Habré coupable ! Dadis à la barre !

Tchad. La Plaine des Morts
Tchad. La Plaine des Morts

Le glaive de la justice a doublement frappé l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré aujourd’hui à Dakar. Dirigeant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), le magistrat burkinaɓe Gberdao Gustave Kam, assisté des juges sénégalais Amady Diouf et Moustapha Bâ, a en effet reconnu l’accusé coupable de crimes contre l’humanité. Sujette à appel, la sentence de la cour est exemplaire et méritée : la prison à vie.
Ce jour est à marquer d’une pierre blanche, car il représente une victoire —maintes fois différée— des victimes sur les bourreaux dans l’Afrique post-coloniale.
Ce verdict constitue un jalon important dans la lutte contre l’impunité sur le continent. Mais il s’agit seulement d’une étape dans une course de fond et relai, d’une bataille dans une guerre permanente contre la tyrannie. D’autres despotes sont déjà tombés dans les filets de la justice. Exemples : l’ex-président du Libéria, Charles Taylor. Reconnu coupable de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et d’autres violations sérieuses de lois humanitaires internationales, il purge une peine de 50 ans de prison en Grande-Bretagne.

Moussa Dadis Camara
Moussa Dadis Camara

Le procès de Laurent Gbagbo, ancien président de la Côte d’Ivoire, s’est ouvert le 26 janvier dernier. Il répond à quatre chefs d’accusation relevant de crimes contre l’humanité — meurtre, viol et autres formes violence sexuelle, persécution et autres acts inhumains.
Comme on le voit les cas Habré et Ggagbo sont similaires aux crimes perpétrés en Guinée, de 1958 à nos jours.
Prenons le document intitulé “Report of the United Nations International Commission of Inquiry mandated to establish the facts and circumstances of the events of 28 September 2009 in Guinea”.

Cadavres et survivants du massacre au stade du 28 septembre, le 28 septembre 2009
Cadavres et survivants du massacre au stade du 28 septembre, le 28 septembre 2009

Le rapport accuse le chef de la junte militaire, Moussa Dadis Camara, alors capitaine, et ses collaborateurs d’être responsables de :

  • Crimes contre l’humanité
  • Crimes spécifiques : meurtre, emprisonnement et autres atteintes sérieuses contre la liberté physique
  • Tortures et de traitements cruels, dégradants et inhumains
  • Viols, esclavage sexuel, et violences sexuelles
  • Disparitions forcées
  • Actes inhumains
  • Persécution sexuelle, politique et ethnique
  • Violations des droits fondamentaux
Hissène Habré, ex-président du Tchad
Hissène Habré, ex-président du Tchad

M. Alpha Condé est soi-disant le président démocratiquement élu de la Guinée depuis 2010. Utilisant différentes méthodes et tactiques dilatoires, il retarde et/ou bloque l’enquête sur les massacres de 2009. Paradoxalement, des opposants politiques de M. Condé (UFDG, Bloc Libéral) ont voulu associer Dadis —exilé à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso— à la campagne électorale de 2015, lui offrant ainsi une exonération éventuelle —extra-judiciaire et politicienne— face aux suspicions qui pèsent contre lui.
Mais les crimes énumérés ci-dessus restent punissables, quelque soit le délai mis pour déférer les accusés devant la justice. Il fallut 16 ans pour arrêter et juger Hissène Habré. Sept années se sont écoulées depuis la boucherie au stade du 28 septembre de Conakry. Il est temps que Moussa Dadis Camara passe à la barre.

Tierno S. Bah

Lire également :
A la barre. Hissène Habré condamné à la perpétuité : un procès pour l’histoire, mais des parts d’ombre
In landmark trial, former Chad dictator found guilty of crimes against humanity
La Plaine des Morts. Le Tchad de Hissène Habré

Vidéo : Reed Brody: The Dictator Hunter

Sable Mining. Corrupteurs et corrompus !

Le rapport de Global Witness (“The Deceivers”) a fait le tour du Web. Bravo pour l’investigation journalistique et bénévole. Elle contribue à démasquer la collusion entre les hégémonies extérieures (Europe, Amérique, Asie) et les “élites” intérieures (Afrique).
Le document ne fait cependant pas l’unanimité. Voici par exemple la réaction d’un Guinéen, qu’un correspondant a affichée sur ma page Facebook :

« Enquête ??? » s’interroge Touré Mohamed Hawa
Et de répondre, avec un naiveté et chauvinisme, et non sans se tromper dans l’orthographie du nom du chef du gouvernement britannique :
« Cette ONG Britannique ferait mieux de s’occuper de David Cameroon , leur Premier Ministre dans l’affaire Panama Papers avant tout…
Balayez devant votre propre maison d’abord!!!
N’importe quoi. »

Sable Mining. Schéma des rouages de la collusion entre corrupteurs extérieurs et corrompus intérieurs
Sable Mining. Schéma des rouages de la collusion entre corrupteurs extérieurs et corrompus intérieurs

Ma réponse à la réaction improvisée et non-fondée de M. Touré est la suivante :

Au 21è siècle les magouilles, manigances et malversations de la corruption endémique en Guinée et en Afrique seront exposées sur le Web. Qu’on le veuille ou non !

Pour commencer, le rapport de Global Witness s’attaque d’abord longuement aux activités suspectes de Phil Edmonds et Andrew Grovess : les hommes d’affaires et corrupteurs britanniques. Il expose clairment et dénonce sans ambiguité leurs manoeuvres et practiques corruptrices.

Ensuite, le document démontre leur influence nocive au Liberia.…

Au total Global Witness met à nu les “bénéficiaires” de l’argent de Sable Mining, les corrompus, dans cinq pays africains :

  • Liberia
  • Guinée
  • Mozambique
  • Zimbabwe
  • Afrique du Sud

On y retrouve des membres du gouvernement, des conseillers présidentiels, des haut-fonctionnaires, des officiers des forces de sécurité, etc.

Lire Sable Mining. The Deceivers: Guinea and Liberia

Il en découle que la cupidité et la veulerie des Africains et des Guinéens vont de pair avec l’aventurisme et le mépris que les escrocs étrangers ont pour les dirigeants du continent. Et comme toujours, l’Afrique et la Guinée sont perdantes.

Lire “Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure” in The Anatomy of the Resource Curse: Predatory Investment in Africa’s Extractive Industries

La Guinée et Alpha Condé ne sont donc pas les seules cibles de Global Witness.

Mieux, le rapport de l’ONG souligne que rien ne prouve la participation du président guinéen aux transactions fraduleuses, financières et monétaires, de Sable Mining. Global Witness s’abstient donc de le mettre directement en cause. Cela ne minimise en rien le climat d’affairisme maintenu, depuis 2010, par M. Alpha Condé, avec ses élections truquées et deux mandats présidentiels remportés au prix de la vie de dizaines de Guinéens et à coups de corruption.

C’est Alpha Mohammed Condé, le fils du président, et son copain, Aboubacar Sampil, qui sont personnellement et directement incriminés par leurs propres actes : emails authentiques et irréfutables, transferts  de millions de dollars à des comptes bancaires étrangers, etc.

Lancée par Sékou Touré, la malédiction des mines hante et ruine l’Etat guinéen depuis 1958. Elle a plongé le pays dans la débâcle. Elle l’y maintient aujourd’hui avec le népotisme et sous le despotisme déficitaire, défaillant et dérélictieux d’Alpha Condé.

Voir le film La danse avec l’aveugle (1978)

Tierno S. Bah

Sable Mining. The Deceivers: Guinea and Liberia

Entitled “The Deceivers” Global Witness’ Report investigates and exposes the corrupt practices of British businessmen  Phil Edmonds and Andrew Groves. Operating from London, the duo is present in the mining sector in Liberia, Guinea  Mozambique, South Africa, Zimbabwe…. I reprint here the Guinea and Liberia sections of the report. This version of the document corrects a glaring geography mistake: Liberia, not Gambia, shares with Guinea the Western chimpanzees habitat zone. And it includes relevant pictures and germane links.
Tierno S. Bah

Global Witness. “The Deceivers”, Sable Mining. “Guinea: The Prize”
Global Witness. “The Deceivers”, Sable Mining. “Guinea: The Prize”

As a spin bowler for the England cricket team Phil Edmonds won a reputation for deception and guile. He and his business partner Andrew Groves put those skills to use on the stock market, fleecing millions from investors as they carved out an African business empire with bribery and dirty tricks.

Guinea: The Prize

After Liberia, Edmonds and Groves set their sights on a new prize: Mount Nimba in Guinea. To win it, their company Sable Mining—still listed on AIM-got close to the future president, backing the campaign that brought him to power, courting his son and paying millions to one of his close friends to advance their business with bribery.

Phil Edmonds
Phil Edmonds

August 2010. Guinea is in the grip of election fever as the impoverished West African nation prepares to end five decades of dictatorship with its first free vote. Presidential candidate Alpha Condé is flying in with Sable Mining chief Andrew Groves—and Sable’s man in Conakry is worried the price of bribes is about to skyrocket.

Aboubacar Sampil
Aboubacar Sampil

“Once we get there on a plane with presi, the future head of the country, and two ‘big-shots’ from a big western company, trust me, prices will inflate like crazy,” Sable’s Guinean agent, Aboubacar Sampil, wrote in a 28 August email to a Sable executive. “Folks in the admin will try to get a lot, lot more for each step, leading to a minimum of about $500,000 not including the minister’s share.”

The email is among a cache of documents leaked to Global Witness by sources who requested anonymity.

Andrew Groves
Andrew Groves

Sable, listed by Edmonds and Groves on AIM in 2008, had spent the previous months lining up its first iron ore rights in Liberia. Now it was backing Condé’s campaign in neighbouring Guinea. To get close to Condé, Sable was courting his son, Alpha Mohammed Condé —with the implication that when his father became president, Sable’s interests in Guinea would be taken care of.

Alpha Mohammed Condé
Alpha Mohammed Condé

We look forward to bringing this political collaboration to life,” Alpha Mohammed wrote to Sable on 4 August 2010. “It will make my dad all the more comfortable to support our business partnerships and trust us as a team to be solution providers for many of the challenges he will face.

As Sable took care of campaign logistics—booking flights for the Condés, arranging meetings with a Liberian minister and the heads of South African intelligence, and offering the loan of a helicopter—its agent Sampil, an old confidante of Condé and a member of his entourage, was on the ground in Guinea scouting for permits.

To get them, he wanted money for bribes. Four times that August Sampil asked Sable for money via Alpha Mohammed’s Paris bank account, leaked emails seen by Global Witness show.

Now it is very important to make money transfer to the Alpha bank account. That can help to finalise faster with the technicians of the ministry,” Sampil wrote on one occasion. “They started giving me some information that I have to pay for. You know how things work.

Prime territory

Alpha Mohammed had sent Sable his bank details earlier in the month—but wiring cash to the son of a high-profile politician was proving tricky. “We are having a few issues with our risk/compliance people in terms of getting this payment made,” wrote Sable’s London lawyer on 17 August. Groves suggested routing the payment through a Sable account in South Africa.

Alpha Condé paid,” Groves wrote a few hours later to say he had sent the son his money. But 10 days later Sampil, who had asked for 15,000 euros, was still complaining that the transfer hadn’t come through.

Alpha Mohammed told Global Witness that he had never “attempted to use improper influence to assist Sable”—though the emails show that he was aware of plans to send bribe money through his account.

Any payments to Alpha Mohammed Condé from Sable Mining would have been for consultancy work or reimbursement for travel,” a spokesman for the Guinean government said. Alpha Mohammed “would be able to show that his bank never had more than 10,000 euros in his account”.

Sampil declined to comment for this report. Edmonds and Groves told Global Witness that if any bribery occurred in Guinea, it was without their knowledge. Jim Cochrane, Sable chairman since 2014, said the company obeys the law wherever it operates and that questions from Global Witness had “prompted a further internal review of all these matters, many of which were subject to review a number of years ago”.

Global Witness’s investigation did not reveal any evidence of wrongdoing by Alpha Condé Sr.

Condé won the election. And whatever Sampil was doing for Sable, by January 2012 his efforts were paying off. One of the key permits Sampil had applied for during the election campaign—when he was soliciting bribe money from Sable—came through: iron ore exploration rights in Mount Nimba on the Liberian border, prime mining territory close to concessions held by multinationals BHP Billiton and Arcelor-Mittal.

Sampil was handsomely rewarded. Sable appointed him a non-executive director with an annual salary of $120,000 and in 2014 paid him $6 million in “consultancy fees”. His importance to Sable “cannot be underestimated”, the company’s lawyer said in a 2012 court filing.

Sampil “does not hold any position with the government of the Republic of Guinea and does not represent the administration in any capacity”, the company told the Times. Payments to him were “fully justifiable and have been disclosed fully”, Cochrane wrote to Global Witness.

There was just one problem with the Nimba permit: it was illegal.

Special treatment

Maps of the exploration area granted to Sable show that it overlapped with the Mount Nimba Strict Nature Reserve, a World Heritage Site on Unesco’s danger list, home to the rare Western chimpanzee, already extinct in nearby Gambia Liberia, and the critically endangered Western Nimba viviparous toad, one of the only toad species that spawns live young.

About the Western Chimpanzees, watch Gilles Nivet’s documentary movie Le Pacte de Bossou. — T.S. Bah

While Sable’s permit was later adjusted to skirt the reserve just outside the boundary, in some places it remained less than 90 metres from the park. It also covered swathes of the buffer zone surrounding the reserve, which is also internationally recognised.

Letting Sable operate there “contravenes commitments made by our government to the international community”, warned environment minister Samady Touré in a letter to the mining minister on 9 August 2012, four days after the permit was revised. The company’s activities “are incompatible with the current status of the Strict Nature Reserve” under Guinean law, wrote Touré, who requested the cancellation of the permits.

“This contract involves a licence on the buffer zone of the Nimba site and not the protected area. It was believed that this would have lower negative impact,” a spokesman for the Guinean government told Global Witness in an email. “The basic premise of preferential treatment for Sable from the Condé government is simply incorrect.”

‘A quick and dirty job’

Touré’s protests went unheeded and three months later he was dismissed. Unesco officials who visited Nimba in 2013 feared for the future of the reserve. Sable’s planned mine could squeeze a band of endangered chimpanzees into a narrow corridor between mining concessions, said the Unesco team’s report, and forest landscapes already threatened by hunting, logging and farming would be isolated and fragmented.

But with no power to stop Sable, all Unesco could do was urge the company to carry out environmental impact assessments to the “highest international standards”. The report Sable produced in February 2015 didn’t come close, according to a senior Unesco official who spoke on condition of anonymity.

It was a “quick and dirty job”, the official told Global Witness. Sable’s consultants spent so little time in the field that they even mistook passing migrant birds for native wildlife.

“The bird inventory has as the two most common species two migrant species from Europe because they just did the inventory on the days they came through,” the official said. “It is very clear that they didn’t do proper baseline studies.”

Parts of the report, seen by Global Witness, look suspiciously like a hasty cut-and-paste job. Sable’s concession is a “nesting site for marine turtles”, it says. Nimba is 270 kilometres from the sea.

Secret recordings

On the ground in Nimba, Sable plied local officials with gifts to keep them on-side. In secret recordings of speeches from a village ceremony in July 2013, Guinean officials can be heard thanking Sable for its gifts: Sable renovated the local prefect’s house; local environmental and mining officials received 11 motorcycles and a pick-up truck.

With the officials taken care of, Sable had just one hurdle left to clear: getting its ore out of Guinea.

It was a nut that far bigger mining companies had failed to crack. Guinea’s big iron deposits are in the country’s south and east, from where the easiest export route is a short haul across Liberia to the coast by rail. But Guinea’s government was desperate for infrastructure, insisting that companies fund a much longer and costlier railway to the Guinean capital that would carry passengers as well as ore.

In August 2013, Sable succeeded where its competitors had failed when a Guinean ministerial decree granted the company the right to export through Liberia. With the Guineans onside, the Liberians followed, signing an export deal with Sable on 23 January 2013.

In London, the news sent Sable stock rocketing more than 300 per cent. But Edmonds and Groves may not have been telling investors the whole story. The Liberian railway was in the hands of international steel giant Arcelor-Mittal and the arrangement to use it was far from a done deal.

“There’s nothing agreed yet on the railway,” a person with close knowledge of talks between Arcelor and Sable told Global Witness, speaking anonymously due to the confidentiality of the discussions. Far from having secured an export route, Sable was more likely to end up fighting a “lengthy court battle”, the person said. The railway deal is “not yet consummated”, the Liberian government told Global Witness.

‘Just do what I do’

With a rail deal nowhere near as close as he was publicly claiming, Groves offered Arcelor an alternative: buying Sable’s ore “at the mine gate”, leaving the larger company to take care of transportation. But Arcelor officials suspected Groves of exaggerating the quality of Sable’s deposit, cherry-picking the best samples to make the overall quality seem higher, insiders say.

Even as iron ore prices slumped in 2014, Sable continued to tell the markets that Nimba was a workable prospect. But it’s unsure the company will ever get any iron out of Guinea.

Since Sable arrived in West Africa, Guinea has been hit by a deadly Ebola epidemic that left 2,536 dead and few companies with appetite for the foreign investment needed for recovery. But Andrew Groves has some advice for those who do feel equal to the challenge, say two people who attended a meeting with him in 2014.

Just get them all round the table—army, police, government, environmental, doesn’t matter who it is—we get them all round the table and we just give them money to make things happen and it all just goes away,” Groves said, according to one of them (the other gave a similar account). “You should just do what I do. Because everything goes smoothly when you do it like I do.

Global Witness

Next, Liberia: The Bribes

Maryse Condé. “Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage”

Maryse Condé. La vie sans fards.
Première Partie
Chapitre 5. — « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »
Sékou Touré

Maryse Condé
Maryse Condé

Tout se passa très vite. Grâce à Sékou Kaba, que mon état et le tour que prenait ma vie comblaient de joie, je fus nommée professeur de français au Collège de Filles de Bellevue. Le collège était sis dans un joli bâtiment colonial niché dans un fouillis de verdure à la périphérie de Conakry. Il était dirigé par une charmante Martiniquaise, Mme Batchily, car en Guinée comme en Côte d’Ivoire, les Antillais se retrouvaient à tous les niveaux de l’enseignement.
Cependant, ceux qui se pressaient en Guinée n’avaient rien de commun avec ceux qui travaillaient en Côte d’Ivoire. Ils ne formaient pas une communauté bon enfant, surtout soucieuse de fabriquer du boudin et des aceras. Hautement politisés, marxistes  bien évidemment, ils avaient traversé l’océan pour aider de leur compétence le jeune Etat qui en avait grand besoin. Quand ils se réunissaient chez l’un ou chez l’autre, autour d’une tasse de quinquéliba (décidément ce thé possédait toutes les vertus !) ils discutaient de la pensée de Gramsci ou de celle de Marx et Hegel. Je ne sais pourquoi je me rendis à une de ces assemblées. Elle se tenait dans la villa d’un Guadeloupéen nommé Mac Farlane, professeur de philosophie, marié à une fort jolie Française.
— Il paraît que vous êtes une Boucolon ! me glissa-t-il courtoisement à ma vive surprise. J’ai grandi à deux pas de chez vous, rue Dugommier. J’ai bien connu Auguste.
Auguste était mon frère, mon aîné de vingt-cinq ans, avec lequel je n’avais jamais eu grand contact. Il était l’orgueil de la famille, car il était le premier agrégé ès lettres de la Guadeloupe. Malheureusement, il ne professa jamais aucune ambition politique et vécut toute sa vie à Asnières dans le total anonymat d’un pavillon de banlieue. On comprend si le rapprochement avec lui me terrifia ! Il me semblait que quoi que je fasse, j’étais percée à jour. Si je n’y prenais garde, les « grands nègres » risquaient de me rattraper.
— Votre mari est à Paris ? poursuivit-il.
Je bredouillai qu’il y terminait ses études.
— De quoi?
— Il veut être comédien et suit les cours du Conservatoire de la rue Blanche.
A l’expression de son visage, je sus le peu de cas qu’il faisait de ce genre de vocation. D’ailleurs, il s’éloigna et nous infligea pendant une heure sa lecture de je ne sais plus quel essai politique de je ne sais plus qui.

Désormais, j’évitai soigneusement ces cercles de cuistres de gauche et décidai de vivre sans lien avec ma communauté d’origine. Je ne tins pas entièrement parole et fis une exception. Des deux soeurs de Mme Batchily qui lui avaient emboîté le pas en Guinée, l’une d’entre elles, Yolande Joseph-Noëlle, belle et distinguée, était agrégée d’histoire et enseignait au lycée de Donka. Elle étaie aussi la présidence de l’association des professeurs d’Histoire de Guinée. Malgré tous ses titres, nous devînmes crès proches. Comme plusieurs autres compatriotes, nous étions logées à la résidence Boulbinet, deux tours de dix étages, anachroniquement modernes, qui s’élevaient, inattendues, face à la mer, dans un modeste quartier de pêcheurs. L’ascenseur ne fonctionnant pas, Yolande s’arrêtait chez moi au premier étage avant de commencer l’escalade jusqu’au dixième où elle habitait.

Louis Sénainon Béhanzin
Louis Sénainon Béhanzin

Elle vivait avec Louis, authentique prince Béninois, descendant direct du roi Gbéhanzin, grand résistant à la colonisation francaise. Il fut exilé à Fort-de-France en Martinique avant de mourir à Blida en Algérie. Louis possédait un véritable musée d’objets ayant appartenu à son ailleul : pipe, tabatière, ciseaux à ongles. Il possédait surtout d’innombrables photos du vieux souverain. Ce visage à la fois intelligent et déterminé me faisait rêver. A rna surprise il s’imposa à moi des années plus tard et me conduisit à écrire mon roman Les derniers rois mages. J’imaginai son exil à la Martinique, les railleries des gens : « Un roi africain ? Ka sa yé sa ? »
J’imaginai surtout sa terreur devant la violence de nos orages et le déchaînement de nos cyclones auxquels il n’était pas habitué. Je lui donnai une descendance antillaise en la personne de Spero et je me plus à lui prêter un journal.
Louis Gbéhanzin était un homme extrêmement intelligent, professeur [d’histoire] de mathématiques lui aussi, au lycée de Donka. Il avait l’oreille de Sékou Touré et était le grand artisan de la réforme de l’enseignement, oeuvre colossale qui, en fin de compte, ne fut jamais menée à terme. Bien que l’idée ne m’effleura jamais de m’ouvrir à Yolande, j’éprouvais pour elle une profonde admiration et une réelle amitié. Son franc-parler me faisait du bien. Car elle me tançait souvent vertement :
— Comment pouvez-vous mener une vie pareillement
végétative alors que vous êtes si intelligente ?
Etais-je encore intelligente ?

Personne ne pouvait deviner combien j’étais malheureuse, au point souvent de souhaiter la mort. Yolande et Louis, par exemple, attribuaient ma morosité et ma passivité à l’absence de mon mari. En effet, Condé était retourné à Paris pour sa dernière année au conservatoire de la rue Blanche. Il avait accueilli avec fatalisme l’annonce de ma grossesse.
— Cette fois, ce sera un garçon ! avait-il assuré comme si cela rendait la pilule moins amère. Et nous l’appellerons Alexandre.
— Alexandre ! m’étonnais-je en me rappelant les foudres qu’avait causées mon choix du prénom occidental de Sylvie-Anne ! Mais, ce n’est pas Malenké.
— Qu’importe ! rétorqua-t-il. C’est un prénom de conquérant et mon fils sera un conquérant.
Nous ne devions pas avoir de fils ensemble alors qu’il en eut deux ou trois d’une seconde épouse.

Quand Eddy m’écrivit que Condé avait pour maîtresse une comédienne martiniquaise, je dois avouer que cela me laissa totalement indifférente, car je ne pensais qu’à Jacques, me désespérant encore et encore de l’absurdité de ma conduite. Pourquoi l’avais-je quitté ? Je ne me comprenais plus.

La veille de la rentrée au collège de Bellevue, Mme Batchily réunit les enseignants dans la salle des professeurs. C’était tous des « expatriés ». On comptait un fort contingent de Français communistes, des réfugiés politiques de l’Afrique subsaharienne ou du Maghreb et deux Malgaches. Devant un gobelet d’ersatz de café, tout en grignotant des gâteaux ultra-secs, elle nous expliqua que nos élèves appartenaient à des familles où les filles n’avaient jamais reçu d’instruction secondaire. Parfois, leurs mères avaient suivi une ou deux années d’école primaire et savaient tout au plus signer leur nom. Elles se sentaient par conséquent mal à l’aise sur les bancs d’un collège et auraient préféré se trouver à la cuisine ou sur le marché à vendre de la pacotille. Il fallait donc redoubler de soin, d’attention pour les intéresser à notre enseignement.

Vu l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, ces propos n’eurent aucun effet sur moi. Alors que je devais, dans les années qui suivirent, porter tant d’attention aux jeunes, je ne m’intéressai pas du tout à mes élèves que je jugeais amorphes et sottes. Mes cours devinrent vite une ennuyeuse corvée. Mon enseignement se réduisait à des exercices d’élocution, d’orthographe et de grammaire. Au mieux, j’expliquais quelques extraits d’ouvrages choisis par de mystérieux « Comités de l’Éducation et de la Culture » qui dans le cadre de la réforme décidaient de tout. En français, leur sélection était basée non sur la valeur littéraire des textes, mais sur leur contenu sociologique. C’est ainsi qu’à ma surprise, La prière d’un petit enfant nègre du poète guadeloupéen Guy Tirolien figurait dans tous les manuels « révisés ». Quand je n’étais pas au collège, je ne lisais pas, les signes dansant sur la page devant mes yeux. Je n’écoutais pas la radio, ne supportant plus les sempiternelles vociférations des griots. Tout doucement, je prenais le pays en grippe. J’attendais les rêves de la nuit qui me ramèneraient vers Jacques.

Seuls Denis et Sylvie me tenaient en vie. C’était des enfants adorables. Ils couvraient de baisers mon visage, toujours triste, tellement fermé (c’est de cette époque que j’ai désappris le sourire) et que leurs caresses assombrissaient encore.

De la terrasse de mon appartement de Boulbinet, j’assistais chaque jour à un spectacle étonnant. A 17h30, le président Sékou Touré, tête nue, beau comme un astre dans ses grands boubous blancs, passait sur le front de mer, conduisant lui-même sa Mercedes 280 SL décapotée. Il était acclamé par les pêcheurs, abandonnant leurs filets sur le sable pour se bousculer au bord de la route.

Apparemment, j’étais la seule à trouver navrant le
contraste entre cet homme tout-puissant et les pauvres hères faméliques et haillonneux, ses sujets, qui l’applaudissaient.

— Quel bel exemple de démocratie ! me répétaient
à l’envi Yolande et Louis.
— Il n’a pas de gardes du corps ! surenchérissait
Sékou Kaba.

On le sait, la Guinée était le seul pays d’Afrique francophone à se vanter de sa révolution socialiste. Les nantis ne roulaient plus en voitures françaises, mais en Skoda tchèques ou en Volga russes. Les chanceux qui partaient en vacances à l’étranger s’envolaient dans
des Ilyouchine 18 ou des Tupolev.

Dans chaque quartier s’élevait un magasin d’État où l’on devait obligatoirement faire ses achats, puisque le commerce privé avait été aboli. Ces magasins d’État étaient toujours insuffisamment ravitaillés. Aussi, le troc était-il la seule arme dont nous disposions pour lutter contre les rationnements et les incessantes pénuries. Les précieuses denrées alimentaires s’échangeaient sous le manteau parce que la pratique du troc était interdite soi-disant pour décourager le marché noir. Il y avait partout des inspecteurs, des contrôleurs que tout le monde redoutait.

J’appris à éviter le lait concentré tchèque, qui donnait des diarrhées mortelles aux enfants (l’une d’entre elles avait failli emporter Sylvie) ; à me méfier du sucre russe qui ne fondait pas, même dans des liquides bouillants. Le fromage, la farine et les matières grasses étaient pratiquement introuvables.

J’ai souvent raconté comment m’est venu le titre de mon premier roman, largement inspiré par ma vie en Guinée. Heremakhonon, expression malenké qui signifie « Attends le bonheur ». C’était le nom du magasin d’état situé dans le quartier de Boulbinet. Il était toujours vide. Toutes les réponses des vendeuses commençaient par « demain », comme un espoir jamais réalisé.

« Demain, il y aura l’huile ! »
« Demain, il y aura la tomate ! »
« Demain, il y aura la sardine ! »
« Demain, il y aura le riz ! »

Le souvenir de deux évènements se dispute ma mémoire en ce début de l’année 1961, évènements dissemblables qui prouvent que le coeur ne sait pas hiérarchiser. Il place au même niveau l’universel et le particulier. Le 4 janvier, Jiman que, grâce à Sékou Kaba, j’avais fait venir de la Côte Ivoire, repartit chez lui après quelques mois en Guinée. Il ne supportait pas les pénuries qui affectaient son travail de cuisinier.
— Un pays qui n’a pas l’huile ! répétait-il, outré.
Sans doute n’avait-il pas suffisamment médité la belle et célèbre phrase de Sékou Touré :

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans les fers. »

En tous cas, peu m’importe qu’il soit sans nul doute un vil « contre-révolutionnaire » selon l’expression consacrée ! Sur les quais, au pied du paquebot qui le ramenait vers la sujétion dorée de son pays, je versai un flot de larmes en me retenant de le supplier de ne pas m’abandonner lui aussi.

Le 17 du même mois, Patrice Lumumba fut assassiné au Congo. A cette occasion, la Guinée décréta un deuil national de quatre jours. J’aimerais écrire que je fus bouleversée par cet évènement. Hélas non ! J’ai déjà dit le peu d’intérêt que j’avais porté aux premières convulsions du Congo ex-belge. Le nom de Lumumba ne signifiait pas grand-chose pour moi.

Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960
Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960

Je me rendis néanmoins à la Place des Martyrs où avait lieu une cérémonie d’hommage au disparu. Je me glissai dans la foule compacte maintenue par des barrières et des hommes en armes à bonne distance de l’estrade où prenaient place les officiels. On aurait cru assister à un concours d’élégance. Les ministres, sous-ministres et dignitaires du régime étaient accompagnés de leurs épouses drapées dans des pagnes de prix. Certaines étaient coiffées de volumineux mouchoirs de tête. D’autres exhibaient des coiffures compliquées : tresses en rosace ou en triangle. Cette impression d’assister à un spectacle était renforcée par les applaudissements et les acclamations de la foule à chaque fois qu’un couple de notables descendait de sa voiture et se dirigeait vers l’estrade. Sous un dais d’apparat, Sékou Touré, vêtu de ses boubous blancs si seyants, fit un discours qui dura des heures. Il tira les leçons de la tragédie congolaise, répétant avec emphase les mots de Capitalisme et d’Oppression.

Cependant je ne sais pourquoi, ces paroles sonnaient le creux. Je me demandais où était cette révolution guinéenne dont il parlait.

Lire l’article de Victor Du Bois “Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People”. — T.S. Bah

Je dus attendre la médiation de la littérature, la parution d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire en 1965 pour m’émouvoir vraiment de ce drame et en comprendre la portée.
Je n’étais pas encore suffisamment « politisée» sans doute.

Les privations qui assombrissaient notre existence, je les aurais supportées si elles avaient affecté l’ensemble de la société dans un effort collectif de construire une nation libre. Cela aurait même pu être exaltant. Or ce n’était visiblement pas le cas. Chaque jour davantage, la société se divisait en deux groupes, séparés par une mer infranchissable de préjugés. Alors que nous bringuebalions dans des autobus bondés et prêts à rendre l’âme, de rutilantes Mercedes à fanions nous dépassaient transportant des femmes harnachées, couvertes de bijoux, des hommes fumant avec ostentation des havanes bagués à leurs initiales. Alors que nous faisions la queue dans nos magasins d’Etat pour nous procurer quelques kilos de riz, dans des boutiques où tout se payait en devises, des privilégiés s’offraient du caviar, du foie gras, et des vins fins.

Un jour, Sékou Kaba parvint fièrement à obtenir une invitation à un concert privé à la Présidence. C’était la première fois que j’allais me mêler au monde des privilégiés. J’empruntai à Gnalengbè un boubou afin de cacher mon ventre et suspendis autour de mon cou mon collier grenn dô. Ainsi fagotée, j’allai écouter « l’Ensemble de Musique Traditionnelle de la République ». En vedette, se produisait Kouyate Sory Kandia. Kouyate Sory Kandia était surnommé « L’Étoile du Mandé» et méritait pleinement cette hyperbole.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

Aucune voix ne pouvait se comparer à la sienne. Il était entouré d’autres griots et de plus d’une trentaine de musiciens qui jouaient de la kora, du balafon, de la guitare africaine, du tambour d’aisselle. Je n’avais jamais assisté à pareil spectacle. C’était éblouissant, inoubliable, incomparable. A l’entracte, les spectateurs refluèrent vers le bar. Je fus profondément choquée de voir ces musulmans en grands boubous se gorger de champagne rosé et fumer avec ostentation des havanes.

“Massane Cissé” Album La Voix de La Révolution par Sory Kandia Kouyaté.

Timidement, Sékou Kaba me conduisit vers un groupe et me présenta au Président, à son frère Ismaël, éminence grise du régime qu’entouraient quelques ministres. Ces derniers ne m’accordèrent aucune attention. Seul, le président feignit de s’intéresser à moi. Sékou Touré était encore plus beau de près que de loin avec ses yeux obliques et ce sourire charmeur des hommes à femmes. Quand Sékou Kaba eut fait les présentations, il murmura :
— Ainsi, vous venez de la Guadeloupe ! Vous êtes donc une petite soeur que l’Afrique avait perdue et qu’elle retrouve.
]’ai rapporté cette conversation dans Heremakhonon quand le dictateur Malimwana entre dans la classe de Veronica et s’entretient avec elle. Mais je ne possédais pas l’aplomb de cette dernière qui osa remplacer le mot « perdue » par le mot « vendue » et je me bornai à grimacer un sourire complaisant.

Sékou Touré s’écarta de nous et continua sa route vers d’autres invités. L’adulation dont on l’ entourait était palpable. On lui baisait les mains. Certains ployaient le genou devant lui et il les aidait à se relever avec affabilité. On entendait en arrière-plan les récitations des griots qui s’enflaient par instant comme un choeur d’opéra. Une sonnerie annonça la fin de l’entracte et nous reprîmes place dans la salle de concert.

A suivre. Chapître 6 : « Tu enfanteras dans la douleur » »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis

Maryse Condé. “2ème vol au-dessus d’un 2ème nid de coucou”

Maryse Condé. La vie sans-fards

Première Partie
Chapitre 3. — Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou

Maryse Condé
Maryse Condé

En 1960, Conakry ne pouvait soutenir la comparaison
avec Abidjan ni même avec [la bourgade de] Bingerville. C’était une agglomération de rien du tout. Seule la mer la parait, violette, somptueuse, fouaillant des cayes déchiquetées. Quelques rares édifices avaient belle allure. C’étaient des bâtiments administratifs, des banques, des magasins d’État. Tout le reste était constitué d’informes constructions en dur. Les femmes s’agglutinaient autour de fontaines où gouttait une eau rare. Les enfants qu’elles portaient au dos ou traînaient après elles avaient tous les signes du kwashiorkor. Comme les hommes, elles portaient des habits défraîchis, presque en haillons. Je n’avais jamais vécu dans un pays à forte prédominance musulmane. J’ignorais tout de l’Islam. Aussi, je fus bouleversée par les talibés grelottant dans la fraîcheur de l’aube en psalmodiant la toute-puissance de Dieu, les mendiants, les estropiés se pressant aux abords des mosquées. Éperdue d’admiration, je contemplais les Sages trônant dans la poussière, yeux perdus dans la méditation, et roulant les grains de leur chapelet. J’admirais l’envol des garçonnets, leurs planchettes sous le bras, vers les écoles coraniques. Bref, je tombai en amour pour un lieu qui semblait tellement déshérité. De toutes les villes où j’ai vécu, Conakry demeure la plus chère à mon coeur. Elle a été ma véritable porte d’entrée en Afrique. J’y ai compris le sens du mot « sous-développement ». J’ai été témoin de l’arrogance des nantis et du dénuement des faibles.

Le jour de mon arrivée, à l’aéroport, Condé embrassa avec une égale effusion sa fille Sylvie et Denis qu’il voyait pour la première fois.
— Je peux vous appeler “papa” ? lui demanda ce
dernier cérémonieusement.
— Mais je suis ton papa ! lui répondit Condé dans un grand éclat de rire.
Si incroyable que cela puisse sembler, ce fut la seule allusion que nous fîmes à la situation de Denis. Nous ne parlâmes jamais de Jean Dominique. Condé ne chercha jamais à savoir qui était le père de Denis ni les circonstances de sa naissance.
Sans doute, malgré son silence, Condé voyait-il clair. Il savait que l’Afrique m’était largement refuge. Il savait que sans mon douloureux passé je ne l’aurais jamais épousé. Ce fut entre nous le plus effrayant des non-dits. Je dois reconnaître qu’à sa manière peu démonstrative, il adopta Denis. Il ne le traita jamais différemment des autres enfants que nous eûmes par la suite.

Condé était accompagné de Sékou Kaba, un ancien camarade d’école qui occupait le poste de directeur de cabinet au ministère de la Fonction publique. Cet homme gracile et taciturne devait devenir mon soutien indéfectible. Moi qui gardais la nostalgie de mon aîné Guy, Guito, emporté à ses vingt ans par cette « maladie des Boucolon » — troubles de l’équilibre, troubles de l’élocution, troubles de la coordination des mouvements — qui saisit l’un après l’autre les membres de ma famille, je trouvai en lui un grand frère et un mentor. Il n’y eut jamais rien d’amoureux ni de sexuel entre nous. Syndicaliste, il avait, lorsqu’il faisait des études à Dakar, partagé une chambre avec Sékou Touré.

[Note. — Sékou Touré n’étudia pas à Dakar. Il fréquenta l’école d’enseignement professionnel Georges Poiret de Conakry pendant un an et demi en 1936-1937, avant d’en être exclu. Lire Ibrahima Baba Kaké, Sékou Touré, le héros et le tyran. — Tierno S. Bah]

Kaba ne fréquentait plus Sékou Touré depuis qu’il occupait de hautes fonctions, mais il le révérait comme un Dieu. Il m’enseigna le « socialisme africain », me donna à lire les indigestes volumes publiés localement sur l’histoire et le rôle du PDG (Parti Démocratique de Guinée) ainsi que les hagiographies du Président et de certains de ses ministres.

Condé et moi, ayant aussi peu d’argent l’un que l’autre, nous demeurions chez lui. Il habitait dans le quartier populeux du Port une modeste villa qu’occupaient, outre sa femme et ses deux filles, une multitude de frères, de soeurs, de cousins, de cousines, de beaux-frères, de belles-soeurs. La villa étant située à deux pas d’une mosquée, chaque matin, nous étions réveillés par le premier appel du muezzin auquel je ne m’habituais pas et qui à chaque fois me précipitait à genoux hors du lit. En écoutant cette voix pressante, je rêvais d’accomplir quelque grande action. Mais laquelle ? Du lit, Condé me regardait, goguenard :
— Trop exaltée, ma fille ! Trop exaltée ! commentait-
il.
Malgré mes efforts, je ne parvins jamais à être proche de Gnalengbè, la femme de Sékou alors que j’aurais tant aimé qu’elle me traite comme une soeur aînée. Je l’entendais rire aux éclats et bavarder dans la cuisine. Mais, il suffisait que j’apparaisse pour qu’elle se taise et se fige. Je finis par me plaindre à Sékou :
— Est-ce que je lui fais peur ? lui demandai-je, ulcérée.
— Tu l’intimides ! me répondit-il après une hésitation. Elle ne sait pas bien parler le français. Elle n’est guère allée à l’école. Elle porte des pagnes… Tu comprends? Elle est un peu complexée devant toi. Si tu apprenais le malenké, tu te rapprocherais déjà d’elle.
Cette recommandation que je ne cessai d’entendre ne tarda pas à m’exaspérer. Car je le compris très vite, si on voulait déchiffrer les sociétés africaines, il fallait pouvoir s’entretenir avec elles. Pourtant, quelles langues choisir dans la pluralité de celles qui existaient ?
Apprends le malenké ! conseillerait un Malenké.
Apprends le fulani ! dirait un Peul.
Apprends le soussou ! interviendrait un Soussou.

Sékou ne se résignait pas à ma situation conjugale avec Condé et ne voulait pas entendre parler de divorce. Il me suppliait d’abandonner la Côte d’Ivoire et de rejoindre la Guinée où, vues ses fonctions, il se faisait fort de me trouver un poste d’enseignante. Ce fut sous son affectueuse pression qu’un matin, je me rendis au Service de l’Immigration. Brandissant mon livret de famille tout neuf, je demandai un passeport guinéen. Là-dessus, aucune ambiguïté : ce ne fut pas une décision politique, un geste de foi militante. Il est certain que j’abandonnai ma nationalité française avec une réelle joie. Mais pour moi, je manifestais avant tout ma liberté. Cette réappropriation matérielle de l’Afrique me prouvait qu’allant plus loin que le chef de flle de la Négritude, mon maître à penser, je commençais de m’assumer.
— Remplissez cela ! m’ordonna un employé d’un air ennuyé, posant sur le comptoir une petite pile d’imprimés.
— Pas la peine ! assura un autre surgissant derrière son dos.
Et raflant la liasse de documents, il expliqua d’un ton suffisant :
— La nationalité guinéenne lui est donnée de surcroît à celle qu’elle possède déjà, grâce à son mariage. C’est un plus, un ajout.
J’avoue que je ne compris rien à ces propos. N’empêche ! J’empochai allègrement le magnifique document vert qu’on me délivra sans me douter qu’il allait plus tard me brûler les doigts. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’un jour je reviendrais à ma nationalité française et que je remercierais le ciel de n’avoir, à tort ou à raison, rempli aucun document ce jour-là.

Condé, lui, feignait de ne pas intervenir dans mes décisions et ne me proposait nullement de reprendre la vie commune. Je me demande s’il ne savait pas que tôt ou tard, nous allions nous séparer. Il entourait les enfants de soins paternels. Il baignait Sylvie-Anne, bouchonnait son corps avec un paquet d’herbe sèche locale. Chaque après-midi, il enfilait un short et un tee-shirt et hélait Denis :
— Viens ! lui ordonnait-il. On va jouer au ballon.
Le pauvre abandonnait ce qu’il faisait et le suivait, éperdu de bonheur. Il n’avait jamais été à pareille fête.

A suivre. Chapître 5 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis