Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique (2ème partie)

L’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, de l’anthropologue et historien Roger Botte, date de 1988. Après en avoir revu le  contexte de publication, je consacre cette deuxième partie  de ma lecture critique à la méthode de rédaction et aux sources citées et/ou exploitées par l’auteur.

Méthode et sources

Paul Guébhard. Au Fouta-Dialon. Elevage. Agriculture. Commerce. Régime Foncier. Religion. 1910

Méthode

La méthode adoptée par l’auteur pêche sur les points suivants :

  • l’inversion de l’ordre des termes du titre
  • un aplatissement des structures sociales fuutaniennes
  • l’amalgame entre la description et l’analyse
  • un traitement isolé du phénomène Hubbu

Titre : ordre inversé des termes

Au lieu de “Révolte, Pouvoir, Religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, l’article aurait s’intituler “Religion, Pouvoir, Révolte : les Hubbu du Fuuta-Jalon”. Il aurait fallu (a) placer la religion au début pour en marquer la prééminence et la priorité, (b) finir par Révolte et maintenir Pouvoir au milieu. En inversant la position des termes Religion et Révolte, Roger Botte met en quelque sorte la charrue avant les boeufs. Car dans un Etat théocentrique, la Religion reste le fondement et la justification du Pouvoir. Et c’est, en partie, le mauvais exercice du Pouvoir qui a engendré la Révolte, en l’occurrence celle des Hubbu. Dans Notes sur les Coutumes des Peuls au Fouta-Dialon Gilbert Vieillard rapporte ainsi la formule d’intronisation de l’Almaami prononcée par le doyen des Grands Electeurs et des Grands Feudataires :

« Nous avons maintenant un successeur des Almamis. Nous lui confions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Il ne doit pas admettre qu’il soit fait tort impunément à qui que ce soit. Qu’il accueille la plainte de tous les meurtris, et rende à tous justice. Le Fouta est sur ta tête comme un vase de lait frais. Ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait. Dans la communauté musulmane, que tous soient justes et équitables : si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les chefs le soient. Dans la communauté musulmane que tous soient résignés et patients ; si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les gouvernés le soient ».

Aplatissement des structures sociales

L’article aurait dû dégager la stratification de la société fuutanienne. Ce faisant, Roger Botte aurait exposé aux lecteurs les structures sociales complexes du Fuuta-Jalon. Malheureusement, il se limite à l’opposition entre trois couches : aristocrates, hommes libres et captifs. Mais la hiérarchie n’était pas ternaire. Elle était quinaire, c’est-à-dire à qu’elle avait cinq niveaux :

  • Aristocratie (et clergé)
  • Hommes libres
  • Castes
  • Captifs
  • Etrangers

Cette structure fonctionnait de manière plus compliquée que ne l’établit Roger Botte. Ainsi, au sein de chacune de ces couches, il existait des échelons hiérarchisés et un statut gradué. Par exemple, dans la caste des griots on distinguait le membre ordinaire (gawlo) et maître-griot (farba). L’activité de ces maîtres de la parole s’accordait au contexte de la performance. Ainsi le verbe luukude désignait les louanges chantés par le gawlo ordinaire. Par contre, le verbe askude s’appliquait aux récits épiques composés et/ou déclamés par le farba.
Au début des années 1980 le duo Farba Ibrahima Njaala et Farba Abbaasi  enregistra à Freetown une version de l’épopée (asko) du prince et général d’armée Alfaa Abdurahmani Koyin, un des héros de la victoire du Fuuta-Jalon contre Janke Wali à la bataille de Turuban en 1867.
Le passage ci-dessous montre l’interaction de représentants de trois couches (aristocratie, castes, captifs) dans le protocole en usage à la cour des seigneurs des provinces (diiwe) et de l’Almaami à Timbo. La scène décrit la montée du cheval de guerre. Elle associe l’aristocrate (Alfaa Abdourahmane), le captif-palefrenier (Simiti), le forgeron, le cordonnier et le boisselier :

Farba Ibrahiima Njaala — Simiti haɓɓi ndimaagu makko ngun haa ngu bui tati e nder reedu maggu.
Farba Abbaasi — Naamu.
— O tippi e Bayillo, Garanke pooɗi mo.
— Naamu.
— O ƴeewi e hoore Maama Labbo.
— Naamu.
— O piyi ngu njanɗe o hucci e Labe.
— Eyyo!
(transcription Tierno S. Bah 1983, département d’Anthropologie de l’Université du Texas à Austin)

Traduction

— Farba Ibrahiima Njaala : Simiti sella l’étalon si fort que celui-ci pèta trois fois dans son ventre.
— Farba Abbaasi : Oui.
— Il (Alfaa Abdurahmane Koyin) s’appuya sur le forgeron, et le cordonnier l’éleva.
— Oui.
— Il se hissa par-dessus Maama-le-boisselier.
— Oui.
— Il éperonna et s’élança en direction de Labé.
— Parfait !

Cet extrait souligne un aspect culturel —et martial — du système politique fuutanien. Il contredit ou atténue l’opinion de Roger Botte, qui affirme que “l’antagonisme entre l’esclave et le maître apparaît comme le clivage social fondamental, la survie du pouvoir islamique reposant sur l’esclavagisme.” Malheureusement, il ne fournit ni preuves ni arguments pour étayer cette assertion aussi sommaire que tranchante. Pis, le jugement de valeur de Roger s’applique encore davantage à l’hégémonie de l’Europe occidentale, en général, et celle française, en particulier, sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique. Et cela du 16è siècle à la mondialisation actuelle, en passant par la Conférence de Berlin en 1884-5.

A cause des expéditions militaires du jihad, le cheval acquit droit de cité au Fuuta-Jalon, où sa réputation coranique de monture des saints le précéda. On peut voir l’almaami Sori Yillili paradant au trot de son cheval blanc sur webFuuta. A Labé le stade sportif est bâti sur l’emplacement de Kolla Pucci (Plaine des chevaux), c’est-à-dire l’ancien champ de courses hippiques du diiwal. La tradition rapporte que le jeune Alfa Yaya y excellait dans les compétitions, du fait de sa vigueur physique, de son aptitude sportive et de sa dextérité dans cet art.

Amalgame entre description et analyse

L’article aurait gagné en clarté si Roger Botte avait traité séparément la description et l’analyse. Malheureusement l’article passe de l’une à l’autre sans transition, et parfois dans le même paragraphe. Le chevauchement est fréquent entre la présentation des faits historiques et l’opinion de l’auteur a de ceux-ci. Je cite deux passages en exemples :

 « Les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe, se révélaient plus ferventes que celles de l’est, dont la foi n’avait pas été ravivée par l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe. »

Roger Botte ne dit pas quand et comment “les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe” sont devenues “plus ferventes que celles de l’est”. De même, il parle de “l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe” sur les croyants du Fuuta occidental et septentrional. Mais il ne cherche pas à corroborer cette affirmation par des références précises, notamment les noms de ces prédicateurs et la date de leur intervention.…

« La shadiliyya originelle, telle qu’appliquée au Maghreb, comportait un ensemble de règles qui ne différaient pas sensiblement de celles des confréries voisines ; mais au Fuuta, les Peul en exagérèrent certaines formes… »

On est en droit de demander ici en quoi les variations de culte sont une exagération. Par rapport à une norme maghrébine ? Etranger, car nous savons que ni les dogmes de la religion (Islam, Christianisme), ni les règles des ordres religieux n’échappent à leur interprétation en fonction de l’expérience historique, des us et coutumes de la société réceptrice. Celle-ci imprime toujours son identité ethnique, son héritage culturel, son tempérament, etc. aux principes généraux de la foi.

Traitement isolé du phénomène Hubbu

L’auteur aurait dû extraire de son arsenal intellectuel la méthode comparative. Et l’utiliser pour se pencher sur des rebellions ayant eu lieu dans d’autres pays. Roger Botte a plutôt choisi de traiter son sujet de façon isolée et sui generis, alors qu’il aurait pu faire des rapprochements avec des évènements similaires dans l’histoire de l’Islam. Sans pour autant perdre de vue l’avertissement qui dit comparison n’est pas raison, et que ressemblance n’est pas correspondance. Cela ne s’applique toutefois qu’aux généralisations abusives, faites à partir d’observations superficielles, et qui ne cherchent pas à vérifier les similitudes empiriques. Autrement dit, qu’elle soit centrale ou complémentaire, la démarche comparative permet d’élargir le champ d’investigation et de dégager des lessons plus riches de l’enquête menée.

Sources

Roger Botte s’appuie sur une bibliographie détaillée dans son article. Il mentionne plusieurs auteurs et cite de nombreuses sources. Toutefois, quantité ne signifie pas toujours qualité. En l’occurrence, j’identifie trois failles dans la liste bibliographique de l’article :

  • la critique et la déférence à Paul Marty
  • l’endorsement de Hyacinthe Hecquard
  • l’inexplicable erreur avec Paul Guébhard

Critique et déférence A Paul Marty

La note no. 2 suggère que Paul Marty a tort de parler de “tribu Ourourbé”. Et pourtant de nombreuses sources considèrent les quatre patronymes Baa, Bari, Jallo, Soo comme équivalents de tribus selon le tableau suivant :

GénériquePatronymes
Uururɓe, sing. UururoBaa, Bah, Balde, etc.
Dayeeɓe, sing. DayeejoBari, Barry, Barrie, etc.
Jalluɓe, sing. JalloojoJallo, Diallo, Jalloh, Jallow, etc.
Feroɓɓe, sing. Pereejo Soo, Sow, etc.

Le premier sous-titre place entre guillemets l’expression ‘complot islamique’, parce qu’elle est vraisemblablement empruntée à Paul Marty. On la trouve en effet au chapitre 5 de L’islam en Guinée. Fouta-Diallon (1921). Marty l’y emploit au sujet de Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen. Roger Botte ne relève pas la contradiction de Marty, qui fait naître Karamoko Dalen à Satina !

Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen
Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen

Sans explication. Evoluant à la cour d’Almami Bokar Biro à partir de 1894, cet érudit venu donc du diiwal de Labé était un disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa Ndiyan. Après la bataille de Poredaaka, il fut menacé par la répression qui s’abattit sur les partisans du souverain vaincu. Il parvint à y échapper en s’engageant au service du gouverneur Noel Ballay.…
La note 40 ajoute que “Sur le jaaroore et la shadiliyya en général, l’enquête de Marty … reste pertinente.” Mais compte non-tenu de la négligence ci-dessus, le livre de Paul Marty est largement tributaire des archives d’Ernest Noirot. Lire la présentation qu’en fait Gabriel Debien. Cela ne l’empêche pas Marty de créer ou de reproduire des erreurs de tableaux généalogiques, en particulier à propos de l’ascendance de l’Almaami Sori Yillili, grand-père de Diawadou Barry.

Endorsement de Hecquard

Hyacinthe Hecquard (1814-1866). Voyage sur la côte et dans l'intérieur de l'Afrique occidentale

La note 26 au bas de l’article reprend des passages extraits du livre de l’explorateur Hyacinte Hecquard (1814-1866), “… en 1851 … ‘la principale richesse des Peuhls consiste en captifs et en bestiaux’”. Botte poursuit : “il indique que ‘le nombre des esclaves est égal sinon supérieur à celui des hommes libres’” (Voyage sur la côte et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, Paris, 1855). Il est frappant, qu’écrivant en 1988, c’est-à-dire 133 ans après la publication du livre de Hecquard, Roger Botte n’ajoute pas une seule note de vérification ou d’avertissement. Et qu’il ne soumette cette estimation vague d’un lointain précurseur au peigne de la critique. En l’absence de chiffres fiables et de statistiques au moins approximatives, il est exagéré de prétendre que la richesse du Fuuta-Jalon reposait d’abord sur les serfs captifs et ensuite sur l’élevage du bovin, qu’il appelle vulgairement bestiaux. C’est une manière éloquente d’afficher son ignorance de la société faisant l’objet de son livre. La même remarque s’applique à l’évaluation démographique établissant une parité et même une supériorité numérique de la population des serfs sur celles des hommes libres. Face à ces lacunes et à ces affabulations, il suffira, peut-être, rappeler la célèbre boutade du sénateur américain Patrick Moynihan : “Everyone is entitled to his own opinion, but not to his own facts.” (Chacun a droit à son opinion, mais à ses propres faits.)

Inexplicables méprises avec Guébhard

Louis Tauxier. Moeurs et histoire des Peuls. 1937
1937

Louis Tauxier (1871-1942)
Louis Tauxier (1871-1942)

Roger Botte cite l’administrateur des colonies Paul Guébhard deux fois. Il n’émet aucune réserve sur l’auteur ou le contenu du passage cité. Est-ce une omission, une erreur, ou une faute ? Peu importe. Et pourtant la bibliographie de l’article inclut l’ouvrage du comte Louis Tauxier, également ancien administrateur colonial, et l’auteur, entre autres, de Mœurs et histoire des Peuls ci-dessus. Méthodique bien que paternaliste, Tauxier passe en revue ses prédécesseurs. Dans le chapitre 4, intitulé “La synthèse de Guébard”, il commence par une remarque courtoise. “… j’ai eu le plaisir de le connaître en 1907…” cet “administrateur au Fouta-Djallon.”

Ensuite il avertit le lecteur :

« Il (Guébhard) est intéressant par les détails qu’il a recueillis de la bouche de ses renseigneurs, mais il ignore malheureusement l’histoire véritable et la chronologie du Fouta, n’ayant pas consulté les sources. »

Et il enfonce le clou : ce “n’est pas un auteur sûr.” C’est tout dire ! Tout en prenant soi de reproduire fidèlement de larges extraits de Guébhard, il le réfute systématiquement dans les notes en bas de chapitre. Voici quelques examples :

Note 2. L’lbrahima Sambégou dont il est ici question est Karamokho Alfa (alias Ibrahima Moussou) et son cousin Sory est celui qui devait devenir plus tard le fameux Ibrahima Sori Maoudo (le grand). Comme on le voit, Guébhard ignore complètement les origines du Fouta-Djallon peuhl et son histoire de 1694 à 1730 environ.

Note 7. Je passe ici quelques lignes, évidemment fausses, où Guébhard représente les Peuls du Fouta-Djallon comme un amas indistinct de races diverses. En fait, le gros noyau était constitué par les Peuls venus du Macina vers 1694.

Note 9. Mais Sory n’était pas le frère, c’était le cousin de Karamokho-Alfa.

Note 11. Toute cette légende sur Timbo est fausse. La première capitale du Fouta-Djallon fut Fougoumba ou Fougoumba, et Timbo, d’abord village Dialonke, puis devenu un gros établissement peuhl, ne devint capitale qu’à la fin du règne d’Ibrahima Sory Maoudo (après 1776).

Note 22. Guébhard est déplorable dans sa chronologie et ne s’est pas donné la peine d’étudier sérieusement l’histoire du Fouta-Djallon, aimant mieux nous raconter des histoires enjolivées et les légendes de ses renseigneurs.

A suivre.

Tierno S. Bah

Author: Tierno Siradiou Bah

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