Abdullahi : destin et ascendance d’un Taal

Abdoullahi Tall (1879-1899), fils d'Ahmadou Shaykh (roi de Ségou et suzerain de Dinguiraye), petit-fils d'Al-Hajj Umar, surnommé l'Aiglon impérial.
L’Aiglon impérial, Abdullahi Taal (1879-1899) ; fils d’Ahmadu Shaykh (sultan de Ségou, suzerain de Dinguiraye, Lam-Julɓe, i.e. Commandeur des Croyants), petit-fils d’Al-Hajj Umar. Inhumé au Cimetière Montparnasse, Paris.

La brièveté du destin d’Abdullahi est, pour ainsi dire, inversement proportionnelle à la profondeur de son ascendance. Autant le premier fut court, autant la seconde est étendue.

Destin

Fils d’Ahmadu Shaykh, Lam-Julɓe (Commandeur des Croyants), petit-fils d’Alhajji Umar Taal, Abdullahi ne vécut que vingt ans (1879 à 1899). Il était l’un des cadets d’Ahmadu. Ses frères aînés, Ahmadou Makki, Mady et Modi, étaient des officiers actifs de l’armée de leur père.

Les dix dernières années de la vie d’Abdullahi sont évoquées dans le livre intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures.

Nazi Boni (1909-1978)
Nazi Boni (1909-1978)

Préfacé par Jean Suret-Canale, cet ouvrage est l’oeuvre de Nazi Boni (1909-1978), brillant instituteur, politicien, parlementaire, auteur et historien Burkinaɓe. Adversaire de Félix Houphouët-Boigny, il fut exilé à Dakar à la fin des années 1950. Il mit son éloignement du pays à profit pour faire des recherches à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Ses efforts aboutirent à la  publication d’un roman Crépuscule des temps anciens; chronique du Bwamu. Roman (Editions Présence africaine, 1962) et du livre d’histoire sus-mentionné.
Au chapitre 4, et sous le titre “L’Aiglon meurt en France et l’Aigle au Sokoto”, Nazi Boni écrit :

« Lorsque le 6 avril 1894, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l’ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou (forteresse) où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Colonel Louis Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l’auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n’eût été susceptible d’entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l’envoi d’Abdoulaye à Paris où l’on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l’Isle de Sales.
D’une brillante intelligence, le fils du « Commandeur des Croyants » ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s’éteignait à Passy, vers l’âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse. »

Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.
Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.

Nazi Boni tire ses sources de la volumineuse documentation publiée, en deux volumes totalisant 1140 pages, par Jacques Méniaud.
Je publierai en temps opportun les travaux de Méniaud, dont la Bibliothèque du Congrès possède une copie, ici à Washington, DC., y compris les détails sur le séjour et la fin inopinée d’Abdulaahi Taal à Paris.

Le surnom l’Aiglon est une analogie entre le sort  de Napolén II, fils de Napoléon Ier, empereur des Français et le petit-fils d’Alhajj Umar Taal. Les deux princes moururent respectivement à 21 ans et à 20 ans.

Ascendance

Au chapitre 5 “Le Macina, Théâtre de guerres, Caveau des rois. Comment Aguibou succéda à son frère Ahmadou”, Nazi Boni traite de l’ascendance d’Abdullahi Taal. Il commence par les conquêtes fulgurantes et le règne d’Alhajj Umar, le Caliphe et champion de la voie tijjaniyya en Afrique de l’Ouest. Après avoir fondé Dinguiraye, dans l’actuelle Guinée, en 1849, il triompha de Ségou après deux ans de campagne (1949-1861). Il y fit son entrée le 9 mars 1861.
Nazi Boni examine ensuite le conflit —théologique, religieux, politique et militaire — entre Alhajj Umar et la dynastie Bari de la Diina du Maasina.

Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget nous ont laissé un récit plus complet de ce pan d’histoire dans l’Empire peul du Macina (1818-1845).

Le chapitre 4 est accessible sur Semantic Africa, où le reste du livre de Nazi Boni sera publié.

Les péripéties de la fin d’Alhajj Umar sont présentées. Le caliphe échappa au siège d’Hamdallaye par Ba-Lobbo, du Maasina, et Bekkay Ntiéni, de Tombouctou. Il trouva un refuge temporaire à Jegembere, à Bandiagara, en pays dogon. Il disparut dans une grotte de ce village après l’explosion d’un baril de poudre. A propos du siège et de ses conséquences, Nazi Boni écrit (page 207) :

« Au huitième mois du drame, les assiégés se sentirent perdus sans un secours extérieur. Ahmadou Cheikhou, sultan de Ségou qui ne pouvait ignorer la gravité de la situation avait adopté une attitude étrange, sinon inqualifiable. Il ne lui était absolument pas impossible d’accourir avec des renforts. Cependant, il ne tenta pas le moindre effort dans ce sens. Confiant aux moyens occultes de son père, attendait-il un miracle ? Ou bien faut-il croire, selon les rapports officiels, qu’il voyait dans l’éventuelle disparition de son père l’occasion de se défaire d’une tutelle dont il ne voulait peut-être plus ? Chose peu probable. En tout cas, ses frères lui rendirent la monnaie de sa pièce plus tard, à ses heures les plus tragiques.
On peut affirmer sans risque de se tromper que le conquérant blanc exploita cette faute d’Ahmadou pour introduire de graves dissensions dans la famille d’El Hadj Omar. »

Viennent ensuite les portraits, le rôle, les conflits et la lutte fratricide des princes Taal, présenté dans l’ordre suivant :

  • Tidiani Taal (1864-1888)
  • Mounirou Taal (1888-1891)
  • Tapsirou Taal
  • Mohammed Aguibou Taal (1893-1908)
  • Aguibou Taal
  • …………………

Nazi Boni s’apesantit sur la vie d’Aguibou Taal. Sous pression militaire française, il quitta son trône sur le royaume de Dinguiraye pour prendre le commanement de Bandiagara (et donc du Maasina). Sous la tutelle de Colonel Archinard, l’ennemi et le vainqueur de son frère Ahmadu Shaykh.

En résumé, l’Empire toucouleur d’Alhajj Umar rayonna pendant trente ans environ. Mais il s’effondra graduellement à partir de 1865. Tidiani, le neveu et généralissime, reprit le flambeau après la tragédie de Jegembere. Vint ensuite la succession légitime par Ahmadu Shaykh, au nom du droit d’aînesse. Mais l’acharnement d’Archinard contre Ahmadu mit fin à la souveraineté des Taal. La France coloniale imposa la soumission et la collaboration aux héritiers et successeurs d’Alhajj Umar.
Adversaire farouche d’Ahmadu Shaykh, Archinard ne se limita pas à le déloger de Ségou. Il lui ravit aussi Abdullahi, son enfant… Il confisqua également l’oeuvre, l’image et le souvenir de celui-ci en transportant toute la documentation sur le royaume toucouleur de Ségou dans ses archives, consignées depuis aux Archives nationales d’outre-mer.

Tierno S. Bah

Notes sur la Civilisation Fulɓe : racines et ramifications

Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen. Figures europoides portant des coiffures en cimier similaires à celles des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée)
Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen du Tassili n’Ajjer (sud de l’Algérie). Peintures rupestres de “figures europoides” de 5000 ans av.-J.C. portant des coiffures en cimier similaires à celles (jubaade) des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée). In Le peuplement du Sahara néolithique, d’après l’interprétation des gravures et des peintures rupestres. Journal de la Société des Africanistes. 1970 40 (40-2): 91-102. Lire sur webPulaaku. — Tierno S. Bah

Un correspondant a publié sur mon Facebook Wall l’information suivante datant du 17 avril 2009 et intitulée “Un village fulani en Algérie” :

« A Fulani village in Algeria
Anyone acquainted with West African history will be aware of the remarkable extent of the Fulani diaspora, stretching from their original homeland in Senegal all the way to Sudan. However, I was surprised to read the following note in a history of the Tidikelt region of southern Algeria (around In-Salah):
“Le village actuel de Sahel a été créé en 1779 par Sidi Abd el Malek des Foullanes, venu à Akabli dans l’intention de se joindre à une pèlerinage, dont le départ n’eut pas lieu… Les Foullanes sont des Arabes originaires du Macena (Soudan); il y a encore des Foullanes au Sokoto; Si Hamza, le cadi d’Akabli appartient à cette tribu.” (L. Voinot, Le Tidikelt, Oran, Fouque 1909, p. 63)
The current village of Sahel was created in 1779 by Sidi Abd el Malek of the Fulani, who had come to Akabli with the intention of joining a pilgrimage whose departure never occurred… The Fulani are Arabs originating from Macina (Sudan, modern-day Mali); there are still Fulani at Sokoto; Si Hamza, the qaid of Akabli, belongs to this tribe.)
I very much doubt there would be any traces of the language left (in Algeria) — even assuming that Sidi Abd el Malek came with a large enough entourage to make a difference — but wouldn’t it be interesting to check? »
Lameen Souag

Traduction des passages anglais ci-dessus:

Toute personne connaissant l’histoire de l’Afrique de l’Ouest est consciente de l’étendue remarquable de la diaspora Fulani, s’étendant de leur foyer originel au Sénégal jusqu’au Soudan (Khartoum). Cependant, j’étais surpris de lire la note suivante au sujet de l’histoire de la région de Tidikelt, au sud de l’Algérie (aux environs d’In-Salah).……
Le village actuel de Sahel fut fondé en 1779 par Sidi Abd el Malek, des Fulani, qui était venu à Akabli avec l’intention de se joindre au pèlerinage et dont le départ n’eut jamais lieu …
Les Fulani sont des Arabes originaires du Macina (Sudan, actuel Mali); il y a des Fulani au Sokoto; Si Hamza, le chef d’Akabli, appartient à cette tribu.
Je doute fort qu’il reste des traces de la langue (en Algerie) — même si l’on suppose que Sidi Abd el Malek vint avec un entourage large assez pour faire la différence — mais ne serait-il pas intéressant de vérifier ?

J’ai répondu sur Facebook en quelques points, que je reprends ici avec un peu plus de détails.

  1. Les fondateurs du village étaient en transit pour le pèlerinage à La Mecque. Pourquoi sont-ils restés sur place sans poursuivre leur randonnée ? Combien étaient-ils ?
  2. Rappel : le nom propre pluriel est Fulɓe ; au singulier Pullo.
    Leur nom varie cependant selon leurs contacts : Français et Maghrébins les appellent Foulanes, chez les Hausa ils deviennent des Fulani, pour les Wolof/Serères ces sont des Peuls, les Mande les désignent par Fula, les Sose en font des Fulè, etc.
  3. L’évolution historique, culturelle et politique des Fulɓe, couvre toute la gamme des formes d’organisation sociale: Tribu, Ethnie, Supra-ethnie, Nation et Civilisation.
    Mais, comme tous les peuples africains, ils n’ont pas fait — de façon autonome — l’expérience (positive et négative) de la révolution industrielle, à partir du 18è siècle. Avec ses prolongements dans la révolution numérique. Les conséquences de cette lacune historique sont connus : colonisation, domination, dépendance, sous-développement.
  4. La question de l’origine d’un peuple nomade aussi les Fulɓe est aussi vieille qu’on puisse remonter les sources écrites sur l’Afrique. Par les Arabes, d’abord, et ensuite par les Européens.
    Aujourd’hui, toutefois, il faut retenir que les racines et les ramifications des Fulɓe sont aussi africaines que celles de tout autre population autochtone du continent. Ils ne sont venus ni d’Orient (Proche, Moyen ou Extrême) ni même de l’Egypte proche de leur foyer probable de diffusion, c’est-à-dire l’antique Sahara.
  5. Rejettant les théories et les spéculations parfois absurdes, l’archéologie repère la présence des Fulɓe dans la région de Tassili n’Ajer (sud de l’Algérie) depuis au moins 5000 ans av-J.C.
    Consulter, par exemple, les travaux de Henri Lhote, par exemple, son article “L’extraordinaire aventure des Peuls”. Lhote fut l’un des premiers archéologues à explorer en détail les peintures rupestres des caves du Tassili. Entre autres impressions, il releva la forte ressemblance entre les figures dépeintes et la physionomie des Fulɓe contemporains. En 1962, Germaine Dieterlen (sa co-auteure de la version française de Kumen) invita son collègue Amadou Hampâté Bâ —qui était alors ambassadeur du Mali à l’UNESCO — à visiter l’exposition de Henri Lhote au musée de l’Homme à Paris. A la vue des images présentés, Hampâté s’exclama : “Mes ancêtres sont passés par là !” Et d’ajouter : “Mon peuple est extrêmement ancien.”
  6. L’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est d’elle, et précisément dans l’actuel Sahara, que les précurseurs des Fulɓe se constituèrent dans la nuit des temps. Le Sahara était alors une région arrosée, fertile et abondante en vertes prairies, favorables à l’élevage et au nomadisme.…
  7. Au plan des sciences biologiques la recherche conjointe — génétique et génomique — du 21e siècle a établi le tour de force qu’est le séquençage de la vache. Les scientifiques concluent que ce mammifère subit une mutation génétique majeure. En vertu de cette évolution, elle devint capable de consommer de la nourriture de faible qualité (herbe, feuilles, écorces) et de les transformer en produits riches en protéines (lait, viande), indispensables à la vie. Il fallut six ans d’efforts et une équipe de 25 chercheurs pour réaliser le séquençage. Boubacar Diallo, ingénieur d’élevage en Guinée, fut associé aux travaux. Non pas parce que son pays soit doté d’une infrastructure moderne de recherche, mais surtout pour son appartenance à une ethnie associée avec, et spécialiste traditionnelle du bovidé.
    Lire “The Genome Sequence of Taurine Cattle: A Window to Ruminant Biology and Evolution.”
    De son côté, la base de données du laboratoire Domestic Animal Genetic Resources Information System  (Dagris) contient la liste de quelque 120 groupes, sous-groupes et hybrides de l’espèce bovine en Afrique. Le cinquième de ce catalogue se réfère, directement ou indirectement, au domaine Fulɓe, avec des noms de bétail tels que N’Dama, Fulani, Gambian Longhorn, Red Fulani, White Fulani, Fellata, Sokoto, Yola, Gudali, M’Bororo, Adamawa, Red Bororo, Fulani Sudanese, etc.
  8. Il y a environ 10.000 ans des communautés humaines domestiquèrent le bovin (vache, taureau) et en fait un partenaire inséparable. Les Proto-Fulbe prirent part à cette invention, qui propulsa l’entrée de l’humanité dans la civilisation.
  9. Il a été également prouvé que l’espèce bovine d’Afrique et celle d’Asie se sont génétiquement différenciées il y a de 22,000 ans. Chaque d’elle acquit depuis des traits spécifiques.
    La leçon à tirer est claire : Tout comme les premiers Fulbe, le bovidé du continent est entièrement africain. Il n’est venu de l’Asie ni de l’Europe. Lire “Cattle Before Crops: The Beginnings of Food Production in Africa” sur Semantic Africa.
  10. Le même document souligne que contrairement à l’évolution constatée sur d’autres continents, l’Afrique inventa l’élevage avant l’agriculture. D’où le titre “Bétail avant Cultures” (Cattle Before Crops) du rapport technique.
  11. J’ai tenté de dégager (en anglais sur Semantic Africa) la convergence entre la cosmogonie millénaire des Fulɓe et la science de pointe du 21è siècle. Wikipédia me vient en renfort en indiquant que la complexion génétique de l’être humain et celle de la vache sont à 80 pour cent identiques. Est-il surprenant, dès lors, que ce mammifère occupe, depuis plus de 10 siècles, une place centrale dans l’expérience humaine. Les Egyptiens, les Juifs, les Hindous, etc. ont, hier et/ou aujourd’hui, rejoignent les Fulbe dans la perpétuation d’une compagnie que certains considèrent symbiotique.
  12. Voir également le diagramme conceptuel qui donne une visualisation condensée de l’exploration complexe des Fulɓe, qui incluent plusieurs autres populations.

Se référer au diagramme comparatif des patronymes Fulɓe, Takruri (Toucouleur) et Wasolon sur Semantic Africa. (format PDF, téléchargeable)

Tierno S. Bah

Quand Houphouët-Boigny se raconte !

Contribution du président Houphouet-Boigny à la vérité historique du RDA

 Félix Houphouët-Boigny naquit en 1905. Il mourut le 7 décembre 1993. Il fut député de la colonie de Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française (1946-1958), fondateur-président à vie du Rassemblement Démocratique Africain, RDA (1946-1993). Il siégea au gouvernement français entre 1952 et 1958. A la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire  (parti unique) il devint l’inamovible président de la république de Côte d’Ivoire, qu’il dirigea pendant 33 ans (1960-1993). Au total il exerça le pouvoir pendant 47ans.
Du 18 au 25 octobre 1986, Président Houphouët-Boigny, âgé de 81 ans, organisa à Yamoussoukro le Colloque international sur le Quarantenaire du RDA. Il consacra notamment toute une journée à la  session spéciale intitulée “Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA”.

Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986

Les rémémorations d’Houphouët au cours de cette journée furent transcrites et publiées dans un livret dont la couverture paraît ci-dessus. L’ouvrage est de fabrication médiocre. Distribué par le journal Fraternité-Matin, il ne fournit ni lieu, ni date de publication. En cela il diffère entièrement des Actes du Colloque international sur l’histoire du R.D.A. : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986. Abidjan, CEDA, 1987, 2 volumes. La typographie  et la photographie — des illustrations de valeur historique — de cette compilation sont remarquables.

J’entreprends ici une revue de la version imprimée de l’intervention verbale d’Houphouët. Il y a beaucoup à redire des propos du président ivorien durant deux journées consécutives du Colloque. Je voudrais examiner sa performance dans l’ordre suivant :

  • La “traversée du désert”
  • Houphouët et Sékou Touré (1946-1984)
  • De Gaulle et Houphouët (1943-1969)
  • Houphouët et le RDA (1946-1993)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois souligner qu’à la  date du Colloque de Yamoussoukro, et à l’exception de la Côte d’Ivoire, le RDA avait chuté dans tous ses principaux bastions. Ainsi, victimes de leur propre politique, de coups d’Etat et de la mort, les dirigeants suivants — et anciens lieutenants d’Houphouët — avaient disparu de la scène publique :

Cette évolution négative devait pese lourd dans l’esprit du président-fondateur du RDA. C’est donc avec un tel handicap historique qu’Houphouët-Boigny partagea son témoignage oral avec les membres du Colloque. Dommage qu’il s’y prit maladroitement. Car au lieu de présenter des documents dûment préparés et rédigés, il choisit d’improviser son discours. De même, ses réponses impromptues aux questions de l’auditoire souffrent d’impréparation, de banalités, d’exaggérations, de trous de mémoire, et de contre-vérités. Le tout sur fond de paternalisme, de mégalomanie et de culte de soi.

Houphouët mit à profit le deuxième jour de ses interventions pour réparer des omissions, combler des lacunes, attaquer les adversaires passés et rosir le bilan électoral du RDA. Il se confesse d’emblée, page 78 :

« Je me suis invité moi-même ce matin, pour revenir compléter et préciser certaines déclarations que je vous ai faites hier. En effet, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA. Je vous ai dit les difficultés que nous avons rencontrées au départ. Mais. je n’ai pu préciser les actions du Rassemblement au niveau de ses différentes sections. le RDA, ce n’était pas qu’Abidjan; il ne se limitait pas à la seule Côte d’Ivoire. Son ambition et son but étaient de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale et politique de notre cher Continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’ex-Afrique Equatoriale Française(AEF). »

Houphouët-Boigny s’était auparavant érigé en apôtre et avait accordé à ses compagnons — anciens et récents — le rang de disciples ! Solennel, il déclare en page 4 :

«  Aujourd’hui, vous êtes ici, jeunes et vieux, disciples de mon action. Je romps devant vous avec le silence. »

Ainsi commence le survol par le “Vieux” — pour reprendre le sobriquet que lui donnèrent les Ivoiriens — des aspects clés de sa longue vie et de sa complexe carrière.

Première partie
La “traversée du désert”

Houphouët inscrit les activités du RDA en Guinée au registre des difficultés des débuts de la lutte et de “la traversée du désert” qui suivit. Il déclare :

La lutte a été dure. Je vous ai parlé de la traversée du désert; elle fut pénible. Je ne voudrais pas relater ce dont ont souffert les autres sections territoriales.

Houphouët évoque ensuite brièvement l’évolution du RDA  sur le terrain en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale françaises (Haute-Volta (Burkina-Faso), Dahomey (Bénin), Congo-Brazzaville, Tchad, Oubangui-Chari (République Centrafricaine), Sénégal, Niger, Gabon, Soudan (Mali), Guinée) et à Djibouti.

Et il met l’accent sur la Guinée, qu’il introduit dans un passage vague, décousu  et erroné. Houphouët suggère :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, nous n’avons pas eu un seul représentant à l’Assemblée Territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés. Malheureusement, avec les difficultés, mon frère Mamba Sano, paix à son âme, s’était retiré de la lutte. Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »

Cette affirmation ne résiste pas à l’étude et à l’analyse pour les raisons suivantes :
Primo, elle est ambiguë parce que son auteur ne précise pas de dates. Et pourtant le propos du président Houphouët était d’établir la vérité historique. Il aurait dû en conséquence retracer le cadre temporel de son action. En  indiquant le lieu, le jour, le mois, l’année, les acteurs/participants des faits et évènements. Hélas, il se contente  de dire “pendant longtemps”.  Cela est vague, insuffisant et incomplet.

Secundo, on sait que le RDA fut fondé en 1946. Dix ans plus tard, après la promulgation de la Loi-cadre Gaston Deferre de 1956, le mouvement accédait au pouvoir dans les territoires coloniaux ci-dessus mentionnés. A l’échelle de l’Histoire, la période passée dans l’opposition fut donc relativement brève. En réalité, il faut réduite le temps d’opposition à quatre ans seulement, de 1947 à 1951. En effet dans Ibrahima Baba Kaké note :

« La mise en place de nouvelles équipes à Paris, au ministère de la France d’outre-mer, et surtout à Dakar, avec la nomination en septembre 1951 de M. Bernard Cornut-Gentille comme haut-commissaire de l’AOF, entame bientôt un changement complet d’attitude de l’administration à l’égard de Sékou Touré. Cornut-Gentille … a l’intelligence de constater qu’il est beaucoup plus dangereux de rejeter indéfiniment un Sékou Touré dans l’opposition, voire l’illégalité, que de lui permettre d’entrer regulièrement dans les assemblées de la République et d’exercer les charges qu’appellent son talent et son ascendant sur les masses. Les conséquences de ce changement d’attitude de l’administration coloniale vont être immédiates. Et commencent alors pour Sékou Touré, que Bernard Cornut-Gentille se charge personnellement de récupérer les consécrations électorales et parlementaires. »

Tertio, Mamba Sano ne se retira pas de la lutte. Il fut, brièvement, l’un des trois conseillers au Comité directeur de la section territoriale du RDA en Guinée. Ses collègues étaient Mamadou Traoré, dit Ray-Autra (instituteur) et Mamadou Sankaréla Diallo (médecin à Faranah). En novembre 1946, Mamba Sano fut élu au collège unique en tête de liste du Parti socialiste de Guinée, rival du PDG-RDA. En tandem avec Yacine Diallo — que Houphouët ne mentionne pas — il représenta son pays au Palais Bourbon jusqu’en 1956. Il perdit sa réélection face au duo du PDG : Sékou Touré et Saifoulaye Diallo —qu’Houphouët omet également. Educateur-modèle, pionnier de la politique, Mamba Sano nous laisse  un écrit admirable : “De la mélodie populaire ‘Alfa Yaya’ à l’Hymne national ‘Liberté’”. Après 1963, il s’effaça graduellement de la vie publique, vivant incognito, dans l’indifférence totale de Sékou Touré. Ayant survécu d’un an à son cadet et ancien concurrent, Mamba Sano s’éteignit en 1985.

Quatro, Madeira Keita fut élu et co-dirigea la section guinéenne du RDA de 1947 à 1951, date de la désignation (et non pas l’élection) de Sékou Touré à la tête du parti. Voir la composition du Comité directeur en 1947 et 1948.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

 

 

Claude Rivière : un article hautement contestable

 

Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.
Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.

Investissements éducatifs en Guinée

PProfesseur de sociologie, Claude Rivière fut, dans les années 1960, doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Polytechnique, devenu Université de Conakry. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la Guinée. Mentionnons quelques titres :

En 1965, Claude Rivière était à mi-chemin de sa carrière sur le terrain en Guinée. C’est l’année de  publication de son papier intitulé “Les investissements éducatifs en République de Guinée” dans Cahiers d’études africaines. 1965(5): 20  pp. 618-634. Le texte complet est accessible sur Semantic Africa.

Lecture et réflexion faites, je trouve ce document hautement contestable. En conséquence, je prends ici le contrepied de certains passages. Et je réfute l’adéquation et la validité de l’article de Claude Rivière. Ma démarche s’articule sur deux plans : les considérations et objections générales, d’une part,  et les remarques sur des points spécifiques, d’autre part.

Considérations et objections générales

Rivière introduit l’article en ces termes :

Pour le Guinéen, la date la plus mémorable reste celle de son indépendance effective. Le 28 septembre 1958 marque en effet le tournant le plus décisif dans les destinées de sa nation qui a comme le sentiment de se relever d’un opprobre de soixante ans, puisque le 28 septembre 1898 s’effondrait l’empire Wassoulou soutenu par la résistance de l’Almamy Samory Touré, ancêtre du leader bien connu du pays : Sékou Touré.

Je reste perplexe devant le passage ci-dessus pour la raison suivante : l’auteur projette sur la Guinée de 1964-65 l’image et les sentiments que les citoyens nourissaient au lendemain du référendum du 28 septembre 1958. Mais cinq à six ans se sont écoulés entre la proclamation de la souveraineté guinéenne le 2 octobre 1958 et l’année de rédaction de cet article. Entretemps, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Et Rivière aurait réffléter une telle évolution. Hélas, au lieu de faire état de l’évolution compliquée du jeune, il se limite à évoquer l’euphorie des premières années de la république de Guinée.
Dans cette première partie, je me contenterai de rappeler le tournant crucial que l’année 1965 imprima à l’histoire politique de la Guinée. On lira donc ci-dessous quelques repères extraits de “Chronologie de la Guinée”, la section finale du Volume 8 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin.

  • Du 7 au 13 janvier : Visite simultanée en Guinée du président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et de Che Guevara, Guerillero Heroico et ministre cubain de l’économie et du commerce et d’une délégation de l’Union soviétique. Après Conakry, président Sékou Touré leur fait visiter successivement Labé, Pita et Dalaba.
  • 19 janvier : président Sékou Touré à Bamako pour présenter ses condoléances au président Modibo Keita, qui venait de perdre son père
  • 15 janvier : Doudou Thiam, ministre sénégalais des affaires étrangères, obtient à Conakry l’expulsion de Guinée des militants du Parti Africain de l’Indépendance (P.A.I.)
  • 21 janvier : une rencontre Senghor-Houphouët-Sékou Touré prévue ce jour-là est annulée, essentiellement en raison des attaques de la Guinée contre le projet de création de l’Organisation de la Communauté Africaine et Malgache (OCAM)
  • 30 janvier : Sékou Touré, Houphouët et Modibo Keita se rencontrent à Nzérékoré
  • 14-15 mars : Sékou Touré, Nkrumah, Ben Bella et Modibo Keita se retrouvent en réunion secrète à Bamako, pour parler des suites à donner à la création de l’OCAM
  • 14-22 mai : réunion de la commission mixte franco-guinéenne (créée par les accords de mai 1963). Signature d’un arrangement sur le contentieux financier franco-guinéen, dont Nabi Youla est l’un des principaux artisans.
  • 24-30 mai : Le ministre d’Etat Saïfoulaye Diallo conduit une délégation ministérielle à Brazzaville
  • 3 juin : remaniement du gouvernement
  • 5 juin : Sékou Touré fait un discours à Labé fustigeant l’OCAM, qu’il qualifie d’Organisation Commune Africaine des Menteurs, mais il loue le général de Gaulle.
  • 19 juin : à Alger, Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumedienne, qui forme un nouveau gouvernement le 5 juillet
  • 20 juin : le Bureau politique national exprime sa profonde consternation.
  • 21 juin : Sékou Touré envoie Keita Fodéba à Alger (via Paris)
  • 4 juillet : nomination du premier général guinéen, Noumandian Keita, chef d’état major; son adjoint Kaman Diaby est nommé colonel
  • 10 août : Sékou Touré séjourne au Caire comme invité personnel de Gamal Abdel Nasser pour assister le 10 août au mariage de sa fille.
  • 30 juillet : Keita Fodéba préside une réunion sur les menées anti-guinéennes au Sénégal. Carvalho, l’ambassadeur du Sénégal, y assiste.
  • 11-13 août : le ministre algérien des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, en visite à Conakry
  • 3 septembre : Conakry fait connaître son accord sur le rapatriement des militaires guinéens restés dans l’armée française.
  • 2 octobre : le général de Gaulle envoie un message à l’occasion de la fête de l’indépendance. Plusieurs personnalités françaises assistent à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée à Paris.
  • 6-8 octobre : Mennen Williams, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Afrique, en Guinée. Le 7, il se rend avec Sékou Touré à Labé. A Conakry, il inaugure cinq génératrices thermiques fournies par l’aide américaine à la centrale électrique de la capitale.
  • 9 octobre : Mamadou Touré dit “Petit Touré”, directeur du Centre Guinéen du Commerce Intérieur, dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée), ainsi que Sékou Touré en avait encouragé le principe.
  • 11-12 octobre : arrestation de “Petit Touré”. Il sera accusé de complot en même temps que Bengaly Camara et Tounkara Jean Faraguet. Il décèdera le 31 octobre 1965 au Camp Camayenne (futur Camp Boiro). Sa veuve, Alamdia Keita, expulsée en 1970 vers son Niger natal, est décédée à Paris en 2009.
  • 29 octobre : à Paris, enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka. Il ne sera jamais retrouvé.
  • 1-5 novembre : le président égyptien Nasser en visite en Guinée. Il se rend à Kissidougou, Nzérékoré, Kankan et Labé.
  • 9 novembre : Radio Conakry annonce la découverte d’un complot autour de “Petit Touré”. La France, le Niger, la Haute-Volta et la Côte-d’Ivoire sont impliqués. A Paris, la France dément toute implication.
  • 12-13 novembre : Sékou Touré en Mauritanie pour le Sommet de Nouakchott des États riverains du fleuve Sénégal  — OERS : Sénégal, Mauritanie, Mali, Guinée.
  • 15 novembre: à Conakry, session du Conseil National de la Révolution. Léon Maka accuse de complot deux ministres français et l’ambassadeur de France, et met en cause Houphouët-Boigny.
  • 16 novembre: arrestation de l’ivoirien François Kamano; la Guinée dépose plainte contre la Côte d’Ivoire à l’OUA
  • 17 novembre : la Guinée demande à l’OUA d’enquêter sur les activités subversives financées par Houphouët. Le Conseil national de la Révolution établit un comité révolutionnaire permanent.
    Paris rappelle l’ambassadeur Koenig, qui a refusé sur instructions d’assister à une réunion du corps diplomatique au ministère des affaires étrangères, et notifie à l’ambassadeur de Guinée l’obligation de quitter la France. Le rappel coïncide avec la décision des autorités guinéennes d’expulser l’ambassadeur. Koenig quitte Conakry par avion dans l’après-midi.
    Le président  Maurice Yaméogo, depuis Paris, estime que les accusations guinéennes mettent en cause l’OUA et affirme que Sékou Touré veut démolir le Conseil de l’Entente. Le même jour, à Abidjan, Houphouët-Boigny dit qu’il y a une collusion entre Sékou Touré et Nkrumah pour masquer leur faillite politique, économique et humaine.
    Sur instructions personnelles du général de Gaulle à Jacques Foccart, les transferts de francs servant à rembourser le Trésor guinéen des pensions versées en monnaie nationale aux anciens combattants et pensionnés guinéens sont suspendues.
  • 18 novembre : Radio Conakry mentionne trois récentes tentatives d’assassinat contre Sékou Touré.
  • 19 novembre : remaniement ministériel. Keita Fodéba quitte le ministère de la Défense nationale et de l’Intérieur et devient ministre de l’Économie rurale et de l’Artisanat, Lansana Diané le remplace aux armées, Magassouba Moriba à l’intérieur et à la sécurité. Nabi Youla, secrétaire d’état à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn pour la deuxième fois. Nenekhali Condetto devient secrétaire général de la Présidence. Commandant Zoumanigui, chef du cabinet militaire de Sékou Touré, devient commandant de la Gendarmerie.
  • 20 novembre : Conakry exige le départ de tous les membres de l’ambassade de France, qui quittent Conakry entre le 24 et le 26, à l’exception du chargé d’affaires Rey-Coquais.
  • 21 novembre : Senghor donne son accord pour que le Sénégal représente à Conakry les intérêts de la France. II préfère renoncer à cette mission le 25 novembre.
  • 26 novembre : le ministre de l’éducation reçoit Jean Cellier, président de l’Amicale des enseignants français en Guinée. Nombre de ces derniers veulent rester en Guinée. Sékou Touré s’adresse à eux le 29 novembre à l’Institut polytechnique.
  • 29 novembre : l’Italie donne son accord pour représenter les intérêts français en Guinée.
  • 6 décembre : Sékou Touré envoie à François Mitterrand un message de soutien pour l’élection à la présidence de la République.
  • 7 décembre : à New York, le représentant permanent de la Guinée, Achkar Marof, déclare devant le comité politique de l’Assemblée générale que la Guinée a été victime d’un complot permanent depuis 1958. Le délégué français réfute ces “calomnies incroyables”. A Conakry, Sékou Touré met en cause Jacques Foccart.
  • 8 décembre : à Rome, pendant le Concile Vatican II, Mgr Tchidimbo est reçu en audience privée par le Pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975 après le Centenaire de l’église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un “Guinéen authentique”.
  • 19 décembre : au 2ème tour, le général de Gaulle est réélu président de la République française contre François Mitterrand (que Sékou Touré avait soutenu).
  • 31 décembre: par décret, la Guinée étend à 200 milles marins la limite de ses eaux territoriales

A suivre.

Tierno S. Bah

Pr. Thierno Mouctar Bah. Armées fulɓe d’Adamawa

Lancier-cavalier de l'armée Fulbe de Bornou Source : Major Denham, Captain Clapperton & Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824 London, 1826.
Lancier-cavalier de l’armée Fulbe de Bornou  Source : Major Denham, Captain Clapperton & Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824. London, 1826.

J’introduis ici l’article “Les armées peul de l’Adamawa au 19e siècle” du Professeur Thierno Mouctar Bah, paru dans Etudes africaines : offertes à Henri Brunschwig, (EHESS, Paris, 1982). Conformément à ma ligne éditoriale, je convertis les noms francisés en version autochtone. D’où “Les armées fulɓe de l’Adamawa”. Une telle démarche supprime l’ambiguité inhérente aux noms étrangers, qui utilise le même terme (Fula, Fulani, Peul, etc.) pour désigner le peuple et la langue. Par contraste, le vocabulaire autochtone distingue nettement entre les noms désignant les locuteurs/locutrices (Pullo, singulier, et Fulɓe, pluriel), d’une part, et ceux indiquant la langue : Pular/Pulaar (à l’ouest de la Boucle du Niger) et Fulfulde (à l’est de celle-ci). De même je transcris les noms de personne et de lieu selon l’Alphabet Standard (Bamako, 1966).

Ma parenté avec Thierno Mouctar Bah

Thierno Mouctar est doublement mon parent ; cousin et neveu du côté de ma mère, cousin de côté de mon père. Son père, feu Elhadj Bailo Bah, est le cousin de ma mère. Soeur cadette de Saifoulaye Diallo, feue Hadja Safiatou, est une nièce de ma mère, mais aussi également la belle-soeur de mon père. Notre auteur porte le nom du frère benjamin de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Notre dernière rencontre remonte à 2004 à Conakry. Je lui présentai mes  condoléances à la suite du décès de Salimatou, sa soeur cadette et ma promotionnaire au Collège court de Labé aujourd’hui Lycée Cindel, au sud-est de la ville.

Un document innovateur et substantiel

Revenant à l’article, je vourais rappeler le parcours personnel et la carrière académique brillante de ce Fuutanke devenu fils adoptif et chercheur chveronné sur l’Adamawa —si distant de son Fuuta-Jalon natal. L’apport de Thierno Mouctar est singulier sur au moins deux points.

  1. Une recherche est soignée  et détailée; un compte-rendu direct, dépouillé et instructif. Le document est innovateur et substantiel.
  2. L’article donne corps et vie à l’étude de Jean Suret-Canale intitulée “Essai sur la signification sociale et historique des hégémonies Peules (17e-18e-19e siècles)” (Cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes + Recherches Africaines). Au lieu de se camper au niveau de la chronologie et des considérations générales, Thierno Mouctar nous enseigne beaucoup et mieux, en particulier sur le rôle prééminent du Arɗo (plur. Arɓe). Ce personnage antique, et pour ainsi parler ubiquitaire, fut rééllement pan-fulɓe. Il actualisa et symbolisa des siècles exaltants de l’histoire et de la civilisation pastorale fulɓe. Il incarne les valeurs guerrières, chevaleresques et héroiques fulbe. Sur les traces des grands bardes qui les ont précédés —je pense à Ali Farka Touré — Baaba, Mansour Seck et Daande Lenyol,  célebrent l’épopée de Samba Gelaajo Jeejo, le preux Arɗo. Aux louanges des artistes s’ajoutent les nombreux ouvrages consacrés aux Arɓe. Voir la section qui leur est dédiée sur webPulaaku. avec un lien sur les Contes et légendes des Fulakunda du Bajar. Le cycle de Gelaajo, fils de Ham-Boɗeejo. Indiquons également l’ouvrage de Christiane Seydou sur Tinguidji, maître de la parole, etc..…
    Le leadership du Arɗo prédate de loin l’islamisation. Il atteignit vraisemblablement son apogée avec la dynastie des Koliyaaɓe à l’Ouest (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée, Mali). Le règne des Arɓe déclina graduellement avant d’être  assimilé par l’avènement du clergé musulman, d’abord au Fuuta-Jalon (avec les Almaami), ensuite au Fuuta-Tooro (avec les Toroɓɓe) et au Maasina (avec Sheku Ahmadu Bari). Dans chacun des ces états la titulature arabo-musulmane supplanta celle des Arɓe. Aujourd’hui, les Arɓe musulmans persistèrent dans l’Est, notamment en Adamawa.…
Ali Farka Touré et Toumany Diabaté. Samba Gelaajo
Baaba Maal e Daande Lenyol. Samba Gelaajo Jeegi

Points de débats et contestations

Je relève deux points sujets à débats et contestations. Ils reflètent en réalité l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. En effet la note numéro 35 en fin d’article contient deux points qui suscitent les débats et alimentent les contestations. On y lit :

« Ce fut le cas en particulier de Samory qui, au 19e siècle, a su faire imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide que les puissances impérialistes refusaient de lui vendre. »

Ce passage insert, à juste titre, le personnage de l’Empereur Samori Touré dans un article sur l’art martial des Fulɓe. Mais il fait écho, à mon avis, à l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. On retrouve un style pareil sous la plume des historiens aînés de Thierno Mouctar, par exemple, Joseph Ki-Zerbo dans son Histoire de l’Afrique Noire. D’hier à Demain , et Djibril Tamsir Niane dans UNESCO — General History of Africa, Volume IV, Africa from the Twelfth to the Sixteenth Century. C’était, on le sait, le temps de l’euphorie et des espoirs inspirés par la souveraineté bourgeonnante des Etats africains naguère colonisés. Malheureusement, cette époque est révolue. Et l’histoire a détourné le continent de chemins exaltants… Surtout en Guinée et sa dictature pérenne !

Mes objections sont donc les  suivantes :

1. Les impérialistes occidentaux ne tenaient évidemment pas à vendre des armes à des chefs et rois qu’ils combattaient ou envisageaient de combattre. Car ces armes et munitions auraient pu être retournées contre eux. Il est vrai que marchands d’armes, négociants et trafiquants passaient souvent outre les consignes des stratèges (civils et militaires) de la ruée de l’Europe sur l’Afrique.
2. Il a été question de l’ingéniosité et de la capacité de l’armée de Samori  à “imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide”.  Mais cet argument prête un flanc faible à la critique. Car l’imitation ne s’appliquait pas aux armes lourdes de l’artillerie (canons, mitrailleuses, cannonières, etc.)
A la fin du 19e siècle, Europe occidentale avait presque bouclé la Révolution Industrielle. D’une importance sans précéden dans l’histoire de l’humanité, ce processus lui donnait un avantage —économique, technlogique et militaire — énorme sur le reste du monde.
Ainsi, sur les champs de bataille d’Afrique, Samori en subit le choc démoralisateur. De 1887-1888 il livra le Sikaso-Kèlè à Babemba, roi de ce pays. Face à la résistance et aux tatas fortifiés de la cité, Samori dut  lever son siège, non sans y avoir perdu ses meilleurs généraux, dont son frère, Kèmè Bourema, chef de la cavalerie, Lankama N’Valy Kamara, le vainqeur de Houbbous du Fuuta-Jalon, etc. Lorsqu’il apprit plus tard l’assaut français et la chute de Sikasso devant l’artillerie étrangère, il s’écria, résigné : Bori banna ! (Finie l’évasion,  la fuite). C’est-à-dire ses dérobades vers l’est, en Côte d’Ivoire, face aux gains militaires français.
En conclusion, il est surfait de comparer le perfectionnement et la productivité des usines d’armes européennes avec les imitations des ateliers artisanaux de Samori.

Nonobstant ces deux remarques, les travaux et la contribution du Pr. Thierno Mouctar sont mondialement reconnus. Son article sur les armées fulɓe de l’Adamawa au 19e siècle restera un morceau classique d’investigation et de découverte du passé africain.

Tierno S. Bah