Abdullahi : destin et ascendance d’un Taal

Abdoullahi Tall (1879-1899), fils d'Ahmadou Shaykh (roi de Ségou et suzerain de Dinguiraye), petit-fils d'Al-Hajj Umar, surnommé l'Aiglon impérial.
L’Aiglon impérial, Abdullahi Taal (1879-1899) ; fils d’Ahmadu Shaykh (sultan de Ségou, suzerain de Dinguiraye, Lam-Julɓe, i.e. Commandeur des Croyants), petit-fils d’Al-Hajj Umar. Inhumé au Cimetière Montparnasse, Paris.

La brièveté du destin d’Abdullahi est, pour ainsi dire, inversement proportionnelle à la profondeur de son ascendance. Autant le premier fut court, autant la seconde est étendue.

Destin

Fils d’Ahmadu Shaykh, Lam-Julɓe (Commandeur des Croyants), petit-fils d’Alhajji Umar Taal, Abdullahi ne vécut que vingt ans (1879 à 1899). Il était l’un des cadets d’Ahmadu. Ses frères aînés, Ahmadou Makki, Mady et Modi, étaient des officiers actifs de l’armée de leur père.

Les dix dernières années de la vie d’Abdullahi sont évoquées dans le livre intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures.

Nazi Boni (1909-1978)
Nazi Boni (1909-1978)

Préfacé par Jean Suret-Canale, cet ouvrage est l’oeuvre de Nazi Boni (1909-1978), brillant instituteur, politicien, parlementaire, auteur et historien Burkinaɓe. Adversaire de Félix Houphouët-Boigny, il fut exilé à Dakar à la fin des années 1950. Il mit son éloignement du pays à profit pour faire des recherches à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Ses efforts aboutirent à la  publication d’un roman Crépuscule des temps anciens; chronique du Bwamu. Roman (Editions Présence africaine, 1962) et du livre d’histoire sus-mentionné.
Au chapitre 4, et sous le titre “L’Aiglon meurt en France et l’Aigle au Sokoto”, Nazi Boni écrit :

« Lorsque le 6 avril 1894, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l’ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou (forteresse) où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Colonel Louis Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l’auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n’eût été susceptible d’entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l’envoi d’Abdoulaye à Paris où l’on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l’Isle de Sales.
D’une brillante intelligence, le fils du « Commandeur des Croyants » ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s’éteignait à Passy, vers l’âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse. »

Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.
Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.

Nazi Boni tire ses sources de la volumineuse documentation publiée, en deux volumes totalisant 1140 pages, par Jacques Méniaud.
Je publierai en temps opportun les travaux de Méniaud, dont la Bibliothèque du Congrès possède une copie, ici à Washington, DC., y compris les détails sur le séjour et la fin inopinée d’Abdulaahi Taal à Paris.

Le surnom l’Aiglon est une analogie entre le sort  de Napolén II, fils de Napoléon Ier, empereur des Français et le petit-fils d’Alhajj Umar Taal. Les deux princes moururent respectivement à 21 ans et à 20 ans.

Ascendance

Au chapitre 5 “Le Macina, Théâtre de guerres, Caveau des rois. Comment Aguibou succéda à son frère Ahmadou”, Nazi Boni traite de l’ascendance d’Abdullahi Taal. Il commence par les conquêtes fulgurantes et le règne d’Alhajj Umar, le Caliphe et champion de la voie tijjaniyya en Afrique de l’Ouest. Après avoir fondé Dinguiraye, dans l’actuelle Guinée, en 1849, il triompha de Ségou après deux ans de campagne (1949-1861). Il y fit son entrée le 9 mars 1861.
Nazi Boni examine ensuite le conflit —théologique, religieux, politique et militaire — entre Alhajj Umar et la dynastie Bari de la Diina du Maasina.

Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget nous ont laissé un récit plus complet de ce pan d’histoire dans l’Empire peul du Macina (1818-1845).

Le chapitre 4 est accessible sur Semantic Africa, où le reste du livre de Nazi Boni sera publié.

Les péripéties de la fin d’Alhajj Umar sont présentées. Le caliphe échappa au siège d’Hamdallaye par Ba-Lobbo, du Maasina, et Bekkay Ntiéni, de Tombouctou. Il trouva un refuge temporaire à Jegembere, à Bandiagara, en pays dogon. Il disparut dans une grotte de ce village après l’explosion d’un baril de poudre. A propos du siège et de ses conséquences, Nazi Boni écrit (page 207) :

« Au huitième mois du drame, les assiégés se sentirent perdus sans un secours extérieur. Ahmadou Cheikhou, sultan de Ségou qui ne pouvait ignorer la gravité de la situation avait adopté une attitude étrange, sinon inqualifiable. Il ne lui était absolument pas impossible d’accourir avec des renforts. Cependant, il ne tenta pas le moindre effort dans ce sens. Confiant aux moyens occultes de son père, attendait-il un miracle ? Ou bien faut-il croire, selon les rapports officiels, qu’il voyait dans l’éventuelle disparition de son père l’occasion de se défaire d’une tutelle dont il ne voulait peut-être plus ? Chose peu probable. En tout cas, ses frères lui rendirent la monnaie de sa pièce plus tard, à ses heures les plus tragiques.
On peut affirmer sans risque de se tromper que le conquérant blanc exploita cette faute d’Ahmadou pour introduire de graves dissensions dans la famille d’El Hadj Omar. »

Viennent ensuite les portraits, le rôle, les conflits et la lutte fratricide des princes Taal, présenté dans l’ordre suivant :

  • Tidiani Taal (1864-1888)
  • Mounirou Taal (1888-1891)
  • Tapsirou Taal
  • Mohammed Aguibou Taal (1893-1908)
  • Aguibou Taal
  • …………………

Nazi Boni s’apesantit sur la vie d’Aguibou Taal. Sous pression militaire française, il quitta son trône sur le royaume de Dinguiraye pour prendre le commanement de Bandiagara (et donc du Maasina). Sous la tutelle de Colonel Archinard, l’ennemi et le vainqueur de son frère Ahmadu Shaykh.

En résumé, l’Empire toucouleur d’Alhajj Umar rayonna pendant trente ans environ. Mais il s’effondra graduellement à partir de 1865. Tidiani, le neveu et généralissime, reprit le flambeau après la tragédie de Jegembere. Vint ensuite la succession légitime par Ahmadu Shaykh, au nom du droit d’aînesse. Mais l’acharnement d’Archinard contre Ahmadu mit fin à la souveraineté des Taal. La France coloniale imposa la soumission et la collaboration aux héritiers et successeurs d’Alhajj Umar.
Adversaire farouche d’Ahmadu Shaykh, Archinard ne se limita pas à le déloger de Ségou. Il lui ravit aussi Abdullahi, son enfant… Il confisqua également l’oeuvre, l’image et le souvenir de celui-ci en transportant toute la documentation sur le royaume toucouleur de Ségou dans ses archives, consignées depuis aux Archives nationales d’outre-mer.

Tierno S. Bah