Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (suite-fin)

La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry
La tombe de Yacine Diallo au cimetière de Camayenne, Conakry 

Je continue et conclus ici ma revue critique du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Une fois de plus, pour lever l’équivoque de l’homonymie du député et de l’auteur,  je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur.

Comme auparavant indiqué, le présent article aborde les trois points suivants :

  • la mort de Diawadou Barry
  • la vie spirituelle de Yacine Diallo
  • la mort de Yacine

La mort de Diawadou Barry

Dans la note 20 de la page 107, BYD écrit :

« Né le 10 mai 1916 à Kolo (cercle de Dabola) député de 1954 à 1958 ; décédé en 1973 à Conakry. »

S’agit-il ici d’une erreur monumentale, ou bien d’une falsification délibérée ? J’ai déjà réagi sur Facebook contre cette fausse affirmation. Et je m’élève contre elle, parce qu’elle distord et brouille l’histoire de la Guinée, des quatre dernières années de la colonisation à ce jour.

BYD est tombé dans une tentation et un piège typiques des auteurs de biographie. Au lieu de se tenir à une distance objective par rapport à leur sujet, ils prennent fait et cause pour lui. Cela est évident ici dans la manière dont BYD traite les rapports entre trois politiciens des années 1945-1955 : Yacine Diallo, Fodé Mamoudou Touré et Diawadou Barry.

Son livre aurait dû être equidistant par rapport à la carrière des trois hommes. Hélas, non ! BYD affiche sa sympathie pour le duo Yacine-F. Mamoudou Touré. Et il dépeint de façon hostile les relations entre Yacine et Diawadou. La subjectivité émerge donc et s’impose finalement. Résultat :  l’auteur et le lecteur sont tous deux perdants. Le premier succombe à une démarche facile et contre-productive ; le second se retrouve avec un livre au contenu dévalué. BYD aurait dû épargner le public de l’étalage de son opinion. Celle-ci est positive sur F. Mamoudou, et négative sur Diawadou. Il aurait dû se concenter sur la présentation aussi rigoureuse que possible de faits vérifiables. Et non pas se hasarder dans des spéculations rétroactives.

En définitive, sa cette partialité pousse BYD à raturer l’histoire par deux fois dans la même phrase. Ainsi, il place la mort de Diawadou en 1973 !?

Primo, Diawadou disparut en 1969, non pas en 1973. Cela est irréfutable !
Secundo, Diawadou ne décéda pas naturellement, à l’hôpital ou dans sa chambre, entouré des siens ! Bien au contraire, il fut mitraillé à bout portant en 1969 au Mont Kakoulima. Un escadron militaire, de la terreur et de la mort, l’assassina en même temps que Fodéba Keita, Kaman Diaby, Karim Fofana, Mohamed Cheick Keita, Tierno Ibrahima Diallo, Sangban Kouyaté, Mamadou Diallo, etc. Ce peloton d’exécution fut, vraisemblablement, commandé par celui qui était à l’époque le lieutenant Lansana Conté.
A propos de l’arrestation et de l’exécution de Diawadou et de ses compagnons lire Kindo Touré. Unique Survivant du « Complot Kaman-Fodéba » et Lt.-colonel Kaba 41 Camara. Dans la Guinée de Sékou Touré, cela a bien eu lieu.

Le reste de ce blog concerne deux  aspects fondamentaux de la personnalité de Yacine. Ils sont à la fois personnels et privés, collectifs et publics, car il s’agit de la religion et de la mort du Premier député de Guinée.

Notice. — Avant de continuer, je voudrais souligner que je considère Yacine comme un père, non pas au sens biologique, mais plutôt au sens générationnel. Et cela pour les raisons suivantes :
– Né en 1897, il était le cadet d’un an de mon père, Tierno Saidou Kompanya (1896-1968)
– Enfants, mon père et lui étudièrent le Qur’an chez Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Ils passèrent donc ensemble une partie de leur jeunesse à la même école islamique (duɗal) à Labé.
– De là, leurs destins divergèrent pour converger partiellement plus tard à l’âge adulte.
– Yacine s’inscrivit, pour le meilleur et le pire, à l’école française.
– Cumulant sa fonction avec celle de chef du village de Kompanya, Tierno Saidou fut pendant seize ans le premier secrétaire d’arable de son maître au tribunal indigène de Labé. Après la mort du waliyyu, il épousa Kadidiatou, l’avant-dernière fille de Tierno Aliyyu. Elle me mit au monde en 1948. Elle était d’un an plus jeune que Tierno Abdourahmane (de son vivant Le Poète du Fuuta-Jalon), et d’un an plus âgée que sa soeur et amie, feue Hadja Aissatou Mamou. Séparées certes par leur mariage, et, de façon ultime, par la mort, les deux mères de famille, s’apellèrent respectivement dewi (chérie) toute leur vie durant.
– Ma soeur aînée, Hadja Mariama Kesso, se souvint de la visite officielle du député Yacine à Koubia. Il fut accueilli par le chef de canton, en l’occurrence, son ancien camarade d’école, Tierno Saidou Kompanya. Hadja Kesso témoigne que Yacine portait un costume européen et qu’il avait le Qur’an en bandoulière. Koubia célébra la présence du parlementaire. Et les retrouvailles entre les deux anciens camarades furent, dit-elle, on ne peut plus chaleureuses.

A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l'occasion d'une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l'épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d'Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l'Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l'Almaami au Grand Conseil de l'Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.
A gauche ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia), à droite sa soeur Yaaye Aissatou Mamou, au milieu leur nièce Hadja Kadidiatou Jiwo-Buuɓa, à l’occasion d’une ziyara au Mausolée de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, Labé, 1995. Les trois matriarches furent des témoins de la carrière publique de Yacine Diallo. Yaaye Aissatou était l’épouse de feu Elhadj Boubacar Barry, fils aîné d’Almaami Ibrahima Sori Daara II (Alfaya, Mamou). Nous verrons dans la quatrième partie de ce profil que Yacine Diallo fut le poulain de l’Almaami et des chefs de canton du Fuuta. Il siégea également avec l’Almaami au Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française à Dakar. (Photo: Lamine Baldé) — T.S. Bah BlogGuinée.

Pour les considérations ci-dessus, Yacine Diallo et mon père ne fut pas de simples promotionnaires. Les deux hommes furent des compagnons de route dans le Fuuta-Jalon colonial. Je dédie à leur mémoire respect filial et déférence posthume.

Yacine Diallo et la religion

 BYD écrit : « Yacine pour apprendre le latin, pour mieux maîtriser la langue française, se fit convertir au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine » 5. Simple boutade sur l’itinéraire d’un érudit assoiffé de culture et qui ne s’embarrassait pas de préjugés.
Témoignage suspect qui ignore volontairement une grande tradition du Fouta. Qu’un fils de mandarin lettré cherche à satisfaire sa soif d’érudition, quoi de plus normal ! Que les missionnaires exigent un nom chrétien sur leur registre d’inscription au cours de Latin ? Qu’à cela ne tienne ! Mais, ne nous éloignons pas du sujet. L’essentiel ici est la soif d’érudition qui l’avait amené à fréquenter plus que de coutume le milieu fermé des missionnaires.
D’ailleurs, le français enseigné était à l’époque officiellement classique. Il fallait être patronné pour s’initier au latin et l’apprendre surtout pour un « Major de l’Ecole William Ponty ». (page 27)

La politique française de ségrégation et d’assimilation eut un impact négatif sur la mentalité des colonisés, notamment dans les villes. Les idéologues de la colonisation étalèrent leur zèle. Surmontant le ridicule, ils faisaient entonner à des écoliers — à la peau d’ébène et aux cheveux crépus — une chanson intitulée “Nos ancêtres les Gaulois” !!!  Graduellement, les us et coutumes de la Mère-France devinrent des modèles à imiter.  Comme le souligne Joseph-Roger de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) :

« La scolarisation, même limitée, avait provoqué la constitution d’une classe couche (plutôt — T.S. Bah) nouvelle : les évolués africains, fonctionnaires et employés, collaborateurs de l’administration et du commerce. L’élite en était composée par les diplômés des écoles normales, particulièrement ceux de l’École Normale William Ponty — installée successivement à Saint-Louis, Gorée et Sébikotane (Sénégal) — qui étaient médecins, pharmaciens, instituteurs et commis de l’administration. »

Des jeunes Africains musulmans adoptèrent des surnoms européens. Même de nos jours. Quitte à les abandonner à l’âge adulte.
En fut-il ainsi pour Louis Yacine Diallo ?
BYD répond par l’affirmative. Mais Mahmoud Bah écrit :

« Yacine était un instituteur très volontaire. Voulant à tout prix apprendre le latin pour mieux maîtriser la langue française. Il se convertit au catholicisme (c’était une condition pour apprendre le latin) et se fit prénommer Louis Yacine. Il s’affirma comme un brillant interlocuteur dans le milieu « évolué » guinéen. En 1939, il devint le premier directeur d’école du corps enseignant indigène guinéen. »

Notons que l’Occident capitaliste n’a pas le monopole de l’hégémonie sur l’Afrique. Il fut précédé par la conquête et la domination arabe-musulmane. Et il fut suivi — avec moins de succès — par le Bloc soviétique. Ainsi, avec l’appui du Parti communiste français — alors d’obédience stalinienne — Gabriel d’Arboussier, métis Français-Pullo, rompit (provisoirement) avec Félix Houphouët-Boigny et chercha à verser le Rassemblement démocratique africain dans le camp du marxisme. Avant lui (1943-1946), les Groupes d’Etudes communistes évangélisaient des groupes de jeunes fonctionnaires dans les colonies françaises d’Afrique.

En réalité, il ressort du témoignage de ses contemporains que l’acculturation de Yacine fut plus marquée. Par exemple, ancien élève du député et témoin occulaire, feu Emile Tompapa, confie ce qui suit :

«  J’ai connu Monsieur Yacine Diallo entre 1939 et 1941 en compagnie de mon père dont il était un grand ami. Ils avaient tous deux la même inclination pour la musique en général et la musique classique en particulier. A partir de ma dixième année, j’ai grandi auprès de deux grands mélomanes.
Yacine était un grand violoniste, et mon père était pianiste.
La gent huppée, autrement dit l’élite de Conakry, se retrouvait les après-midi vaporeux pour écouter mon père et quelques musiciens, dont Yacine Diallo, interpréter des airs sud-américains en vogue à l’époque.
Je ne décrirai pas ici la tenue vestimentaire (trois pièces, canne, chapeau melon, bretelles, cravate, ceinture, lunettes ovales à monture argentée, chaîne accrochée à la montre à gousset, queue de pie ou redingote, etc), dont le port soigné était calqué sur les colons.
Bref, Monsieur Yacine Diallo me donnera de bon coeur des cours de solfège pour compléter les leçons de musique dispensées à la Mission Catholique que je fréquentais. C’est avec lui et sous son contrôle que je fis mes premières mains au piano, alors qu’il m’accompagnait tantôt avec son violoncelle, tantôt avec son violon ou sa flûte Boehm à la maison.
Avec mon père et d’autres musiciens, ils formaient un quatuor (flûte, piano, violon, accordéon) pour égayer les amis et parfois le Gouverneur de la Guinée Française ou le Maire de Conakry. »

Certains de ces détails semblent corroborer une apostasie de la part de Yacine.
Et une autre source, plus autorisée que Mahmoud Bah, m’a confirmé la conversion religieuse de Yacine au catholicisme.
En dernière analyse, toutefois, cet acte — murmuré plus qu’établi de manière définitive — ne diminue pas le rôle précurseur et la stature historique du premier député de la Guinée française. Il ne put être élu en 1945 qu’au deuxième collège, le premier collège était alors réservé aux Blancs. Paradoxalement, la France appliquait une politique raciste dans les colonies qui venaient de payer un lourd tribut pour sa libération des griffes d’Hitler. Et l’Afrique du Sud systématisera le système d’Apartheid en 1948.

Mort, funérailles et enterrement de Yacine Diallo

Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l'orateur se tiennent <a href="https://www.webguinee.net/etat/colonial/parlement/mamba-sano/index.html">Mamba Sano</a>, <a href="https://www.campboiro.org/victimes/barry_diawadou.html">Diawadou Barry</a>, <a href="https://www.senat.fr/senateur-4eme-republique/toure_fode_mamadou0435r4.html">Fodé Mamoudou Touré</a>. Contrairement aux rumeurs, <a href="https://www.webguinee.net/">Sékou Touré</a> n'apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Boubacar Yacine Diallo</a>) — T.S. Bah. BlogGuinée.
Oraison funèbre de Yacine Diallo avant son enterrement au cimetière de Camayenne, Conakry, le 27 mars 1954. Derrière et à gauche de l’orateur se tiennent Mamba Sano, Diawadou Barry, Fodé Mamoudou Touré. Contrairement aux rumeurs, Sékou Touré n’apparaît pas sur cette photo. Etait-il présent à la cérémonie ? (Source : Boubacar Yacine Diallo) — T.S. Bah. BlogGuinée.

Emile Tompapa ajoute :

« Le 14 avril 1954, c’est l’effet inattendu d’une bombe qui ébranla les populations guinéennes à l’annonce de la mort subite et inexpliquée du Premier Représentant de la Guinée Française au Palais Bourbon le Député Yacine Diallo. Le Troisième Boulevard à Conakry inondé par la foule de Conakry en larmes fut aussitôt d’un accès impossible avec un service d’ordre débordé aux abords de la maison mortuaire. »

Et BYD souligne que Yacine jouissait “apparemment d’une parfaite santé’. Mais Yacine et Sékou Touré, élu à l’Assemblée territoriale en 1953, échangent des propos acerbes durant les débats de ce jour. André Lewin conclut sa narration de l’incident en ces termes :

« Dans la nuit du mardi 13 au mercredi 14 avril, à 4 heures du matin, le député de la Guinée meurt d’une foudroyante hémorragie cérébrale, en dépit des soins que lui apportent les docteurs Farah Touré (lui-même membre de l’Assemblée), Marx et Leroux. Certains en tous cas n’hésiteront pas à affirmer : “C’est Sékou qui l’a tué !” »

La rumeur persiste depuis lors. Et le livre BYD complique les choses puisqu’il identifie faussement Sékou Touré parmi les trois personnalités  sur la  photo ci-dessus. Il y prend Mamba Sano pour Sékou Touré ! Et malgré leurs divergences politiques, Fodé Mamoudou Touré participèrent aux funérailles de Yacine. Quant à la présence de Sékou Touré ce jour-là au cimetière de Camayenne, cela reste à prouver.

Je me pose quelques questions :

  1. De quelle maison mortuaire parle Emile Tompapa parle-t-il ? S’agit-il d’un édifice public de services funéraires, ou bien du domicile du défunt ?
  2. Quel itinéraire le cortège funèbre suivit-il après la levée du corps ?
  3. Se rendit-on à la mosquée pour le sermon religieux et la prière sur le corps comme l’exige le rite islamique ?
  4. Ou bien alla-t-on directement de la demeure familiale au cimetière sans satisfaire à l’obligation de la cérémonie à la mosquée ?

La scène de la photo me paraît insolite et paradoxale. Car, d’une part, on constate que le corps est enveloppé dans un linceul blanc. Mais, d’autre part, et en dérogation à la tradition islamique, une femme figure parmi les présents, à l’extrême droite. En face d’elle, un orateur faisant une oraison. Son apparence n’a rien d’un imam ou d’un karamoko, c’est-à-dire d’un musulman. En face de lui, on voit l’habit masculin et la coiffure (puuto) coutumière du Fuuta. L’habillement du maître de cérémonie ressemble davantage à celui d’un prêtre catholique. Il remplit une fonction qui aurait dû échoir à un imam, étant donné l’éducation familiale et de base de Yacine Diallo à Labé. Pourquoi ? Question anxieuse et légitime, mais sans réponse, hélas !

Il serait donc souhaitable que l’on dispose d’autres photos de la cérémonie funéraire. Elles pourraient nous indiquer par exemple si le corps de Yacine fut transporté dans une mosquée pour une prière finale. De même, elle pourrait montrer les croyants alignés derrière l’imam, identifier ce dernier, etc.
Que les personnes qui détiennent de telles photos les diffusent. Cela permettrait d’éclairer le public et les chercheurs sur les circonstances de la mort et de  l’enterrement de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo, revue critique d’une biographie

Boubacar Yacine Diallo
Boubacar Yacine Diallo

La biographie s’intitule Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. Elle parut en 1996. Et Boubacar Yacine Diallo en est l’auteur. Je propose ici une lecture critique de cet ouvrage. Et tenant compte de l’ambigüité que l’homonymie des deux Diallo pourrait créer, je réserve le nom Yacine dans cet article au défunt député. J’utilise les initiales BYD pour désigner l’auteur, qui, lui, est bien vivant. De surcroît, me référant à un passage du bouquin, je crois pouvoir souligner que leur prénom commun reflète seulement des alliances familiales. En d’autres termes, il n’existe pas de lien de parenté biologique entre les deux Yacine.

Préambule

Le style de Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur laisse à désirer. Le contenu accumule les insuffisances, les erreurs et les méprises historiques. Pire, l’auteur commet une falsification historique grave et incompréhensible.
Dans l’ensemble, le livre est passablement rédigé, hâtivement préfacé, et mal fabriqué par l’imprimeur. On a l’impression que l’auteur, le préfacier et l’éditeur se sont donnés la main pour publier un produit semi-fini. 
La responsabilité première revient à BYD. Il tente de décrypter le passé  colonial avec les oeillères et le langage — flatteur, triomphaliste  voire chauvin — de la Guinée officielle sous Lansana Conté, qui fut un agent d’exécution des basses et sales besognes de Sékou Touré au Camp Boiro. L’exercice de BYD est proprement raté.
A commencer par le choix du titre, dont le libellé  masquer et dissimule  l’ère coloniale. Or la vie de Yacine s’écoula entièrement dans le Fuuta-Jalon et la Guinée sous domination française. Yacine fut, d’abord, un sujet “indigène” sous la Troisième République (1870-1940). Il devint, ensuite, un évolué — bénéficiaire et victime — de la politique d’assimilation de la Quatrième république (1945-1958). En parlant de Yacine le Guinéen, tout court, BYD survole et escamote l’Histoire. Enfin, peut-on parler valablement de Patrie au sujet du pays d’un Africain colonisé ? A mon avis, non. Et pour s’en convaincre, il suffit de lire les essais profonds d’Albert Memmi : Portrait du Colonisateur et Portrait du Colonisé. Car du vivant de Yacine, l’expression Mère-Patrie désignait la France. La Guinée n’était qu’une possessions territoriale, peuplée d’indigènes.

Rapport sur la situation économique du Cercle de Labé en 1937

Il eût peut-être mieux indiqué de traiter le sujet sous le titre : Yacine Diallo l’Africain, éducateur et parlementaire colonial. 
Je reviendrai plus bas sur les généralisations et inexactitudes apportées par Jean-Pierre Ndiaye, journaliste sénégalais et préfacier du livre.
Enfin, la maison d’édition L’Harmattan laissa réellement tomber BYD. Elle imprima l’ouvrage au mépris des normes esthétiques et des codes techniques de l’industrie du livre. Par exemple, la table des matières est ce qu’il y a de plus bâclé. Ainsi, au lieu d’être organisés dans une liste hiérarchisée, les titres de chapitres et de sous-chapitres s’alignent uniformément sur la marge de gauche. Résultat : on a un bloc brute, non diférencié. Cherchant à démarquer les chapitres et les sous-chapitres, l’éditeur utilise les graisses des polices de caractères de la façon suivante : les caractères gras indiquent les têtes de chapitres, ceux réguliers s’appliquent aux sous-chapitres ! C’est plutôt simpliste et rudimentaire !

Pour ma part, ayant décidé de publier une version électronique du livre sur webGuinée, j’ai en amélioré la présentation d’ensemble. La mise en page HTML/CSS est conforme aux paramètres de publication en vigueur. Enrichie d’hyperliens idoines, elle passe les tests de validation du W3C aussi bien que la critères requis par les moteurs de recherche (Google, Bing, Yahoo, etc.).

Validation par le <a href="https://validator.w3.org/">service W3C</a> du format de la page d'accueil de l'édition webGuinée du livre <a href="https://www.webguinee.net/bibliotheque/droit_politique/boubacar-yacine-diallo/yacine-diallo-le-guineen/index.html">Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur</a>.
Validation par le service W3C du format de la page d’accueil de l’édition webGuinée du livre Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur.

Dans la table des matières une liste non-numérotée (unordered list) indique clairement la structure du livre. Le document en devient plus lisible.
Des lacunes importantes s’ajoutent aux défauts esthétiques de la version imprimée. Il s’agit précisément de l’absence de bibliographie, d’index thématique et de glossaire. Or ces composantes ne sont pas superflues. Elles sont fonctionnelles car elles offrent au lecteur des données complémentaires. Elles le guident à travers les pages et sections d’un livre, d’une encyclopédie, etc. Enfin, elles élargissent le champ du sujet traité et relient une oeuvre à ses publications similaires.

Yacine Dialo le Guinéen. Table-des-matieres. Editions L'Harmattan
Yacine Dialo le Guinéen. Table des matieres. Editions L’Harmattan

L’ouvrage de BYD parut en 1996, c’est-à-dire quelque 500 ans après la mort de Johannes Gutenberg, l’inventeur des caractères métalliques mobiles au Moyen Age. Le génie de Gutenberg donna naissance au livre. Et il orienta pour le mieux le cours de l’Histoire, en réduisant l’ignorance et l’obscurantisme, notamment en Europe et ailleurs. Mais toujours pas en Afrique, où l’analphabétisme prédomine encore! La pratique généralisée (sociale, économique, culturelle) de l’écriture est pourtant une condition sine qua non, c’est-à-dire un préalable indispensable et nécessaire au développement.…
Depuis Gutenberg, l’imprimerie s’est propagée universellement, et elle s’est systématiquement améliorée. De nos jours, l’industrie du livre est une composante centrale de la Révolution numérique et du Village planétaire qu’est devenu la Planète. Impulsant la bibliothéconomie, elle perfectionne sans cesse les techniques de fabrication et les réseaux électroniques de distribution du livre, dont le puissant service WorldCat.
Quant au préfacier, il suggère, d’une part, que le livre de BYD constitue une référence. C’est généreux de sa part, mais un peu exagéré. Car, d’autre part, il se plaint “des insuffisances que l’on peut facilement relever dans cet ouvrage” !

Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée
Yacine DIallo le Guinéen. Table des matieres, edition webGuinee/BlogGuinée

Paraissant à la fin du 20è siècle, je me demande alors pourquoi la publication de la biographie de Yacine n’a pas évité les écueils sus-mentionné ? Pourquoi n’a-t-on exploité les progrès réels et abordables de l’imprimerie ?
Pour ne pas allonger ma revue critique, je me concentre dans la présente livraison sur quelques erreurs spécifiques, relevées dans l’Introduction et dans le Premier chapitre. Elles sont induites par l’insuffisance des recherches pour un ouvrage, qui, lecture faite, reste ébauché et, pour ainsi dire, prématuré.
Dans un article suivant, je me pencherai sur trois points. Le premier est pour moi une source de  frustrations indicibles, pour dire le moins. Et les deux autres soulèvent de sérieuses objections de ma part.

Préface : généralisations et inexactitudes

Maître Yacine […] habitait Paris au 106 rue Cardinet, dans le 17ème arrondissement. … Cet appartement était comparable à un véritable cénacle fréquenté par des hommes tels que Amadou Hampâté Bâ
Jean-Pierre Ndiaye

Modeste fonctionnaire boursier de l’IFAN à l’UNESCO, Amadou Hampâté Bâ se rendit en France pour la première fois à l’âge de 40 ans. C’était durant la période coloniale, certes. Et Yacine et lui se connaissaient bien. Mais je ne peux pas établir si la date de ce voyage parisien. Etait-ce avant ou après la mort de Yacine en 1954 ? Car dans une interview accordée à Jeune Afrique en 1970, Bâ ne mentionne pas le nom de Yacine. Et il ne parle pas de fréquentation du domicile du député.

Maître Yacine, issu de la lignée des familles peules de Labé parmi les plus illustres — les Peuls du Livre, les savants, les connaisseurs, par opposition aux Peuls de la Lance : les guerriers

Sous la théocratie fuutanienne le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel furent assumés par la même personne : l’Almaami de Timbo, chef d’une des provinces (diiwal, sing./diiwe, plur.) Ces dirigeants remplissaient un double rôle ; ils étaient à la fois prêtres et guerriers, ils maniaient aussi bien le verbe du sermon que le sabre du jihad. Toutefois, une spécialisation graduelle se produisit au niveau de la superstructure. Elle aboutit à la formation de deux couches : celle du Sabre et de La Lance (Ɓe Kaafa Silaame e Labbooru), détentrice du pouvoir temporel et séculaire, et celle du Livre et de L’Encrier (Ɓe Deftere e Tindoore-ndaha), le clergé et l’intelligentsia. De par son père, Tierno Bakar Tulel-Nuuma, Yacine appartenait aux Kaliduyaaɓe, lignage régnant du Diiwal de Labe. Cependant, sa famille ne faisait pas partie des héritiers du pouvoir temporel de Karamoko Alfa, le fondateur de la province. Il n’en demeure pas moins que Tierno Bakar pouvait se réclamer des deux couches, puisqu’il était à la fois noble et érudit.

J-P. Ndiaye évoque ensuite, sans plus de précision, les “rites initiatiques” fulɓe transmis à Yacine. Il range celui-ci parmi les “Grands Initiés”. Et il ajoute :

« L’on sait que la civilisation peule multiséculaire, dont la trame remonte à la nuit des temps, qui a traversé plusieurs stades (nomade, pastoral, sédentaire), a toujours conservé le sens pyramidal de l’équilibre, de la cohésion par le moyen de l’initiation la plus rigoureuse. »

Les mots ‘initiés’, ‘civilisation’, ‘pyramide’, ‘initiation’, ‘équilibre‘ évoquent un dénominateur commun, que Ndiaye ne décline pas. S’agirait-il de Loges maçonniques ?

… Thierno Bacar, de son vrai nom Alpha Boubacar, plus que comblé, décide de faire appeler ce fils bien-aimé Mamadou Yacine. Et la nouvelle, comme une traînée de poudre, fit le tour de Toulelnouma (cercle de Labé) 2 et environs.

Erratum. Yacine naquit en 1897. A cette date le Diiwal de Labé existait dans toute sa superficie, qui recouvrait cinq préfectures actuelles : Lelouma, Koubia, Mali, Gaoual, Koundara, Labé, une partie de Boké. Il s´étendait jusqu’en Guinée-Bissau et en Gambie, distançant Timbi, la deuxième province et son voisin méridional. C’est en 1898, en collusion avec le résident français à Timbo, Ernest Noirot, qu’Alfa Yaya fit détacher Labé du Fuuta-Jalon. Il cessa donc de relever de l’autorité — de plus en plus symbolique d’ailleurs — de l’Almaami. Enfin, c’est deux ans après la naissance de Yacine que les autorités coloniales créèrent les cercles de Labé, Kadé, et Boussourah. Les trois entités furent regroupées dans une même Région en 1899. La collaboration d’Alfa Yaya avec le gouverneur français dura sept ans. Elle fut rompue par son arrestation et son exil au Dahomey, de 1905 à 1910. Il crut pouvoir gouverner en tandem et manipuler les Français à son avantage. Il se rendit compte trop tard de la véracité de ce proverbe africain : “Il n’y pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot” !

Lire les chapitres 4, 5 et 6 des Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, la monographie publiée par l’administrateur colonial Antoine Demougeot

[Thierno Bacar] “celui-là même que le roi Alpha Yaya Diallo mandata, avec succès, auprès de l’Almamy Samory Touré, avec comme mission d’empêcher l’entrée des troupes de ce demier dans le territoire du Fouta Djallon.”

Erratum. BYD n’indique pas la date de cette mission… Il ne pouvait pas le faire pour la simple raison qu’elle n’eut jamais lieu. Cela, pour les considérations fondamentales suivantes :

  1. Le pacte entre l’empereur Samori Touré et le Fuuta-Jalon eut lieu en 1889. Il fut signé entre les Almaami Ibrahima Sori Daara (alfaya) et Almaami Umaru (soriya). C’est durant son alternance au pouvoir que ce duo fit appel à Samori pour vaincre la rébellion Hubbu.
  2. L’autorité centrale de Timbo contrôlait — légalement, légitimement et exclusivement — la fonctions et charges relevant de la diplomatie extérieure. Même les seigneurs des grands et puissants diiwe (Labé, Timbi, Koyin) respectaient l’esprit et la lettre de ces dispositions constitutionnelles. Du reste, au plan politique, Timbo consultait et associait les chefs des neuf provinces pour les décisions et missions importantes.
  3. A partir de 1894, le premier empire de Samori —celui qui exista sur le territoire guinéen — n’existait plus. La fortune militaire du conquérant chancelait. Lui barrant l’accès au Soudan (Mali), les forces françaises le contraignirent à s’établir en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (Burkina Faso). En 1896 le Fuuta avait donc perdu tout contact avec ou intérêt pour Samori. Thierno Bacar Tulel-Nuuma ne fut ainsi certainement pas un émissaire diplomatique d’Alfa Yaya auprès de Samori.

Consulter (a) Ibrahima Khalil Fofana. L’Almami Samori Touré. Empereur  ; (b) Yves Person.  Samori. Une révolution dyula

Quatre dignitaires — et l' l'inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l'Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire <a href="https://www.webfuuta.net/bibliotheque/noirot/atfdb/tdm.html">A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc</a>
Quatre dignitaires — et l’ l’inteprète, Amadou Bah, debout et sans turban, à droite— du Fuuta-Jalon en mission diplomatique à Paris, en 1882. Elle était conduite par Moodi Muhammadu Sy (assis au centre), conseiller de l’Almami Ibrahima Sori Doŋol Fella (soriya). Elle incluait deux représentants des branches alfaya et soriya de Timbo, du représentant du chef Diiwal de Labe. Son hôte à Paris était Dr. Jean Bayol, le futur sous-lieutenant de la Guinée française, et par Ernest Noirot, le Résident à Timbo après la bataille de Poredaka (1896). Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Lire A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc

Les sources orales soutiennent que Thierno Bacar résida à Labé, avant d’aller fonder le village de Toulelnouma, après sa désignation comme Chef du canton de Koura-Mangui.

Il aurait fallu indiquer où et qui sont les “sources orales”. BYD n’a apparemment pas visité la région de naissance de Yacine. Raison pour laquelle il est vague. Labé était, une fois de plus, vaste. Il aurait dû préciser le(s) lieu(x) de résidence de Thierno Bacar dans le Grand Diiwal, pour reprendre la métaphore de Jacques Richard-Molard. La localité de Tulel-Nuuma était une dépendance de la misiide de Popodara, située sur la route de Koundara, à 18 km à l’ouest de la ville. Avant la colonisation elle dépendait directement du seigneur (lanɗo) du Diiwal de Labé. Les Français l’érigèrent en canton vers 1903. Popodara coiffait Tulel-Nuuma. Et même si Thierno Bacar fut chef du village Kouramangii, au nord de Popodara, il releva toujours de ce canton. Mais lui-même, il ne commanda pas de canton.
Soulignons que Kuramangii est le foyer originel des Ngeriyaaɓe — un des quatres lignages cadets des Kaliduyaaɓe. Alfa Bakar Lariya, père de Saifoulaye Diallo fut un Ngeriyaajo prééminent. Il dirigea le canton de Diari, au nord-ouest de Popodara pendant des décennies. Après Diari, la route conduit à Lelouma, fief des Seeleyaaɓe, le lignage de Tierno Saadu Dalen et Tierno Muhammadu Samba Mombeya.…

Mais cela ne l’empêchera pas d’aller aux champs, comme ses petits camarades du village.

Aujourd’hui l’environnement du Fuuta se dégrade, et le massif montagneux risque de se sahéliser. Mais il en était tout à fait autrement du temps de l’enfance de Yacine, et même de la mienne. La contrée natale du député regorgeait d’eau, notamment durant la saison de pluies..… Non loin de Tulel-Nuuma — à vol d’oiseau — la rivière Saala prend sa source près de Kompanya, mon village ancestral. Le cours d’eau naissant a donné à l’agglomération le surnom de Kompa-Gaɗa-Saala (Kompa-au-delà-de-Saala). La Saala marque la “frontière” naturelle entre Labé-centre et Popodara, d’une part, et entre Popodara et Diari, d’autre part.

Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa'i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd'hui préfectures) du Fuuta-Jalon, apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo
Labé, 1954. Collectif des Chefs de canton du cercle administratif. De gauche à droite, Alfa Mamadou Daa’i Diallo (frère aîné de Saifoulaye Diallo, Diari), Tierno Saidou Kompanya (mon père, Koubia), Alfa Mamadou Oury Sow Tountouroun (Sannoun), Alfa Mamadou Yaya Diallo (Popodara), Alfa Mamadou Diallo (Lelouma), Alfa Yaya IV (Canton central). Ces personnalités, ainsi que leurs pairs des autres cercles (aujourd’hui préfectures) du Fuuta-Jalon,  apportèrent leur soutien solide à Yacine Diallo

Cette partie occidentale de Labé abrite un réseau dense de vieilles agglomérations et de paroisses (misiddaji) célèbres : Labiko, Naɗel, Saatina — qui fut la résidence d’Elhadj Umar Taal — Gaɗa-Kanka, Kula-Mawnde, Kula-Tokosere, Zaawiya, Sagale, Tiangel-Boori, Manda-Fulɓe, Manda-Sarankulle, etc., etc. La rivière s’écoule et méandre dans la région. Tributaire de petits et moyens affluents, elle dégringole de cascades en chutes avant de se jeter dans le Konkouré, le plus grand des fleuves côtiers, et qui part de Mamou. Son embouchure sur l’Océan Atlantique crée la vaste baie de Sangaréa, au nord-est de Conakry et au sud de Dubréka. Le Konkouré alimente, depuis bientôt 60 ans, les projets, spéculations, discours et promesses hydroélectriques des régimes successifs de la Guinée “indépendante”.

Le village de Lellaa se trouve à une ou deux heures de marche de Tulel-Nuuma. J’y passai plusieurs vacances scolaires, entouré d’êtres chers et aujourd’hui disparus : ma grand-mère maternelle, Neene Lellaa, sa soeur cadette, Neenan Halimatou Tandeta, son fils unique, mon oncle, feu Elhadj Abdourahimi Lellaa Diallo. Celui-ci passa son enfance à Kompanya, chez Neenan Kadidiatou Manda, sa soeur aînée et ma mère. Il y étudia auprès de l’érudit Tierno Dardaye. Doué et appliqué, il était l’élève préféré du maître. Fin calligraphe, Kaawu Abdurahiimi excellait dans les genres oraux islamiques : noddinaadu, jaaroore, beyol. Des années plus tard chez lui, à Lellaa, durant les vacances scolaires je retrouvais  mes camarades de jeunesse (Mamadou Kowlii Njano, Mamadou Kowlii Tokooso, Mamadou Garanke, Soulaymana, Arrahiimi, Doura Meekoore, Ibrahima Hoggo-Dow, Ibrahima, etc, tous issus de la lignée des Diallo Kaliboori). La fréquentation et la grande camaraderie de ces gosses (ruraux, non-scolarisés) enrichit mon expérience du Fuuta et approfondit mon intimité culturelle et linguistique du terroir. Tout comme Yacine et ses promotionnaires, mes copains et moi faisions des randonnées quotidiennes dans la brousse environnante, en quête de fruits sauvages (poore koodudu, poore lamma, poore bete, meeko, nete, kura, ndologa, jaɓɓe, etc.), d’oiseaux à tirer avec les lance-pierres, de petit gibier, de baignades dans les mares. Sans oublier l’exécution de menues tâches et la participation aux travaux champêtres (kilee, collecte fleurs de jasmin à la Compagnie africaine des plantes à parfum (CAPP, par la suite SIPAR) toute proche. Il fallait cueillir les fleurs tôt avant que la rosée matinale ne sèche. La pesée avait ensuite lieu et les agents veillaient à ce que les fleurs ne soient pas aspergées d’eau pour les alourdir et ainsi augmenter la paie au cueilleur. Les modestes sommes perçues durant la courte saison complémentaient un revenu rural généralement faible. Une autre activité consistait dans l’extraction manuelle d’essence d’orange. Les fruits succulents étaient pelés avec une vieille cuillère limée. Recueilli dans des bouteilles, le liquide était exporté au Sénégal.…

Dans les années 1950 Popodara abrita un cours normal pour la formation d’instituteurs adjoints. Les étudiants des quatre régions de Guinée le fréquentèrent. Laye Camara relate brièvement dans Dramouss les souvenirs d’un de ses amis de Kouroussa qui étudiait à Popodara. Le député Yacine fut-il à l’origine de la création de cet établissement ?
Par ailleurs, accompagné de mon défunt ami, Mamadou Bailo (‘Ingénieur’), le sociologue américain William Derman fit des recherches de terrain à Popodara-centre et dans son ancien runde. Il a publié ses travaux dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea.
Ce sont les locaux de l’ex-cours normal de Popodara qu’Emile Cissé récupéra et transforma en Collège d’enseignement révolutionnaire (CER) en 1970. Il l’appela Kaledu, du nom de sa femme Kaliduyaaɓe, qui, à son tour, fut baptisée ainsi à sa naissance en hommage à Maama Kaali, l’ancêtre de la tribu dominante des Diallo du Labé…

A suivre.

Tierno S. Bah 

Fulɓe: Africa’s Pollinators Under Assault?

Map A. Pular (Pulaar) : western area of the language of the Fulbe.
Map A. Pular (Pulaar) : western area of the language of the Fulbe. (Source : voir Carte B)
Map B. Fulfulde : eastern area of the language of the Fulbe
Map B. Fulfulde : eastern area of the language of the Fulbe. (Source : Marquis Michel de la Vergne de Tressan. Inventaire linguistique de l’Afrique occidentale française et du Togo. Mémoires de l’Institut français d’Afrique noire. N° 30. Dakar, IFAN. 1953, 240 p. cartes)
Fulbe (Fulani) pastoralists and their cattle in Northern Nigeria. They are wearing the traditional conical hat (libitiwal, in Fuuta-Jalon dialect). They are also holding the blessed and sacred herder's stick. The Republic of the Gambia's Tourism and Culture minister, <a href="http://www.webguinee.net/blogguinee/2017/12/les-hubbu-du-fuuta-jalon-lecture-critique/">Hamat Bah</a>, was pictured sporting a similar item in his swearing-in ceremony in 2017. (T.S. Bah)
Fulbe (Fulani) pastoralists and their cattle in Northern Nigeria. They are wearing the traditional conical hat (libitiwal, in Fuuta-Jalon dialect). They are also holding the blessed and sacred herder’s stick. The Republic of the Gambia’s Tourism and Culture minister, Hamat Bah, was pictured sporting a similar item in his swearing-in ceremony in 2017. (T.S. Bah)

Titled “Genocide, hegemony and power in Nigeria” Obadiah Mailafia’s paper is a case study of pseudo-historical rambling and misguided political activism. From the title to the last line it is filled with false assumptions, malicious accusations, and malignant statements. The article illustrates the confusion sowed by “educated” and “elite” individuals and groups among the peoples of the Federal Republic of Nigeria. The propagators of the growing discord are a heteroclite bunch. For instance, they include Nobel literature laureate Wole Soyinka as well as heretofore unknown individuals, such as Mr. Obadiah Mailafia.
I re-post his paper here in the Documents section. The tract is replete with vile insults, ignorant statements, absurd allegations, vitriolic partisanship, fallacious claims and laughable distortions of history. The author refers to the Hausa-Fulani peoples as “a new mongrel race.” How low can someone who considers himself an African be so rude and stoop so low against fellow Nigerians and other Africans? How can hurl on the Web such a derogatory and vulgar term? How can he so gratuitously and readily commit such a despicable and outrageous offense!
In this blog, I denounce, rebut, recuse and refute some of the most egregious passages of Obadiah’s inflammatory article.

Africa’s pollinators

The domestication of the bovine constituted “one of humanity’s first leap forward” (Anselin 1981). It was a watershed achievement that spurred humans’ march into civilization. In parallel with other groups in Asia, America, Africa, ancient Fulɓe partook in such an accomplishment.

See Fulbe and AfricaThe Semantic Web and Africa

In “Cattle Before Crops: The Beginnings of Food Production in Africa,” a remarkable  research paper, Fiona Marshall and Elisabeth Hildebrand argue that, contrary to the other continents, domestication of plants came after that of animals. In other words, pastoralists preceded agriculturalists in “the development of food production” aimed at meeting “the need for scheduled consumption.”
 Thus, while their prehistoric neighbors figured out plant cultivation, ancient Fulbe were a step ahead in taming the wild ancestor of the bovine. In so doing, those pastoralists and agriculturalists forebears  became, metaphorically, the pollinators of Africa. Which, in turn, as we all know, is the cradle of humankind. It is appalling that Mr. Obadiah Mailafia chose to waste his time assaulting one of Africa’s indigenous peoples.

War mongers instead peace makers

Big problems and serious contradictions —legitimate or fabricated — strife and tensions have plagued the Federal Republic of Nigeria since its founding in 1963. And in recent decades its middle section, bad blood has opposed Muslim Fulɓe (Fulani) cattle herders to Christian agriculturalists. Such hostilities are neither new, nor specific to Nigeria. Thus, Ireland is still recovering from a lengthy and bloody civil war between Protestants and Catholics. Likewise, in the tinderbox region of the Balkans, in southern Europe, peace remains fragile as new countries continue to cope with the collapse and splinter of Yougoslavia.

Read (a) The Butcher’s Trail : how the search for Balkan war criminals became the world’s most successful manhunt (b) The Trial of Radovan Karadzic

Back in the Middle Age, France and England fought the Hundred Year’s War. It pitted Catholics against Protestants and, among other atrocities. Joan of Arc life was engulfed by fire at the stake, reducing her body in ashes. In this 21st century the world watches the Rohingya’s plight and flight from persecution by Myanmar’s Buddhist extremists…
Nigeria’s Muslim/Christian divide is deep-seated in history. But they can —should and must — be negotiated amicably and resolved in peace. Unfortunately, instead of seeking positive solutions to the feuds, militants and agitators — like Obadiah Mailafia — who are recklessly bent on fanning the flames of hostility and hatred. Instead of being peace makers, they demonize their neighbors and sound like war mongers. Such a dangerous behavior must be stopped.

Obadiah Mailafia writes:

Gramsci invented the notion of “hegemonia” (hegemony) to explain the structure and anatomy of domination in political society

Error! The editors of Wikipedia would beg to differ with Obadiah Mailafia. They, who pinpoint that Gramsci studied the cultural aspect of hegemonic power, i.e., not hegemony, by and large, but one aspect of its aspects. Other manifestation of supremacy rule include the economy, warfare religions, science…

I find this concept of hegemony so relevant with what is going on in relation to the genocide being perpetrated by the Fulani militias in the Middle Belt of our country today.

Obadiah is entitled to his opinion, but not to the facts. First, he fails to cite any external references or sources. Then, he does not care to provide evidence of ongoing genocide in Nigeria. We know that such tragedy  befell the country during the Biafran War. Then, genocide stroke in Rwanda. But here, my view is nothing demagoguery brings Obadiah to claim that the recurrent attacks and retaliations in Nigeria amount to genocide.

Historians the world over agree that the original home of the Fulani people is Futa Jallon (also known in the French as Fouta Djallon) in the Upper Guinea highlands of the West African Republic of Guinea.

Wrong! Fuuta-Jalon (not Futa Jallon, or Fouta Djallon!) is one of the many regions the Fulɓe call home in 21 Africa countries. But it is certainly not their birthplace. In reality, pushing their cattle herds out of Takrur (southern Mauritania-northern Senegal), they began migrating to the region back in the 12th century C.E.. Takrur existed since the 4th century. Although it has fallen into oblivion, it was a lasting and glorious experiment that forged a new people (the Takruri) out of a melting pot of Soninke, Serer, Wolof, Mande, Fulɓe communities. And, significantly, around the 9th century Takrur became the first sub-Saharan state to adopt Islam as its official religion. However, it conquest by Emperor Sunjata Keita sealed its demised. Fulbe had been leaving the areas for quite some time. But the destruction of Takrur accelerated their exodus. They moved south toward what is today’s Fuuta-Jalon. They also headed east into Maasina, Jelgoogi, Sokoto, Adamawa, etc. In The Fulani Empire of Sokoto, historian H.A.S. Johnston indicates that Fulbe herdsmen begun settling in the Sokoto region as early as the 12th century.

Also known as Fula, Fulbe or Pullo, the Fulani are thought to have emigrated from North Africa and the Middle East in ancient times, settling in the Futa Jallon Mountains and intermarrying with the local population and creating a unique ethnic identity based on cultural and biological miscegenation.

It’s other way around, the indigenous pair (Pullo, singular / Fulɓe, plural) provides the basis for the various names given to the Fulɓe . For instance, they are called Takruri (Moors), Fellasha (Arabs), Peul (Wolof), Fula (Mande), Fulè (Sose, Jalunka) Fulani (Hausa), etc.

The Malian writer and ethnologist Amadou Hampaté Ba famously described Futa Jallon as “the Tibet of West Africa”, on account of its surfeit of Muslim clerics, Sufi mystics, itinerant students and preachers.

Correction: Amadou Hampâté Bâ was no ordinary writer and ethnologist. He was a leader of Pulaaku, the Fulbe way of life. He coined the phrase: “In Africa, when an elder dies, its a library burning down.” Thanks to serendipity, he had received in 1953 an initiation in the sacred rite of Geno and by-gone fulɓe spirituality built around the bovine. In 1961, he teamed with Germaine Dieterlen, a noted ethnologist of religions and the author of Essai sur la religion bambara. The pair co-edited the French version of Kumen, the bible of Fulbe pastoralists. In his review of the book, ethnologist fell in aw with “La poésie saisissante de ce récit [qui] évoque les plus belles pages de la Bible”.
Amadou Hampâté Bâ once declared: “I love Fulfulde, my language. I am proud to be a Pullo poet.” For his tireless advocacy for the continent’s verbal heritage, Ivoirian writer Isaac Biton Coulibaly bestowed upon A. H. Bâ the title of “pope of African oral tradition.” Bâ lived his life as a disciple of Tierno Bokar Salif Taal, a tijaniyya sufi master who taught Islam and tolerance …
Never mind, displaying his bellicose mindset, Obadiah seeks to tarnish “the Tibet of West Africa” homage with the epithet “surfeit.” Again, Gilbert Vieillard must be turning in his grave. For he asserted that Fuuta-Jalon was the Dar-al-Islam (Door of Islam) of western Africa. And in his book The Holy War of Umar Tal: the Western Sudan in the mid-nineteenth century Prof. Robinson concurred in these terms:

« Fuuta-Jalon was much more than an Almamate dominated by a Fulɓe aristocracy. It was a magnet of learning, attracting students from Kankan to the Gambia, and featuring Jakhanke clerics at Tuba as well as Fulɓe teachers. It acted as the nerve centre for trading caravans heading in every direction. The more enterprising commercial lineages, of whatever ethnic origin, established colonies in the Futanke hills and along the principal routes. It served their interests to send their sons to Futanke schools, to support the graduates who came out to teach, and in general to extend the vast pattern of influence that radiated from Fuuta-Jalon. »

Such were, among other things, the facts that prompted A.H. Bâ to label Fuuta-Jalon, a spiritual stronghold akin to Thibet.

The second traditional home of the Fulani is Futa Toro, by the banks of the Senegal River in the current nation of Senegal.

Wrong! Fuuta-Tooro was located in the direct sphere of influence of Takrur. Therefore Fulbe lived there, first, and centuries before the headed down south toward Fuuta-Jalon.

Over the centuries the Fulani converted to Islam and some of them became zealous Muslim clerics and itinerant proselytisers. Through war and conquest they formed several kingdoms, among them Tukolor, Massina, the Caliphate of Usman Dan Fodio and Fombina in the early nineteenth century.

Wrong! In “The Social and Historical Significance of the Peul Hegemonies in the Seventeenth, Eighteenth and Nineteenth centuries,” Marxist historian Jean Suret-Canale join other scholars to point out that the Fulbe clerics became victorious through a combination of preaching the Word and wielding of the Sword. It behooved them to win the mind more than the body of new converts. They largely succeeded in their mission. And in Sokoto, Usman ɓii Fooduyee (Usman dan Fodio, in Hausa), his brother Abdullah, his children Mohammed and Asma’u offer a stellar example of such accomplishments.
Read The Caliph’s Sister: Nana Asma’u 1793-1865: teacher, poet and Islamic leader and One woman’s Jihad : Nana Asma’u, scholar and scribe.

To be continued.

Tierno S. Bah

Mali : Fulɓe et Mande. Complémentarité et Concurrence

Ci-dessus, le symbole de l’homme noir, qui orna le drapeau de la Fédération du Mali, peint ici à la devanture de la Mairie de Dakar, août, 1959. Le symbole s’inspire de la statuaire du peuple Dogon.
Le 20 août 1960 à 10 heures, le drapeau du Mali fut hissé sur l’ancien palais du Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, à la place du drapeau français. Mais on constata peu après qu’il  avait été monté à l’envers. Ecartant toute superstition, les invités n’y attachèrent aucune importance. Par contre, quelques journalistes présents à la cérémonie y virent un “mauvais présage”.
Auteur de l’article “Les heures sombres de la rupture entre le Sénégal et le Soudan” (Afrique Histoire no. 2, avril-juin 1981) Amadou Hampâté Bâ précise que “le symbole dogon choisi comme idéogramme pour le drapeau … était la figure d’un lézard à la queue écourtée. Il représentait donc “une entreprise inachevée, ratée”. Et “le couplet de l’hymne à l’Empereur Soundiata Keita choisi pour en faire le chant national de la Fédération du Mali était […] le plus néfaste des 14 qui composaient le poème : il pronostiquait la mésentente qui casse tout”. Finalement, selon Hampâté Bâ, la Fédération était née sous des signes de mauvais augure. (Source : K. Voltolina. L’éclatement de la Fédération du Mali (1960) : d’une Fédération rêvée au choc des réalités, mai 1960).
Consulter également (a) Joseph-Roger de Benoist. L’Afrique occidentale française, de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960) et (b) Sékéné Mody Cissoko. Un combat pour l’unité de l’Afrique de l’Ouest. La Fédération du Mali (1959-1960)
Paru en 1953, et insuffisamment documenté, l’Inventaire linguistique de l’Afrique Occidentale Française et du Togo range le dogon parmi les langues non-classées. Cette nomenclature est paradoxale dans la mesure où Marcel Griaule — le maître du professeur Germaine Dieterlen — avait publié Masques dogons en 1938. (Lire également “A Conversation with Michel Leiris”).
On est mieux situé depuis, grâce à des ressources telles l’ouvrage de G. Murdock, Wikipedia, le Sociolinguistic Survey of the Dogon Language Area, etc.
Mais que valent ces efforts de recherche, ces vastes bases de données et ces sommes de connaissances, si la stabilité, l’entente, la paix du terroir sont ébranlées, précisément dans les Falaises de Bandiagara, en plein pays dogon, et où reposent  Alhajji Shayku Umar Taal (à Jegembere), son neveu Tierno Bokar Salif Taal et tant d’autres disparus.
Pour sa part, hélas, contraint par le régime de Modibo Keita, Amadou Hampâté Bâ (disciple de Tierno Bokar — Elégie pour la mort de Tierno Bôkar Sâlif) s’exila, mourut et est enterré à Abidjan, loin de son Maasina natal.…
En 2014, des terroristes soi-disant musulmans avaient attaqué et détruit le Mausolée de Shayku Amadu, le saint fondateur de la Diina du Maasina (Jimol Seeku Amadu).

Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60)
Drapeau de la Fédération du Mali (1959-60). L’inversion de l’ordre des couleurs saute aux yeux, car au lieu de Rouge-Jaune-Vert, on a Vert-Jaune-Rouge. L’erreur fut rectifiée, mais cela ne sauva pas l’union de ses malformations congénitales. Elle éclata deux mois après sa création.

Après lecture du billet de Maliki Diallo paru dans L’Indicateur du Renouveau, @Mamadou Aliou Balde s’interroge sur Facebook : “Qu’est ce qui se passe au Mali? Les peulhs (??) de ce pays font il l’objet d’un nettoyage ethnique ?”.
La réponse à la question est complexe et longue. J’esquisse ici seulement quelques élements, fondés sur la recherche et l’expérience.

Primo, des Fulbe font partie du gouvernement et de l’administration du président Ibrahim Boubacar Keita.

Secundo, le chef de file de l’opposition parlementaire, M. Soumaila Cissé, est un Pullo du Maasina, alias 5è Région Administrative.

Les meurtres perpétrés sur une base ethnique concrétisent l’énormité et l’horreur de la faillite de l’Etat malien. Cet Etat partit mal en 1960, avec la double faillite de la Fédération du Mali. Ce fut d’abord une tentative à quatre (Dahomey (Bénin), Haute-Volta (Burkina Faso), Sénégal et Soudan (actuel Mali), qui échoua. Ensuite le mariage à deux (Sénégal et Soudan) fut consommé certes, mais il fut rapidement dissolu.
De retour à Bamako, le président Modibo Keita se replia, de 1964 à 1966 — date de son renversement par la junte militaire conduite par le lieutenant Moussa Traoré — sur la démagogie, le pouvoir personnel, et l’intolérance. Sans oublier le culte de sa propre personnalité.

Nostalgie et utopie

Le choix même du nom de l’Etat exprimait une nostalgie surfaite, d’une part, et l’utopie de l’impossible resuscitation de l’Empire du Mali, d’autre part. Fondé au 12e siècle par Soundiata, la dynastie de Keita prit fin au 16è siècle.

Illusion passéiste

Si Sékou Touré se réclamait de Samori Touré, Modibo, lui, pensait pouvoir endosser le manteau impérial de son distant parent homonymique. L’un et l’autre semblaient minimiser l’intrusion arable et la colonisation européenne, leur impact coûteux et leur emprise négative sur les sociétés africaines.

Assassinats politiques

Sékou et Modibo s’appuyèrent tous deux sur le diktat personnel et dirigèrent en autocrates. Pire, ils recoururent à l’assassinat de leurs anciens rivaux politiques. Pour Sékou Touré, la liste est longue ; il faut donc visiter le Camp Boiro Memorial.

Dans le cas de Modibo, ce fut l’exécution cynique de Fily Dabo Sissoko et Hammadoun Dicko en 1964. Radio Mali annonça en effet, avec culot et sans honte devant l’Histoire, que les deux leaders politiques avaient été abattus dans une embuscade tendue par des combattants Touaregs…
Aujourd’hui, le Mali officiel a renoué avec Modibo, sa première idole politique.
On affiche une mémoire sélective en passant sous silence la violence et le terrorisme de l’Etat du premier président malien, ainsi que le martyre de F.D. Sissoko et H. Dicko.
Mais le pays profond va de mal en pis. De fait, il se désintègre.
Ne pense-t-on pas que le sang et l’âme des innocent crient JUSTICE. Pas surprenant alors que la débâcle se propage … Notamment depuis le coup d’Etat du Capitaine — puis Général — Amadou Haya Sanogo, en 2012.

Boucs émissaires

L’affaiblissement ou le dépérissement de l’Etat donne libre cours à la chasse aux boucs émissaires. En l’occurrence, les Fulɓe du Mali sont mis à l’index. On les soupçonne, on les suspecte, on les pourchasse, on vole leurs troupeaux de boeufs. On en tue.

Que faire ?

La communauté fulbe n’a d’autre option que l’auto-défense face à l’incapacité et à la démission du régime d’IBK, qui convoite un second mandat. Les lamentations et le jérémiades n’y changeront. Sous sa forme de langage et de comportement, la violence se soigne généralement par des remèdes homéopatiques, similaires ou identiques.

Ce n’est pas la première fois cependant que les Fulbe sont confrontés à l’hostilité, ambiante et/ou dominante. Ils surent les confronter et en triompher. De même, aujourd’hui, ils doivent faire face aux défis et appliquer les méthodes adéquates afin de contribuer à la solution de crises incessantes. Au bout du combat, l’objectif est de rétablir la co-habitation, la co-exsistence et la coopération dans la paix !

Lire Maryse Condé dans Ségou. Les murailles de terre (tome 1) ; Ségou: La terre en miette (tome 2). Maryse a composé là une belle oeuvre, romanesque et épique, qui explore les hauts et les bas, les dédales et les méandres, ainsi que la dialectique des rapports Fulbe/Mande, le brassage des peuples et la résistance des identités africaines face aux pressions nouvelles, locales ou étrangères. A noter que Ségou, ancien épicentre du monde mande, fut, selon l’éminente ethnologue Gemaine Dieterlen, co-fondée par des Fulbe et des Mande.

Avec Amadou Hampâté Bâ, Germaine co-publia Kumen, la bible des pasteurs Fulbe en 1961.

Fulɓe et Mande

Ces deux peuples sont les héritiers et les vecteurs de leur civilisation respective. Ils ont cohabité depuis la nuit des temps. En apparence conflictuelles, leurs activités économiques principales sont en réalité complémentaires. Les Fulbe excellent dans l’élevage, les Mande ont une réputation solide et méritée d’agriculteurs . Au niveau des hommes et femmes du commun, une solidarité de fait existe ; les uns et les autres échangeant et acquérant ce que l’autre communauté produit de mieux.

Les choses se compliquèrent ave l’irruption d’hégémonies étrangères. La conquête arabe et le prosélytisme musulman vint le premier, à partir du 9è siècle environ.

Il y eut ensuite la Ruée de l’Europe sur l’Afrique, à partir de 1880.

Ces deux forces continuent de peser lourd dans l’évolution alarmante de l’Afrique, à l’ère d’une mondialisation plus ou moins régulée ou sauvage.

Qui est coupable ?

C’est le sommet de l’Etat, c’est-à-dire le leadership des pays africains qui l’est. Et cela, depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale en 1945. Cette couche occidentalisée —avec ses appendices et tentacules, ses maîtres et ses suppôts — est l’incarnation matérielle et aberrante de l’incompétence, de l’égocentrisme, de la démagogie et de l’ignorance. Et c’est pour tenter —en vain— de détourner l’attention sur sa faillite, que la soi-disant “élite” politique et ses alliés — internes et externes — diabolise le concitoyen et pervertit la riche diversité humaine africaine, qu’elle transforme en source d’hostilité. Elle ordonne les attaques, et organise des violences communautaires sanglantes. Elle arme et entretient les conflits meurtriers entre les peuples et les communautés du continent.

Focus sur le Mali

Les fauteurs des persécutions des Fulɓe — au Mali, en Guinée, au Nigeria — oublient que “chasseurs et gibiers humains” naviguent dans le même bateau : celui du sous-développement, de la pauvreté, de l’analphabétisme, de la désertification, des pressions négatives et des menaces lourdes qui pèsent sur l’héritage culturel millénaire et le devenir de leurs peuples.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo, un connu méconnu

Réception en l'honneur du député de la Guinée française, Yacine Diallo, au Fuuta-Jalon, vers 1948. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l'Honneur. L'Harmattan. 1996) webGuinée/BlogGuinée
Retour du fils prodige : accueil de Yacine Diallo — premier député de la Guinée française — au Fuuta-Jalon au début des années 1950. (Source : Boubacar Yacine Diallo. Yacine Diallo le Guinéen. Pour la Patrie et dans l’Honneur. L’Harmattan. 1996) La photo originale n’indique ni le lieu, ni la date. Cependant, l’uniforme du soldat au premier plan suggère que la cérémonie se déroula à Dalaba, siège du camp des parachutistes de Guinée. Les exercices en sauts aériens de cette unité avaient lieu à l’aéroport de Labé, distant de 90 km au nord. Après le référendum du 28 septembre, la France rapatria ses soldats. Et le camp des paras de Dalaba fut transformé en lycée pendant deux ans.
En 1961, l’Egypte forma le premier contingent de paras-commandos guinéens. Commandé par le lieutenant Aly Coumbassa, il était basé conjointement à la petite garnison près de l’aéroport et au Camp Markala — rebaptisé Camp Elhadj Umar Taal — de Labé. En 1968, le faux Complot Kaman-Fodéba entraîna le démantèlement du commandement de la région militaire de Labé. Commandant Mohamed Cheick Keita, lieutenant Coumbassa, sous-lieutenants et adjudants (Namory Keita, Mamadou Mouctar Diallo, Boubacar MBengue Camara, etc.) furent fusillés. La companie des paras fut ramenée à Conakry.…

Yacine Diallo fut la figure politique la plus prééminente en Guinée dans l’après-guerre 1939-45. Il mourut le 26 mars 1954. Subitement, prématurément et, murmura-t-on, de façon suspecte.

Une vive rivalité s’engagea entre, notamment, les candidats Diawadou Barry et Sékou Touré pour remplacer le défunt. Diawadou l’emporta. Il devint ainsi — après Yacine et Mamba Sano — le 3è Guinéen à siéger à l’Assemblée nationale francaise.

Malheureusement, après sa mort, le nom de Yacine tomba graduellement dans l’oubli. De fait, il disparut complètement du discours public sous la dictature de Sékou Touré. Et pour aggraver les choses, le régime du PDG plongea le réseau et les services de bibliothèque, d’archives et de musée  inexorablement dans la désuétude. Parallèlement, le système d’éducation sombrait dans l’improvisation, le désordre et le culte de la personnalité. Dans un contexte aussi obscur, un silence tombal enveloppa le sort posthume de Yacine.

En Guinée, les dirigeants ont volontairement tu jusqu’à son nom Aucune rue, aucune place publique, aucune stèle, ni aucune promotion de l’Université Guinéenne ne porte ce nom pourtant illustre. Et Dieu seul sait qu’on est plutôt allé chercher des noms célèbres très loin de la patrie pour laquelle Yacine Diallo s’est battu sa vie durant.
Aujourd’hui, une seule école primaire privée porte son nom en souvenir de son oeuvre impérissable. (Yacine Diallo le Guinéen. Pour la patrie et dans l’honneur)

Dans l’ensemble, pour renforcer sa suprématie, le PDG chercha à faire table rase du passé. Il s’employa — et généralement réussit — à effacer l’oeuvre et le bilan des pionniers de l’émancipation et de l’auto-détermination : Yacine Diallo, Mamba Sano, Framoi Bérété, Saliou Popodara Diallo, Nabi Youla Fodé Mamoudou Touré, Diawadou Barry, etc.

Depuis 1984, les régimes successifs n’ont guère amélioré la situation. De sorte qu’une amnésie — sélective et collective — persiste. Elle est, tout à la fois, la cause et la conséquence du retard croissant du pays dans tous les domaines : économie, éducation, culture, infrastructures, depuis soixante ans.

Yacine : une personnalité connue

Cependant, malgré l’obscurantisme toujours dominant, le nom de Yacine Diallo reste gravé dans les annales du combat anti-colonial. Consignée et conservée dans la mémoire d’institutions telles que l’Assemblée nationale française, son activité parlementaire appartient au legs des parlementaires africains du 20ème siècle.
A l’appui de cette reconnaissance, les nombreux ouvrages sur la décolonisation soulignent sa conbribution historique. Il en est ainsi des auteurs suivants :

Tout ce qui précède est louable et significatif. Ces collections documentaires — dossiers, rapports, discours, lois — contrebalancent et atténuent  l’indifférence et le laisser-aller guinéens. Mais cela ne suffit pas  pour dissiper l’ignorance, la confusion et la superficialité, qui, dans l’ensemble, masquent l’identité et la personnalité de Yacine.  Il faudrait travailler à un projet visant à séparer la personnalité historique de Yacine de sa figure mythique ou mystifiante. Il faut oeuvrer à dépasser les clichés et les lieux communs, les platitudes et les rumeurs afin de s’engager dans l’étude et la découverte de la vie et de l’oeuvre de ce précurseur de la politique partisane en Guinée Française et en Afrique Occidentale Française.

Quelques initiatives ont été prises dans ce sens. Hélas, elles se révèlent insuffisantes, superficielles, inadéquates ou maladroites. De sorte que nous nous trouvons toujours à la case de départ pour la quête du vrai Yacine.

Yacine : un homme méconnu

Un livre et une interview vidéo matérialisent le casse-tête et la perplexité que Yacine Diallo pose à la postérité. Il s’agit de :

Je me propose, dans deux articles séparés, de passer en revue les documents ci-dessus. Et dans un dernier et quatrième article, je proposerai une synthèse — forcéement provisoire — biographique, historique, critique et analytique, de Yacine Diallo : un connu mal connu, largement méconnu.

A suivre.

Tierno S. Bah