Dr. I. Sow, psychiatre Pullo, analyse Kumen

Arɗo (pasteur, guide, astrologue, vétérinaire, chef) tenant son bâton de commandement et entouré de sa famille. Ces éleveurs tressaient les cheveux d'hommes et de femmes. Ils ont emporté dans l'au-delà les connaissances et le mode de vie du Pulaaku. Ni paeïns, ni fétichistes, ils étaient, au contraire, monothéistes. Ils croyaient en Geno, l'Etre Suprême. Ici, une calebasse de trayeuse est posée aux pieds d'une matriarche. Un lien spiituel fécond unit cette dernière à Foroforondu, la gardienne tutélaire du laitage, et épouse de Kumen, l''archange des troupeaux. Photo <a href="http://www.webguinee.net/bbliotheque/histoire/arcin/1911/tdm.html">Arcin</a>, Fuuta-Jalon, 1911. — T.S. Bah.
Arɗo (pasteur, guide, astrologue, vétérinaire, chef) tenant son bâton pastoral de commandement et entouré de sa famille. Ces éleveurs tressaient les cheveux d’hommes et de femmes. Ils ont emporté dans l’au-delà les connaissances et le mode de vie du Pulaaku. Ni paeïns, ni fétichistes, ils étaient, au contraire, monothéistes. Ils croyaient en Geno, l’Etre Suprême. Ici, une calebasse de trayeuse est posée aux pieds d’une matriarche. Un lien spiituel fécond unit cette dernière à Foroforondu, la gardienne tutélaire du laitage, et épouse de Kumen, l”archange des troupeaux. Photo Arcin, Fuuta-Jalon, 1911. — T.S. Bah.

Dr. Ibrahima Sow épelle Koumen (en réalité Kumen) dans un article détaillé doublé d’une exégèse élaborée et originale, qu’il intitule “Le Monde Peul à travers le Mythe du Berger Céleste”. Le document parut dans Ethiopiques. Revue Négro-Africaine de Littérature et de Philosophie. Numéro 19, juillet 1979. La contribution de Dr. Sow est basée sur Koumen, Texte initiatique des Pasteurs Peuls, le chef-d’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ, rédigé en français en collaboration avec l’éminente ethnologue française, Germaine Dieterlen. Gardée secrète par ses détenteurs Fulɓe, la version originale Pular/Fulfulde a peut-être disparue à jamais avec la mort de Hampâté.

Il ne faut pas confondre ce spécialiste avec Prof. Alfâ Ibrâhîm Sow.

Pour un glossaire sur le Pulaaku cosmogonique et culturel on peut se référer à ma liste en appendice à Koumen.

Dr. Sow est l’auteur de deux autres textes dans la même revue:

  • “Le Listixaar est-il une pratique divinatoire ?”
  • “La littérature, la philosophie, l’art et le local”

Ma réédition complète de l’analyse de Kumen par Dr. Sow est accessible sur Semantic Africa. J’ai (a) composé la table des matières, (b) créé les hyperliens internes et externes (c) ajouté des illustrations, pertinentes comme les liens Web.
La réflexion de l’auteur porte sur la cosmogonie, la centralité du Bovin, la religion, le divin, le couple Kumen/Foroforondu, le pastoralisme, les corrélations avec les sociétés voisines (Wolof, Jola, etc.). Le document met en exergue la croyance monothéiste en  Geno, l’Etre Suprême, que les Fulɓe adoraient des millénaires avant l’arrivée de l’Islam. D’où l’interchangeabilité des noms sacrés Geno et Allah dans la littérature ajamiyya islamique, sous la plume des saints et érudits musulmans, sur toute l’aire culturelle du Pulaaku, de la Mauritanie au Cameroun. Par exemple, la treizième strophe (vers 16 et 17) de la sublime Introduction de Oogirde Malal, déclare :

Geno On wi’a: « Kallaa ! ɗum waɗataa
Nafataa han nimse e wullitagol! »

L’Eternel dira : « Plus jamais ! Cela ne sera point !
A présent inutiles les regrets et les plaintes !

Le nom de Geno est fréquent sous la plume de Tierno Muhammadu Samba Mombeya, Usman ɓii Foduyee, Sheku Amadu Bari, Moodi Adama, Cerno Bokar Salif Taal, Tierno Aliyyu Ɓuuɓa Ndiyan, Amadou Hampâté Bâ, etc.

Table des matières

  • Introduction
  • Symbolisme et vision du monde peul
  • L’Autre féminin de Koumen
  • Le paradoxe, dimension du symbole
  • Le grand jeu de la réalité
  • Aux origines premières du monde
  • Le lion est un voyant
  • Foroforondou
  • Koumen le Pasteur divin
  • Une façon originale d’habiter le monde

Ardue mais bonne lecture à la découverte du Pulaaku antique et ésotérique, ni banal ou vulgaire !

Tierno S. Bah

Une peinture terne et simpliste de l’Afrique

Béchir Ben Yahmed
Béchir Ben Yahmed

L’éditorial de Béchir Ben Yahmed (BBY) intitulé “Sombre tableau du continent” offre une peinture terne et simpliste de la situation du continent. La substance de l’article prête ainsi le flanc à la critique et à l’objection sur trois points :

  • Les clichés et la dichotomie artificielle
  • Les statistiques de routine
  • L’approche décontextualisée

Clichés et dichotomie

D’entrée de jeu, Béchir Ben Yahmed évoque le cliché de l’afro-optimisme, dont le revers est, on le sait, “l’afro-pessismisme”.  Ces expressions équivalent certes à l’euro-pessimisme et à l’euro-optimisme. Mais la comparaison est déplacée et l’on doit admettre que l’application de ces mots à l’Afrique est plus significative. Pourquoi ? Parce que les pays européens ont, indéniablement, des économies, des infrastructures sociale et des institutions culturelle plus solides. Alors que l’Afrique, elle, ne parvient pas à se dégager de la tutelle et de l’hégémonie occidentales. Les fluctuations boursières, les contradictions politiques, etc. fondent l’optmisme des uns et le pessimisme des autres sur le “Vieux Continent”, certes. Mais les populations et les élites n’en bénéficient pas moins de niveaux de vie élevés.
Cela n’est pas le cas en Afrique, où tous les pays sont des entités à deux niveaux ; à la base se trouvent des masses paupérisées depuis des décennies, au sommet trônent des élites politiques récentes, qui, en général, sont à la remorque de l’Europe. Les sociétés africaines vivent en permanence dans cette disjonction entre dirigeants et dirigés. Un  exemple majeur concrétise ce fossé ; d’un côté les populations ont “leur langue maternelle ; c’est-à-dire une langue ni écrite ni lue, qui ne permet que l’incertaine et pauvre culture orale” ; de l’autre, les dirigeants “n’entendent et n’utilisent” que les langues europénnes. Je cite ici Portrait du Colonisé par Albert Memmi, compatriote Tunisien de Béchir Ben Yahmed. En un mot, afro-optimisme et afro-optimisme sont des concepts et des expressions de l’élite africaine (francophone, anglophone, lusophone). Ces mots n’appartiennent pas au répertoire lexical et ne relèvent pas du comportement linguistique des populations. Autant dire que la distinction entre Africains optimistes et pessimistes constitute plutôt une dichotomie artificielle et superficielle.

Les statistiques habituelles

M. Yahmed continue avec une sélection de statistiques qui confirment sa son opinion présente, mais pas son parcours de combattant et sa vision originelle de l’Afrique. On relève les passages suivants :

  • Le produit intérieur brut du Nigeria et de l’Afrique du Sud, respectivement de 415 milliards et de 280 milliards de dollars par an.
  • La position économique de ces deux pays
    • 46,7% de la production totale de l’Afrique subsaharienne
    • 31,9% de la production africaine en général
  • Le poids démographique de quatre pays :
    • Nigéria, 184 millions d’habitants
    • Ethiopie : 91 millions
    • Egypte : 91 millions
    • RDC, 85 millions

Béchir Ben Yahmed évoque ensuite, sans pause ni transition, des faits d’actualité dominants au Nigéria et en Afrique du Sud. Ainsi, parlant du Nigéria, il écrit que le président Muhammadu Buhari est “malade et … ne dit rien — ni à son peuple ni aux Africains — du mal qui l’a maintenu éloigné de son pays pendant deux longs mois et l’empêche de reprendre son travail à un rythme normal”. Mais BBY aurait dû rappeler l’acte de transfert provisoire du pouvoir au vice-président Yemi Osinbajo, signé par Buhari et approuvé par la branche judiciaire (Sénat et Assemblée fédérale). De la sorte, l’équipe Buhari n’a pas totalement répété l’indécision du gouvernement de Umaru Yar’adua en 2008.

Quant à l’Afrique du Sud, l’éditorial dénonce le comportement du président Jacob Zuma “notoirement corrompu et dont l’obsession est de voir son ex-femme lui succéder au terme de son deuxième et dernier mandat. Pour se protéger d’éventuelles poursuites judiciaires”. L’article met ici en exergue un mal plus étendu, à savoir, la mal-gouvernance des héritiers de Nelson Mandela. Car avant les scandales financiers de Zuma, le pays de l’Arc-en-ciel a connu l’incompétence et l’affairisme de Thabo Mbeki. Négociateur dans le conflit ivoirien dans les années 2004-2005, il essuya la contestation de son rôle par les opposants du président Gbagbo, qui se plaignirent de son zèle à placer plutôt les produits d’exportation de son pays, et de sa partialité.

Cela dit, les économies du Nigéria et de l’Afrique du Sud sont —à l’image du reste du continent — exocentrées et dépendent de l’exploitation pétrolière et de l’extraction minière, respectivement. Pire, les deux sont loin de panser les plaies profondes de leur passé et de corriger les handicaps de leur présent. Pour le Nigeria, ce sont la guerre civile du Biafra, (1966-1970), la confiscation du pouvoir par l’armée pendant trois décennies environ, la corruption, les insurrections armées du  MEND dans le Delta du Sud-est, les ravages encore plus criminels de Boko Haram dans le Nord-est. En Afrique du Sud,  la libération et l’élection du président Mandela marquèrent la fin de l’Apartheid, certes, et le changement de régime politique. Mais, les rênes du pouvoir économique n’ont pas changé de main. Par exemple, citons le massacre en 2012 de 34 mineurs grévistes de la mine de platine de Marikana. Les forces de l’ordre au service du gouvernement de l’ANC commirent une tragédie qui rappelle la boucherie de Sharpeville en 1960. L’ex-couple Jacob et Nkosazana Dhlamini Zuma réussira-t-il là où le duo Bill et Hillary Clinton a échoué ? Leur plan tient-il en compte la crise endémique de la société africaine, dont certaines couches affichent une xénophobie d’autant plus regrettable que la lutte contre l’Apartheid fut soutenue par la plupart des pays africains ?

Un éditorial qui décontextualise l’Afrique

L’éditorial de BBY contient seulement le nom de l’Afrique. Il ne désigne nommément ni l’Asie, ni l’Amérique, ni l’Europe. Et pourtant l’auteur sait à quel point les autres parties du monde sont redevables à l’Afrique en  matières premières. Que font-ils, au nom de la solidarité humaine, pour prévenir les dérives récurrentes ou pour aider à punir les auteurs de crimes de sang et de guerre ? L’Afrique est le seul continent à ne pas siéger en permanence au Conseil de sécurité de l’ONU. A-t-elle une chance d’en être membre un jou ? Voire.
En attendant, la pendule de l’Histoire marche sans arrêt. Elle balance entre la paix et la guerre, la prospérité et la misère, la droiture et la corruption. La stagnation et les revers de l’Afrique sont évidents. Mais en même temps l’on note des efforts de correction et de prévention. Ainsi, des magistrats du continent siégeant dans les Chambres africaines extraordinaires, (CAE), et en vertu d’un accord entre l’Union africaine (UA) et le Sénégal, ont jugé, reconnu coupable et condamné l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré, le 9 janvier dernier. De même, sous la menace d’une intervention militaire coordonnée et d’une arrestation par les forces de la CEDEAO, Yahya Jammeh a dû céder le pouvoir à Adama Barrow, son successeur démocratiquement élu.
Il y a donc une dynamique positive que l’éditorial de Béchir Ben Yahmed ne mentionne pas. L’article réflète une vision en tunnel qui ne sied guère au fondateur de l’hebdomadaire Jeune Afrique et président du Groupe éponyme. Pis, aucune ébauche de solution n’est indiquée. Et Le ton  pessimiste persiste du début à la fin. Il ne sert à rien d’énumérer les faillites du continent, si l’on ne le replace dans le contexte de son passé historique négatif, c’est-à-dire l’esclavage, la colonisation, la néo-colonisation et la perpétuation des hégémonies étrangères nonobstant les indépendances nominales, juridiques et politiques. De même, l’Afrique souffre le plus, certes. Mais les autres contients ne s’en tirent pas non plus à bon compte. Du Brésil aux USA, en passant par la Chine, l’Inde, la Russie, l’Union Européenne, le ras-le-bol des laissés-pour compter et la réprobration contre les politiciens et les élites économiques se manifestent, ouvertement, ou en sourdine.Et la mondialisation en porte la responsabilité. L’environnement global du 21è siècle est un géant aux pieds d’argiles. Sa tête (les économies avancées) est dans les nuages post-industriels et cybernétiques. Mais une grande partie de son corps (les damnés de la terre, Fanon) vit 20e siècle, voire au 19e. En particulier, l’Afrique gémit entre le marteau des hégémonies extérieures et l’enclume d’élites nationales défaillantes et dans certains criminelles. Toutefois, l’épidemie Ebola (2013-2014) a montré à quel point la fragilité de l’être humain et la nécessité de la solidarité planétaire.

Pour terminer, il est étonnant de la part de Béchir Ben Yahmed, auteur du livre Les années d’espoir : 1960-1979, d’appliquer à l’Afrique des oeillères réductrices, simplificatrices et simplistes. Engagé dans les tranchées depuis son départ du gouvernement de Habib Bourguiba en 1957, il continue de jouer un rôle prééminent dans la presse francophone. Pour ma part, je réitère ici mes remerciements à Jeune Afrique pour sa dénonciation infatigable de la dictature de Sékou Touré, président de la Guinée (1958-1984). Je compte republier sur mon site Camp Boiro Mémorial le dossier élaboré que BBY et son équipe exposèrent au public durant le « Complot Peul », qui aboutit à la liquidation atroce de Telli Diallo, premier secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine, devenue l’Union Africaine.

Ce qui manque à l’éditorial “Sombre tableau du continent”, c’est la longue expérience, la sagacité et la largesse de vue d’un acteur avéré et d’un témoin émérite de l’Afrique contemporaine.

Tierno S. Bah

Un acte ignominieux de Damantang Camara

Damantang Camara, greffier de justice, membre du Bureau politique national, du Comité central et du gouvernement, ancien président de l'Assemblée populaire nationale, membre de la Commission d'Enquête du Camp Boiro et du Tribunal Populaire Révolutionnaire EXTRA-JUDICIAIRE. (Photo extraite d'une pose d'un groupe souriant de ministres du PDG après la victoire du Hafia Football Club sur le Mouloudia d'Alger en 1979 pour la Coupe des Clubs champions d'Afrique. — T.S. Bah)
Damantang Camara, greffier de justice, membre du Bureau politique national, du Comité central et du gouvernement, ancien président de l’Assemblée populaire nationale, membre de la Commission d’Enquête du Camp Boiro et du Tribunal Populaire Révolutionnaire EXTRA-JUDICIAIRE. (Photo extraite d’une pose d’un groupe souriant de ministres du PDG après la victoire du Hafia Football Club sur le Mouloudia d’Alger en 1979 pour la Coupe des Clubs champions d’Afrique. — T.S. Bah)

Un visiteur de BlogGuinée a soumis une question écrite sur le rôle de Damantang Camara dans la dictature de Sékou Touré (1958-1984). Il est difficile de répondre à ce type d’interrogation étant donné le vide de mémoire et l’amnésie entretenus par les régimes guinéens successifs. Toutefois, un acte, gratuit et ignominieux, de Damantang Camara a survécu au silence complice sur les crimes des dirigeants et de nombreux militants du PDG. En effet lors d’une mission à Prague, il se permit une démarche choquante à l’encontre de Milena, l’épouse Tchèque de Thierno Mouctar Bah, qui était détenu alors depuis 1971, successivement au Camp Boiro et à la Prison civile de Kindia. Lire le texte plus bas.

Notes. (1) Il est de notoriété publique que Damantang Camara était un petit-fils de Lankama N’Valy Kamara,  kèlètigi (chef de guerre ou général) de l’empereur Samori Touré. N’Valy mourut en 1888 devant le siège de Sikasso, où périt aussi Kèmè Bourema, le chef de la cavalerie (sótigi) et frère cadet maternel de Samori. Lire  Ibrahima Khalil Fofana sur webMande.
(2) Lankama N’Valy dirigea la colonne expéditionnaire dépêchée par Samori pour réduire la révolte des Hubbu du Fitaba (1849-1875 environ). A propos des Hubbus lire sur webFuuta  Tierno Mamadou Bah, Louis Tauxier, section 1 et section 2, Paul Marty, entre autres.
(3) Le Conseil supérieur de l’Etat théocratique du Fuuta (Teekun Mawɗo) avait en 1870 approuvé la décision conjointe d’Almaami Ibrahima Sori Daara Ier (1843-1873, Branche Alfaya, 11e souverain) et d’Almaami Umaru (1842-1871, Branche Soriya, 10e souverain) de conférer à Samori le titre d’Almami (Lire Tierno M. Bah). Reconnaissant pour l’insigne honneur, le conquérant manding appuya militairement par la suite les campagnes des Almaami pour venir à bout des dissidents Hubbus.

Le contenu du récit ci-dessous était faux. Il relevait de l’imagination malveillante et, surtout, de l’esprit du Mal et de la Méchanceté incarné en Sékou Touré et en son émissaire, Damantang Camara. Car Mouctar fut libéré et il survécut une quinzaine d’années à ses bourreaux et persécuteurs. Mais lisons plutôt l’extrait suivant, qui expose le sadisme et la cruauté de soi-disant hommes d’Etat.

Tierno S. Bah


 Horreur

La nuit tombe sur la ville. Milena vient de rentrer de sa journée de travail au domicile du général canadien. Certes, le couple traite bien sa femme de ménage, mais l’employée souffre de maux de dos qui la tourmentent souvent. La sonnerie du téléphone l’arrache brusquement à ses pensées. C’est une voix à l’accent africain qui lui demande de venir à l’Hôtel International dès que possible.
— C’est de la part de qui ? demande Milena.
— Monsieur Camara Damantang voudrait vous voir. Pouvez-vous venir vers 19 heures ?
— Oui, j’arrive.
Milena raccroche, le coeur battant : Damantang veut la voir. C’est un membre influent du BPN 2 qui a été ministre de la Justice. Il a sûrement quelque chose d’important à lui dire. Mon Dieu ! faites qu’il m’annonce le retour des enfants ! Peut-être mes démarches auprès du président Husak ont-elles fini par aboutir ?

L’hôtel est situé dans le quartier Praha 6, non loin de l’appartement de Milena. Au milieu des bâtisses anciennes, l’établissement détonne un peu par l’air trop moderne de ses grandes baies vitrées, mais l’hôtel est luxueux : il faut reconnaître que la Révolution guinéenne traite bien ses émissaires. Le groom en livrée introduit Milena dans un petit salon attenant au hall d’entrée. Il n’y a personne. Les quelques minutes d’attente lui paraissent un siècle. Soudain, trois Africains sont là, devant elle. Le plus grand s’avance. C’est Damantang, immense et noir, qui la salue. Elle bégaie un bonjour inaudible. Il penche sa grande carcasse vers elle, lui prend la main et la serre longuement dans les siennes. Puis, tout en gardant cette main, il attire Milena vers le canapé, la fait asseoir et lui dit dans un souffle :
— Il vous faut être courageuse, Madame. Je suis venu vous présenter mes condoléances. Je connaissais bien votre mari.
Elle a l’estomac au bord des lèvres. Les larmes l’aveuglent et derrière un voile elle entend cet homme lui murmurer des paroles de réconfort.
Mais qu’est-ce qu’il raconte ?
Que son mari est mort sous la torture, oui, et qu’il a dû manger trois mois durant comme un chien lapant son écuelle puisqu’on lui avait coupé les deux mains ! Qu’il a fini par mourir et que cela valait mieux pour lui que de vivre ainsi … Que la terre lui soit légère ! Amin.
Milena est assommée. Muette de stupeur. Mouctar, finir comme un chien … Damantang la relève et la raccompagne avec beaucoup d’égards à la porte de l’hôtel. Elle va s’asseoir sur un banc de la place et pleure longtemps. Puis elle se rend compte qu’elle a même oublié de demander des nouvelles des enfants !
Comment a-t-elle pu laisser échapper l’occasion de la visite à Prague de ce grand dignitaire ? Elle n’a vu que son mari dans le trou, devant son assiette …
Revenir à l’hôtel ? Rappeler Damantang ? Oh ! non, c’est au-dessus de ses forces ce soir. Alors elle continue à pleurer, seule dans la nuit.

Extrait de Guinée, les cailloux de la mémoire, par Nadine Bari.

Bibliothèque en herbe

Prof. Djibril Tamsir Niane (cravate), ministre Siaka Barry, à sa droite Ms. Fifi Niane, Conakry, 14 mars 2017 (Source: Guinée7)
Prof. Djibril Tamsir Niane (cravate), ministre Siaka Barry, à sa droite Ms. Fifi Niane, Conakry, 14 mars 2017 (Source: Guinée7)

Guinée7 publie un reportage sur “la remise provisoire de la Bibliothèque Djibril Tamsir Niane”. Il n’est guère surprenant que ce site étale un projet financé par l’Etat. Après tout, son activité éditoriale est favorable au pouvoir en place.  Mais Le journaliste reste vague à ce sujet. Et les informations sur l’état d’avancement  du projet sont absentes. Dommage ! Par contre, il s’empresse d’aligner les noms grandiloquents des organisations bureaucratiques et budgétivores liées à l’initiative. On croit cependant rêver un instant d’un pays à l’économie ronflante.… Tenez :

  • Autorité de contrôle des Grands projets (ACGP)
  • Direction nationale des investissements publics (DNIP)
  • Direction nationale des Marchés publics

Et la liste est bouclée, bien sûr, par le ministère de la Culture, des Sports et du Patrimoine historique.

Alliant l’imprécision à la flatterie, l’article consacre le plus long paragraphe à l’engagement du président Pr. Alpha Condé “de réhabiliter (la bibliothèque) et même de l’agrandir et de la moderniser avec les dernières technologies”.
Le journaliste s’empresse ensuite d’indiquer que “les travaux de construction sont aujourd’hui achevés à près de 80%”.  Que reste-il-il donc à faire ? C’est malheureusement là où le bât blesse. Car il s’agit de :

  • La finition :  électrification, eau, peinture, etc.
  • L’aménagement : mobilier, équipement divers, décoration, sécurité, etc.
  • Le budget de fonctionnement et d’entretien
  • Le formation et le salaire du personnel
  • L’acquisition onéreuse de collections livres, périodiques, ebooks, etc.
  • La connexion en réseau
  • La création et l’administration du site web de la bibliothèque, etc.
Bibliothèque Djibril Tamsir Niane en construction à Conakry
Bibliothèque Djibril Tamsir Niane en construction à Conakry

On lit également que “la mission a fait quelques remarques sur le bâtiment”. Quelles remarques exactement ? Mystère !

L’article continue en révélant  la raison réélle pour laquelle cette cérémonie a eu lieu : le fameux “événement culturel très important Conakry Capitale mondiale du livre”.

Depuis le début du mois le rouleau publicitaire s’est mis en marche, notamment dans Jeune Afrique, pour annoncer la mascarade suivie de “mamaya” que constitue cette charade de l’UNESCO et du gouvernement guinéen. Les deux partenaires collaborent dans cet effort de propagande. Il risque de leur retomber sur le nez. Car, privée de l’économie, du tissu industriel, et du pouvoir d’achat, Conakry ne saurait, au 21e siècle, être une capitale —même sous-régionale— du Livre. J’y reviendrai.

Gageure et/ou duperie ?

En attendant, Pr. Djibril Tamsir Niane doit continuer à compter sur la bienveillance de l’Etat pour rebâtir sa bibliothèque. Le ministre de la Culture, Siaka Barry, “a promis que les commandes pour l’équipement seront lancées dans les jours qui suivent pour que la BDTN et la Bibliothèque nationale soient fonctionnelles avant la fin avril”.
Est-ce une gageure ou une duperie ? Comment compte-t-on équiper une bibliothèque en moins de 45 jours. Quelle est la part du récipiendaire de l’ouvrage dans la sélection des produits et servir à financer et à acquérir ? Il en sait mieux que les jeunes bureaucrates venus lui rendre visite. (Il fut mon doyen à Faculté des sciences sociales de l’Institut Polytechnique dans les années 1960-70). Les autorités se rendent-elles compte que la concrétisation d’un tel projet exige un intense travail d’équipe, d’envergure nationale et internationale ? Une bibliothèque sans livre n’en est pas une. A-t-on lancé des appels d’offre et quels sont les fournisseurs soumissionnaires pour la livraison des ouvrages et du matériel de lecture ? Le building sera-t-il doté d’autonomie en courant électrique ? Pourquoi limiter  ses services à l’usage des seuls chercheurs et étudiants ? Et le grand public alors ?

Souffrance et patience sans illusions

L’article se termine par les remerciements du Pr. D. Tamsir Diane aux représentants du “Pr.” Alpha Condé, président de la république. Doyen Niane souligne que “c’est une première que l’Etat finance un privé à cette hauteur”. Cette phrase est lourde de sens. En filigrane, on décèle la souffrance, la patience mais non les illusions de ce grand intellectuel.
Ancien bagnard du Camp Boiro dans le faux Complot des Enseignants (1961), Pr. Niane sait, mieux que quiconque, que l’Etat guinéen étouffe tout ce qu’il étreint, et pourrit tout ce qu’il touche.
Dans l’interview intitulée “De Baro à Boiro” avec Lilyan Kesteloot — sa cadette et émintent professeure à l’Université C.A. Diop—, il révèle comment les résultats de ses précieuses recherches sur la culture baga en 1968-69 furent ruinés par la négligence de l’Etat. Idem pour ses pièces de théâtre, ou ses démarches vaines de  repèrage et de conservation des ports de la Traite des Noirs, du Rio Nunez (Boké) à la Méllacorée (Forécariah), en passant par le Konkouré à Dubréka.

Maryse Condé vivait avec sa famille à Conakry en 1960-61. Dans La vie sans fard, elle évoque la répression — violente et meurtrière — contre les élèves et la purge de l’élite enseignante par de lourdes peines de prison. Maryse s’acquite du devoir de mémoire avec la véracité d’un témoin oculaire et, en l’occurrence, avec la plume d’un génie littéraire.

Le drame et la menace sont présents, palpables. Ils sont agrravés par l’absence des acteurs du secteur privé. Eux qui sont toujours prêts à financer la construction de stades sportifs et l’organisation de soirées dansantes. Mais qui ne prêtent pas leur concours à la construction de ce maillon de l’infrastructure de l’éducation et de la formation de Guinée. Je veux parler des sociétés minières, des entreprises commerciales, des opérateurs économiques, des ONG, etc.
Inexorablement, le temps fait son oeuvre. Les dictateurs se sont succédés et ont sévi sur la Guinée. Les populations  ont en pris de terribles coups. Le pays  relèvera-t-il ? Peut-être. Mais il faudra, entre autres, qu’elle mette mieux à profit l’expérience du Pr. Niane et de sa génération d’éducateurs encore en vie :

  • Ibrahima Kaba
  • Mountagha Baldé
  • Yansané Sékou Moukké
  • Mamadou Kolon Diallo
  • Thierno Diallo
  • Bahi Seck ……………………

Une hirondelle ne fait pas le printemps !… Ni l’inauguration éventuelle de la bibliothèque Djibril Tamsir Niane, ni “Conakry, capitale mondiale du Livre”, n’effaceront les ruines causée, durant le demi-siècle écoulé, par l’Etat guinéen, prédateur de la Culture et de l’Education, et archennemi du Savoir.

Tierno S. Bah

Kenya’s legal colonial paradox

In 2007-08 Kenya experienced bloody post-electoral violence that claimed more than 1,300 lives and displaced 600,000 people. The conflict pit against each others the partisans of political formations, including the Kenya African Union (KANU) led by Uhuru Kenyatta, the Orange Democratic Movement (ODM) of Raila Odinga, etc.

President Uhuru Kenyatta
President Uhuru Kenyatta

In the aftermath of the tragedy, the International Criminal Court indicted the winner of the presidential election, Mr. Kenyatta. The charges alleged “crimes against humanity, including murder, deportation or forcible transfer of population, rape, persecution and other inhumane acts.” However, faced with the Kenyan authorities refusal to turn over “evidence vital to the case,” the chief prosecutor, Fatou Bensouda, asked the Court to withdraw the case in 2013.  Regardless, Mr. Kenyatta has ever since been resentful about his indictment. As a result, he has spent a great deal of energy, state resources and political pressure to weaken the ICC. First, he ended Kenya’s membership in the court. Then, he lobbied heavily among heads of state and at the African Union’s meetings for a global continental departure from the ICC. It appears though that his efforts were in vain. In an editorial piece, titled “In Africa, Seeking a License to Kill,” Rev. Desmond Tutu rebuked and condemned Mr. Kenyatta’s maneuver.
Low and behold, it turns out that today colonial era laws still deny Kenyan citizens some of their fundamental rights. Such are the facts laid out in Mercy Muendo‘s, article below, titled “Kenyans are still oppressed by archaic colonial laws.”
Upon reading the article, I am more than ever convinced that, instead of waging a loosing anti-ICC crusade —it got even lonelier following The Gambia’s recent return to the court —, Mr. Kenyatta ought to clean up his own yard, first.

Tierno S. Bah


Kenyans are still oppressed by archaic colonial laws

It’s been 54 years since Kenya got her independence and yet there are still a number of archaic, colonial and discriminatory laws on the statute books. From archival research I have done it’s clear that these laws are used to exploit, frustrate and intimidate Kenyans by restricting their right to movement, association and the use of private property.

They also make it difficult for ordinary Kenyans to make a living by imposing steep permit fees on informal businesses.

These laws were inherited from the colonial British government and used to be within the purview of local government municipalities under the Local Government Act. This act was repealed when municipalities were replaced by counties after the promulgation of the 2010 Constitution.

Currently, these laws are contained in county rules and regulations, criminalizing a good number of activities, including making any kind of noise on the streets, committing acts contrary to public decency, washing, repairing or dismantling any vehicle in non-designated areas (unless in an emergency) and loitering aimlessly at night.

The colonial laws served a central purpose – segregation. Africans and Asians could be prosecuted for doing anything that the white settlers deemed to be a breach of public order, public health or security.

Violating human rights

Many of these archaic laws also restrict citizens’ use of shared or public space. Some of them grant the police powers to arrest offenders without warrant, and to prosecute them under the Penal Code.

Offences like the ones mentioned above are classified as petty crimes that can attract fines and prison terms.

Some have argued that these laws are being abused because they restrict freedom of movement and the right to a fair hearing.

A few of them also hinder the growth of the economy. For example, hawking without a permit is against the law. To get a permit, traders must pay steep fees to various government authorities. This requirement is a deterrent to trade and infringes on the social economic rights of citizens.

Another example is the law that makes it a crime to loiter at night. This law was initially put on the books to deter people from soliciting for sexual favours, or visiting unlicensed establishments. It has however become a means for state agents to harass anyone walking on the streets at night.

Genesis of archaic laws

The laws can be traced back to legal ordinances that were passed by the colonial government between 1923 and 1934.

The 1925 Vagrancy (Amendment) Ordinance restricted movement of Africans after 6pm, especially if they did not have a registered address.

Post-independence, the ordinance became the Vagrancy Act, which was repealed in 1997. The Vagrancy Act inspired the Public Order Act, which restricts movement of Africans during the day, but only in the special circumstances that are outlined in the Public Security (Control of Movement) Regulations.

This legislation is similar to the Sundown Town rules under the Jim Crow discrimination law in the United States. A California-posted sign in the 1930s said it all: “Nigger, Don’t Let The Sun Set On YOU In Hawthorne.” — T.S. Bah

The Witchcraft Ordinance of 1925, which formed the basis for the Witchcraft Act, outlawed any practices that were deemed uncivilised by colonial standards. The provisions of the Act are ambiguous and a clear definition of witchcraft is not given. This has made it easy for authorities to prosecute a wide range of cultural practices under the banner of witchcraft.

Rationale behind punitive laws

The idea behind most of the targeted legislation enacted by the colonialists was to separate whites from people of other races, including Asians. For example, in 1929 settlers in the white suburbs of Muthaiga in Nairobi raised an objection when the Governor announced plans to merge their suburban township with greater Nairobi.

That would have meant that they would have had to mingle with locals from Eastleigh and other native townships, which were mostly black. As a caveat to joining the greater Nairobi Township, the Muthaiga Township committee developed standard rules and regulations to govern small townships.

These rules and regulations were applied to other administrative townships such as Mombasa and Eldoret.

White townships would only join larger municipalities if the Muthaiga rules applied across the board.

The Muthaiga rules allowed white townships to control and police public space, which was a clever way to restrict the presence and movement of Asians and Africans in the suburbs.

Variations of these rules remain on the books to date. The current Nairobi county rules and regulations require residents to pay different rates to the county administration depending on their location.

In addition, the county rules demand that dog owners must be licensed, a requirement that limits the number of city dwellers who can own dogs. This rule can be read as discriminatory because the vast majority of lower-income earners now find themselves unable to keep a dog in the city. Indeed, discrimination was the basis of the colonial legal framework.

Can oppressive laws be legal?

Strictly speaking, these discriminatory rules and regulations were unlawful because they were not grounded in statutory or common law. Indeed, they were quasi-criminal and would have been unacceptable in Great Britain.

Ironically, because such rules and regulations didn’t exist in Great Britain, criminal charges could not be brought against white settlers for enforcing them.

To curtail freedom of movement and enjoyment of public space by non-whites the settlers created categories of persons known as “vagrants”, “vagabonds”, “barbarians”, “savages” and “Asians”.

These were the persons targeted by the loitering, noisemaking, defilement of public space, defacing of property, and anti-hawking laws. The penalty for these offences was imprisonment.

Anyone found loitering, anyone who was homeless or found in the wrong abode, making noise on the wrong streets, sleeping in public or hawking superstitious material or paraphernalia would be detained after trial.

Police had the powers to arrest and detain offenders in a concentration camp, detention or rehabilitation center, or prison without a warrant.

This is the same legal framework that was inherited by the independence government and the very same one that has been passed down to the county governments.

The Public Order Act allows police powers to arrest without warrant anyone found in a public gathering, meeting or procession which is likely to breach the peace or cause public disorder. This is the current position under sections 5 and 8 of the Act.

This law, which was used by the colonial government to deter or disband uprisings or rebellions, has been regularly abused in independent Kenya.

At the end of the day Kenyans must ask themselves why successive governments have allowed the oppression of citizens to continue by allowing colonial laws to remain on the books.


The Conversation