Afrique. Pire que la tromperie !

Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie, Tierno Monénembo était l’un des invités de marque à la cérémonie des discours, le jeudi 30 novembre, sous la coupole de l’Académie française. Après l’attribution de l’honneur en juin dernier, Tierno a cette fois-ci reçu le prix, qui s’élève à 30 000 €.

Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.
Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.

Espérons qu’avec cette somme les Diallo vont désormais épargner les troupeaux des gens. Et qu’ils ne rôderont plus la nuit autour des parcs (dingiraa) de nous autres Bah, leurs maîtres, en quête d’un boeuf ou d’un mouton pour leurs ripailles de grands gourmands !

Après la cérémonie de l’Académie Tierno Monemembo s’est entretenu avec le journal Le Point. Lire le texte de l’interview dans la section Documents.

Je partage l’essentiel des positions et opinions de Monenembo, articulées au cours des décennies, en littérature et dans la presse. Lui et moi, nous avons confimé ce front commun durant la conférence de George Washington University, Washington, DC, organisée en 2011 par les soins de Mme. Barry Binta Terrier.
Toutefois, je constante des divergences tactiques mineures. Ce qui est, bien sûr, logique et naturel. Ainsi, j’ai relevé trois de ces écarts dans l’interview du Point.

  • Le premier porte sur la tromperie de dirigeants post-coloniaux, notamment ceux de l’Algérie et la Guinée.
  • Le second a trait à la généralisation sur les jeunes.
  • Le troisième découle du rôle de la complémentarité entre expression (littéraire et artistique) et communication ( scientifique et technique) dans l’analyse de l’expérience humaine, sociale et historique.

Pire que la tromperie : la trahison

 « Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. » (Tierno Monenembo)

La tromperie est l’une des armes de la dictature postcoloniale africaine, certes. Mais il y a pire. Il y a que, à l’image de la plupart des pays africains, l’Algérie et la Guinée n’ont pas été simplement trompées après l’indépendance acquise en 1962 et en 1958, respectivement. Elles ont été trahies par leurs dirigeants et leurs alliés, du dedans et dehors. En conséquence, la pauvreté s’est enracinée, avec ses causes, consésquences et corollaires : l’oppression, la corruption, le népotisme, la médiocrité, l’impunité, l’exil, etc. Ces tares et malédictions résultent de la trahison, qui est un acte plus grave que la tromperie.
Par exemple, l’Algérie —sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika —et la Guinée, depuis Sékou Touré, sont minées par le népotisme. La famille du président algérien, notamment ses frères et fils, tiennent le haut du pavé à Alger.
En Guinée, il est devenu traditionnel d’installer et de financer la femme, la famille et les parents du chef de l’Etat aux postes juteux.  Et pourtant, Frantz Fanon, compagnon de lutte de Bouteflika au sein du Front de Libération National (FLN) durant la guerre d’indépendance, fustige et condamne sans appel le népostisme. Dans les Damnés de la terre (1961), chapitre “Mésaventures de la conscience nationale”, Fanon écrit :

« Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l’Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise. »

On a ainsi enregistré l’intention et la prétention — de pères et de fils — de transformer des états républicains en dynasties familiales : Mubarak en Egypte, Gadhafi en Libye, Mugabe au Zimbabwe, et bientôt en Afrique du Sud entre les ex-époux Zuma (Jacob et Dlamini), en Ouganda (Museveni), etc. Sans oublier  le transfert effectif du pouvoir de père en fils au Togo (Nyassingbé ) et en RD Congo (Kabila). Ou la succession décalée dans le temps entre Jomo et Uhuru Kenyatta au Kenya.

Plans dynastiques avortés (ou en cours) en Guinée

Président Successeur putatif 
Sékou Touré Mohamed Touré
Lansana Conté Ousmane Conté
Alpha Condé Mohamed Condé

Jeunes-adultes-vieux : une trichotomie floue

« Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions.» (Tierno Monenembo)

On présente fréquemment la jeunesse comme porteuse de changement et d’avenir. Cet espoir doublé d’un voeu est légitime. Et l’évolution et les boulevesements historiques le confirment souvent. Toutefois, la jeunesse n’existe pas en dehors de la société. Elle ne vit pas en vase clos. Elle n’est pas non plus monolithique. Au contraire, elle est le produit des structures familiales et socioéconomiques en place, qui l’accueillent et l’accompagnent, du berceau au tombeau. Et dès le jeune âge, les jeunes subissent l’influence et la pression de l’environnement (aînés, éducateurs, institutions, moeurs et des traditions). Dès lors, ils  intériorisent, reflètent et reproduisent les mêmes contradictions, divisions, stratifications, et antagonismes, qui caractérisent les composantes adultes et âgées de la population. Ainsi, il existe aujourd’hui des jeunes, des adultes et des vieux qui se  rangent soit dans le camp des supporters, soit dans celui des opposants de la dictature en Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Le même constat est valable pour le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, les racistes aux USA, etc.
Il faudrait alors éviter les “généralisations abusives” concernant les jeunes. Car ils appartiennent effectivement à des catégories et couches sociales différentes. Voici certaines des barrières ou compartiments qui distinguent et/ou séparent les jeunes en Guinée :

  • alphabètes ou analphabètes
  • ruraux ou urbains
  • pauvres ou aisés
  • francophones ou non-francophones
  • musulmans ou chrétiens
  • fonctionnaires ou entrepreneurs,
  • technocrates ou militants, etc.

Expression et communication

« La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. » (Tierno Monenembo)

Tierno Monenembo a raison. Il n’y a pas d’art plus expressif que la littérature dans la peinture des crises et des succès humains. Ainsi, par exemple, la plume naturaliste Emile Zola en France, la critique sociale de Charles Dickens en Grande Bretagne, ont produit des chefs-d’oeuvre universels. Et l’oeuvre de Monenembo lui-même, celle de Maryse Condé (son aînée en âge et son prédécesseur dans l’obtention du Prix de l’Académie) jettent une lumière enrichissante sur les sujets de leurs romans.

Lire Crapauds-brousse, Peuls et Une saison à Rihata, Ségou

Mais le langage articulé a deux fonctions fondamentales : la communication (pratique, technique, scientifique) et l’expression (prose, poésie, théâtre). Ce sont-là les faces de la même médaille. L’une, la communication, est le canal de des échanges dans l’administration, les professions, la recherche en sciences (fondamentales, expériementales, et sociales). L’autre, l’expression, transmet les sentiments, l’intuition, l’opinion, la subjectivité. Les deux activités sont également nécessaires et indispensables à la créativité, à la culture et à la civilisation humaines. Cette dualité est familère à Tierno Monenembo. Elle participe de son expérience personnelle en tant que professeur de bio-chimie et écrivain de renommée mondiale.

Tierno S. Bah

Tierno Monenembo : « … tellement de mémoires… »

Tierno Monenembo : « J’ai traversé tellement de mémoires… »

Entretien. Grand Prix de la francophonie 2017, l’écrivain franco-guinéen Tierno Monenembo a été reçu sous la coupole de l’Académie française. Il s’est confié au Point Afrique.
Lauréat du prix Renaudot en 2008, le grand écrivain guinéen Tierno Monenembo était donc sous la coupole de l’Académie française ce jeudi. Le romancier, auteur notamment du Terroriste noir, récit sur la vie d’Addi Bâ, un Peul de Guinée, héros de la Résistance française, membre du premier maquis des Vosges et fusillé par les nazis en 1943, est également connu pour avoir dénoncé le silence de la communauté internationale après le massacre de plus de 150 civils par l’armée le 28 septembre 2009 à Conakry. « La Guinée se meurt, le monde a le droit de le savoir, le monde a le devoir de s’en indigner. Les Guinéens méritent la compassion des autres nations », avait écrit l’écrivain dans une tribune publiée par Le Monde, affirmant « la Guinée se meurt, et il y a cinquante ans que cela dure : cinquante ans d’indépendance, cinquante ans d’enfer » ! Auteur d’une douzaine d’ouvrages, la plupart édités au Seuil, Tierno Monenembo, 70 ans, grande voix de la littérature africaine, possède un style unique alternant gravité et légèreté. Le Grand Prix de la francophonie, qui vient de lui être décerné, est doté de 30 000 euros.
La cérémonie a eu lieu en même temps qu’étaient distingués plusieurs écrivains d’Afrique et des diasporas, dont le poète haïtien Anthony Phelps, Grand Prix de poésie pour l’ensemble de son œuvre poétique, ainsi que Nathacha Appanah, prix Anna de Noailles, médaille d’argent pour Tropique de la violence, et le poète guadeloupéen Daniel Maximin, Grand Prix Hervé Deluen. Depuis son dernier roman Bled, paru au seuil l’an dernier, Tierno Monenembo, qui vivait en France, a fait son retour dans son pays natal en 2012. Il a reçu Agnès Faivre à Conakry et lui a confié le nouveau chantier historique sur lequel l’entraîne son roman en cours d’écriture. Entretien.

Le Point Afrique : Comment vous sentez-vous en Guinée pour écrire ?

Tierno Monenembo : Je m’y sens bien parce que c’est mon pays natal. Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions. Avant, on ne se posait pas de questions. On avait que des réponses. Sékou Touré ne proposait que des réponses, toutes aussi fausses les unes que les autres. Je suis rentré au début de l’année 2012, en plein hiver français. Comme j’ai la double nationalité, française et guinéenne, je profite des saisons. Je suis revenu en Guinée pour écrire sur la Guinée avant de mourir. Le vieillard revient vers son berceau. La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. Ils ne restent pas dans l’histoire, ou rarement. La Russie décadente, par exemple, a beaucoup inspiré les grands écrivains russes, qu’il s’agisse de Tolstoï, de Dostoïevski ou de Gogol. Faulkner a très bien décrit la décadence du sud des États-Unis. La littérature est faite pour la décadence.

Quelle histoire racontez-vous dans votre nouveau roman ?

J’ai eu envie de raconter toute l’histoire de la Guinée, à travers la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui. Toutes les douleurs nationales sont en elle, dans sa tête, dans son corps. C’est quelque chose qui n’est pas évident : le corps d’une jeune fille dans lequel toute une histoire est logée, cette tragédie guinéenne qui la transperce. La femme et l’enfant sont d’excellents personnages romanesques. Mon personnage, au début du roman, a peut-être 35 ou 40 ans, et elle était enfant au moment de la mort de Sékou Touré. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, elle est traversée par plusieurs identités, sans savoir lesquelles, et puis vers 35-40 ans, elle découvre qui elle est réellement. Je compte dérouler tout ce qui s’est passé dans ce pays. L’histoire est là. L’histoire est un sujet inévitable pour les romanciers. Ou on l’exploite, ou on la refoule, ou on la renie, ou on s’en moque. En tout cas, elle est là, et elle est au cœur de la littérature. L’autre chose qui m’importe, en tant qu’écrivain, c’est que je vis aujourd’hui dans une société décadente.

Quelles sont vos sources, pour narrer cette histoire de votre pays ?

Ma mémoire, beaucoup plus que la mémoire officielle. Il y a une distance à prendre quand on veut écrire sur l’histoire. Il faut faire en sorte que l’histoire ne devienne plus qu’un vieux souvenir, certes douloureux, mais vivace. Faulkner, par exemple, sait le faire. Moi, j’ai 70 ans. Au moment de l’indépendance, j’avais 11 ans. Parfois, la mémoire se brouille. Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. Tout cela enrichit la mémoire, permet d’aboutir à quelque chose. Toutes ces mémoires forment une mer collective. La mer des contes, disait Salman Rushdie, là où tous les contes se rassemblent. C’est comme une mémoire collective. Il faut qu’un jour on en vienne à la mémoire collective, où la haine ne peut pas tout prendre. Cette histoire de la Guinée, il faut la digérer, c’est un pays qui a beaucoup plus subi la violence coloniale que les autres. Il y a eu une forte résistance à la conquête coloniale en Guinée. Toutes les ethnies ont résisté, durant des années. Samory Touré a combattu presque 30 ans. Bokar Biro, le dernier roi du Fouta Djallon, est mort au champ de bataille. On a découpé sa tête. On l’a mise sur la tête de sa mère. Sa mère a marché 350 km de Timbo jusqu’à Conakry pour présenter sa tête au gouverneur. Sa tête est aujourd’hui au musée de l’Homme à Paris. On a tout ça, qui pèse aujourd’hui… Cette histoire, il faut la digérer, comme disait Sony Labou Tansi, la rendre conte. Il faut faire de l’histoire un conte de Noël.

Agnès Faivre et Valérie Marin la Meslée
Le Point Afrique

Le Portugal et l’OTAN

Le lundi 7 décembre, à son arrivée dans la capitale nigériane, le secrétaire général de l’OUA, M. Diallo Telli, déclarait que « l’invasion de la Guinée était inspirée par l’OTAN », ajoutant : « Le Portugal est trop sous-développé pour perpétrer seul une telle agression. » Le mardi 8 décembre à Alger, un représentant du PAIGC accusait à son tour l’OTAN ainsi que les puissances occidentales d’être « impliquées dans l’agression ».

Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d'enquête du Camp Boiro.
Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d’enquête du Camp Boiro.

Le mercredi 9 décembre, à Lagos, au cours de la première réunion du conseil des ministres de l’OUA, le chef de la délégation guinéenne, M. Ismaël Touré, déclarait de son côté que « le Portugal avait bénéficié de la complicité de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis », rappelant que « ces deux derniers pays sont membres de l’OTAN ».
Cette accusation portée contre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord n’est pas née des derniers événements de Guinée. Le 15 octobre dernier, une mission de l’OUA, présidée par le chef d’Etat zambien Kenneth Kaunda, entreprenait une tournée des capitales occidentales afin de protester contre l’aide apportée au Portugal et à l’Afrique du Sud par les pays membres de l’OTAN. Au terme de cette mission, le secrétaire général de l’OUA déclarait que son organisation avait pris la décision d’adresser aux dix-neuf pays membres de l’OTAN un mémorandum précisant formellement les conditions dans lesquelles les armes fournies au Portugal dans le cadre de ce traité étaient utilisées contre les patriotes africains d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Quel que soit le rôle exact du Portugal dans l’agression dont Sékou Touré a été victime le 22 novembre, il ne fait de doute pour personne que l’OTAN trouve un intérêt stratégique très important au maintien du Portugal dans ses colonies africaines.
Le document que nous présentons ici en constitue une accablante démonstration. Il est l’oeuvre du « Comité Angola », créé aux Pays-Bas en 1961 pour acheminer l’aide matérielle, financière, morale et politique de la Hollande aux mouvements de libération des pays sous domination portugaise 1. Rédigé par MM. S. J. Bosgra et Ch. Van Krimpen, il représente une somme impressionnante d’informations, de chiffres et de statistiques, qui — et c’est important — sont tous tirés de documents fficiels, donc non contestables, et d’articles publiés, çà et là. dans la presse des pays concernés.
L’ensemble constitue un texte dont le ton un peu froid — voire rébarbatif — ne fait place qu’à l’essentiel : l’écrasante responsabilité de I’OTAN dans la guerre colonialiste menée en Afrique par le Portugal. Jeune Afrique a résumé ce rapport.

Soutien de l’OTAN à la guerre colonialiste du Portugal

Le Portugal n’a pu soutenir un effort de guerre aussi ruineux et aussi long dans ses « provinces d’outre-mer » que parce qu’il a constamment bénéficié d’une aide massive de la part de ses partenaires à l’OTAN 2. Naturellement, aucun de ces pays n’est prêt (à l’exception de la France) à reconnaître publiquement la réalité de cette aide, mais, tirant avantage de l’appartenance du Portugal à l’OTAN, ils lui fournissent une quantité considérable de matériel militaire, sous prétexte que ce pays en a besoin pour faire face à ses engagements vis-à-vis de l’organisation. En réalité, une très grande partie de cet armement est directement utilisée pour combattre les mouvements de libération en Afrique. De plus, c’est avec l’accord plus ou moins tacite de ses partenaires de l’OTAN que Lisbonne a pu retirer la plus grande partie de ses effectifs des unités de l’OTAN pour les envoyer dans ses colonies d’Afrique. Il convient de souligner que l’OTAN elle-même n’a, en tout cas. jamais tenté de se désolidariser de la politique poursuivie par le Portugal en Afrique. Pis encore : de nombreuses déclarations faites par des responsables de l’OTAN démontrent la compréhension coupable dont ils font preuve vis-à-vis de la politique africaine de Lisbonne.

Le danger communiste

Ce souci de ménager le gouvernement portugais s’explique aisément par l’importance que revêtent les bases des Açores, des îles du Cap Vert, de Guinée-Bissau et de l’Angola pour la défense de l’Atlantique. Dans un article intitulé “les Territoires stratégiques du Portugal”, la revue Foreign Affairs précisait en 1952 : « L’importance stratégique des Açores est incontestable. Les îles du Cap Vert, situées au large des côtes de l’Afrique occidentale française, sur la route aérienne de l’Amérique latine. dominent l’accès à l’Atlantique Sud. L’Angola et la Guinée, avec leurs 1 816 kilomètres de côtes, font partie intégrante des défenses de l’Atlantique … »
Le président Kennedy, ayant manifesté en 1961 un certain mécontentement au sujet de l’utilisation par Lisbonne du matériel de l’OTAN dans la poursuite de sa guerre coloniale en Angola, les Portugais menacèrent de se retirer de l’OTAN ! Le ministre portugais des Affaires étrangères, M. Franco Nogueira, déclara alors à la réunion des ministres de l’OTAN, à Oslo, le 8 mai 1961, que le Portugal avait le droit d’utiliser le matériel de l’OTAN en Angola, comme la France l’avait fait en Algérie. La revue portugaise Revista de Marinha résumait ainsi ce que le Portugal apportait à l’OTAN et que ce dernier risquait de perdre s’il décidait de s’en aller :

  • les relais qui assurent à la zone européenne les meilleures communications avec les Etats-Unis
  • l’utilisation des bases des Açores
  • les bases de ravitaillement de Madère et des Iles du Cap Vert
  • la garantie de disposer, en cas de guerre, d’un réseau de communications électroniques et météorologiques faute duquel le trafic maritime et la lutte anti-sous-marine seraient impossibles
  • la disposition de produits stratégiques, tels que l’uranium, le tungstène, ainsi que de produits en provenance des provinces africaines
  • la défense de l’embouchure du fleuve Congo …

Une technique parfaite

Dès le mois d’octobre 1961, le secrétaire général de l’OTAN, le général Dirk Stikker, se rendait à Lisbonne pour rassurer pleinement M. Salazar à qui il déclara avec chaleur : « Nous devons nous unir contre le danger communiste. »
Au cours d’une interview donnée au journaliste ouestallemand Werner Schulz, le commandant en chef de l’armée portugaise en Angola, le général Hermès de Araùjo Oliveira, déclarait le 4 août 1967 :

« Il est clair que les Américains sont déterminés aujourd’hui à maintenir les provinces portugaises d’Afrique comme une zone de paix. C’est à partir de ce changement d’attitude américaine que le Portugal s’est vu assuré d’un soutien moral important. L’état-major portugais a mis au point une technique de la guérilla moderne que les critiques militaires américains, français et britanniques considèrent comme parfaite. Nous avons profité de l’expérience en cette matière non seulement des Français en Indochine et en Afrique du Nord, mais aussi de l’Abwehr allemande contre les mouvements de résistance en France et en Russie. » (Rapporté par le Deutsche Tagespost.)

La revue américaine US News & World Report rapportait le 14 avril 1969 : « Pendant des années, les Portugais se sont plaints que les Etats-Unis, qui sont leurs .alliés en Europe, leur étaient opposés en Afrique. La situation a changé dans ce domaine, et les Portugais espèrent que leurs relations avec les Etats-Unis iront en s’améliorant avec l’arrivée au pouvoir de M. Nixon. » Enfin, le journal ouest-allemand Süddeutsche Zeitung constatait le 22 avril 1969 : « On assiste à une compréhension de plus en plus grande pour la politique du Portugal en Afrique de la part de ses alliés de l’OTAN, en particulier des Etats-Unis. »
Les relations entre les Etats-Unis et le Portugal sont restées très cordiales jusqu’en 1961. En mai 1960, au cours d’une visite à Lisbonne, le général Eisenhower avait fait un éloge chaleureux du régime de M. Salazar. Fin 1961, les Américains devaient s’abstenir lors d’un vote aux Nations unies sur la nécessité d’enquêter sur la situation dans les colonies portugaises. Mais, dès l’année suivante, avec le remplacement d’Eisenhower par Kennedy à la présidence des Etats-Unis, les relations commencèrent à se refroidir. En mars, puis en avril et juin 1961, le délégué américain à l’ONU soutenait une résolution hostile à la politique africaine de Lisbonne. L’aide militaire de Washington au Portugal fut réduite de 25 à 3 millions de dollars et un embargo mis sur les ventes d’armes au Portugal.

Une épée de Damoclès

Lisbonne ne devait pas tarder à faire comprendre à Washington que le maintien d’une telle attitude était de nature à compromettre non seulement l’avenir de la station américaine de radio « Europe libre » émettant de Lisbonne, mais aussi celui des bases militaires américaines aux Açores. Le traité américano-portugais cédant ces bases aux Américains pour cinq ans devait être renouvelé en novembre 1962. L’attitude américaine s’adoucit considérablement tout au long des négociations entreprises pour le renouvellement de ce contrat, dès le début de 1962.
En janvier 1963, on apprenait que les Etats-Unis s’engageaient à fournir aux Portugais trente chasseurs « T-37 C ». L’accord conclu en janvier 1963 pour le renouvellement de la cession des bases des Açores comportait une nouvelle clause qui constitue toujours, pour les Américains, une véritable épée de Damoclès : elle prévoit en effet que, désormais, le Portugal peut mettre fin au bail sur simple préavis de six mois. Cette clause permettra au Portugal d’exercer sur les Etats-Unis une pression constante et fort efficace. L’aide au Portugal devait continuer à s’accroître. Et, même quand le Congrès américain décida en octobre 1963 de cesser toute aide militaire à l’Europe occidentale, une exception fut faite en faveur du Portugal (et de l’Espagne).
Parallèlement, le comportement des Américains à l’ONU changea du tout au tout. Alors qu’en janvier 1962 les Etats-Unis avaient voté une résolution proclamant le droit de l’Angola à l’indépendance, en décembre de la même année ils votaient contre une résolution condamnant la politique portugaise et préconisant un embargo sur les ventes d’armes à ce pays. A partir de ce moment, l’administration Kennedy rejoignait les rangs des fidèles supporters du Portugal à l’OTAN.
Le secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires africaines, M. Mennen Williams, déclarait à une conférence de presse, au début de 1963, que ses déclarations antérieures faisant état d’un soutien inconditionnel aux mouvements nationalistes angolais avaient été mal interprétées, et il ajoutait qu’à son avis le Portugal faisait ce qu’il pouvait pour améliorer la situation. Six mois plus tard. lors d’une réunion, il déclarait ouvertement à Chicago :

« Il n’est de notre intérêt ni de voir les Portugais quitter l’Afrique ni de réduire leur influence dans ce continent. »

Le rapprochement entre les deux pays n’a cessé depuis de s’accentuer.
Quand le chemin de fer de Benguela a été saboté en décembre 1966 par les nationalistes angolais, les responsables portugais à Luanda et à Lisbonne manifestèrent beaucoup de souci à l’idée que les retards dans l’acheminement du cuivre pouvaient compromettre l’industrie de guerre américaine et, éventuellement, l’effort de guerre américain au Viêt-nam.
Quand Caetano vint au pouvoir en 1968, des négociations furent entreprises pour étendre l’accord sur les bases américaines des Açores où une base de sous-marins Polaris devait être construite. En échange, le Portugal devait obtenir pour 200 millions de dollars de fournitures armes étalées sur cinq ans. (Informations rapportées par un document du Congrès américain, et par l’hebdomadaire Newsweek, le Christian Science Monitor, Die Welt, le Financial Times et Le Monde.)
Des témoins étrangers ont vu des avions portugais bombarder des villages africains en Angola. Ils ont visité les restes calcinés des villages de M’Banza, M’Pangu et MPangala et d’autres, et ont relevé sur les débris de bombes au napalm de 750 livres l’inscription “Propriété de l’US Air Force”. » (Rapporté par le professeur John Marcum dans son livre La Révolution angolaise, 1969, MIT Press.)
« Des bombes au napalm et au phosphore marquées “made in USA” sont tombées sur des villages africains tout près d’ici … Ces villages se trouvent dans des territoires de Guinée portugaise qui sont actuellement sous le contrôle des forces nationalistes. » (Rapporté par le Christian Science Monitor le 12 janvier 1968.)
Voilà pour les Etats-Unis. Mais, en Europe aussi, le Portugal bénéficie d’alliés puissants. Et d’abord la République fédérale d’Allemagne.

L’aide allemande

Depuis que le gouvernement portugais a fait mettre en berne le drapeau national à l’occasion de la mort d’Adolf Hitler le 3 mai 1945, les relations entre les deux pays ont toujours été excellentes. Les Portugais rappellent avec fierté que c’est leur ministre de la Défense, M. Santos Costa, qui a, le premier, soutenu à l’OTAN qu’il fallait admettre l’Allemagne fédérale dans cette organisation — sans aucune condition ni restriction. Une série de traités furent signés entre les deux pays, en 1959, 1960, 1961, 1963, 1965, 1966 et 1968, assurant une étroite coopération militaire et culturelle. Dans le cadre du traité militaire d’octobre 1963 — qui n’a jamais été rendu public —, le Portugal cédait à l’Allemagne fédérale la base militaire de Beja. En contrepartie, l’Allemagne fédérale s’engageait à soutenir par tous les moyens l’effort de guerre portugais. Aujourd’hui, l’intérêt de Bonn pour les installations militaires de Beja faiblit, mais la coopération entre les deux pays ne s’est pas relâchée pour autant. Le Comité de la défense du Bundestag a établi que l’Allemagne fédérale a fourni au Portugal 200 avions de combat ainsi que d’autres fournitures militaires, mais que, « en raison de la destination finale de ces fournitures, le ministère des Affaires étrangères avait élevé certaines objections concernant ces transactions ». (Extraits d’un document secret publiés par le journal militaire Wehrdienst le 9 décembre 1968. Alors que le gouvernement ouest-allemand a déclaré à maintes reprises qu’il ne fournirait pas d’armes aux « zones de tension » (c’est ainsi qu’il refusait de fournir des avions au Malawi, pays voisin du Mozambique), aucune restriction n’a été apportée à l’assistance militaire aux forces armées portugaises (dont les avions sont, bien entendu, utilisés au Mozambique même).
En dehors de la fourniture directe de matériel militaire (avions, bateaux de guerre, camions, roquettes et canons), il convient de mentionner également l’aide financière considérable que la RFA apporte à Lisbonne, à qui un prêt de 40 millions de dollars a été consenti en 1961, un autre de 35 millions de dollars en 1962, un autre encore de 15 millions en 1963, etc.

L’aide française

La France est, avec les Etats-Unis et l’Allemagne fédérale, le principal fournisseur d’armes du Portugal. Hélicoptères, camions blindés, bateaux de guerre, canons et munitions sont abondamment fournis et directement acheminés en Afrique pour alimenter les guerres coloniales. Les hélicoptères « Alouette-3 »> sont équipés de fusées air-sol fournies par Nord-Aviation. La firme française Barbier, Benard et Turenne SA fournit l’équipement électronique des aéroports dans les colonies portugaises. Les transactions sont couvertes par des crédits français à long terme (sur vingt ans) à 6 % d’intérêt et garantis par l’Etat français, qui participe à l’élaboration des contrats. (Rapporté par Le Monde et l’Agence France-Presse.) La France assure aussi l’entraînement des Portugais au maniement de ce matériel.
Ce soutien n’est pas sans avoir un rapport direct avec l’existence d’une base militaire française dans les Açores où, depuis 1963, d’importantes installations ont été mises sur pied pour la force de frappe nucléaire initiée par le général de Gaulle 3.
L’alliance militaire entre le Portugal et la Grande-Bretagne remonte à 1373. Ce traité fut confirmé au début de la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement britannique s’y est référé quand il demanda et obtint, en 1943, le droit d’installer une base militaire dans les Açores. Le Portugal reçut, en contrepartie et à diverses reprises, d’importantes fournitures militaires.
La coopération entre les deux pays portait notamment sur la marine de guerre. Avant la guerre déjà, la Grande-Bretagne avait créé des écoles navales modernes au Portugal et avait fourni un certain nombre de bateaux. Après la guerre, la livraison des bateaux reprenait de plus belle et de nombreux officiers de la marine portugaise étaient formés dans les rangs de la Royal Navy. (Rapporté par le Times du 25 octobre 1955.) Quand éclate la guerre en Angola, le gouvernement britannique doit, sous la pression du parlement, décider l’arrêt des fournitures d’armes au Portugal (le Times du 14 juin 1961). Mais les envois d’armes, dans le cadre de l’OTAN, continuent. Deux bateaux de guerre ont été fournis par ce biais et immédiatement envoyés en Afrique. De 1961 à 1964, l’Angleterre fournit 150 avions légers de type Auster. Les appareils, assemblés au Portugal, sont envoyés en Afrique. En 1963, l’armée de l’air portugaise commande des pièces détachées pour ces avions. Le paiement est enregistré au budget sous la rubrique : « Dépenses spéciales pour les unités outre-mer ».
En 1965, l’Angleterre fournit 200 jeeps « Austin » à l’armée portugaise. En 1966, la marine portugaise reçoit la frégate « Dalrymple ».
Voici, pour conclure, quelques citations édifiantes sur le rôle de l’OTAN dans les guerres coloniales de Lisbonne :

« Nos forces armées ne peuvent fournir que peu d’unités à l’OTAN parce qu’elles sont tenues de combattre par la force des armes ·contre des gens armés par l’ennemi qui cherche à s’implanter en Afrique. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à l’occasion du vingtième anniversaire de l’OTAN. Publiée par Noticias de Portugal, le 5 mai 1969.) »

« Notre contribution est relativement faible en raison du gros effort que nous devons faire dans nos territoires d’outre-mer : elle consiste essentiellement en unités navales. La contribution du Portugal en effectifs pour les divers secteurs de l’OTAN est très limitée. Cela est dO à la nécessité d’envoyer officiers et sous-officiers au service outremer. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas faire face à nos obligations dans le cadre de l’OTAN. » (Déclaration du général Costa dos Santos Paiva au journal Revista Militar en mai 1969.)

« Bien que le Portugal ne contribue pas beaucoup à l’effort de l’OTAN. en raison de notre combat dans nos territoires d’outre-mer, nos alliés ont toujours manifesté beaucoup de compréhension pour notre situation. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à son retour de Ia conférence de l’OTAN à Bruxelles le 1er juin 1969.)

« En 1963, enfin, le général Lemnitzer, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN, faisait état de sa profonde admiration pour le comportement des troupes portugaises dans les « territoires d’outre-mer » où, selon lui, ces troupes se battaient non seulement pour la défense de principes, mais aussi pour celle de matières premières et de bases indispensables à la défense de l’Europe et de l’Occident tout entier.

Notes
1. Comité Angola : Klarenburg 253 (Amsterdam).
2. Les statistiques publiées par l’ONU indiquent que le Portugal
dépensait en 1967 51,5 % de son revenu national pour la défense ! Si l’on ajoute à ce montant le coût de la construction et de la réfection des aéroports, des routes et des pistes, entreprises pour des raisons stratégiques dans ses colonies d’Afrique, le pourcentage atteint 59 % (chiffres cités par le Deutsche Verkehrs-Zeitung, le 30 janvier 1969).
3. Il convient, de rappeler cependant que la France a quitté I’OTAN en 1966 (ndlr).

Jeune Afrique N° 520 — 22 décembre 1970

Notes sur la Civilisation Fulɓe : racines et ramifications

Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen. Figures europoides portant des coiffures en cimier similaires à celles des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée)
Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen du Tassili n’Ajjer (sud de l’Algérie). Peintures rupestres de “figures europoides” de 5000 ans av.-J.C. portant des coiffures en cimier similaires à celles (jubaade) des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée). In Le peuplement du Sahara néolithique, d’après l’interprétation des gravures et des peintures rupestres. Journal de la Société des Africanistes. 1970 40 (40-2): 91-102. Lire sur webPulaaku. — Tierno S. Bah

Un correspondant a publié sur mon Facebook Wall l’information suivante datant du 17 avril 2009 et intitulée “Un village fulani en Algérie” :

« A Fulani village in Algeria
Anyone acquainted with West African history will be aware of the remarkable extent of the Fulani diaspora, stretching from their original homeland in Senegal all the way to Sudan. However, I was surprised to read the following note in a history of the Tidikelt region of southern Algeria (around In-Salah):
“Le village actuel de Sahel a été créé en 1779 par Sidi Abd el Malek des Foullanes, venu à Akabli dans l’intention de se joindre à une pèlerinage, dont le départ n’eut pas lieu… Les Foullanes sont des Arabes originaires du Macena (Soudan); il y a encore des Foullanes au Sokoto; Si Hamza, le cadi d’Akabli appartient à cette tribu.” (L. Voinot, Le Tidikelt, Oran, Fouque 1909, p. 63)
The current village of Sahel was created in 1779 by Sidi Abd el Malek of the Fulani, who had come to Akabli with the intention of joining a pilgrimage whose departure never occurred… The Fulani are Arabs originating from Macina (Sudan, modern-day Mali); there are still Fulani at Sokoto; Si Hamza, the qaid of Akabli, belongs to this tribe.)
I very much doubt there would be any traces of the language left (in Algeria) — even assuming that Sidi Abd el Malek came with a large enough entourage to make a difference — but wouldn’t it be interesting to check? »
Lameen Souag

Traduction des passages anglais ci-dessus:

Toute personne connaissant l’histoire de l’Afrique de l’Ouest est consciente de l’étendue remarquable de la diaspora Fulani, s’étendant de leur foyer originel au Sénégal jusqu’au Soudan (Khartoum). Cependant, j’étais surpris de lire la note suivante au sujet de l’histoire de la région de Tidikelt, au sud de l’Algérie (aux environs d’In-Salah).……
Le village actuel de Sahel fut fondé en 1779 par Sidi Abd el Malek, des Fulani, qui était venu à Akabli avec l’intention de se joindre au pèlerinage et dont le départ n’eut jamais lieu …
Les Fulani sont des Arabes originaires du Macina (Sudan, actuel Mali); il y a des Fulani au Sokoto; Si Hamza, le chef d’Akabli, appartient à cette tribu.
Je doute fort qu’il reste des traces de la langue (en Algerie) — même si l’on suppose que Sidi Abd el Malek vint avec un entourage large assez pour faire la différence — mais ne serait-il pas intéressant de vérifier ?

J’ai répondu sur Facebook en quelques points, que je reprends ici avec un peu plus de détails.

  1. Les fondateurs du village étaient en transit pour le pèlerinage à La Mecque. Pourquoi sont-ils restés sur place sans poursuivre leur randonnée ? Combien étaient-ils ?
  2. Rappel : le nom propre pluriel est Fulɓe ; au singulier Pullo.
    Leur nom varie cependant selon leurs contacts : Français et Maghrébins les appellent Foulanes, chez les Hausa ils deviennent des Fulani, pour les Wolof/Serères ces sont des Peuls, les Mande les désignent par Fula, les Sose en font des Fulè, etc.
  3. L’évolution historique, culturelle et politique des Fulɓe, couvre toute la gamme des formes d’organisation sociale: Tribu, Ethnie, Supra-ethnie, Nation et Civilisation.
    Mais, comme tous les peuples africains, ils n’ont pas fait — de façon autonome — l’expérience (positive et négative) de la révolution industrielle, à partir du 18è siècle. Avec ses prolongements dans la révolution numérique. Les conséquences de cette lacune historique sont connus : colonisation, domination, dépendance, sous-développement.
  4. La question de l’origine d’un peuple nomade aussi les Fulɓe est aussi vieille qu’on puisse remonter les sources écrites sur l’Afrique. Par les Arabes, d’abord, et ensuite par les Européens.
    Aujourd’hui, toutefois, il faut retenir que les racines et les ramifications des Fulɓe sont aussi africaines que celles de tout autre population autochtone du continent. Ils ne sont venus ni d’Orient (Proche, Moyen ou Extrême) ni même de l’Egypte proche de leur foyer probable de diffusion, c’est-à-dire l’antique Sahara.
  5. Rejettant les théories et les spéculations parfois absurdes, l’archéologie repère la présence des Fulɓe dans la région de Tassili n’Ajer (sud de l’Algérie) depuis au moins 5000 ans av-J.C.
    Consulter, par exemple, les travaux de Henri Lhote, par exemple, son article “L’extraordinaire aventure des Peuls”. Lhote fut l’un des premiers archéologues à explorer en détail les peintures rupestres des caves du Tassili. Entre autres impressions, il releva la forte ressemblance entre les figures dépeintes et la physionomie des Fulɓe contemporains. En 1962, Germaine Dieterlen (sa co-auteure de la version française de Kumen) invita son collègue Amadou Hampâté Bâ —qui était alors ambassadeur du Mali à l’UNESCO — à visiter l’exposition de Henri Lhote au musée de l’Homme à Paris. A la vue des images présentés, Hampâté s’exclama : “Mes ancêtres sont passés par là !” Et d’ajouter : “Mon peuple est extrêmement ancien.”
  6. L’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est d’elle, et précisément dans l’actuel Sahara, que les précurseurs des Fulɓe se constituèrent dans la nuit des temps. Le Sahara était alors une région arrosée, fertile et abondante en vertes prairies, favorables à l’élevage et au nomadisme.…
  7. Au plan des sciences biologiques la recherche conjointe — génétique et génomique — du 21e siècle a établi le tour de force qu’est le séquençage de la vache. Les scientifiques concluent que ce mammifère subit une mutation génétique majeure. En vertu de cette évolution, elle devint capable de consommer de la nourriture de faible qualité (herbe, feuilles, écorces) et de les transformer en produits riches en protéines (lait, viande), indispensables à la vie. Il fallut six ans d’efforts et une équipe de 25 chercheurs pour réaliser le séquençage. Boubacar Diallo, ingénieur d’élevage en Guinée, fut associé aux travaux. Non pas parce que son pays soit doté d’une infrastructure moderne de recherche, mais surtout pour son appartenance à une ethnie associée avec, et spécialiste traditionnelle du bovidé.
    Lire “The Genome Sequence of Taurine Cattle: A Window to Ruminant Biology and Evolution.”
    De son côté, la base de données du laboratoire Domestic Animal Genetic Resources Information System  (Dagris) contient la liste de quelque 120 groupes, sous-groupes et hybrides de l’espèce bovine en Afrique. Le cinquième de ce catalogue se réfère, directement ou indirectement, au domaine Fulɓe, avec des noms de bétail tels que N’Dama, Fulani, Gambian Longhorn, Red Fulani, White Fulani, Fellata, Sokoto, Yola, Gudali, M’Bororo, Adamawa, Red Bororo, Fulani Sudanese, etc.
  8. Il y a environ 10.000 ans des communautés humaines domestiquèrent le bovin (vache, taureau) et en fait un partenaire inséparable. Les Proto-Fulbe prirent part à cette invention, qui propulsa l’entrée de l’humanité dans la civilisation.
  9. Il a été également prouvé que l’espèce bovine d’Afrique et celle d’Asie se sont génétiquement différenciées il y a de 22,000 ans. Chaque d’elle acquit depuis des traits spécifiques.
    La leçon à tirer est claire : Tout comme les premiers Fulbe, le bovidé du continent est entièrement africain. Il n’est venu de l’Asie ni de l’Europe. Lire “Cattle Before Crops: The Beginnings of Food Production in Africa” sur Semantic Africa.
  10. Le même document souligne que contrairement à l’évolution constatée sur d’autres continents, l’Afrique inventa l’élevage avant l’agriculture. D’où le titre “Bétail avant Cultures” (Cattle Before Crops) du rapport technique.
  11. J’ai tenté de dégager (en anglais sur Semantic Africa) la convergence entre la cosmogonie millénaire des Fulɓe et la science de pointe du 21è siècle. Wikipédia me vient en renfort en indiquant que la complexion génétique de l’être humain et celle de la vache sont à 80 pour cent identiques. Est-il surprenant, dès lors, que ce mammifère occupe, depuis plus de 10 siècles, une place centrale dans l’expérience humaine. Les Egyptiens, les Juifs, les Hindous, etc. ont, hier et/ou aujourd’hui, rejoignent les Fulbe dans la perpétuation d’une compagnie que certains considèrent symbiotique.
  12. Voir également le diagramme conceptuel qui donne une visualisation condensée de l’exploration complexe des Fulɓe, qui incluent plusieurs autres populations.

Se référer au diagramme comparatif des patronymes Fulɓe, Takruri (Toucouleur) et Wasolon sur Semantic Africa. (format PDF, téléchargeable)

Tierno S. Bah

Quand Houphouët-Boigny se raconte !

Contribution du président Houphouet-Boigny à la vérité historique du RDA

 Félix Houphouët-Boigny naquit en 1905. Il mourut le 7 décembre 1993. Il fut député de la colonie de Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française (1946-1958), fondateur-président à vie du Rassemblement Démocratique Africain, RDA (1946-1993). Il siégea au gouvernement français entre 1952 et 1958. A la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire  (parti unique) il devint l’inamovible président de la république de Côte d’Ivoire, qu’il dirigea pendant 33 ans (1960-1993). Au total il exerça le pouvoir pendant 47ans.
Du 18 au 25 octobre 1986, Président Houphouët-Boigny, âgé de 81 ans, organisa à Yamoussoukro le Colloque international sur le Quarantenaire du RDA. Il consacra notamment toute une journée à la  session spéciale intitulée “Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA”.

Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986

Les rémémorations d’Houphouët au cours de cette journée furent transcrites et publiées dans un livret dont la couverture paraît ci-dessus. L’ouvrage est de fabrication médiocre. Distribué par le journal Fraternité-Matin, il ne fournit ni lieu, ni date de publication. En cela il diffère entièrement des Actes du Colloque international sur l’histoire du R.D.A. : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986. Abidjan, CEDA, 1987, 2 volumes. La typographie  et la photographie — des illustrations de valeur historique — de cette compilation sont remarquables.

J’entreprends ici une revue de la version imprimée de l’intervention verbale d’Houphouët. Il y a beaucoup à redire des propos du président ivorien durant deux journées consécutives du Colloque. Je voudrais examiner sa performance dans l’ordre suivant :

  • La “traversée du désert”
  • Houphouët et Sékou Touré (1946-1984)
  • De Gaulle et Houphouët (1943-1969)
  • Houphouët et le RDA (1946-1993)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois souligner qu’à la  date du Colloque de Yamoussoukro, et à l’exception de la Côte d’Ivoire, le RDA avait chuté dans tous ses principaux bastions. Ainsi, victimes de leur propre politique, de coups d’Etat et de la mort, les dirigeants suivants — et anciens lieutenants d’Houphouët — avaient disparu de la scène publique :

Cette évolution négative devait pese lourd dans l’esprit du président-fondateur du RDA. C’est donc avec un tel handicap historique qu’Houphouët-Boigny partagea son témoignage oral avec les membres du Colloque. Dommage qu’il s’y prit maladroitement. Car au lieu de présenter des documents dûment préparés et rédigés, il choisit d’improviser son discours. De même, ses réponses impromptues aux questions de l’auditoire souffrent d’impréparation, de banalités, d’exaggérations, de trous de mémoire, et de contre-vérités. Le tout sur fond de paternalisme, de mégalomanie et de culte de soi.

Houphouët mit à profit le deuxième jour de ses interventions pour réparer des omissions, combler des lacunes, attaquer les adversaires passés et rosir le bilan électoral du RDA. Il se confesse d’emblée, page 78 :

« Je me suis invité moi-même ce matin, pour revenir compléter et préciser certaines déclarations que je vous ai faites hier. En effet, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA. Je vous ai dit les difficultés que nous avons rencontrées au départ. Mais. je n’ai pu préciser les actions du Rassemblement au niveau de ses différentes sections. le RDA, ce n’était pas qu’Abidjan; il ne se limitait pas à la seule Côte d’Ivoire. Son ambition et son but étaient de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale et politique de notre cher Continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’ex-Afrique Equatoriale Française(AEF). »

Houphouët-Boigny s’était auparavant érigé en apôtre et avait accordé à ses compagnons — anciens et récents — le rang de disciples ! Solennel, il déclare en page 4 :

«  Aujourd’hui, vous êtes ici, jeunes et vieux, disciples de mon action. Je romps devant vous avec le silence. »

Ainsi commence le survol par le “Vieux” — pour reprendre le sobriquet que lui donnèrent les Ivoiriens — des aspects clés de sa longue vie et de sa complexe carrière.

Première partie
La “traversée du désert”

Houphouët inscrit les activités du RDA en Guinée au registre des difficultés des débuts de la lutte et de “la traversée du désert” qui suivit. Il déclare :

La lutte a été dure. Je vous ai parlé de la traversée du désert; elle fut pénible. Je ne voudrais pas relater ce dont ont souffert les autres sections territoriales.

Houphouët évoque ensuite brièvement l’évolution du RDA  sur le terrain en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale françaises (Haute-Volta (Burkina-Faso), Dahomey (Bénin), Congo-Brazzaville, Tchad, Oubangui-Chari (République Centrafricaine), Sénégal, Niger, Gabon, Soudan (Mali), Guinée) et à Djibouti.

Et il met l’accent sur la Guinée, qu’il introduit dans un passage vague, décousu  et erroné. Houphouët suggère :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, nous n’avons pas eu un seul représentant à l’Assemblée Territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés. Malheureusement, avec les difficultés, mon frère Mamba Sano, paix à son âme, s’était retiré de la lutte. Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »

Cette affirmation ne résiste pas à l’étude et à l’analyse pour les raisons suivantes :
Primo, elle est ambiguë parce que son auteur ne précise pas de dates. Et pourtant le propos du président Houphouët était d’établir la vérité historique. Il aurait dû en conséquence retracer le cadre temporel de son action. En  indiquant le lieu, le jour, le mois, l’année, les acteurs/participants des faits et évènements. Hélas, il se contente  de dire “pendant longtemps”.  Cela est vague, insuffisant et incomplet.

Secundo, on sait que le RDA fut fondé en 1946. Dix ans plus tard, après la promulgation de la Loi-cadre Gaston Deferre de 1956, le mouvement accédait au pouvoir dans les territoires coloniaux ci-dessus mentionnés. A l’échelle de l’Histoire, la période passée dans l’opposition fut donc relativement brève. En réalité, il faut réduite le temps d’opposition à quatre ans seulement, de 1947 à 1951. En effet dans Ibrahima Baba Kaké note :

« La mise en place de nouvelles équipes à Paris, au ministère de la France d’outre-mer, et surtout à Dakar, avec la nomination en septembre 1951 de M. Bernard Cornut-Gentille comme haut-commissaire de l’AOF, entame bientôt un changement complet d’attitude de l’administration à l’égard de Sékou Touré. Cornut-Gentille … a l’intelligence de constater qu’il est beaucoup plus dangereux de rejeter indéfiniment un Sékou Touré dans l’opposition, voire l’illégalité, que de lui permettre d’entrer regulièrement dans les assemblées de la République et d’exercer les charges qu’appellent son talent et son ascendant sur les masses. Les conséquences de ce changement d’attitude de l’administration coloniale vont être immédiates. Et commencent alors pour Sékou Touré, que Bernard Cornut-Gentille se charge personnellement de récupérer les consécrations électorales et parlementaires. »

Tertio, Mamba Sano ne se retira pas de la lutte. Il fut, brièvement, l’un des trois conseillers au Comité directeur de la section territoriale du RDA en Guinée. Ses collègues étaient Mamadou Traoré, dit Ray-Autra (instituteur) et Mamadou Sankaréla Diallo (médecin à Faranah). En novembre 1946, Mamba Sano fut élu au collège unique en tête de liste du Parti socialiste de Guinée, rival du PDG-RDA. En tandem avec Yacine Diallo — que Houphouët ne mentionne pas — il représenta son pays au Palais Bourbon jusqu’en 1956. Il perdit sa réélection face au duo du PDG : Sékou Touré et Saifoulaye Diallo —qu’Houphouët omet également. Educateur-modèle, pionnier de la politique, Mamba Sano nous laisse  un écrit admirable : “De la mélodie populaire ‘Alfa Yaya’ à l’Hymne national ‘Liberté’”. Après 1963, il s’effaça graduellement de la vie publique, vivant incognito, dans l’indifférence totale de Sékou Touré. Ayant survécu d’un an à son cadet et ancien concurrent, Mamba Sano s’éteignit en 1985.

Quatro, Madeira Keita fut élu et co-dirigea la section guinéenne du RDA de 1947 à 1951, date de la désignation (et non pas l’élection) de Sékou Touré à la tête du parti. Voir la composition du Comité directeur en 1947 et 1948.

A suivre.

Tierno S. Bah