Sékou Touré : Révolution permanente et fascisme

Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution. Palais du Peuple, Conakry, 1972
Sékou Touré, Reponsable suprême de la révolution, haranguant la foule au Palais du Peuple, Conakry, 1972

Ceci est le 11è et dernier chapitre de l’ouvrage de Dr. Charles Diané Sékou Touré, l’homme et son régime. Lettre ouverte au Président Mitterand. Paris : Berger-Levrault, 1982. On peut également consulter la table des matières et les chapitres précédents.
Le ton et le contenu de l’ouvrage sont implacables et systématiques. A juste titre ! Dr. Diané fait écho au style et au rejet total de la dictature, formulés avec véhémence par Sako Kondé dans Guinée : le temps des fripouilles. Dr. Diané résume ici les frustrations et la réaction des Guinéens exilés à l’annonce de la visite du président Sékou Touré en France (Paris, Marseille, etc.) en 1982, à l’invitation de son homologue français, François Mitterand.
On sait peu de choses sur la vie privée de Dr. Charles Diané, notamment sur ses parents, sa famille, sa formation scolaire et universitaire. On ne trouve que des fragments sur son itinéraire professionnel dans la brochure Les Guinéens face à leur destin (Conakry : 1993, 67 pages).
Il rentre en Guinée en 1993.
En 1958, il fit partie des “jeunes médecins qui inaugurent l’hôpital Donka autour du Docteur Roger Najib Accar”. Celui-ci détenait aussi le portefeuille de ministre de la Santé dans le gouvernement semi-autonone de la Loi-cadre (1957-1958). A la veille du référendum gaulliste du 28 septembre 1958, le jeune médecin Diané battit “campagne pour le Non de Youkounkoun à Yomou.” Mais il s’exila tôt en France, en 1959.
“Après dix ans de pratique dans différents hôpitaux parisiens, il s’installe à Monrovia dans le cadre d’un contrat avec l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Il y ouvre le Service de Chirurgie du nouvel hôpital John F. Kennedy, qui sera détruit plus tard durant la guerre civile libérienne. Il crée également une clinique de 30 lits à Monrovia.
Condamné à mort par contumace par Sékou Touré en 1971, il obtient le statut de réfugié politique au Gabon en février 1972.
Dr. Diané milita dans les organisations estudiantines. Il fut le président-fondateur de l’Union Générale des Etudiants d’Afrique Occidentale (UGEAO), et le vice-président de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF).
En 1986, le gouvernement guinéen le présenta au concours d’Agrégation du Conseil Africain et Malgache de l’Enseignement Supérieur (C.A.M.E.S.). If fut admis et obtint par le fait un poste d’enseignement en Chirurgie générale à la Faculté de Médecine de Conakry (Arrêté n° 175/MEN du 13 mars 1987.
Tierno S. Bah

Dr. Prof. Charles Diané
Dr. Prof. Charles Diané

Révolution permanente et fascisme

« Mais reste l’ennemi qui toujours resurgit du plus profond de notre société, qui s’est appelé le nazisme, le fascisme. Quoi donc ?
L’esprit du pouvoir pour le pouvoir, l’impérialisme, la haine des autres et l’absence de respect d’autrui, l’esprit d’intolérance…
C’est cet ennemi-là qu’il faut continuer de désigner si l’on veut établir sur la surface de la terre une société plus juste. »
François Mitterrand, 25 juillet 1981
Mont-Mouchet (Haute-Loire)

Monsieur le Président, Sékou Touré a assommé notre peuple avec le mot révolution. Et malgré tous ses discours et toute sa piètre rhétorique abstraite le peuple ignore ce dont il veut parler exactement. Révolution, Démocratie et Socialisme sont des concepts fondamentaux dont se réclament tous les pays africains. Le mot Révolution a été utilisé par des marxistes et des non-marxistes, par des modernistes et des traditionnalistes, des monarchistes, des fascistes. C’est dire que chacun a défini sa Révolution et que ce mot recouvre des multitudes de situations.

Dans certains pays, la Révolution est un symbole permanent légitimant un régime ; dans d’autres pays, la révolution est un symbole adopté par un régime pour exprimer des intentions réformistes. Certains ont pu classer les débuts de Sékou Touré dans cette catégorie. C’est trop mal le connaître.

La révolution a même été adoptée par certains régimes militaires pour se justifier aux yeux de leurs peuples ; par d’autres comme symbole politique ou historique pour marquer leur lutte d’indépendance.
Qu’en est-il en fait de la Guinée de Sékou Touré?
Sa révolution est un instrument que lui seul a façonné pour mieux asservir notre peuple. Sa révolution permanente n’est qu’une tentative pour justifier une dictature qui n’a que trop duré. Elle est certes un symbole. Celui de son rêve de domination ; car pour lui ne compte ni peuple ni idéologie.

Hitler voulait conserver et améliorer sa race, qu’il croyait supérieure. ll ne recula devant rien pour parvenir à ses fins, y compris l’extermination et le génocide.

La révolution de Sékou Touré, que dis-je, sa soif du pouvoir n’est sous-entendue que par l’exhaltation d’une mini-race et sa prétention à créer un homme nouveau, inconditionnel, inculte, irresponsable, soumis parce qu’écrasé par sa machine d’oppression. Cet homme là, la Guinée n’en veut point. L’Afrique non plus. Car il n’est que le sous-produit de l’imagination démentielle du complexé qu’il est.

La révolution de l’État hitlérien faisait en sorte que seule naquît, grandît et procréat l’homme aryen sain obtenu par la sélection. La révolution de Sékou Touré qui s’y abreuve prône l’homme nouveau de Guinée, intellectuellement nivelé par la base et obéissant comme un automate à
ses ordres, ne connaissant de ce monde que ses récriminations stupides, ses slogans et son diktat.

Permettez-moi de rappeler ce portrait inoubliable :

« Il pouvait ainsi diriger sa propagande avec autant de sûreté que de cynisme et un mépris non déguisé pour les masses. A la violence et à la brutalité, il joignait une aptitude à la ruse, à l’hypocrisie, au mensonge, aiguisés par les rivalités et les discordes auxquelles son parti était sans cesse en proie. Il savait endormir son adversaire, jusqu’au moment où il pourrait s’en débarrasser…”

Qui ne reconnaît Sékou Touré en ce portrait ? C’est celui de Hitler par l’ambassadeur A. François-Poncet. Il ne s’agit, pour Sékou Touré, ni de révolution, ni d’éducation, ni d’idéologie, mais du hideux masque d’une technique de confiscation du pouvoir à son seul profit. Ses évocations hystériques d’un peuple uni, fier et invincible à jamais, s’attribuant ipso facto le “rôle d’avant-garde qui lui échoit en Afrique” et opposé à la plupart des gouvernements africains “qui n’ont pas un esprit responsable” ne sont que la version noire des idées chauvines que le monde entier a combattues.

Monsieur le Président, sa révolution, en se radicalisant, c’est-à-dire sa dictature, pour s’imbiber de violence, d’arbitraire et de destruction, cherche confusément une explication et une justification. En fait, il ne prône cette révolution permanente que pour maintenir l’agitation nécessaire au maintien de son pouvoir. Il ne parle de peuple uni que pour mieux le diviser et mieux asseoir sa dictature dans notre sang et notre misère. Son idéologie n’est que la force brutale et sa “méthode révolutionnaire” n’est que la violence. Car l’instrument, le support de ses ambitions, de sa piètre idéologie, son Parti-État, n’est qu’une machine de répression.

Des exégètes ont cherché à Sékou Touré dans toutes les directions des précédents ou des inspirateurs. Selon les opinions des auteurs il avait été présenté comme un authentique nationaliste africain, un révolutionnaire intransigeant, un réformateur idéaliste… On l’a placé dans le sillage de NKrumah ; on l’a comparé à Nasser ; on l’a dit inspiré par Marx avec une certaine dose de réligiosité ; on a vu en lui le Mao de l’Afrique, édulcoré toutefois par un certain manque d’envergure ; certains ont tenté une étude scientifique au travers de son abondante littérature conjoncturelle embrassant tous les sujets sans complexe, des mathématiques à la médecine en passant par l’histoire, la philosophie, la poésie et le droit.

C’est ainsi qu’on a pu trouver dans sa conception de l’État et ses objectifs sociaux un mélange du Leviathan de Thomas Hobbes, de L’Esprit des Lois de Montesquieu ; du Contrat social de Rousseau ; dans son idéologie, du Karl Marx ; dans sa technique organisationnelle, de Lénine et parfois du Trotsky.

Que n’a-t-on écrit au moment où le “non” du peuple de Guinée l’éclaboussait et honorait tous les peuples africains ?

Mais depuis 1964 et surtout 1971, il a été comparé à Trujillo pour ses techniques policières, à Bastista pour son recours au népotisme, à la corruption et à la torture ; à Hitler pour son racisme et sa propagande tendant au viol des consciences ; à Duvalier pour un certain mysticisme sacrificiel noir, son traditionnalisme rétrograde, son verbalisme pseudo-révolutionnaire, son mépris de la vie humaine et des façades juridiques comme fondement de la répression.

On voit bien qu’en définitive, il est inclassable, car, à bien y regarder, on ne trouve dans son action aucune continuité idéologique, aucune ligne directive donnée.

Monsieur le Président, Sékou Touré est, et a toujours été, un objet des circonstances et un esclave de son ambition, de son complexe de ne pouvoir faire état d’aucun diplôme et de son ressentiment contre tout ce qui est intellectuel. Il n’a cherché et ne recherche que le pouvoir ; pour lui et pour lui seul ; au mépris même du peuple qu’il invoque paradoxalement comme fondement et justification de sa politique.

Ce complexe l’amène aujourd’hui à sa vision délirante de tout posséder, de tout pouvoir faire et à sa prétention velléitaire à un leadership qu’il croit capable d’en remontrer aux meilleurs en Afrique et dans le monde.

Le Haïtien Leslie F. Manigat, essayant de définir Duvalier dans une plaquette parue en juin 1971, conclut qu’il fût comme dictateur une “espèce sui generis” [unique].

Il en est de même de Sékou Touré. Lui, qui, dans son obnubilation s’auto-intoxique en croyant avoir décroché la lune et s’être défmitivement fait une place dans la hiérarchie mondiale des idéologues. Non seulement il se déclare lui-même une “espèce sui generis”, mais il n’hésite pas à proclamer la prétendue notoriété mondiale acquise par cette espèce. Dès 1964, il dit en effet :

« La Guinée a réussi à dégager un ensemble de lois, de principes qui aujourd’hui, confèrent à son Parti une personnalité doctrinale reconnue par les différentes familles idéologiques et les divers régimes politiques qui existent de par le monde. »

C’est en fait cela sa hantise. Pour s’en convaincre et convaincre ses troupes de dévots il écrit n’importe quoi et parle de tout sans complexe. Il fera des alexandrins interminables sur son Parti ; il éditera un livre d’économie politique à sa manière pour usage dans les écoles guinéennes. Il redéfinira des formules algébriques pour agrémenter ses conférences. Il redéfinira pour “sa Jeunesse Africaine” aussi bien les équations intégrales que le cancer ou que les statistiques, un avocat, un diplomate sous forme de questions-réponses et de façon toujours succulente.

Tout cela, pour se laver de son complexe d’inculte et d’analphabète.

Pour asseoir son Parti et faisant fi de tout scrupule, nous l’avons vu passer d’une année à l’autre du concept de classe unique à celui de lutte de classe ; de la démocratie nationale intégrale au Parti sélectif et vice-versa.

Dans la tourmente de ses rêves successifs, nous l’avons vu aussi tour à tour insulter un chef d’Etat et le recevoir en grande pompe deux mois plus tard ; condamner un jour tel coup d’État et le montrer en exemple le lendemain ; immortaliser le nom de Ben Bella en lui dédiant tel institut et saluer Boumedienne en révolutionnaire après l’avoir insulté au cours d’un meeting à Kankan au cours duquel il l’avait accusé d’avoir assassiné Ben Bella ; intransigeant sur le principe de la non-intervention et envoyer massivement ses troupes en Sierra Léone ou au Libéria ou menacer d’intervenir militairement au Ghana ; proclamer un socialisme intégral et expulser l’ambassadeur d’U.R.S.S. ; porter le deuil du régime de Modibo Keita et envoyer un ministre résident auprès des militaires régnant au Mali ; proclamé la ligne de masse et entretenir les meilleures relations avec le Général Franco ; prôner la lutte anti-impérialiste et protéger les plus grands trusts internationaux… Que sais-je encore !

Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini qui montrent combien peu il s’embarrasse de principes et de la parole donnée et par conséquent dans quel mépris il tient le peuple dont il se réclame.

Mais s’il apparaît sans principe, sans idéologie, il est et demeure profondément attaché à la conservation de son pouvoir ; cet objectif détermine toute son action et il y tend par tous les moyens et par chaque fibre de son âme.

S’il a depuis longtemps échoué dans son ambition maladive de jouer un rôle sur le plan international et surtout africain, il n’en continue pas moins à s’attribuer un rôle plus qu’historique et à mystifier les masses guinéennes avec des formules telles que :

« On ne dira jamais assez que si le P.D.G. n’avait pas, le 28 septembre 1958, pris la décision qu’il fallait, on n’eut pas parlé, aujourd’hui de l’O.C.A.M., ni enregistré l’existence de trente-sept États africains. »

Cest gros, mais c’est son genre.
Son image de marque, soigneusement entretenue par lui-même et par une propagande extérieure qu’il n’hésite pas à financer grassement, exige qu’il apparaisse solide et incontesté à l’intérieur.

Pour y parvenir, nous l’avons vu amener progressivement son Parti vers un absolutisme personnel grâce à un système bien rôdé au contact de la conjoncture intérieure, aujourd’hui consolidé et pour ainsi dire épanoui par le sang, la misère et la terreur généralisée.

De fait, il ne s’agit, depuis longtemps, ni plus ni moins que d’un Parti totalitaire manipulé par le dictateur pour qui ne compte plus que son pouvoir, et qui ne reculera devant aucun crime pour le conserver.
Monsieur le Président, vous avez vous-même défini en de nombreuses circonstances le phénomène totalitaire. Je préfère citer Raymond Aron, qui le caractérise ainsi :

  1. Le phénomène totalitaire intervient dans un régime qui accorde à un parti le monopole de l’activité politique.
  2. Le Parti monopoliste est ainsi animé ou armé d’une idéologie à laquelle il confire une autorité absolue et qui, par suite, devient la vérité officielle de l’Etat.
  3. Pour répandre cette vérité officielle, l’Etat se réserve à son tour un double monopole, le monopole des moyens de force et celui des moyens de persuasion. L’ensemble des moyens de communication (radio, télévision, presse) est dirigé, commandé par l’Etat et ceux qui le représentent.
  4. La plupart des activités économiques et professionnelles sont soumises à l’Etat et deviennent, d’une certaine façon, partie de l’Etat lui-même. Comme l’Etat est inséparable de son idéologie, la plupart des activités économiques et professionnelles son; colorées par la vérité officielle.
  5. Tout étant désormais activité d’Etat et toute activité étant soumise à l’idéologie, une faute commise dans une activité économique ou professionnelle est simultanément une faute idéologique. D’où, au point d’arrivée, une politisation, une transfiguration idéologique de toute les
    fautes possibles des individus et, en conclusion, une terreur à la fois policière et idéologique. JI va de soi que l’on peut considérer comme essentiel, dans la définition du totalitarisme, ou bien le monopole du Parti, ou bien l’étatisation de la vie économique, ou bien la terreur
    idéologique. Le phénomène est parfait lorsque tous ces éléments sont réunis et pleinement accomplis.

Monsieur le Président, le phénomène apparaît parfait dans le cas de Sékou Touré, même si nous contestons qu’il y ait derrière son action une quelconque idéologie. L’essentiel étant que lui en prescrive une aux masses ; et qu’il la leur impose.

Nous avons vu qu’au départ, il a opté pour une société homogène, avec une contradiction extrinsèque, le colonialisme. Après l’indépendance, l’hétérogénéité de cette collectivité fut une évidence. Alors, il a opté pour la lutte des classes. Non pas basée sur les dissociations sociales classiques, mais sur l’inconditionnalité à son Parti ; c’est-à-dire à lui-même. Ainsi, et sans demi-mesure, la classe dirigeante fut opposée aux autres.

Dès lors, cette classe de privilégiés substitua ses intérêts, dont le principal fut la conservation du pouvoir avec les avantages y afférents, à ceux des masses.

Il ne manque d’ailleurs pas une occasion de rappeler à ses agents qu’ils lui doivent tout. Au besoin en les humiliant. Des phrases comme celles-ci sont fréquentes et caractéristiques de son chantage :

« Nos cadres ne doivent pas oublier que c’est au régime guinéen qu’ils doivent leur promotion. »

Il indique ainsi de façon menaçante que ces cadres doivent surtout et avant tout être trempés des idées du Parti, les siennes, et s’inspirer à tout instant de ses principes et lui être fidèles :

« Le P.D.G. reconnait la lutte de classe comme la seule démarche dynamique et historiquement juste de la conquête et de l’exercice du pouvoir par le Peuple entier. »

Mais le pouvoir ne peut être à la fois aux mains d’une classe et aux mains du peuple entier.

Dans la confusion, la terreur policière, les liquidations physiques sommaires, les abus deviennent des actes commis au nom et dans l’intérêt du Peuple. L’Etat devient totalement irresponsable. Il est supplanté par le Parti qui, infaillible, cherche et trouve des boucs émissaires à tous les
malheurs du pays.

Ce Parti — en fait un clan — est mis à la place du peuple ; le Comité Central à la place du Parti ; le Bureau Politique National à la place du Comité Central ; le Secrétaire Général à la place du Bureau Politique National. L’on aboutit ainsi, au nom du peuple, au pouvoir absolu d’un seul. Cest le raisonnement classique maintes fois tenu par d’autres dictateurs.

Pour remplir sa mission, le Parti, donc son Secrétaire Général, utilise désormais trois moyens essentiels que le régime hitlérien a exploité à la perfection et qui achèvent de caractériser le P.D.G. comme un Parti totalitaire et Sékou Touré comme un fasciste : la propagande, un
verbalisme éducatif et prétendu révolutionnaire et la terreur camouflée sous le terme vague de vigilance.

Parler de la propagande de M. Sékou Touré, c’est en revenir à la description de la propagande fasciste telle qu’elle a été pratiquée pour étouffer les peuples. C’est parler d’une propagande qui ne s’embarrasse d’aucune bonne foi intellectuelle.

Une propagande qui tend à forger, dans la conscience de “l’homme masse” guinéen, des convictions inébranlables. Il s’agit de slogans élémentaires répétés à l’infini, diffusés par tout le réseau d’information, les mass-média sous contrôle strict du Parti, son Parti-État et donc lui-même.

Monsieur le Président, la foule, à force d’avoir été conditionnée, a acquis un automatisme bestial soigneusement entretenu par la terreur du quotidien. Aujourd’hui, dans le moindre village de Gumée, il suffit de
crier “gloire” pour que l’on vous réponde “au Peuple”. Il suffit de dire “le colonialisme” pour qu’une ménagère qui n’a jamais mis les pieds dans une école, ou bien un enfant qui n’a jamais vu un Blanc, ou bien encore un vieillard qui n’est jamai sorti de son village vous réponde “A bas”.

Cest d’autant plu grave que les affirmations mensongères répétées à longueur de journée, deviennent des versets chez des individus dont l’esprit est forcément moins ouvert aux données de politique guinéenne, africaine ou internationale. Cela est tellement vrai que les responsables de l’Etat et les individus dits cadres du Parti en ont fini par perdre complètement tout esprit critique et toute personnalité. Et en sont désormais à répéter à loisir la phraséologie creuse du “Guide”. Cela aussi est caractéristique d’un certain régime.

Après les déconfitures successives du régime et l’exil massif des populations qui ont ébranlé tous ses fondements, la reprise en mains des masses se fait à chaque fois plus énergique, plus impitoyable aussi ; la
propagande plus hargneuse avec cependant des slogans moins persuasifs. Dans cette phase de répression pure, la régression est générale et irréversible et bien peu de ces braves militants qui enfin s’interrogent, sont prêts à mourir pour lui et son régime.

Il n’en reste pas moins que pour lui, l’essentiel est que la masse marche sans connaître et sans comprendre, armée du verbe intolérant et vengeur du “guide suprême” qu’il s’est dit être.

Pour ce faire, le Parti entend agir en pofondeur sur les individus, forger et mettre à leur place des “personnalités”. D’où le nouveau slogan répété et affiché partout : la nécessité de former “l’homme Africain Nouveau” dont a besoin sa Révolution pour se pérenniser.

Monsieur le Président Mitterrand, aujourd’hui, la plupart de ses manifestations de rue sont précédées d’un groupe de tous jeunes enfants portant contre leur poitrine, comme un jouet, de tristes pancartes marquées : “P.D.G., ma foi.” Quant aux portraits du “Responsable Suprême” ils sont placardés aux carrefours à côté de ceux de Samory et autres, soulignés par des extraits grandiloquents et incompréhensibles de ses innombrables discours. Mais qu’importe. Les images frappent et marquent. En voici quelques-unes :

« La Révolution est une réalité sociale globale, multiforme, permanente et transcroissante. »
« La Révolution est le mouvement conscient et la conscience en mouvement. »
« Il faut cultiver l’esprit de respect du Peuple et de son Parti et le respect des prescriptions du Parti du Peuple. »
« La Révolution, c’est la morale suprême. »

Là comme ailleurs, il n’a rien inventé. Ses affiches rappellent d’autres affiches et d’autres tentatives de déshumanisation et de domestication de l’homme par l’homme. Sans jamais le succès escompté.

Dans ses tentatives de mouler la jeunesse guinéenne selon son modèle, il a transplanté des idées qui n’ont rien de commun avec l’esprit éclectique, tolérant et communautaire de notre peuple. Il a imposé ses pionniers, ses miliciens, ses agents, hommes et femmes, qui ont désorganisé notre société.

Pour la Jeunesse elle-même, dont il a réalisé dès ses débuts le rôle pour asseoir son pouvoir, rien ne sera négligé y compris des séries de conférences de séminaires san fin, d’activités orientées. Tout cela orchestré par le maitre-mot obscurantiste de Révolution. Tout cela imposé au besoin à coups de matraques. Sans succès.

Depui 1968, cet embrigadement qu’il appelle éducation est soustendu par cet “Homme Africain Nouveau” qu’il veut enraciner en Guinée, hypernationaliste, chauvin, traditionnaliste rétrograde ; coupé des réalités nationales et internationales, condamné à crier la Révolution et Sékou
Touré à propos de tout et de rien. Il parle aussi de dignité, de droiture et de fidélité au Peuple dont l’expression unique et sectaire est le Parti unique avec à sa tête lui-même, devenu par le fait l’idéal vers lequel tout doit tendre et pour lequel tout doit être sacrifié, y compris les vies humaines.

Cette morale se double de l’étranglement de toute liberté et de la liquidation de toute légalité.

Monsieur le Président, tout cela explique et justifie à ses yeux ce volet de notre dram national. La vigilance, c’est-à-dire, la terreur et la violence comme moyen de contrôle aux mains d’un Parti, d’un Gouvernement, d’un État réduit à un seul et même individu.

Dans le système diabolique de Sékou Touré, toutes les fractions du peuple dont se réclame pourtant son régime sont soupçonnées et font l’objet de sévices systématisés de la part de l’oligarchie tribo-familiale qui est en place. Je le cite :

« Vigilance à l’égard des “traitres, d’origine guinéenne installés en France et utilisés contre notre régime. »
« Vigilance à l’égard des étudiants envoyés dans les “pays amis, par le gouvernement guinéen lui-même. L’ambassadeur ou le chargé d’affaires sera le tuteur des étudiants et stagiaires résidant dans les pays où il représente la République de Guinée.
Cette tutelle se traduit par :
La tenue d’un fichier individuel des étudiants où figure avec les notes de l’école, tous les renseignements sur son comportement politique et sa vie sociale;
L’envoi trimestriel à la direction des Affaires sociales et culturelles de la Présidence, d’un rapport détaillé. » (Discours de Sékou Touré, prononcé à l’occasion de l’ouverture du Comité Central dans Horoya, du 21 novembre 1969)
« Vigilanc à l’égard des fonctionnaires :
“Pour la plupart leurs attitudes politiques ont toujours été incertaines et équivoques, donc jamais décisives ; nombre de ces fonctionnoires abouchés à des commerçants s’ingénièrent à développer leurs affaires au dépend de l’Etat populaire.” (Exposé de Keita Mamadi, Secrétaire permanent adjoint du BNP et Secrétaire d’État à l’Éducation Nationale. Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des cadres :
“Les seuls qu’on ait eu sous la main et dont nous avons vu l’attitude équivoque au moment de la lutte, cultivent une mentalité individualiste, bourgeoise et affichent publiquement leurs aspirations à la réussite et à la
richesse personnelles.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
“Aujourd’hui riches grâce à l’indépendance, car leur tendance est l’installation d’une bourgeoisie nationale, l’abolition du commerce d’Etat et le retour au commerce privé ; car ils passent par tous les moyens pour contourner les lois et dispositions prises pour consolider le commerce d’Etat. Et les différents systèmes de trafic mis en place par eux de connivence en cela avec certains fonctionnaires de l’Etat ont pour objectif de conclure à l’échec du commerce d’Etat.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard des commerçants transporteurs :
“qui sont de véritables embryons de la petite-bourgeoisie ; ils sont méfiants et pour cause, à l’égard de la Révolution, ce sont des couards : la Révolution leur inspire une réelle crainte. Et c’est pour cette raison que pour briser dans l’oeuf toute leur velléité de réactionnaires à moitié rassasiés et à moitié affamés, il faut radicaliser la Révolution et les faire vivre en permanence dans cet état de terreur.” (Horoya, du 17 octobre 1969) »
« Vigilance à l’égard des planteurs : “cette couche qui utilise les travailleurs salariés, des ouvriers agricoles, rêve réellement de s’enrichir.” (Horoya, du 17 octobre 1969)
« Vigilance à l’égard de la paysannerie :
“une classe hétérogène où il y a à distinguer les propriétaires des moyens rudimentaires et archaïques de production (daba, houe, etc.), les éleveurs, les ouvriers agricoles ; les premiers vivent largement et même ont tendance à exproprier les autres des meilleures terres et à les exploiter en leur louant, à des prix exagérément élevés, les tracteurs qu’ils ont acquis grâce à l’effort du Parti. Celle catégorie de nouveaux riches, ne devant sa richesse qu’au Parti, devient de moins en moins réceptive aux idées, mais se voit contrainte de rejoindre les rangs de la Révolution.” (Horoya, du 17 octobre 1969)

Que reste-t-il en Guinée pour mériter la confiance de Sékou Touré. La classe ouvrière. Or, nous dit encore l’idéologue principal de son parti, son beau-frère Keita Mamadi, à propos de la classe ouvrière : “cette classe est réduite du point de vue numérique et du point de vue de la sphère géographique ; du reste, ajoute-t-il, dire que la classe ouvrière est la plus révolutionnaire en soi que de la paysannerie, voilà une affirmation qui ne peut pàs acquérir notre adhésion.”

Ainsi donc, voilà un gouvernement, le sien, un Parti, le sien et un État, le sien qui, tout en répétant san arrêt qu’ils bénéficient de l’adhésion du peuple guinéen, confessent publiquement qu’ils ne peuvent compter sur aucune des couches constituant ce même peuple.

On peut ainsi dire de Sékou Touré, ce que Krouchtchev dit de Staline :

« L’interprétation que donnait Staline au mot vigilance avait transformé notre univers en un asile d’aliénés où chacun se voyait encouragé à la recherche des actes délictueux inexistants perpétrés par tous les autres. »
(Krouchtchev, Souvenirs, page 269.)

Cette méfiance et cette suspicion généralisées ont atteint plus d’une fois des sommets révoltants. Depuis le procès de janvier 1971, qui a vu les condamnations arbitraires à mort et les pendaisons, il a continué à sévir. Par des arrestations massives à travers tout le pays et dans tous les secteurs de la société, il a décapité son Parti, son État et son armée en accusant grossièrement tous ses collaborateurs d’hier qui devinrent ses victimes d’un jour, jetées en pâture à ses foules excitées par sa propagande haineuse.

Je l’ai dit et je le répète ici. Du 29 juillet 1971 au 3 octobre 1971, ont défilé quotidiennement, nuit et jour, dans tous les dialectes, pour accuser de tous les maux, près de vingt anciens ministres ou secrétaires d’État, plus de dix gouverneurs de région, plus de dix médecins et spécialistes, tout l’État-Major de l’armée guinéenne, des dizaines de hauts fonctionnaires, directeurs de banque, directeurs d’entreprises nationales, de cabinets ministériels ; des ingénieurs, des techniciens de tout gabarit, des agents de la Sécurité, de la police, de la gendarmerie, des bureaux entiers des sections du Parti comme Kankan et des centaines de citoyens innocents. Ce fut un monstrueux scandale et aussi un affreux drame à l’échelle de la Nation.

Après avoir transformé le Conseil National de son Parti en Tribunal Suprême en 1969, et tué trente Guinéens, aprè avoir transformé sa prétendue Assemblée Nationale en un autre Tribunal Suprême en janvier 1971, condamné à mort quatre-vingt douze citoyens et assassinés plus d’une soixantaine d’innocents, il a voulu transformer le peuple guinéen tout entier en complice de ses crimes dans une vaste mascarade radiophonique sans que, comme d’habitude, aucun des accusés n’ait comparu devant aucune instance autre que les tortionnaires à sa solde.

Le monde entier sait aujourd’hui qu’il s’est agi d’un montage grossier dans des salles de tortures et de déshumanisation dont les plans sont connus et les sites répertoriés à travers le pays.

Cette vaste opération n’avait pour unique but que l’élimination systématique de tous les cadre afin de le livrer à quelques jeunes déclassés, bandits notoires, hommes de main obscurs constituant désormai un nouvel appareil politico-policier d’encadrement entièrement et défmitivement à sa solde ; lui qui les a éduqués et modelés au sein de son Parti sans que jamais ils n’aient vu ni connu autre chose que son régime et vénéré
d’autre dieu que lui-même.

Le peuple, après les arrestations massives de juin-juillet 1971 et à la suite de ce procès nouveau genre, a été cent fois éprouvé dans sa chair et dans le sang de ses fils et filles. Le calvaire a continué, tous les jours plus grand.

Il a continué, depuis ce tournant caractéristique de ses crimes, à accuser notre peuple et à tenter de l’anéantir fraction par fraction. Il a continué aussi à canaliser ce qui lui restait d’énergie dans les mailles d’un parti unique, devenu Parti-Etat, toujours plus répressif, toujours plus
inhumain et toujours plus inéfficace, jusqu’à la faillite actuelle.

Sa “Révolution” menée dans les pleurs et les cris a depuis longtemps sombré dans le totalitarisme. Et les mots dont se gargarise son diktat pour perpétrer sa dictature ne trompent plus personne. Les Guinéens ont vu le bout du tunnel. Les revirements de Sékou Touré n’y feront rien.

Rien, y compris cette visite en France, ne peut désormais ni le réhabiliter ni le sauver.

Rien, pas même votre caution, ne lui conférera la moindre crédibilité.

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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