Pr. Kaba : éloges, reproches et critiques

Pr. Lansiné Kaba
Pr. Lansiné Kaba

A l’issue d’un récent séjour au pays, Pr. Lansiné Kaba a publié un article intitulé “Guinée 2016 : Impressions de voyage.” Le texte intégral est accessible sur le site Guinéetime.

Le document a déjà fait l’objet d’objections sur Guinéepress.info.

J’apporte ici mon grain de sel à travers des remarques générales, respectivement une lacune, des méprises et une erreur surprenante. J’aborde ensuite quelques questions de fond.

Remarques générales

Absence regrettable

Long, dense et presque touffu, le texte souffre d’une absence remarquable : celle d’images du séjour de l’auteur et de sa traversée d’ouest en est du pays.
A l’ère du smartphone et des photos numériques instantanées, la narration aurait pu être rehaussée par des illustrations photographiques et des légendes appropriées des clichés.

Méprises superflues

Des méprises parsèment le texte sous la forme d’épellations erronées de noms de personnes et de lieux. De telles méprises étaient évitables et sont donc superflues. Exemples :

  • Karammo Ibrahima de Timbo est une déformation par Pr. Kaba du nom du premier souverain du Fuuta-Jalon théocratique. Celui-ci reçut le nom de baptême Ibrahima Sambegu Barry. Son prénom de naissance céda la place au double titre officiel que lui conférèrent son érudition et son leadership, c’est-à-dire  Karamoko Alfa mo Timbo. L’étymologie de cette appellation révérente est la suivante :
    – Karamoko
    est un emprunté au même vocable maninka et qui est un mot composé de : Karan (lettré) et mökö (personne).
    – Alfa,
    dérivé de l’arabe al fâhim, qui signifie le savant, le sage.
    mo est une particule du Pular qui désigne un endroit, une localité, ici Timbo.
  • Chérif de Sagaley. Erreur, il s’agit plutôt du Chérif de Sagale, dans la préfecture de Lelouma (Fuuta-Jalon)

Erreur surprenante

Le texte contient deux fois une erreur pour le moins surprenante puisqu’il s’agit de l’année de la tenue de l’élection présidentielle qui porta le candidat du RPG, Alpha Condé, à la tête de l’Etat. Ainsi au troisième paragraphe, l’auteur parle de “l’évolution du pays depuis les élections de 2009”. Plus loin, il insiste en évoquant “La portée du phénomène Alpha Condé n’échappa pas aux Guinéens, avant le second tour des élections présidentielles de 2009.”
En réalité, 2009 fut l’année du double parjure de Moussa Dadis Camara (sur la Bible et le Qur’an), des viols publics et du massacre au stade du 28 septembre de Conakry. Les deux tours de l’élection présidentielle eurent lieu en 2010, après une violation des dispositions de la Constitution en la matière et des lois électorales du pays.

Pr. Kaba continue la narration de ses impressions en adressant des éloges au président Alpha Condé. Il lui décerne la qualité de “vétéran de l’activisme sagace et clairvoyant”. Et il ajoute que “l’unité nationale guinéenne est un fait historique indiscutable dont le leader du RPG-Arc-en-ciel est très conscient et fier.” Et il conclut :

« Loin de moi, cependant, toute intention ou velléité de donner des conseils au Président, magistrat suprême de l’Etat, ou de lui adresser des doléances personnelles. Je n’ai pas non plus sollicité de rendez-vous avec lui, son temps précieux pouvant servir à d’autres problèmes nécessaires et urgents. »

L’article pavoise plus loin et porte Alpha Condé aux nues du succès. On lit :

« La portée du phénomène Alpha Condé n’échappa pas aux Guinéens, avant le second tour des élections présidentielles de 2009. Il incarnait les vertus et les espoirs. …
Alpha continue de symboliser un certain rêve, le rêve d’une certaine fougue, d’un certain populisme accompagné de probité.…
Le peuple s’attendait à des lendemains sinon radieux, mais meilleurs pour rompre sa longue corde de dénuement dans la monotonie de l’existence quotidienne. Les observateurs avisés s’accordent à reconnaître que le premier mandat du leader du RPG connut des victoires dans plusieurs domaines, au point d’assurer, par un consensus clair et net, sa victoire au premier tour pour le second mandat. Quel couronnement dans un pays naguère connu pour les contestations électorales violentes ! »

Mais cette déférence et ces fleurs disparaissent graduellement sous la litanie de reproches subjectifs et de critiques objectives.

Reproches subjectifs

Pr. Kaba fait le constat amer suivant :

« De nombreux gens avides de gains se sont joints à la caravane en marche. Alpha, le Président, se fit de nouveaux amis, parfois au détriment de ses anciennes relations. »

Fait-il partie de la catégorie des gens abandonnés par le président Condé ? Peut-être, car durant la campagne électorale de 2010, il s’afficha comme un fidèle allié du candidat du RPG. C’est l’impression qu’il donna, en octobre, lors d’un débat au US Institute of Peace (Washington, DC) sur le processus démocratique en Guinée. Au lieu de se camper sur le plan intellectuel, il y adopta une attitude militante. Résultat : ses arguments contre-performants et non-convaincants déçurent l’audience.

Lire (a) Guinean, Mr. Kaba, Comes to Washington Bearing Half-Truths, No Truths, and Innuendo (b) Pr. Kaba: history and ideology

Enjambons le temps pour passer de l’investiture du nouveau président en décembre 2010 à la date du 28 mai 2016. Cette date est marquée d’une pierre noire dans l’histoire de la présidence guinéenne. Car ce jour-là, imitant Sékou Touré, Alpha Condé s’érigea en modèle d’intégrité et en juge désapprobateur de “la malhonnêté de certains cadres Maninka.”

Note. Délibérément ou par mégarde, Pr. Lansiné Kaba déforme et aggrave les propos d’Alpha Condé. Ce dernier dénonça DES cadres, c’est-à-dire CERTAINS. Il ne visait pas TOUS LES cadres de cette ethnie.

Lansiné Kaba se lamente :

« Les propos anti-malinkés d’Alpha Condé étaient probablement fortuits et donc regrettables. (Mais ils) rimaient à se mettre la main dans les yeux et à scier la branche sur laquelle il s’assoit. »

Alpha Condé est le deuxième des trois présidents Maninka de Guinée à adresser à son peuple des remarques désobligeantes, irrévérencieuses, abusives, fourbes et faussement moralisatrices. Avant lui, dans ses discours anti-Peul, précisément dans celui prononcé le 6 août 1976, Sékou Touré avait traité de tous les noms les commerçants de son ethnie. Les stigmatisant comme “honteux trafiquants”, il déclara :

 « Nous avons été à Kankan où vous nous avez entendu élever le ton en flétrissant les trafiquants, en bannissant le trafic. Et qu’est-ce  qui a encore davantage pesé sur la conscience des populations de Kankan, parmi tous les mots prononcés ? Nous allons vous l’apprendre.
Nous avons dit à nos frères et soeurs de Kankan :  “Nous, nous avons honte. Si nous le pouvions, nous aurions demandé à Dieu de nous faire naître dans une autre famille, dans une autre ethnie et non dans l’ethnie Malinké, qui  signifie le trafic et le trafiquant !” Kankan a écouté ! Et  nous avons poursuivi :
“Vous nous faites honte ! Regardez l’état de la ville, tout est insalubre avec des millionnaires qui logent dans des cases en paille ! Allez au Foutah, allez voir les villas coquettes ; allez voir en Forêt les plus belles réalisations de nos frères de la Forêt ; allez en Basse-Côte voir l’état des villas et comparez-les aux conditions misérables dans lesquelles vous végétez, bien que vous disposiez de milliers et de milliers de sylis ! Nous avons honte, nous que l’on considère Malinké comme vous » !
Kankan a enregistré ces phrases et analysé en profondeur ! »

L’après Alpha

Lansiné Kaba s’interroge :

“La porte de l’après Alpha s’ouvre-t-elle ainsi ?”

Plus ou moins dubitative, sa réponse tombe à une vitesse-éclair et met en garde contre le népotisme et l’intention dynastique du président Condé. Pr. Kaba écrit :

« Il est certain que le Président s’est lui-même heurté. Il a peut-être heurté aussi les chances pour son fils, si les rumeurs d’une succession à la Eyadema ou à la Bongo qui circulent dans certains milieux de Conakry sont concevables. »

L’auteur évoque ensuite le sort de Lofè-ba, le marché central de Kankan, construit en 1947. Qu’adviendra-t-il, s’interroge-t-il, de “cet édifice magnifique appartient aux monuments emblématiques de l’ère coloniale, avec son style sahélo-soudanien classique et simple, impressionnant et harmonieux.”

Ici, je partage entièrement l’opinion de M. Kaba lorsqu’il affirme :

“La préservation de tels monuments historiques est un devoir sacré.”

Hélas, je crains fort qu’il n’émette là sur une longueur d’onde différente de celle d’Alpha Condé. Le président guinéen est plus soucieux de voyager à l’étranger en quête — vaine — d’investissements miniers. La défense du patrimoine culturel est le cadet des soucis du “professeur” Condé.

Critiques objectives

Le reste de l’article consiste en une kyrielle de critiques qui caractérisent la Guinée depuis 1958. Ce sont :

  • Le système politique “autocratique et autoritaire”
  • L’incompétence
  • L’inefficacité
  • L’absence de moralité
  • La cooptation
  • La prébende
  • La cupidité
  • La corruption outrancière
  • La ploutocratie
  • L’impunité
  • La pesanteur du retard et de l’inertie
  • Le désarroi réel
  • Le regret voire le mécontentement dans d’importantes couches de la population
  • Le retard dans (les) rémunérations
  • Le non-paiement des arriérés
  • Le non versement du budget (aux) services
  • Les bureaux, vétustes, poussiéreux et crasseux, (qui) rappellent une autre époque
  • Les jeunes gens, rêvant de facilités scolaires et d’opportunités d’études, révisent leurs leçons le soir sous les lampadaires dans les rues
  • (Les enfants et adolescents) avides de facilités sportives jouent au ballon sous la pluie, et tard la nuit au carrefour
  • Les transporteurs, les négociants et les autres opérateurs économiques (exposés au) banditisme
  • Le réseau mafieux du trésor et des finances
  • L’insécurité quotidienne
  • Le trafic des biens ou d’influence et les détournements
  • Le chômage croissant
  • Les établissements privés à prétention d’université dont le but apparent consiste, pour le moment, à inscrire des boursiers de l’Etat et à percevoir les indemnités d’inscription
  • L’effritement de la popularité et de la réputation du Président

Lansiné Kaba conclut :

« Nombreux (sont) les électeurs (qui) s’interrogent ainsi sur le leadership du Président dans les « affaires qui importent réellement ». On doute de son pouvoir et de son autorité sur les membres de son gouvernement. Selon l’opinion de la rue, « ceux-ci font ce qu’ils veulent », l’Exécutif n’appliquant pas de sanctions. Car, les transgressions et l’impunité pullulent là où il n’y a pas de punitions. »

M. Lansiné Kaba touche ici du doigt la duplicité et le cynisme inhérents à la personnalité du du président Alpha Condé.

Omission grave

Malheureusement le récit du visiteur souffre d’une omission grave et, à vrai dire, impardonnable. Il ne comporte pas le mot JUSTICE. Or sans justice il n’y pas de démocratie, et sans démocratie il n’y pas de développement économique, culturel, social et (individuel), et politique.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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