Justice : interminable délai, insupportable déni

FIDH/OGDH. Guinee, justice en attente-justiceSous le titre “En attente de justice” un nouveau site web marque le 7è anniversaire du massacre du 28 septembre 2009. Il est conjointement publié par la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH) et l’Organisation guinéenne des Droits de l’Homme (OGDH). Toutefois, le titre me paraît inadéquat dans la mesure où il suggère l’éventualité et la possibilité de la tenue en Guinée d’un (ou plusieurs) procès pour juger les violations et crimes endémiques des droits de l’homme dans le pays. J’aurais choisi plutôt l’appellation suivante :  « Justice en Guinée : délai interminable, déni insupportable » Car il ne s’agit pas seulement d’une attente passive de la part des victimes. Non, la Guinée est confrontée à un délai imposé et à un déni criminel de justice, depuis le 28 septembre 1958. Une date célèbre, certes, mais ternie et salie désormais par les évènements de 2009.

Financé par la Délégation de l’Union européenne en République de Guinée, le contenu du site présente :

  • Une trentaine de témoignages et photos de victimes de la répression politique en Guinée, de 1970 à 2009
  • La présentation du site
  • Des déclarations de la part de l’OGDH et de la procureure de la  Cour pénale internationale (CPI), Fatou Bensouda
  • Une “interview croisée” de Souhayr Belhassen, présidente d’honneur de la FIDH et Asmaou Diallo, présidente de l’Association des victimes, parents et amis du 28 septembre 2009 (AVIPA).

Ce acte relève de la mission et des objectifs du bailleur européen et des  organisations guinéennes bénéficiaires du financement, à savoir la quête de la justice. On sait que celle-ci est le terreau de la démocratie, qui, à son tour, sert de ferment et d’éperon du développement. Malheureusement, pour louable que soit le but visé, les lacunes et la confusion affectent la dimension et la qualité du projet.

Couverture insuffisante

L’album photographique ne comporte que trente photos, dont une anonyme. Or des centaines de personnes périrent aux mains de la soldatesque du capitaine Moussa Dadis Camara et du soi-disant Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD). Davantage d’efforts de recherche et de contacts auraient dû être déployés pour couvrir au moins les 157 morts officiellement reconnues par le CNDD et la communauté internationale.

Confusion d’époques et de “complots”

Les trente témoignages mettent dans le même sac  des périodes différentes et actes distants de répression et de tueries. Ainsi, le rapport fait un mélange entre les victimes des dictatures successives de Sékou Touré (1958-1984), Lansana Conté (1984-2008)et Moussa Dadis Camara (2008-2009). L’album photo inclut en effet :

Compilation sans analyse

Comme indiqué plus haut, la compilation de trente témoignages est non seulement très incomplète, mais elle souffre aussi d’inexactitudes (manque de présentation de l’échantillon statistique) de manque d’analyse démographique et ethnolinguistique. La liste ne fait pas de distinction entre les victimes, d’une part, et les survivants de celles-ci (épouse, fille, fils).
Enfin, le recensement ne dégage ni l’âge, ni le sexe (même si les photos distinguent les femmes des hommes), l’occupation, l’ethnie et la langue maternelle des personnes indiquées. Or les noms de famille sont généralement —mais pas toujours — des indicateurs fiables de l’appartenance ethnique. A son toure, celle-ci est aussi bien une donnée anthropologique que judiciaire importante, en l’occurrence. Aussi bien pour le procureur que pour la défense. La modeste enquête de FDHI/OGDH aurait dû en tenir compte. Pour ma part, je donne ici un traitement sommaire des noms et l’ethnie des personnes interrogées :

Nom de famille Prénom Ethnie
Bah Mariama Thiouto Pullo
Baldé Idiatou Pullo 
Baldé Ousmane  Pullo
Barry Aissata  Pullo
Barry Aissatou Lamarana  Pullo
Barry Amadou Diouldé  Pullo
Barry Oumou  Pullo
Camara Mamaissata  Soso
Diallo Abdoulaye  Pullo
Diallo Hadja Rabi (épouse Baldé Ousmane)  Pullo
Diallo Ibrahima  Pullo
Diallo Mamadou Saliou  Pullo
Diallo Mamadou Taslima  Pullo
Diallo Thierno Ousmane  Pullo
Dramé Hawa (fille Alioune Dramé)  Sarakole
Guissé Mamadou Bilal  Tekrur/Fulɓe
 Haba  Moriba  Kpèlè
Kaba Oumou Maninka
Kanté Rouguiatou Mande
Keita Mohamed Lamine Maninka
Keita Capitaine Oussou Maninka
Mara Moussa Mande
Soumah Demba Baga/Soso
Sow Mohammed Lamine Pullo
Sow Oumar Pullo
Sow Thierno Hamidou Pullo
Sow Thierno Maadjou Pullo
Tounkara Ahmadou (fils Tibou Tounkara) Sarakole
Touré Amara Mande

On constate la prédominance des noms Fulɓe (Bah, Barry, Diallo, Sow) ; lire à ce propos “La politique du problème Peul”. Cette ethnie représente nettement plus de la moitié (62 %) du corpus étudié. Les Mande (désignation générique) / Maninka (appellation spécifique) suivent avec 20,6 %, les Soso et les Sarakole, 6,8 % chacun, etc.
Aux commandes du pays depuis 1958, la petite-bourgeoisie cherche à tromper la Guinée en prétendant se situer en dehors ou au-dessus de l’ethnie. Ce piège idéologique est si grossier qu’il crève les yeux. D’une part, les dirigeants guinéens proclament bruyamment leur rejet de l’ethnie. Sékou Touré alla plus loin, en proclamant son intention de créer un Homme nouveau. Mais, d’autre part, le comportement de “l’élite” contredit ses déclarations de foi. Ainsi, non content de procéder à purges cycliques et à des séjours sans retour au Camp Boiro, Sékou Touré érigea sa famille en véritable gouvernement et propagea le slogan nombriliste et trompeur “An gbansan le
Lire Mohamed Selhami, “Un seul gouvernement : la famille

A la tête du Comité militaire de redressement national, Lansana Conté déclara en 1984 que les Guinéens seraient traités désormais  sans distinction d’ethnie, de région ou de religion. Cela ne l’empêcha pas de lancer en 1985 un pogrom anti-Maninka pour assouvir sa vengeance contre son rival vaincu, Diarra Traoré. Il transforma l’Etat en une chasse gardée pour les cadres de la  Basse-Guinée (Soso, Baga, Nalu, Landuma, Jalonka, etc.) Les  nominations régionalistes devinrent scandaleuses. A tel point qu’un observateur attentif rappela Conté à la réalité dans des articles bien documentés. Lire Mamadou Kaly Bah. Regard Rétrospectif sur l’Armée Guinéenne

Sur les 17 postes clefs de la hiéarachie supérieure de l’armée, le décompte ethnique sous  Sékou Touré est le suivant :

Ethnie
Officiers supérieurs
Malinké (ethnie du Président Touré)
13
Soussou
4
Peulh
0
Forestier
0
Minorités
0

La projection graphique tableau précédent donne :

Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Sékou Touré (1958-1984)

Sous la présidence de Lansana Conté la nomination aux 29 postes-clés est la suivante :

Ethnie
Officiers supérieurs
Soussou (ethnie du Président Conté)
20
Malinke
8
Peulh
1
Forestier
0
Minorités
0
Hierarchie superieure de l'armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Hierarchie superieure de l’armee sous la présidence de Lansana Conté (1984-2008)
Capitaine Ousmane Conté
Capitaine Ousmane Conté

Aux dernières années de son lugubre règne, il proposa à la hiérarchie militaire d’accepter qu’Ousmane, son fils aîné, devienne son successeur. On lui opposa une fin de non-recevoir. Alors, pour se venger — et adoptant la tactique du “Après moi, le déluge” —, il monta un de ses hommes de paille en épingle pour semer la pagaille. Son choix tomba, en l’occurrence, sur un obscur sous-officier, capitaine Moussa Dadis Camara, chargé du carburant de l’armée. On connait la suite… Ce fut, entre autres, le massacre du 28 septembre 2009.

Lire également Trafic de drogue. Président Obama désigne Ousmane Conté

Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d'Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L'un d'eux évoque le “<a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/03.html">diabolique trident de sorcier</a>”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans <a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/ethnographie/loma/pdgaisseau/tdm.html">Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma</a>. Cet ouvrage inspira <a href="http://www.campboiro.org/victimes/keita_fodeba.html">Fodéba Keita </a>dans la mise en scène du ballet <a href="http://www.webguinee.net/culture/danse/ballets_africains.html">Forêt sacrée</a>. L'humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd'hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah
Lieutenant Pivi Togba, un des instigateurs du coup d’Etat du 24 décembre 2008. On le voit ici au Camp Alfa Yaya, affublé de grigris et autres objets fétiches protecteurs. L’un d’eux évoque le “diabolique trident de sorcier”, décrit par Pierre-Dominique Gaisseau dans Forêt sacrée : magie et rites secrets des Toma. Cet ouvrage inspira Fodéba Keita dans la mise en scène du ballet Forêt sacrée. L’humble lieutenant Pivi “Coplan” a continué son irrésistible et criminelle ascension. Il est aujourd’hui général de brigade et ministre sans portefeuille dans le gouvernement du président Alpha Condé. — BlogGuinée. Tierno S. Bah

S’étant emparés du pouvoir avec la bénédiction de Conté,   Moussa Dadis Camara et ses compagnons firent d’abord la même confession nationaliste. Mais en même temps, empêtrés dans des contradictions et des complexes sans nom, ils étalèrent la coloration ethnique de leur équipe en se promenant avec des grigris et fétiches — décontextualisés et mystificateurs — de la Forêt sacrée. Et ce fut la ruée et la priorité des cadres Forestiers —militaires et civils— vers les portefeuilles gouvernementaux, les ambassades, et autres postes juteux.…

Réconciliation sans Justice ? Non !

Si la plupart des témoins réclament — en vain — la justice pour châtier les crimes commis, une minorité se singularise en mettant l’accent sur une certaine “réconciliation nationale”.

La présidente de l’AVIPA, Mme. Asmaou Diallo, se range résolument dans ce groupe. Dans l’interview sus-citée, elle déclare en effet :

« En plus de l’assistance judiciaire, nous avons mis en place, notamment au sein de l’AVIPA, différents projets d’accompagnement social des victimes. Les victimes de violences sexuelles, en particulier, ont souvent connu des situations d’exclusion après le 28 septembre 2009. En proposant des activités génératrices de revenus, nous avons tenté, modestement, de faire face aux difficultés rencontrées par ces victimes. Mais aujourd’hui, à l’approche du procès et d’un possible processus de réconciliation nationale, nous attendons davantage de l’État guinéen quant à la reconnaissance des victimes et l’accompagnement des plus démunies d’entre elles. »

La confusion consiste ici à rechercher simultanémentl’approche du procès” et la perspective “d’un possible processus de réconciliation nationale.” Pourquoi ne pas se consacrer entièrement au procès ? Sans se soucier de réconciliation, qui sert généralement de déguisement et de couverture à l’IMPUNITE en Guinée ? Car une fois la justice obtenue, on sera toujours libre d’entreprendre toutes sortes de salamalecs, de bénédictions et autres réconciliations…

Lire (a) L’AVIPA s’embourbe dans la présidentielle (b) Guinée : Le temps de la justice ?

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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