France – Guinée : Bolloré et Condé

Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n'est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu'il va me convaincre »
Vincent Bolloré mène la visite guidée du président Alpha Condé à la Blue Zone de Kaloum (Conakry-centre) en août 2014. Le président du Bénin, Patrice Talon, a raillé ces réalisations de saupoudrage et de publicité du groupe Bolloré en ces termes : « Ce n’est pas avec une aire de jeux et quelques panneaux solaires qu’il va me convaincre »

Le journal Le Monde a publié hier 16 septembre un rapport d’enquête intitulé “Bolloré : la saga du port maudit de Conakry.” Le texte traite essentiellement des rapports personnels entre le président Alpha Condé et le riche homme d’affaires français, Vincent Bolloré. L’article est long et pourtant il me semble qu’il passe à côté du sujet. Ses auteurs l’ont voulu détaillé, cependant, lecture faite on reste sur sa faim, quant au contenu d’information et à la précision du compte-rendu.
Les choses s’amorcent mal dès le titre. Trois  sur cinq mots-clefs (saga, port, maudit) du nom du document prêtent à contestation.

Un titre inadéquat

Voici les raisons pour lesquelles le titre du rapport est inadéquat.

  1. Le dictionnaire Larousse définit saga ainsi : “Épopée familiale quasi légendaire se déroulant sur plusieurs générations.” Le choix de saga pour parler de tractations et de machinations politico-financières franco-guinéenes répond à la définition de saga.
  2. Quant au mot port, l’enquête aurait dû préciser qu’elle se concentre sur le port de conteneurs, qu’Alpha Condé concéda brutalement au groupe Bolloré en mars 2011. Mais le Port Autonome de Conakry comprend deux entités, que l’article présente comme suit :
    « D’abord, le terminal à conteneurs, géré par le groupe Bolloré. Un espace propre, aseptisé et informatisé.…
    (Ensuite) le reste du port, où se croisent dockers et vendeurs à la sauvette. Les voitures et les camions qui circulent sans précautions dans ce capharnaüm portuaire ne s’aventurent pas dans l’enclave Bolloré.
    Ces deux mondes cohabitent mais ne se mélangent pas. » Cette dernière formule caractérise les rapports entre l’Europe et l’Afrique depuis quatre siècles. Elle résume l’apartheid portuaire et la ségrégation économique instaurés par le régime guinéen. Honte à ceux/celles qui causent ces injustices ! Honnis soient ceux/celles qui imposent de telles inégalités ! De façon générale, une telle stratégie perpétue et renforce l’hégémonie de l’Occident sur l’Afrique. Au lieu de financer et de partager la technologie et le savoir-faire, l’Europe y crée des enclaves isolées et des poches artificielles de croissance. Pour toute leur modernité, ces excroissances sont détachées et disjointes de l’environnement général des pays hôtes. Elles fonctionnent comme des infrastructures sangsues et parasitaires, qui vident le continent de ses ressources naturelles et l’inondent de marchandises coûteuses, médiocres, périmées, etc. En définitive, l’Afrique  est laissée pour compte, végétant dans le sous-développement et la décadence.
  3. Enfin, pourquoi qualifier le lieu de “maudit” ? Quelle est la malédiction qui le frappe ? S’agit-il des circonstances de la concession du port de conteneurs à Bolloré ? Il ne faut pas y voir une damnation quelconque. C’est simplement un scandale. Même si, il est vrai, “des questions qui fâchent, celles de soupçons de corruption et de favoritisme” continuent de l’entourer. Le mot “maudit” est subjectif. De plus, il est matériellement faux dans la mesure où, bon an, mal an, la firme Bolloré  tire profit de l’exploitation de ses installations portuaires Sinon, elle se serait déjà retirée de la Guinée. Si pour Le Monde l’affaire du port de conteneurs est maudite, il n’en est pas de même pour Bolloré, à qui elle rapporte gros. Raison pour laquelle il força le retrait de la concession à Getma (Necotrans) et se la fit attribuer. Ce qui semble confirmer que Vincent Bolloré ne s’embarasse pas de scrupules. Il le dit lui-même : « Notre méthode, c’est plutôt du commando que de l’armée régulière ! » M. Bolloré est donc motivé par la recherche du gain, la minimisation des pertes et l’accroissement des profits. Et non pas par la crainte du péché. Du reste, l’article cite Jacques Dupuydauby, un ex-associé de Vincent Bolloré, qui pense que le conglomérat de son ancien partenaire est un “système mafieux” dirigé par un “gangster corrupteur”.

Guinée, SARL

Les journalistes se sont contentés d’aborder les personnalités au premier rang du scandale, les officiers de la police judiciaire française, et un ancien collaborateur de Bolloré… Le rapport ne cite aucune source de second rang, surtout du côté guinéen : ni le Premier ministre, ni aucun membre du gouvernement.  Répondant aux envoyés du Monde à Paris, le président Alpha Condé parle de façon cavalière et légère. Il donne l’impression de traiter la Guinée comme une propriété privée, qu’il gère comme une société à responsabilité limitée. Et qui seraient ses partenaires ? Peut-être ses “amis” : MM. Vincent Bolloré, Bernard Kouchner, Walter Hennig, Tony Blair, George Soros, etc. !
Lire (a) Soros Enmeshed in Bribery Scandal in Guinea
(b) Mining and corruption. Crying foul in Guinea
(c) Guinea Mining. Exploiting a State on the Brink of Failure (d) L’insondable Walter Hennig
Inapproprié pour sa fonction, son langage reflète l’autocratie totale et la désinvolture extrême. M. Condé ne se réfère jamais à son gouvernement, à son Premier ministre, ou au ministre des transports. Il ignore, bien sûr, l’existence de l’Assemblée nationale (Législatif) et la Cour suprême (Judiciaire), pourtant censées être paritaires, avec l’Exécutif, dans l’exercice du pouvoir d’Etat. Alpha Condé ne s’exprime qu’à la première personne du singulier : Je, Moi, Moi-même. Les pronoms pluriels, la recherche du consensus gouvernemental, la collégialité administrative lui sont inconnus.
Exemples :

  1.   « Vincent Bolloré, je le connais depuis quarante ans … Là, il est en Indonésie sinon je l’aurais appelé et on aurait dîné tous ensemble chez Laurent (restaurant gastronomique étoilé parisien) ».
    Quelle vantardise ! Qelle vanité ! Président Condé oublie qu’il coiffe l’Etat d’un des pays les plus pauvres de la planète ! Il est dès lors absurde de se flatter d’avoir un accès familier à un milliardaire de France. Il feint d’oublier que ce pays  conquit, domina, exploita et ruina la partie du continent africain qui lui échut au partage de l’Afrique à la conférence de Berlin en 1884-1885.  Cette même France règne de façon hégémonique sur son pré carré : la France-Afrique, dont  la Guinée fait partie. Depuis Sékou Touré ! Il précipita le divorce avec le général Charles de Gaulle en 1958. Il chercha et obtint la réconciliation avec Valéry Giscard d’Estaing et la France en 1975. Dans les deux cas ce fut au détriment de la Guinée et du sien propre.
    Lire (a) Sékou Touré. Le discours du 25 août 1958 (b) Phineas Malinga. Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy (c) André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée de 1958 à 1984
    Situé aux Champs Elysées de Paris,  le restaurant Laurent offre ses repas à raison de  €130  et €230 par personne. Au taux de change courant, cela donne entre un million trois cent mille et deux millions trois cent mille Francs guinéens. Cela correspond à peu près au revenu mensuel de millions de Guinéens. Et à la moitié environ du revenu annuel par tête d’habitant (PIB), selon les statistiques 2015 de la Banque Mondiale et du PNUD. En un mot, les propos d’Alpha Condé confirment les prétentions, la sottise, et la stupidité de la  petite-bourgeoisie africaine, vigoureusement dénoncée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre.
  2. « Depuis que je suis élu, le fils [de Patrick] Balkany m’a demandé un permis minier, d’autres Français m’ont demandé des faveurs, mais pas Bolloré dont le groupe travaille et développe le port de Conakry. »
    L’attribution de contrats miniers est au coeur de la corruption qui gangrère la gestion des affaires publiques du pays. Au lieu de prendre personnellement en charge les dossiers d’extraction minière, M. Condé devait céder cette responsabilité au département ministériel de tutelle travailler. A charge pour ce cabinet de travailler en concert avec la commission idoine de l’Assemblée nationale afin d’appliquer les normes requises de transparence et d’intégrité.
  3. … le groupe Bolloré est resté maître du port de Conakry. Alpha Condé se lève, tape dans le dos avec ses mains ornées de bagues et lâche : « Et puis écrivez ce que vous voulez, je n’en ai rien à faire ».
    Là, Alpha Condé prouve qu’il ne parvient pas à se glisser dans la peau d’un chef d’Etat et d’en endosser les responsabilités et la hauteur de vues. Il se prend toujours pour le micro-entrepreneur des années 1980, qui avait monté une modeste entreprise de distribution de produits alimentaires. Il ne se rend pas compte que ses actes et propos engagent tout un pays. Au lieu de se soucier de sa réputation et de la promotion de l’image de la Guinée, il s’exprime dans un langage terre- à-terre qui frise la vulgarité.
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l'inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères et président Alpha Condé à l’inauguration du Centre Medico-communal de Conakry, 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l'inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée
Bernard Kouchner accueille la première dame Djènè Saran Kaba à l’inaguration de son Centre médico-communal, Conakry 2014. — BlogGuinée

Autocratie, dictature, affairisme : legs de Sékou Touré

Dans “Conakry, plaque tournante de l’Escroquerie internationale” j’ai évoqué la valse … de la corruption… et les rapports dialectiques liant corrupteur et corrompu.

Celle-ci ne se limite pas à l’échange — illicite, illégale et illégitime — d’argent par des bailleurs à des quémandeurs dans le bradage des ressources naturelles de la Guinée.

La corruption s’attaque de façon [incidieuse et] sournoise, et sape de manière souterraine les normes  d’intégrité et de moralité et les institutions gardiennes du fonctionnement et du salut de la république. C’est ainsi qu’en Guinée, depuis la proclamation de la république, la corruption étouffe et empêche la  gestation et la construction de la justice et de la démocratie. Dès 1961, Sékou Touré (1958-1984) construisit le Camp Boiro. Il y réprima, dans le sang, les aspirations des citoyens au pluralisme, à l’alternance, à la collégialité, au consensus, et a la transparence dans la gestion du bien commun. Sékou Touré savait bien que la justice et la démocratie sont des nécessités indispensables, des condition sine qua non du développement collectif et de l’épanouissement individuel. Délibérément et cyniquement, hélas, il leur substitua la dictature, c’est-à-dire, entre autres, le népotisme, la médiocrité, la corruption et l’impunité.

Lire (a) Andrée Touré : impénitente et non-repentante (b) Ismael Touré, André Lewin et Paul Berthaud

Lansana Conté (1984-2008), résista d’abord à la pression sociale pour l’instauration du pluralisme politique. Mais il finit par céder et concocta malheureusement un système délavé et dénaturé.

Consulter (a) Lansana Conté : l’enracinement de l’impunité et l’édification d’un Etat criminel  (b) Cona’cris. La Révolution Orpheline  (c) Lansana Conté par Alain Fokka

Issus de l’écurie Conté capitaine Moussa Dadis Cama (2008-2009) et colonel Sékouba Konaté (2010) exhibèrent la même tendance à l’affairisme et à la cupidité.

Pour sa part, durant la campagne présidentielle de 2010, Alpha Condé se présenta comme un continuateur de Sékou Touré. L’annonce parut paradoxale de la part d’un opposant condamné à mort par contumace  en janvier 1971 par le Tribunal révolutionnaire. En réalité, il disait vrai. Et depuis lors  sa confession s’est confirmée à travers la répression cyclique, la gabégie, l’incompétence, la corruption, l’impunité, la promotion filiale et le rêve dynastique du “Professeur”-président Condé ?

Tierno S. Bah

Habré coupable ! Dadis à la barre !

Tchad. La Plaine des Morts
Tchad. La Plaine des Morts

Le glaive de la justice a doublement frappé l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré aujourd’hui à Dakar. Dirigeant les Chambres africaines extraordinaires (CAE), le magistrat burkinaɓe Gberdao Gustave Kam, assisté des juges sénégalais Amady Diouf et Moustapha Bâ, a en effet reconnu l’accusé coupable de crimes contre l’humanité. Sujette à appel, la sentence de la cour est exemplaire et méritée : la prison à vie.
Ce jour est à marquer d’une pierre blanche, car il représente une victoire —maintes fois différée— des victimes sur les bourreaux dans l’Afrique post-coloniale.
Ce verdict constitue un jalon important dans la lutte contre l’impunité sur le continent. Mais il s’agit seulement d’une étape dans une course de fond et relai, d’une bataille dans une guerre permanente contre la tyrannie. D’autres despotes sont déjà tombés dans les filets de la justice. Exemples : l’ex-président du Libéria, Charles Taylor. Reconnu coupable de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et d’autres violations sérieuses de lois humanitaires internationales, il purge une peine de 50 ans de prison en Grande-Bretagne.

Moussa Dadis Camara
Moussa Dadis Camara

Le procès de Laurent Gbagbo, ancien président de la Côte d’Ivoire, s’est ouvert le 26 janvier dernier. Il répond à quatre chefs d’accusation relevant de crimes contre l’humanité — meurtre, viol et autres formes violence sexuelle, persécution et autres acts inhumains.
Comme on le voit les cas Habré et Ggagbo sont similaires aux crimes perpétrés en Guinée, de 1958 à nos jours.
Prenons le document intitulé “Report of the United Nations International Commission of Inquiry mandated to establish the facts and circumstances of the events of 28 September 2009 in Guinea”.

Cadavres et survivants du massacre au stade du 28 septembre, le 28 septembre 2009
Cadavres et survivants du massacre au stade du 28 septembre, le 28 septembre 2009

Le rapport accuse le chef de la junte militaire, Moussa Dadis Camara, alors capitaine, et ses collaborateurs d’être responsables de :

  • Crimes contre l’humanité
  • Crimes spécifiques : meurtre, emprisonnement et autres atteintes sérieuses contre la liberté physique
  • Tortures et de traitements cruels, dégradants et inhumains
  • Viols, esclavage sexuel, et violences sexuelles
  • Disparitions forcées
  • Actes inhumains
  • Persécution sexuelle, politique et ethnique
  • Violations des droits fondamentaux
Hissène Habré, ex-président du Tchad
Hissène Habré, ex-président du Tchad

M. Alpha Condé est soi-disant le président démocratiquement élu de la Guinée depuis 2010. Utilisant différentes méthodes et tactiques dilatoires, il retarde et/ou bloque l’enquête sur les massacres de 2009. Paradoxalement, des opposants politiques de M. Condé (UFDG, Bloc Libéral) ont voulu associer Dadis —exilé à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso— à la campagne électorale de 2015, lui offrant ainsi une exonération éventuelle —extra-judiciaire et politicienne— face aux suspicions qui pèsent contre lui.
Mais les crimes énumérés ci-dessus restent punissables, quelque soit le délai mis pour déférer les accusés devant la justice. Il fallut 16 ans pour arrêter et juger Hissène Habré. Sept années se sont écoulées depuis la boucherie au stade du 28 septembre de Conakry. Il est temps que Moussa Dadis Camara passe à la barre.

Tierno S. Bah

Lire également :
A la barre. Hissène Habré condamné à la perpétuité : un procès pour l’histoire, mais des parts d’ombre
In landmark trial, former Chad dictator found guilty of crimes against humanity
La Plaine des Morts. Le Tchad de Hissène Habré

Vidéo : Reed Brody: The Dictator Hunter

Maryse Condé. “Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage”

Maryse Condé. La vie sans fards.
Première Partie
Chapitre 5. — « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »
Sékou Touré

Maryse Condé
Maryse Condé

Tout se passa très vite. Grâce à Sékou Kaba, que mon état et le tour que prenait ma vie comblaient de joie, je fus nommée professeur de français au Collège de Filles de Bellevue. Le collège était sis dans un joli bâtiment colonial niché dans un fouillis de verdure à la périphérie de Conakry. Il était dirigé par une charmante Martiniquaise, Mme Batchily, car en Guinée comme en Côte d’Ivoire, les Antillais se retrouvaient à tous les niveaux de l’enseignement.
Cependant, ceux qui se pressaient en Guinée n’avaient rien de commun avec ceux qui travaillaient en Côte d’Ivoire. Ils ne formaient pas une communauté bon enfant, surtout soucieuse de fabriquer du boudin et des aceras. Hautement politisés, marxistes  bien évidemment, ils avaient traversé l’océan pour aider de leur compétence le jeune Etat qui en avait grand besoin. Quand ils se réunissaient chez l’un ou chez l’autre, autour d’une tasse de quinquéliba (décidément ce thé possédait toutes les vertus !) ils discutaient de la pensée de Gramsci ou de celle de Marx et Hegel. Je ne sais pourquoi je me rendis à une de ces assemblées. Elle se tenait dans la villa d’un Guadeloupéen nommé Mac Farlane, professeur de philosophie, marié à une fort jolie Française.
— Il paraît que vous êtes une Boucolon ! me glissa-t-il courtoisement à ma vive surprise. J’ai grandi à deux pas de chez vous, rue Dugommier. J’ai bien connu Auguste.
Auguste était mon frère, mon aîné de vingt-cinq ans, avec lequel je n’avais jamais eu grand contact. Il était l’orgueil de la famille, car il était le premier agrégé ès lettres de la Guadeloupe. Malheureusement, il ne professa jamais aucune ambition politique et vécut toute sa vie à Asnières dans le total anonymat d’un pavillon de banlieue. On comprend si le rapprochement avec lui me terrifia ! Il me semblait que quoi que je fasse, j’étais percée à jour. Si je n’y prenais garde, les « grands nègres » risquaient de me rattraper.
— Votre mari est à Paris ? poursuivit-il.
Je bredouillai qu’il y terminait ses études.
— De quoi?
— Il veut être comédien et suit les cours du Conservatoire de la rue Blanche.
A l’expression de son visage, je sus le peu de cas qu’il faisait de ce genre de vocation. D’ailleurs, il s’éloigna et nous infligea pendant une heure sa lecture de je ne sais plus quel essai politique de je ne sais plus qui.

Désormais, j’évitai soigneusement ces cercles de cuistres de gauche et décidai de vivre sans lien avec ma communauté d’origine. Je ne tins pas entièrement parole et fis une exception. Des deux soeurs de Mme Batchily qui lui avaient emboîté le pas en Guinée, l’une d’entre elles, Yolande Joseph-Noëlle, belle et distinguée, était agrégée d’histoire et enseignait au lycée de Donka. Elle étaie aussi la présidence de l’association des professeurs d’Histoire de Guinée. Malgré tous ses titres, nous devînmes crès proches. Comme plusieurs autres compatriotes, nous étions logées à la résidence Boulbinet, deux tours de dix étages, anachroniquement modernes, qui s’élevaient, inattendues, face à la mer, dans un modeste quartier de pêcheurs. L’ascenseur ne fonctionnant pas, Yolande s’arrêtait chez moi au premier étage avant de commencer l’escalade jusqu’au dixième où elle habitait.

Louis Sénainon Béhanzin
Louis Sénainon Béhanzin

Elle vivait avec Louis, authentique prince Béninois, descendant direct du roi Gbéhanzin, grand résistant à la colonisation francaise. Il fut exilé à Fort-de-France en Martinique avant de mourir à Blida en Algérie. Louis possédait un véritable musée d’objets ayant appartenu à son ailleul : pipe, tabatière, ciseaux à ongles. Il possédait surtout d’innombrables photos du vieux souverain. Ce visage à la fois intelligent et déterminé me faisait rêver. A rna surprise il s’imposa à moi des années plus tard et me conduisit à écrire mon roman Les derniers rois mages. J’imaginai son exil à la Martinique, les railleries des gens : « Un roi africain ? Ka sa yé sa ? »
J’imaginai surtout sa terreur devant la violence de nos orages et le déchaînement de nos cyclones auxquels il n’était pas habitué. Je lui donnai une descendance antillaise en la personne de Spero et je me plus à lui prêter un journal.
Louis Gbéhanzin était un homme extrêmement intelligent, professeur [d’histoire] de mathématiques lui aussi, au lycée de Donka. Il avait l’oreille de Sékou Touré et était le grand artisan de la réforme de l’enseignement, oeuvre colossale qui, en fin de compte, ne fut jamais menée à terme. Bien que l’idée ne m’effleura jamais de m’ouvrir à Yolande, j’éprouvais pour elle une profonde admiration et une réelle amitié. Son franc-parler me faisait du bien. Car elle me tançait souvent vertement :
— Comment pouvez-vous mener une vie pareillement
végétative alors que vous êtes si intelligente ?
Etais-je encore intelligente ?

Personne ne pouvait deviner combien j’étais malheureuse, au point souvent de souhaiter la mort. Yolande et Louis, par exemple, attribuaient ma morosité et ma passivité à l’absence de mon mari. En effet, Condé était retourné à Paris pour sa dernière année au conservatoire de la rue Blanche. Il avait accueilli avec fatalisme l’annonce de ma grossesse.
— Cette fois, ce sera un garçon ! avait-il assuré comme si cela rendait la pilule moins amère. Et nous l’appellerons Alexandre.
— Alexandre ! m’étonnais-je en me rappelant les foudres qu’avait causées mon choix du prénom occidental de Sylvie-Anne ! Mais, ce n’est pas Malenké.
— Qu’importe ! rétorqua-t-il. C’est un prénom de conquérant et mon fils sera un conquérant.
Nous ne devions pas avoir de fils ensemble alors qu’il en eut deux ou trois d’une seconde épouse.

Quand Eddy m’écrivit que Condé avait pour maîtresse une comédienne martiniquaise, je dois avouer que cela me laissa totalement indifférente, car je ne pensais qu’à Jacques, me désespérant encore et encore de l’absurdité de ma conduite. Pourquoi l’avais-je quitté ? Je ne me comprenais plus.

La veille de la rentrée au collège de Bellevue, Mme Batchily réunit les enseignants dans la salle des professeurs. C’était tous des « expatriés ». On comptait un fort contingent de Français communistes, des réfugiés politiques de l’Afrique subsaharienne ou du Maghreb et deux Malgaches. Devant un gobelet d’ersatz de café, tout en grignotant des gâteaux ultra-secs, elle nous expliqua que nos élèves appartenaient à des familles où les filles n’avaient jamais reçu d’instruction secondaire. Parfois, leurs mères avaient suivi une ou deux années d’école primaire et savaient tout au plus signer leur nom. Elles se sentaient par conséquent mal à l’aise sur les bancs d’un collège et auraient préféré se trouver à la cuisine ou sur le marché à vendre de la pacotille. Il fallait donc redoubler de soin, d’attention pour les intéresser à notre enseignement.

Vu l’état d’esprit dans lequel je me trouvais, ces propos n’eurent aucun effet sur moi. Alors que je devais, dans les années qui suivirent, porter tant d’attention aux jeunes, je ne m’intéressai pas du tout à mes élèves que je jugeais amorphes et sottes. Mes cours devinrent vite une ennuyeuse corvée. Mon enseignement se réduisait à des exercices d’élocution, d’orthographe et de grammaire. Au mieux, j’expliquais quelques extraits d’ouvrages choisis par de mystérieux « Comités de l’Éducation et de la Culture » qui dans le cadre de la réforme décidaient de tout. En français, leur sélection était basée non sur la valeur littéraire des textes, mais sur leur contenu sociologique. C’est ainsi qu’à ma surprise, La prière d’un petit enfant nègre du poète guadeloupéen Guy Tirolien figurait dans tous les manuels « révisés ». Quand je n’étais pas au collège, je ne lisais pas, les signes dansant sur la page devant mes yeux. Je n’écoutais pas la radio, ne supportant plus les sempiternelles vociférations des griots. Tout doucement, je prenais le pays en grippe. J’attendais les rêves de la nuit qui me ramèneraient vers Jacques.

Seuls Denis et Sylvie me tenaient en vie. C’était des enfants adorables. Ils couvraient de baisers mon visage, toujours triste, tellement fermé (c’est de cette époque que j’ai désappris le sourire) et que leurs caresses assombrissaient encore.

De la terrasse de mon appartement de Boulbinet, j’assistais chaque jour à un spectacle étonnant. A 17h30, le président Sékou Touré, tête nue, beau comme un astre dans ses grands boubous blancs, passait sur le front de mer, conduisant lui-même sa Mercedes 280 SL décapotée. Il était acclamé par les pêcheurs, abandonnant leurs filets sur le sable pour se bousculer au bord de la route.

Apparemment, j’étais la seule à trouver navrant le
contraste entre cet homme tout-puissant et les pauvres hères faméliques et haillonneux, ses sujets, qui l’applaudissaient.

— Quel bel exemple de démocratie ! me répétaient
à l’envi Yolande et Louis.
— Il n’a pas de gardes du corps ! surenchérissait
Sékou Kaba.

On le sait, la Guinée était le seul pays d’Afrique francophone à se vanter de sa révolution socialiste. Les nantis ne roulaient plus en voitures françaises, mais en Skoda tchèques ou en Volga russes. Les chanceux qui partaient en vacances à l’étranger s’envolaient dans
des Ilyouchine 18 ou des Tupolev.

Dans chaque quartier s’élevait un magasin d’État où l’on devait obligatoirement faire ses achats, puisque le commerce privé avait été aboli. Ces magasins d’État étaient toujours insuffisamment ravitaillés. Aussi, le troc était-il la seule arme dont nous disposions pour lutter contre les rationnements et les incessantes pénuries. Les précieuses denrées alimentaires s’échangeaient sous le manteau parce que la pratique du troc était interdite soi-disant pour décourager le marché noir. Il y avait partout des inspecteurs, des contrôleurs que tout le monde redoutait.

J’appris à éviter le lait concentré tchèque, qui donnait des diarrhées mortelles aux enfants (l’une d’entre elles avait failli emporter Sylvie) ; à me méfier du sucre russe qui ne fondait pas, même dans des liquides bouillants. Le fromage, la farine et les matières grasses étaient pratiquement introuvables.

J’ai souvent raconté comment m’est venu le titre de mon premier roman, largement inspiré par ma vie en Guinée. Heremakhonon, expression malenké qui signifie « Attends le bonheur ». C’était le nom du magasin d’état situé dans le quartier de Boulbinet. Il était toujours vide. Toutes les réponses des vendeuses commençaient par « demain », comme un espoir jamais réalisé.

« Demain, il y aura l’huile ! »
« Demain, il y aura la tomate ! »
« Demain, il y aura la sardine ! »
« Demain, il y aura le riz ! »

Le souvenir de deux évènements se dispute ma mémoire en ce début de l’année 1961, évènements dissemblables qui prouvent que le coeur ne sait pas hiérarchiser. Il place au même niveau l’universel et le particulier. Le 4 janvier, Jiman que, grâce à Sékou Kaba, j’avais fait venir de la Côte Ivoire, repartit chez lui après quelques mois en Guinée. Il ne supportait pas les pénuries qui affectaient son travail de cuisinier.
— Un pays qui n’a pas l’huile ! répétait-il, outré.
Sans doute n’avait-il pas suffisamment médité la belle et célèbre phrase de Sékou Touré :

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans les fers. »

En tous cas, peu m’importe qu’il soit sans nul doute un vil « contre-révolutionnaire » selon l’expression consacrée ! Sur les quais, au pied du paquebot qui le ramenait vers la sujétion dorée de son pays, je versai un flot de larmes en me retenant de le supplier de ne pas m’abandonner lui aussi.

Le 17 du même mois, Patrice Lumumba fut assassiné au Congo. A cette occasion, la Guinée décréta un deuil national de quatre jours. J’aimerais écrire que je fus bouleversée par cet évènement. Hélas non ! J’ai déjà dit le peu d’intérêt que j’avais porté aux premières convulsions du Congo ex-belge. Le nom de Lumumba ne signifiait pas grand-chose pour moi.

Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960
Président Sékou Touré accueille le Premier ministre du Congo-Léopoldville, Patrice Lumumba, à Conakry en août 1960

Je me rendis néanmoins à la Place des Martyrs où avait lieu une cérémonie d’hommage au disparu. Je me glissai dans la foule compacte maintenue par des barrières et des hommes en armes à bonne distance de l’estrade où prenaient place les officiels. On aurait cru assister à un concours d’élégance. Les ministres, sous-ministres et dignitaires du régime étaient accompagnés de leurs épouses drapées dans des pagnes de prix. Certaines étaient coiffées de volumineux mouchoirs de tête. D’autres exhibaient des coiffures compliquées : tresses en rosace ou en triangle. Cette impression d’assister à un spectacle était renforcée par les applaudissements et les acclamations de la foule à chaque fois qu’un couple de notables descendait de sa voiture et se dirigeait vers l’estrade. Sous un dais d’apparat, Sékou Touré, vêtu de ses boubous blancs si seyants, fit un discours qui dura des heures. Il tira les leçons de la tragédie congolaise, répétant avec emphase les mots de Capitalisme et d’Oppression.

Cependant je ne sais pourquoi, ces paroles sonnaient le creux. Je me demandais où était cette révolution guinéenne dont il parlait.

Lire l’article de Victor Du Bois “Guinea: Estrangement Between the Leaders and the People”. — T.S. Bah

Je dus attendre la médiation de la littérature, la parution d’Une Saison au Congo d’Aimé Césaire en 1965 pour m’émouvoir vraiment de ce drame et en comprendre la portée.
Je n’étais pas encore suffisamment « politisée» sans doute.

Les privations qui assombrissaient notre existence, je les aurais supportées si elles avaient affecté l’ensemble de la société dans un effort collectif de construire une nation libre. Cela aurait même pu être exaltant. Or ce n’était visiblement pas le cas. Chaque jour davantage, la société se divisait en deux groupes, séparés par une mer infranchissable de préjugés. Alors que nous bringuebalions dans des autobus bondés et prêts à rendre l’âme, de rutilantes Mercedes à fanions nous dépassaient transportant des femmes harnachées, couvertes de bijoux, des hommes fumant avec ostentation des havanes bagués à leurs initiales. Alors que nous faisions la queue dans nos magasins d’Etat pour nous procurer quelques kilos de riz, dans des boutiques où tout se payait en devises, des privilégiés s’offraient du caviar, du foie gras, et des vins fins.

Un jour, Sékou Kaba parvint fièrement à obtenir une invitation à un concert privé à la Présidence. C’était la première fois que j’allais me mêler au monde des privilégiés. J’empruntai à Gnalengbè un boubou afin de cacher mon ventre et suspendis autour de mon cou mon collier grenn dô. Ainsi fagotée, j’allai écouter « l’Ensemble de Musique Traditionnelle de la République ». En vedette, se produisait Kouyate Sory Kandia. Kouyate Sory Kandia était surnommé « L’Étoile du Mandé» et méritait pleinement cette hyperbole.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

Aucune voix ne pouvait se comparer à la sienne. Il était entouré d’autres griots et de plus d’une trentaine de musiciens qui jouaient de la kora, du balafon, de la guitare africaine, du tambour d’aisselle. Je n’avais jamais assisté à pareil spectacle. C’était éblouissant, inoubliable, incomparable. A l’entracte, les spectateurs refluèrent vers le bar. Je fus profondément choquée de voir ces musulmans en grands boubous se gorger de champagne rosé et fumer avec ostentation des havanes.

“Massane Cissé” Album La Voix de La Révolution par Sory Kandia Kouyaté.

Timidement, Sékou Kaba me conduisit vers un groupe et me présenta au Président, à son frère Ismaël, éminence grise du régime qu’entouraient quelques ministres. Ces derniers ne m’accordèrent aucune attention. Seul, le président feignit de s’intéresser à moi. Sékou Touré était encore plus beau de près que de loin avec ses yeux obliques et ce sourire charmeur des hommes à femmes. Quand Sékou Kaba eut fait les présentations, il murmura :
— Ainsi, vous venez de la Guadeloupe ! Vous êtes donc une petite soeur que l’Afrique avait perdue et qu’elle retrouve.
]’ai rapporté cette conversation dans Heremakhonon quand le dictateur Malimwana entre dans la classe de Veronica et s’entretient avec elle. Mais je ne possédais pas l’aplomb de cette dernière qui osa remplacer le mot « perdue » par le mot « vendue » et je me bornai à grimacer un sourire complaisant.

Sékou Touré s’écarta de nous et continua sa route vers d’autres invités. L’adulation dont on l’ entourait était palpable. On lui baisait les mains. Certains ployaient le genou devant lui et il les aidait à se relever avec affabilité. On entendait en arrière-plan les récitations des griots qui s’enflaient par instant comme un choeur d’opéra. Une sonnerie annonça la fin de l’entracte et nous reprîmes place dans la salle de concert.

A suivre. Chapître 6 : « Tu enfanteras dans la douleur » »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis

Maryse Condé. “2ème vol au-dessus d’un 2ème nid de coucou”

Maryse Condé. La vie sans-fards

Première Partie
Chapitre 3. — Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou

Maryse Condé
Maryse Condé

En 1960, Conakry ne pouvait soutenir la comparaison
avec Abidjan ni même avec [la bourgade de] Bingerville. C’était une agglomération de rien du tout. Seule la mer la parait, violette, somptueuse, fouaillant des cayes déchiquetées. Quelques rares édifices avaient belle allure. C’étaient des bâtiments administratifs, des banques, des magasins d’État. Tout le reste était constitué d’informes constructions en dur. Les femmes s’agglutinaient autour de fontaines où gouttait une eau rare. Les enfants qu’elles portaient au dos ou traînaient après elles avaient tous les signes du kwashiorkor. Comme les hommes, elles portaient des habits défraîchis, presque en haillons. Je n’avais jamais vécu dans un pays à forte prédominance musulmane. J’ignorais tout de l’Islam. Aussi, je fus bouleversée par les talibés grelottant dans la fraîcheur de l’aube en psalmodiant la toute-puissance de Dieu, les mendiants, les estropiés se pressant aux abords des mosquées. Éperdue d’admiration, je contemplais les Sages trônant dans la poussière, yeux perdus dans la méditation, et roulant les grains de leur chapelet. J’admirais l’envol des garçonnets, leurs planchettes sous le bras, vers les écoles coraniques. Bref, je tombai en amour pour un lieu qui semblait tellement déshérité. De toutes les villes où j’ai vécu, Conakry demeure la plus chère à mon coeur. Elle a été ma véritable porte d’entrée en Afrique. J’y ai compris le sens du mot « sous-développement ». J’ai été témoin de l’arrogance des nantis et du dénuement des faibles.

Le jour de mon arrivée, à l’aéroport, Condé embrassa avec une égale effusion sa fille Sylvie et Denis qu’il voyait pour la première fois.
— Je peux vous appeler “papa” ? lui demanda ce
dernier cérémonieusement.
— Mais je suis ton papa ! lui répondit Condé dans un grand éclat de rire.
Si incroyable que cela puisse sembler, ce fut la seule allusion que nous fîmes à la situation de Denis. Nous ne parlâmes jamais de Jean Dominique. Condé ne chercha jamais à savoir qui était le père de Denis ni les circonstances de sa naissance.
Sans doute, malgré son silence, Condé voyait-il clair. Il savait que l’Afrique m’était largement refuge. Il savait que sans mon douloureux passé je ne l’aurais jamais épousé. Ce fut entre nous le plus effrayant des non-dits. Je dois reconnaître qu’à sa manière peu démonstrative, il adopta Denis. Il ne le traita jamais différemment des autres enfants que nous eûmes par la suite.

Condé était accompagné de Sékou Kaba, un ancien camarade d’école qui occupait le poste de directeur de cabinet au ministère de la Fonction publique. Cet homme gracile et taciturne devait devenir mon soutien indéfectible. Moi qui gardais la nostalgie de mon aîné Guy, Guito, emporté à ses vingt ans par cette « maladie des Boucolon » — troubles de l’équilibre, troubles de l’élocution, troubles de la coordination des mouvements — qui saisit l’un après l’autre les membres de ma famille, je trouvai en lui un grand frère et un mentor. Il n’y eut jamais rien d’amoureux ni de sexuel entre nous. Syndicaliste, il avait, lorsqu’il faisait des études à Dakar, partagé une chambre avec Sékou Touré.

[Note. — Sékou Touré n’étudia pas à Dakar. Il fréquenta l’école d’enseignement professionnel Georges Poiret de Conakry pendant un an et demi en 1936-1937, avant d’en être exclu. Lire Ibrahima Baba Kaké, Sékou Touré, le héros et le tyran. — Tierno S. Bah]

Kaba ne fréquentait plus Sékou Touré depuis qu’il occupait de hautes fonctions, mais il le révérait comme un Dieu. Il m’enseigna le « socialisme africain », me donna à lire les indigestes volumes publiés localement sur l’histoire et le rôle du PDG (Parti Démocratique de Guinée) ainsi que les hagiographies du Président et de certains de ses ministres.

Condé et moi, ayant aussi peu d’argent l’un que l’autre, nous demeurions chez lui. Il habitait dans le quartier populeux du Port une modeste villa qu’occupaient, outre sa femme et ses deux filles, une multitude de frères, de soeurs, de cousins, de cousines, de beaux-frères, de belles-soeurs. La villa étant située à deux pas d’une mosquée, chaque matin, nous étions réveillés par le premier appel du muezzin auquel je ne m’habituais pas et qui à chaque fois me précipitait à genoux hors du lit. En écoutant cette voix pressante, je rêvais d’accomplir quelque grande action. Mais laquelle ? Du lit, Condé me regardait, goguenard :
— Trop exaltée, ma fille ! Trop exaltée ! commentait-
il.
Malgré mes efforts, je ne parvins jamais à être proche de Gnalengbè, la femme de Sékou alors que j’aurais tant aimé qu’elle me traite comme une soeur aînée. Je l’entendais rire aux éclats et bavarder dans la cuisine. Mais, il suffisait que j’apparaisse pour qu’elle se taise et se fige. Je finis par me plaindre à Sékou :
— Est-ce que je lui fais peur ? lui demandai-je, ulcérée.
— Tu l’intimides ! me répondit-il après une hésitation. Elle ne sait pas bien parler le français. Elle n’est guère allée à l’école. Elle porte des pagnes… Tu comprends? Elle est un peu complexée devant toi. Si tu apprenais le malenké, tu te rapprocherais déjà d’elle.
Cette recommandation que je ne cessai d’entendre ne tarda pas à m’exaspérer. Car je le compris très vite, si on voulait déchiffrer les sociétés africaines, il fallait pouvoir s’entretenir avec elles. Pourtant, quelles langues choisir dans la pluralité de celles qui existaient ?
Apprends le malenké ! conseillerait un Malenké.
Apprends le fulani ! dirait un Peul.
Apprends le soussou ! interviendrait un Soussou.

Sékou ne se résignait pas à ma situation conjugale avec Condé et ne voulait pas entendre parler de divorce. Il me suppliait d’abandonner la Côte d’Ivoire et de rejoindre la Guinée où, vues ses fonctions, il se faisait fort de me trouver un poste d’enseignante. Ce fut sous son affectueuse pression qu’un matin, je me rendis au Service de l’Immigration. Brandissant mon livret de famille tout neuf, je demandai un passeport guinéen. Là-dessus, aucune ambiguïté : ce ne fut pas une décision politique, un geste de foi militante. Il est certain que j’abandonnai ma nationalité française avec une réelle joie. Mais pour moi, je manifestais avant tout ma liberté. Cette réappropriation matérielle de l’Afrique me prouvait qu’allant plus loin que le chef de flle de la Négritude, mon maître à penser, je commençais de m’assumer.
— Remplissez cela ! m’ordonna un employé d’un air ennuyé, posant sur le comptoir une petite pile d’imprimés.
— Pas la peine ! assura un autre surgissant derrière son dos.
Et raflant la liasse de documents, il expliqua d’un ton suffisant :
— La nationalité guinéenne lui est donnée de surcroît à celle qu’elle possède déjà, grâce à son mariage. C’est un plus, un ajout.
J’avoue que je ne compris rien à ces propos. N’empêche ! J’empochai allègrement le magnifique document vert qu’on me délivra sans me douter qu’il allait plus tard me brûler les doigts. Je ne pouvais pas m’imaginer qu’un jour je reviendrais à ma nationalité française et que je remercierais le ciel de n’avoir, à tort ou à raison, rempli aucun document ce jour-là.

Condé, lui, feignait de ne pas intervenir dans mes décisions et ne me proposait nullement de reprendre la vie commune. Je me demande s’il ne savait pas que tôt ou tard, nous allions nous séparer. Il entourait les enfants de soins paternels. Il baignait Sylvie-Anne, bouchonnait son corps avec un paquet d’herbe sèche locale. Chaque après-midi, il enfilait un short et un tee-shirt et hélait Denis :
— Viens ! lui ordonnait-il. On va jouer au ballon.
Le pauvre abandonnait ce qu’il faisait et le suivait, éperdu de bonheur. Il n’avait jamais été à pareille fête.

A suivre. Chapître 5 : « Nous préférons la pauvreté dans la liberté, à l’opulence dans l’esclavage »

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis

Maryse Condé. La vie sans fards

Maryse Condé. La vie sans-fards

Maryse Condé. La vie sans fards. Paris : J.-C. Lattès, 2012, 333 p.
Maryse Conde, 25 novembre 2012 (Photo: Claire Garate)
Maryse Conde, 25 novembre 2012 (Photo: Claire GarateAvant-propos

Sans se connaitre ni se concerter, deux descendantes d’esclaves Africains aux Amériques : feue Maya Angelou (Etats-Unis) et Maryse Condé (Guadeloupe, Antilles) relatent la quête de leurs racines africaines. En 1960 Maya épousa le Sud-Africain Vusumzi L. Make, qui fut successivement membre de la Ligue des Jeunes de l’African National Congress (ANC), du Pan-Africanist Congress (PAC), et du South African United Front (SAUF), une alliance ANC-PAC. Le couple vécut au Caire, alors un des pôles du pan-africanisme. Le divorce intervint en 1963. Après avoir initialement pensé à la Guinée et au Libéria, Maya choisit de s’installer à Accra. Dans All God’s Children Need Traveling Shoes elle expose les hauts et les bas, les utopies et les illusions ainsi que les désenchantements et les désillusions de l’insertion —économique, culturelle et sociale— dans la société d’accueil. Finalement, prenant note du conseil de son aîné et idole, Malcolm X, elle rentra au pays natal. Là, Dr. Martin Luther King, Jr. lui demanda de prendre activement part à une nouvelle phase de la lutte pour les droits civiques et économiques. Elle y consentit. Hélas, quelques jours après leur conversation, James Earl Roy abattait froidement l’apôtre de la non-violence à Memphis (Tennessee), le 4 april 1968.
Trois ans avant l’arrivée de Maya au Ghana, la jeune Maryse Boucolon avait épousé l’artiste guinéen Mamoudou Condé. Et elle vécut tour à tour en Côte d’Ivoire, en Guinée et au Ghana. La vie sans fards raconte l’odyssée africaine de Maryse Condé : épouse, mère, débrouillarde, triomphante enfin des tourbillons de sa vie, et aujourd’hui sereine — comme le fut Maya — dans l’apothéose de sa carrière d’écrivain et d’éducatrice. Cette autobiographie est d’autant plus précieuse qu’elle dépeint Conakry et la Guinée des trois premières années d’indépendance.
Un point important différencie cependant Maya et Maryse à leur arrivée en Afrique : la première était déjà une militante engagée, active voire passionnée. La seconde, par contre, était sinon ignorante, du moins innocente et débutante au plan politique et idéologique. Mais son inexpérience n’affecta en rien son esprit d’observation et sa lucidité. Pour cela, son témoignage vaut son pesant d’or. La novice Maryse décela ainsi tôt, en 1960, les contradictions de Sékou Touré, les premières dérives autoritaires, les pas initiaux vers la dictature. Par exemple, elle se rémémore le Camp Camayenne de 1961 —baptisé Camp Boiro en 1969. Au chapître 4 “Nous préférons la pauvreté dans la liberté à l’opulence dans l’esclavage”, page 105, elle note :

Des choses plus graves commençaient de se passer. Du jour au lendemain, des maisons étaient vidées de leurs occupants. A Camayenne, un camp s’était ouvert où, chuchotait-on, on torturait ceux qui avaient l’audace de critiquer Sékou Touré et les décisions du PDG. Des rumeurs circulaient selon lesquelles des émeutes avaient éclaté et avaient été réprimées dans le sang.
Le paragraphe suivant se fait plus précis :
Les Peuls étaient soumis à une répression féroce. Je n’ai jamais clairement compris ce que Sékou Touré leur reprochait. D’être trop attachés à leurs chefferies traditionnelles dont il s’efforçait de saper  le pouvoir ? En tous cas, il ne faisait pas bon s’appeler , Barry, Sow ou Diallo.
Avec le passage du temps la mémoire confond certains détails ; par exemple, Maryse prend Louis Sénainon Béhanzin pour un historien. En fait, c’était un mathématicien doté, il est vrai, d’une énorme culture livresque dans sa discipline, en philsophie et en science sociales.
On lira ici la notice biographique, suivie de la préface, d’une dédicace, de l’avant-propos et du premier chapitre. Cette section situe clairement les personnages, faits et évènements subséquents. Pour la suite je diffère la publication du deuxième chapître. Intitulé “One Flew over the Cuckoo’s Nest”, il traite de la Côte d’Ivoire (Bingerville, Abidjan). Je fais suivre donc le troisième chapitre : “Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou”. Il est le premier de plusieurs concernant la Guinée. Charité bien ordonnée commence par soi, n’est-ce pas ?!
Les chapitres sur la Côte d’Ivoire et le Ghana paraîtront à la fin de cette série. Bonne lecture !
Tierno S. Bah

Notice biographique

 Née à Pointe-à-Pitre, Maryse Condé est l’une des voix majeures de la littérature contemporaine. Elle a écrit notamment Ségou, La Vie scélérate, Traversée de la mangrove, Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, En attendant la montée des eaux … Après avoir longtemps enseigné à l’université de Columbia, elle se partage aujourd’hui entre Paris et New York.

Préface

Trop souvent les autobiographies deviennent des constructions de fantaisie. Il semble que l’être humain soit tellement désireux de se peindre une existence différente de celle qu’il a vécue, qu’il l’embellit, souvent malgré lui. Il faut donc considérer La Vie sans fards comme une tentative de parler vrai, de rejeter les mythes et les idéalisations flatteuses et faciles.
Voici peut-être le plus universel de mes livres. Il ne s’agit pas seulement d’une Guadeloupéenne tentant de découvrir son identité en Afrique ou de la naissance longue et douloureuse d’une vocation d’écrivain chez un être apparemment peu disposé à le devenir. Il s’agit d’abord et avant tout d’une femme aux prises avec les difficultés de la vie. Elle est confrontée à ce choix capital et toujours actuel : être mère ou exister pour soi seule.
Je pense que La Vie sans fards est surtout la réflexion d’un être humain cherchant à se réaliser pleinement. Mon premier roman s’intitulait En attendant le bonheur, ce livre affirme : il finit toujours par arriver.

Dédicace

A Hazel Joan Rowley,
qui a fermé si brutalement la porte,
qu’elle nous a laissés saisis.

« Vivre ou écrire, il faut choisir. »
Jean-Paul Sartre

Avant-propos

Pourquoi faut-il que toute tentative de se raconter aboutisse à un fatras de demi-vérités ? Pourquoi faut-il que les autobiographies ou les mémoires deviennent trop souvent des édifices de fantaisie d’où l’expression de la simple vérité s’estompe, puis disparaît ? Pourquoi l’être humain est-il tellement désireux de se peindre une existence aussi différente de celle qu’il a vécue ? Par exemple, je lis dans les brochures rédigées par mes attachées de presse d’après mes propres informations à l’intention des journalistes et des libraires :

« En 1958, elle épouse Mamadou Condé, un comédien guinéen qu’elle avait vu jouer à l’Odéon dans Les Nègres, une pièce de Jean Genet, mise en scène par Roger Blin et part avec lui pour la Guinée, le seul pays d’Afrique qui ait répondu non au référendum sur la communauté du général de Gaulle ».

Ces phrases créent une image séduisante. Celle d’un amour éclairé par le militantisme. Or, elles contiennent à elles seules de nombreuses falsifications. Je n’ai jamais vu Condé jouer dans Les Nègres. Lorsque j’étais avec lui à Paris, il ne se produisait que dans d’obscures salles de théâtre où, ainsi qu’il le disait moqueusement, il faisait de la « nègrerie ». Il n’incarna le personnage d’Archibald à l’Odéon qu’en 1959, alors que notre mariage étant loin d’être une réussite, nous vivions la première de nos séparations. J’enseignais à Bingerville en Côte d’Ivoire où est née Sylvie-Anne, notre première fille.

Paraphrasant donc Jean-Jacques Rousseau dans Les Confessions, je déclare aujourd’hui que je veux montrer à mes semblables une femme dans toute la vérité de la nature et cette femme sera moi.

D’une certaine manière, j’ai toujours éprouvé de la passion pour la vérité, ce qui, sur le plan privé comme public, m’a souvent desservie. Dans mon récit de souvenirs Le Coeur à rire et à pleurer – Contes vrais de mon enfance, je raconte comment ma « vocation d’écrivain », si on peut employer pareils termes, aurait pris naissance. J’aurais environ dix ans. C’était, semble-t-il, un 28 avril, jour de l’anniversaire de ma mère que j’idolâtrais, mais dont le caractère singulier, complexe et fantasque ne manquait pas de me déconcerter. J’aurais donc élaboré une composition, mi-poème, mi-saynète, où je me serais efforcée de peindre les multiples facettes de sa personnalité, tantôt tendre et sereine comme brise de mer, tantôt moqueuse et grinçante. Ma mère m’aurait écoutée sans mot dire tandis que je paradais devant elle, vêtue d’une robe bleue. Puis, elle aurait levé sur moi des yeux à ma stupeur remplis de larmes et aurait soufflé :
— C’est ainsi que tu me vois ?
J’aurais éprouvé à ce moment-là un sentiment de puissance que j’aurais cherché à revivre, livre après livre. Cette anecdote construite a posteriori me semble parfaitement illustrer ces involontaires (?) tentatives d’embellissement que je dénonce. Il est certain que j’ai souvent rêvé de choquer mes lecteurs en dégonflant certaines boursouflures. Plus d’une fois, j’ai regretté que des flèches contenues dans mes textes n’aient pas été perçues. Ainsi dans mon dernier roman En attendant la montée des eaux (J.-C. Lattès 2010), j’écris : « Un terroriste n’est-il pas tout simplement un exclu, exclu de sa terre, exclu de la richesse, exclu du bonheur, qui tente de manière désespérée et peur-être barbare de faire entendre sa voix ? »
J’espérais que dans notre époque si frileuse, une telle définition pourrait susciter diverses réactions. Or seul Didier Jacob du Nouvel Observateur, lors d’une interview, me posa une question à ce sujet.
Cependant, le désir de choquer ne saurait, à lui seul, résumer la vocation d’un écrivain. La passion de l’écriture a fondu sur moi presque à mon insu. Je ne la comparerai pas à un mal d’origine mystérieuse puisqu’elle m’a procuré mes joies les plus hautes. Je la rapprocherais plutôt d’une urgence, un peu effrayante dont je n’ai jamais su démêler les causes. N’oublions pas que je suis née dans un pays, à l’époque, sans musée, sans vraie salle de spectacle, où les seuls écrivains que nous fréquentions appartenaient à nos manuels scolaires er étaient originaires d’Ailleurs.

Je n’ai pas été un écrivain précoce, griffonnant à seize ans des textes géniaux. Mon premier roman est paru à mes quarante-deux ans, quand d’autres commencent de ranger leurs papiers et leurs gommes et a été fort mal accueilli, ce que j’ai accepté avec philosophie comme la préfiguration de ma future carrière littéraire. La principale raison qui explique que j’ai tant tardé à écrire, c’est que j’étais si occupée à vivre douloureusement que je n’avais de loisir pour rien d’autre. En fait, je n’ai commencé à écrire que lorsque j’ai eu moins de problèmes et que j’ai pu troquer des drames de papier contre de vrais drames.

J’ai longuement parlé du milieu dont je suis issue dans Le Coeur à rire et à pleurer et surtout dans Victoire, les saveurs et les mots. Le film à succès d’Euzhan Paley : La Rue Case-Nègres a popularisé une certaine image des Antilles. Non ! Nous ne sommes pas tous des damnés de la terre nous tuant à la peine dans la grattelle de la canne à sucre. Mes parents faisaient partie de l’embryon de la petite bourgeoisie et se dénommaient avec outrecuidance « Les Grands Nègres ». Je dirai à leur décharge que leurs enfances avaient été terribles et qu’ils voulaient à tout prix protéger leur descendance.
Jeanne Quidal, ma mère, était la fille bâtarde d’une mulâtresse illettrée qui ne sut jamais parler le français. Sa mère se louait chez des blancs-pays, de leur vrai nom les Wachter, et elle avait très tôt connu son lot de honte et d’humiliation.
Auguste Boucolon, mon père, bâtard lui aussi, s’était retrouvé orphelin, quand sa pauvre mère avait péri brûlée vive dans l’incendie de sa case. On peut malgré tout dire que ces douloureuses circonstances avaient eu des conséquences relativement positives.
Les Wachter avaient autorisé ma mère à bénéficier de l’enseignement du précepteur de leur fils, ce qui lui avait permis d’être « anormalement » instruite, vue sa couleur, et de devenir une des premières institutrices noires de sa génération. Mon père, pupille de la nation, avait poursuivi une scolarité rare pour l’époque, à coups de bourses et avait fini… fondateur d’une petite banque locale, la « Caisse Coopérative de Prêts » qui aidait les fonctionnaires.

Une fois mariés, Jeanne et Auguste furent le premier couple de Noirs à posséder une voiture, une Citroën C4, à se faire bâtir à la Pointe une maison de deux étages, à passer leurs vacances dans leur « maison de changement d’air » au bord de la rivière Sarcelles à Goyave. Imbus de leur réussite, ils considéraient que rien n’était assez bon pour eux et ils nous élevèrent, mes sept frères, mes soeurs et moi dans le mépris et l’ignorance de la société qui nous entourait

Dernière-née de cette large fratrie, j’étais particulièrement choyée. Tout le monde s’accordait à dire que mon avenir serait exceptionnel et je le croyais volontiers. A 16 ans, quand je partis commencer mes études supérieures à Paris, j’ignorais le créole. N’ayant jamais assisté à un lewoz, je ne connaissais pas les rythmes de la danse traditionnelle, le gwoka. Même la nourriture antillaise, je la jugeais grossière et sans apprêt.

Je ne parlerai pas de ma vie actuelle, sans grands drames, si ce n’est l’approche à pas sournois de la vieillesse puis de la maladie, événements sans originalité qui, j’en suis sûre, n’intéresseraient personne. Je tenterai plutôt de cerner la place considérable qu’a occupée l’Afrique dans mon existence et dans mon imaginaire. Qu’est-ce que j’y cherchais ? Je ne le sais toujours pas avec exactitude. En fin de compte, je me demande si à propos de l’Afrique, je ne pourrais reprendre à mon compte presque sans les modifier les paroles du héros de Marcel Proust dans Un amour de Swann :

« Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre. »

Première Partie
Chapitre 1. — « Mieux vaut mal mariée que fille »
Proverbe guadeloupéen

J’ai fait la connaissance de Mamadou Condé en 1958 à la Maison des Étudiants de l’Ouest Africain, grande bâtisse délabrée située boulevard Poniatowski à Paris. Puisque l’Afrique, son passé, son présent, comptait pour ma seule préoccupation, je venais de me faire deux amies, deux soeurs, Peules de Guinée : Ramatoulaye et Binetou. Je les avais rencontrées lors d’un meeting politique à la salle des Sociétés Savantes, rue Danton, aujourd’hui disparue. Elles venaient de Labé et m’avaient fait rêver en me montrant les photos jaunies de leurs vénérables parents, vêtus de boubous de bazin, assis devant leurs cases rondes à toit de paille.

La Maison des Étudiants était riche en courants d’air. Pour lutter contre le froid, Ramatoulaye, Binetou et moi, nous buvions tasse sur tasse de thé vert à la menthe dans le foyer où brûlait un minuscule poêle à charbon. Un après-midi, un groupe de Guinéens vint nous y rejoindre.
Tous appelaient Condé « le Vieux», ce qui était, je l’avais appris, un signe de respect, mais aussi, parce que, déjà grisonnant, il semblait plus âgé que la moyenne des étudiants. Il parlait également du ton sentencieux d’un Sage qui énonce de profondes vérités. Pourtant son acte d’état-civil affirmant qu’il était né vers 1930 contredisait et son apparence et son comportement. Extrêmement frileux, il portait enroulée autour du cou une lourde écharpe tricotée main et sous son épais manteau de couleur terreuse, deux ou trois pullovers. Je fus surprise quand on fit les présentations. Comédien qui suivait les cours du Conservatoire de la rue Blanche ? Sa diction laissait beaucoup à désirer. Quant à sa voix haut perchée, elle n’avait rien de celle d’un baryton. Soyons franche ! En d’autres temps, je lui aurais à peine adressé la parole. Mais, pour moi, la vie avait radicalement basculé. Celle que j’avais été n’était plus.

L’arrogante Maryse Boucolon, l’héritière des « Grands Nègres », élevée dans le souverain mépris des inférieurs avait été frappée d’une blessure mortelle. Fuyant mes anciens amis, je n’avais plus qu’un désir : me faire oublier. J’avais quitté le lycée Fénelon et je ne m’enorgueillissais plus d’être une des très rares Guadeloupéennes à préparer le concours des Grandes Écoles avec toutes les chances d’être reçue. Cela n’avait pas été mon seul titre de gloire ! Après la parution des bonnes feuilles de Peau Noire, Masques Blancs dans la revue Esprit, outrée par cette peinture que je jugeais avilissante de la société antillaise, j’avais adressé à la direction une Lettre Ouverte dans laquelle j’affirmais que Frantz Fanon n’avait rien compris à notre société. Ô surprise, en réponse à ma missive enflammée, malgré mon extrême jeunesse, j’avais été invitée par Jean-Marie Domenach lui-même à venir à la rue Jacob afin d’exposer mes critiques.

Mais depuis ces jours fastueux, l’Haïtien Jean Dominique, le futur héros de The Agronomist, le documentaire hagiographique de l’Américain Jonathan Demme était passé par là. Je ne me souviens plus dans quelles circonstances j’avais rencontré cet homme dont le comportement devait avoir de telles conséquences dans ma vie. Nous avions vécu un remarquable amour intellectuel. Vu le splendide isolement dans lequel j’avais été élevée, je ne savais rien d’Haïti. Jean Dominique ne m’avait pas simplement déniaisée physiquement. Il m’avait éclairée, me révélant la geste des « Africains chamarrés » selon l’expression méprisante de Napoléon Bonaparte. Grâce à lui, j’avais découvert le martyre de Toussaint Louverture, le triomphe de Jean-Jacques Dessalines et les premières difficultés de la nouvelle République Noire. Il m’avait aussi donné à lire Gouverneurs de la Rosée de Jacques Roumain, Bon Dieu rit d’Edris St-Amand, Compère Général Soleil de Jacques Stephen Alexis. En un mot, il m’avait initiée à l’extraordinaire richesse d’une terre que j’ignorais. Sans nul doute, c’est lui qui a planté dans mon coeur cet attachement pour Haïti qui ne s’est jamais démenti.

Le jour où prenant mon courage à deux mains, je lui annonçai que j’étais enceinte, il sembla heureux, très heureux même et s’écria avec emportement :
— C’est un petit mulâtre que j’attends cette fois !
Car d’une précédente union, il avait deux filles dont l’une J.J. Dominique est devenue écrivain.
Néanmoins, me rendant chez lui le lendemain, je le trouvai en train de vider son appartement et de ranger ses effets dans des malles. D’un air pénétré, il m’expliqua qu’une menace d’une exceptionnelle gravité se profilait sur Haïti. Un médecin du nom de François Duvalier se présentait à l’élection présidentielle. Parce qu’il était noir, il suscitait l’enthousiasme des foules, lassées des présidents mulâtres et dangereusement sensibles à l’idéologie du « noirisme ». Or, il ne possédait aucune des qualités nécessaires pour remplir une si haute fonction.
Toutes les forces d’opposition à ce détestable projet devaient donc se rejoindre au pays et former un front commun.
Jean Dominique s’envola et ne m’adressa pas même une carte postale. Je restai seule à Paris, ne parvenant pas à croire qu’un homme m’avait abandonnée avec un ventre. C’était impensable. Je refusais d’accepter la seule explication possible : ma couleur. Mulâtre, Jean Dominique m’avait traitée avec le mépris et l’inconscience de ceux qui stupidement s’érigeaient alors en caste privilégiée. Comment interpréter ses stances anti-duvaliéristes ? Quel crédit accorder à sa foi dans le peuple ? Il va sans dire que pour moi, ce n’était qu’hypocrisie.

Je parvins difficilement à supporter les longs mois de cette grossesse solitaire. Un médecin de la Sécurité Sociale des étudiants me trouvant dépressive et dénutrie m’expédia dans une maison de repos dans l’Oise où tout le monde m’entoura d’attentions que je n’ai pas oubliées. Pour la première fois, je découvrais la compassion des étrangers. Finalement, le 13 mars 1956, alors que j’aurais dû préparer d’arrache-pied mon concours d’entrée à l’École Normale Supérieure, j’accouchai dans une petite clinique du XVe arrondissement, d’un fils à qui je donnai au hasard le prénom de Denis. Sur ces entrefaites, ma mère adorée mourut subitement à la Guadeloupe. Sous le coup de toutes ces épreuves, je jouai à la Marguerite Gautier. Un infiltrat tuberculeux se déclara dans mon poumon droit et le même médecin de la Sécurité Sociale des étudiants me dirigea vers le Sanatorium de Vence dans les Alpes-Maritimes. Je devais y rester plus d’un an.
— Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi sur toi ? répétait, ulcérée, en m’accompagnant à la gare, Yvane Randal, une des rares amies que je fréquentais encore.
Toute à mon chagrin, je ne l’entendais pas.
Faute de moyens, j’avais dû confier mon adorable nourrisson à l’Assistance Publique dont les austères locaux s’élevaient avenue Denfert-Rochereau. Pourtant, j’avais deux soeurs aînées vivant dans la capitale. La première, Ena, qui était aussi ma marraine, étonnamment belle, mélancolique et rêveuse, était entourée d’une aura de mystère. Venue faire des études de musique, elle avait épousé, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Guadeloupéen Guy Tirolien, élève de l’École Nationale d’Administration qui, avec son recueil Balles d’Or, devait devenir notre poète national. Les raisons de leur divorce constituaient un des secrets les plus sulfureux de notre famille. Alors que son mari se languissait au stalag à côté de Léopold Sédar Senghor, Ena le trompait avec une coterie de fringants officiers allemands qui la surnommaient « Bijou ». Pour l’heure, elle était entretenue par un richissi me homme d’affaires. Pour meubler son inaction, elle jouait au piano des mélodies de Chopin et buvait des alcools forts. L’autre, Gillette, était plus terre à terre. Assistante sociale à Saint-Denis, alors un faubourg populeux et pauvre, elle était mariée à Jean[-Baptiste] Deen, un étudiant en médecine d’origine guinéenne.
— Tu ne mérites pas ce qui t’arrive !  ajoutait Yvane, révoltée.
Moi-même, je ne savais que penser. A certains moments, j’avais la conviction d’avoir été victime d’une immense injustice. A d’autres, une voix me soufflait que je méritais ce qui m’arrivait, la conviction d’appartenir à une espèce supérieure dans laquelle j’avais été élevée ayant irrité le sort. Je suis sortie de cette épreuve à jamais écorchée vive, ne possédant guère de confiance dans le sort, redoutant à chaque instant les coups sournois du destin.

Ce séjour à Vence fut sinistre. Comme Marie-Noëlle dans le roman Desirada je garde un triste souvenir des heures interminables passées au lit, des perfusions quotidiennes de PAS, de la fatigue, des nausées, des fièvres, des suées et des insomnies. Mais à la différence de Marie-Noëlle, je ne rencontrai pas l’amour. Cela aurait été difficile. Quand nous nous portions mieux, nous avions l’autorisation de nous rendre une fois par mois à Nice, sous la conduite d’une infirmière en blouse blanche. A notre approche, les passants s’écartaient, car nous symbolisions la détresse et la maladie, qui sont contagieuses, on le sait. Nous poussions jusqu’à la mer et nous regardions avec envie les bien portants à demi nus et bronzés qui se poursuivaient à la brasse. Je pensais avec douleur à ma mère que je ne verrais jamais plus et à mon beau bébé, et avec haine à Jean Dominique. Néanmoins comme cela se produit souvent dans la vie, ces longs mois eurent une contrepartie heureuse. Grâce à une série d’autorisations spéciales dues à mon état de santé, je pus terminer une licence de lettres modernes à la Faculté d’Aix-en-Provence. J’optai pour le français, l’anglais, et l’italien et non plus le français, le latin et le grec, comme j’en avais rêvé lorsque j’étais en hypokhâgne.

De retour à Paris, je répondis à une petite annonce et trouvai du travail dans une branche du ministère de la Culture, rue Boissy d’Anglas. Forte de cet emploi, je me crus capable de reprendre Denis avec moi et de mettre fin au sentiment de culpabilité que j’éprouvais en pensant à lui. Ma vie se révéla très vite un enfer. Depuis la mort de ma mère, mon père, qui ne m’avait jamais beaucoup aimée, se désintéressait complètement de moi et ne m’envoyait plus d’argent. Je n’ai jamais compris pourquoi l’attitude d’Ena et Gillette à mon endroit s’était pareillement modifiée. Comme elles étaient sensiblement plus âgées que moi, il n’y avait jamais eu beaucoup d’intimité entre nous. Néanmoins, par le passé, elles étaient plutôt gentilles et m’invitaient régulièrement à déjeuner ou à dîner chez elles. Depuis ma grossesse et la fuite de Jean Dominique, alors que j’aurais eu tellement besoin d’être entourée, je ne les voyais plus. Quand je me hasardais à téléphoner, c’est tout juste si elles ne raccrochaient pas en entendant ma voix. Avais-je choqué leurs sentiments petits-bourgeois ? Étaientelles déçues de me voir, alors que j’étais promise à un brillant avenir, engrossée, puis abandonnée comme une servante ? Réagissaient-elles en fin de compte comme les petites bourgeoises qu’elles étaient ?

Je n’avais donc pour vivre avec mon bébé que mon dérisoire salaire du ministère. J’habitais, moqueuse coïncidence, dans un immeuble bourgeois face à l’Ambassade d’Haïti dans le XVIIe arrondissement. Mais, j’occupais une chambre de bonne avec l’eau et les toilettes sur le palier. Chaque matin, je traversais Paris pour déposer Denis à la crèche des enfants d’étudiants qui se trouvait rue des Fossés-Saint-Jacques dans le Ve, puis je me précipitais au ministère à la Concorde. En fin de journée, je parcourais la même distance en sens inverse. Inutile de dire que je ne sortais jamais le soir. Moi naguère si friande de cinéma, de théâtre, de concerts de musique et de repas aux restaurants, je n’allais plus nulle part. Je baignais mon fils, je le faisais manger, puis je m’efforçais de l’endormir en lui chantant des berceuses. La rumeur ayant circulé que ma brusque disparition était due au fait que j’étais une « fille-mère », comme on désignait alors avec mépris les « mères-célibataires », à l’ exception des fidèles Yvane Randal et Eddy Edinval, les étudiants antillais m’évitaient. Je ne fréquentais plus que des Africains qui ne savaient rien de moi et qu’impressionnaient mes manières et mon restant de bagout.

J’avais beaucoup de mal à payer mon loyer. Quand les retards s’accumulaient, le propriétaire, un bourgeois de carte postale, cheveux blancs de neige, profil aristocratique, escaladait les six étages qui menaient au triste réduit qu’il me louait et vociférait:
— Je ne suis pas là pour vous servir de père !
Au ministère, au contraire, je retrouvais ces marques de gentillesse et de sympathie qui m’avaient tellement surprise lors de mon séjour dans la maison de repos de l’Oise. Pour parler comme Tennessee Williams, the kindness of strangers ne cessait de m’entourer. Tout le service où je travaillais s’apitoyait sur ma jeunesse et mon dénuement, admirait ma dignité et mon courage. Le week-end, j’étais régulièrement invitée à déjeuner chez mes collègues. Les convives s’extasiaient sur la beauté de Denis, couvert de baisers et traité comme un petit prince. Au départ, mes hôtesses glissaient dans mon sac des vêtements usagés, pas seulement d’enfants, du pain d’épice, des boîtes d’Ovomaltine ou de cacao Van Houten, destinées à fortifier le fils et la mère, les deux étant fort chétifs. Je versais des larmes d’humiliation sur le trottoir.

Que faisait-on exactement rue Boissy d’Anglas ? Je crois me souvenir que le Département auquel j’appartenais rédigeait des lettres qui accompagnaient des projets culturels à l’intention du ministre.

Au bout de quelques mois, je compris que je n’étais pas en état de suivre ce régime. Je me résignai à me séparer de nouveau de Denis. Je le confiai à une nourrice agréée, Mme Bonenfant qui habitait dans les environs de Chartres. Comme je fus bien vite incapable de lui régler ses 18 000 anciens francs mensuels, je pris le large et ne remis plus les pieds à Chartres. Mme Bonenfant n’engagea aucun recours contre moi. Elle se borna à m’adresser des lettres bourrées de fautes d’orthographe où elle me donnait des nouvelles de « notre » petit.
— Vous lui manquez beaucoup ! assurait-elle. Il vous réclame tout le temps.
Je pleurais en lisant ce courrier, car j’étais bourrelée de remords. Les jours se succédaient dans un brouillard de souffrance et de mauvaise conscience. Je dormais deux ou trois heures par nuit. En quelques semaines, je maigris de huit kilos. Les lecteurs me demandent souvent pourquoi mes romans sont remplis de mères qui considèrent leurs enfants comme des poids trop lourds à porter, d’enfants qui souffrent d’être mal aimés et se replient sur eux-mêmes. C’est que je parle d’expérience. J’aimais profondément mon fils. Cependant, non seulement sa venue avait détruit les espoirs qui faisaient la base de mon éducation, mais j’étais incapable de subvenir à ses besoins. En fin de compte, mon comportement à son égard pouvait sembler celui d’une mauvaise mère.

Je ne garde aucun souvenir de la cour au pas de charge que me fit Condé. Premier baiser, première étreinte, premier plaisir partagé. Rien. Je n’ai pas non plus souvenir d’une conversation, d’un échange sérieux entre nous sur quelque sujet que ce fût. Pour des raisons différentes, nous étions également pressés de passer devant le maire. J’espérais grâce à ce mariage retrouver un rang dans la société.

Condé avait hâte d’exhiber cette épousée universitaire, visiblement de bonne famille et qui parlait le français comme une vraie Parisienne. Condé était un personnage assez complexe, doté d’une gouaille que je trouvais souvent commune, presque vulgaire, mais qui était efficace. Je tentai vainement de le façonner à mon goût. Il repoussait mes diverses tentatives avec une détermination qui témoignait de sa liberté d’esprit. Ainsi, je prétendis l’habiller d’une parka, vêtement à la mode en ces années-là.
— Trop jeune ! Beaucoup trop jeune pour moi ! assurait-il de sa voix nasale.
Je tentai de lui communiquer ma passion pour les cinéastes de la Nouvelle Vague, les réalisateurs italiens, Antonioni, Fellini, Visconti, ou pour Carl Dreyer et Ingmar Bergman. Il s’endormit si profondément pendant la projection des Quatre cents coups de François Truffaut (1958) que j’eus du mal à le réveiller en fin de séance sous les regards narquois des spectateurs. Il m’infligea mon échec le plus cuisant quand je tentai de l’initier aux poètes de la Négritude que j’avais découverts quelques années auparavant quand j’étais élève d’hypokhâgne. Un jour, Francaise, une camarade de classe, qui se piquait de militantisme, m’apporta un mince opuscule qui portait en titre: Discours sur Le colonialisme. Je ne savais rien de son auteur. Pourtant, sa lecture me bouleversa tellement que le lendemain, je me précipitai à la librairie Présence Africaine. J’achetai tout ce que je trouvai d’Aimé Césaire. Pour faire bonne mesure j’achetai aussi les poèmes de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas.

Condé ouvrait au hasard l’ouvrage de celui qui était devenu mon écrivain favori, le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire et déclamait moqueusement :

« Que 2 et 2 font 5
que la forêt miaule
que l’arbre tire les marrons du feu
que le cil se lisse la barbe
et cetera et cetera.… »

— Qu’est-ce que cela veut dire? s’exclamait-il.
Pour qui écrit-il ? Certainement pas pour moi qui
ne le comprends pas.
A la rigueur, il tolérait Léon-Gontran Damas dont le style lui semblait plus simple er direct.

Cependant, ce qui me paraît incroyable, c’est que je ne lui révélai jamais l’existence de Denis. Je ne fus même pas tentée de l’avouer, car je savais que cette révélation rendrait tout projet de mariage impossible. Cette époque-là ne ressemblait nullement à celle que nous vivons aujourd’hui. Si la virginité chez une femme n’était plus tout à fait de rigueur, la libération sexuelle était loin de s’amorcer. La loi Simone Veil ne devait être votée qu’environ 15 ans plus tard. Avoir un enfant « naturel » ne s’avouait pas aisément.

Condé ne fit pas l’unanimité auprès des rares personnes à qui je le présentai.
— Quel est son niveau d’études ? demanda avec arrogance Jean, le mari de Gillette quand je l’emmenai déjeuner à Saint-Denis.
Ena qui nous avait hâtivement reçus dans un bar de la place des Abbesses, téléphona à Gillette pour lui indiquer qu’en trente minutes d’entrevue, il avait ingurgité six bières et deux verres de vin rouge. Sûrement, c’était un ivrogne. Yvane et Eddy se plaignaient :
— On ne comprend pas quand il parle.
Moi-même, je voyais bien que ce n’était pas l’homme dont j’avais rêvé. Mais celui dont j’avais rêvé m’avait laidement trahie. Nous nous mariâmes un matin du mois d’août 1958 par un éclatant soleil à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris. Les platanes verdoyaient. Si Ena ne prit pas la peine de se déplacer, Gillette assista à la cérémonie, accompagnée de sa fille Dominique qui n’arrêta pas de bouder parce que cela ne ressemblait pas à un « vrai mariage », se plaignit-elle. Nous prîmes un verre de Cinzano rouge au café du coin, puis nous emménageâmes dans un meublé des environs où Condé avait loué un deux pièces.

Moins de trois mois plus tard, nous étions séparés. Nous ne nous disputions pas. Simplement, nous ne pouvions supporter d’être longtemps ensemble. Tout ce que l’un de nous faisait ou disait, irritait l’autre. Parfois, pour servir de tampon, nous faisions appel à quelques invités, mais je détestais ses amis autant qu’il détestait Yvane et Eddy. Au cours de l’année qui suivit, quand je m’aperçus que j’étais enceinte, nous fimes plusieurs tentatives pour reprendre la vie commune. Puis, il fallut nous résigner à la rupture. Je ne souffris pas de ce qui pouvait sembler un nouveau déboire amoureux.
D’une certaine manière, j’avais obtenu ce que je voulais. Je m’appelais Madame et je portais une alliance à l’annulaire de la main gauche. Ce mariage avait « relevé ma honte ». Jean Dominique m’avait insufflé la peur et la méfiance des hommes antillais. Condé était un « Africain ». Non pas un « Guinéen » comme je l’ai prétendu par la suite, impliquant menteusement que Sékou Touré et l’indépendance de 1958 avaient joué quelque rôle dans ce mariage. Répétons que je n’étais pas encore suffisamment « politisée » pour cela. Je croyais que si j’abordais au continent chanté par mon poète favori, je pourrais renaître. Redevenir vierge. Tous les espoirs me seraient à nouveau permis. N’y flotterait pas le souvenir malfaisant de celui qui m’avait fait tant de mal. Pas étonnant si mon mariage n’avait pas duré : j’avais posé sur les épaules de Condé un poids d’attentes et d’imagination né de mes déceptions. Cette charge était trop lourde pour lui.

Je perçois aujourd’hui avec une lucidité cruelle à quel point cette union fut un marché de dupes. L’amour, le désir n’y tenaient que peu de place. A travers moi, il cherchait ce qui lui manquait : l’instruction et l’appartenance à un solide milieu familial. Le mari de Gillette avait eu raison de s’interroger sur son niveau d’études. Condé possédait tout juste le certificat d’études primaires. Son père étant mort alors qu’il était très jeune, il avait été élevé à Siguiri par une pauvresse de mère qui vendait de la pacotille sur les marchés. Il devait découvrir que ce métier de comédien qu’il avait choisi, sans vocation véritable, pour quitter la Guinée et se parer du beau nom « d’étudiant », ne l’auréolait d’aucun prestige. Ne bénéficiant d’aucun appui dans la société, ses ambitions « d’être quelqu’un » pour parler comme Marlon Brando dans Sur les quais n’avaient aucune chance de se réaliser.

En 1959, la Coopération commençait de balbutier.
Une aile du ministère abrita bientôt un bureau d’embauche pour les Français qui voulaient tenter leur chance en Afrique. Cette offre semblait faite pour moi. En effet, l’Afrique, quand je l’avais découverte en hypokhâgne, n’était rien de plus qu’un objet littéraire. C’était la source d’inspiration de poètes dont la voix me changeait de celles des sempiternels Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, Valéry. Cependant au fur et à mesure, les réalités africaines avaient occupé dans ma vie une place de plus en plus grande. Je ne voulais plus songer aux Antilles qui évoquaient des souvenirs trop douloureux. Je me précipitai donc au bureau de recrutement. Je me rappelle encore la stupeur du blondinet aux joues roses qui prit soin de ma candidature. Il m’assaillait de questions :
— Vous voulez partir en Afrique seule avec un enfant ? Et votre époux ? Ne venez-vous pas de vous marier ?

A suivre. Chapître 3 : Deuxième vol au-dessus d’un deuxième nid de coucou

Du même auteur :

Aux Éditions Robert Laffont

  • Un saison à Rihata, 1981
  • Ségou, vol. 1, Les Murailles de terre, 1984
  • Ségou, vol. 2, La terre en miettes, 1985
  • La vie scélérate, 1987, Prix de l’Académie française
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1988
  • La colonie du Nouveau Monde, 1993
  • La migration des coeurs, 1995
  • Pays mêlé, 1997
  • Désirada, 1997. Prix Carbet de la Caraïbe
  • En attendant le bonheur : Heremakhonon, 1997
  • Le coeur à rire et à pleurer : contes vrais, 1999. Réédition. Prix Marguerite Yourcenar
  • Célanire cou-coupé, 2000

Aux Éditions du Mercure de France

  • Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, 1986. Grand Prix
    Littéraire de la femme
  • Pension Les Alizés, 1988
  • Traversée de la mangrove, 1989
  • Les derniers rois mages, 1992
  • La belle créole, 2001
  • Histoire de la femme cannibale, 2003
  • Victoire, les saveurs et les mots : récit, 2006. Prix Tropiques
  • Les belles ténébreuses, 2008

Aux Éditions Jean-Claude Lattès

  • En attendant la montée des eaux, 2010. Grand Prix du Roman Métis