La genèse du complot de Sékou Touré contre les Peuls

Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.
Président Ahmed Sékou Touré. Conakry, 1971.

Je continue la re-publication des dossiers de Jeune Afrique. No. 813, 8 août 1976, sur le « complot peul ». De fait, la présente livraison remonte le fil du temps en nous renvoyant à la genèse de la conspiration ourdie par Sékou Touré pour assassiner Telli Diallo et peindre le Fuuta-Jalon de son haineux et hideux pinceau. A noter que certains faits évoqués dans le document sont erronés. Je les relève et les commente de façon contextuelle. De même, j’apporte les corrections requises à quelques maladroites erreurs de noms propres. Ce dossier comporte deux volets. Il y a d’abord les informations cruciales obtenues par Jeune Afrique, qui établissent que Sékou Touré, lui-même, inventa toute la machination, qu’il fit exécuter ensuite par ses tortionnaires. Et, selon la version probable présentée ici, les membres du Bureau politique, par la voix de  NFamara Keita, le mirent en garde contre le lancement d’une nouvelle purge, qui serait exploitée par les adversaires du régime. Le Responsable suprême passa outre leur avis et déclencha son complot contre les Peuls, qu’il ruminait, selon ses propres déclarations, depuis 1959. C’est un adolescent de 14 ans, Lamarana Diallo, qui fut utilisé comme agneau sacrificatoire pour obtenir la tête de Telli Diallo. Il fut accusé de tentative d’attentat sur la personne du président. Le revolver qu’il détenait lui aurait été remis par l’ancien secrétaire général de l’OUA, qui détenait alors le portefeuille de ministre de la Justice, Garde des Sceaux ! Selon certaines sources, Lamarana fut d’abord “choyé” au Camp Boiro, avant d’y être fouetté à mort par la suite.
Le second volet consiste en une revue critique de Prison d’Afrique, le premier livre-témoignage sur le Camp Boiro, rédigé par Jean-Paul Alata après sa libération en 1976. Comme la plupart des observateurs à l’époque, Jeune Afrique s’étonne de la décision du gouvernement du président Giscard d’Estaing d’interdire la sortie du livre et de saisir le lot déjà en circulation. Hervé Hamon et Patrick Rotman décortiquent  cette politique hypocrite du deux poids, deux mesures dans L’affaire Alata.
Tierno S. Bah

Une conspiration venue à point nommé
Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Une conspiration venue à point nommé

Conakry, 5 juin 1976, M. Ahmed Sékou Touré, chef de l’Etat, préside un conseil des ministres. Les membres du gouvernement, convoqués inopinément, n’ont préparé aucun dossier. La séance-marathon durera plusieurs heures. Seul le président Sékou Touré y prendra la parole. Puis, rendez-vous est pris pour le lendemain.

Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.
Lamarana Diallo, 14 ans, prisonnier politique. Il disparut au Camp Boiro.

Le chef de l’Etat reprend son exposé là où il l’avait interrompu la veille. Orateur intarissable, il garde encore le parole pendant plus de deux heures. Les ministres, qui suivent d’une oreille distraite ce long monologue sur les méfaits de l’impérialisme en Afrique et dans le monde, sont brusquement tirés de leur torpeur : « L’impérialisme a tenté une nouvelle fois de frapper la révolution guinéenne, déclare Sékou Touré. Le 13 mai, j’ai échappé à une tentative d’assassinat. » Il devait ce jour-là visiter l’Institut Polytechnique de Conakry, lorsqu’un garçon de quatorze, membre de la milice a essayé de le tuer. L’impérialisme, conclut Sékou Touré, n’a pas abandonné la partie. Il entretient des agents dans le pays.

Un silence géné accueille ces derniers mots du chef de l’Etat. Mais, pour la première fois depuis des années, les ministres se gardent de suggérer que l’on pourchasse cette « cinquième colonne » qui, tel Phénix, renaît sans cesse de ses cendres. Keita N’Yamar N’Famara ministre du domaine des échanges, va rompre le silence. Ce vieux compagnon de route de Sékou Touré, qui a fait partie de tous les gouvernements depuis 1956, membre influent du Bureau politique, est considéré comme le fidèle des fidèles. S’adressant au chef de l’Etat, il lui demande de réfléchir avant de l’adjurer de ne pas déclencher une nouvelle vague d’arrestations qui, dit-il, sera exploitée par les ennemis de la Guinée.

Keita N’Yamar N’Famara se souvient de la répression qui a suivi les évènements du 22 novembre 1970, quand une colonne d’exilés tenta de s’emparer du pouvoir par la force. Les autres membres du gouvernement approuvent leur collègue. Sékou Touré, impassible, écoute sans mot dire. Dans la soirée, Conakry se remplit de rumeurs. On dit que le Premier ministre Béavogui et son ministre du domaine des échanges ont été arrêtés. Il n’en est rien. Mais dès le lendemain, Sékou Touré, au cours d’un meeting populaire rend publiques les révélations qu’il a faites devant ses ministres.
Le milicien qui voulait l’assassiner, déclare-t-il, n’était qu’un instrument d’une vaste conspiration contre la Guinée montée en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Les présidents Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor sont personnellement mis en cause.

Depuis, Radio-Conakry a déclenché une violente guerre des ondes contre Dakar et Abidjan, apportant chaque jour des nouvelles sensationnelles sur cette invasion préparée par une véritable armée de mercenaires rassemblés dans le parc national sénégalais de Niokolo Koba, et dans la ville ivoirienne de Daloa. Elle annonce qu’un aérodrome militaire pouvant recevoir des bombardiers a été construit au coeur du parc et que les mercenaires comptent dans leurs rangs des officiers israéliens et allemands.
Pour prouver leur bonne foi, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, indignés, invitent les diplomates accrédités à Dakar et à Abidjan et des représentants de l’OUA et de l’ONU à venir juger sur place. Rien n’y fait. La Voix de la révolution poursuit sa campagne. Elle diffuse les « aveux » enregistrés de « traîtres démasqués ». De nombreux hauts fonctionnaires, des officiers, des dirigeants de la milice et même le ministre de la Justice, M. Diallo Telli, ancien secrétaire général de l’OUA, sont arrêtés. Du fait de l’évolution de la politique extérieure guinéenne (JA No. 809), cette répression étonne. La réconciliation avec l’ennemi implacable d’hier — la France — et la disparition des troupes coloniales portugaises aux frontières n’ont donc pas dissipé à Conakry la peur d’une invastion étrangère.

Faut-il voir dans ces « révélations » un simple moyen de détourner le mécontentement populaire ? Il convient de constater en tout cas que les arrestatiions interviennent en un moment où le gouvernement connaît de graves difficultés économiques. La suppression du commerce privé et, surtout, la récente collectivisation du bétail ont fini par compromettre une situation économique déjà précaire. Et la Guinée doit faire appel à l’assistance des Etats-Unis pour son approvisionnement en produits de première nécessité.

Les aveux vus par un rescapé du Camp Boiro

Ils sont nombreux, à travers tout le continent africain, ceux qui ont passé plusieurs années en prison, sans jugement, pour des raisons politiques. Que l’un d’entre eux, de temps en temps, publie ses souvenirs, ce n’est, hélas ! pas un évènement. Dans ces conditions, que le gouvernement français saisisse illégalement un livre intitulé Prison d’Afrique qui ne met nullement en péril la paix civile, c’est surprenant.
Certes, il était gênant pour Paris de voir publier des faits mettant gravement en cause des hommes politiques d’un pays avec lequel la France cherche à renouer de fructueuses relations, certes, c’était d’autant plus embarassant qu’une des personnes impliquées represente son pays à Paris. Mais rien de tout cela n’est sans précédent ni ne suffit à expliquer la décision française. Pour la comprendre, il faut avoir lui le livre : ce n’est pas un simple recueil de souvenirs, ce n’est pas non plus une oeuvre de haine, ce n’est pas a vengeance d’un opposant ; c’est, à travers le récit pudique de scènes atroces, la froide analyse d’un système monstrueux d’élimination méthodique et par vagues successives des adversaires potentiels, d’un système stalinien perfectionné par une sorte de planification des « purges ». C’est un livre important.
Mais le titre, Prison d’Afrique, est mauvais. Disons tendancieux. Car cela ne se passe pas n’importe où en Afrique, cela se passe en Guinée. Jean Lacouture, dans sa préface, cite un grand nombre de pays africains où l’on emprisonne sans jugement, où l’on torture, où ont eu lieu des exécutions sommaires, parfois massives. Et il conclut, en présentant le récit : « Aussi bien qu’à Conakry, il pourrait avoir été vécu à N’Djaména ou à Kampala, ou ailleurs. » Ce n’est pas vrai. La plupart des faits relatés ont peut-être pris, un à un, leur pendant ailleurs sur le continent. L’ensemble, non. Et c’est cet ensemble qui est le sujet du livre ; c’est l’enchaînement des faits, la méthode implacable qui lui confèrent sa gravité. Et cela est spécifique.
Nulle part en Afrique ailleurs qu’en Guinée il n’existe un système aussi élaboré, un système contre lequel toute révolte individuelle est vaine, impossible, un système qui contraint les victimes non seulement à s’accuser elles-mêmes, mais à devenir les collaborateurs objectifs de leurs bourreaux. Et l’on verra, dans ce livre, Jean-Paul Alata, torturé, avili, recevoir de Sékou Touré un coup de téléphone et une lettre faisant appel à ses sentiments révolutionnaires et à son amitié pour l’inciter à cette collaboration avec ses tortionnaires !

La personnalité de l’auteur n’est pas indifférente. Ce n’était pas un personnage aimé à Conakry, ce Jean-Paul Alata. Français, né à Brazzaville, en 1924, en révolte contre son milieu d’origine, il était fonctionnaire de l’administration coloniale, mais militant syndicaliste. En 1957, il adhéra au Rassemblement démocratique africain, (RDA) section de Guinée, et devint un disciple de Sékou Touré après avoir été son adversaire politique au sein de la Démocratie socialiste de Guinée (DSG) de Barry Ibrahima dit Barry III. Tout naturellement, après l’indépendance en 1958, il se mit au service de la Guinée. Directeur général des Affaires économiques et financières auprès du président de la Reepublique, il devint un homme puissant et redouté, détesté même dans certains milieux. Considéré comme un renégat par les Blancs, comme un arriviste malintentionné par les Noirs, comme un concurrent déloyal par certains membres de l’entourage de Sékou Touré, il devint, selon son expression, un métis culturel. Il prit la nationalité guinénne, se fit musulman, épousa une Guinéenne, renonça avec ostentation au costume européen et ne porta plus que le boubou. Il donna à certains l’impression qu’il jouait de la confiance que lui portait le chef de l’Etat pour se faire craindre, faute de se faire aimer. Et quand il fut jeté, en janvier 1971, dans une cellule du Camp Boiro, il n’y eut pas grand monde, à Conakry, pour le plaindre.

C’est cet homme qui, en cinquante-quatre mois de détention et de tortures morales et physiques, va réfléchir sur lui-même, et sur le système dont il est devenu une victime après avoir été un serviteur. Au début, comme tous ceux qui sont passées par là, il ne comprend rien. Il s’était bien étonné, quelques fois lors de l’arrestation de tel ou tel sans que celui-là ait trahi le régime, mais il ne s’était pas arrêté longtemps à l’idée qu’il pût être innocent. Mais lui, Alata, il sait qu’il l’est ; alors pourquoi ? Pourquoi l’a-t-on arrêté ? Pourquoi le torture-t-on ? Pourquoi lui fait-on signer des aveux aussi invraisemblables qu’humiliants ?

Ce n’est que lorsque au terme d’une séance de tortures particulièrement insoutenable on lui fait mettre en cause des pesonnalités politiques… accuser des amis qu’il comprend soudains. Tout ce qui avait précédé, pendant plusieurs mois, était destiné à le mettre en condition, à le préparer pour cela. Et ceux qu’on l’oblige à désigner comme ses complices étaient ceux qui, dans un mois ou dans un an, seraient les victimes de la prochaine purge. Implacable, la machine tourne.

Et les victimes de la machine, du moins celles qui étaient assez importantes pour être utiles, en devenaient les auxiliaires. Alata était utilisé par « la commission » présidée par le ministre Ismael Touré, demi-frère du président, assisté de l’ambassadeur à Paris Seydou Keita, pour accélérer les aveux des « nouveaux » en leur expliquant ce qui les attendait et comment personne ne pouvait résister efficacement. Et le bourreau se confiait à la victime, démontant le mécanisme comme on le voit dans l’exemple que voici.

On avait arrêté un pur entre les purs, Diallo Alpha Taran. Dans un souci de logique, Jean-Paul Alata essayait de convaincre Ismael Touré que personne ne croirait que celui-là aussi était un agent secret de l’impérialisme. Et il suggérait, pour la vraisemblance, qu’il avait pu comploter par idéal gauchiste. « Je crois que vous avez très mal compris certains aspects de nos problèmes, expliqua le ministre. Il n’y a aucune impossibilité liée à des aspects matériels ou moraux de votre vie… Il ne peut y avoir de déviationnisme de gauche. C’est le parti qui mène la politique la plus progressiste, adaptée aux réalités du pays. Le comité révolutionnaire ne laissera pas s’accréditer la légende que certaines éliminations ont eu lieu parce que les coupables reprochaient aux dirigeants de trahir la Révolution. Tous les détenus ont trahi. Tous, vous avez trahi pour de l’argent, pas par idéal. »

Author: Tierno Siradiou Bah

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