Le nouveau complot contre Sékou Touré

On lira ici les troisième et quatrième dossier de Jeune Afrique (Nos. 814-15, 13-20 août 1976 ; No. 816 – 27 août 1976) sur le « complot peul » de 1976. Les deux premières livraisons ont montré que Sékou Touré ourdit personnellement et souffla ensuite la tragédie sur le Fuuta-Jalon dans le but d’assassiner Telli Diallo et ses co-accusés au Camp Boiro. Impliquant ses victimes désignées ainsi que tous les Fulɓe, il voulut déclencher sinon une guerre civile, du moins un pogrom génocidaire contre les Fuutanke. Peine perdue et sermon dans le désert, car ni les membres du Bureau politique, ni les populations ne crurent à ses fausses accusations. S’il élimina physiquement Telli, Sékou Touré  parvint aussi à se suicider, au double plan politique et historique. Et malheureusement, son double échec compromit — peut-être irrévocablement — la notion même d’Etat-nation et d’unité nationale en Guinée. Les ravages de sa politique désastreuse s’étalent aujourd’hui en pleine vue, à travers la faillite du régime d’Alpha Condé, qui avoua en 2010 être un imitateur — anachronique — des méthodes du dictateur Sékou Touré.
Tierno S. Bah

Appel au meurtre
Le nouveau complot contre Sékou Touré
par Siradiou Diallo
Le gouvernement à nouveau décimé

Appel au meurtre

Un chef d’Etat lançant un appel au meurtre qui vise non pas des criminels ou des adversaires politiques, mais toute une communauté ethnique : on n’aurait pas cru cela possible au 20ème siècle. Cela s’est passé en Guinée !

De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N'Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962
De gauche à droite: Sékou Touré, Alassane Diop, Lansana Béavogui, N’Famara Keita, Telli Diallo. Nations Unies, New York, 1962. A l’exception du président Sékou, les quatre autres personnalités connurent le cachot au Camp Boiro (Conakry) ou au Camp Kèmè Bourema (Kindia). Trois d’entre eux (Béavogui, N’Famara, Telli) y périrent. Alassane Diop fut libéré et retourna au Sénégal. (T.S. Bah)

Le nouveau complot contre Sékou Touré

Le chef de l’Etat guinéen a mis au point une machine de terreur. Jusqu’à présent, elle a fonctionné avec une efficacité redoutable. Elle pourrait se gripper.

En « grand stratège de la révolution », le président Sékou Touré vient d’administrer la preuve qu’il manie à merveille l’arme de la surprise. A défaut de coopérer avec eux, tout au moins s’attendait-on qu’il restaurerait progressivement l’esprit d’entente avec ses voisins. Et plus particulièrement avec ses homologues ivoirien et sénégalais. En renonçant définitivement à la politique de « chasse aux sorcières », à laquelle il avait coutume de recourir au moins une fois tous les deux ans.

L’analyse — et le souhait — des observateurs n’étaient pas sans fondement. Depuis quatre ans (c’est un record), la Guinée connaissait une trêve bénéfique dans le long cycle de complots inauguré en 1960. Certes, de temps à autre, un éditorial de la radio guinéenne empruntant le ton péremptoire du leader guinéen dénonçait les « manoeuvres de l’impérialisme » et mettait en garde les « agents de la cinquième colonne » camouflés dans les rangs de la révolution. Ce vocable n’effrayait cependant pu outre mesure car chacun sait qu’il fait partie des formules rituelles en honneur dans la patrie de M. Sékou Touré, au même titre que le « prêt pour la révolution », utilisé au début et à la fin des conversations, téléphonique ou autre.

Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd'hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)
Bénéficiant de la confiance du président Sékou Touré (à gauche), M. Diallo Telli (au centre) était, en 1962, représentant permanent de son pays aux Nations unies (Ici en compagnie de M. Andrei Gromyko, chef de la diplomatie soviétique). Il est aujourd’hui emprisonné dans le sinistre Camp Boiro. (Jeune Afrique)

En tout cas, depuis la fin de 1971, les dirigeants guinéens donnaient l’impression de vouloir améliorer leur image de marque. Et, en particulier, de s’ouvrir au monde extérieur. Ainsi avaient-ils commencé par renoncer à leur langage belliqueux. Spécialement à l’endroit de la France, du Sénégal et de la Côte d’Ivoire, leurs traditionnelles bêtes noires. Mieux, le président Sékou Touré en personne avait multiplié les déclarations annonçant sa « disponibilité » pour la normalisation avec ces pays et avec d’autres. De sorte qu’à la fin de 1974, Bonn et Conakry avaient renoué leurs relations diplomatiques rompues en janvier 1971.
De même, le 14 juillet 1975, « au nom de la grande Révolution française de 1789 », s’était écrié M. Sékou Touré, la Guinée acceptait de normaliser ses relations avec la France. Evénement d’autant plus notable qu’il intervenait après une rupture vieille de dix ans, marquée par une série de conflits nourris de rancoeur et de récrimination, sur l’invariable thème du « complot foccardien », du nom de l’ancien secrétaire général à la présidence de la République française, chargé des questions africaines.
Depuis un an, Paris et Conakry multipliaient chacun les gestes de bonne volonté à l’égard de l’autre. Le premier, en accréditant à Conakry M. André Lewin, principal artisan de la normalisation entre la capitale guinéenne d’une part, Bonn et Paris d’autre part, et devenu depuis l’ami personnel de M. Sékou Touré. De son côté, celui-ci désignait pour le représenter dans la capitale française l’unique diplomate guinéen à bénéficier encore de toute sa confiance : son propre beau-frère, M. Seydou Keita. Ayant le rang de colonel dans la toute-puissante milice populaire, celui-ci avait en même temps le titre d’ambassadeur pour toute l’Europe occidentale, avec résidence successivement à Bonn et à Rome.

Certes, M. Keita n’a toujours pas de bureau à Paris, puisque les locaux de l’ambassade de Guinée, un petit hôtel particulier situé rue de la Faisanderie dans le seizième arrondissement, demeurent occupés par le consulat de Cuba en France. Le diplomate guinéen aurait d’ailleurs reçu l’ordre de ne pas bousculer les représentants de M. Fidel Castro. En attendant la récupération de cette chancellerie, c’est l’appartement parisien de l’ambassadeur, boulevard de Courcelles, qui sert de bureaux. Au quai d’Orsay, on considère avec un regret mêlé d’amertume les absences fréquentes et prolongées de M. Keita de Paris et, lorsqu’il y séjourne, son refus distant de coopérer ou même d’assister aux diverses manifestations diplomatiques.
L’essentiel, estime-t-on néanmoins, est que le fil a été renoué. Pour la suite, on se montre patient et pas du tout pessimiste, au contraire. On encourage même les sociétés françaises implantées en Guinée à développer leurs activités : c’est le cas des entreprises de travaux publics Lefebvre et Spie-Batignolles (cette même société qui, aux côtés de Framatome et, d’Alsthom, vient de remporter le fameux contrat de construction d’une centrale nucléaire à Koeberg, près du Cap, en Afrique du Sud). D’autres sociétés françaises sont également sur les rangs pour le développement du réseau radio, l’équipement d’une télévision, la réfection du chemin de fer Conakry-Kankan, etc.

Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971
Président Sékou Touré, Lansana Béavogui, général Lansana Diané, Mamouna Touré. Amilcar Cabral leader du PAIGC, apparaît au second plan en blan et lunettes. Conakry, Palais du Peuple, 1971

Autre témoignage de bonne volonté, des délégués de M. Sékou Touré assistaient début juin, à Paris, à une réunion portant sur l’indemnisation des Français dont les biens furent nationalisés, naguère, en Guinée. Enfin, le 14 juillet, jour anniversaire de la normalisation des relations franco-guinéennes, l’ambassadeur de France à Conakry était décoré par M. Sékou Touré.

Quelques signes encourageants amenaient certains augures à pronostiquer une normalisation prochaine des relations entre Conakry d’une part, Abidjan et Dakar d’autre part. M. André Lewin n’a-t-il pas été reçu dernièrement en audience à Dakar par le président Senghor ? Alors qu’à la même période, le président Houphouët-Boigny, en visite officielle à Paris, tenait des propos apaisants à l’endroit de M. Sékou Touré.
Et puis, contrairement à une habitude vieille de dix ans, le leader guinéen n’avait-il pas franchi spectaculairement la frontière de son pays en juillet 1975 ? Même si ce n’était que pour raccompagner dans leurs capitales respectives les chefs d’Etat de Haute-Volta (Burkina Faso) et du Mali, l’exploit prenait valeur de symbole. Celui de la volonté de la Guinée de sortir de son isolement pour se mêler utilement aux questions intéressant la sous-région. Du reste, en réconciliant les présidents Sangoulé Lamizana et Moussa Traoré, M. Sékou Touré remportait un succès diplomatique de taille. Succès qu’il devait renouveler cette année en rapprochant les deux frères ennemis qu’étaient le général Gnassingbé Eyadema du Togo et le colonel Matthieu Kérékou du Bénin. Autant de signes qui ne trompent pas. Pour les observateurs, c’était la preuve irréfutable que M. Sékou Touré a « désormais compris ». Et, plus, qu’il s’est totalement reconverti à l’idée de vivre en bonne intelligence avec ses voisins. Aussi, à toutes fins utiles, certains avaient-ils commencé à dépoussiérer les vieux projets de coopération avec la Guinée rangés depuis de longues années dans leurs tiroirs.

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré 1

Lettre de Telli Diallo à Sékou Touré
Lettre du secrétaire général de l’OUA, Telli Diallo, au président Sékou Touré, Addis-Abeba, 10 juillet 1969. Dans Guinée, le temps des fripouilles, un Sako Kondé écoeuré rejette, en termes cinglants, la forme et la substance de ce document. Il le condamne ainsi : « … le ton en est serf, l’encre visqueuse, le souffle déprimant… » Au seuil d’une mort atroce et solitaire dans la cellule no. 57 du Camp Boiro, Telli Diallo se rendit compte, lui-aussi, qu’il avait partiellement manqué son rendez-vous avec l’Histoire. Il fit donc un mea culpa lucide et sincère, et formula un repentir poignant et tardif. Il écrivit : « Ce grand arbre qu’aux yeux de certain j’ai été, ne leur a donné ni ombrage ni fruits. Qu’il soit abattu et donne du bois à leurs foyers. » (T.S. Bah)

Illusion car voilà que le leader guinéen fausse les paris, confond et déroute tous ceux qui avaient misé un peu trop vite sur son assagissement. Une fois de plus, il fait état d’un « complot impérialiste » tendant à l’assassiner. Si les auteurs et les circonstances changent, le scénario n’a pas varié depuis seize ans : des comparses sont arrêtés, leurs aveux, assortis d’accusations contre des personnalités de tout premier plan, sont diffusés sur les antennes de la radio nationale, les grands accusés sont arrêtés à leur tour. Le ton du leader guinéen monte de plusieurs degrés. La foule des militants chauffés à blanc au cours de meetings monstres réclame des châtiments exemplaires pour les coupables. Mais, précise le chef d’orchestre, ceux-ci n’étaient que de vils exécutants, les véritables tireurs de ficelles étant les présidents Houphouët-Boigny et Senghor qui eux-mêmes n’agissent que suivant les ordres émanant de Paris, de Bonn, quand ce n’est pas de Pretoria ou de Tel-Aviv…
Aussi, pour la énième fois, le stade du 28 Septembre, à Conakry, a-t-il résonné des rituels macabres qu’exhalent 25 000 poitrines réclamant la peine de mort, non seulement pour les « agents de la cinquième colonne », mais encore pour les chefs d’Etat ivoirien et sénégalais.

« Grâce aux renseignements tenus disrectement de Dieu ». M. Sékou Touré affirme que des centaines de mercenaires s’entrainent depuis plusieurs mois au parc du Niokolo-Koba, près de la frontière sénégalo-guinéenne. Encadrés d’officiers allemands et français, ils y disposeraient d’un aéroport avec une piste de 3 500 mètres aménagée pour recevoir les gros bombardiers. Du côté de la Côte d’Ivoire, des officiers israéliens et sud-africains seraient à pied d’oeuvre dans la ville de Daloa, au nord-ouest d’Abidjan, qui, à en croire le chef d’Etat guinéen, serait transformée en un véritable camp fortifié. D’un ton calme et mesuré, tranchant avec le cri de mise à mort en provenance de Conakry, le président Houphouët-Boigny, rompant avec son silence habituel, devait réfuter ses accusations. Alors qu’à Dakar on se contente de les enregistrer avec mépris.

En plus de ces accusations dont il est facile de vérifier la véracité ou la fausseté (comme le suggèrent d’ailleurs les dirigeants ivoiriens et sénégalais), l’opinion semble avoir été surtout frappée par la reprise du cycle infernal de violences ponctuées de menaces et d’arrestations. D’ores et déjà, on sait que des hauts fonctionnaires, des diplomates, des officiers et des ministres font partie de la nouvelle charrette. Et, parmi ces derniers, M. Di allo Telli.
L’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine est sans doute le seul à avoir été surpris par ce qui lui arrive. Tout le monde, en Guinée comme à l’extérieur, s’y attendait plus ou moins. Son nom n’était-il pas prononcé à l’occasion de chaque complot ? Il avait beau réfuter les accusations portées contre lui pour se solidariser avec le président Sékou Touré (voir sa lettre en encadré), tout laissait penser qu’il figurait sur la liste noire et que, tôt ou tard, il serait arrêté.
Indice révélateur du soupçon qui pesait sur lui : déjà peu après son retour en Guinée, le ministre de la Justice qu’il était devenu, avait pris des libertés avec les usages locaux. Sans y prêter attention, il avait franchi le cordon de police établi à l’aéroport de Gbessia, à Conakry, pour reconduire jusqu’à son avion un ami étranger de passage à Conakry. Pour ce motif, M. Telli avait été incarcéré quelques jours, après avoir reçu un sévère avertissement de la part du président Sékou Touré. Bien que frappé d’interdiction de sortie de Guinée (il ne fut même pas autorisé à se rendre à Addis Abeba en 1973 pour recevoir la médaille commémorant le dixième anniversaire de l’OUA), l’ancien secrétaire général de l’organisation panafricaine ne semblait pas réaliser la gravité des menaces qui pesaient sur lui. Accueillant en 1975 un ami étranger à l’aéroport de Conakry, il n’hésita pas à s’écrier :

« Tu vois, contrairement à ce que laissent entendre les impérialistes et leurs agents, je ne suis pas arrêté ! » Son interlocuteur eut de la peine à le calmer …

Comme tant d’autres avant lui, M. Diallo Telli était convaincu que sa fidélité à toute épreuve lui épargnerait les rigueurs du Camp Boiro, ce sinistre domaine entouré de hautes murailles surmontées de barbelés et sur lequel veillent près de deux cents gendarmes, soldats et policiers appuyés par deux chars d’assaut et une mitrailleuse lourde pointant leurs canons vers la mer. A quelques mètres de la plage, des blocs de béton érigés sur un terrain marécageux, infesté de moustiques, renferment des prisonniers politiques des deux sexes et de toutes conditions. Le Camp Boiro n’est pas le seul du genre : on peut citer le camp Alpha Yaya, non loin de l’aéroport de Conakry, le camp Kémé Bouraïma (à 150 kilomètres de la capitale), le camp El-Hadj Omar de Labé (au nord), le camp militaire de Kankan (en Haute-Guinée). Sans parler du camp ultra-secret de Dalaba utilisé autrefois par les parachutistes français. Tous regorgent de prisonniers politiques.

Ce n’est toutefois pas un hasard si le plus connu reste le Camp Boiro. C’est de là en effet que le capitaine Siaka Touré, neveu du président Sékou, exerçait jusqu’à récemment un pouvoir très étendu sur le pays, aidé des adjudants Fofana, Soumah Soriba et Léno. De la rue séparant ce camp de l’hôpital Donko, les passants peuvent apercevoir les bureaux de commandement situés à l’entrée. Un peu plus loin, sur la gauche, se trouve le petit bâtiment où se déroulent les premiers interrogatoires. La « cabine technique » dont la seule évocation fait trembler le prisonnier, est à deux pas. Montée avec le concours de spécialistes tchèques et allemands de l’Est, à l’initiative de M. Keita Fodéba alors ministre de la Défense et de la Sécurité, cette chambre comporte une riche gamme d’instruments de torture : depuis le « téléphone », appareil électrique que l’on applique aux oreilles de l’accusé, jusqu’aux électrodes destinées à être branchées sur le sexe, en passant par les menottes en fer et les crochets destinés aux pendaisons par la clavicule.
Généralement tiré de son lit vers 2 heures du matin, l’accusé est dépouillé de ses habits, sitôt arrivé au Camp, avant d’être jeté dans une cellule exiguë sans autre ouverture qu’un minuscule trou en haut du mur. Il y séjourne généralement huit jours, sans boire ni manger, sans disposer des commodités les plus élémentaires. Certains ont droit à une petite tenue bleue, composée d’une culotte courte et d’une chemisette. D’autres sont laissés complètement nus.

Exténués, sales et puants, les prisonniers comparaissent devant une commission d’enquête, composée pratiquement des mêmes personnages depuis des années. Ismael Touré, frère du président et ministre de l’Economie et des Finances, dirige les opérations. Les autres membres sont : Moussa Diakité, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité, Mamadi Keita, ministre de l’Education, et Seydou Keita, l’actuel ambassadeur à Paris, tous trois beaux-frères du chef de l’Etat. Parfois, y assistent également le général Diané Lansana, qui vient de remplacer M. Diallo Telli au poste de ministre de la Justice, et d’autres personnages de moindre importance comme les commissaires Guy Guichard et Traoré.

L’interrogatoire n’en est pas un à proprement parler, dans la mesure où il s’agit moins d’entendre l’accusé que de l’obliger à lire, devant un magnétophone, un texte préparé à l’avance à son intention. Grâce à une fiche personnelle parfaitement à jour, les juges peuvent suivre les diverses étapes de la vie du détenu pour fabriquer des accusations à leur gré. L’objectif est toujours le même : démontrer que l’accusé a trahi la révolution en prenant contact avec des services de renseignements étrangers et avec des opposants résidant à l’extérieur et que pour cela il a été grassement rétribué. Il arrive que des accusés clamant leur innocence s’y refusent. C’est alors qu’ils sont soumis à une torture plus brutale.

Les séances peuvent se prolonger et même se répéter suivant la capacité de résistance du sujet C’est à l’occasion d’une de ces séances que l’ambassadeur Seydou Keita, excédé par l’obstination d’un des détenus français, éteignit sa cigarette sur le corps d’un malheureux. Aussi, les plus têtus finissent-ils soit par avouer, soit par succomber. Leurs cadavres sont alors enterrés nuitamment à Kaporo ou au pied du mont Kakoulima. Toutefois, certains accusés, prévenus d’avance, préfèrent le réalisme à l’héroïsme inutile. Et ils collaborent d’emblée avec la commission, déclarant tout ce qu’elle veut qu’ils déclarent.
Le fonctionnement de ce système combiné du « complot » et de l’interrogatoire a fini par faire le vide autour du président Sékou Touré. Sur les dix-sept membres qui composaient le bureau politique du Parti démocratique de Guinée (PDG) au lendemain de l’indépendance, six seulement jouent encore un rôle politique : Ismael Touré, Lansana Béavogui, Moussa Diakité, Lansana Diané, Camara Damantang et N’Famara Keita. Les autres ont tous été limogés, sinon emprisonnés, quand ils ne sont pas morts de mort naturelle ou liquidés physiquement comme Camara Bengali ou Mme Loffo.
Le gouvernement constitué également au lendemain de l’indépendance devait par la suite voir dix de ses membres arrêtés et emprisonnés ; cinq d’entre eux au moins ont déjà péri, tandis que les autres ne donnent plus de leurs nouvelles. En 1971, seize membres du gouvernement sur vingt-quatre furent arrêtés.

Du côté des ambassades, la répression a été encore plus dévastatrice. Sur les trois ambassadeurs qui se succédèrent à Paris avant M. Seydou Keita, le seul à avoir échappé à la prison est M. Nabi Youla, condamné à mort par contumace. Il en est de même pour Moscou où sur cinq personnalités accréditées, l’une a été fusillée en 1965, deux se trouvent au Camp Boiro et deux autres sont en fuite ; le dernier après avoir abandonné et son poste et sa famille. Sur les cinq ambassadeurs affectés à Washington, un seul a jusqu’à présent réussi à s’en sortir, c’est El-Hadj Mory Keita qui vient d’être nommé à Rome en remplacement de M. Seydou Keita. Il en est presque de même pour les chancelleries de Pékin, d’Alger, de Bonn et de Berlin-Est.

Le corps des officiers a lui aussi été pratiquement décimé. En 1971, le président Sékou Touré déclarait aux membres d’une commission d’enquête de l’Organisation des Nations unies venus à Conakry que tous les commandants de garnison et 90% des membres de l’état-major de l’armée étaient des comploteurs.
Du côté des gouverneurs (préfets), sur les trente qu’ils étaient en 1971, plus de la moitié ont été arrêtés. Un écrivain officiel, Emile Cissé, auteur de Et la nuit s’illumine, pièce primée au festival panafricain d’Alger (1969), est mort d’inanition dans une cellule du Camp Boiro en 1971. L’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères Kassory Bangoura a succombé dans des conditions semblables.
Des artistes, des footballeurs, des miliciens, des médecins, des ingénieurs, des commerçants croupissent en cellule depuis des années ; à côté de militants de la première heure comme El-Hadj Fofana, Jean Faragué ou Emile Condé ; et d’espoirs du parti, tel l’ancien secrétaire général de la Panafricaine des jeunes, M. Idrissa Traoré.
Les femmes n’ont pas été épargnées par ces purges de type stalinien ; elles furent arrêtées par dizaines en 1970 et 1971. Parmi elles, de grandes pasionarias de la révolution, dont la voix était familière à toutes les tribunes internationales : Mmes Soumah Tiguidanké, Fatou Touré, Diédoua Diabaté, etc. Elles sont encore nombreuses au Camp Boiro.

La question qui vient souvent aux lèvres, lorsqu’on évoque cette immense tragédie, est de savoir comment toutes ces victimes se sont laissées hypnotiser avant de se faire prendre, tels des insectes, par la flamme de leur chef, et de s’y brûler. Leur drame est d’avoir cru pendant longtemps qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Et que derrière chaque accusation se profilait quelque vérité. En d’autres termes, que les accusés, comme dans les romans de Kafka, sont plus ou moins coupables. Dans ces conditions, chacun se disait sans doute que, du moment qu’il était, lui, innocent, il n’avait rien à craindre. Comment supposer que M. Diallo Telli n’a pas tenu un raisonnement analogue ? Autrement, il n’aurait pas regagné son pays au lendemain de son remplacement, en 1972, au secrétariat général de l’OUA.
Il en est de même pour nombre d’anciens hommes forts du régime qui ont été surpris par leur arrestation. A défaut de pouvoir abattre leur maître (les Kaman Diabi et Fodéba Keita par exemple en avaient parfaitement les moyens), ils auraient pu s’enfuir du pays ou profiter d’une mission à l’étranger pour s’y réfugier.
En 1971, on racontait à Conakry la mésaventure de ce dignitaire qui s’attendait tellement peu à son malheur qu’il ne put s’empêcher de crier à l’adresse des miliciens venus l’arrêter : « Vous faites erreur, ne s’agit-il pas de mon voisin ? Conduisez-moi auprès du président » …

En réalité, le «complot » est l’arme favorite de M. Sékou Touré. Il lui permet d’entretenir une tension politique telle que nul ne peut songer à faire autre chose. Alliée à la rareté des produits alimentaires qui, elle aussi, préoccupe les pères de famille à longueur de journée, cette technique a l’avantage, tout à la fois, de sortir les gens de leur routine, de leur faire oublier leurs misères quotidiennes, tout en éliminant les concurrents réels ou imaginaires du chef de l’Etat. Technique éprouvée, le « complot » s’avère ainsi être en fin de compte l’arme miracle entre les mains du leader guinéen.
Une technique de gouvernement particulièrement efficace, dans la mesure où elle lui a permis de rester au pouvoir depuis près de vingt ans. C’est du reste son unique objectif puisque, comme le dit le Pr Yves Benot, dans son livre les Idéologies des indépendances africaines, le régime de Sékou Touré, c’est « le stalinisme moins le Magnitogorsk », entendant par là que la répression ne s’accompagne pas de développement économique.

La seule préoccupation du chef d’Etat guinéen est de prendre de vitesse ses ennemis. Y réussira-t-il indéfiniment ? C’est la question qui se pose à présent. Surtout que le dernier carré des fidèles se sent désormais menacé.
Malgré ses démentis, le président Sékou Touré avait effectivement ordonné, le 6 juin, à son neveu Siaka Touré, d’arrêter le Premier ministre Lansana Béavogui et le ministre du domaine des Echanges, M. N’Famara Keita. Pour une fois, le capitaine Siaka Touré a osé désobéir à son puissant oncle. Au lieu de s’exécuter, il aurait cherché à le raisonner, quitte à appeler en renfort M. Ismaïl Touré.
A Conakry, nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, estiment que ces quatre dignitaires peuvent dorénavant se considérer comme sur la pente conduisant vers l’inexorable trappe où en ont déjà disparu bien d’autres. Si cela se produisait, ce serait la première fois que M. Sékou Touré aurait frappé des membres de sa propre famille. Mais lui laisseront-ils le temps de tirer ? Ce qui est certain en tout cas, c’est le limogeage du capitaine Siaka Touré. Aux dernières nouvelles, il aurait été remplacé à la tête du camp Boiro pour devenir gouverneur de la région de Conakry.
Siradiou Diallo

Le gouvernement à nouveau décimé

Interrogé par les journalistes à l’aéroport de Niamey où il faisait escale, en route pour Colombo, le Premier ministre guinéen, M. Lansana Béavogui, devait répondre : « Ceux qui s’émeuvent à propos de l’arrestation d’un citoyen guinéen n’ont qu’à continuer à s’émouvoir. Peut-être qu’ils accompagneront leur acolyte dans sa tombe. » M. Béavogui faisait ainsi allusion à l’émotion suscitée en Afrique par l’arrestation de l’ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, M. Diallo Telli (JA n° 814-815).

Dans ses « aveux » radiodiffusés par la Voix de la Révolution, M. Telli « reconnaît » avoir trempé dans tous les complots visant à renverser le président Sékou Touré. Et, en particulier, dans la tentative d’assassinat du leader guinéen attribuée, en mai, à un jeune milicien de quatorze ans. Pour sa part, le chef de l’Etat guinéen cherche visiblement à élargir la base du complot.
Comme à l’accoutumée, la France, l’Allemagne fédérale et même les Etats-Unis sont accusés de collaboration avec les mercenaires. Et ce, en coopération étroite avec le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Cependant la nouveauté, c’est qu’à l’intérieur même du pays le chef de l’Etat guinéen désigne nommément une ethnie à la vindicte populaire en parlant d’un « complot peul ». A en croire M. Sékou Touré, l’ancien secrétaire général de l’OUA devait, en cas de victoire de son entreprise, constituer un gouvernement « exclusivement peul ».
Curieusement, tout en donnant un caractère tribal à l’affaire, quitte à souffler sur la cendre en affirmant que les Peul ont jadis spolié les terres des Diallonké (allusion aux migrations remontant à plusieurs siècles), M. Sékou Touré n’hésite pas à recevoir, avec les honneurs dus à son rang, l’ancien chef traditionnel du Fouta-Djalon, l’almamy Ibrahima Sory Dara.
Bien qu’âgé de près de quatre-vingt-dix soixante-dix-neuf ans, celui-ci, arrivé à Conakry au milieu de la bourrasque politique, en tant qu’invité du responsable de la Révolution, a été logé à la villa Sily, résidence habituelle des chefs d’Etat étrangers de passage dans la capitale guinéenne. Officiellement, cette visite doit permettre à M. Sékou Touré d’expliquer à l’ancien chef coutumier les mécanismes du complot fomenté par ses anciens sujets. En fait, si M. Sékou Touré témoigne soudain des égards particuliers pour le vieil almamy (dont l’un des fils est d’ailleurs détenu depuis cinq ans), c’est, pense-t-on à Conakry, pour tâcher de calmer les esprits ; car l’orientation anti-peul de ses déclarations avait suscité une forte émotion dans le pays. Et pas seulement chez les Peul.

Deux fils et une fille de l’almaami Ibrahima Sory Dara II furent emprisonnés au Camp Boiro. Il s’agit de Mody Oury, Ibrahima Kandia, et Hadiatou. Mody Oury fut fusillé en octobre 1971. Les deux autres furent libérés et moururent en 2005 et en 2014, respectivement. (T.S. Bah)

Toujours est-il que M. Diallo Telli n’est pas le seul membre de l’actuelle équipe gouvernementale guinéenne à avoir été arrêté. Trois autres ministres, au moins, ont éga lement été impliqués. Il s’agit de M. Dramé Alioune, ministre du Plan et de la Statistique, M. Barry Alpha Bacar, ministre de l’Economie rurale, et M. Camara Sické, ministre de l’Enseignement supérieur. Un cinquième, M. Barry Alpha Oumar, ministre du Domaine des échanges et membre du bureau politique national du PDG (Parti démocratique de Guinée, unique), a été également compromis. Frappé d’hémiplégie à l’annonce des accusations portées contre lui, M. Oumar serait actuellement hospitalisé à Donka, situé en face du Camp Boiro.
La liste des personnalités compromises dans le complot n’est cependant pas définitive. En effet le président Sékou Touré a précisé que d’autres membres du gouvernement figuraient dans l’ « équipe subversive » constituée par M. Diallo Telli. Et que des révélations seraient faites ultérieurement. Ce qui est sûr, c’est que le cercle des amis politiques de M. Ismaël Touré, ministre , de l’Economie et des Finances et frère du président guinéen, se rétrécit de manière étrange. Dans la nouvelle charrette pour le Camp Boiro figurent nombre de ceux qui, jusqu’à une date récente, gravitaient autour de lui.
Parmi eux, le capitaine Lamine Kouyaté, commandant de la garnison de Kindia. Connu entre autres pour avoir procédé, en 1971, à l’arrestation du commandant Zoumanigui, il était, dans la longue liste des officiers d’ordonnance du président Sékou Touré, le seul qui fût encore en liberté. Cependant, ses « confessions » n’ont pas encore été radiodiffusées.

En attendant, il convient de remarquer qu’une fois de plus les accusés, usant d’un style désormais classique, reconnaissent tous être à l’origine de l’échec économique dont souffre la Guinée. Des justifications qui ne trompent personne, mais qui n’en constituent pas moins des aveux révélateurs quand on sait qui les « suggère ».
Jeune Afrique – No. 816 – 27 août 1976

La genèse du complot de Sékou Touré contre les Peuls

Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.
Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.

Je continue la re-publication des dossiers de Jeune Afrique. No. 813, 8 août 1976, sur le « complot peul ». De fait, la présente livraison remonte le fil du temps en nous renvoyant à la genèse de la conspiration ourdie par Sékou Touré pour assassiner Telli Diallo et peindre le Fuuta-Jalon de son haineux et hideux pinceau. A noter que certains faits évoqués dans le document sont erronés. Je les relève et les commente de façon contextuelle. De même, j’apporte les corrections requises à quelques maladroites erreurs de noms propres. Ce dossier comporte deux volets. Il y a d’abord les informations cruciales obtenues par Jeune Afrique, qui établissent que Sékou Touré, lui-même, inventa toute la machination, qu’il fit exécuter ensuite par ses tortionnaires. Et, selon la version probable présentée ici, les membres du Bureau politique, par la voix de  NFamara Keita, le mirent en garde contre le lancement d’une nouvelle purge, qui serait exploitée par les adversaires du régime. Le Responsable suprême passa outre leur avis et déclencha son complot contre les Peuls, qu’il ruminait, selon ses propres déclarations, depuis 1959. C’est un adolescent de 14 ans, Lamarana Diallo, qui fut utilisé comme agneau sacrificatoire pour obtenir la tête de Telli Diallo. Il fut accusé de tentative d’attentat sur la personne du président. Le revolver qu’il détenait lui aurait été remis par l’ancien secrétaire général de l’OUA, qui détenait alors le portefeuille de ministre de la Justice, Garde des Sceaux ! Selon certaines sources, Lamarana fut d’abord “choyé” au Camp Boiro, avant d’y être fouetté à mort par la suite.
Le second volet consiste en une revue critique de Prison d’Afrique, le premier livre-témoignage sur le Camp Boiro, rédigé par Jean-Paul Alata après sa libération en 1976. Comme la plupart des observateurs à l’époque, Jeune Afrique s’étonne de la décision du gouvernement du président Giscard d’Estaing d’interdire la sortie du livre et de saisir le lot déjà en circulation. Hervé Hamon et Patrick Rotman décortiquent  cette politique hypocrite du deux poids, deux mesures dans L’affaire Alata.
Tierno S. Bah

Une conspiration venue à point nommé
Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Une conspiration venue à point nommé

Conakry, 5 juin 1976, M. Ahmed Sékou Touré, chef de l’Etat, préside un conseil des ministres. Les membres du gouvernement, convoqués inopinément, n’ont préparé aucun dossier. La séance-marathon durera plusieurs heures. Seul le président Sékou Touré y prendra la parole. Puis, rendez-vous est pris pour le lendemain.

Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.
Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.

Le chef de l’Etat reprend son exposé là où il l’avait interrompu la veille. Orateur intarissable, il garde encore le parole pendant plus de deux heures. Les ministres, qui suivent d’une oreille distraite ce long monologue sur les méfaits de l’impérialisme en Afrique et dans le monde, sont brusquement tirés de leur torpeur : « L’impérialisme a tenté une nouvelle fois de frapper la révolution guinéenne, déclare Sékou Touré. Le 13 mai, j’ai échappé à une tentative d’assassinat. » Il devait ce jour-là visiter l’Institut Polytechnique de Conakry, lorsqu’un garçon de quatorze, membre de la milice a essayé de le tuer. L’impérialisme, conclut Sékou Touré, n’a pas abandonné la partie. Il entretient des agents dans le pays.

Un silence géné accueille ces derniers mots du chef de l’Etat. Mais, pour la première fois depuis des années, les ministres se gardent de suggérer que l’on pourchasse cette « cinquième colonne » qui, tel Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. Keita N’Yamar N’Famara ministre du domaine des échanges, va rompre le silence. Ce vieux compagnon de route de Sékou Touré, qui a fait partie de tous les gouvernements depuis 1956, membre influent du Bureau politique, est considéré comme le fidèle des fidèles. S’adressant au chef de l’Etat, il lui demande de réfléchir avant de l’adjurer de ne pas déclencher une nouvelle vague d’arrestations qui, dit-il, sera exploitée par les ennemis de la Guinée.

Keita N’Yamar N’Famara se souvient de la répression qui a suivi les évènements du 22 novembre 1970, quand une colonne d’exilés tenta de s’emparer du pouvoir par la force. Les autres membres du gouvernement approuvent leur collègue. Sékou Touré, impassible, écoute sans mot dire. Dans la soirée, Conakry se remplit de rumeurs. On dit que le Premier ministre Béavogui et son ministre du domaine des échanges ont été arrêtés. Il n’en est rien. Mais dès le lendemain, Sékou Touré, au cours d’un meeting populaire rend publiques les révélations qu’il a faites devant ses ministres.
Le milicien qui voulait l’assassiner, déclare-t-il, n’était qu’un instrument d’une vaste conspiration contre la Guinée montée en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Les présidents Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor sont personnellement mis en cause.

Depuis, Radio-Conakry a déclenché une violente guerre des ondes contre Dakar et Abidjan, apportant chaque jour des nouvelles sensationnelles sur cette invasion préparée par une véritable armée de mercenaires rassemblés dans le parc national sénégalais de Niokolo Koba, et dans la ville ivoirienne de Daloa. Elle annonce qu’un aérodrome militaire pouvant recevoir des bombardiers a été construit au coeur du parc et que les mercenaires comptent dans leurs rangs des officiers israéliens et allemands.
Pour prouver leur bonne foi, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, indignés, invitent les diplomates accrédités à Dakar et à Abidjan et des représentants de l’OUA et de l’ONU à venir juger sur place. Rien n’y fait. La Voix de la révolution poursuit sa campagne. Elle diffuse les « aveux » enregistrés de « traîtres démasqués ». De nombreux hauts fonctionnaires, des officiers, des dirigeants de la milice et même le ministre de la Justice, M. Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’OUA, sont arrêtés. Du fait de l’évolution de la politique extérieure guinéenne (JA No. 809), cette répression étonne. La réconciliation avec l’ennemi implacable d’hier — la France — et la disparition des troupes coloniales portugaises aux frontières n’ont donc pas dissipé à Conakry la peur d’une invastion étrangère.

Faut-il voir dans ces « révélations » un simple moyen de détourner le mécontentement populaire ? Il convient de constater en tout cas que les arrestatiions interviennent en un moment où le gouvernement connaît de graves difficultés économiques. La suppression du commerce privé et, surtout, la récente collectivisation du bétail ont fini par compromettre une situation économique déjà précaire. Et la Guinée doit faire appel à l’assistance des Etats-Unis pour son approvisionnement en produits de première nécessité.

Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Ils sont nombreux, à travers tout le continent africain, ceux qui ont passé plusieurs années en prison, sans jugement, pour des raisons politiques. Que l’un d’entre eux, de temps en temps, publie ses souvenirs, ce n’est, hélas ! pas un évènement. Dans ces conditions, que le gouvernement français saisisse illégalement un livre intitulé Prison d’Afrique qui ne met nullement en péril la paix civile, c’est surprenant.
Certes, il était gênant pour Paris de voir publier des faits mettant gravement en cause des hommes politiques d’un pays avec lequel la France cherche à renouer de fructueuses relations, certes, c’était d’autant plus embarassant qu’une des personnes impliquées represente son pays à Paris. Mais rien de tout cela n’est sans précédent ni ne suffit à expliquer la décision française. Pour la comprendre, il faut avoir lui le livre : ce n’est pas un simple recueil de souvenirs, ce n’est pas non plus une oeuvre de haine, ce n’est pas a vengeance d’un opposant ; c’est, à travers le récit pudique de scènes atroces, la froide analyse d’un système monstrueux d’élimination méthodique et par vagues successives des adversaires potentiels, d’un système stalinien perfectionné par une sorte de planification des « purges ». C’est un livre important.
Mais le titre, Prison d’Afrique, est mauvais. Disons tendancieux. Car cela ne se passe pas n’importe où en Afrique, cela se passe en Guinée. Jean Lacouture, dans sa préface, cite un grand nombre de pays africains où l’on emprisonne sans jugement, où l’on torture, où ont eu lieu des exécutions sommaires, parfois massives. Et il conclut, en présentant le récit : « Aussi bien qu’à Conakry, il pourrait avoir été vécu à N’Djaména ou à Kampala, ou ailleurs. » Ce n’est pas vrai. La plupart des faits relatés ont peut-être pris, un à un, leur pendant ailleurs sur le continent. L’ensemble, non. Et c’est cet ensemble qui est le sujet du livre ; c’est l’enchaînement des faits, la méthode implacable qui lui confèrent sa gravité. Et cela est spécifique.
Nulle part en Afrique ailleurs qu’en Guinée il n’existe un système aussi élaboré, un système contre lequel toute révolte individuelle est vaine, impossible, un système qui contraint les victimes non seulement à s’accuser elles-mêmes, mais à devenir les collaborateurs objectifs de leurs bourreaux. Et l’on verra, dans ce livre, Jean-Paul Alata, torturé, avili, recevoir de Sékou Touré un coup de téléphone et une lettre faisant appel à ses sentiments révolutionnaires et à son amitié pour l’inciter à cette collaboration avec ses tortionnaires !

La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente. Ce n’était pas un personnage aimé à Conakry, ce Jean-Paul Alata. Français, né à Brazzaville, en 1924, en révolte contre son milieu d’origine, il était fonctionnaire de l’administration coloniale, mais militant syndicaliste. En 1957, il adhéra au Rassemblement démocratique africain, (RDA) section de Guinée, et devint un disciple de Sékou Touré après avoir été son adversaire politique au sein de la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de Barry Ibrahima dit Barry III. Tout naturellement, après l’indépendance en 1958, il se mit au service de la Guinée. Directeur général des Affaires économiques et financières auprès du président de la Reepublique, il devint un homme puissant et redouté, détesté même dans certains milieux. Considéré comme un renégat par les Blancs, comme un arriviste malintentionné par les Noirs, comme un concurrent déloyal par certains membres de l’entourage de Sékou Touré, il devint, selon son expression, un métis culturel. Il prit la nationalité guinénne, se fit musulman, épousa une Guinéenne, renonça avec ostentation au costume européen et ne porta plus que le boubou. Il donna à certains l’impression qu’il jouait de la confiance que lui portait le chef de l’Etat pour se faire craindre, faute de se faire aimer. Et quand il fut jeté, en janvier 1971, dans une cellule du Camp Boiro, il n’y eut pas grand monde, à Conakry, pour le plaindre.

C’est cet homme qui, en cinquante-quatre mois de détention et de tortures morales et physiques, va réfléchir sur lui-même, et sur le système dont il est devenu une victime après avoir été un serviteur. Au début, comme tous ceux qui sont passées par là, il ne comprend rien. Il s’était bien étonné, quelques fois lors de l’arrestation de tel ou tel sans que celui-là ait trahi le régime, mais il ne s’était pas arrêté longtemps à l’idée qu’il pût être innocent. Mais lui, Alata, il sait qu’il l’est ; alors pourquoi ? Pourquoi l’a-t-on arrêté ? Pourquoi le torture-t-on ? Pourquoi lui fait-on signer des aveux aussi invraisemblables qu’humiliants ?

Ce n’est que lorsque au terme d’une séance de tortures particulièrement insoutenable on lui fait mettre en cause des pesonnalités politiques… accuser des amis qu’il comprend soudains. Tout ce qui avait précédé, pendant plusieurs mois, était destiné à le mettre en condition, à le préparer pour cela. Et ceux qu’on l’oblige à désigner comme ses complices étaient ceux qui, dans un mois ou dans un an, seraient les victimes de la prochaine purge. Implacable, la machine tourne.

Et les victimes de la machine, du moins celles qui étaient assez importantes pour être utiles, en devenaient les auxiliaires. Alata était utilisé par « la commission » présidée par le ministre Ismael Touré, demi-frère du président, assisté de l’ambassadeur à Paris Seydou Keita, pour accélérer les aveux des « nouveaux » en leur expliquant ce qui les attendait et comment personne ne pouvait résister efficacement. Et le bourreau se confiait à la victime, démontant le mécanisme comme on le voit dans l’exemple que voici.

On avait arrêté un pur entre les purs, Diallo Alpha Taran. Dans un souci de logique, Jean-Paul Alata essayait de convaincre Ismael Touré que personne ne croirait que celui-là aussi était un agent secret de l’impérialisme. Et il suggérait, pour la vraisemblance, qu’il avait pu comploter par idéal gauchiste. « Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes, expliqua le ministre. Il n’y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie… Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C’est le parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s’accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l’argent, pas par idéal. »