Samir Amin. Correction, postulat et paradoxes

Correction

Ouagadougou, 1987. La légende cette photo prise par Jeune Afrique fait erreur sur la deuxième personne, à partir de la gauche. Au lieu de Valère Somé, ministre burkinabé de l'Enseignement supérieur, il s'agit plutôt de l'économiste guinéen, Bailo Télivel Diallo. Il est entouré par Samir Amin, économiste altermondialiste franco-égyptien, à sa droite, et Mustapha Kassé, directeur du C.R.E.A. de Dakar. M. Diallo fut mon ami collégue intime durant les années formatrices de ma carrière de chercheur et d'éditeur scientifique. De 1975 à 1981, évoluant dans un environnement précaire, nous travaillâmes sans relâche pour faire paraître Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l'Institut Polytechnique de Conakry. Bailo fut ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique de 2015 à 2017.
Ouagadougou, 1987. La légende cette photo prise par Jeune Afrique fait erreur sur la deuxième personne, à partir de la gauche. Au lieu de Valère Somé, ministre burkinabé de l’Enseignement supérieur, il s’agit plutôt de l’économiste guinéen, Bailo Télivel Diallo. Il est entouré par Samir Amin, économiste altermondialiste franco-égyptien, à sa droite, et Mustapha Kassé, directeur du C.R.E.A. de Dakar. M. Diallo fut mon ami collégue intime durant les années formatrices de ma carrière de chercheur et d’éditeur scientifique. De 1975 à 1981, évoluant dans un environnement précaire, nous travaillâmes sans relâche pour faire paraître Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Institut Polytechnique de Conakry. Bailo fut ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique de 2015 à 2017.

Le chercheur Demba Moussa Dembélé a rédigé une biographie consacrée à Samir Amin en 2013, intitulé Samir Amin : Intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud, publiée aux éditions du Codestria. Il a accepté de revenir pour Jeune Afrique sur la trajectoire intellectuelle de l’économiste franco-égyptien.

Jeune Afrique : Comment avez-vous connu Samir Amin ?

Demba Moussa Dembélé : J’ai d’abord connu Samir Amin à travers ses livres, que j’ai lu lorsque j’étais étudiant. Quand il a quitté l’Égypte, il est allé à Paris, mais il ne voulait pas vraiment vivre dans un pays occidental. Le premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, qui était très sensible à l’envergure de l’homme lui a proposé de venir à Dakar.

Et depuis, il est resté, vivant entre le Sénégal et Paris. On s’est ensuite rencontré avec le Forum du Tiers-monde et, petit à petit, on s’est rapproché en participant à différentes rencontres. Son bureau était toujours ouvert à Dakar et on partageait les mêmes convictions politiques.

Quelles sont les grandes étapes de sa trajectoire intellectuelle ?

Dès le lycée, il a rencontré des mouvements progressistes, qui contestaient la domination de la Grande-Bretagne sur l’Égypte. C’est là que le virus de l’anticolonialisme l’a piqué et ça ne l’a jamais quitté. Il s’est ensuite mêlé à des groupes pro-communiste, avant de rejoindre le parti communiste lorsqu’il est venu étudier en France. À l’époque, le Parti communiste bénéficiait d’un grand prestige, grâce à son rôle dans la résistance, et à celui de l’URSS dans la victoire contre le nazisme.

Cette orientation marxiste l’a conduit à remettre en cause les thèses économiques venues de l’occident sur le développement des pays du Tiers-monde, de l’Afrique et des autres pays du Sud. Toute sa carrière intellectuelle a été marquée par la réfutation de ce que les économistes appellent les théories néoclassiques. Quand il a rencontré d’autres intellectuels, tels que Arghiri Emmanuel, André Gunder Franck et plus tard Immanuel Wallerstein, ils ont formé une sorte de groupe contestant non seulement les thèses des économistes standards mais également des institutions internationales, telles que la Banque mondiale ou le FMI.

Ces universitaires ont beaucoup critiqué les Programmes d’ajustement structurel (PAS) dans les années 1980-1990, puis la mondialisation économique. Selon ces économistes, cette nouvelle phase du capitalisme a marqué une montée du pouvoir des multinationales, des entreprises privées. Les États ont reculé, ou en tout cas baissé la garde par rapport la régulation du secteur privé, notamment dans les pays développés.

Ce n’était pas seulement un théoricien. C’était un intellectuel engagé, qui ne se contente pas seulement de théoriser sur le monde, mais qui utilise son savoir aux cotés des peuples en lutte, pour remettre en cause les politiques dominantes. C’était l’un des pères fondateurs du Forum social mondial, du Forum social africain. Il a également bâti des institutions qui comptent en Afrique et dans le monde encore aujourd’hui. C’est le Codestria, le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, basé à Dakar, et également l’ONG Enda Tiers-monde, qui s’occupe surtout de questions d’environnement et d’écologie.

Quels sont ses thèses les plus importantes ?

Je retiendrais la division entre centre et périphérie. Les thèses conventionnelles disent que, si les pays sous-développés n’arrivent pas à décoller, c’est par ce qu’il y a des facteurs internes, soit culturels, soit sociaux, qui les empêchent de se développer comme les pays occidentaux. Samir Amin dit non. On a un seul système capitaliste, composé du « centre » – États-Unis, Europe, Japon – et de pays périphériques. Ces pays de la périphérie leurs politiques sont faite de telles sortes qu’ils doivent s’ajuster au besoin d’accumulation des pays du centre, par l’exploitation de leurs ressources naturelles.

Son autre thèse importante, c’est le développement inégal. C’est une conséquence du libre-échange. Le commerce international fait partie du mécanisme par lequel le centre s’accapare les ressources de la périphérie. En effet, les produits manufacturés vendus par le centre à la périphérie sont onéreux alors que les matières premières exportés par les pays pauvres sont bon marché du fait du faible coût du travail. Conséquence : les richesses des pays en développement sont « pillées » par les pays développés et les écarts de revenus entre ces pays se creusent.

Enfin, la déconnexion. C’est l’idée que pour que les pays de la périphérie puissent se développer, il faut une certaine déconnexion par rapport au système mondial. Ils doivent pouvoir maîtriser leur commerce international et les flux de capitaux. Ce sont deux mécanismes par lesquels les pays du centre contrôlent ceux de la périphérie. Tant que les pays n’arrivent pas à contrôler ces deux mécanismes, il sera difficile de se développer. Des pays comme la Chine et l’Inde se sont d’abord déconnecté pendant une période, se sont réorganisés, pour pouvoir revenir dans le système à partir d’un rapport de force plus favorable.

On retrouve cette vision dans l’agenda 2063 de l’Union africaine, mais également dans les recommandations de la Cnuced et de la Cedeao, qui insistent sur la nécessité pour les pays africains de recouvrer des marges de manœuvres en matières de politiques économiques, et de rebâtir des États développementalistes.
Victor Bérenger

Tierno S. Bah

Recherches et Etudes Fulbe et Fuutaniennes : récapitulation

Après une carrière productive d’enseignant et de chercheur en Histoire à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Professeur  Thierno Mamoudou Lariya Diallo, Thierno Diallo tout court, est aujourd’hui à la retraite. Il est l’auteur des ouvrages de référence suivants :

Je publie ici un des ses nombreux autres écrits intitulé “Les stratifications des structures politico-sociales de la société traditionnelle au Fuuta-Jaloo: évolution et transformation”. Le texte forme le chapitre six de Pastoralists under Pressure? Fulɓe Societies Confronting Change in West Africa, un livre publié par un collectif de chercheurs dirigé par Victor Azarya. En guise d’introduction, je propose ici une recapitulation de travaux en cours de republication sur Semantic Africa et sur webAfriqa, et qui portent entièrement ou partiellement sur les recherches et études Fulɓe et fuutaniennes.

La compréhension de certains de ces écrits est relativement aisée pour le lecteur moyen. Par contre, l’ouvrage d’ethnographie (Dupire) et celui de linguistique (Arnott) demandent effort et patience en raison de leur contenu académique et fortement spécialisé.

Fuuta-Jalon. Tuppal, cérémonie de distribution rituelle de sel au cheptel bovin. Village de Dionfo. Labé, 1957.
Fuuta-Jalon. Tuppal, cérémonie de distribution rituelle de sel au cheptel bovin. Village de Dionfo. Labé, 1957. (webGuinée. webFuuta)

Cela dit, des polémiques animées, parfois courtoises, parfois terre-à-terre, se déroulent sur les réseaux sociaux. Elles portent sur les conflits opposant inutilement éleveurs et cultivateurs à travers l’Afrique de l’Ouest. Enracinés dans les désastres naturels (sécheresse des années 1980) et politiques (démagogie et mauvaise gouvernance depuis les années 1960), ces affrontements sont cycliques au Mali, au Niger, en Burkina Faso, en RCA, au Tchad, etc. Partout, ils incluent les experts en élevage (Master Cattle Herders) que sont les Fulbe. Et depuis 2012, les confrontations se produisent avec  régularité, et ils sont devenus d’une ampleur alarmante au centre du Nigeria. Avec à la base les manipulations de politiciens véreux et irresponsables.
Il est temps de marquer une pause intellectuelle et de sonder l’Histoire. Car, comme l’enseigne le proverbe, on ne peut pas dire où l’on va, si l’on ne sait pas d’où on vient.
L’échantillon d’ouvrages ci-dessus apporte un peu de lumière sur le passé des relations entre Fulɓe et leurs voisins, des rivages de l’Océan Atlantique aux bords du Nil. Ils se complètent avec l’article de Thierno Diallo, auquel j’apporte les errata rendus possibles par l’amélioration qualitative et quantitatives des connaissances, impulsée par Internet.

Tierno S. Bah


Thierno Diallo
Les stratifications des structures politico-sociales
de la société traditionnelle au Fuuta-Jaloo :
évolution et transformation

in Pastoralists under Pressure?
Fulɓe Societies Confronting Change in West Africa,
pp. 113-135.
Edited by Victor Azarya, Anneke Breedveld,
Mirjam de Bruijn et Han van Dijk
Leiden ; Boston : Brill, 1999. xv, 454 p. : ill. (some col.), maps
Social, Economic and Political Studies of the Middle East and Asia  Series.

Introduction

Il semble que, pour essayer de connaître les stratifications des structures politico-sociales de la société traditionnelle du Fuuta-Jaloo, il n’est pas superflu de commencer par présenter le pays et ses habitants, ne serait ce que d’une manière très sommaire. Ce préalable nous paraît d’autant plus nécessaire et indispensable que de nombreuses couches se sont superposées sur les différentes structures sans les éliminer ni les modifier complètement depuis des siècles. Une telle accumulation les a rendues plus complexes. Procéder autrement constituait une entreprise difficile et risquée comme une gageure.
C’est pour cette raison que nous avons estimé nécessaire de présenter le pays d’abord et ses habitants, en insistant un peu plus sur les Fulɓe qui avaient introduit l’élevage et le pastoralisme. Il a fallu aussi montrer leur manière de concevoir cet élevage qui n’avait pas pour objectif la recherche d’une richesse quelconque, mais le désir d’un prestige qui est le fondement d’un rang social.
Ensuite, nous avons essayé de montrer le fonctionnement des institutions sur les différents plans politique, économique, social et culturel, dans leur spécificité durant la période d’existence du royaume du Fuuta-Jaloo.
Enfin, nous avons voulu connaître ce que sont devenues ces institutions sous le régime colonial d’une part et dans la Guinée indépendante d’autre part, avec toutes les modifications qu’elles ont dû subir.

Le pays

Le Fuuta-Jaloo apparaît comme un massif montagneux. Mais en fait, il s’agit plutôt d’un ensemble de hauts plateaux situés entre le 11e et le 12e degrés de latitude nord et entre le lle et le 13e de longitude ouest. Sa superficie est estimée à quatre-vingt mille km2 (80.000) environ, elle couvre entièrement la région que l’on appelle la moyenne Guinée et déborde même de tout côté sur les frontières actuelles de la République de Guinée Conakry.

La Dame du Mont Loura. Mali, Fuuta-Jalon (1 515 mètres d'altitude). Sculptée dans le roc par la nature.(webGuinée. webFuuta)
La Dame du Mont Loura. Mali, Fuuta-Jalon (1 515 mètres d’altitude). Sculptée dans le roc par la nature. (webGuinée. webFuuta)

Le relief tourmenté est une caractéristique de ces hauts plateaux étagés où on peut distinguer au moins trois niveaux : au niveau inférieur, entre 600 et 800 mètres d’altitude, on constate que l’habitat est regroupé et l’agriculture l’emporte sur l’élevage. Au niveau moyen, l’altitude varie entre 900 et 1 100 mètres. L’habitat est tantôt regroupé autour de quelques collines ou monticules faciles à défendre en cas d’attaque, tantôt dispersé le long des cours d’eau dévalant des pentes situées plus haut. La population y est très dense car il existe une possibilité de pratiquer l’élevage et l’agriculture, le premier l’emportant sur la seconde, dans certaines régions, mais dans d’autres c’est l’inverse, l’agriculture primant sur l’élevage, et dans d’autres encore, il y a un équilibre entre les deux activités. Au niveau supérieur, entre 1 100 et 1 500 mètres d’altitude, c’est le coeur du plateau central qui s’étend du sud au nord, du massif de Tinka, Dalaba, situé à 1 435 mètres jusqu’au massif du Tanghé (Tangué), situé à 1 500 mètres qui atteint 1 515 mètres au mont Lura (Loura), considéré comme le point culminant du Fuuta-Jaloo. L’habitat est dispersé et même rare sur les hauteurs. La population jadis peu dense, tend à augmenter de plus en plus sous la pression démographique.
L’élevage l’emporte sur l’agriculture. La raison est très simple : le sol est composé de latérite terre rouge peu propice à l’agriculture. On l’appelle boowal, plur, boowe, en langue pular/fulfulde locale. Il n’y pousse qu’une herbe très fine, fort appréciée du bétail. Mais elle se dessèche très vite, dès les premiers souffles de l’harmattan : un vent sec et chaud venu du désert, à travers les contrées sénégalaises et soudanaises situées plus au nord.
Le climat est du type soudano-guinéen atténué par le relief. Le massif du Fuuta-Jaloo jouit d’un climat doux salubre et agréable presque toute l’année. Certains mois de l’année, le thermomètre descend très bas, à 7° et même jusqu’à 5° ou 4° centigrades à Dalaba, à Labé ou à Maali-Yembereng. Mais la moyenne des températures annuelles varie entre 18° et 27° sur les hauts plateaux, avec des exceptions dans les vallées encaissées où elle peut monter à 30 ou 35°, ce qui est toute fois assez rare.
La pluviosité ou pluviométrie est assez forte. Elle varie entre 1 660 mm à Tougué et 2 470 mm à Télimélé entre le point le moins arrosé à l’Est et le point le plus arrosé à l’Ouest.
La végétation est celle de la savane arborée et arrosée, n’ayant conservé le souvenir d’une forêt plus ou moins dense que le long des cours d’eau, ou dans les hautes plaines avec quelques bois plus ou moins touffus maintenus, sans doute, pour les besoins des cultes traditionnels. Ainsi l’élevage des bovins est possible partout aussi bien sur les hauteurs, sur les pentes des montagnes et des plateaux, sur les collines et dans les plaines que sur les bords des cours d’eau. Ici le nomadisme cède le pas au semi-nomadisme ou à une simple transhumance saisonnière. Même ce semi-nomadisme ne s’impose plus comme une nécessité vitale à cause de l’abondance de l’eau et de l’herbe. Ce n’est plus comme là-bas au Sahel où il fallait parcourir des dizaines voire des centaines de kilomètres pour obtenir l’une ou l’autre. Ici, il n’est plus besoin de faire plus de cinq ou dix kilomètres sans voir une rigole ou mieux un ruisseau, sans traverser une rivière, donc sans obtenir ces deux éléments fondamentaux qui sont la base de toute nourriture bovidéenne : l’herbe et l’eau

Les habitants

Avant l’arrivée des Fulɓe, le pays s’appelait Jalonkadugu (le pays ou l’habitat des Jalonke). Les Jalonke seraient une variante des populations Susu (Soso) qui se composeraient aussi des Baga, des Nalu et des Landuma à côté des Soninké, des Jaaxanke, des Malinke entre autres.

Note. Baga, Landuma, Nalu ne sont pas des peuples Mande. Ils se classent dans le groupe sénégambien. Consulter aussi SemanticVocabAfrica. — T.S. Bah

Ils sont en général : agriculteurs, pêcheurs, chasseurs, commerçants ou artisans. Ces sédentaires autochtones ont accepté ces premiers pasteurs à bovidés sans réticences notoires. Il est vrai que ceux-ci apportaient quelque chose de nouveau : le lait, le beurre, le fumier, et parfois la viande aussi. Tous ces produits tirés du bétail pouvaient être obtenus en échange des céréales, des fruits et des légumes, en un mot tous les produits tirés de la terre. Les sédentaires se sont rendu compte que ces pasteurs nomades se déplaçaient fréquemment sur les hauts-plateaux ou sur les pentes mais ne leur avaient jamais demandé un lopin de terre à cultiver. Ils estimèrent qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas s’adonner à l’agriculture. En revanche, les sédentaires exigeaient des nomades que leurs animaux ne divaguent pas dans leurs champs et qu’ils demandent une autorisation avant de les y faire paître après les récoltes. Tels étaient leurs rapports durant les toutes premières migrations. Les Fulɓe seraient les derniers arrivés par vagues successives qu’il est difficile de dater et de localiser avec précision. Mais d’après les traditions orales et d’après des documents écrits, il est possible de penser à trois grandes vagues plus importantes que les autres.
La première vague se situerait entre les 9e et le 11e siècles de notre ère. Il s’agirait d’infiltrations migratoires : des individus d’abord et des familles ensuite et quelques groupes plus importants qualifiés jadis de clans ou tribus, termes récusés semble-t-il, par certains anthropologues de nos jours. Ces groupes étaient peu nombreux. En revanche, ils avaient d’immenses troupeaux, tantôt rassemblés sous la conduite d’un ou de plusieurs bouviers, tantôt dispersés et confiés à de jeunes vachers ou à des bergers pour les ovins et les caprins.
La deuxième vague se situerait entre le 14e et le 15e siècles. Elle est plus connue et se fit sous la direction de Arɗo Teŋella (Teŋella) et de son fils Koli Teŋella. Il y avait non seulement de nombreuses têtes de bétail, mais encore beaucoup d’hommes dont certains pouvaient même être armés ou susceptibles de l’être, en cas de nécessité. Ils avaient pénétré le Massif en longeant les cours d’eau comme la Gambie (Dimma), la Falémé (Teene) et le Sénégal (Balewol). Si leur croyance n’est pas connue on suppose que parmi eux il pouvait y avoir des musulmans même s’ils ne pratiquaient pas leur foi en public, comme certains de leurs noms le laissent supposer.

Contrairement à l’idée reçue faisant d’eux des fétichistes, ces deux premières vagues étaient des adeptes de la religion monothéiste de Geno, le Créateur. Ils plaçaient le bovin au centre des pratiques du cultes. Mais ils n’adoraient pas de fétiches. Voir Kumen. Dans les écrits des plus grands théologiens musulmans Fulɓe, le nom de Geno est interchangeable avec celui d’Allah. On le retrouve dans le magnifique sermon introductif du Oogirde Malal, où Tierno Samba Mombeya emprunte l’injonction arabe négative et déclare au vers 13 : « Geno On wi’a ‘Kalla!’ ɗun waɗata; Nafata han nimse e wullitagol. » — T.S. Bah

La troisième vague se situerait entre les 17e et 18e siècles. Son importance réside non pas dans le nombre de troupeaux qu’elle drainait devant elle, mais plutôt dans le nombre d’enfants alignés devant chaque chef de famille portant soit des planchettes en bois soit des livres attachés par de minces cordelettes ou placés dans des étuis en cuir finement travaillés avec des plaquettes dorées. Ces enfants ne sont que des disciples (taalibaaɓe) de lettrés musulmans, véritables maîtres d’école (Cernooɓe, Seeremɓe ou Karamokooɓe). Ils venaient du nord-est, en longeant les vallées des fleuves et de leurs affluents comme le Niger (Jaaliba/Joliba) ou le. Tinkiso, comme le Sénégal (Balewol/Baafing), la Têné (Teene), ou la Gambie (Dimma). On pense que les hommes et les femmes de cette vague provenaient essentiellement du Maasina et du Bunndu dans leur plus grande majorité, mais ils pouvaient aussi venir d’ailleurs. Cette dernière vague est composée des adeptes de la religion musulmane révélée au Prophète Muhammad dont ils chantent les louanges lors de leurs déplacements incessants. Ce sont eux qui allaient provoquer les plus grands bouleversements que le massif ait jamais connu. Mais avant d’en arriver là, ils se sont livrés à une véritable pénétration psychologique en se fondant au sein de la population au milieu de laquelle ils vivaient en essayant de s’intégrer, mais sans se désintégrer comme ce fût le cas de la première vague et même une partie de la deuxième qui acceptait de participer aux cultes et aux libations des Jalonke.

Eteints depuis longtemps, des groupes “négrilles” préhistoriques furent les premiers occupants du massif fuutanien. André Arcin (1907) les appelle “Elément nègre primitif”. Des traces archéologiques de leur présence existaient jusqu’à Kipé (Conakry) dans la grotte de Kakimbo. Vraisemblablement la plus reculée, l’immigration des Baga supplanta les “négrilles” et domina la région avant émigrer sur la côte maritime (Boffa, Dubréka) sous la pression des Jalonka. Anthropologue et historien de l’art baga, Frederick Lamp indique que les Baga considèrent le massif du Fuuta-Jalon comme leur terre originelle, qu’ils invoquent toujours dans leur culte religieux. Comme l’indique Thierno Diallo, les Fulbe adoptèrent une co-habitation avec les Jalonka, même après l’imposition de leur hégémonie. Il existe plusieurs villages entièrement jalonka à Labé, — par exemple Saare-Kindia, sous-préfecture de Sannoun — et ailleurs. Le Fuuta est ainsi dépositaire de quatre couches principales de peuplement : “négrilles”, Baga, Jalonka, Fulbe. — T.S. Bah

Ces nouveaux venus se montraient différents de ceux des deux premières vagues. Ils ne buvaient pas de vin de palme (sangara) comme eux et ne chantaient pas, ne dansaient pas, ne priaient pas comme eux. Partout et en toute circonstance, ils voulaient manifester leur différence, non seulement à l’encontre des Jalonke, maîtres du Massif, mais encore envers leurs prédécesseurs appartenant au même groupe ethnique et linguiste, connus sous le nom de Pulli ou Puuli 1) qui sont des Fulɓe comme eux. Mais leur dignité de Fulɓe, leur fulanité, leur pulaaku ils la concevaient à leur manière. Quelle est la différence des conceptions que les uns et les autres se faisaient de cette notion ?

Le pulaaku dans sa conception et son évolution

C’est d’abord et avant tout, une conception, une manière d’être ou de se comporter d’un Pullo, plur. Fulɓe. C’est dans une certaine mesure une exaltation de la profession de bouvier dans ce qu’elle a de plus noble. C’est une sorte de sublimation du métier de pasteur « avec ses valeurs et anti-valeurs » (comme le dit si bien Lam 1993:181 et suiv.). C’est ensuite l’esprit guerrier qui défie la mort en exposant sa vie. C’est la bravoure téméraire susceptible de mener jusqu’au sacrifice ultime pour une cause qui en vaut la peine : une belle génisse ou une belle femme (qu’elle soit une jeune fille ou une jeune femme, peu importe puisqu’elle est belle, car ici c’est la beauté qui compte avant tout). C’est aussi le plaisir qu’on savoure en écoutant un beau poème chanté ou scandé par une voie mélodieuse dans une langue harmonieuse incomparable. C’est enfin la satisfaction que l’on éprouve à contempler un immense troupeau de bovins pour le seul plaisir des yeux avançant lentement, illuminé par les rayons d’un gros disque solaire jaune-orange apparaissant ou disparaissant à l’horizon flamboyant du côté du levant ou du ponant. C’est comme si le merveilleux astre du jour flottait entre les cornes des bovins à mesure qu’ils avancent dans sa direction, en suivant sa trajectoire. Ainsi du Ferlo (Sénégal) à l’Aadamaawa (Cameroun), des plateaux du Fuuta-Jaloo au plateau de Jos (Nigeria), les Fulɓe ont toujours manifesté la même fierté ethnique en parlant une même langue qui ne présentait que quelques variantes dialectales perceptibles dans le domaine lexical essentiellement. Mais cette fierté n’ était pas seulement ethnique, ni linguistique, mais encore et surtout professionnelle (le vacher) ou d’ordre hiérarchique (le rang dans la société en fonction du nombre de têtes de bétail possédé).
En fait, il faut bien reconnaître que, chez les Fulɓe comme chez tous les groupes humains « ce sont les pauvres diables qui ont la plus grande noblesse ethnique » comme le disait un auteur (Pittard, cf. Vieillard 1932: 8-18). Tels sont quelques uns des sentiments de fierté, de joie et de dignité que pouvaient éprouver les Fulɓe des deux premières vagues de migration. Pour eux, le pulaaku, c’est la possibilité d’affirmer à tout moment en tout lieu et en toute circonstance cet adage ou cette vérité :

Pullo no heewi n’ai, no heewi gacce
le Pullo a beaucoup de boeufs et beaucoup de retenue
Pullo no sewi n’ai, no sewi gacce
le Pullo a peu de boeufs et beaucoup de susceptibilité
Pullo no sanni n’ai, no sanni hersa
le Pullo manque de boeufs et manque de pudeur.

Le terme gacce a un sens plus large que le mot retenue. Il peut signifier aussi la discrétion, la politesse, la maîtrise de soi, le courage inébranlable, indomptable —
Mais qu’en pensent les Fulɓe de la dernière vague? Ils reconnaissent les valeurs et les vertus morales de ce pulaaku, mais ils ne les approuvent pas entièrement. Elles sont trop basses, voire terre-à-terre. Elles manquent de vraies perspectives et de hauteur. Elles exaltent trop l’homme dans sa fierté, son orgueil et sa vanité, dépourvu de toute spiritualité. Or c’est elle qui fait la grandeur de l’homme. Le pulaaku, selon eux, doit endosser d’autres perspectives afin de pouvoir offrir des vertus cardinales sans lesquelles il n’est pas possible de transcender la matérialité terrestre pour atteindre la spiritualité céleste ; il doit tendre vers le Nirvana.
Désormais, les Fulɓe, à défaut de bovins, doivent au moins posséder trois biens essentiels qui peuvent servir de base à leur grandeur, à savoir : la bonne éducation, la connaissance, la foi : needi, gandal, diina. Ainsi, le pulaaku revêt un nouvel habit pour exprimer un nouveau contenu, une nouvelle conception dans son adage ou dans sa vérité :

Pullo no sewi na’i, no heewi needi
le Pullo a peu de boeufs et beaucoup d’éducation
Pullo no fanɗi na’i, no heewi gandal
le Pullo a peu de boeufs et beaucoup de connaissance
Pullo no yewi na’i, no heewi diina
le Pullo manque de boeufs et a beaucoup de foi

Ces trois sentences peuvent se résumer en une seule formule qu’on peut traduire par: le Pullo est dépourvu de richesses, mais il a gagné la foi, la liberté et la dignité dans la bonne éducation ;

Pullo no fanɗi jawdi, no danyi diina e dimankaaku.

Après un long travail de préparation, les Fulɓe de la troisième vague, aidés de leurs disciples, des néophytes issus des nouveaux convertis aussi bien Pulli que Jalonke, se lancent à la conquête du pouvoir. C’est entre 1694 et 1726 qu’ils ont pris les armes après plusieurs tractations entre eux et les Jalonke d’une part et entre eux-mêmes au cours de nombreuses réunions secrètes tenues souvent au centre du pays. Dès qu’ils ont triomphé, ils se sont mis à changer entièrement les structures de la société, en élaborant de nouvelles institutions.

Les institutions nouvelles

Par institutions, il faut entendre ici, les mesures prises par les nouvelles autorités du pays pour organiser les fondements du pouvoir sur les plans politique, économique, social et culturel.

Les institutions politiques

Une fois la conquête achevée, le pays, fut organisé de la base au sommet avec une structure de type pyramidal:

A l’échelon le plus bas, il y a le hameau (marga ou fulaso) composé d’une ou de deux familles, rarement plus, appartenant au même clan ou à la même tribu, portant le même nom patronymique généralement. A sa tête se trouve un chef élu ou choisi sur une liste de deux ou trois personnes désignées, assisté d’un conseil de chefs des familles ou des anciens et d’une cour de conciliation pour régler les litiges. Une simple cour, appelée ngeru-mastaba, et délimitée sous un arbre ou sous un hangar tient lieu de mosquée pour les prières et les réunions.
A l’échelon intermédiaire, se situe le village : misiide/misiddaaji : un habitat fixe avec une mosquée bâtie en dur (masjid). Il se compose au moins de douze familles : le minimum indispensable pour transformer un hameau en un village ou pour fonder un village avec la possibilité de construire une mosquée. A sa tête, il y a

  • un chef : laamɗo, plur. laamɓe, élu ou designé sur une liste de trois noms
  • un chef pour diriger la prière à la mosquée élu : juulnoowo-imaam
  • un muezzin pour appeler à la prière élu (noddinoowo / salliijo)
  • un conseil des Anciens du village : mbatu misiide
  • une cour de justice pour arbitrer les différends
  • une assemblée villageoise : jamaa misiide

A l’échelon supérieur, il y a la province : diiwal, plur. diiwe. Elle se compose d’un certain nombre de villages dont les plus célèbres deviennent des villes plus ou moins importantes (saare, plur. ca’e) et l’une d’elles s’impose comme capitale provinciale.
A sa tête, se trouve un laamɗo/laamɓe élu par ses représentants et confirmé par l’autorité supérieure et qui est assisté ou entouré par un ensemble d’organismes destinés à lui faciliter l’accomplissement de ses tâches quotidiennes :

  • un conseil des Anciens
  • une assemblée
  • une cour de justice
  • une armée

Il porte un titre : alfa ou cerno (tierno) selon la province concernée2. Il a des insignes :

  • une lance (labbooru)
  • un tambour (tabalde)
  • un livre (le saint Coran)

Sa tête est ceinte d’un turban, une sorte de couronne (meetelol) symbole du pouvoir et signe de l’autorité.

Tabalde. Tambour de commandement paroissial, provincial et national au Fuuta-Jalon.
Tabalde. Tambour de commandement paroissial, provincial et national au Fuuta-Jalon.
Almaami Sori Yillili (branche soriya), grand-père de Diawadou Barry, et sa suite à Timbo en 1897. Il fut le premier Almami non-souverain après la bataille de Poredaka en 1896. Il est précédé par le porteur du tambour royal, le tabalde.
Almaami Sori Yillili (branche soriya), grand-père de Diawadou Barry, et sa suite à Timbo en 1897. Il fut le premier Almami non-souverain après la bataille de Poredaka en 1896. Il est précédé par le porteur du tambour royal, le tabalde.

Sur l’architecture de la mosquée au Fuuta-Jalon et ailleurs dans le domaine fulɓe lire “The Fulɓe Diaspora: Politics and Sedentarization” in Labelle Prussin. 1986. Hatumere : Islamic design in West Africa. (à paraître sur webAfriqa)

Au sommet, il y a l’Etat (dawla). Il comprend toutes les provinces constituées dans les différentes régions limitées à neuf ici, et au nombre de sept ou de cinq ailleurs, selon les zones considérées 3.
A sa tête, un souverain élu portant le titre de Almaami : celui qui dirige la prière et par extension, celui qui gouverne le pays tout entier. Il possède les mêmes insignes : la lance, le tambour et le livre saint que les chefs des provinces, car lui-même est et demeure le chef de sa propre province d’origine (Timbo).
Mais en revanche, il porte sur sa tête neuf turbans, symboles de l’unité de l’Etat. Il est assisté :

  • d’un conseil permanent des Anciens (Teekun Mawɗo)
  • d’un grand conseil des Anciens
  • d’une assemblée des Anciens
  • d’une cour de justice pouvant servir de cour d’appel
  • d’une haute cour ou cour suprême, une sorte de cour de cassation, présidée par l’Almaami en personne ou par son représentant

Enfin, le pays lui-même change de nom en lieu et place de Jalonkadugu. Il s’appelle désormais Fuuta-Jaloo, pays des Fulɓe et des Jalonke réunis et réconciliés au sein de l’Islam. Il revêt un caractère religieux, un Imaamat une sorte de théocratie ou de théocentrie : un Etat dans lequel le pouvoir n’appartient qu’à Dieu et les hommes ne sont que ses représentants, en vertu de ce verset coranique (Qur’an vers 26 — Sourate III), qui dit:

O Dieu ! Souverain du Royaume,
Tu donnes la royauté à qui Tu veux,
Et Tu enlèves la royauté à qui Tu veux.
Tu honores qui Tu veux
Tu abaisses qui Tu veux.
Le bonheur est dans Ta main,
Tu es, en vérité, puissant sur toute chose.

L’organisation économique

L’économie fut repartie entre les composantes de la population. L’élevage des bovins demeura entre les mains des Fulɓe, mais le nomadisme s’estompa, se transforma en un semi-nomadisme, voire en une simple transhumance réglementée : le bétail ne put pénétrer dans les champs qu’après les récoltes. Toute divagation d’animaux domestiques étaient sévèrement réprimée par les autorités locales. Mieux on obligea les propriétaires de troupeaux à mettre un carcan au cou des animaux pour les empêcher de pénétrer dans les champs des agriculteurs qui devaient à leur tour les entourer des clôtures.
L’agriculture reste encore entre les mains des Jalonke, anciens maîtres du pays. Mais désormais les Fulɓe ont accès à la terre : ils peuvent posséder la terre, la cultiver ou la faire cultiver avec l’aide de leurs voisins ou de leurs serviteurs. De même, les Jalonke pouvaient eux aussi élever des animaux, aussi bien le gros que le petit bétail, ou bien le confier à des spécialistes.
L’artisanat continua à fleurir entre les mêmes mains : les artisans s’occupaient de leur spécialité, chacun dans le domaine qui le concerne : le griot, maître de la parole, le forgeron, maître de la forge, le bijoutier, maître des métaux précieux, le tisserand maître du tissage, le cordonnier, maître du cuir et du tannage des peaux.
Ainsi, toute la production économique était confiée à. des spécialistes de chaque branche. Ils appartenaient parfois au même groupe ethnique ou à des groupes différents. Mais cela n’avait plus d’importance, puisque désormais la distinction entre les membres de la société n’était plus d’ordre ethnique ni linguiste, mais d’ordre religieux uniquement ; ce qui permettait un meilleur brassage inter ethnique et une meilleure intégration sociale.

L’organisation sociale

Dans une certaine mesure, elle reflète l’organisation économique et politique, surtout dans sa structure hiérarchisée.

L’organisation par catégories sociales

Au sommet de la hiérarchie, les lettrés, les théologiens et les guerriers : ceux qui ont conquis le pouvoir par la force et ont converti les populations par la persuasion. Ils appartiennent tous en général à la dernière vague des familles immigrées au Massif. Ils détiennent incontestablement le pouvoir politique et religieux et économique aussi, quoique dans une certaine mesure seulement 4.
Au milieu de la pyramide sociale, ce sont les hommes libres quelle que soit leur appartenance ethnique ou linguistique : Fulɓe ou Jalonke. Les uns s’adonnent à l’élevage, les autres à l’agriculture ou aux deux à la fois et d’autres encore à l’artisanat.
Au bas de l’échelle, les artisans (nyeenyuɓe) et les esclaves (maccuɓe). Parmi les premiers, il y a ceux qui sont considérés comme des artisans libres, et qui peuvent habiter ou résider à côté des hommes libres. Il y a ceux qui ne le sont pas ; dans ce cas, ils ne peuvent vivre qu’à côté des hommes non-libres.
Parmi les seconds, il y a les captifs « de maison » et les esclaves « des champs » : les premiers travaillaient comme serviteurs dans la maison de leur maître et les seconds cultivaient les champs de leur maître, en même temps que leurs propres lopins de terre. Les uns et les autres habitaient des villages situés généralement près des champs appelés runnde-rumde, plur. dune, séparés de ceux de leur maître (marga ou fulasoo). Si les termes esclave, captif ou serviteur sont employés ici indifféremment, il faut, néanmoins, avouer que leur statut juridique est loin d’être identique (cf. Qur’an verset 26 — Sourate III). A côté de cette organisation sociale, il en existe une autre.

L’organisation par« classe d’âge » ou par« groupe d’âge »

Après l’organisation par catégories sociales, nous avons l’organisation par « groupes d’âge» ou « classes d’âge ». Il s’agit de répartir les hommes et les femmes depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse de 6 ou 7 ans à 60 ou 70 ans environ dans des groupes ou des classes d’âge où ils reçoivent une éducation ou donnent une formation ou mieux un enseignement de la vie pour la vie. Toutes les gammes de répartition sont possibles entre ces deux extrêmes. Ainsi chez les Fulɓe de ces différentes régions du Massif montagneux, les hommes et les femmes se répartissaient en trois, cinq ou sept groupes d’âge ou classes d’âge.

Lire également Tierno Chaikou Baldé. Les associations d’âge chez les Foulbé du Fouta-Djallon. 1939
Marguerite Dupire, chapitre 12, “Les catégories fondées sur l’âge. La fonction sociale des associations d’âge au Fouta-Djallon

Chaque classe représentait une étape dans la formation. Mais comme ce système de ré partition par classes d’âge n’est pas spécifique pour le Fulɓe, il ne semble pas nécessaire d’insister davantage sur lui, ce d’autant plus qu’il est connu voire commun à de nombreuses populations africaines sans distinction de régions ou toutes région confondues. Néanmoins, si nous prenons, à titre indicatif, deux exemples : le premier avec les trois groupes et le dernier avec les sept groupes, nous pouvons tout simplement dire qu’il y a un enseignement à dispenser ou une sagesse à prodiguer à l’intention de chaque classe.

Premier exemple : la répartition en trois classes d’âge

  • De l’enfance à l’adolescence (1 à 21 ans)

D’un à vingt et un ans l’enfant s’attache à sa mère d’abord, à son père ensuite et à son’ maître d’école enfin. Ce qu’il a appris, soit il le prend pour lui, le digère, soit il hésite ou il doute ; dans ce cas, il se tourne vers l’un de ces trois maîtres, pour confirmer ou infirmer, avant de l’approprier ou de rejeter définitivement le savoir. Il n’est pas tout à fait autonome. Il dépend toujours de l’un de ses maîtres, mais il subit aussi l’influence de son milieu ambiant, son groupe, sa classe d’âge. Qu’elle soit positive ou négative, cette influence existe et il doit l’assumer soit seul, soit en se référant à l’un de ses mentors, qui continue à le guider en toutes circonstances et sans aucune contrepartie du moins en principe. Mais en fait, le respect, l’attachement et la reconnaissance que l’enfant lui vouait, compensait amplement les conseils judicieux de son maître. C’est dire que chacun y trouvait son compte et personne ne s’en plaignait.

  • De l’adolescence à la maturité (21 à 42 ans)

Si à vingt ans, il n’était encore qu’un enfant ou un adolescent, alors à vingt et un ans, il devient un petit homme. Il peut aussi entrer dans le milieu des grands et mieux encore il a même droit à la parole. Dès lors, Il est devenu un homme. Dans ce cas, rien ne l’empêche d’enseigner ce qu’il a appris, tout en continuant, modestement et inlassablement à apprendre auprès des plus âgés et plus expérimentés que lui. Désormais, il possède toutes les prérogatives des adultes. A défaut de majorité, il jouit de la maturité, car il ne peut espérer plus à ce stade. Fonder un foyer, constituer un troupeau de bovins, d’ovins ou de caprins, défricher un champ, créer un fond de commerce, changer de lieu d’habitation ou émigrer au besoin, tout cela ne dépend plus que de lui et de lui seul, à moins qu’il ne veuille informer tel ou tel parent ou maître ou solliciter un avis ou un conseil qu’il est libre de suivre ou de ne pas suivre. La seule obligation à laquelle il est soumis, c’est celui du respect envers ses parents, ses maîtres et ses aînés dans le cadre de son groupe et de son milieu.

  • De la maturité à la vieillesse (42 à 63 ans)

Dès la quarantaine et même dès la trentaine déjà, tout homme est considéré comme un vieux, ou mieux encore, un vieillard. C’est que l’espérance de vie est si limitée dans ce type de société qu’il ne peut pas et ne pouvait pas en être autrement. Arriver à quarante ou à cinquante et atteindre même soixante ans est un luxe, ou une chance qui n’était pas donnée à tout le monde.

Quant à dépasser la soixantaine d’années, c’est un bénéfice (buunyaa) que seules les personnes privilégiées par Dieu pouvaient espérer. On les appelait les vieillards, les sages (waliiyu), surtout, s’ils avaient eu la chance d’obtenir les trois formes de la connaissance qu’une longue vie peut offrir :

  • la vie dans sa longue durée : qui a beaucoup vu, peut avoir beaucoup retenu.
  • le voyage : qui a beaucoup voyagé, peut avoir beaucoup appris dans ses pérégrinations
  • l’étude : qui a beaucoup appris, peut avoir beaucoup retenu.

Ce sont ces trois formes de connaissance que les Fulɓe appellent l’école de la vie. Si un homme possède ces trois formes, il peut dire qu’il a le minimum pour atteindre le début de la sagesse. On le consulte à cause de sa longue expérience. Il devient une référence, un modèle ou un symbole. C’est en pensant à cette catégorie qu’Amadou Hampâté Bâ a pu dire :

« Chaque fois qu’un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brûle ! ».

Telle est la place des vieillards dans la société des Fulɓe en particulier et dans la société africaine traditionnelle en général.

Deuxième exemple : la répartition en sept classes d’âge

  • De 1 à 7 ans, l’enfant est attaché aux jupons (ou aux pagnes) de sa mère : dans ses bras, sur son dos ou sur ses pieds.
  • De 7 à 14 ans l’enfant entre à l’école de son père ou de son maître, mais sans pour autant se détacher de sa mère qui confirme ou infirme tout ce qu’il apprend au dehors.
  • De 14 à 21 ans : l’enfant conteste tout ce qu’on lui dit, mais il enregistre tout ce qu’on lui apprend, même s’il ne digère pas tout. Sa bouche ne sent plus le lait maternel.
  • De 21 à 28 ans : l’enfant devenu grand, commence à être un petit homme, il peut assister à certaines réunions des grands, mais il continue à apprendre.
  • De 28 à 35 ans : le petit homme est devenu un homme, un adulte. Il est présent à toutes les assemblées des grands. Il peut participer à toutes les cérémonies. Il lui est permis de donner son avis.
  • De 35 à 42 ans : l’homme devenu adulte, a droit à la parole. Il peut commencer à enseigner ce qu’il a appris.
  • De 42 à 63 ans : l’homme adulte a mûri et a même commencé à s’assagir. Il a le droit et le devoir d’enseigner tout ce qu’il a appris. Sa conduite aussi bien en privé qu’en public doit être exemplaire et il n’a pas le droit de faillir.

A partir de soixante-trois ans, il est considéré comme un sage que l’on consulte, à cause de sa longue expérience.
Quant à la répartition en cinq classes d’âge, elle semble moins répandue sur le plateau. Toutes ces divisions n’ont qu’un objectif : former l’homme, l’instruire et l’éduquer afin qu’il sache la place qui lui revient dans la société. Tout cela fait partie de ses valeurs et de sa culture.

L’organisation culturelle

Il semble que le système éducationnel a été instauré dans le massif montagneux, avant même la conquête du pouvoir par les immigrés de la troisième vague. Dès leur arrivée au cours du 17e siède, les Fulɓe et leurs alliés les Jaaxanke ont ouvert des écoles dans toutes les régions du Jalonkadugu. Elles accueillaient des enfants issus de toutes les couches de la population, sans aucune distinction d’appartenance ethnique. Des adultes n’hésitaient pas à suivre les cours dispensés dans ces écoles afin d’apprendre à lire et à écrire les versets du Qur’an, nécessaires à l’accomplissement des prières quotidiennes. Au début, ils le faisaient discrètement et même en cachette pour ne pas éveiller les soupçons ou la méfiance des autorités jalonke ou pulli, peu familières à ce type d’enseignement.
Mais après la prise du pouvoir par les Fulɓe, cet enseignement fut officialisé et généralisé partout à travers le pays. Désormais chaque chef de famille a le droit et le devoir d’ouvrir une école. Et effectivement, au début du 18e siècle, l’enseignement se généralisa dans toutes les familles, dans tous les hameaux, dans tous les villages et dans toutes les provinces.
Les trois niveaux d’enseignement : le primaire, le secondaire et le supérieur existaient dans toutes les grandes régions avec les différents termes employés pour désigner les élèves qui les suivent :

  • karandemɓe élèves du primaire
  • almudooɓe élèves du secondaire
  • taalibaaɓe étudiants du supérieur

Lire également Paul Marty. “L’enseignement musulman” dans L’Islam en Guinée : Fouta-Djallon. 1921.

A tous ces niveaux, les élèves recevaient un enseignement adapté à leur âge et suivant les compétences des maîtres et des éducateurs. Cet enseignement avait un caractère religieux, ce qui est tout à fait normal dans un Etat où la distinction entre le temporel et le spirituel n’existait pas. Mais toutes les connaissances et toutes les matières étaient dispensées sans aucune restriction.
Tout au plus peut-on constater, sinon regretter, la faiblesse ou l’insuffisance des matières scientifiques et techniques 5. Même dans ces cas, des améliorations pouvaient être envisagées, si le processus n’avait pas été interrompu par le bouleversement (colonial) de toute la société dans son ensemble.
Quoi qu’il en soit, cet enseignement permettait à tout un chacun et à l’ensemble de la collectivité de sortir du cycle infernal de l’ignorance. Il permettait d’accéder à un certain niveau de connaissance et de culture, même si le contenu des programmes laissait parfois à désirer et encore faudrait-il ne pas les minimiser pour cette période-là 6. Bref, l’un des objectifs n’était-il pas de former des hommes capables de comprendre leur religion, pour mieux la pratiquer ? On sait en effet qu’une tradition (hadith) du Prophète dit ceci : « Nul ne peut adorer Dieu s’il ne le connaît pas » 7. Voilà pourquoi les Fulɓe au Fuuta-Jaloo, comme partout ailleurs où ils ont pris le pouvoir, ils ont fait de l’éducation et de l’enseignement la priorité des priorités. C’est ainsi que dans l’Etat théocratique comme dans les autres Etats du même type, aucun homme ne pouvait détenir une parcelle de pouvoir s’il n’était pas instruit, porteur d’une culture.
C’est ainsi que les Fulɓe ont pratiqué un véritable culte de la culture, une sorte de mandarinat, au service de la religion et de leurs Etats eux-mêmes religieux. Rien d’étonnant alors de trouver cinq à dix écoles dans n’importe quel village du Fuuta-Jaloo et de compter en 1890 jusqu’à « trente écoles pour les garçons et pour les filles dans la ville de Fugumba » (dix mille habitants environ) 8.
En fin de compte que reste-t-il ? Cette structure éducationnelle est l’une de celle qui s’est le mieux maintenue, même après la destruction de l’Etat théocratique, suite à la pénétration coloniale en Afrique subsaharienne, dans la seconde moitié du 19e siècle. En revanche les institutions politiques et les structures économiques et sociales ont subi un profond bouleversement, suite à la domination coloniale. Et bien avant celles-là, elles avaient déjà connu des mutations et des transformations au cours du processus d’évolution de l’Etat théocratique lui-même. Mais elles n’allaient pas au delà des réformes nécessaires et des adaptations indispensables, inhérentes à toute société humaine. Effectivement dans la seconde moitié du 18e siècle, il y eut une scission au sein dela famille régnante. Elle se divisa en deux partis politiques : le parti alfaya pour les descendants du premier Almaami Karamoko Alfa et le parti soriya pour les descendants du deuxième Almaami Ibrahima Sori Mawɗo. Les Almaami élus dans chaque parti régnaient alternativement de deux ans en deux ans et se retiraient dans leurs villages de « sommeil » en attendant leur tour de règne (Diallo 1972a: 35-63).

La domination coloniale et le démantèlement des instiitutions traditionelles

Sur le plan politique

La conquête coloniale fut fatale à la plupart pour ne pas dire à l’ensemble des royaumes africains. Elle eut lieu durant les dernière décennies du 19e siècle, pour une bonne partie de l’Afrique noire. Elle fut violente dans certaines régions et pacifique dans d’autres. Au Fuuta-Jaloo, elle commença pacifiquement, par voie diplomatique. Un certain nombre de traités fut signés entre les représentants de la France et les autorités du Fuuta, entre 1881 et 1895.
A partir de 1896, la colonisation française employa finalement la force militaire, c’est à dire la voie de la violence pour réduire l’autorité des Almaami. C’est ainsi qu’à la suite d’une bataille qui eut lieu à Pooredaaka (Pôrédâka) en novembre 1896, cette armée coloniale mit fin à l’indépendance du Royaume théocratique (Imaamat) du Fuuta-Jaloo. Mais les autorités françaises maintinrent fictivement un semblant d’Etat, en désignant temporairement les deux prétendants qui les avaient appelées à l’aide comme Almaami. Elles se donnaient, en fait, un temps de répit pour mieux dépecer ce royaume afin de l’intégrer ou de le désintégrer plutôt dans un ensemble plus vaste. C’est dans ce contexte que l’Imaamat fut divisé en trois régions : celle de Labé au Nord, celle de Mamou au Sud, celle de Dabola à l’Est, avec, à leur tête, trois souverains qui ne détenaient qu’un pâle reflet du pouvoir, la réalité de l’autorité étant entre les mains des trois administrateurs coloniaux placés au-dessus d’eux. Mais ce n’était que le début du dépeçage du royaume. Le vrai démantèlement se produisit un peu plus tard entre 1897 et 1912 environ. Durant ce laps de temps, les trois souverains furent déposés et/ou déportés (dans le cas d’Alfa Yaya). Les anciennes provinces furent à leur tour supprimées et remplacées par des structures coloniales inspirées des institutions du pays colonisateur. Leur nom fut maintenu pour la forme et par l’habitude, tout comme les titres des souverains et des chefs des provinces, ainsi que certains insignes, mais ils n’avaient plus la même signification ni le même contenu.
Le pays tout entier fut divisé en un certain nombre de circonscriptions administratives appelés « cercles » à la tête desquels, étaient placés des administrateurs couramment désignés sous le vocable de « commandants ». Dans chaque cercle furent créées des structures dénommées « cantons » en lieu et place des anciennes et paroisses. Ces cantons constituaient de petites unités, en nombre plus grand que les anciennes structures provinciales qu’ils remplaçaient. A la tête de chacun d’eux, fut nommé un chef, Alfa ou Cerno, qui n’était pas issu des anciennes familles régnantes. Ces nouveaux chefs n’avaient que le titre sans le contenu, sans le pouvoir correspondant. Ils n’étaient que des agents au service du colonisateur sur le plan politique. En somme, on constate que tous ceux qui avaient détenu, ne serait-ce qu’une parcelle de pouvoir dans l’ancienne société, se trouvent écartés dans la nouvelle. Et tous ceux qui n’avaient jamais possédé un brin d’autorité dans l’ancienne se voient confiés dans la nouvelle des charges auxquelles ils n’auraient jamais pensé, et encore moins aspiré. C’est ce qui a inspiré à un poète ces vers:

Laaminooɓe wontii laamaaɓe
Laamanooɓe wonii laamotooɓe
Haala wontii aala
Fenaande wontii goonga
Kaaƴe wontirii dow
Koode wontirii ley
Pellet, Aduna ko waylun likulli!

Les gouvernants d’hier sont les gouvernés d’aujourd’hui,
Les gouvernés de jadis sont les gouvernants du présent,
La parole est devenue un instrument,
Le mensonge est devenu une vérité,
Les cailloux sont suspendus au-dessus de nos têtes,
Les étoiles foulées à nos pieds.
Quel monde à l’envers !

Sur le plan économique

Sur le plan économique, les nouveaux chefs n’étaient plus que des agents du fisc, des collecteurs d’impôts qui devait être désormais acquitté en numéraire et non plus en nature comme jadis dans le passé dans l’ancienne société. Cela implique l’obligation de vendre le bétail et l’impérieuse nécessité de s’adonner aux cultures de rente dont les colons avaient besoin. Cela fut considéré comme le comble de l’humiliation et de la frustration pour des Fulɓe contraints de se séparer de leurs vaches pour payer des impôts en argent et de se rabaisser à cultiver la terre pour autrui du lever au coucher du soleil. C’est inimaginable !

Sur le plan social

L’ancienne structure fut brisée et une autre fut instaurée à sa place qui constituait en :

  • un groupe de travailleurs déracinés et détribalisés pour servir de manoeuvres dans les plantations et les mines des colons
  • un groupe d’alphabétisés dans la langue du colonisateur appelés « les évolués » destinés à servir d’auxiliaires subalternes de l’administration coloniale
  • un groupe d’anciens combattants plus connus sous le nom générique de « Tirailleurs sénégalais », devant être employés comme gardes de cercle, agents de sécurité ou comme embryon d’une armée coloniale.

Sur le plan culturel

La structure ne fut que partiellement détruite dans la mesure où l’école coloniale ne pouvait accueillir qu’un nombre assez limité d’enfants, en âge d’être scolarisés. Cette défaillance de l’école coloniale permit le maintien des écoles coraniques traditionnelles, en dépit de la réduction de leur nombre due, en partie, à la persécution de nombreux lettrés musulmans tous anciens pédagogues réduits au silence entre 1900 et 1909.

Marguerite Verdat. Le Ouali de Gomba. Essai Historique

C’est ainsi que la colonisation a mis fin à toutes les structures de l’ancienne société traditionnelle. Mais quelque chose a survécu : la culture grâce à laquelle, plus de 60% à 70% des Fulɓe originaires du Fuuta Jaloo savent encore lire et écrire en arabe et en pular/fulfulde 9, même après soixante années de domination coloniale, surtout quand on sait que cette colonisation n’a pu scolariser plus de 5 ou 7% de la population entre 1898 et 1958.

Après cette déstructuration, l’ancien royaume du Fuuta-Jaloo fut intégré comme une simple région naturelle appelée « Moyenne Guinée » dans le territoire colonial de la Guinée française. Celle-ci faisait partie d’un ensemble de huit colonies qui formèrent la fédération de l’Afrique occidentale française (AOF), un des joyaux de l’empire colonial français en Afrique subsaharienne.
(Voir les cartes du Fuuta, de la moyenne Guinée et de la Guinée dans l’AOF).
La Guinée française, à l’instar des autres colonies, fut spécialisée dans la monoculture de rente : bananes, ananas, café pour l’agriculture ; et dans l’extraction minière : la bauxite, l’or et le diamant pour l’industrie dont le colonisateur avait besoin. La Guinée française évolua ainsi dans ce cadre général de l’empire colonial avec des hauts et des bas, passant de crises en redressements et de redressements en crises, surtout entre les deux guerres mondiales. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il y a eu des changements. De 1946 à 1958, l’empire se transforma en une Union française. A la suite des déclenchements successifs des guerres coloniales au Vietnam et en Algérie, l’Afrique noire bénéficia d’une loi-cadre en 1956 10 qui accorda une certaine autonomie à chacun des territoires concernés au sud du Sahara et à Madagascar. De 1958 à 1960, l’Union française fit place à la Communauté française, mais la Guinée française n’en faisait plus partie en conséquence de son vote négatif, lors du référendum du 28 septembre 1958.

La Guinée indépendante et la fin des institutions traditionnelles de l’ancien Fuuta-Jaloo

A partir de septembre 1958, la Guinée, devenue une république le 2 octobre, évolua seule, dans un contexte particulièrement difficile. Elle avait à créer toutes les structures d’un Etat afin de jeter les bases de la fondation d’une nation pluri-ethnique.
De 1958 à 1984, fut installée la première République avec un régime à parti unique qui se voulait révolutionnaire, avec un système économique collectiviste et dirigiste, avec toutes les conséquences qui en découlent. C’est ainsi qu’une dictature sanglante, féroce et bestiale s’abattit sur le pays tout entier. Le peuple guinéen souffrit alors vraiment le martyre et but le calice jusqu’à la lie.
De 1984 à 1994, ce fut la deuxième République, avec un régime militaire sans partis politiques à ses débuts, qui évolue depuis les années 1990 vers un multipartisme qui se voulait limité au départ, mais devint finalement illimité. Ce dernier régime se veut et se proclame démocratique. Mais quand on observe les résultats des élections présidentielles, législatives et communales qui se sont succédées depuis lors, on est bien obligé de se poser des questions sur la validité, la véracité et la transparence de telles échéances électorales. Les autorités de l’une ou de l’autre République auraient pu s’inspirer des anciennes structures du Fuuta-Jaloo pour résoudre certains problèmes qui se posaient à l’ensemble du pays, comme l’enseignement, la lutte contre l’ignorance et l’analphabétisme par exemple. Mais rien n’y fit, ce fut l’inverse qui se produisit. Ces autorités se révélèrent incapables ou incompétentes, en tous les cas, plus intolérantes et plus négatives encore que ne l’avaient été les autorités coloniales. Dès lors on pouvait affirmer que c’en était fini des structures anciennes élaborées par les Fulɓe du Fuuta-Jaloo.

Conclusion

En définitive que pouvons nous retenir de tout cela ? En regardant le pays nous voyons qu’il est suffisamment humide et arrosé. De ce fait, l’herbe y pousse abondamment et l’eau ruisselle partout. Ici nous sommes en pays de montagne, il n’y a ni moustiques dangereux, ni mouches tsé-tsé, donc pas de prolifération du trypanosome vecteur de la trypanosomiase. C’est dire que c’est vraiment un pays béni des dieux pour l’élevage, un paradis du pastoralisme.
Quant aux habitants, ils ne semblent pas s’être sentis menacés par l’arrivée de ces « vulgaires pâtres » ou pasteurs de bovidés minces, maigres, élancés et mal vêtus conduisant devant eux d’immenses troupeaux de bovins, d’ovins et de caprins. Les pasteurs n’apparaissent pas comme des envahisseurs dangereux, du moins au début. Mais tout changea avec les dernières vagues de migration. Ce changement n’était pas seulement dû à l’attitude orgueilleuse et hautaine des pasteurs de ces dernières vagues, mais aussi à l’intolérance et au mépris d’un certain nombre non négligeable des agriculteurs sédentaires à l’encontre de ces « pâtres pouilleux » qui s’agitaient trop autour d’eux. Les sédentaires supportaient très mal la situation, en tout cas, avec moins de bienveillance qu’auparavant. C’est alors que ces pasteurs par dégoût ou par dépit ont fini par réagir violemment devant l’attitude hostile de ces « culs-terreux » en mettant en avant leur pulaaku, signe ou symbole essentiel qui les distinguait de leurs voisins et hôtes agriculteurs sédentaires. Que dire des infrastructures et des superstructures qu’ils ont élaborées et mises en place après leur victoire ? Quelle que soit leur nature, ces institutions ne visaient qu’un objectif: assurer aux Fulɓe la plénitude du pouvoir, non en tant que Fulɓe, mais en tant que musulmans.
C’est en effet l’Islam qui leur a ouvert les portes que leur ethnie ou leur ethnicité ne pouvait leur ouvrir. L’Islam comme idéologie, leur a accordé le droit d’accès à la terre, le droit de propriété du sol, le droit de devenir maîtres de la terre, alors que jusque là ils n’étaient que les maîtres du troupeau et encore ! Tout le bétail ne leur appartenait pas toujours. L’Islam leur a donné le moyen de se hisser vers le pouvoir sans être taxés ni dénoncés comme étant des usurpateurs. L’Islam comme religion a permis aux pasteurs Fulɓe de se mettre au diapason des agriculteurs sédentaires vivant dans le voisinage du massif montagneux en devenant musulmans comme eux par l’abandon volontaire de leurs anciennes croyances « animistes » qui ne répondaient plus à leurs besoins spirituels. Et même la culture qu’ils diffusaient en arabe et traduisaient en pular/fulfulde, correspondait aux exigences qui veulent que « tout musulman aille jusqu’en Chine pour chercher la connaissance, le savoir, l’instruction » ; ou bien encore : « tout musulman doit apprendre ou étudier du berceau à la tombe », ceci en conformité avec ces deux hadiths — traditions du Prophète 11.

Sous la colonisation et après l’indépendance, tout changea de nouveau d’une manière définitive et irréversible semble-t-il. En premier lieu d’abord sous la domination coloniale il est apparu que les institutions traditionnelles de l’ancien Fuuta-Jaloo ne pouvaient être maintenues, car elles apparaissaient comme un obstacle à l’uniformisation des structures que voulaient imposer les nouveaux maîtres du pays. Elles auraient retardé la mise en exploitation du territoire colonial dans lequel le Fuuta avait été dilué.

En second lieu enfin, s’agissant des nouveaux responsables d’une Guinée ayant recouvré sa dignité, sa liberté et son indépendance, ils ont montré leur attitude par leur action et leur inaction. Ils ont prouvé qu’ils ne voulaient ni ne souhaitaient revenir en arrière ne serait-ce que pour voir ce qu’il y a de positif dans les structures institutionnelles des anciens royaumes, dont le Fuuta, qui composent la nouvelle République.

Ils ont préféré entériner l’oeuvre destructive de leurs prédécesseurs coloniaux, plutôt que de ressusciter le cadavre de leurs ancêtres qui avaient pourtant héroïquement résisté à ceux-là. Enterrer un mort est plus facile que de le faire renaître. Mais ceci est une autre histoire.

Notes
1. pulli : pluriel en langue susu de pullo ou bien puuli-puuliijo/puuliiɓe, albinos.
2. Dans huit provinces c’est le titre de Alfa qui prévaut et dans la neuvième (Timbi) c’est celui de Cerno.
3. Si au Fuuta-Jaloo il y a neuf provinces, au Fuuta-Tooro sept, au Maasina cinq, au Sokoto il y a trois grandes régions comprenant plus d’une trentaine de provinces : Laamidats.
4. L’Almaami perçoit les impôts pour les distribuer aux pauvres, reçoit des cadeaux d’investiture et bénéficie d’une aide pour cultiver ses champs. Il en de même pour tous les autres dirigeants de la hiérarchie sociale.
5. En fait de sciences : c’étaient le calcul, l’astronomie et l’astrologie.
6. La langue arabe, la grammaire, la littérature, l’histoire, la géographie, la philosophie, la théologie, le calcul, l’astronomie et l’astrologie.
7. D’après ce Hadith, Dieu dit : « Connaissez-moi avant de m’adorer ».
8. « Cinq à dix mille habitants dans la capitale religieuse du Foûta » (Quinquand 1938: 9 et suiv.).
9. En mai 1966 et en mai 1967 deux enquêtes effectuées dans les trois principaux marchés de Dakar (Sénégal) nous ont permis de confirmer ces pourcentages, six à sept sur dix suivant les âges. 14bis cf. les cartes: le Fuuta, la moyenne Guinée, la Guinée dans l’AOF.
10. Il s’agit de la loi-cadre de Gaston Defferre votée en 1956.
11. Il s’agit ici du Prophète de l’Islam Muhammad PSL transcrit sous la forme Mahomet en français.

Yacine Diallo (1897-1954). Premier de Guinée

Cet article termine la série consacrée au profil biographique et politique de Yacine Diallo. Délibéré, le titre n’est pas seulement figuré et littéraire. Il est plutôt  approprié, littéral et adéquat. Yacine occupa en effet le premier rang public ; il domina de fait la vie politique en Guinée française durant la première décennie de l’après-guerre mondiale 1939-45. Et il s’y maintint du début à la fin — inopinée et précipitée — de sa vie. Pour s’en convaincre, considérons les résultats statistiques de ses campagnes électorales successives.

Chiffres, tableaux et graphiques électoraux

Yacine Diallo entra en lice pour la députation à l’Assemblée Nationale française dans quatre scrutins :

  • L’élection de la Première Assemblée Nationale Constituante : 21 octobre 1945
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale Constituante : 2 juin 1946
  • L’élection de la Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale : 17 juin 1951

Je me concentre ici sur le Deuxième Collège, qui  était attribué aux Noirs en tant qu’indigène et non-citoyens. Le Premier Collège, lui, était réservé aux Blancs et aux Noirs dotés de la citoyenneté française. Celle-ci offrait un statut d’autant plus privilégié qu’il était difficile voire impossible de l’obtenir.

Joseph-Roger de Benoist souligne que : « Bien que des facilités aient été accordées aux “indigènes” pour devenir citoyens français, en 1937, environ 2 500 seulement en avaient bénéficié, qui venaient s’ajouter aux 70 000 citoyens des quatre communes de plein exercice du Sénégal  : Gorée, Saint-Louis, Dakar, Rufisque. »
Cette ségrégation explique l’élection de Lamine Guèye — natif de Saint-Louis — au Premier Collège en 1946. Par contre, né hors de ces communes et n’étant pas citoyen français à l’époque, Léopold Sédar Senghor devint député du Deuxième Collège. Il en fut de même pour Yacine. N’étant pas éligible au Premier collège, il dut présenter sa candidature au Deuxième Collège.
Au sujet des quatre communes, lire l’article de François Manchuelle “Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française. (1853-1931)” sur Semantic Africa.

Campagnes, concurrents et scores électoraux de Yacine

Les tableaux et graphiques ci-dessous sont basés sur les données fournies par J.R. de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960), aux pages 519-529

Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Premier Tour
Inscrits16 233
Votants12 829 (79 %)
Suffrages exprimés12 740
CandidatProfessionParti
Yacine DialloinstituteurSection Française Internationale Ouvrière (SFIO)
Mamba SanoinstituteurIndépendants d’Outre-mer
Lamine KabainstituteurParti républicain révolutionnaire
Diafodé Caba
Fodé Mamoudou Tourélicencié en droit
Amara Soumahcomptable
Mamadou Sowlieutenant en retraite
Hervé SyllaConseil Admin. Guinée
Momo Tourémédecin
N’Fa Mamadou Tourérédacteur “A.O.F.“ Dakar
Momo Sakhosecrétaire, greffes & parquets
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Deuxième tour
Inscrits16 233
Votants12 646 (77,9 %)
Suffrages exprimés12 550
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo12 550élu
Mamba Sano5 774
Lamine Kaba5 065
Première Assemblée Nationale Constituante - 21 octobre 1945. Deuxième Collège - Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945. Deuxième Collège – Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946
Deuxième Collège – Premier tour
Inscrits22 551
Votants18 492 (82 %)
Suffrages exprimés18 428
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo10 100élu
Mamba Sano5 170
Lamine Caba3 071
Amara Sissoko39
Deuxième Assemblée Nationale Constituante - 2 juin 1946. Deuxième Collège - Premier tour
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946. Deuxième Collège – Premier tour
Première Assemblée Nationale – 10 novembre 1946
Inscrits131 309
Votants96 102 (73,18 %)
Suffrages exprimés95 521
CandidatPartiVoixRésultat
Yacine DialloParti socialiste & progressiste60 516élu
Mamba SanoParti socialiste de Guinée30 993élu
Lamine CabaParti Républicain socialiste de Guinée3 421
Fara MillimounoParti républicain de gauche591
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951
Inscrits393 628
Votants224 182 (56,95 %)
Suffrages exprimés222 277
ListesCandidatsVoix obtenuesRésultat
Socialiste d’Union guinéenneYacine Diallo, député sortant67 640élu
Albert Liurette67 640 élu
Komby Diallo
IndépendantsMamba Sano, député sortant48 246élu
Maurice Montrat
Jean-Pierre Farah Touré
Union Démocratique
des Travailleurs & A.C.
Sékou Touré
Capitaine Mamadou Diouldé Barry
Niankoye Samoé
Union guinéenneFodé Mamoudou Touré
Oumar Barry
Lamine Ndiaye
Union Frse d’Action Démocratique et SocialeDiawadou Barry
Joseph Marchi
Marcous Kanté
Rassemblement du Peuple FrançaisDiafodé Kaba
Jean-Paul Lambert
Louis Fernandez
Action Économique et SocialeKarim Bangoura
Léonce Magnant
J. B. Peter
Indépendants d’Outre-merMomo Touré
Jean-Maurice Cadoré
Nabi Yansane
Deuxième Assemblée Nationale - 17 juin 1951
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951

Niankoye Samoé, de Nzérékoré, fonda aux côtés de Sékou Touré le syndicat des postiers. Il mourut dans un accident d’automobile survenu la veille de l’élection de la Deuxième Assemblée Nationale, le 17 juin 1951. André Lewin écrit par erreur que Niankoye était un co-listier du BAG de Diawadou Barry. La liste ci-dessus montre qu’en fait il battit campagne avec Sékou Touré et Capitaine Diouldé Barry.

Section territoriale du Rassemblement Démocratique Africain (présidé par Félix Houphouët-Boigny), le Parti Démocratique de Guinée était toujours embryonnaire quatre ans après sa création en 1947. Pis, il faisait l’expérience de la traversée du désert. D’où l’absence d’une candidature du RDA en 1951 en Guinée. Sékou Touré fit campagne sous la bannière de l’Union Démocratique des Travailleurs & A.C. (?) cette année-là. C’est en 1952 qu’il fut désigné —et non pas élu— secrétaire général du PDG. Il le resta jusqu’à sa mort en 1984.

Que peut-on retenir ?

La récapitulation de mon exploration de la biographie politique de Yacine donne les titres suivants :

  1. Yacine Diallo, un connu méconnu
  2. Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (en trois parties)
  3. Yacine Diallo. Impréparation et Interview (en trois parties)
  4. Yacine Diallo. Premier de Guinée (en deux parties)

Certains de mes articles sur Yacine et celui sur Hammadoun Dicko ont été effacés après une mise à jour d’outils WordPress sur BlogGuinée. Ils seront reconstitués à partir des originaux.

Laissant aux visiteurs le temps de revoir les chiffres et graphiques ci-dessus, je prépare pour la prochaine livraison — finale — quelques réflexions. Elles porteront notamment sur :

  • L’impact de l’hégémonie coloniale sur la génération de Yacine et les réactions locales
  • La concurrence et la coopération entre la chefferie de canton et la couche francophone : les deux béquilles autochtones de la colonisation française
  • L’équilibre ethnique et le partage du pouvoir politique en Guinée française
  • La mort —“salvatrice” et “annihilante” — de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo. Impréparation et Interview (fin)

Issa Ben Yacine Diallo est décédé le 28 mai dernier à Genève après une longue maladie. Luttant contre la mort, il n’a probablement pas eu vent de mes articles en cours de publication sur son interview télévisée par Yamoussa Sidibé. Surprenante  et pénible, la disparition du deuxième des fils de Yacine Diallo nous prive d’une éventuelle réévaluation des souvenirs sur le père.
Repose en paix !

A moins qu’il n’ait laissé des écrits, sa perte nous prive à jamais de la contribution d’un témoin-participant. Mais pour autant les initiatives et les efforts de reconstruction de la mémoire historique doivent continuer. Et c’est cet objectif que je pourchasse dans cette série intitulée Cinq Fuutanke et l’Histoire. La présente livraison conclut ma revue de l’interview de Issa Ben Yacine.  Ici, je me penche sur deux déclarations : l’une portant sur les débuts politiques, et l’autre concernant les compagnons du député. Dans le prochain et dernier article, je passerai en revue la carrière parlementaire de Yacine Diallo.

Répondant donc à la question sur les débuts politique de son père, Issa Ben Yacine déclare :

«… ils ont organisé la candidature de mon père. Euh ! On a envoyé d’abord en France en 1944-45, on a envoyé des délégués par territoire. Et c’est dans ce sens que mon père a été délégué, d’abord… pour representer la Guinée en France concernant les débats sur l’avenir, euh, euh, du territoire. Et ensuite, on a organisé des élections. »

La réponse est vague : elle passe à côté du passé, et elle ne reflète surtout pas la complexité du paysage politique et des rapports de forces entre leaders et militants de l’époque.
Sur la base des faits et documents exposés ci-dessous, on peut d’emblée affirmer  que les délégations en question n’existèrent pas. De même,  la première visite officielle de Yacine Diallo en France se situe après sa victoire électorale  en octobre 1945. C’est alors qu’il prit part aux délibération de la Première Assemblée Constituante en février 1946. Yacine fut l’un des neuf Africains élus au Deuxième Collège. En voici la liste :

  • Sénégal-Mauritanie
    • Lamine Guèye, 1er Collège
    • Léopold Sédar Senghor, 2e Collège
  • Guinée :  Yacine Diallo, 2e Collège
  • Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny, 2e Collège
  • Soudan-Niger : Fily Dabo Sissoko, 2e Collège
  • Dahomey-Togo : Marcellin Sourou Migan Apithy, 2e Collège
  • Cameroun : Douala Manga Bell, 2e collège
  • Moyen-Congo-Gabon
    • Gabriel d’Arboussier, 1er Collège
    • Félix Tchicaya, 2e Collège

Joseph-Roger de Benoist écrit que pour l’élection au Deuxième Collège en Guinée  :

« … les jeunes intellectuels de l’Amicale Gilbert Vieillard auraient voulu présenter le fils du chef de canton de Dabola, Barry Diawadou.
Mais celui-ci était trop « progressiste » aux yeux des chefs peul, qui lui préférèrent Yacine Diallo, « un Peul originaire du Fouta-Djalon [tout comme Diawadou] qui dut son élection à son prestige de directeur d’école ayant formé des générations en Guinée d’une part, et d’autre part, à l’importance démographique des Peul qui, à eux seuls, représentaient 50 % de la population »

Joseph-Roger de Benoist fait ici une double confusion.
Premièrement, il laisse croire que seul Yacine était “un Peul originaire” du Fuuta. En réalité, Diawadou l’était au même titre que son aîné. Et en plus, c’était un Seediyanke, descendant direct de la lignée d’Almami Ibrahima Sori Mawɗo, le fondateur de la branche soriya, alternante de celle alfaya issue, elle, de Karamoko Alfa mo Timbo, le premier souverain de l’Etat théocratique islamique.
Deuxièmement, ce n’est pas l’Amicale Gilbert Vieillard (1941-45), mais plutôt l’Association Gilbert Vieillard (créée sur les cendres de l’Amicale) qui fit opposition à la candidature de Yacine Diallo. La différence entre l’Amicale et l’Association tient au fait que la première poursuivait des objectifs culturels, alors que la seconde  avait des visées ouvertement politiques

Rupture et continuité :
pouvoir colonial, chefferie et diplômés 

Durant la première décennie de son autorité coloniale, la France chercha à écarter les familles régnantes de la théocratie. Elle nomma d’anciens conseillers et courtisans au commandement local.
Dans La Guinée : Bilan d’une Indépendance, trois chapitres traitent de la chefferie. L’auteur, Ameillon, suggère correctement que la chefferie dépendait, tout comme l’élite politique occidentalisée, du système colonial. C’est ce dernier, remarque-t-il, qui créa les deux groupes à ses propres fins, à savoir l’exécution des sa politique et le renforcement de son pouvoir sous prétexte d’assimilation culturelle. Ameillon écrit :

«…  l’administration s’affranchissait des prétentions des familles traditionnelles autres que celles du Fouta-Djalon. Elle caporalisait systématiquement la chefferie à laquelle accédèrent surtout d’anciens militaires, particulièrement dociles aux diktats administratifs et ce, en application de l’article 12 de l’arrêté du 15 novembre 1934…»

Il appuie son argumentation par cet extrait du rapport du conseiller Mamady Kourouma, à la session budgétaire du 25 octobre 1948 du Conseil Général de Conakry :

« Il n’y a pas que les chefs de canton coutumiers, il y a aussi des anciens boys, des cuisiniers qui nous ont été imposés et qui sont actuellement chefs de canton… Or, nul ne peut être chef de canton, s’il n’est de famille régnante… Il ne faut pas que les enfants de ces anciens boys ou cuisiniers prennent la place des enfants de la famille régnante. »

Et il dit que Mamady Kourouma proposa que “les chefs ne puissent être élus que parmi les grandes familles.”

Spécificité du Fuuta-Jalon

Ameillon  insiste également que « … par effet de démonstration tous les chefs de Guinée, de quelque région qu’ils soient, avaient calqué leur attitude sur celle des “Almamys” du Fouta-Djalon, qui bénéficiaient d’un passé historique glorieux et du maintien de leur région hors des circuits commerciaux. »

Cette continuité conférait à la chefferie au Fuuta-Jalon une légitimité. Prenons les cas d’Almami Aguibou (soriya) et Almami Ibrahima Sori Daara (alfaya). Ils collaborèrent avec les autorités coloniales, certes. Mais, en même temps, ces chefs de file surent manoeuvrer adroitement. En conséquence, ils s’assurèrent, et pas seulement symboliquement, une présence réelle au triple plan local, territorial et même inter-territorial (fédéral). Graduellement cependant, ils durent compter avec la contestation des produits de l’école coloniale.…

Almami Ibrahima Sori Daara

Almami Aguibou (soriya) remplit une vie historique et active, qui alla de la fin du régime théocratique du Fuuta au début de la phase la plus intense de la dictature de Sékou Touré. Comme on le sait, il la subit personnellement. Et sa famille en souffrit tragiquement.

A l'extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) - BlogGuinée.
A l’extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) – BlogGuinée.

Quant à Almami Ibrahima Sori Daara, il échappa physiquement — mais pas moralement — à la rancune et à la vengeance du premier président de la République de Guinée. Ce sont ses enfants et neveux qui en firent les frais dans leur chair. Ainsi, Mody Oury, son fils puiné, fut extrait d’une cellule de la prison civile de Kindia, ligoté et emmené pour être fusillé au Mont Gangan de Kindia en 1971. Sans preuve de culpabilité, sans procès ! Tout comme ce fut le case pour des milliers d’autres victimes de la “Révolution” !

Lire Kindo Touré. “Les difficultés de Mody Oury

L’une des premières mentions du nom de Moodi Sori Daara date de 1912. En effet, dans la monographie intitulée “Une ville-champignon au Fouta-Djallon : Mamou” P. Humbold donne du jeune prince le portrait suivant :

« Chef du canton de Téliko, représente la jeune génération. Agé de vingt-cinq ans, il a reçu l’enseignement de l’école primaire de Conakry. La connaissance de notre langue lui a ouvert l’esprit à toutes les nouveautés modernes ; il lit toutes les publications françaises qu’il peut trouver, et il n’ignore rien des dernières inventions européennes. Son grand désir est de venir en France, pour voir toutes les merveilles dont il a eu un aperçu, mais il a la soif de commander et l’ambition le retient, comme elle retient l’activité de presque tous ses congénères. »

Teliko est, comme on le sait, la terre natale de Ramatullaahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon.

Ffils aîné de l’Almami, feu Elhadj Boubacar était le mari de feue Yaaye Aissatou ‘Mamou’, la fille benjamine de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan et soeur cadette de ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia).

Ecrivant presque un demi-siècle plus tard, en 1956, le grand chercheur-professeur George Balandierdont la carrière débuta au Centre IFAN de Conakry — rendit visite à Almami Sori Daara. Un sous-chapitre passage de son livre célèbre Afrique ambigüe. Le livre parut en 1957, donc trois ans après la mort subite de Yacine Diallo. Balandier y résume  son arrêt chez le chef en ces termes :

« Avant de quitter la région du Fouta-Djallon que contrôlent les Peul, j’avais vivement souhaité voir leur chef suprême, l’Almamy de Mamou, représentant ancien d’un Islam rigoureux. Le quartier où se dressent ses habitations est déjeté par rapport à la ville, caché par un écran de boutiques libanaises, de bâtiments officiels et de villas toutes semblables. Je m’attendais à un strict cérémonial, à un décorum exaltant encore un pouvoir politique et religieux autrefois étendu. Mais quelques serviteurs, somnolant dans une cour, s’animent avec lenteur et m’introduisent sans formalisme comme si leur maître était le plus ordinaire des chefs de canton.
L’Almamy reste assis sur le bord d’un lit de fer à boules et ornements de cuivre, tel qu’il s’en trouvait dans les foyers français modestes aux environs de 1925. Cinq jeunes hommes sont accroupis à ses pieds. Il perd de sa noblesse d’attitude dans ce mauvais décor d’importation. Et je m’aperçois vite que le personnage lui-même a été banalisé, ramené à l’échelle d’un tel cadre, par les sécessions de suzerains que l’administration a encouragées, par le contrôle insidieux et « énervant » que cette dernière a imposé. Je me reporte plus de cinquante ans en arrière. Le pays peul est certes affecté par les rivalités existant entre les deux familles qui règnent alternativement et entre les féodaux, mais le dynamisme reste entier, presque disponible… »

Jeune et anthropologue débutant, Balandier n’applique pas ici quelques règles cardinales de la recherche de terrain.
Primo, il ne nomme même pas son “informateur”, en l’occurrence, l’Almami. Il le maintient dans l’anonyme pour le lecteur d’Afrique ambigüe.
Secundo, Balandier se contente de mentionner le nom Mamou. En réalité, pour l’Almami cette localité n’était pas chez lui. Car Timbo, le terroir natal de l’Almami — à quelque cinquante kilomètres de là — avait cessé d’être la capitale de l’Etat du Fuuta-Jalon depuis l’occupation française, en 1896. Pire, la suppression du statut fut accompagnée du déracinement et de l’exil des familles naguère régnantes. Les Alfaya furent assignés en résidence à Mamou, tandis que les Soriya furent déplacés à Dabola.

Quoiqu’il en soit, le passé actif de l’Almami Ibrahima Sori Daara échappe complètement à Balandier. Considérons, par exemple, les faits suivants :

  1. L’Almami fut le parrain de Yacine Diallo. Son protégé remporta quatre  campagnes électorales
    1. la Première Assemblée Nationale Constituante (21 octobre 1945)
    2. la Deuxième Assemblée Nationale Constituante (2 juin 1946)
    3. la Première Assemblée Nationale (10 novembre 1946)
    4. la Deuxième Assemblée Nationale (17 juin 1951)
  2. Mais l’Almami ne s’en arrêta pas là. Bien au contraire,  il épaula son poulain Yacine en se lançant à son tour dans l’arène politique. C’est ainsi qu’il   brigua le mandat  électif de membre du Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française. Et il fut élu, de 1947 à 1952. Sa première victoire connut un vrai moment d’apothéose.
    En effet, le 5 décembre 1947, le Haut-Commissaire René Barthes prononça le discours d’ouverture de la session inaugurale de l’Assemblée fédérale. Le  lendemain, souligne Joseph-Roger de Benoist, l’élection du bureau du Grand Conseil se déroula sous la présidence de l’Almami Ibrahima Sori Daara, doyen d’âge. Ainsi un descendant de Karamoko Alfa mo Timbo siégea pendat cinq ans aux côtés d’autres grands leaders de l’Afrique occidentale. Parmi eux :Lamine Guèye, Léopold Senghor, Houphouët-Boigny, Mamady Kourouma, Migan Apithy, Hubert Maga, Ahomadegbe, Horma oul Babana, Oumar Bâ (Niger), Boubou Hama, etc.  L’Almami conserva sa fonction parlementaire jusqu’en 1952. Trois ans ans plus tard, un autre Fuutake de Mamou occupait un poste-clé au Grand Conseil de l’AOF, qui, entre autres attributions, délibérerait et votait le budget de la Fédération de huit colonies. C’était Boubacar Telli Diallo. Il devint le premier secrétaire général du parlement fédéral. Il prit les rênes  et en dirigea le fonctionnement administratif jusqu’en 1958.

Yacine ne vécut pas pour voir la folie meurtrière de Sékou Touré frapper la famille de l’Almami, dont une douzaine de membres (Modi Oury, Ibrahima Kandia, Hadiatou, Abdoulaye Djibril, le mari de Nadine Bari, etc.) connurent les affres,l’ignominie et/ou mort au Camp Boiro.

La base politique de Yacine

En Guinée même, pendant 9 ans, Yacine Diallo bénéficia de l’appui des deux Almami et des chefs de canton. Son  dynamisme, son charisme et son autorité firent le reste. Comme indiqué plus haut, il parvient ainsi à triompha  des défis et rivalités de ses cadets de William Ponty, avec à leur tête Diawadou Barry. L’Association Gilbert Vieillard fut elle-même connut la division entre partisans et adversaires de Yacine. Mais, dans l’ensemble,  elle maintint sa domination du paysage électoral jusqu’en 1952. C’est ce que montrent les données recueillies par Ruth Morgenthau dans le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” de son livre tant cité Political Parties in French-Speaking West Africa.

Affiliation politique des membres de l’Assemblée territoriale
(liste incomplète montrant 16 des 24 élus du Deuxième Collège (1947-52)

Association Gilbert Vieillard4 a
Union Basse-Guinée3 b
Entente Guinéenne4 c
Union Mandingue2
Socialiste-Renovation1 d
Union Forestière2
P.D.G.-R.D.A1
Total16
  1. Association Gilbert Vieillard (AGV) du Fuuta-Jalon, formation socialiste opposée à Yacine Diallo, qui était pourtant  Socialist au Palais Bourbon. L’AGV fut créée pour honorer la mémoire de l’ethno-anthropologue Gilbert Vieillard. Il acquit une solide réputation pour la qualité de  ses recherches sur les Fulbe. Et il était apprécié au Fuuta-Jalon les érudits et la population. Finement rédigée par le Rév. Père Patrick O’Reilly, un de ses amis de lycée, sa biographie est accessible sur webFuuta.  Avant son départ pour le front en 1930, sur conseil de son ami Théodore Monod, directeur-fondateur de l’IFAN, Gilbert Vieillard prit  contact avec Amadou Hampâté Bâ et lui passa le bâton de la recherche sur le Pulaaku. Il fut abattu en 1940 par un tireur allemand embusqué.
  2. Parti Socialiste Fulɓe pro-Yacine Diallo, opposé à l’AGV.
  3. Parti de la Basse-Guinée, anti-Yacine Diallo
  4. Parti de la Basse-Guinée, pro-Yacine Diallo

Voici la représentation graphique de la liste originale et du tableau ci-dessus :

Affiliation politique des membres de l'Assemblée Territoriale - Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Affiliation politique des membres de l’Assemblée Territoriale – Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

L’alignement politique des uns et des autres n’était donc pas soumis à des considérations strictement ethniques. Dans le dernier de cette série d’articles sur Yacine Diallo, on verra que le député  continua d’étendre son électorat jusqu’à sa mort subite en 1954.

Assemblée territoriale  (1947-52)
Composition ethnique

EthnieNombre
Peul7
Soussou4
Malinke3
Toma1
Baga1
Kuranko 1
Total16
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Assemblée territoriale  (1947-52)
Fonction/profession des membres

Profession
Enseignant5
Chef de canton4
Agent d’entreprise3
Commis d’admiinistration2
Agent agricole1
Avocat1
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Le rôle des chefs de canton

Les Almami alfaya et soriya créèrent une solide coalition avec la couche des chefs de canton du Fuuta-Jalon, dont ils faisaient eux-même partie. Deux-personnalités assurèrent le leadership du groupe : Alfa Bakar Diallo (canton de Diari) et Tierno Oumar Diogo Bah (canton de Dalaba).

Alfa Bakar Diari

Il fut l’aîné des trois garçons de sa mère, Kadidiatou, soeur cadette de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, et épouse de Moodi Aliyyu Teli Lariya. Il s’agit aussi du père de Saifoulaye Diallo, dont le profil est préparation dans L’énigmatique Sphinx. Patriarche du lignage  des Ngeriyaaɓe du Diiwal de Labé, Alfa Bakar était également le doyen d’âge des chefs de canton du Fuuta. Tout comme ses pairs, il servit et sut naviguer les vents turbulents et les tempêtes de la colonisation. Ainsi la fin des années 1940, il fut invité à un voyage d’information en France. Accompagné de son chroniqueur, Farba Seck, il partit pour la capitale française. Notons au passage la différence de degré entre le griot ordinaire (gawlo) et le maître-griot (farba). Au retour des visiteurs, le Farba composa à l’intention de son Pullo un récit de la randonnée. La performance de ce maître de la parole fut à ce point remarquable qu’on l’appela dès lors Farba-Paris. …

Tierno Oumar Diogo Dalaba

Décédé en 1948, le chef de Dalaba est, selon Professeur Djibril Tamsir Niane, un descendant de l’illustre lignée de Koli Teŋella Pullo Baa, le fondateur de la dynastie des Deeniyaaɓe. Cette succession dura du 12e au 17e siècle. Elle prit la relève de l’antique Etat du Tekrur. Son principal accomplissement fut de maintenir et d’étendre la présence économique, politique et militaire des Fulɓe après la défaite du Tekrur par l’Empereur Soundiata Keita au 12e siècle.

Baaba Maal, Mansour Seck et l’orchestre Daande Lenyol font  une prestation superbe de l’hymne à Koli Teŋella. Se référer à Fulɓe and Africa.

Tierno Oumar Diogo Dalaba
Tierno Oumar Diogo Dalaba. (Source: Guinée, les cailloux de la mémoire)

Figure de proue du clan des Ludaaɓe, de la tribu des Uururɓe, au patronyme Bah ou Baldé, Tierno Oumar fut le président de l’association des chefs de canton du Fuuta. En leur nom, et à l’apogée de son rayonnement, il adressa une invitation au Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, qui y répondit favorablement. Il se rendit à Dalaba pour une visite grandiose, hélas effacée et oubliée aujourd’hui ! L’on vint de tous les coins du Fuuta-Jalon pour assister à l’évènement.…
Feue Hadja Hadiatou, soeur cadette de Tierno Oumar, est la mère de Siradiou Diallo. Le fils puiné, Tierno Ibrahima, épousa feue Hadja Hadiatou Barry, fille cadette d’Almami Ibrahima Sori Daara.

Le duo Alfa Bakar/Tierno Oumar Diogo joua un rôle important dans la lancement et la consolidation de la carrière politique de Yacine Diallo. Cependant,  leurs fils diplômés de l’école française devinrent paradoxalement des contestataires de la chefferie de canton.  Estimant que celle-ci, “en réalité, n’était plus qu’en survie juridique” ils s’acharnèrent contre elles . Et “contre l’arme de la chefferie et la coutume”, ils “se servirent d’une arme moderne, le parti politique”.

Hélas, Yacine Diallo n’assista pas, et ne participa pas à l’évolution tragique de la politique partisane en Guinée. Les politiciens de ce pays ont fait plus de dégâts matériels et de ravages économiques, et ils ont commis —et continuent de perpétrer — plus de crimes que le régime colonial. C’est ainsi que Emile Cissé osa profaner la tombe de Tierno Oumar Diogo à la recherche d’armes et de munitions portugaises, suite au raid des commandos le 22 novembre 1970 ! Approbateur, Sékou Touré ordonna l’arrestation de Tierno Ibrahima et Elhadj Bademba, tous fils de Tierno Oumar Diogo. Ils furent précédés par leur benjamin, Thierno Mouctar, dont Nadine Bari a rédigé l’émouvante biographie dans Guinée, les cailloux de la mémoire. Comble de cruauté : Neene Fouta, la mère, et Hadiatou,  (la femme de Thierno Ibrahima) furent également incarcerées comme agent de la “cinquième colonne impérialiste”. Elhadj Bademba et son aîné, Thierno Ibrahima, furent fusillés au Mont Gangan de Kindia.

Les homonymes de Tierno Oumar Diogo Dalaba sont légion. Malheureusement, l’un d’entre eux nous a quitté la semaine dernière pour toujours. Il s’agit de mon neveu, Elhadj Oumar Diogo Baldé. Décédé dans une clinique de Rabat le 31 mai, il a été inhumé dans notre village ancestral de Kompanya — jadis misiide autonome, désormais partie intégrante de la commune urbaine de Labé — le 3 courant. Le défunt était un membre brillant de la promotion Vladimir Lénine, la première de l’université guinéenne (1967). Administrateur-économiste, il dirigea plusieurs entreprises d’Etat. Il était le fils benjamin de mon cousin paternel Tierno Ibrahima Kompanya, l’un des grands érudits fuutaniens dans la première moitié du 20è siècle. Ce disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan fut imam de la mosquée de Dalaba du temps de Tierno Oumar Diogo. Composé en Pular ajamiyya par Tierno Jaawo Pellel dans les années 1940 et publié par Alfâ Ibrâhîm Sow, le Dictionnaire des Hommes Saints et Illustres du Labé décline poétiquement les qualités et vertus de Tierno Ibrahima Kompanya : science, droiture, piété et simplicité.
Repose en paix !

Pour conclure, une question fut posée à Issa Ben Yacine Diallo. On lui demanda :
— « Est-ce que vous avez une idée de quelques uns de ses compagnons en ce moment-là. Est-ce qu’on a vous a raconté, est-ce qu’on vous adonné quelques noms, guiné-y-ens (sic !) ou africains ? »
Il éluda l’interrogation et esquissa une réponse laconique  :
— Non, mais on m’a parlé de, euh, bon… Il y a Fodé Mamoudou Touré, il y a Mamba Sano, essentiellement, en ce moment-là.
Cela est vrai, s’agissant de ces deux pionniers. Avec Diawadou Barry, ils prirent part aux funérailles de Yacine. Mais Issa Ben Yacine aurait dû dire le nom de Musee (Monsieur) Saliou Popodara, le père d’Alpha-Abdoulaye ‘Portos’ Diallo, auteur de La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré. C’était le cousin de Yacine et ce fut un très proche compagnon de lutte, au sein de l’AGV et au-delà. A mon avis, l’arrestation de ‘Portos’ en 1971, son long séjour, son exécution approuvée par Sékou Touré, mais —heureusement —  opposée par Ismael Touré, tout ce cauchemar infernal relève de la haine diabolique et de l’instinct assassin du “responsable suprême”. Il tenait à punir le fils pour la rivalité d’antan et les triomphes politiques passés du père.

A suivre.

Tierno S. Bah