Théodore Monod. Plaidoyer pour la diversité

Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) avec son ami Pr Théodore Monod (1902-2000) ancien membre de l'Académie des Sciences et professeur honoraire au Muséum.
Amadou Hampâté Bâ (1901-1991) avec son ami Pr Théodore Monod (1902-2000) ancien membre de l’Académie des Sciences et professeur honoraire au Muséum.

Le texte ci-dessous illustre et appuie la réflexion sur le pastoralisme et la quête du Pulaaku. Lire Promotion du pastoralisme Fulɓe (Peul), Réflexion sur le pastoralisme. Le Talon d’Achille, Fulɓe and Africa … Son auteur, Théodore Monod, créa l’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) à Dakar en 1936. Il dirigea et développa l’institution pendant des décennies, collaborant de près avec Gilbert Vieillard, et associant un jeune Africain de son âge : Amadou Hampâté Bâ. Commencée en pleine Deuxième Guerre mondiale (1939-1945) la collaboration et l’amitié des deux chercheurs ne prit fin qu’avec leur disparition physique. Mais leur énorme contribution reste un trésor inépuisable de ressources et une grande source d’inspiration.

Tierno S. Bah


Plaidoyer pour la diversité

Quel thème choisir pour cette brève intervention ? J’avoue avoir été fort embarrassé et en lisant le titre : « Les apports occidentaux », je me suis demandé s’il s’agissait des conquêtes de la technologie et de leurs limites, ou de la diffusion à travers le monde d’une certaine notion de progrès, tenu pour ne devant jamais s’arrêter, même s’il doit conduire aux gaspillages les plus scandaleux, aux barbaries les plus scientifiques et à une course aux armements devenue démentielle. Ou bien d’un apport occidental plus soucieux des valeurs humaines les plus solides, celles qui échappent au règne de la quantité et à la religion de ce qui se pèse, se mesure et, bien entendu, se vend, c’est-à-dire qui songent à côté du sacro-saint PNB (Produit National Brut) à un paramètre trop rarement évoqué, le BNB, le bonheur national brut.

La logique productiviste de notre matérialisme a-t-elle le droit de prétendre à une application universelle ? Dans un article paru dans Les Etudes en 1976, René Bureau a noté l’importance de la distinction à faire entre ce que l’on appelait autrefois « pays sous-développés » et ce qu’il appelle, lui, « pays autrement développés ». Car « sous-développés » par rapport à quel modèle ?

René Bureau (1929-2004), ethno-sociologue
René Bureau (1929-2004), ethno-sociologue

La civilisation de la bombe atomique et du plutonium serait-elle axiomatiquement « la » Civilisation ? Bureau rejette donc le progrès défini comme un simple accroissement des biens matériels, et comme une production indéfiniment croissante, fût-ce au prix d’une dégradation des rapports humains, sans parler de l’environnement.
Il oppose la civilisation, domaine de l’avoir, et la culture, domaine de l’être. La première, porteuse d’ordre et de contrainte, est uniformisante; la seconde est personnifiante et diversifiante. C’est l’opposition bien connue entre la sagesse et la puissance, entre le plus et le mieux. L’uniformité et l’unité ne sont pas la même chose. L’unité est une somme vivante de diversités, et Teilhard de Chardin disait que pour s’unir il faut se savoir différents.

Ces remarques pourraient paraître un peu philosophiques, encore que les projets les plus concrets devraient s’insérer dans une vision générale de l’homme et du monde. Mais nous en sommes arrivés trop souvent à réaliser d’abord, et à réfléchir ensuite. D’où cette aberration morale qui consiste aujourd’hui à faire les choses uniquement parce qu’on peut matériellement les faire, discutable justification pour un Homo soi-disant sapiens.

Je voudrais maintenant évoquer un sujet africain, qui me paraît grave : celui du nomadisme pastoral et de son avenir.
On a parlé, à juste titre, ces dernières années, de la sécheresse dans une partie de l’Afrique. Mais il faut distinguer du désert vrai les régions sahéliennes. Dans le désert vrai, où il y a peu d’habitants, s’est établi au cours des siècles une sorte d’équilibre entre le pouvoir d’agression de l’homme, soit directement, soit par l’intermédiaire de son bétail, et le pouvoir de régénération du couvert végétal. Autrement dit, les hommes vont partout, mais ils ne vont pas partout en même temps et ils sont relativement peu nombreux.

Il y a quelques années, l’Unesco avait donné la possibilité à ce qui était l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) de créer dans l’Adrar de Mauritanie des parcelles protégées permettant de suivre l’évolution naturelle de la végétation. Nous avions établi plusieurs enclos, protégés de grillages, dans des biotopes différents, sur le sable, sur le calcaire, dans des fonds argileux. Dès qu’on soustrait un espace à l’action des hommes et des bêtes, on constate très vite des modifications, et en particulier les arbres se développent. Cela montre que même dans le climat actuel, si la végétation n’était pas soumise à une agression trop violente et trop insistante, le couvert végétal serait différent de ce que nous voyons.

L’action de l’homme est évidente et une ville dévore énormément de bois. Au Sahel, il y a eu excès de bétail, mais c’était autrefois une assurance pour le nomade. Ce bétail était savamment réparti, la propriété dispersée de façon à l’assurer contre les dangers qui la menacent, autrefois bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Il y avait d’abord le rezzou, l’expédition de pillage, presque une industrie : on organisait un grand rezzou comme on monte une société par actions. Il y avait les maladies, les sécheresses.

Un nomade privé de la totalité de son troupeau ne peut repartir. S’il reste quelques animaux après le rezzou, la sécheresse ou l’épidémie, le nomade a la possibilité de reprendre une activité normale. Il ne suffit pas de multiplier les puits pour résoudre les problèmes. Certains puits nouveaux ont amené une telle concentration de troupeaux qu’une mobilisation des sables est intervenue et qu’il y a autour de ces puits une large auréole désertifiée.

Il n’est pas question bien entendu de nier les apports possibles de la science et de la technique même dans le domaine de ce pastoralisme africain. On peut songer à des rotations de pâturage, au problème du foin dans les régions sahéliennes où il pleut tous les ans. On peut penser à des plantations d’arbres, à la multiplication par semis d’espèces utiles, etc. Il y a aussi la zootechnie, mais c’est peut-être l’amélioration de la santé des bêtes qui a amené un excès de bétail dans certaines zones.

Un point me semble capital. Oui, on peut aider efficacement, mais à condition que les projets soient compris et acceptés par les principaux intéressés, et assimilés par leurs traditions culturelles. Toute solution artificielle, coercitive, purement administrative ne pourrait que susciter des conflits. C’est tout le problème de la sédentarisation 1. Beaucoup de pays où existent des nomades sont tentés par cette formule. Le nomade est rarement bien vu des administrations centrales. Il vit autrement que les bons citoyens plus dociles et ne facilite pas la tâche du percepteur ou du gendarme. Il se peut que le nomadisme pastoral qui repose sur une adaptation écologique remarquable soit condamné à disparaître.
Souhaitons au moins qu’il ne succombe pas simplement aux intrusions d’une économie mercantile prête à faire bon marché des identités comme des richesses d’un groupe humain détenteur d’une irremplaçable expérience.
Espérons en tous les cas que les techniciens étrangers, qui sont parfois si sûrs de leur science, et les lointains bureaux administratifs, sachent effectuer à temps les choix intelligents qui s’imposent.

Pr Théodore Monod
Revue Tiers Monde, t. XX, n° 78, Avril-Juin 1979, pp. 260-262

Note
1. La question est alors : le nomadisme ou rien, l’élevage nomade étant ici non seulement la meilleure forme d’exploitation des ressources naturelles, mais la seule.

Author: Tierno Siradiou Bah

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