Bibliothèque en herbe

Prof. Djibril Tamsir Niane (cravate), ministre Siaka Barry, à sa droite Ms. Fifi Niane, Conakry, 14 mars 2017 (Source: Guinée7)
Prof. Djibril Tamsir Niane (cravate), ministre Siaka Barry, à sa droite Ms. Fifi Niane, Conakry, 14 mars 2017 (Source: Guinée7)

Guinée7 publie un reportage sur “la remise provisoire de la Bibliothèque Djibril Tamsir Niane”. Il n’est guère surprenant que ce site étale un projet financé par l’Etat. Après tout, son activité éditoriale est favorable au pouvoir en place.  Mais Le journaliste reste vague à ce sujet. Et les informations sur l’état d’avancement  du projet sont absentes. Dommage ! Par contre, il s’empresse d’aligner les noms grandiloquents des organisations bureaucratiques et budgétivores liées à l’initiative. On croit cependant rêver un instant d’un pays à l’économie ronflante.… Tenez :

  • Autorité de contrôle des Grands projets (ACGP)
  • Direction nationale des investissements publics (DNIP)
  • Direction nationale des Marchés publics

Et la liste est bouclée, bien sûr, par le ministère de la Culture, des Sports et du Patrimoine historique.

Alliant l’imprécision à la flatterie, l’article consacre le plus long paragraphe à l’engagement du président Pr. Alpha Condé “de réhabiliter (la bibliothèque) et même de l’agrandir et de la moderniser avec les dernières technologies”.
Le journaliste s’empresse ensuite d’indiquer que “les travaux de construction sont aujourd’hui achevés à près de 80%”.  Que reste-il-il donc à faire ? C’est malheureusement là où le bât blesse. Car il s’agit de :

  • La finition :  électrification, eau, peinture, etc.
  • L’aménagement : mobilier, équipement divers, décoration, sécurité, etc.
  • Le budget de fonctionnement et d’entretien
  • Le formation et le salaire du personnel
  • L’acquisition onéreuse de collections livres, périodiques, ebooks, etc.
  • La connexion en réseau
  • La création et l’administration du site web de la bibliothèque, etc.
Bibliothèque Djibril Tamsir Niane en construction à Conakry
Bibliothèque Djibril Tamsir Niane en construction à Conakry

On lit également que “la mission a fait quelques remarques sur le bâtiment”. Quelles remarques exactement ? Mystère !

L’article continue en révélant  la raison réélle pour laquelle cette cérémonie a eu lieu : le fameux “événement culturel très important Conakry Capitale mondiale du livre”.

Depuis le début du mois le rouleau publicitaire s’est mis en marche, notamment dans Jeune Afrique, pour annoncer la mascarade suivie de “mamaya” que constitue cette charade de l’UNESCO et du gouvernement guinéen. Les deux partenaires collaborent dans cet effort de propagande. Il risque de leur retomber sur le nez. Car, privée de l’économie, du tissu industriel, et du pouvoir d’achat, Conakry ne saurait, au 21e siècle, être une capitale —même sous-régionale— du Livre. J’y reviendrai.

Gageure et/ou duperie ?

En attendant, Pr. Djibril Tamsir Niane doit continuer à compter sur la bienveillance de l’Etat pour rebâtir sa bibliothèque. Le ministre de la Culture, Siaka Barry, “a promis que les commandes pour l’équipement seront lancées dans les jours qui suivent pour que la BDTN et la Bibliothèque nationale soient fonctionnelles avant la fin avril”.
Est-ce une gageure ou une duperie ? Comment compte-t-on équiper une bibliothèque en moins de 45 jours. Quelle est la part du récipiendaire de l’ouvrage dans la sélection des produits et servir à financer et à acquérir ? Il en sait mieux que les jeunes bureaucrates venus lui rendre visite. (Il fut mon doyen à Faculté des sciences sociales de l’Institut Polytechnique dans les années 1960-70). Les autorités se rendent-elles compte que la concrétisation d’un tel projet exige un intense travail d’équipe, d’envergure nationale et internationale ? Une bibliothèque sans livre n’en est pas une. A-t-on lancé des appels d’offre et quels sont les fournisseurs soumissionnaires pour la livraison des ouvrages et du matériel de lecture ? Le building sera-t-il doté d’autonomie en courant électrique ? Pourquoi limiter  ses services à l’usage des seuls chercheurs et étudiants ? Et le grand public alors ?

Souffrance et patience sans illusions

L’article se termine par les remerciements du Pr. D. Tamsir Diane aux représentants du “Pr.” Alpha Condé, président de la république. Doyen Niane souligne que “c’est une première que l’Etat finance un privé à cette hauteur”. Cette phrase est lourde de sens. En filigrane, on décèle la souffrance, la patience mais non les illusions de ce grand intellectuel.
Ancien bagnard du Camp Boiro dans le faux Complot des Enseignants (1961), Pr. Niane sait, mieux que quiconque, que l’Etat guinéen étouffe tout ce qu’il étreint, et pourrit tout ce qu’il touche.
Dans l’interview intitulée “De Baro à Boiro” avec Lilyan Kesteloot — sa cadette et émintent professeure à l’Université C.A. Diop—, il révèle comment les résultats de ses précieuses recherches sur la culture baga en 1968-69 furent ruinés par la négligence de l’Etat. Idem pour ses pièces de théâtre, ou ses démarches vaines de  repèrage et de conservation des ports de la Traite des Noirs, du Rio Nunez (Boké) à la Méllacorée (Forécariah), en passant par le Konkouré à Dubréka.

Maryse Condé vivait avec sa famille à Conakry en 1960-61. Dans La vie sans fard, elle évoque la répression — violente et meurtrière — contre les élèves et la purge de l’élite enseignante par de lourdes peines de prison. Maryse s’acquite du devoir de mémoire avec la véracité d’un témoin oculaire et, en l’occurrence, avec la plume d’un génie littéraire.

Le drame et la menace sont présents, palpables. Ils sont agrravés par l’absence des acteurs du secteur privé. Eux qui sont toujours prêts à financer la construction de stades sportifs et l’organisation de soirées dansantes. Mais qui ne prêtent pas leur concours à la construction de ce maillon de l’infrastructure de l’éducation et de la formation de Guinée. Je veux parler des sociétés minières, des entreprises commerciales, des opérateurs économiques, des ONG, etc.
Inexorablement, le temps fait son oeuvre. Les dictateurs se sont succédés et ont sévi sur la Guinée. Les populations  ont en pris de terribles coups. Le pays  relèvera-t-il ? Peut-être. Mais il faudra, entre autres, qu’elle mette mieux à profit l’expérience du Pr. Niane et de sa génération d’éducateurs encore en vie :

  • Ibrahima Kaba
  • Mountagha Baldé
  • Yansané Sékou Moukké
  • Mamadou Kolon Diallo
  • Thierno Diallo
  • Bahi Seck ……………………

Une hirondelle ne fait pas le printemps !… Ni l’inauguration éventuelle de la bibliothèque Djibril Tamsir Niane, ni “Conakry, capitale mondiale du Livre”, n’effaceront les ruines causée, durant le demi-siècle écoulé, par l’Etat guinéen, prédateur de la Culture et de l’Education, et archennemi du Savoir.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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