Allah Tantou : projection-débat à Conakry

A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l'ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l'Apartheid.
A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l’ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l’Apartheid.

David Achkar, cinéaste (1960-1998)
David Achkar, cinéaste (1960-1998)

Conformément à mon accord avec l’association “Guinée Solidarité Bordeaux“, la première d’une série de projections-débats du film documentaire “Allah Tantou” s’est déroulée le 17 courant à l’université Kofi Annan de Conakry. Membre de Guinée Solidarité Bordeaux, Mme. Jeanne Cousintreguery a bien voulu partager le compte-rendu suivant :

La première projection-débat d'”Allah Tantou”, à l’Université Kofi Annan, a rempli l’objectif de sensibiliser les jeunes à l’histoire de la Première République.
Objectif : projeter et débattre autour de ce film s’avère une nécessité auprès des jeunes Guinéens.
Une deuxième séance aura lieu le 24 novembre à l’UCAO. Le cinéaste Moussa Kémoko Diakité y prendra part et parlera du réalisateur du film, David Achkar, qu’il a connu.

Merci M. Tierno S. Bah de nous avoir autorisé à projeter ce film nécessaire pour la jeune génération.

Allah Tantou

La projection a commencé à 16h dans la salle culturelle Malik Condé. Elle a permis d’aborder sans tabou une période de l’histoire de la Guinée sous la première république. Ce programme éducatif de projections-débats autour d’Allah Tantou est organisé par “Guinée Solidarité Bordeaux”.

« Mais il n’y a rien qui peut être caché de l’esprit.
Rien que la mémoire ne peut pas atteindre ou de toucher ou de rappeler. » Don Mattera, 1987 (Afrique du Sud)

Le réalisateur et l’acteur principal

Allah Tantou est un film documentaire long-métrage de 52 minutes réalisé en 1990 par David Achkar (1960-1998) sur le Camp Boiro. L’acteur Michel Montanary joue le rôle principal et interprète le personnage de Marof Achkar, le père de David.

La séance a débuté par une minute de silence à la mémoire de David Achkar, qui a résumé éloquemment son oeuvre en ces termes :

« Je suis un cinéaste préoccupé par la tragédie que vit l’Afrique, a-t-il dit dans une interview. J’ai commencé par Allah Tantou sur ma tragédie personnelle,(…) avec un petit budget … C’est l’émotion qui fait la différence à la sortie de la salle, quelque soit le budget du film ! (…) » (interview avec Olivier Barlet, 1997)

Allah Tantou, le film

Allah Tantou a été le premier film africain à faire face aux immenses coûts personnels et politiques des violations répandues des droits humains du continent. Le réalisateur David Achkar a décrit les origines de son film dans un livre « Allah Tantou God’s Will » (Par la volonté d’Allah).
Le film documentaire-fiction retrace à partir des lettres de son père, Marof Achkar. Celui-ci fut chorégraphe et manager des Ballets Africains dans les années 1950. Après l’indépendance il devint diplomate, conseiller culturel de l’ambassade de Guinée à Washington, DC avec l’ambassadeur Telli Diallo, avant d’être le représentant permanent de la Guinée à l’ONU. Il fut rappelé à Conakry en 1969, détenu au Camp Boiro, et fusillé en 1971. Exploitant des photos de son père et de rares images du Camp Boiro, ce film a été qualifié d’« épreuve mémorielle ».
« Allah Tantou se fait l’écho anonyme de la mémoire des autres détenus, dont on perçoit les tourments derrière les cloisons des cellules, quelque part dans une autre salle d’interrogatoire, accueillant en silence les portraits d’autres prisonniers exécutés, auxquels ce film est dédié. »

Cette projection s’inscrit dans le cadre de Conakry Capitale Mondiale du Livre, le film étant directement inspiré des écrits d’Achkar Marof à Boiro. Les livres des Editions L’Harmattan sur l’Histoire de la Première République étaient en vente avant et après le film.

Participants

Animé par l’équipe “Ciné Nimba”, le débat a enregistré la participation de :

  • MM. Lamine Camara dit “Capi” et Abbas Bah, rescapés du Camp Boiro
  • Une centaine d’étudiants
  • Des invités de Guinée solidarité Bordeaux
  • Deux représentants de l’Association des Victimes du Camp Boiro
  • Un ancien fonctionnaire du Comité des Nations Unies contre la torture
  • L’association « traidunion »
  • Un professeur du lycée français
  • Bob Barry, journaliste de Deutsche Welle
  • Mohamed Kaba, directeur de l’Institut Kofi Annan et président de “Guinée Solidarité Conakry”
  • Alseny Tounkara, scénariste et cinéaste
  • M. le Recteur de l’Université Kofi Annan

Après la projection, les deux témoins ont pris la parole. Ils ont salué le film comme « un témoignage poignant pour sortir la vérité ». Ils ont ensuite restitué leur propre histoire. Tous deux ont été emprisonnés après l’agression du 22 novembre 1970, Abbas à l’âge de 24 ans, « Capi » à 31 ans, dans des conditions encore « plus déshumanisantes » « plus animales » que celles subies par Marof Achkar .

Lamine Camara et Abbas Bah ont rebondi sur les questions pertinentes des étudiants.
M. Abbas Bah « si nous sommes encore vivants, c’est le destin ; entre ceux qui sont morts et ceux encore en vie ce n’est pas une question de culpabilité ou d’innocence, seulement un niveau de résistance différent aux tortures, aux diètes, à l’enfermement dans une quasi-obscurité.»

M. Lamine Camara regrette que les jeunes étudiants n’aient pas été plus nombreux dans la salle. Il note qu’en Europe, les traces du passé sont conservées et valorisées, ce qui n’est pas le cas en Guinée. Il lance un appel aux jeunes :
« Il faut que notre pays évolue, et rapidement (…) notamment dans le domaine de l’éducation : mettre en place des programmes objectifs d’histoire, situer Boiro dans l’histoire de notre pays», développer l’esprit d’analyse et critique dès l’école.
« Nous avons un devoir collectif de mémoire ; vous aussi les jeunes vous êtes issus de la torture ! Dès que je suis sorti du Camp Boiro, j’ai pardonné ».
Ces propos de réconciliation et de pardon ont profondément touché l’assistance.

Le débat s’est terminé à 19h 45.

Jeanne Cousintreguery

Remarques

  • M. Abbass Bah emploie une formule ambigüe qui pose la “question de culpabilité ou d’innocence” au niveau des prisonniers. En réalité, elle se situe entre bourreaux et victimes. Dans ce sens, tous les détenus furent des victimes de la dictature. Qu’ils en aient été les instruments ou non. Antérieurement ou postérieurement à la mort de Sékou Touré et à l’effondrement de son régime.
  • C’est réellement dommage et absolument regrettable que M. Lamine Camara persiste dans le discours de la “réconciliation et du pardon” sans insister sur la priorité transcendante de la JUSTICE et la nécessité vitale de la lutte contre l’IMPUNITÉ endémique. C’est là une déréliction historique qui engendre  un climat délétère, négatif et débilitant. D’où  l’apathie de la jeunesse et la faiblesse de l’audience estudiantine, que ‘Capi’ déplore. Il ne devrait pourtant pas s’en étonner. Car les jeunes  sont pris dans les mailles des  contradictions  de  “l’élite” guinéenne, connue pour son égocentrisme, son flou, et sa fourberie. Dans ce cas M. Camara encourage les étudiants à “développer l’esprit d’analyse et de critique”, d’une part. De l’autre, il prône le pardon général  et gratuit, c’est-à-dire l’amnésie, la résignation et le fatalisme.… L’attitude et les propos de ‘Capi’ Camara suscitent des interrogations majeures : Qui et quoi pardonne-t-il ? Et pourquoi ? En attendant une réponse, il est évident que sa mansuétude ne peut pas effacer les crimes de sang, de guerre et contre l’humanité commis au Camp Boiro ! Alors pourquoi ne pas considérer les perpétrateurs vivants comme justiciables devant la loi ?  M. Camara est  libre de pardonner les bourreaux de la Guinée. Mais c’est là une position personnelle qu’il devrait garder pour lui-même, sans en prêcher le message défaitiste. Surtout devant une jeunesse qui  doit, au contraire, redresser l’échine, relever la tête, et systématiquement mettre le passé (Sékou Touré, Lansana Conté et consorts) et le présent (Alpha Condé) en question, afin de combattre  l’impunité et de hâter le triomphe du règne de la loi.
  • Messieurs Bah et Camara symbolisent deux types diffférents de survivants du Camp Boiro.
    • Le premier fut une victime au sens strict du mot, sans participation subséquente aux dérives et abus des régimes successeurs du PDG.
    • Dans ses fonctions successives de ministre et d’ambassadeur, le second prit part à l’exercice de l’autorité arbitraire et de l’autocratie répressive de Lansana Conté.

Tierno S. Bah

Tierno Siradiou Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

Founder and publisher of webAfriqa, the African content portal, comprising: webAFriqa.net, webFuuta.net, webPulaaku,net, webMande.net, webCote.net, webForet.net, webGuinee.net, WikiGuinee.net, Campboiro.org, AfriXML.net, and webAmeriqa.com.