L’officier et le président : Sangban Kouyaté et Sékou Touré

Capitaine Sangban Kouyate (1936-1969). Fusillé à 33 ans sur ordre de Sékou Touré !
Capitaine Sangban Kouyate (1936-1969). Fusillé à 33 ans sur ordre de Sékou Touré !

Cet article s’appuie sur une série de photos affichées sur Facebook par la famille du capitaine Sangban Kouyaté, disparu dans le faux Complot Kaman-Fodéba (1969). Mais il s’inscrit surtout dans le cadre de ma réflexion sur les rapports entre le régime du président Sékou Touré (1958-1984) et les officiers de l’armée formée par Fodéba Keita (1960-1969).

Lire Armée guinéenne : écuries d’Augias, datant de 2008

Au moment de son arrestation capitaine Sangban  était le directeur des Usines Militaires de Conakry. Ces installations étaient alors situées au Kilomètre 18, dans le quartier de Tanene. L’officier avait épousé Koba Kanté, infirmière, décédée en 1995.

Boba Kouyaté, née Kanté (1939-1995)
Boba Kouyaté, née Kanté (1939-1995)

Le couple eut quatre enfants :

  • Steven Kouyaté, consultant, enseignant en Californie, USA
  • Mamoudou Kouyaté, juriste à Avignon, France
  • Koudani Kouyaté, infirmière au Massachusetts, USA
  • Djélignouma Kouyaté, infirmière en Californie, USA

Steven et Djélignouma ont publié les photos d’archives. Leur oncle, Dr. Morissanda Kouyaté, a fourni une importante notice biographique du capitaine.

Steven Kouyaté et sa femme
Steven Kouyaté et sa femme

On ne peut pas épuiser en un seul jet la vie brève mais active et productive de feu Sangban Kouyaté. Aussi  me contenterai-je seulement de remarques afférentes aux images que la famille a publiées. Ma démarche, ici, consiste essentiellement à replacer le capitaine dans son milieu professionnel et dans le contexte de la Guinée des années 1960.

Djelignouma Kouyaté
Djelignouma Kouyaté

Pressions externes et internes

Capitaine Sangban Kouyaté fut l’une des dizaines de victimes  de la décapitation de l’armée par Sékou Touré en 1969. La tragédie marqua le point culminant de la panique du dictateur  face à des pressions réelles, externes et internes.

A l’extérieur, une série de coups d’Etat militaires avait ébranlé Sékou Touré, le privant de ses principaux alliés africains. En effet le continent enregistra successivement :

  • La chute de Ben Bella en Algérie, le 19 novembre 1965
  • Le renversement de Nkrumah au Ghana, le 24 février 1966
  • La destitution de Modibo Keita au Mali, le 19 novembre 1968

A l’intérieur, le climat politique et la situation économique du pays continuaient à se dégrader. Depuis la proclamation de l’indépendance, le 2 octobre 1958, la Guinée était partagée en deux camps. D’un côté, il y avait l’aspiration légitime de groupes et d’individus à jouer un rôle économique et politique actif. De l’autre, se trouvait Sékou Touré, résolu à confisquer absolument le pouvoir.

Ainsi, peu avant le début de la cascade de coups d’Etat signalés plus haut, le 9 octobre 1965, Mamadou Touré dit “Petit Touré”, cousin de Sékou Touré et directeur du Comptoir Guinéen du Commerce Intérieur (CGCI), dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le Parti de l’Unité Nationale de Guinée (PUNG). Invoquant son droit constitutionnel de citoyen, il rappela aussi l’opinion publiquement exprimée par Sékou Touré, qui avait encouragé le principe du multipartisme. En vérité, c’était un piège cynique visant à pousser les rivaux latents à se dévoiler. Sékou avait utilisé la même tactique avec l’avocat Ibrahima Diallo. La suite fut un présage du sort de Petit Touré. Car Ibrahima et ses co-accusés, (le pharmacien Fodé ‘Legros’ Touré et l’imam de Coronthie, Elhadj Mohamed Lamine Kaba) furent mis à mort en mai 1960.

Lire Complot Ibrahima Diallo

A son tour, le 12 octobre 1965, “Petit Touré” est arrêté. Il est accusé de complot en même temps que deux membres du Bureau politique national (Bengaly Camara, Tounkara Jean Faraguet), Baidy Guèye (président de la Chambre Economique), Dr. Henri Lorofi, et une dizaine d’autres “complices”. Il fut exécuté le 31 octobre 1965 au Camp de la Garde républicaine de Camayenne (futur Camp Boiro ). Sa veuve, Alamdia Keita, fut  expulsée en 1970 vers son Niger natal — elle est décédée à Paris en 2009.

Sékou Touré reprocha à Fodéba Keita une négligence coupable, celle de n’avoir pas étouffé dans l’oeuf la démarche de Petit Touré. Pire, il crut à une collusion entre Fodéba et Petit Touré.  A l’époque, en tant que ministre de la Défense nationale, de l’intérieur et de la sécurité, Fodéba était le véritable numéro deux de l’Etat. Même si au plan politique Saifoulaye, secrétaire politique, rayonnait sur le Parti démocratique de Guinée presque autant que Sékou Touré.

Ce sera le début de la fin pour Fodéba.

Un an plus tard, le 19 novembre 1966, Sékou Touré procède à un remaniement ministériel. Fodéba Keita perd son puissant ministère pour le portefeuille l’Économie rurale et de l’artisanat. Un autre cousin de Sékou Touré, Général Lansana Diané, le remplace aux armées. Magassouba Moriba devient secrétaire d’Etat l’intérieur et à la sécurité. Et Nabi Youla, précédemment secrétaire d’Etat à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn, République Fédérale Allemande, pour la deuxième fois.

Biographie succinte de Sangban Kouyaté
  • 1936 : naissance à Kouroussa, fils de Sergent Moussa Kouyaté (vétéran de la Première Guerre mondiale, 1914-1918) et Hadja Djélignouma Condé
  • 1943 : inscrit à l’école française de Kouroussa par son oncle Elhadj Bakary Kouyaté
  • 1945 : Il poursuit sa formation à l’école de Kiniéro, dirigée par  Souleymane Koné, ami de son oncle Bakary
  • 1951 : diplômé du Certificat d’Etudes Primaires
  • 1952 : boursier pour le Lycée classique de Conakry
    Parallèlement à sa formation classique, Sangban fait une formation militaire de base
  • 1956 : les études secondaires terminées, il devient enseignant
  • 1957 : major du concours de recrutement il est reçu à la presitigieuse Ecole nationale des sous-officiers d’active (ENSOA) de Saint Maixent (France). Il en sort avec le grade d’Aspirant (Sous-Lieutenant)
  • 1961 : retour en Guinée et mariage avec Boba Kanté, infirmière
  • 1962 : nommé Commandant du Camp militaire régional Béhanzin de N’Zérékoré
  • 1964 : nommé Attaché militaire de la Guinée à l’Ambassade de Guinée à Bonn (capitale de l’ex-République Fédérale d’Allemagne), dirigée par Nabi Youla
    Il y participe aux négociations du projet de création des Usines Militaires au Camp Alpha Yaya
  • 1966-1969 : premier Directeur des Usines Militaires
    (Source : Dr Morissanda Kouyaté)

Les Usines Militaires de Conakry

Du 28 décembre 1964 au 5 janvier 1965, le ministre de la défense de la République Fédérale Allemande, Kai Uwe von Hassel, séjourne en Guinée pour la pose de la première pierre des Usines Militaires de Conakry (UMC). La cérémonie eut lieu le 31 décembre. Et André Lewin rapporte que “Le soir même, le ministre Keita Fodéba et son épouse Marie Fodéba Diakité donnent chez eux une soirée de réveillon où toutes les personnalités guinéennes qui comptent à Conakry sont conviées et sont le plus souvent effectivement présentes, y compris Madame Sékou Touré.”

Lire A. Lewin, “Pose de la première pierres des UMC”, Vol. 3, chapitre 31.

Capitaine Sangban Kouyaté, directeur des Usines Militaires de Conakry
Capitaine Sangban Kouyaté, directeur des Usines Militaires de Conakry, situées au Km 18
Inauguration des Usines Militaires de Conakry. Visite du président Sékou Touré, guidée par le directeur, capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, 2 novembre 1966.
Inauguration des Usines Militaires de Conakry. Visite du président Sékou Touré, guidée par le directeur, capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, 2 novembre 1966.
2 novembre 1966. Inauguration des Usines Militaires de Conakry. De gauche à droite, des officiels guinéens, un diplomate ouest-allemand, Général Lansana Diané (en tunique blanche col Mao), le délégué ouest-allemand — à côté de Diané—, un officiel Egyptien de passage, Président Sékou Touré, Capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, (Km 18)
2 novembre 1966. Inauguration des Usines Militaires de Conakry. De gauche à droite, des officiels guinéens, un diplomate ouest-allemand, Général Lansana Diané (en tunique blanche col Mao), le délégué ouest-allemand — à côté de Diané—, un officiel Egyptien de passage, Président Sékou Touré, Capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, (Km 18)
Inauguration des Usines Militaires de Conakry. De gauche à droite, des diplomates ouest-allemands, Président Sékou Touré, Capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, (Km 18), 2 novembre 1966.
Inauguration des Usines Militaires de Conakry. De gauche à droite, des diplomates ouest-allemands, Président Sékou Touré, Capitaine Sangban Kouyaté. Conakry, (Km 18), 2 novembre 1966.

Sékou Touré, Fodéba Keita et Capitaine Sangban Kouyaté

Comme indiqué plus haut, Sékou Touré avait donné à Fodéba Keita la haute main sur les questions de défense et de sécurité. La coopération entre les deux hommes alla de  1959 à 1965. Et Fodéba exécuta rigoureusement ses fonctions. Utilisant son expérience gestionnaire antérieure à la tête des célèbres Ballets Africains, il créa les forces armées. Fodéba insuffla un esprit de corps et le sens de la discipline à ces hommes et femmes. Il exigea d’eux des qualifications martiales. Et il poussa les officiers à la compétence professionnelle, qu’il s’agisse de l’infanterie, de l’aviation, de la marine, du génie militaire, de la gestion économique, etc.

Conséquences de la chute d’un baobab

Un proverbe africain dit que dans la chute du baobab écrase le sous-bois environnant. Depuis son entrée au gouvernement de la Loi-cadre en 1957, Fodéba s’était graduellement hissé au sommet de la hiérarchie des cabinets successifs de Sékou Touré. Non seulement était-il devenu un très un puissant ministre, mails il avait été aussi le principal architecte de l’Etat-policier de Guinée.
Il ne pouvait s’imaginer qu’il allait devenir une proie, et que le système qu’il avait bâti allait le broyer.
Le pire est que la chute de ce baobab de la première décennie de la république engendra des conséquences terribles et provoqua d’immenses dommages collatéraux à la tête de la jeune armée guinéenne.
En effet, à compter de la date de son départ du ministère de la défense, Fodéba Keita et tous les officiers technocrates qu’il avait nommés et promus au sein de l’armée, étaient des condamnés à mort en sursis.
Et le faux Complot Kaman-Fodéba visait un seul objectif : l’élimination physique de tous les jeunes et dynamiques officiers — tous avaient moins de 40 ans — de ce que j’appelle l’armée de Fodéba Keita.

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A suivre.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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