans ses caisses. Barry Ibrahima a été pendu. Moussa Sanguiana Camara a été promu ambassadeur aux Etats-Unis. Il est encore au sommet, membre du Comité central du Parti-Etat, au nom du peuple !

A Télimélé, la pendaison eut lieu sur un terrain de basketball. A Guéckédou, la victime fut plongée publiquement dans un fût d’huile bouillante. A Beyla, il fut balancé dans une fosse à serpents.
A N’Zérékoré. on voulut lui faire crier “Vive Sékou Touré”. Il eut la force de refuser. Le Gouverneur l’acheva alors à coups de pieds et de giffles.
A Youkounkoun, le pendu, un ancien boulanger, fut habillé comme à la parade, après qu’on lui eut annoncé la grâce du Guide. On le gava de riz et de victuailles comme une oie, lui qui avait été torturé et mis à la diète complète six jours avant. Ainsi repus, on lui fit crier tous les slogans à la gloire de Sékou Touré devant la foule des grands jours, rassemblée pour la circonstance. Il fut pendu sans qu’il ait eu le temps de réaliser la macabre mise en scène; sous les crépitations des tam-tams. La foule qui ignorait le but exact de la réunion se tut puis s’en alla, écoeurée.

Aucune de ces victimes ne figurait sur les listes “officielles” des condamnés à mort. Les quelques journalistes invités aux “travaux de l’Assemblée Nationale érigée en tribunal révolutionnaire Suprême” ne virent ni ne surent rien de ce crime. D’ailleurs, ils n’en auraient rien dit, puisqu’il s’agissait exclusivement de reporters triés sur les volets et acquis d’avance à la cause de Sékou Touré 3.

Nous ne pouvons pas évaluer le nombre de Guinéens anéantis dans la trappe de ses crimes. Nous savons qu’il y a eu près de 6.000 arrestations. Mais combien décédèrent des suites de sévices, de tortures, accusés qu’ils étaient d’appartenir à tous les services secrets du monde, SDECE, CIA, SS Nazi, PIDE, et j’en passe. Combien finirent leurs jours dans les geôles inhumaines dont il a couvert notre pays ! Ce qui est certain, c’est que le drame national de 1971 a concerné directement chaque famille guinéenne dans sa chair et son sang. Tous ces cadavres n’ont pourtant pas suffi à le rassasier. Ils ne comblèrent point sa soif meurtrière. Parce qu’en réalité le “complot” est devenu sa façon de détourner le peuple de la misère qui tenaille le pays en permanence. Il gouverne par le meurtre. Il se maintient par la terreur après s’être imposé par la violence.

N’ayant plus la confiance de notre peuple et convaincu qu’en réalité sa prétendue révolution a abouti à notre appauvrissement, il veut persuader l’univers que tout le monde complote contre lui ses amis, ses intimes, ses compagnons, la population entière ; que tous ses échecs ne sont que le fait de mains étrangères, que le peuple guinéen ne vit que par et que pour lui. Où se trouve donc ce peuple dont il a la bouche si pleine.

En mai 1976, il déclenche une répression sourde à travers tout le pays parce que le peuple, une fois de plus, est en émoi devant la carence du régime et l’inexistence de toute administration face au quadrillage centralisateur du parti devenu Parti-Etat ; devant la pénurie de tous les produits de première nécessité, le déclin complet de l’agriculture malgré une propagande stérile en août 1975 pour de prétendues brigades attelées, d’éphémères brigades motorisées et toutes ses statistiques truquées sur
une agriculture en réalité déclinante, devant les fournitures obligatoires en céréales et en bétail ; l’impôt sur la vie des populations et la vie de leurs bêtes comptabilisé en paniers de tarot ou en kilogramme de riz ; la désintégration de l’école et les enfants envoyés aux champs pour cultiver la terre après un bourrage de crâne sommaire de ses théories nébuleuses ; l’imposition obligatoire des établissements en argent et en produits vivriers ; l’abrutissement des enseignants et des élèves par la multiplication de prétendues facultés-bidons ; la multiplication des réunions vaines de son parti pour applaudir ses discours et le vénérer, la suppression de tous les marchés et de toute circulation monétaire.

Après l’arrestation de malheureux miliciens, tous mineurs, qui auraient monté “le coup le plus machiavélique en mettant en embuscade, Diallo Lamarana, un garçonnet de quatorze ans armé d’une mitraillette”, ce fut la rafle de juillet-août 1976.

Le 23 juillet puis le 2 août 1976, devant son Conseil National de la Révolution transformé en caisse de résonance de ses discours hystériques, dans la salle des congrès du Palais du Peuple, le temple de prédilection de ses sacrifices humains, il a levé le voile sur ses véritables intentions en jetant en pâture “les activités criminelles” de l’impérialisme, de ses valets africains et de ses agents de la “5e colonne agissant au sein du peuple militant de Guinée”. Devant des foules aliénées et le monde médusé, il a égrené le rituel de ses complots. Tout y était. Depuis Hadja Diallo, soeur de son débile bras droit, feu Saifoulaye Diallo ; les technocrates, ces intellectuels dont la seule évocation fait frémir sa carcasse de complexé, Sy Savané Souleymane, Camara David, Camara Sekou dit “Philo” ; des officiers comme Kouyaté Lamine et Alassane Diallo, capitaine et lieutenant de son armée nationale fantôme.

Et surtout (je dirais enfin !) celui qu’il guettait depuis toujours ; celui qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène. Dans ses conclusions qui sont toujours les mêmes, il fallait affirmer en somme que tous ces gens, qui servaient pourtant loyalement son pouvoir et s’humiliaient tous les jours devant lui, n’étaient que des agents étrangers.

Tirant les enseignements de leurs “bandes enregistrées”, après de nombreuses tortures et une diète noire de plusieurs jours, il a dit :

« Les agents de la 5e colonne accusent ouvertement la République Française, la République Fédérale d’Allemagne, la République Sud-Africaine. Ils indiquent également la part de financement du gouvernement sénégalais et du gouvernement ivoirien, en même temps que l’aide apportée au mouvement anti-guinéen par les gouvernements du Gabon et du Zaïre. »

Cela faisait encore beaucoup de monde contre lui seul. Qu’importe ! Pour Sékou Touré, plus le mensonge est gros, mieux ça passe. Bien évidemment, ils s’accusèrent comme tous les autres de tous les maux :

  • Le sabotage systématique de l’économie, de l’école guinéenne si tant est qu’il en existe une
  • Le dénigrement “cynique et systématique du régime, de ses organisations, de ses décisions, en vue de décourager les cadres et le peuple lui-même”
  • L’utilisation de trafiquants comme “courriers entre nos ennemis intérieurs et nos ennemis extérieurs”
  • L’usage des “marabouts chargés de travailler pour affaiblir le régime”

Ils étaient opposés à tout ; à la Révolution, à toutes les décisions de “promotion culturelle de la jeunesse” ; aux P.R.L. 4, aux B.M.P. 5 ; opposés à toutes ces abréviations qui meublent la paperasserie de sa bureaucratie étatique, rétrograde et stérile. Et pourtant, ils étaient ses Ministres de haut rang ; ses hauts-fonctionnaires ; ses officiers très responsables puisque Kouyaté fut son aide-de-camp avant d’être nommé commandant de la puissante garnison de Kindia, à 150 km de Conakry ; ils étaient au coeur de son régime depuis des années et des années. Son régime qu’ils auraient pu détruire sans se donner tout ce mal dont les a accusés Sékou Touré. Quelques éléments nouveaux indiquent qu’en 1976, il est plus acculé que jamais. S’il cloue au pilori ses amis traditionnels, ceux d’Europe (France et Allemagne Fédérale), avec lesquels il a pourtant de meilleures relations, il couvre d’insanités ses voisins Senghor et Houphouët. Il attaque le Gabon et le Zaïre, qui hébergent des colonies de plus en plus importantes de cadres guinéens.

Mais en 1976, ce qui écoeure et le montre sous son vrai jour, c’est son appel au génocide de toute une fraction de la population guinéenne. Pour la circonstance, il n’a pas hésité à échafauder des théories personnelles pour justifier sa guerre contre les Peuls, qu’il a pris comme boucs émissaires de son échec. Il a étalé les sentiments racistes qui l’ont toujours animé. Après les syndicalistes, les intellectuels, les commerçants, les ouvriers, les militaires, l’église, les miliciens, les hauts cadres, ses Ministres, ses amis, il se rabat sur une ethnie. En accusant aussi effrontément une partie intégrante de notre peuple, il a voulu précipiter notre pays dans la guerre fratricide qu’il avait déja allumée en 1957, dès sa prise de pouvoir. Le sang-froid des Guinéens a réussi encore à nous éviter des affrontements que son esprit machiavélique avait minutieusement préparés en faisant appel à une géographie et à une histoire de circonstance pour donner un vernis scientifique à son génocide.

Lire les Discours anti-Peuls prononcés par Sékou Touré  en 1976.
— Tierno S. Bah

On se demande comment un Chef d’État, garant de l’unité, de l’harmonie et de la paix d’une nation aussi jeune peut-il froidement mettre au ban de cette nation toute une ethnie. Comment a-t-il pu nous humilier en pensant un seul instant que nous le suivrions sur cette voie ? Au mépris de la vie de nos frères et au prix de leur sang. Et comment a-t-il osé affrrmer à la face du peuple de Guinée, suprême insulte, que “la plus grande imbécillité dont puisse faire montre un homme, c’est le racisme” après avoir demandé que les racistes soient passés au poteau.

Monsieur le Président,
Le raciste, c’est Sékou Touré ; l’anti-guinéen, c’est lui ; le fou à lier, c’est lui ; les traîtres à la nation, c’est lui et sa famille régnante.
Il est le premier et le seul fossoyeur de notre unité et de l’unité de l’Afrique. Il est l’apôtre de la violence et du crime gratuits ; lui, le suppôt du plus atroce des impérialismes, le semeur de la haine et de la perversion ; lui, le sectaire, le menteur, le tortionnaire, l’assassin sur qui cracheront les masses guinéennes et dont la tombe sera piétinée par toutes les générations futures de notre pays.

Telli Diallo et ses compagnons sont morts d’inanition. L’ancien secrétaire génénil de l’O.U.A. a été arrêté le 17 juillet 1976. Bien que toute l’Afrique sût à quoi s’en tenir devant les accusations fallacieuses de Sékou Touré, personne n’a bougé en dehors de timides protestations d’un ou deux chefs d’Etat.

Après avoir subi des humiliations et des tortures atroces, Diallo Telli a été enfermé dans la cellule 49 du Camp Boiro, le 12 février 1977, à 17 heures. En même temps que le Docteur Barry Alfa Oumar, le capitaine Kouyate, le lieutenant Diallo Alassane et l’ancien Ministre Dramé Alioune.
Le Docteur Barry est décédé après quatorze jours de diète, le 26 février. Les deux officiers sont décédés le 27 février. Diallo Telli est mort le 28 février au matin, et Dramé Aliouné le 1er mars à midi.  On ose à peine imaginer dans quel état de détresse morale et physique. Ainsi fut commis cet autre crime délibéré contre notre peuple.

En septembre 1977, il a monté un autre complot, celui des femmes et des jeunes. Il n’a pas hésité à déclarer, à l’occasion de la révolte des femmes à travers tout le pays, en août 1977, que :

« Quelques femmes égarées par des hommes réactionnaires, généralement opposés au peuple et à sa révolution, ont souillé l’honneur desfemmes de Guinée et sali… l’image de la dignité africaine. »

De grands mots qui ne seraient que des mots s’ils ne recouvraient pas une autre chasse à l’homme. Sékou Touré croit-il vraiment tenir encore la moindre parcelle de cette dignité africaine qu’il évoque à tout propos et qu’il a depuis longtemps avilie dans notre pays ! Avant de passer aux arrestations et aux meurtres, il affirme que “ces actes relèvent d’une infraction criminelle des agents de la 5e colonne, camouflés derrière le paravent des femmes et des jeunes”. Quel aveu ! Encore et toujours des mains étrangères, y compris pour les manifestations de femmes excédées par les exactions de son régime !

Monsieur le Président,
Pour se survivre et tenter de perpétrer sa dictature
moribonde, Sékou Touré ne s’entoure plus que d’individus tarés, qui ne connaissent que lui ; qu’il a intellectuellement amputés à coups de formules lapidaires, et ravalés au niveau d’individus conditionnés par ses faits et gestes. Les Guinéens n’accepteront plus d’être menés à coups de triques à l’abattoir par Sékou Touré et ses incultes forcenés. Ils n’accepteront pas indéfiniment que la grande espérance populaire africaine que fut l’indépendance de notre pays avorte définitivement dans l’amertume perpétuelle, la violence et le sang de ses meilleurs fils.

Malgré son opportunisme, ses volte-face, le dictateur de Conakry a perdu toute crédibilité au sein de notre peuple ; les forfaitures qu’il a commises sont désormais aux dimensions de l’Afrique et du monde. Ces forfaitures n’inspirent qu’indignation, pitié et indifférence. Excédé, le peuple de Guinée s’est levé, au dedans et en dehors ; aidé en cela par toutes les forces progressistes du monde et tous les Africains qui ont une conception saine de notre dignité et de notre honneur. Le nouvel espoir que vous représentez ne peut pas décevoir notre espoir de renaissance en tendant la perche à un pouvoir anachronique et haï.

Monsteur le Président, les amis les plus sincères de Sékou Touré ont compris qu’il n’était qu’un tyran rivé à son pouvoir. Ses chevaux de Troie à travers le monde sont morts. Ses discours et ceux de ses émissaires sonnent faux car nul n’ignore qu’il s’agit de mensonges. Il est là, dans cette “masse qui le regarde”, comme le dit une chanson populaire de chez nous, ce mouvement de fond qui va provoquer le raz de marée salutaire au niveau de tout notre peuple. Voilà qu’il avoue lui-même qu’il a été lapidé ; que les femmes de la capitale, après celles de l’ensemble du pays, l’ont fustigé publiquement.

Après le mouvement des femmes, quelle fraction de notre peuple va-t-il immoler pour perpétuer son échec ? La technique du gouvernement par le complot est éventée. Le peuple de Guinée ne se laissera plus tromper. Nous sommes désormais plus que jamais prêts à consentir les sacrifices les plus grands pour l’abattre. Les comptes qu’il doit à notre peuple sont devenus une énorme dette qu’il doit payer.

Le 14 mai 1980, une grenade a roulé sous les pieds de Sékou Touré au cours d’une représentation des Ballets guinéens, dans son palais-théâtre de Conakry.

Cétait le premier attentat armé contre le dictateur. Curieusement, les ennemis jurés d’hier de Sékou Touré furent les premiers à lui envoyer des messages de sympathie. Mais, malgré les nombreux émissaires dépéchés à Conakry, pour éviter un autre bain de sang, Conakry a été quadrillé par la milice, les appels à la dénonciation se sont multipliés, et plus d’une centaine de personnes ont été arrêtées.

Monsieur le Président, dans le message adressé à cette occasion à Sékou Touré, l’ancien Président Valéry Giscard d’Estaing a osé faire part “de la confiance de la France dans la poursuite de l’oeuvre qu’il a entreprise pour le bien du peuple guinéen et de l’Afrique toute entière”. M. Giscard d’Estaing ne pouvait pourtant pas ignorer le mal que Sékou Touré a fait à notre peuple. Son message, en plus de tout ce qu’il avait fait pour sauver son ami de la perdition, a été ressenti comme un coup de poignard dans le dos de notre peuple.

Avant, comme après, sa “réélection” au mois de mai 1982 pour un quatrième septennat à la tête de notre pays, il a procédé à de très nombreuses arrestations pour des raisons relevant comme toujours de la sécurité et de la pérennité de son régime.

Il n’y a en effet aucune raison pour que Sékou Touré décide de gouverner autrement un pays qu’il a réduit à un rôle de caisse de résonnance et qu’il administre par la frayeur depuis plus d’un quart de siècle.

De complot en complot, le peuple a été maté. Il attend tous les jours des accusations nouvelles qui sont inventées pour le détourner des problèmes les plus élémentaires dont dépend sa survie et dont le régime de Sékou Touré n’a cure.

Monsieur le Président,
Les complots et les crimes qui salissent ce régime sont devenus sa raison d’être. Il s’en alimente pour se consolider. Aucun recours ne peut désormais laver Sékou Touré du sang de nos compatriotes. Il doit être combattu sans merci pour que notre peuple recouvre sa liberté et sa dignité.
Aucun appui d’où qu’il vienne, ne le sauvera du verdict du peuple de Guinée.

Notes
1. Pendant la visite officielle de Kenneth Kaunda, président de la Zambie, en juin 1969. ce jeune Guinéen tenta en effet d’assassiner Sékou Touré. Il sauta dans la voiture officielle, saisit Sékou Touré au collet et le terrassa. L’intervention des Présidents Kenneth Kaunda et Kwamé Nkrumah sauva le dictateur de la mort, les gardes n’ayant pas bougé. Keita fut battu à mort et achevé sur les lieux mêmes sans jugement. La propriété de ses parents fut rasée par les buldozers de l’armée, et de nombreux gardes furent arrêtés et fusillés.
2.  O.E.R.S. : Organisation des Etats Riverains du fleuve Sénégal, que Sékou Touré a fini par accuser et que la Guinée a quittée.
3. Plusieurs personnes présentes dans la salle ce jour là ont entendu cependant l’envoyé de L’Humanité, R. Lambotte, dire que “tout cela était hystérique”. Mais il ne l’a pas écrit.
4. P.R.L : Pouvoir Révolutionnaire Local.
5. B.M.P et B.A.P : Brigades Motorisées de Production / Brigades Attelées de Production.

A suivre, Le “complot” et le crime comme moyens de gouvernement

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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