Le Portugal et l’OTAN

Le lundi 7 décembre, à son arrivée dans la capitale nigériane, le secrétaire général de l’OUA, M. Diallo Telli, déclarait que « l’invasion de la Guinée était inspirée par l’OTAN », ajoutant : « Le Portugal est trop sous-développé pour perpétrer seul une telle agression. » Le mardi 8 décembre à Alger, un représentant du PAIGC accusait à son tour l’OTAN ainsi que les puissances occidentales d’être « impliquées dans l’agression ».

Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d'enquête du Camp Boiro.
Ismael Touré (1926-1985), demi-frère du président Sékou Touré, membre du Bureau politique, ministre, président de la Commission d’enquête du Camp Boiro.

Le mercredi 9 décembre, à Lagos, au cours de la première réunion du conseil des ministres de l’OUA, le chef de la délégation guinéenne, M. Ismaël Touré, déclarait de son côté que « le Portugal avait bénéficié de la complicité de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis », rappelant que « ces deux derniers pays sont membres de l’OTAN ».
Cette accusation portée contre l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord n’est pas née des derniers événements de Guinée. Le 15 octobre dernier, une mission de l’OUA, présidée par le chef d’Etat zambien Kenneth Kaunda, entreprenait une tournée des capitales occidentales afin de protester contre l’aide apportée au Portugal et à l’Afrique du Sud par les pays membres de l’OTAN. Au terme de cette mission, le secrétaire général de l’OUA déclarait que son organisation avait pris la décision d’adresser aux dix-neuf pays membres de l’OTAN un mémorandum précisant formellement les conditions dans lesquelles les armes fournies au Portugal dans le cadre de ce traité étaient utilisées contre les patriotes africains d’Angola, du Mozambique et de Guinée-Bissau. Quel que soit le rôle exact du Portugal dans l’agression dont Sékou Touré a été victime le 22 novembre, il ne fait de doute pour personne que l’OTAN trouve un intérêt stratégique très important au maintien du Portugal dans ses colonies africaines.
Le document que nous présentons ici en constitue une accablante démonstration. Il est l’oeuvre du « Comité Angola », créé aux Pays-Bas en 1961 pour acheminer l’aide matérielle, financière, morale et politique de la Hollande aux mouvements de libération des pays sous domination portugaise 1. Rédigé par MM. S. J. Bosgra et Ch. Van Krimpen, il représente une somme impressionnante d’informations, de chiffres et de statistiques, qui — et c’est important — sont tous tirés de documents fficiels, donc non contestables, et d’articles publiés, çà et là. dans la presse des pays concernés.
L’ensemble constitue un texte dont le ton un peu froid — voire rébarbatif — ne fait place qu’à l’essentiel : l’écrasante responsabilité de I’OTAN dans la guerre colonialiste menée en Afrique par le Portugal. Jeune Afrique a résumé ce rapport.

Soutien de l’OTAN à la guerre colonialiste du Portugal

Le Portugal n’a pu soutenir un effort de guerre aussi ruineux et aussi long dans ses « provinces d’outre-mer » que parce qu’il a constamment bénéficié d’une aide massive de la part de ses partenaires à l’OTAN 2. Naturellement, aucun de ces pays n’est prêt (à l’exception de la France) à reconnaître publiquement la réalité de cette aide, mais, tirant avantage de l’appartenance du Portugal à l’OTAN, ils lui fournissent une quantité considérable de matériel militaire, sous prétexte que ce pays en a besoin pour faire face à ses engagements vis-à-vis de l’organisation. En réalité, une très grande partie de cet armement est directement utilisée pour combattre les mouvements de libération en Afrique. De plus, c’est avec l’accord plus ou moins tacite de ses partenaires de l’OTAN que Lisbonne a pu retirer la plus grande partie de ses effectifs des unités de l’OTAN pour les envoyer dans ses colonies d’Afrique. Il convient de souligner que l’OTAN elle-même n’a, en tout cas. jamais tenté de se désolidariser de la politique poursuivie par le Portugal en Afrique. Pis encore : de nombreuses déclarations faites par des responsables de l’OTAN démontrent la compréhension coupable dont ils font preuve vis-à-vis de la politique africaine de Lisbonne.

Le danger communiste

Ce souci de ménager le gouvernement portugais s’explique aisément par l’importance que revêtent les bases des Açores, des îles du Cap Vert, de Guinée-Bissau et de l’Angola pour la défense de l’Atlantique. Dans un article intitulé “les Territoires stratégiques du Portugal”, la revue Foreign Affairs précisait en 1952 : « L’importance stratégique des Açores est incontestable. Les îles du Cap Vert, situées au large des côtes de l’Afrique occidentale française, sur la route aérienne de l’Amérique latine. dominent l’accès à l’Atlantique Sud. L’Angola et la Guinée, avec leurs 1 816 kilomètres de côtes, font partie intégrante des défenses de l’Atlantique … »
Le président Kennedy, ayant manifesté en 1961 un certain mécontentement au sujet de l’utilisation par Lisbonne du matériel de l’OTAN dans la poursuite de sa guerre coloniale en Angola, les Portugais menacèrent de se retirer de l’OTAN ! Le ministre portugais des Affaires étrangères, M. Franco Nogueira, déclara alors à la réunion des ministres de l’OTAN, à Oslo, le 8 mai 1961, que le Portugal avait le droit d’utiliser le matériel de l’OTAN en Angola, comme la France l’avait fait en Algérie. La revue portugaise Revista de Marinha résumait ainsi ce que le Portugal apportait à l’OTAN et que ce dernier risquait de perdre s’il décidait de s’en aller :

  • les relais qui assurent à la zone européenne les meilleures communications avec les Etats-Unis
  • l’utilisation des bases des Açores
  • les bases de ravitaillement de Madère et des Iles du Cap Vert
  • la garantie de disposer, en cas de guerre, d’un réseau de communications électroniques et météorologiques faute duquel le trafic maritime et la lutte anti-sous-marine seraient impossibles
  • la disposition de produits stratégiques, tels que l’uranium, le tungstène, ainsi que de produits en provenance des provinces africaines
  • la défense de l’embouchure du fleuve Congo …

Une technique parfaite

Dès le mois d’octobre 1961, le secrétaire général de l’OTAN, le général Dirk Stikker, se rendait à Lisbonne pour rassurer pleinement M. Salazar à qui il déclara avec chaleur : « Nous devons nous unir contre le danger communiste. »
Au cours d’une interview donnée au journaliste ouestallemand Werner Schulz, le commandant en chef de l’armée portugaise en Angola, le général Hermès de Araùjo Oliveira, déclarait le 4 août 1967 :

« Il est clair que les Américains sont déterminés aujourd’hui à maintenir les provinces portugaises d’Afrique comme une zone de paix. C’est à partir de ce changement d’attitude américaine que le Portugal s’est vu assuré d’un soutien moral important. L’état-major portugais a mis au point une technique de la guérilla moderne que les critiques militaires américains, français et britanniques considèrent comme parfaite. Nous avons profité de l’expérience en cette matière non seulement des Français en Indochine et en Afrique du Nord, mais aussi de l’Abwehr allemande contre les mouvements de résistance en France et en Russie. » (Rapporté par le Deutsche Tagespost.)

La revue américaine US News & World Report rapportait le 14 avril 1969 : « Pendant des années, les Portugais se sont plaints que les Etats-Unis, qui sont leurs .alliés en Europe, leur étaient opposés en Afrique. La situation a changé dans ce domaine, et les Portugais espèrent que leurs relations avec les Etats-Unis iront en s’améliorant avec l’arrivée au pouvoir de M. Nixon. » Enfin, le journal ouest-allemand Süddeutsche Zeitung constatait le 22 avril 1969 : « On assiste à une compréhension de plus en plus grande pour la politique du Portugal en Afrique de la part de ses alliés de l’OTAN, en particulier des Etats-Unis. »
Les relations entre les Etats-Unis et le Portugal sont restées très cordiales jusqu’en 1961. En mai 1960, au cours d’une visite à Lisbonne, le général Eisenhower avait fait un éloge chaleureux du régime de M. Salazar. Fin 1961, les Américains devaient s’abstenir lors d’un vote aux Nations unies sur la nécessité d’enquêter sur la situation dans les colonies portugaises. Mais, dès l’année suivante, avec le remplacement d’Eisenhower par Kennedy à la présidence des Etats-Unis, les relations commencèrent à se refroidir. En mars, puis en avril et juin 1961, le délégué américain à l’ONU soutenait une résolution hostile à la politique africaine de Lisbonne. L’aide militaire de Washington au Portugal fut réduite de 25 à 3 millions de dollars et un embargo mis sur les ventes d’armes au Portugal.

Une épée de Damoclès

Lisbonne ne devait pas tarder à faire comprendre à Washington que le maintien d’une telle attitude était de nature à compromettre non seulement l’avenir de la station américaine de radio « Europe libre » émettant de Lisbonne, mais aussi celui des bases militaires américaines aux Açores. Le traité américano-portugais cédant ces bases aux Américains pour cinq ans devait être renouvelé en novembre 1962. L’attitude américaine s’adoucit considérablement tout au long des négociations entreprises pour le renouvellement de ce contrat, dès le début de 1962.
En janvier 1963, on apprenait que les Etats-Unis s’engageaient à fournir aux Portugais trente chasseurs « T-37 C ». L’accord conclu en janvier 1963 pour le renouvellement de la cession des bases des Açores comportait une nouvelle clause qui constitue toujours, pour les Américains, une véritable épée de Damoclès : elle prévoit en effet que, désormais, le Portugal peut mettre fin au bail sur simple préavis de six mois. Cette clause permettra au Portugal d’exercer sur les Etats-Unis une pression constante et fort efficace. L’aide au Portugal devait continuer à s’accroître. Et, même quand le Congrès américain décida en octobre 1963 de cesser toute aide militaire à l’Europe occidentale, une exception fut faite en faveur du Portugal (et de l’Espagne).
Parallèlement, le comportement des Américains à l’ONU changea du tout au tout. Alors qu’en janvier 1962 les Etats-Unis avaient voté une résolution proclamant le droit de l’Angola à l’indépendance, en décembre de la même année ils votaient contre une résolution condamnant la politique portugaise et préconisant un embargo sur les ventes d’armes à ce pays. A partir de ce moment, l’administration Kennedy rejoignait les rangs des fidèles supporters du Portugal à l’OTAN.
Le secrétaire d’Etat américain chargé des Affaires africaines, M. Mennen Williams, déclarait à une conférence de presse, au début de 1963, que ses déclarations antérieures faisant état d’un soutien inconditionnel aux mouvements nationalistes angolais avaient été mal interprétées, et il ajoutait qu’à son avis le Portugal faisait ce qu’il pouvait pour améliorer la situation. Six mois plus tard. lors d’une réunion, il déclarait ouvertement à Chicago :

« Il n’est de notre intérêt ni de voir les Portugais quitter l’Afrique ni de réduire leur influence dans ce continent. »

Le rapprochement entre les deux pays n’a cessé depuis de s’accentuer.
Quand le chemin de fer de Benguela a été saboté en décembre 1966 par les nationalistes angolais, les responsables portugais à Luanda et à Lisbonne manifestèrent beaucoup de souci à l’idée que les retards dans l’acheminement du cuivre pouvaient compromettre l’industrie de guerre américaine et, éventuellement, l’effort de guerre américain au Viêt-nam.
Quand Caetano vint au pouvoir en 1968, des négociations furent entreprises pour étendre l’accord sur les bases américaines des Açores où une base de sous-marins Polaris devait être construite. En échange, le Portugal devait obtenir pour 200 millions de dollars de fournitures armes étalées sur cinq ans. (Informations rapportées par un document du Congrès américain, et par l’hebdomadaire Newsweek, le Christian Science Monitor, Die Welt, le Financial Times et Le Monde.)
Des témoins étrangers ont vu des avions portugais bombarder des villages africains en Angola. Ils ont visité les restes calcinés des villages de M’Banza, M’Pangu et MPangala et d’autres, et ont relevé sur les débris de bombes au napalm de 750 livres l’inscription “Propriété de l’US Air Force”. » (Rapporté par le professeur John Marcum dans son livre La Révolution angolaise, 1969, MIT Press.)
« Des bombes au napalm et au phosphore marquées “made in USA” sont tombées sur des villages africains tout près d’ici … Ces villages se trouvent dans des territoires de Guinée portugaise qui sont actuellement sous le contrôle des forces nationalistes. » (Rapporté par le Christian Science Monitor le 12 janvier 1968.)
Voilà pour les Etats-Unis. Mais, en Europe aussi, le Portugal bénéficie d’alliés puissants. Et d’abord la République fédérale d’Allemagne.

L’aide allemande

Depuis que le gouvernement portugais a fait mettre en berne le drapeau national à l’occasion de la mort d’Adolf Hitler le 3 mai 1945, les relations entre les deux pays ont toujours été excellentes. Les Portugais rappellent avec fierté que c’est leur ministre de la Défense, M. Santos Costa, qui a, le premier, soutenu à l’OTAN qu’il fallait admettre l’Allemagne fédérale dans cette organisation — sans aucune condition ni restriction. Une série de traités furent signés entre les deux pays, en 1959, 1960, 1961, 1963, 1965, 1966 et 1968, assurant une étroite coopération militaire et culturelle. Dans le cadre du traité militaire d’octobre 1963 — qui n’a jamais été rendu public —, le Portugal cédait à l’Allemagne fédérale la base militaire de Beja. En contrepartie, l’Allemagne fédérale s’engageait à soutenir par tous les moyens l’effort de guerre portugais. Aujourd’hui, l’intérêt de Bonn pour les installations militaires de Beja faiblit, mais la coopération entre les deux pays ne s’est pas relâchée pour autant. Le Comité de la défense du Bundestag a établi que l’Allemagne fédérale a fourni au Portugal 200 avions de combat ainsi que d’autres fournitures militaires, mais que, « en raison de la destination finale de ces fournitures, le ministère des Affaires étrangères avait élevé certaines objections concernant ces transactions ». (Extraits d’un document secret publiés par le journal militaire Wehrdienst le 9 décembre 1968. Alors que le gouvernement ouest-allemand a déclaré à maintes reprises qu’il ne fournirait pas d’armes aux « zones de tension » (c’est ainsi qu’il refusait de fournir des avions au Malawi, pays voisin du Mozambique), aucune restriction n’a été apportée à l’assistance militaire aux forces armées portugaises (dont les avions sont, bien entendu, utilisés au Mozambique même).
En dehors de la fourniture directe de matériel militaire (avions, bateaux de guerre, camions, roquettes et canons), il convient de mentionner également l’aide financière considérable que la RFA apporte à Lisbonne, à qui un prêt de 40 millions de dollars a été consenti en 1961, un autre de 35 millions de dollars en 1962, un autre encore de 15 millions en 1963, etc.

L’aide française

La France est, avec les Etats-Unis et l’Allemagne fédérale, le principal fournisseur d’armes du Portugal. Hélicoptères, camions blindés, bateaux de guerre, canons et munitions sont abondamment fournis et directement acheminés en Afrique pour alimenter les guerres coloniales. Les hélicoptères « Alouette-3 »> sont équipés de fusées air-sol fournies par Nord-Aviation. La firme française Barbier, Benard et Turenne SA fournit l’équipement électronique des aéroports dans les colonies portugaises. Les transactions sont couvertes par des crédits français à long terme (sur vingt ans) à 6 % d’intérêt et garantis par l’Etat français, qui participe à l’élaboration des contrats. (Rapporté par Le Monde et l’Agence France-Presse.) La France assure aussi l’entraînement des Portugais au maniement de ce matériel.
Ce soutien n’est pas sans avoir un rapport direct avec l’existence d’une base militaire française dans les Açores où, depuis 1963, d’importantes installations ont été mises sur pied pour la force de frappe nucléaire initiée par le général de Gaulle 3.
L’alliance militaire entre le Portugal et la Grande-Bretagne remonte à 1373. Ce traité fut confirmé au début de la Seconde Guerre mondiale, et le gouvernement britannique s’y est référé quand il demanda et obtint, en 1943, le droit d’installer une base militaire dans les Açores. Le Portugal reçut, en contrepartie et à diverses reprises, d’importantes fournitures militaires.
La coopération entre les deux pays portait notamment sur la marine de guerre. Avant la guerre déjà, la Grande-Bretagne avait créé des écoles navales modernes au Portugal et avait fourni un certain nombre de bateaux. Après la guerre, la livraison des bateaux reprenait de plus belle et de nombreux officiers de la marine portugaise étaient formés dans les rangs de la Royal Navy. (Rapporté par le Times du 25 octobre 1955.) Quand éclate la guerre en Angola, le gouvernement britannique doit, sous la pression du parlement, décider l’arrêt des fournitures d’armes au Portugal (le Times du 14 juin 1961). Mais les envois d’armes, dans le cadre de l’OTAN, continuent. Deux bateaux de guerre ont été fournis par ce biais et immédiatement envoyés en Afrique. De 1961 à 1964, l’Angleterre fournit 150 avions légers de type Auster. Les appareils, assemblés au Portugal, sont envoyés en Afrique. En 1963, l’armée de l’air portugaise commande des pièces détachées pour ces avions. Le paiement est enregistré au budget sous la rubrique : « Dépenses spéciales pour les unités outre-mer ».
En 1965, l’Angleterre fournit 200 jeeps « Austin » à l’armée portugaise. En 1966, la marine portugaise reçoit la frégate « Dalrymple ».
Voici, pour conclure, quelques citations édifiantes sur le rôle de l’OTAN dans les guerres coloniales de Lisbonne :

« Nos forces armées ne peuvent fournir que peu d’unités à l’OTAN parce qu’elles sont tenues de combattre par la force des armes ·contre des gens armés par l’ennemi qui cherche à s’implanter en Afrique. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à l’occasion du vingtième anniversaire de l’OTAN. Publiée par Noticias de Portugal, le 5 mai 1969.) »

« Notre contribution est relativement faible en raison du gros effort que nous devons faire dans nos territoires d’outre-mer : elle consiste essentiellement en unités navales. La contribution du Portugal en effectifs pour les divers secteurs de l’OTAN est très limitée. Cela est dO à la nécessité d’envoyer officiers et sous-officiers au service outremer. C’est pour cette raison que nous ne pouvons pas faire face à nos obligations dans le cadre de l’OTAN. » (Déclaration du général Costa dos Santos Paiva au journal Revista Militar en mai 1969.)

« Bien que le Portugal ne contribue pas beaucoup à l’effort de l’OTAN. en raison de notre combat dans nos territoires d’outre-mer, nos alliés ont toujours manifesté beaucoup de compréhension pour notre situation. » (Déclaration du ministre portugais de la Défense à son retour de Ia conférence de l’OTAN à Bruxelles le 1er juin 1969.)

« En 1963, enfin, le général Lemnitzer, ancien commandant en chef des forces de l’OTAN, faisait état de sa profonde admiration pour le comportement des troupes portugaises dans les « territoires d’outre-mer » où, selon lui, ces troupes se battaient non seulement pour la défense de principes, mais aussi pour celle de matières premières et de bases indispensables à la défense de l’Europe et de l’Occident tout entier.

Notes
1. Comité Angola : Klarenburg 253 (Amsterdam).
2. Les statistiques publiées par l’ONU indiquent que le Portugal
dépensait en 1967 51,5 % de son revenu national pour la défense ! Si l’on ajoute à ce montant le coût de la construction et de la réfection des aéroports, des routes et des pistes, entreprises pour des raisons stratégiques dans ses colonies d’Afrique, le pourcentage atteint 59 % (chiffres cités par le Deutsche Verkehrs-Zeitung, le 30 janvier 1969).
3. Il convient, de rappeler cependant que la France a quitté I’OTAN en 1966 (ndlr).

Jeune Afrique N° 520 — 22 décembre 1970

Le résistible leadership d’Houphouët-Boigny

Cinquante-six années durant, de 1937 à 1993, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) excerça un leadership multiple : traditionnel, syndical, politique, parlementaire et gouvernemental. Je continue ici mon exploration de la longue et complexe carrière du “père-fondateur” de la république de Côte d’Ivoire. Dans une première partie je  réfute et clarifie quelques assertions du “Vieux” sur la Guinée. Dans la deuxième partie, je passe en revue  son  leadership, qui, en tant que philosophie et pratique, résista plus d’un demi-siècle. Et qui, bien que balloté, survit aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Dans un état plus que jamais résistible.

Sources

Tour à tour description, commentaire et analyse, cet article s’inspire et exploite les sources suivantes :

Note. Je n’ai pas encore eu les ouvrages de Grah Mel sous la main. Je compte toutefois les présenter ici ou sur webAfriqa.

Première Partie
Réfutations et Clarifications

Sans perdre de vue, le rôle et la place d’Houphouët dans la Françafrique, je me concentre sur la dimension africaine du personnage et son influence déterminante sur l’évolution et l’implosion politiques de la Guinée. D’où la nécessité et l’utilité de réfuter et de clarifier un aspect des rapports initiaux entre  Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny.

Souvenir inexact

Houphouët-Boigny déclare :

« … un beau jour, on m’a appris qu’il y avait là-bas un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte du RDA. C’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa grand-tante qui me l’a recommandé…»

Date de rencontre erronée

Cette rencontre remonte vraisemblablement à 1951. Mais la remémoration est absolument inexacte. Car Houphouët-Boigny avait déjà fait la connaissance de Sékou Touré. Au Congrès constitutif du RDA en octobre 1946 à Bamako ! Sékou fit partie de la délégation guinéenne. Pierre Kipé, en témoigne dans le livre sus-mentionné.

Emergence de Sékou Touré

Ibrahima Baba Kaké écrit :

“Dès le départ Sékou Touré devient l’homme fort du RDA en Guinée.”

Erreur. L’arrivée de Sékou au devant de la scène publique fut différée de quatre ans : de 1947 à 1951. Des hommes plus âgés et de statut social plus élevé tinrent la barre du de la section guinéenne du RDA. Celle-ci fut créée en mai 1947 sous l’égide de Madeira Keita. Les principaux collaborateurs de celui-ci étaient:

Le jeune Sékou Touré venait au 5ème rang de la hiérarchie. Il était alors le secrétaire général adjoint du syndicat USCG. Au sein du comité directeur il partageait les responsabilités du poste des affaires économiques et sociales avec Nfa Mohamed Touré (commis des finances) et Fatoumata Ciré Bah (secrétaire du greffe et des parquets).
Houphouët-Boigny connaissait Sékou Touré depuis 1946 donc. D’où la fausseté du souvenir rappelé plus haut.

Houphouët-Boigny et les cousins Touré

Houphouët continue :

« Je l’ai (Sékou Touré) fait venir à Abidjan avec son cousin, Petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là aussi n’est plus. »

Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l'Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.
Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l’Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.

Bailleur de fonds

Houphouët-Boigny ne se contenta pas seulement d’inviter Sékou Touré à Abidjan. Bien au contraire, il fut son bailleur de fonds. Il le soutint financièrement, lui prodiguant  conseils et lui apportant la solidarité du Rassemblement démocratique africain. Mieux, à partir de 1954, Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française,  se joignit à l’Ivoirien dans le parrainage de Sékou Touré. La bienveillante protection des deux hommes éperonna la montée en flèche de Sékou au pouvoir  Nous verrons plus loin que le poulain se retournera contre ses parrains.

Cynisme ou sénilité

Houphouët-Boigny parle laconiquement de Petit Touré et de sa mort. Mais il ne dit pas comment, où et quand ? A lire ce passage on pourrait conclure que Petit Touré fut emporté par la maladie ou un accident de circulation. Hélas, macabre et tragique, la réalité est toute autre. Car Sékou Touré fut la cause de la disparition de Petit Touré. C’est sur son ordre que ce dernier périt de faim et de soif (diète noire) au Camp Boiro en 1965. Et quel fut son “crime” ? Il avait déposé la demande d’agrément et les statuts d’un parti d’opposition au PDG : le Parti de l’Unité Nationale de Guinée. Aux yeux de Sékou Touré c’était là un forfait punissable de mort. Le Vieux aurait dû saisir l’occasion du Colloque d’Abidjan pour réhabiliter la mémoire de Petit Touré. Mais non, par cynisme et/ou sénilité, il  se borna à verser des larmes de crocodile et à propager une image retouchée et trompeuse du dictateur guinéen.

Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d'Ivoire et de la Guinée, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d'Ivoire)
Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d’Ivoire et de la Guinée, respectivement, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d’Ivoire)

Notice biographique

Le nom de baptême du futur leader est Oufoué Djaa. Plus tard, converti au catholicisme, diplômé de l’Ecole William Ponty et jouissant du statut d’“évolué”, il francisa son nom en Félix Houphouët-Boigny. Boigny désigne le bélier en langue baulé. Le site Archive suggère que l’âge est tronqué. Il aurait vu le jour huit ans avant 1905, qui est la date consignée sur son acte de naissance ou jugement supplétif. Il appartiendrait donc à la génération de 1897, l’année précédente de l’arrestation de l’empereur Samori Touré à Guélémou, dans le territoire de la future Côte d’Ivoire.
Houphouët-Boigny se maria deux fois. Comme indiqué dans Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny, il épousa Khadija Racine Sow (1913-2006) en 1930 à Abengourou. Le couple divorça en 1952. Et Houphouët resta “célibataire” pendant 10 ans ans. En 1962 il se remaria avec Marie-Thérèse Brou, sa cadette de 25 ans. Ces secondes noces connurent des scandales. Car les époux menaient chacun une vie extra-maritale. Félix engendra une fillette hors-mariage. Pour sa part, volage et portée aux escapades, Thérèse s’absenta au moins une fois du foyer en 1957 pour une randonnée avec un Italien à Milan. Et elle compta Sékou Touré parmi ses amants. André Lewin signale que les deux amoureux eurent une intense et brève liaison.

A noter que le premier président guinéen récidiva dans les années 1970 en ajoutant Mme. William Tolbert à la liste de ses trophées féminins (Voir l’énumération —très partielle— des quelque 13 épouses et maîtresses). Sékou Touré mourut comme il avait vécu, emporté par une libido débridée et le tabagisme. Sur la table d’opération de la Clinique de Cleveland, les chirurgiens tentèrent en vain de le sauver de la syphilis cardiaque et de la sclérose des artères coronaire et pulmonaire. Lire Sékou Touré : la mort américaine.

Deuxième partie.
Un leadership résistible (1937-1993)

Ruth Morgenthau dessine autant que possible le cadre —social, économique, politique et culturel — qui engendra les partis politiques africains et leurs leaders à partir de 1946. La lecture de son livre montre que quatre forces se conjuguèrent pour produire Félix Houphouët-Boigny :

  • L’hégémonie française, coloniale et post-coloniale
  • La politique des partis et les contradictions des leaders
  • Les populations africaines
  • Le contexte mondial

Le livre Political Parties in French-Speaking West Africa est la  version améliorée de la thèse de doctorat (Ph.D.) de Ruth Morgenthau. De format compact l’ouvrage compte 439 pages. Mais une fabrication moins dense pourrait aisément attendre mille pages. Le corps du texte est enrichi de centaines de notes en bas de page, que j’ai regroupées en fin de chapitre. Publié en 1964, le travail fut généralement fut bien reçu à la fois pour contenu spécialisé en politologie, et pour sa dimension parfois inter-disciplinaire (histoire, anthropologie, ethnologie, économie). L’auteure effectua trois voyages de recherche sur le terrain, en 1951, 1960 et 1961. Sa préface contient une liste impressionnante d’informateurs : Ouezzin Coulibaly, Mamby Sidibé, Hampâté Bâ, Madany Mountaga Tall, Baidy Guèye, Sékou Touré, Seydou Diallo ,  N’Famara Keita, Telli Diallo, Karim Fofana, Idrissa Diarra Mahamane Alassane Haidara, Mamadou Aw, Seydou Badian Kouyaté, Abdoulaye Sangaré, Bernard Dadié, Urbain Nicoue, Issoufou Seydou Djermakoye, Senou Adande, Emile Derlin Zinsou, Doudou Guèye, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Doudou Thiam, Assane et Ursula Seck, Abdoulaye Guèye, Abdoulaye Ly, etc.
Le livre examine la situation de quatre pays : Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée. Il s’ouvre par une solide introduction et trois chapitres généraux :

Un passage de l’introduction s’interroge avec pertinence : Comment doit-on comprendre l’usage de la référence Fama (roi en langue Maninka) pour désigner Sékou Touré en Guinée ? Ecouter, par exemple, le Bembeya Jazz national dans Regard sur le passé.

Après les quatre dossiers d’enquête, le livre propose une analyse d’ensemble et formule des opinions — parfois prémonitoires — dans les chapitres suivants :

Lacunes, erreurs, points faibles du livre

  • On relève des fautes de transcription des noms français. La confusion découle surtout des nuances du genre grammatical (masculin/féminin) du nom français.
  • L’auteur fait de Sékou Touré un descendant paternel de Samori Touré. En réalité, la parenté dérive de la mère de Sékou, une Camara. Bien qu’ayant le patronyme Touré, Alpha (le père de Sékou) n’était pas lié  à Samori.
  • L’eurocentrisme occidental apparaît çà et là à travers l’ouvrage ; ainsi al-Hajj Umar Tall et Samori sont traités de simples chefs guerriers. Aucun mot sur la production littéraire, l’impact théologique et le rayonnement spirituel du premier, ou  l’énergie organisationnelle et les aspirations unitaires du second.
  • La narration s’arrête à l’année 1961 alors que le livre fut publié en 1964. Une mise à jour avant la mise sous presse eût considérablement amélioré le contenu.
  • L’étiquette French-speaking est une généralisation excessive. Elle ne s’applique qu’à la minorité parlant la langue du colonisateur, qui reste,  pour l’écrasante majorité des Africains, un idiome étranger. Qui maintient des barrières linguistiques artificielles entre dirigeants europhones et administrés non-europhones.
  • Le livre est superficiel sur le rôle et la place de la religion en Côte d’Ivoire. Dommage, car le Christianisme était très actif. L’Eglise catholique, les syncrétismes religieux et les mouvements messianiques, par exemple, étaient impliqués dans le climat social de l’époque. Lire le Harrisme, Afrique: le harrisme et le déhima en Côte d’Ivoire coloniale, etc.
  • Ruth Morgenthau mentionne le Hamallisme ((1920-1950) en passant. Mais elle ne nomme pas le fondateur de ce courant Tijaniyya. Il s’agit bien sûr de Cheikh Hamahoullah ou Hamallah. Les travaux d’Alioune Traoré dégagent le portrait de ce sufi et saint anti-colonial. Tierno Bokar Salif Tall se plaça sous son allégeance spirituelle. Et mon grand-père, Tierno Aliou Buuɓa-Ndiyan, appuya l’enseignement et la voie du Cheikh. Que grâce  soit  rendue à tous les trois. Sous la ténébreuse Troisième République, son Empire Colonial et son régime de l’Indigénat, ces trois figures furent d’éminents porte-étendards de la tradition africaine et de l’orthodoxie sunni malékite.
  • Le livre rapporte un témoignage du sénateur Ouezzin Coulibaly au sujet de l’assassinat du sénateur Biaka Boda en janvier 1950. Mais la version donnée est, à mon avis, superficielle et inadmissible. Dans son roman satirique En attendant le vote des bêtes sauvages Ahmadou Kourouma campe mieux la vague de répression du RDA par les autorités coloniales entre 1949 et 1950. Elle liquida Biaka et faillit emporter Houphouët.

Les racines d’Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny n’inventa pas la politique des partis en Afrique Française. Avant l’arrivée à maturité de la génération d’Houphouët, entre 1905 et 1918, diverses associations et personnalités (africaines et afro-américaines) avaient allumé le flambeau de la lutte. Du côté français, Maurice Delafosse — un maître à penser d’Houphouët — présageait dès 1915 l’éveil et le combat des colonisés pour leur émancipation.  Cela dit, Houphouët reste un doyen et une figure de proue de la politique et de la gouvernance en dans l’Afrique moderne.

Les quatre communes de plein exercie du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) jouèrent également un rôle précurseur. Et Houphouët fit l’expérience de cette organisation et discriminatoire, et fut fortement lié au Sénégal. C’est, en effet, le pays de son alma mater (Ecole normale William Ponty) et de son beau-père, Racine Sow. Malheureusement, Houphouët se départit de ces liens et adopta une attitude paradoxale axée sur deux points : (a) son rejet de ce qu’il percevait comme “l’élitisme” saintlouisien et dakarois, (b) son opposition irréductible aux thèses fédéralistes des dirigeants sénégalais. La concurrence trouva son expression la plus aigüe en 1957-58 dans le débat entre fédéralistes (Lamine Guèye, Senghor, Sékou Touré, etc.) et territorialistes (Houphouët). La question posée était de savoir s’il fallait accéder à l’indépendance en tant que bloc ouest-africain fédéré ou bien en tant que territoires distincts. Voulant  éviter l’éclatement, Senghor créa le néologisme balkanisation et mit ses pairs en garde contre les conséquences d’une marche en ordre dispersé vers la souveraineté…
Lire également (a) The Emergence of Black politics in Senegal. The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920
(b) Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) (c) Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chapitre 4, “Le Triomphe (1958-1959)”

De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), et l'abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avatar comique et accident tragique de la FrancAfrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l'affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d'Abidjan. 24 octobre 1960
De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et l’abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), accident historique et avatar aberrant de la Françafrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l’affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d’Abidjan. 24 octobre 1960

Axe triangulaire

Morgenthau place les débuts d’Houphouët dans un axe triangulaire incluant :

  • La politique coloniale d’intéressement de planteurs Français
  • L’incorporation de la main-d’oeuvre forcée extra-territoriale
  • L’adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens et les immigrés

Politique d’intéressement

Ruth écrit (je traduis) : « A partir de 1930 les autorités coloniales de Côte d’Ivoire décidèrent d’intéresser des Français à venir s’installer comme planteurs des cultures d’exportation (cacao, café). Les premières actions se développèrent dans la ceinture forestière, à peu près au sud du 8° parallèle. Les plantations des Européens se situaient :

  1. A l’ouest de la rivère Bandama, près de Gagnoa, Daloa, et Man
  2. Le long de la côte méridionale, près de Grand Bassam, Abidjan, Grand Lahou, et Sassandra
  3. Le long de l’axe ferroviaire Agboville-Dimbokro-Bouaké, en forêt
  4. A Katiola et Korhogo dans la savanne septentrionnale.

une main-d’oeuvre forcée importée

Imposant le travail forcé, le régime de l’Indigénat importa une main-d’oeuvre abondante et bon marché. Ces recrutements obligatoires permirent la mise en valeur les plantations des Européens. Ainsi, le décret du 25 octobre 1925 organisa le mouvement des contingents des régions pauvres du nord vers le sud fertile. Le texte règlementa aussi la répartition du personnel importé  entre l’administration et les planteurs Européens. Devant la faible densité démographique  (9 habitants au km2) du sud, les colonisateurs contraignirent des travailleurs du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, et, surtout, de la Haute-Volta (Burkina Faso). Les statistiques officielles établissent qu’entre 1920 et 1930, plus de 190.000 Voltaïques furent incorporés dans les brigades de travail en Côte d’Ivoire.

Adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens

L’auteur souligne l’intérêt et la participation effective des Africains à l’économie de plantation. « Peu après l’installation des coloniaux, les Africains créèrent eux aussi des plantations. Plus petits que les domaines des Européens, leurs lots étaient éparpillés à travers la forêt. Dans l’entre-deux guerres (1918-1939), leurs plantations s’étendirent à l’est de la Bandama parmi les peuples Baulé et Agni. (Baule and Agni sont apparentés ; eux et les Ashanti du Ghana appartiennent à l’aire ethnique Akan).
La particularité de la colonie de Côte d’Ivoire découle du fait que des citadins et des “évolués” (diplômés de l’école française) s’intéressèrent et s’investirent dans l’économie de plantation. Ce faisant, ils se dégageaient de la dépendance salariale de la bureaucratie coloniale. Contrairement à la plupart des autres territoires — où les fonctionnaires dépendaient de l’administration — les colonisés pouvaient s’installer et vivre à leur compte. Mas la fièvre de plantation ne s’arrêta pas aux fonctionnaires. Elle gagna aussi les villageois illétrés, y compris les femmes. Chacun trouva dans la plantation un moyen d’améliorer son status économique et social. Les chefs traditionnels bénéficièrent de l’émergence de cette couche de planteurs de plus en plus prospères. Et la rivalité entre élites traditionelles et modernes s’atténua. L’économie de plantation et l’accès à l’argent rapprocha les chefs traditionnels — précoloniaux —et les chefs modernes. En conséquence, les chefs traditionnel acceptèrent un “évolué” et chef de statut secondaire, en l’occurrence,  Felix Houphouët-Boigny, comme leur porte-parole.
Toutefois, ces développements engendrèrent des clivages et des frictions. Ce fut notamment avec la distinction entre autochtones et “étrangers” ou “dioula”, c’est-à-dire les travailleurs immigrés — forcés et volontaires —  du Nord de la Côte d’Ivoire et de territoires voisins. Les graines de l’“ivoirité” venaient d’être semées. Avec elles, la dualité fondamentale, déconcertante et débilitante de la Côte d’Ivoire : terre d’inclusion et  d’exclusion, hospitalière et xénophobe. Cette contradiction débouchera en 2002 sur la crise politico-militaire, la guerre civile et la partition du pays entre le Nord et le Sud.

Carte ethnique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte ethnique de la Côte d’Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte politique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964

Dans une prochaine livraion j’examine la carrière politique d’Houphouët-Boigny en quatre phases et périodes :

  • La phase organisationnelle et fondatrice
  • Dans l’opposition (RDA) et face à la répression coloniale
  • Récupération, collaboration et cooptation
  • “L’indépendance” et la présidence à vie

(A suivre)

Tierno S. Bah

Gambia, Och-Ziff, Guinea, Niger, Chad, RDC

Former president Yahya Jammeh departs Banjul, Jan. 21
Former president Yahya Jammeh departs Banjul, Jan. 21

President Alpha Condé stepped  in the Gambian post-electoral crisis at the last minute. He and Mauritanian president “convinced” former president Yahya Jammeh to yield to President Adama Barrow  and head into exile.
In Conakry, people quickly credited President Condé, deeming it a foreign policy victory. Unfortunately, they have little to say in support of their allegation.  Actually, Yahya was caught between a rock and a hard place. On one hand, he had long lost credibility and now the vote of the majority of citizens. On the other, and if it came to that, ECOWAS military forces were determined to remove Mr. Jammeh from the presidential palace.

It appears now that all Jammeh wanted was to keep his stolen money and ill-gotten luxury goods. He has amassed immense personal wealth at the expense of the Gambian people.

Tactically though, ECOWAS agreed to last minute negotiations that involved General Idriss Déby Itno, president of Chad since 1990, who offered a freight plane to transport Yahya cherished possessions to Malabo.
Once that deal was sealed, Jammeh, escorted by Alpha Condé, flew out of Banjul into exile in Equatorial Guinea.

Mindful of Jammeh’s post-electoral illegitimacy and greedy bargaining, African presidents simply acknowledged his departure. They did not celebrate the event, nor did they use it as a domestic politics scoring game. Only Alpha Condé and his cronies  resorted to such gimmicks and nonsense.

A case in point, President has appointed Tibou Kamara —Yahya Jammeh brother-in-law— as one of his many counselors, an empty title due to the lack of functions. Yesterday, political enemies, the two men are now allies. The pair has come to realize that the same personal and sterile ambition drives them. Birds of the same feathers flock together.

Anyhow, there are lessons to be learned from African dictators’ fall from grace. In 2014, it was the popular insurrection against Blaise Compaoré in Burkina Faso. And now, after a stunning electoral defeat, Yahya Jammeh reneged and tried to hang on to power. ECOWAS, the AU and the UN would have none of it.

Mr. Condé has been dogged lately by revelations about his own suspicious wheeling and dealing in the Simandou  corruption scandal.

A federal court in Brooklyn has charged Michael Cohen and Vanja Baros, executives of Hedge Fund giant Och-Ziff, for violating the Foreign Corrupt Practices Act. In 2010 Och-Ziff wired millions of dollars to the Swiss bank account of a French lobbyist, and former adviser to President Condé.
That payment has been linked to other Och-Ziff corruption allegations in Niger, Chad  and the DRC. Will Alpha Condé face a political fallout and judicial implications for his financial schemes?

Time will tell.

Meanwhile, just like Blaise and Yahya before hime, Alpha should remember this: “You can fool all the people some of the time, and some of the people all the time, but you cannot fool all the people all the time.” (Abraham Lincoln)

Tierno S. Bah


Hedge Fund Execs Charged in Multi-Million Dollar Bribery Scheme

U.S. securities regulators on Thursday accused two former executives at hedge fund Och-Ziff Capital Management of masterminding a far-reaching scheme to pay tens of millions of dollars in bribes to African officials.

In a lawsuit filed in federal court in Brooklyn, the U.S. Securities and Exchange Commission accused Michael Cohen, who headed Och-Ziff’s European office, and Vanja Baros, a former analyst, of violating the Foreign Corrupt Practices Act.

The lawsuit came after Och-Ziff agreed in September to pay $412 million to resolve U.S. investigations relating to the hedge fund’s role in bribing officials in several African countries.

That settlement led to a subsidiary of Och-Ziff pleading guilty to participating in a scheme to bribe officials in the Democratic Republic of Congo, in what prosecutors said marked the first U.S. foreign bribery case against a hedge fund.

In its lawsuit, the SEC said Cohen, 45, and Baros, 44, from 2007 to 2012 caused bribes to be paid to officials in Libya, Chad, Niger, Guinea, and the Democratic Republic of the Congo through agents, intermediaries, and business partners.

Those bribes were paid to secure a $300 million investment from the Libyan Investment Authority sovereign wealth fund; an investment in a Libyan real estate development project; and to secure mining deals, the SEC said.

Ronald White, a lawyer Cohen, said in a statement he “has done nothing wrong and is confident that when all the evidence is presented, it will be shown that the SEC’s civil charges are baseless.”

A lawyer for Baros did not immediately respond to requests for comment. An Och-Ziff spokesman declined to comment.

In settling in September, Och-Ziff entered a deferred prosecution agreement, in which charges related to conduct in several countries would be dropped after three years if it followed the deal’s terms.

Och-Ziff CEO Daniel Och meanwhile agreed with the SEC to pay $2.17 million, and the commission also settled with the company’s chief financial officer.

To date, only one individual has been criminally charged in connection with the probe, Samuel Mebiame, a son of the late former Gabon Prime Minister Leon Mebiame who prosecutors say acted as a “fixer” for a joint-venture involving Och-Ziff.

In December, Mebiame pleaded guilty to conspiring to violate the Foreign Corrupt Practices Act, admitting he schemed to provide “improper benefits” to officials in African countries such as Guinea in exchange for obtaining business opportunities.

Reuters

Corruption. Och-Ziff : main basse sur l’Afrique

Daniel Och, chairman & CEO, Och-Ziff Capital
Daniel Och, chairman & CEO, Och-Ziff Capital

Comment le fonds d’investissement américain Och-Ziff a fait main basse sur l’Afrique.

Entre 2007 et 2011, le fonds américain Och-Ziff a laissé ses intermédiaires soudoyer de hauts dirigeants pour s’emparer des matières premières du continent. Une enquête dévoile, avec une rare clarté, ces circuits occultes.

Avec un capital de US $39 milliards, l’un des fonds d’investissement les plus puissants de la Bourse de New York, des intermédiaires troubles, des transactions opaques et des dizaines de millions de dollars de pots-de-vin qui arrivent, parfois en cash, jusque dans certains palais présidentiels d’Afrique.

Lire également Conakry : plaque-tournante de l’Escroquerie internationale et Corruption minière : Afrique – USA

L’affaire Och-Ziff a tous les ingrédients d’un polar du XXIe siècle, où les requins de la finance occidentale rencontrent un continent plein de promesses pour les spéculateurs.

Les confessions d’Och Ziff

L’histoire commence en 2007, en plein boom des matières premières, une période propice à toutes les dérives. Elle prend fin le 29 septembre 2016. Ce jour-là, après cinq années d’enquête, la Securities and Exchange Commission (SEC, le gendarme des marchés financiers américains) annonce avoir conclu un accord avec Och-Ziff.

Le fonds d’investissement, spécialisé dans la gestion et la vente d’actifs, reconnaît avoir enfreint la législation américaine anticorruption, admettant notamment être à l’origine du versement de quelque 100 millions de dollars (environ 77 millions d’euros) de dessous-de-table sur le continent entre 2007 et 2011. Il s’engage à payer 413 millions de dollars d’amende et de pénalités, dont plus de 2,2 millions à titre personnel par son fondateur, Daniel Och.

Surtout, Och-Ziff accepte de faire la lumière sur ses manquements. C’est ce qui donne tout son poids aux deux comptes rendus de l’enquête publiés par la SEC et la cour fédérale du district est de New York. Leur lecture est une plongée dans l’univers trouble des transactions autour des matières premières africaines. Cet univers, tous les observateurs avertis du continent l’imaginent.

« Jeu de piste »

Mais rarement une photographie de ce milieu a été aussi détaillée : on y trouve des dates, des montants, la nature des montages financiers… Il ne manque qu’une chose : les noms des acteurs de cette histoire. L’affaire devient ainsi un véritable jeu de piste pour deviner qui se cache derrière les descriptions. Mais, parfois, le pedigree est si précis qu’il ne laisse guère de doute.

C’est le cas de l’un des personnages centraux de cette affaire, le « partenaire RD Congo » d’Och-Ziff, décrit comme un « homme d’affaires israélien tristement célèbre », qui dispose de « liens étroits avec les responsables gouvernementaux du plus haut niveau en RD Congo » et détient « des intérêts significatifs dans le diamant et l’industrie minière dans ce pays ».

D’après l’enquête américaine, une partie des fonds (des centaines de millions de dollars) qu’Och-Ziff a reconnu avoir prêtés à ses sociétés a servi à corrompre des officiels congolais. Notamment afin de mettre la main sur des actifs miniers alléchants détenus par la société canadienne Africo Resources.

Alors que la propriété de ces actifs est contestée devant les tribunaux congolais, en 2008, un associé de l’Israélien tente, toujours selon l’enquête, d’influer sur le cours de la justice par l’intermédiaire d’un avocat. « Il doit s’arranger avec la Cour suprême, le procureur général et des magistrats, il veut 500 [000 dollars] pour donner à tous les officiels », écrit-il à l’Israélien.

« On ne peut accepter un résultat mitigé, répond celui-ci. Africo doit être baisé et achevé totalement !!!! [sic] ». La veille du jugement, les Canadiens, sous pression, acceptent de revendre leurs parts à une société contrôlée par Och-Ziff et le « partenaire RD Congo ».

Joseph Kabila, président de la R.D. du Congo
Joseph Kabila, président de la R.D. du Congo

Dan Gertler, Groupe Fleurette
Dan Gertler, Groupe Fleurette

Identifications

Ce dernier ne s’arrête pas là. Au total, il serait à l’origine du versement de 10,7 millions de dollars au « responsable RDC 1 », une personne « haut placée capable d’agir et d’influencer officiellement sur les dossiers miniers ». À cela s’ajoutent 23,5 millions de dollars pour son plus proche conseiller, le « responsable RDC 2 ».

Ce conseiller est décrit comme un « ancien gouverneur du Katanga », « ambassadeur itinérant et parlementaire » jusqu’à sa mort, le « 12 février » 2012. En tout, ce réseau actif entre 2007 et 2011 aurait permis à Och-Ziff de réaliser 91 millions de dollars de profit sur les actifs congolais.

Selon l’agence financière américaine Bloomberg, le « partenaire RD Congo » a été identifié comme étant Dan Gertler, le « responsable RDC 1 » comme le président Joseph Kabila lui-même, et le numéro deux comme son plus proche conseiller d’alors, Augustin Katumba Mwanke.

Le porte-parole du groupe Fleurette de Gertler, cité par l’agence, « conteste vigoureusement toutes les accusations de méfaits dans n’importe laquelle de ses relations en RDC, y compris celles avec Och-Ziff ». Pour Barnabé Kikaya Bin Karubi, le conseiller diplomatique du président congolais, l’identification de Bloomberg est une « déduction malveillante » : « Les noms cités dans la presse n’apparaissent à aucun moment dans les documents. »

Ces derniers permettent plus difficilement d’avancer des hypothèses sur l’identité des responsables du Niger, du Tchad, de Guinée et du Congo-Brazzaville cités dans l’enquête. Laquelle n’établit pas, d’ailleurs, que tous aient été directement soudoyés, et ne précise pas non plus les bénéfices qu’Och-Ziff aurait réalisés dans ces pays. Reste que, selon les enquêteurs américains, des intermédiaires ont bien été payés pour les approcher.

L’un d’eux, un « consultant gabonais » grassement rémunéré, aurait payé des pots-de-vin au Niger et au Tchad entre 2007 et 2009. Un temps, Och-Ziff tente de lui faire « signer des clauses anticorruption ». Le Gabonais refuse, ce qui n’empêche pas la poursuite de leur collaboration…

Selon le Financial Times, ce profil correspond à celui de Samuel Mébiame, le fils de l’ancien Premier ministre gabonais Léon Mébiame (décédé en 2015). L’homme a été arrêté aux États-Unis en août pour un motif lié à cette enquête. Contactés par JA, ses avocats n’ont pas souhaité commenter une « affaire en cours ».

Il y a aussi cet autre « consultant » (mais qui pourrait être le même), qui se vante en 2011 d’avoir « l’accès exclusif » à une compagnie minière en Guinée, ou encore de pouvoir organiser « une rencontre avec le représentant et le fils [d’un haut responsable gouvernemental guinéen] à Paris ».

Le partenaire sud-africain

Quant au volet congolais (Brazzaville) de l’enquête, il établit que, en 2010, 13 millions de dollars ont été décaissés à destination du « partenaire sud-africain » d’Och-Ziff et d’un « intermédiaire Congo-B » à qui l’on demande d’« organiser une transaction » avec « un responsable gouvernemental de haut niveau au Congo-Brazzaville ». Au bout du compte, une entreprise contrôlée par Och-Ziff et son « partenaire sud-africain » mettent la main sur 25 % d’un bloc pétrolier de ce pays.

Ce « partenaire sud-africain » est, peut-être, l’intermédiaire qui revient le plus souvent dans cette enquête. D’après la description qui en est faite, il a de proches connexions avec un « ancien responsable gouvernemental » qui est aussi « un homme d’affaires à succès grâce à son conglomérat basé en Afrique du Sud ». Il est également lié au « cofondateur » du même conglomérat, qui n’est autre que le PDG d’« Africa Management Limited ».

Cette société d’investissement sud-africaine a longtemps été dirigée par Mark Willcox et a été cofondée par l’ancien ministre sud-africain de l’Habitat Tokyo Sexwale. Un troisième Sud-Africain, proche des deux premiers, est cité par le Financial Times dans le cadre de cette affaire : Walter Hennig. Ce dernier a plusieurs activités en Afrique de l’Ouest. Les avocats des trois hommes se refusent à tout commentaire.

Ce « partenaire sud-africain » aurait aussi proposé un autre deal à Och-Ziff en 2007, lequel aurait eu lieu dans un « pays d’Afrique de l’Ouest » et « coût[é] 20-25 millions de dollars (ce qui [aurait] inclus 5 millions pour la campagne de l’élection présidentielle en cours…) ». Finalement, Och-Ziff refuse.

L’affaire en restera-t-elle là ? Si Och-Ziff a accepté cet accord, c’est probablement pour éviter que l’enquête n’aille plus loin. Par ailleurs, on imagine mal les tribunaux des pays concernés s’en saisir. Mais l’affaire Och-Ziff pourrait bien, déjà, avoir fait une victime collatérale : les sociétés américaines cotées vont désormais réfléchir à deux fois avant d’investir sur le continent.
Quand les milliards de Kadhafi alléchaient les requins de Goldman Sachs

« Les réunions sont extraordinaires. Ils ont 77 milliards, la moitié en liquide, et aucune idée d’à qui les donner […]. Je n’ai pas été aussi excité depuis longtemps ! » Le 7 mars 2007, un des cadres d’Och-Ziff avait bien du mal à cacher son enthousiasme dans ses e-mails. Quelques heures plus tôt, il avait rencontré des responsables du Libyan Investment Authority (LIA) à Vienne.

À l’époque, les sanctions contre le régime de Mouammar Kadhafi viennent d’être levées et un fonds souverain a été créé pour faire fructifier les gigantesques masses d’argent issues du pétrole libyen : le LIA. De quoi attiser les convoitises des financiers américains. Par l’intermédiaire d’un agent libanais basé à Londres, Och-Ziff parvient à obtenir la gestion de 300 millions de dollars (environ 225 millions d’euros) du LIA et gagne 100 millions de dollars de revenus sur ces opérations. Pour cela, trois officiels libyens auraient touché pour près de 3,4 millions de dollars de pots-de-vin.

Le fonds libyen a également attiré l’attention de la banque américaine Goldman Sachs. Selon une enquête de Bloomberg Businessweek, celle-ci aurait envoyé sur place, en 2007 et 2008, l’un de ses partenaires, l’Austro-Marocain Driss Ben-Brahim, ainsi que l’un de ses jeunes commerciaux, Youssef Kabbaj, pour leur proposer des investissements. Ce dernier, natif de Rabat passé par le lycée Louis-le-Grand (Paris) et le MIT, est notamment chargé d’« enseigner » les bases de la finance aux responsables du LIA – ce qui donne souvent lieu à des voyages tous frais payés. Un autre employé de Goldman Sachs s’amuse, dans un message révélé par le magazine, d’avoir « fait un cours sur des produits structurés à effet de levier à quelqu’un qui vit au milieu du désert avec ses chameaux ».

Sur les conseils de la banque américaine, le LIA finit par souscrire des produits financiers effectivement complexes – et risqués. Et ce quelques mois avant la crise financière de 2008… Le fonds libyen y perd 1,2 milliard de dollars. Goldman Sachs, elle, conserve ses commissions. Un procès entre les deux parties s’est ouvert en juin, à Londres. Le jugement doit être prononcé ce mois-ci.

Pierre Boisselet
Pierre Boisselet

 

Pierre Boisselet
Jeune Afrique

France. Guerre et paix, colonialisme et racisme

Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s'entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.
Gouverneur général Felix Eboué et général de Gaulle s’entretiennent Brazzaville en 1943 pendant que les troupes coloniales présentent les honneurs.

Le court article (en anglais) reproduit plus bas révèle la duplicité et le racisme de la France gaulliste. Hitler déclara la guerre à la France en 1940. Il l’envahit et en occupa la partie nord de l’Hexagone. Il céda le sud du pays au maréchal Philippe Pétain, fascisant et collaborateur, qui installa son régime à Vichy. A la tête des Forces françaises libres (FFL), général Charles de Gaulle engagea la lutte contre Pétain, dont il fut un protégé. Il trouva les bases arrière et les troupes de combat en Afrique centrale. Il lui  fut impossible de mettre le pied à Dakar où Pierre Boisson, gouverneur général, s’était rallié à Vichy. Par contre, de Gaulle trouva l’appui tant cherché auprès de Félix Eboué — de la Guyane française, compatriote de René Maran et beau-père de Léopold Sédar Senghor. Eboué fut successivement gouverneur d’Oubangui-Chari (Centrafrique) et gouverneur général d’Afrique Equatoriale, avec siège à Brazzaville. Il coordonna donc l’effort de guerre anti-nazi en Afrique française. Et il fut l’hôte en 1944 de la réunion de Brazzaville, la première tentative de réforme du système colonial. La rencontre se tint deux ans avant le Congrès fondateur du Rassemblement démocratique africain (RDA) en octobre 1946 à Bamako, sous l’égide de Félix Houphouët-Boigny. Ce mouvement joua un rôle clé dans la lutte contre le colonialisme, après l’effondrement de l’Empire colonial de la 3è république française (1870-1940), et à l’orée de la 4è république (1946-1958).

Racisme et répression

Toutefois, une fois le nazisme vaincu et la paix revenue, général de Gaulle et les Alliés (Américains, Anglais) décideront d’exclure les troupes noires du défilé triomphal sur les Champs Elysées. L’évènement marqua la libération de Paris en 1945. Cette mesure fut un comble d’ingratitude et de racisme. Mais elle présageait surtout la série de répressions féroces perpétrées par la France dans l’immédiat après-guerre 1949-1945. Citons notamment :

Honneur à Félix Eboué

A noter toutefois que Charles de Gaulle exprima sa reconnaissance posthume à Félix Eboué, qui mourut subitement en 1944. Il fit inhumer Eboué au Panthéon, où il repose aux côtés de grandes figures françaises : Voltaire, Victor Hugo, Emile Zola, André Malraux, etc.

Tierno S. Bah

The whitewashing of French forces in the liberation of Paris

Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.
Senegalese troops prisoners of war in Europe. They fought for the liberation of France from Hitler.

A short account of how American and British commanders ensured that the liberation of Paris was orchestrated by a “whites only” force.

Operations

The BBC uncovered documents revealing that black colonial soldiers, who made up the majority of General De Gaulle’s Free French army were removed from the unit that led the Allied recapture of the city.

In the planning of the liberation exercise, Charles de Gaulle wanted to ensure his Free French force led the operation. He was anxious to assert his authority in post-Nazi France, to avoid the Resistance — much of which was made up by communists and working class radicals — taking power.

Allied High Command agreed, but on the condition that the division which did so should not contain any black soldiers.

Eisenhower’s Chief of Staff, Major General Walter Bedell Smith, wrote in a confidential memo:

It is more desirable that the division mentioned above consist of white personnel.
This would indicate the Second Armoured Division, which with only one fourth native personnel, is the only French division operationally available that could be made one hundred percent white.

British General, Frederick Morgan wrote:

It is unfortunate that the only French formation that is 100% white is an armoured division in Morocco.
Every other French division is only about 40% white. I have told Colonel de Chevene that his chances of getting what he wants will be vastly improved if he can produce a white infantry division.

Due to the fact that African conscripts made up 65% of the Free French army, finding an all-white division proved impossible

Mike Thompson for the BBC reported that as a result:

Allied Command insisted that all black soldiers be taken out and replaced by white ones from other units.
When it became clear that there were not enough white soldiers to fill the gaps, soldiers from parts of North Africa and the Middle East were used instead.

Indeed, the shortage of white French soldiers was one of the reasons for using the 9th Company, of Spanish anarchist and Republican exiles in the mission.

Celebrations

Black fighters were not just barred from the military operation, some were also rejected from the liberation celebrations.

French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945
French resistance fighter Georges Dukson, near General De Gaulle during the official celebrations. Paris, 1945

Dukson had enrolled in the French army in 1940, and lived underground during the Nazi occupation. He was part of the resistance, and played an important role during the Paris insurrection in 1944, where he was put in charge of the unit for his bravery. He was then promoted to Sublieutenant and was wounded in action when he was shot in the arm.

Shortly after the above photograph was taken, he was marched away from the event at gunpoint.

Aftermath

17,000 of France’s black soldiers had previously died resisting the Nazi invasion.

But after being excluded from the liberation, many of them just had to return their uniforms and were sent home. Even the method of repatriation was brutal.

In late November, 1944, around 1300 former Senegalese servicemen who had been prisoners of war in Europe and had been returned home protested against poor treatment and lack of pay. Dozens of them were massacred by French troops, and some of the survivors were subsequently jailed for 10 years.

To add insult to injury, their pensions were frozen in 1959.

One former French colonial soldier, Issa Cisse from Senegal, told the BBC:

We, the Senegalese, were commanded by the white French chiefs.
We were colonised by the French. We were forced to go to war. Forced to follow the orders that said, do this, do that, and we did. France has not been grateful. Not at all.

This story of the racism, colonialism and violence of the Allies, is just one of many similar tales — like the Bengal famine, the Hitler Stalin pact, the British massacre of anti-fascist Greeks — which give weight to the perspective that World War II was not a fight against racism and for democracy, but more a battle between rival empires.

This idea is explored much further in the excellent book, Unpatriotic History of the Second World War, by James Heartfield .

Steven Johns
Libcom

Sources
1. Mike Thompson. “Paris liberation made ‘whites only’” 
2. Matthew Cobb. The lost lion of Paris: the extraordinary story of George Dukson
3. Hervé Mbouguen. “1er Décembre 1944: Le massacre du Camp de Thiaroye”.