Guinée. Documents sur la dictature et la répression

“Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d'études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19
Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Les archives de la Revue française d’études politiques africaines contiennent de nombreux documents sur la répression du “Complot permanent” au Camp Boiro sous la dictature de Sékou Touré. Voici une sélection de trois articles :

  1. Claude Rivière
    1. Purges et complots au sein du Parti Démocratique de Guinée”. Revue française d’études politiques africaines. No. 95. 8è année, novembre 1973, pp. 31-45
    2. “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”.
      Revue française d’études politiques africaines. No. 107. 9è année, novembre 1974, pp. 61-82
  2. Philippe Decraene. “Guinée. La révolution en miettes”. Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Pour le moment j’ai choisi de publier deux de ces trois papiers. Dans le troisième, “Les partis politiques guinéens avant l’indépendance”, l’auteur rate partiellement son sujet, en mettant l’accent sur l’activité syndicale autant que sur celle politique. Par ailleurs, Claude Rivière fait plusieurs fois référence — et sans effort critique — à Guinée : Albanie d’Afrique ou néo-colonie américaine ?, le livre d’Alpha Condé paru en 1972. Or cet ouvrage est pamphlétaire, dogmatique, peu empirique et désorganisé. Par exemple, le titre du livre n’est pas mentionné une seule fois dans le corps du texte ! Autrement dit, Alpha Condé semble poser un postulat qu’il ne lui vient pas à l’idée de développer un tant soit peu par la suite ! Etrange et illogique.

Quant à l’article d’opinion de  Philippe Decraene, en voici le texte intégral.

Tierno S. Bah

“Guinée. La révolution en miettes”
Revue française d’études politiques africaines. No. 94. 9è année, octobre 1973, pp. 17-19

Si, en octobre 1958, la proclamation de l’indépendance de la Guinée fut célébrée dans l’enthousiasme par tous les éléments progressistes du continent africain, la commémoration du quinzième anniversaire de cet événement, considéré comme capital à l’époque, vient de passer pratiquement inaperçue. Il est vrai qu’après le cinglant et spectaculaire “non” du turbulent leader révolutionnaire guinéen, ancien commis des postes, promu chef d’Etat après une éclatante carrière syndicale, ce que l’on appelait alors avec quelque romantisme “l’expérience guinéenne” paraissait avoir valeur exemplaire pour l’ensemble tiers-monde africain.

Depuis quinze ans, la voie suivie par M. Sékou Touré l’a mené à l’échec et il est clair que « la révolution guinéenne » reste surtout marquée par des manifestations de verbalisme dénuées de toute portée pratique. Ni économiquement, ni politiquement, la République de Guinée n’a tenu aucune des riches promesses qu’elle portait en elle en 1958.

Autrefois exportatrice de denrées agricoles tropicales, la Guinée a pratiquement cessé d’occuper une place importante dans ce domaine. Les plantations de bananes notamment sont en grande partie retournées à la brousse après le départ des exploitants européens.

Présentée au moment de son accession à l’indépendance comme le territoire de l’ancienne fédération de l’Afrique occidentale française dont les ressources potentielles étaient les plus importantes, la Guinée n’a pas été en mesure de mettre en valeur son capital agricole et minier. La plupart des capitaux étrangers, inquiets de l’évolution d’un regime qui n’a cessé de multiplier des menaces à leur égard, se sont investis soit au Sénégal, soit en Côte d’Ivoire, zones réputées plus “sûres”. Seule la présence d’immenses gisements de bauxite dans le pays a permis à celui-ci, grâce à l’implantation à Fria d’un important secteur “capitaliste” de connaître une certaine expansion et de ne pas manquer de devises étrangères. Cet apport en dollars et en francs français est d’autant plus précieux pour M. Sékou Touré que le franc guinéen est non seulement inconvertible, mais encore à peu près dépourvu de tout pouvoir d’achat réel.

Politiquement, en dépit ·d’une répression impitoyable qui a d’abord frappé le Fouta-Djalon, fief du “oui” au référendum de 1958 et, en tant que tel, considéré comme rebelle au pouvoir central, puis n’a épargné aucune couche de la population, l’opposition refuse de courber la tête. Plus d’un million de ressortissants guinéens vivent en exil en Europe, en Amérique et dans les pays limitrophes du leur. Certains d’entre eux mènent, à partir de l’étranger, une action hostile à M. Sékou Touré, mais, divisés, dépourvus de moyens financiers importants, ils restent inefficaces.

Philippe Decraene simplifie l’histoire en présentant le Fuuta-Jalon comme le “fief du Oui”. La liste des résultats du scrutin montre 56 959 bulletins “oui” contre 1 130 292 “non”. Les circonscriptions fuutaniennes enregistrèrent le plus grand nombre de votes positifs, certes. Et Labé vint de loin en tête avec 27 440 “oui” contre 40 143 “non”. Sékou Touré s’appuya sur ces chiffres pour déclarer que Labé était la “gangrène” de son parti. Mais l’anti-colonialisme et le rejet de la constitution proposée par de Gaulle n’étaient pas des fins en soi. C’étaient des moyens, des voies vers d’autres objectifs, d’autres fins, notamment la liberté, l’union et la prospérité. La Guinée sous Sékou Touré échoua sur ces trois fronts. Et l’absurde le plus cruel — eu égard aux milliers de victimes du Camp Boiro — est que le leader guinéen constata sa défaite et ravala son orgueil en invitant Jacques Foccart, son ennemi juré, à Conakry. La reddition de Sékou Touré est formulée dans cette demande qu’il adressa le 25 juin 1983 à Jacques Foccart, qui la rapporte : “Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”— T.S. Bah

Dans le pays où le gouvernement annonça dès 1959 la découverte de conspirations, les purges sont permanentes et frappent fonctionnaires, officiers, cadres supérieurs, simples paysans, sans épargner les plus hauts dignitaires du régime, fussent-ils les plus proches collaborateurs du chef de l’Etat. Depuis plus de dix ans celui-ci vit dans une atmosphère de complot permanent, refusant de quitter son pays et dirigeant lui-même les opérations destinées à frapper la population et à décourager, notamment par des procès publics spectaculaires, ceux qui ne sont pas entièrement d’accord avec le chef de la « révolution guinéenne ». Au demeurant, l’homme qui dénonce toujours avec la même violence « le capitalisme international » et le « néocolonialisme » fait non seulement bon ménage avec les grandes compagnies minières étrangères, pourtant peu suspectes de « socialisme », mais également avec les Etats-Unis, dont l’action discrète et efficace, apporte au budget guinéen un relatif équilibre.

La nature des rapports entre Washington et Conakry s’explique en partie par les conditions de la rupture franco-guinéenne de 1958 et par les difficultés qui ont caractérisé les relations entre Conakry et Moscou en 1962.

Mise au ban des nations africaines par la France après septembre 1958, la Guinée a été privée brutalement de toute assistance technique par l’ancienne métropole et a dû recourir à ses seules ressources nationales en experts, techniciens et capitaux.

Erratum. Après sa création, la jeune république bénéficia de l’assistance solidaire de cadres accourus d’Afrique, de France et des Caraibes pour combler le vide créé par le départ brusque des techniciens et enseignants français. — T.S. Bah

En dépit de plusieurs tentatives de réconciliation, jamais le dialogue franco-guinéen n’a pu être réellement renoué. De leur côté, les Soviétiques, d’abord accueillis avec chaleur ont été écartés, après avoir été accusés d’ingérence dans les affaires internes guinéennes.

Enfin, aucun des pays limitrophes de la Guinée, exceptée la Sierra Leone, dont M. Sékou Touré a sauvé le régime en intervenant militairement en sa faveur il y a deux ans, ne parvient à maintenir des rapports réellement cordiaux avec les dirigeants guinéens. Contraint à un réel isolement diplomatique, en partie brisé par le petit cercle des amis « progressistes » de Mauritanie et de la République populaire du Congo, d’Algérie ou du Dahomey, le président de la République guinéenne ne cesse de vitupérer contre ses voisins que pour les attaquer avec plus de véhémence après de courtes trèves.

L’image de marque de la « révolution guinéenne » est définitivement altérée, mais ceci n’exclut pourtant pas une détente éventuelle dans les rapports avec la Guinée et les autres Etats d’Afrique occidentale. Cependant cette détente passe nécessairement par une normalisation des relations franco-guinéennes — normalisation dont on ne perçoit aucun signe sérieux dans l’immédiat.

Philippe Decraene

Cinéma guinéen et distortions historiques

Histoire du cinéma guinéen depuis 1958Publié en 2017 aux Éditions L’Harmattan par Jeanne Cousin, le livre Histoire du cinéma en Guinée depuis 1958 est résumé  comme suit :

« Sous la 1ère République, “le Guinéen n’avait rien mais il allait au cinéma tous les soirs”. En 1971 presque tous les travailleurs du Sily Cinéma sont partis faire “un stage ” au Camp Boiro, certains y perdirent la vie, d’autres en sortirent traumatisés. Le Sily Cinéma produit encore le chef-d’œuvre « Naitou l’orpheline » de Moussa Kémoko Diakité en 1982, puis languit progressivement.
En 1984 Sékou Touré meurt avec ses idéaux et on enterre avec lui le Sily Cinéma et les salles. Depuis les années 90, les cinéastes Guinéens expatriés en France, tournent régulièrement des films de bonne facture en Guinée.
Ce livre veut rendre hommage à tous les cinéastes talentueux de Guinée, et inscrire les jeunes désireux de “faire du cinéma” dans leur histoire. »

Cette présentation contient des distortions historiques que je dégage dans les points suivants :

  1. Chronologiquement et logiquement, le régime de Sékou Touré correspond à la première république. Cependant le mot république est, en réalité, euphémique et inapproprié. Car durant ces 26 années la dictature, la répression et le Camp de la Mort à Boiro s’abattirent sur la Guinée. Il n’y eut, à proprement parler, pas de république, si on entend par là l’existence et le fonctionnement d’institutions impersonnelles, la gestion honnête du bien public, et la création consensuelle d’un état-nation. Si république il y eut au début, elle se révéla vite un avorton et un cauchemar …
  2. « le Guinéen n’avait rien … » Il faudrait plutôt dire que le Guinéen n’était rien. Ses droits constitutionnels de citoyen furent confisqués. Il fut réduit au rang de militant anonyme, taillable et corvéable à merci, du parti démocratique de Guinée. Et ces “militants” furent contraints de rivaliser en tant que louangeurs du responsable suprême de la révolution…
  3. Correction. Ce n’était pas “tous les soirs” qu’on allait au cinéma en Guinée. Car les projections de films étaient interdites et les salles de cinéma restaient fermées le vendredi, jour de réunions politiques du parti dans les quartiers. Cela ajoutait considérablement à la morosité et à la déprime de vivre en Guinée.
  4. Même placé entre guillemets, le mot « stage » évoque l’idée d’éducation, de formation, d’amélioration. Il est exaggéré et déplacé de concevoir comme un “stage” l’emprisonnement et la torture au Camp Boiro. En réalité, c’était un Goulag tropical, un trou infernal, un lieu d’avilissement et de destruction de l’être humain…
  5. Le sergeant Bakary Woulen (1966) fut le premier long-métrage 35mm guinéen. Réalisé par Mohamed Lamine Akin (réfugié politique du Comité de libération de la Côte d’Ivoire), il bénéficia — derrière et devant la caméra — de la collaboration enthousiaste de néophytes et de la contribution technique de jeunes cinéastes. Moussa Diakité en est l’acteur principal. Les deux vedettes féminines sont Ousmane Diallo (qui devint Mme Akin) et feue Bintou Kourouma. Mais le livre Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari et Thierno Mouctar Bah révèle comment Sékou Touré tua ou contrecarra la vocation des professionnels de Syli-Cinéma. On y lit le passage suivant :
    « Figure aussi parmi les arrivants à la Prison de Kindia le reste de l’équipe de l’Information, à commencer par notre ministre, Monsieur Alpha Diallo, Louis Akin, directeur général de la Régie Syli-Cinéma, Cissé Fodé, directeur général de la Radio, Petit Barry, directeur de la Chaîne internationale de la Voix de la Révolution, les cinéastes Diagne Costa, Baldé Alpha, dit Marlon, et d’autres encore, relevant tous du même Département. Je vois que tous les créateurs cinématographiques sont à présent sous les verrous. Sékou a toujours voulu qu’en ce domaine aussi toute la création soit dirigée par lui. Je me souviens d’une réunion houleuse, peut-être en septembre 1970, dans laquelle il nous avait menacés :
    — Je vous mettrai au pas, hurlait-il, comme j’ai mis au pas les enseignants et les syndicalistes ! »
    (Note. — Le catholique Louis Akin se convertit à l’Islam et fut baptisé Mohamed Lamine. La conversion lui permit d’épouser Ousmane Diallo, une lointaine descendante de Karamoko Alfa mo Labe. — T.S. Bah)
  6. De quels “idéaux” de Sékou Touré s’agit-il ? A mon avis, ils n’existèrent pas. Il y eut bien sûr les discours, les défilés en tenue blanche, les tomes et les slogans. Mais pendant un quart de siècle la réalité contredit l’idéologie officielle et annula les mots. L’improvisation, la haine et la destruction prévalurent. Et la Guinée ne parvient toujours pas à se dégager de cet étau.
  7. Sékou Touré éteignit l’art guinéen, qui le précéda dans la tombe. Les méthodes coercitives et le culte de la personnalité du président tarirent l’inspiration et découragèrent la création, qu’il s’agisse de la musique, du théâtre, du cinéma, de la littérature, de la peinture, de l’artisanat, etc. Tout se figea et déclina.
  8. A propos de Naitou l’orpheline Moussa Diakité me demanda en 1981 de lui rédiger le synopsis du film. J’obligeai. Je quittai la Guinée pour les USA avant la parution du film, que je n’ai pas encore vu.
    J’avais connu Moussa un peu avant, et surtout après sa sortie de Boiro. En 1967, alors que j’étais étudiant en Propeudétique (1ère année) à la Fac des sciences sociales de l’Institut Polytechnique, je rédigai, et le journal Horoya publia, la première revue critique du film Le sergent Bakary Woulen.… Je devins par la suite un membre actif du ciné-club. Après ma formation universitaire je fus nommé professeur-assistant (linguistique et langues africaines) en 1973. En 1981, cumulant l’enseignement avec la fonction de directeur de la bibliothèque universitaire, j’organisai dans la salle des fêtes de l’IPGAN une cérémonie pour honorer la mémoire de Michel Faulcon, professeur Français de maths, qui s’était tant investi dans le fonctionnement du ciné-club. Invités, des membres du Comité central et du gouvernement (Sénainon Béhanzin, Bela Doumbouya, Mouctar Diallo, Ibrahima Bah), plusieurs membres de l’équipe de Syli-Cinéma (Moussa Diakité, Sékou Oumar Barry, Gilbert Minot, Abdoulaye Dabo, etc.) y prirent part.…
    Mes liens avec Syli-Cinéma revêtaient un double cachet — institutionnel et fonctionnel — en raison de mon statut successivement de membre, puis de chef de l’un des quatre groupes de de la Commission nationale de censure cinématographique (1975-1981). La Commission était présidée par Mamadi Keita (Bureau politique national) et Sénainon Béhanzin (Comité central). Elle était chargée de visionner, débattre, admettre ou renvoyer —avec arguments ou justifications par écrit à l’appui — tous les films importés pour  la distribution commerciale. Mon groupe comprenait trois professeurs : feu Zainoul Sanoussi (histoire), Bonata Dieng (sociologie), moi-même (linguistique), et une économiste, feue Kadidiatou ‘Saifon’ Diallo. En 1978 ma sous-commission  s’attira les foudres de Sékou Touré, qui nous sanctionna —par un blâme public avec inscription au dossier — à travers un communiqué radiodiffusé.  Notre “tort” fut d’avoir autorisé le film Midnight Cowboy de John Schlesinger (avec Dustin Hoffman et John Voigt — le père d’Angelina Jolie). Kadidiatou était absente lors de notre séance de visionnage suivie de l’autorisation — après débat — de Midnight Cowboy. N’étant pas signataire de la fiche d’admission du film en Guinée, elle fut épargnée par le communiqué. Bonata étant en mission à Moscou, Zainoul et moi obtinrent une audience du président. Explications faites, il apparut que le responsable suprême de la révolution n’avait pas lui-même vu le film, et qu’il s’en était tenu à la lecture du rapport de ses informateurs pour nous blâmer publiquement. Soufflant le froid après le chaud, il nous demanda de ne pas nous décourager. Il alla jusqu’à nous dire qu’il nous faisait plus confiance qu’aux délateurs qui nous avaient indexés.…
  9. L’énergie et la persistance des cinéastes guinéens exilés en France sont admirables. Mais je trouve pas mal à redire de films comme Dakan, Il va pleuvoir sur Conakry. Les sujets de ces long-métrages (homosexualité, sécheresse à Conakry) sont soit inadéquats, soit artificiels pour la société guinéenne. Et les scénarios frappent par leur légèreté, tandis que la caméra reste statique, le dialogue plat, et que la performance des acteurs tient plus du théâtre que du 7e art…
  10. On n’enterra pas une société Sily-Cinéma active et vibrante dans la production et la distribution de films. Non, Sily-Cinéma, Syliphone, Syliphoto, etc., et toutes les autres entreprises économiques du pays étaient moribondes ou comateuses depuis longtemps. On constata donc plutôt la mort de l’embryonnaire secteur cinématographique, affaibli et anémié par la disparition ou la marginalisation de ses créateurs.

En définitive, le cinéma est un art très technique et une industrie exigeante en capitaux : financement, production, réalisation, distribution, consommation. Autant de critères qui font cruellement défaut en Guinée. Depuis sa naisssance le cinéma guinéen a toujours manqué d’argent et d’infrastructure. Comble de malheur, la poignée de ses premiers praticiens et évangélistes furent tous sacrifiés à l’autel de la “révolution”.

Voici un extrait de African cinema : politics & culture, (Bloomington ; Indiana University Press, 1992, 2001), le livre de Manthia Diawara qui traite en partie (pages 70-73) de l’historique de Syli-Cinéma.
Tierno S. Bah

The Guinean cinema began with the country’s revolution against France in 1958 34. According to Vieyra, the political courage of the Guinean leader, Sékou Touré, to break with France and set an example for other Francophone leaders who wanted to assume their own destiny, led the country to have in the early days of its independence, such national industries as a production center (Vieyra, p. 104). Unlike the other Francophone countries, which depended on the C.A.I. to make their newsreels, Guinea built, with the help of such Eastern Bloc countries as the Soviet Union, Yugoslavia, and Poland, facilities in 16mm black-and-white production. With these facilities in place, Guinea was able to produce one newsreel every week in the early 1960s (Vieyra, p. 105), while the other countries were going at the rate of one newsreel a month because of the time it took in Paris to develop and edit the film and add the soundtrack and/or commentary 35.
Between 1960 and 1966, the Guinean production center also produced several short films documenting the revolution. Because the country did not yet have its own directors, such short films as La révolution en marche (16mm), Au registre de l’histoire (16mm), and Croisière de l’amitié (16mm), were made by foreigners.
By 1966, important changes had taken place in the structure of Guinean cinema. The country now had more than six directors who took their training in the Soviet Union and the United States. The distribution and part of the exhibition were nationalized, and Sily-Cinéma was created with Mamadou Bobo ‘Bob’ Sow as head of the distribution and Louis Mohamed Lamine Akin as head of production. It was also in 1966 that West Germany offered to build 35mm facilities. The future of Sily-Cinéma was guaranteed.
A look at films made by the Guineans between 1966 and 1970 will show that the majority of them were documentaries, educational films, and propaganda, as opposed to other countries where there were no structures of production and the filmmakers made mostly fiction films. Because the Guinean cinema was incorporated at its birth in the development of the country, film was assigned the function of disseminating the dominant hegemony of the government. Clearly, the Guinean filmmakers had little use for “fictional escapist” films. The documentary and education forms, to the contrary, were perfected by such Guinean directors as Costa Diagne (Peau noire, 1967, 16mm; Huit et vingt, 1967, 16mm; Hier, aujourd’hui, demain, 1968, 16mm), Mohamed Lamine Akin (Le sergeant Bakary Woulen, 1966, 35mm; Mary Nanken, 1966, 16mm; Dans la vie des peuples, il a des instants, 1966, 16mm), Barry Sékou Omar (Et vint la liberté, 1966, 16mm), Gilbert Minot, Sékou Camara, and Moussa Kémoko Diakitié, Diagne’s film, Hier, aujourd’hui, demain, is narrated with masterful uses of ellipsis and allusion to the past, present, and future of Guinea. This led Guy Hennebelle to describe Diagne as “potentially one of the great African filmmakers of the future” (Hennebelle, p. 240. The film won the Joris Ivens prize in 1968 at the Leipzig featival.
In the early seventies, Diagne and Akin disappeared from the filmmaking scene 36. (Note. They did not simply volatilize on their own. On the contrary, they —and several of their colleagues — were arbitrarily accused and detained at Camp Boiro. — T.S. Bah). However, the documentary and educational tradition continued with newcomers like Minot and Diakité. Minot made Le festival panafricain d’Alger (1968, 16mm) and several other shorts on presidential visits, political leaders (Tolbert, General Gowon and Amilcar Cabral), environment, and sex education. Diakité made documenraries on agriculture (Rizi-culture dans le Bagatay, 1969), the funeral ceremonies of Kwame Nkrumah (1972), and education (L’université à la campagne, 1975). As Boughedir stated, Sily-Cinéma also produced several collective films in the seventies. There were theatrical plays on film (Et la nuit s’illumine, 1971; El Hadj million, 1972) that dealt with revolutionary subjects (Boughedir, p. 104). Finally, it is interesting to notice thar Sily-Cinéma produced some didactic fictional films in the early seventies. Moussa Camara, who made Ame perdue in 1968, codirected Un amour radical (1972) and Un grand-père dans le vent (1973) with Alpha Adama.
The second half of the seventies was also dominated by collective films. Individual directions included Une autre vie (1976) by Moussa Camara and documentaries on sports, Hafia, Triple Champion and Le sport en Guinée (1978), by Diakité.
Because of their didactic and nationalistic orientation, the productions of Sily-Cinéma of the sixties and the seventies were limited to Guinean theaters and to television. The latter  was created in 1977. However, in the early eighties, Sily-Cinema made international news through a coproduction with Morocco, Amok (1982), and a musical, Naitou (1982), directed by Diakité. Amok is a film on apartheid in South Africa and on the 1973 Soweto massacre. It is directed by Souhel ben Barka (Morocco), and it stars Mariam Makeba, the famous singer from South Africa. Guinean technicians, using equipment from Sily-Cinéma, worked on the film. Dansoko Camara, who assisted Ben Barka on Amok, directed Ouloukoro (1983). Diakité’s Naitou is a musical about a young girl, Naitou, whose mother is assassinated by a jealous stepmother. The stepmother abuses Naitou and prevents her from taking part in the traditional initiation for all young girls. The stepmother is finally punished by an old lady who symbolizes justice. The film’s originality lies in the fact that it is narrared through dance and music by the Ballet National de Guinée. Critics praised it for breaking language barries in Africa (Boughedir, p. 74). Naitou won the UNESCO prize at the Ouagadougou festival in 1983.
Earlier in this survey, I said that Sily-Cinéma was part of the Guinean revolution and, as such, it was conceived as a national industry. As a state organism, Sily-Cinéma was supposed to be free from outside influence, as far as the means of production and the forces of production were concerned. I pointed out that in order to achieve this self-determination, Sily-Cinéma acquired facilities in 16mm, nationalized distribution and part of exhibition, and signed an agreement with West Germany to install 35mm facilities. It must now be pointed out that Sily-Cinéma failed in some respect. Despite the presence of the 16mm facilities, according to Gilbert Minot, the rushes of Guinean production had to be sent out abroad for laboratory work. Minot also pointed out that maintenance was lacking for the equipment 37. It is also unfortunate that West Germany had not yet finished the installation of the 35mm equipment begun in 1966. Clearly, while this equipment was in storage rooms unused and growing rusty, Sily-Cinéma depended upon outside help for the 35mm production, too. The misuse of equipment is therefore a liability that may turn out too costly for Guinean cinema.

Ramatullahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon

Ramatullaahi Telikoo
Majaaɗo Allah Gaynaali! Qui ignore Allah est perdu !
Poème en Pular du Fuuta-Jalon.
Exégèse de Christiane Seydou

Cahiers d’Études africaines. 1966, no.24, pp. 643-681

Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d'etudes africaines. 1966
Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d’etudes africaines. 1966

Christiane Seydou ne cache pas son admiration et son enthousiasme pour le poème de Ramatullahi. Elle s’en saisit et en fait une belle et savante exégèse. Dans l’introduction elle écrit :

« … ce poème, d’inspiration religieuse et mystique, est un de ces waajooji traditionnels qui traitent généralement de sujets élevés, et, le plus souvent, métaphysiques 3. Celui-ci n’est autre qu’un extraordinaire « sermon sur la mort » versifié avec une virtuosité que jamais n’entache aucune acrobatie verbale déplacée, et une puissance d’évocation et d’invocation à laquelle, comme envoûtée, l’imagination ne peut se dérober. »

Pour Christiane,

« La richesse de ce texte est telle, à tous points de vue, qu’il a semblé profitable d’en étudier très attentivement toutes les ressources et les dimensions, par une sorte d’exégèse scrupuleuse du fond lui-même tout autant que par l’analyse serrée des procédés poétiques qui en font une réussite artistique incontestable et une oeuvre littéraire d’une grande portée. »

En conclusion, Christiane Seydou avoue :

« Il est impossible, face à ce poème, de ne pas évoquer ce passage, extrait de Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné —  écrivain, poète, politicien, et militaire protestant du 16è siècle —, dont l’inspiration, les images, la technique poétique même se trouvent si étonnamment proches de celles de Ramatullaahi Telikoo… »

C’est là un grand hommage, car l’oeuvre d’Agrippa occupe une place importante dans la littérature française. Par exemple, d’Aubigné compte le titan littéraire Victor Hugo parmi ses distants admirateurs.…

Je propose ici ma lecture du poème en six enregistrements sonores. Chacun d’eux comporte huit strophes de trois vers ou tercets, pour un total de 192 vers. Des versions du texte complet sont accessibles, l’une dans La Femme. La Vache. La Foi (A.I.Sow, éd., non commentée), l’autre (avec la présentation et les commentaires détaillés de Christiane Seydou) sur Persée et sur SemanticAfrica.

Gimol Aranol – A. Strophes 1 à 8

Gimol Dimmol – B. Strophes 9 à 19

Gimol Tammol – C. Strophes 20 à 30

Gimol Nayaɓol – D. Strophes 31 à 41

Gimol Jowaɓol – E. Strophes 42 à 52

Gimol Jeegaɓol – F. Strophes 53 à 64
Yimoore : Ramatullahi Diallo, Telikoo (1870?-1930?)
Yimoowo: Tierno Siradiou Bah, Kompanya

Sunni, érudite et suufi, Ramatullahi s’affirme comme l’une des grandes plumes et voix du Pular littéraire. Maîtrisant l’arabe classique, elle emploie cette langue pour présenter   Majaaɗo Allah Gaynaali. Elle y décline son identité futanienne, ainsi que ses créances et affiliations islamiques.
Elle commence naturellement  par la formule tasmiyya, qui ouvre toutes les surates ou chapîtres du Qur’an :

Bismiil’Aahi ‘rrahmaani ‘rrahiimi

Cette formule initiale est aussi fréquente que la Shahada, le premier des cinq piliers de l’Islam. La norme UNICODE parvient à condenser toute la formule —  représentée ci-dessous en ligature arabe — à l’aide des huit caractères suivants : ﷽

La version Pular/Fulfulde est :

En barkinorii Innde Allaahu, Jom Moƴƴere Huuɓunde, Jom Moƴƴere Heerinnde

Ensuite Ramatullahi prononce les bénédictions conventionnelles pour le Prophète Muhammad, sa Famille et ses Compagnons :

wa sallal ‘Allahu ‘alaa sayyidinaa Muhammadin
wa ‘alaa ‘aalihi wa sahabihi wa sallama.

En Pular/Fulfulde :

Yo Allaahu juulu e Kohoo meeɗen Muhammadu
e Aalii’en makko e Sahaabaaɓe makko O hisna ɓe hisnude.

En quatrième position vient le tahmid :al hamdu lil’Aahi” (Allah soit Loué) — en Pular/Fulfulde Allahu jaarama,  qui continue l’ouverture.

En cinquième position, on lit trois dernières phrases qui sont une variante de louanges à Allah et de prières à l’intention du Prophète de l’Islam :

wa assalaatu wa assallaamu ‘alaa rasuuli Allahi
wa ‘alaa aalihi wa jamii’i hizbu Allahi.
wa ba’du, fa yaquulu ahwaju, waju ‘ibaadi Allahi

Noble et pieuse Ramatullahi

Les sept lignes finales de la préface en arabe révèlent la noble extraction et la pieuse personnalité de Ramatullahi. Elle y indique sa généalogie partielle, son village, son pays, et ses affiliations religieuses :

ilaa ramatul Allahi bun Muhammadu bun Ahmadu al-mahdiyyu
al-telikiyyu

al-fuuta-jaliyyu
al-magribiyyu
al-maalikiyyu
as-sh’a’riyya
al-qaadiriyyu

Traduction :

De la part de Ramatullahi, fille de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu
De Telikoo
Du Fuuta-Jalon
De l’Occident
De Voie Malékite
De Loi Ash’ari
De Rite Qadri

En d’autres termes, Ramatullahi descend de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu. Elle est de Telikoo, une misiide (paroisse) — du Diiwal (province) de Buriya —, dans le Fuuta-Jalon théocratique, pays situé  à l’ouest de La Mecque.
Elle est adepte de la Voie de l’Imam Malik et de la Loi Ash’ari. Enfin, elle appartient au rite Qadiriyya.

A suivre : Misiide Telikoo, Diiwal Buriyaa, Gilbert Viellard

Tierno S. Bah