Abdullahi : destin et ascendance d’un Taal

Abdoullahi Tall (1879-1899), fils d'Ahmadou Shaykh (roi de Ségou et suzerain de Dinguiraye), petit-fils d'Al-Hajj Umar, surnommé l'Aiglon impérial.
L’Aiglon impérial, Abdullahi Taal (1879-1899) ; fils d’Ahmadu Shaykh (sultan de Ségou, suzerain de Dinguiraye, Lam-Julɓe, i.e. Commandeur des Croyants), petit-fils d’Al-Hajj Umar. Inhumé au Cimetière Montparnasse, Paris.

La brièveté du destin d’Abdullahi est, pour ainsi dire, inversement proportionnelle à la profondeur de son ascendance. Autant le premier fut court, autant la seconde est étendue.

Destin

Fils d’Ahmadu Shaykh, Lam-Julɓe (Commandeur des Croyants), petit-fils d’Alhajji Umar Taal, Abdullahi ne vécut que vingt ans (1879 à 1899). Il était l’un des cadets d’Ahmadu. Ses frères aînés, Ahmadou Makki, Mady et Modi, étaient des officiers actifs de l’armée de leur père.

Les dix dernières années de la vie d’Abdullahi sont évoquées dans le livre intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures.

Nazi Boni (1909-1978)
Nazi Boni (1909-1978)

Préfacé par Jean Suret-Canale, cet ouvrage est l’oeuvre de Nazi Boni (1909-1978), brillant instituteur, politicien, parlementaire, auteur et historien Burkinaɓe. Adversaire de Félix Houphouët-Boigny, il fut exilé à Dakar à la fin des années 1950. Il mit son éloignement du pays à profit pour faire des recherches à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Ses efforts aboutirent à la  publication d’un roman Crépuscule des temps anciens; chronique du Bwamu. Roman (Editions Présence africaine, 1962) et du livre d’histoire sus-mentionné.
Au chapitre 4, et sous le titre “L’Aiglon meurt en France et l’Aigle au Sokoto”, Nazi Boni écrit :

« Lorsque le 6 avril 1894, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l’ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou (forteresse) où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Colonel Louis Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l’auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n’eût été susceptible d’entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l’envoi d’Abdoulaye à Paris où l’on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l’Isle de Sales.
D’une brillante intelligence, le fils du « Commandeur des Croyants » ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s’éteignait à Passy, vers l’âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse. »

Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.
Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.

Nazi Boni tire ses sources de la volumineuse documentation publiée, en deux volumes totalisant 1140 pages, par Jacques Méniaud.
Je publierai en temps opportun les travaux de Méniaud, dont la Bibliothèque du Congrès possède une copie, ici à Washington, DC., y compris les détails sur le séjour et la fin inopinée d’Abdulaahi Taal à Paris.

Le surnom l’Aiglon est une analogie entre le sort  de Napolén II, fils de Napoléon Ier, empereur des Français et le petit-fils d’Alhajj Umar Taal. Les deux princes moururent respectivement à 21 ans et à 20 ans.

Ascendance

Au chapitre 5 “Le Macina, Théâtre de guerres, Caveau des rois. Comment Aguibou succéda à son frère Ahmadou”, Nazi Boni traite de l’ascendance d’Abdullahi Taal. Il commence par les conquêtes fulgurantes et le règne d’Alhajj Umar, le Caliphe et champion de la voie tijjaniyya en Afrique de l’Ouest. Après avoir fondé Dinguiraye, dans l’actuelle Guinée, en 1849, il triompha de Ségou après deux ans de campagne (1949-1861). Il y fit son entrée le 9 mars 1861.
Nazi Boni examine ensuite le conflit —théologique, religieux, politique et militaire — entre Alhajj Umar et la dynastie Bari de la Diina du Maasina.

Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget nous ont laissé un récit plus complet de ce pan d’histoire dans l’Empire peul du Macina (1818-1845).

Le chapitre 4 est accessible sur Semantic Africa, où le reste du livre de Nazi Boni sera publié.

Les péripéties de la fin d’Alhajj Umar sont présentées. Le caliphe échappa au siège d’Hamdallaye par Ba-Lobbo, du Maasina, et Bekkay Ntiéni, de Tombouctou. Il trouva un refuge temporaire à Jegembere, à Bandiagara, en pays dogon. Il disparut dans une grotte de ce village après l’explosion d’un baril de poudre. A propos du siège et de ses conséquences, Nazi Boni écrit (page 207) :

« Au huitième mois du drame, les assiégés se sentirent perdus sans un secours extérieur. Ahmadou Cheikhou, sultan de Ségou qui ne pouvait ignorer la gravité de la situation avait adopté une attitude étrange, sinon inqualifiable. Il ne lui était absolument pas impossible d’accourir avec des renforts. Cependant, il ne tenta pas le moindre effort dans ce sens. Confiant aux moyens occultes de son père, attendait-il un miracle ? Ou bien faut-il croire, selon les rapports officiels, qu’il voyait dans l’éventuelle disparition de son père l’occasion de se défaire d’une tutelle dont il ne voulait peut-être plus ? Chose peu probable. En tout cas, ses frères lui rendirent la monnaie de sa pièce plus tard, à ses heures les plus tragiques.
On peut affirmer sans risque de se tromper que le conquérant blanc exploita cette faute d’Ahmadou pour introduire de graves dissensions dans la famille d’El Hadj Omar. »

Viennent ensuite les portraits, le rôle, les conflits et la lutte fratricide des princes Taal, présenté dans l’ordre suivant :

  • Tidiani Taal (1864-1888)
  • Mounirou Taal (1888-1891)
  • Tapsirou Taal
  • Mohammed Aguibou Taal (1893-1908)
  • Aguibou Taal
  • …………………

Nazi Boni s’apesantit sur la vie d’Aguibou Taal. Sous pression militaire française, il quitta son trône sur le royaume de Dinguiraye pour prendre le commanement de Bandiagara (et donc du Maasina). Sous la tutelle de Colonel Archinard, l’ennemi et le vainqueur de son frère Ahmadu Shaykh.

En résumé, l’Empire toucouleur d’Alhajj Umar rayonna pendant trente ans environ. Mais il s’effondra graduellement à partir de 1865. Tidiani, le neveu et généralissime, reprit le flambeau après la tragédie de Jegembere. Vint ensuite la succession légitime par Ahmadu Shaykh, au nom du droit d’aînesse. Mais l’acharnement d’Archinard contre Ahmadu mit fin à la souveraineté des Taal. La France coloniale imposa la soumission et la collaboration aux héritiers et successeurs d’Alhajj Umar.
Adversaire farouche d’Ahmadu Shaykh, Archinard ne se limita pas à le déloger de Ségou. Il lui ravit aussi Abdullahi, son enfant… Il confisqua également l’oeuvre, l’image et le souvenir de celui-ci en transportant toute la documentation sur le royaume toucouleur de Ségou dans ses archives, consignées depuis aux Archives nationales d’outre-mer.

Tierno S. Bah

Notes sur la Civilisation Fulɓe : racines et ramifications

Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen. Figures europoides portant des coiffures en cimier similaires à celles des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée)
Henri Lhote. Fouilles archéologiques. Station Ouan-Derbaouen du Tassili n’Ajjer (sud de l’Algérie). Peintures rupestres de “figures europoides” de 5000 ans av.-J.C. portant des coiffures en cimier similaires à celles (jubaade) des femmes du Fuuta-Jalon (Guinée). In Le peuplement du Sahara néolithique, d’après l’interprétation des gravures et des peintures rupestres. Journal de la Société des Africanistes. 1970 40 (40-2): 91-102. Lire sur webPulaaku. — Tierno S. Bah

Un correspondant a publié sur mon Facebook Wall l’information suivante datant du 17 avril 2009 et intitulée “Un village fulani en Algérie” :

« A Fulani village in Algeria
Anyone acquainted with West African history will be aware of the remarkable extent of the Fulani diaspora, stretching from their original homeland in Senegal all the way to Sudan. However, I was surprised to read the following note in a history of the Tidikelt region of southern Algeria (around In-Salah):
“Le village actuel de Sahel a été créé en 1779 par Sidi Abd el Malek des Foullanes, venu à Akabli dans l’intention de se joindre à une pèlerinage, dont le départ n’eut pas lieu… Les Foullanes sont des Arabes originaires du Macena (Soudan); il y a encore des Foullanes au Sokoto; Si Hamza, le cadi d’Akabli appartient à cette tribu.” (L. Voinot, Le Tidikelt, Oran, Fouque 1909, p. 63)
The current village of Sahel was created in 1779 by Sidi Abd el Malek of the Fulani, who had come to Akabli with the intention of joining a pilgrimage whose departure never occurred… The Fulani are Arabs originating from Macina (Sudan, modern-day Mali); there are still Fulani at Sokoto; Si Hamza, the qaid of Akabli, belongs to this tribe.)
I very much doubt there would be any traces of the language left (in Algeria) — even assuming that Sidi Abd el Malek came with a large enough entourage to make a difference — but wouldn’t it be interesting to check? »
Lameen Souag

Traduction des passages anglais ci-dessus:

Toute personne connaissant l’histoire de l’Afrique de l’Ouest est consciente de l’étendue remarquable de la diaspora Fulani, s’étendant de leur foyer originel au Sénégal jusqu’au Soudan (Khartoum). Cependant, j’étais surpris de lire la note suivante au sujet de l’histoire de la région de Tidikelt, au sud de l’Algérie (aux environs d’In-Salah).……
Le village actuel de Sahel fut fondé en 1779 par Sidi Abd el Malek, des Fulani, qui était venu à Akabli avec l’intention de se joindre au pèlerinage et dont le départ n’eut jamais lieu …
Les Fulani sont des Arabes originaires du Macina (Sudan, actuel Mali); il y a des Fulani au Sokoto; Si Hamza, le chef d’Akabli, appartient à cette tribu.
Je doute fort qu’il reste des traces de la langue (en Algerie) — même si l’on suppose que Sidi Abd el Malek vint avec un entourage large assez pour faire la différence — mais ne serait-il pas intéressant de vérifier ?

J’ai répondu sur Facebook en quelques points, que je reprends ici avec un peu plus de détails.

  1. Les fondateurs du village étaient en transit pour le pèlerinage à La Mecque. Pourquoi sont-ils restés sur place sans poursuivre leur randonnée ? Combien étaient-ils ?
  2. Rappel : le nom propre pluriel est Fulɓe ; au singulier Pullo.
    Leur nom varie cependant selon leurs contacts : Français et Maghrébins les appellent Foulanes, chez les Hausa ils deviennent des Fulani, pour les Wolof/Serères ces sont des Peuls, les Mande les désignent par Fula, les Sose en font des Fulè, etc.
  3. L’évolution historique, culturelle et politique des Fulɓe, couvre toute la gamme des formes d’organisation sociale: Tribu, Ethnie, Supra-ethnie, Nation et Civilisation.
    Mais, comme tous les peuples africains, ils n’ont pas fait — de façon autonome — l’expérience (positive et négative) de la révolution industrielle, à partir du 18è siècle. Avec ses prolongements dans la révolution numérique. Les conséquences de cette lacune historique sont connus : colonisation, domination, dépendance, sous-développement.
  4. La question de l’origine d’un peuple nomade aussi les Fulɓe est aussi vieille qu’on puisse remonter les sources écrites sur l’Afrique. Par les Arabes, d’abord, et ensuite par les Européens.
    Aujourd’hui, toutefois, il faut retenir que les racines et les ramifications des Fulɓe sont aussi africaines que celles de tout autre population autochtone du continent. Ils ne sont venus ni d’Orient (Proche, Moyen ou Extrême) ni même de l’Egypte proche de leur foyer probable de diffusion, c’est-à-dire l’antique Sahara.
  5. Rejettant les théories et les spéculations parfois absurdes, l’archéologie repère la présence des Fulɓe dans la région de Tassili n’Ajer (sud de l’Algérie) depuis au moins 5000 ans av-J.C.
    Consulter, par exemple, les travaux de Henri Lhote, par exemple, son article “L’extraordinaire aventure des Peuls”. Lhote fut l’un des premiers archéologues à explorer en détail les peintures rupestres des caves du Tassili. Entre autres impressions, il releva la forte ressemblance entre les figures dépeintes et la physionomie des Fulɓe contemporains. En 1962, Germaine Dieterlen (sa co-auteure de la version française de Kumen) invita son collègue Amadou Hampâté Bâ —qui était alors ambassadeur du Mali à l’UNESCO — à visiter l’exposition de Henri Lhote au musée de l’Homme à Paris. A la vue des images présentés, Hampâté s’exclama : “Mes ancêtres sont passés par là !” Et d’ajouter : “Mon peuple est extrêmement ancien.”
  6. L’Afrique est le berceau de l’humanité. C’est d’elle, et précisément dans l’actuel Sahara, que les précurseurs des Fulɓe se constituèrent dans la nuit des temps. Le Sahara était alors une région arrosée, fertile et abondante en vertes prairies, favorables à l’élevage et au nomadisme.…
  7. Au plan des sciences biologiques la recherche conjointe — génétique et génomique — du 21e siècle a établi le tour de force qu’est le séquençage de la vache. Les scientifiques concluent que ce mammifère subit une mutation génétique majeure. En vertu de cette évolution, elle devint capable de consommer de la nourriture de faible qualité (herbe, feuilles, écorces) et de les transformer en produits riches en protéines (lait, viande), indispensables à la vie. Il fallut six ans d’efforts et une équipe de 25 chercheurs pour réaliser le séquençage. Boubacar Diallo, ingénieur d’élevage en Guinée, fut associé aux travaux. Non pas parce que son pays soit doté d’une infrastructure moderne de recherche, mais surtout pour son appartenance à une ethnie associée avec, et spécialiste traditionnelle du bovidé.
    Lire “The Genome Sequence of Taurine Cattle: A Window to Ruminant Biology and Evolution.”
    De son côté, la base de données du laboratoire Domestic Animal Genetic Resources Information System  (Dagris) contient la liste de quelque 120 groupes, sous-groupes et hybrides de l’espèce bovine en Afrique. Le cinquième de ce catalogue se réfère, directement ou indirectement, au domaine Fulɓe, avec des noms de bétail tels que N’Dama, Fulani, Gambian Longhorn, Red Fulani, White Fulani, Fellata, Sokoto, Yola, Gudali, M’Bororo, Adamawa, Red Bororo, Fulani Sudanese, etc.
  8. Il y a environ 10.000 ans des communautés humaines domestiquèrent le bovin (vache, taureau) et en fait un partenaire inséparable. Les Proto-Fulbe prirent part à cette invention, qui propulsa l’entrée de l’humanité dans la civilisation.
  9. Il a été également prouvé que l’espèce bovine d’Afrique et celle d’Asie se sont génétiquement différenciées il y a de 22,000 ans. Chaque d’elle acquit depuis des traits spécifiques.
    La leçon à tirer est claire : Tout comme les premiers Fulbe, le bovidé du continent est entièrement africain. Il n’est venu de l’Asie ni de l’Europe. Lire “Cattle Before Crops: The Beginnings of Food Production in Africa” sur Semantic Africa.
  10. Le même document souligne que contrairement à l’évolution constatée sur d’autres continents, l’Afrique inventa l’élevage avant l’agriculture. D’où le titre “Bétail avant Cultures” (Cattle Before Crops) du rapport technique.
  11. J’ai tenté de dégager (en anglais sur Semantic Africa) la convergence entre la cosmogonie millénaire des Fulɓe et la science de pointe du 21è siècle. Wikipédia me vient en renfort en indiquant que la complexion génétique de l’être humain et celle de la vache sont à 80 pour cent identiques. Est-il surprenant, dès lors, que ce mammifère occupe, depuis plus de 10 siècles, une place centrale dans l’expérience humaine. Les Egyptiens, les Juifs, les Hindous, etc. ont, hier et/ou aujourd’hui, rejoignent les Fulbe dans la perpétuation d’une compagnie que certains considèrent symbiotique.
  12. Voir également le diagramme conceptuel qui donne une visualisation condensée de l’exploration complexe des Fulɓe, qui incluent plusieurs autres populations.

Se référer au diagramme comparatif des patronymes Fulɓe, Takruri (Toucouleur) et Wasolon sur Semantic Africa. (format PDF, téléchargeable)

Tierno S. Bah

Pascal Tolno : enseignant, écrivain et politicien

Charles Pascal Tolno (1943-2017) reçu en audience par Général Lansana Conté (photo non-datée et sans-lieu)
Charles Pascal Tolno (1943-2017) reçu en audience par Général Lansana Conté (photo non-datée et sans-lieu)

Charles Pascal Tolno est mort aujourd’hui dans une clinique de Limoge, en France. Il avait 74 ans. Le défunt appartient à la  promotion Lénine, 1967, la première de l’université guinéenne. Ce fut l’année de mon second baccalauréat et de mon admission à la Faculté des sciences sociales d’une institution qui s’appelait alors Institut Polytechnique de Conakry, tout court. En 1968, elle fut baptisée du nom de Gamal Abdel Nasser, président, ou Raïs, de la République populaire d’Egypte.

Charles Pascal Tolno : survol d’une carrière

Tolno servit sous les régimes de Sékou Touré et Lansana Conté. De 1967 à 1984, il occupa les fonctions suivantes : professeur de lettres, directeur régional de l’Education, doyen de faculté. Lansana Conté le nomma gouverneur de Conakry (1990-1992) et et ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (1992-1994). Discret mais actif, posé et calculateur, il prit part à la fondation de l’association des écrivains de Guinée, dont il fut le premier président.

A cause de la terreur d’Etat et du Camp Boiro, Pascal rangea sagement sa plume sous le règne du “Responsable suprême” et unique penseur de sa propre “révolution” : Sékou Touré. Après l’écroulement du PDG, libéré de l’étouffement du Parti-état, Tolno se lança dans l’écriture. La base de données WorldCat contient six de ses livres. Voir sa bibliographie plus bas.

Remercié du gouvernement par Lansana Conté, Charles Pascal emprunta une filière familière ; il fit son entrée dans la politique partisane en créant le Parti du peuple de Guinée (PPG).
Ce faisant, il boucla le triptyque qui sert de titre de ce blog: enseignant, écrivain, politicien.

Evocations d’une vie

Les évocations guinéennes de la vie publique de Charles Pascal Tolno vont se succéder pour un court laps de temps. Elles auront toutes le même cachet aseptisé, incolore et inodore.  Il serait surprenant qu’on lise un bilan examinant les hauts et les bas du bilan officiel du défunt.
Et pourtant la seule énumération des postes importants et des hautes fonctions de Pascal Tolno ne suffit pas. Au contraire, en s’y limitant, on appauvrit et on réduit la dimension de l’individu. Et c’et aussi une manière efficace d’aggraver l’amnésie collective des Guinéens.
Les activités de Charles Pascal se sont déroulées sur un demi-siècle dans des climats politiques étouffants. Entreprit-il une action pour redresser la barre un tant soit peu ? Porte-t-il une responsabilité quelconque dans l’aggravation des maux et crises qui bloquent la Guinée ?

La lecture du résumé de son dernier livre laisse un arrière-goût amer. Le passage est décevant parce qu’il présente superficiellement l’oeuvre, et projette une image de duplicité de la part de l’auteur. Avec un sous-titre comme “L’indépendance piégée”, on s’attend à une approche critique de l’évolution du pays depuis 1958. N’ayant pas encore lu l’ouvrage, je ne peux ni faire une analyse détaillée, ni émettre une opinion fondée. Mais le résumé du livre par l’éditeur L’Harmattan n’annonce rien de clair. En effet, la présentation, vague et neutre, est, une fois de plus, anodine et banale. On lit :

« La Guinée a souvent vécu des moments tumultueux. Après la colonisation refusée, en vain, par de grands combattants, il y eut l’indépendance nationale, marquée par la puissante personnalité du Président Sékou Touré. Puis ce fut l’ère du Général Lansana Conté, nationaliste convaincu, solide dans ses convictions politiques et sociales. A sa mort, une transition militaire, engagée par le Capitaine Moussa Dadis Camara, prit la gestion du pays en main. »

Ma critique des écrits et des actions de Charles Pascal Tolno n’est pas que posthume. Elle date de son vivant, et est ainsi anthume. Par exemple, dans ma republication du numéro spécial de Notre Librairie sur la Guinée, j’écrivais ceci à propos de Tolno :

« … au delà des ambiguïtés de ce texte, il faut rappeler la carrière de Charles Pascal Tolno dans les années 1990, durant lesquelles il fit partie de la nomenklatura des violateurs de droits de l’homme et des agents de la gabegie du régime de Lansana Conté. Alternativement ou parallèlement à son leadership du Parti du Peuple de Guinée (PPG), il fut successivement recteur de l’université, gouverneur de Conakry et ministre de l’enseignement supérieur, léguant à chaque étape un bilan déplorable et décrié par les étudiants et dans les colonnes de la presse. Ce comportement — grave, paradoxal et schizophrène — a été, et reste, le fait de certains intellectuels Guinéens… »

L’erreur est humaine et nul n’est parfait. En plus de sa famille et de son cercle d’amis et de collègues, Charles Pascal Tolno a certainement fait du bien durant sa longue carrière. D’où l’émoi et la douleur que sa mort doit provoquer en Guinée et ailleurs.
Mais il fut un “pur” produit de la Guinée post-coloniale. Son destin aurait pu évoluer vers de plus hautes cimes. Il aurait pu mieux écrire et agir. Hélas, les deux dictateurs qu’il servit ne lui en offrirent pas la possibilité. Ce n’est pas là une circonstance atténuante, mais plutôt une constatation fondée sur mon expérience, la recherche et la réflexion.

RIP.

Bibliographie

  • Colonialisme et sous-développement en Afrique. Conakry, Editions Tolga, 1991.
  • La culture et la vie. Conakry : Editions Tolga, 1996
  • L’Afrique : une nation, un destin, un nouveau combat. Une union africaine. Ro-Marong, Guinea. 1999.
  • Combattre pour le présent et l’avenir. Paris : L’Harmattan, 2009
  • Afrique du Sud : le rendez-vous de la violence. Paris : L’Harmattan, 2014
  • Transition militaire et élection présidentielle 2010 en Guinée : l’indépendance piégée. Paris : L’Harmattan, 2015. 274 p.
    (Première partie: La Guinée, la route du destin d’une nation combattante.
    Deuxième partie: Transition militaire en Guinée (2008-2010). Troisième partie: Élection presidentielle 2010. Quatrième partie: Annexes.

Tierno S. Bah

L’Académie française honore Tierno Monenembo

Palais de l'Académie française, 23, quai de Conti. Paris.
Palais de l’Académie française, 23, quai de Conti. Paris.

Félicitations à Tierno Monenembo, qui coiffe le Palmarès de l’Académie française pour l’An 2017. Les Immortels (surnom des membres de l’Académie) lui ont, en effet, décerné le Grand Prix de la Francophonie.

Dans plusieurs de ses romans (Peuls, Le roi de Kahel, etc.) Monenembo s’amuse à décocher des flèches aux Sérères, cousins à plaisanterie des Fulbe. Datant du 20e siècle, le plus célèbre des Sérère est, sans conteste, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète, président de la république du Sénégal et membre de l’Académie française (1983-2001). C’est le premier et le seul Africain à siéger dans l’auguste institution. De sa demeure finale, Senghor doit approuver et sourire à l’honneur rendu à Monenembo.

S’il n’avait pas été inscrit à l’école coloniale française, Tierno Monenembo aurait vraisemblablement évolué pour devenir un grand-maître Nyamakala. Ma suggestion, ici, n’est pas banale, triviale ou vulgaire. Au contraire, elle traite Tierno comme un auteur potentiel du Pular,  au même titre que les artistes de la langue, notamment Hamidou Moƴƴere Balde, Geeto Diallo, etc. En d’autres termes, Monenembo aurait suivi un parcours différent, mais il aurait exploité le même précieux don et il aurait rempli une toute aussi brillante carrière littéraire orale.

Tierno S. Bah

L’annonce publiée aujourd’hui désigne 63 distinctions. Le Grand Prix du Roman sera, comme de coutume, décerné à l’automne.

Séance publique de l'Académie française
Séance publique de l’Académie française

Palmarès 2017

Grands Prix

  • Grand Prix de la Francophonie
    M. Tierno Monénembo (Guinée)
  • Grande Médaille de la Francophonie
    M. François Boustani (Liban)
  • Grand Prix de Littérature
    M. Charles Juliet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix de Littérature Henri Gal
    Prix de l’Institut de France
    M. Benoît Duteurtre, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix Jacques de Fouchier
    M. Dominique Cordellier, pour Le Peintre disgracié
  • Prix de l’Académie Française Maurice Genevoix
    M. Nicolas Mariot, pour Histoire d’un sacrifice. Robert, Alice et la guerre
  • Grand Prix Hervé Deluen
    M. Daniel Maximin
  • Grand Prix de Poésie
    M. Anthony Phelps, pour l’ensemble de son œuvre poétique
  • Grand Prix de Philosophie
    M. Christian Jambet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix Moron
    M. Luc-Alain Giraldeau, Dans l’œil du pigeon. Évolution, hérédité et culture
  • Grand Prix Gobert
    M. Jean-Pierre Rioux, pour Ils m’ont appris l’histoire de France et l’ensemble de son œuvre
  • Prix de la Biographie (Littérature)
    M. Marc Hersant, pour Saint-Simon
  • Prix de la Biographie (Histoire)
    M. Bernard de Montferrand, pour Vergennes. La gloire de Louis XVI
  • Prix de la Critique
    M. Jean-Yves Pouilloux, pour L’Art et la Formule
  • Prix de l’Essai
    M. Jacques Henric, pour Boxe
  • Prix de la Nouvelle
    Mme Claire Veillères, pour Une poule rousse et autres nouvelles
  • Prix d’Académie
    • Dom Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, o.s.b., pour son édition et sa traduction de l’ensemble des commentaires de saint Thomas d’Aquin aux épîtres de Saint Paul aux communautés
    • M. François Chapon, à l’occasion de la parution d’Empreintes sur un buvard. Pages de journal (1953-1989)
    • M. Dominique Noguez, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cardinal Grente
    R.P. Jean-Robert Armogathe, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Théâtre
    M. Philippe Caubère, pour l’ensemble de son œuvre dramatique
  • Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin
    M. Christophe Pellet, pour Aphrodisia et l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cinéma René Clair
    M. Stéphane Brizé, pour l’ensemble de son œuvre cinématographique
  • Grande Médaille de la Chanson Française
    M. Gérard Manset, pour l’ensemble de ses chansons
  • Prix du Rayonnement de la Langue et de la Littérature Françaises
    • Mme Bérénice ANGREMY, attachée culturelle chargée du secteur artistique à l’Institut français de Chine
    • M. Yannis Kiourtsakis, romancier et essayiste Grec
    • M. Piotr Tcherkassov, professeur et historien Russe, spécialiste des relations diplomatiques entre la France et la Russie du XVIIIe au XXe siècle
    • M. Edmund White, romancier et critique américain

Prix de Fondations
Prix de Poésie

  • Prix Théophile Gautier
    M. Hervé Piekarski, pour L’État d’enfance II
  • Prix Heredia
    Mme Flora Aurima-Devatine, pour Au vent de la piroguière. Tifaifai
  • Prix François Coppée
    M. Max Ahlau, pour Si loin qu’on aille
  • Prix Paul Verlaine
    M. Xavier Houssin, pour L’Herbier des rayons
  • Prix Henri Mondor
    M. Dominique Delpirou, pour La Mort de Mallarmé. Échos français et étrangers
  • Prix Maïse Ploquin-Caunan
    M. Emmanuel Echivard, pour La Trace d’une visite

Prix de Littérature et de Philosophie

  • Prix Montyon
    M. Denis Lacorne, pour Les Frontières de la tolérance
  • Prix La Bruyère
    M. Pierre Vesperini, pour Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle
  • Prix Jules Janin
    Mme Claire de Oliveira, pour sa traduction de La Montagne magique de Thomas Mann
  • Prix Émile Faguet
    MM. Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost, pour André Gide — Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque
  • Prix Louis Barthou
    M. François Cérésa, pour Poupe
  • Prix Anna de Noailles
    Mme Nathacha Appanah, pour Tropique de la violence
  • Prix François Mauriac
    M. Jean-François Roseau, pour La Chute d’Icare
  • Prix Georges Dumézil
    M. Louis-Jean Calvet, pour La Méditerranée. Mer de nos langues
  • Prix Roland de Jouvenel
    M. Stéphane Lambert, pour Avant Godot
  • Prix Biguet
    M. Michel Corbin, pour La Doctrine augustinienne de la Trinité
  • Prix Pierre Benoit
    M. Stéphane Maltère, pour La Grande Guerre de Pierre Benoit
  • Prix Jacques Lacroix
    M. Christian Laborde, pour La Cause des vaches

Prix d’Histoire

  • Prix Guizot
    M. Pierre-François Souyri, pour Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui
    M. Dominique Julia, pour Le Voyage aux saints. Les pèlerinages dans l’Occident moderne (XVe-XVIIIe siècle)
  • Prix Thiers
    M. Patrick Barbier, pour Voyage dans la Rome baroque. Le Vatican, les princes et les fêtes musicales
  • Prix Eugène Colas
    Mme Fanny Cosandey, pour Le Rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime
    M. Dominique Kalifa, pour La Véritable Histoire de la « Belle Époque »
  • Prix Eugène Carrière
    M. Michel Hochmann, pour Colorito. La technique des peintres vénitiens à la Renaissance
  • Prix du Maréchal Foch
    M. Gérard Chaliand, pour Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental
  • Prix Louis Castex
    • MM. Stéphane Demilly et Sylvain Champonnois, pour Henry Potez. Une aventure industrielle
    • Mme Nastassja Martin, pour Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska
  • Prix Monseigneur Marcel
    • M. Florent Libral, pour Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France
    • Mme Édith Garnier, pour Guillaume du Bellay. L’ange gardien de François Ier
  • Prix Diane Potier-Boès
    M. Michel Kaplan, pour Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles
  • Prix François Millepierres
    Mme Marie-Françoise Baslez, pour Les Premiers Bâtisseurs de l’Église. Correspondances épiscopales (IIe-IIIe siècles)
  • Prix Augustin Thierry
    Mme Juliette Sibon, pour Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge

Prix de Soutien à la Création Littéraire

  • Prix Henri de Régnier
    M. Serge Airoldi, après Rose Hanoï
  • Prix Amic
    Mme Isabelle Spaak, après Une allure folle
  • Prix Mottart
    M. François Garde, après L’Effroi.

 

 

“Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré”

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Extraits de Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome II, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 191-197.
Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 30, 2009

Lire aussi Sékou et Foccart : explications et promenade

Philippe Gaillard : Loin de l’Afrique centrale, en Guinée, s’exerce une autre forme de terreur. L’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée change-t-elle quelque chose dans les relations franco-guinéennes ?

Jacques Foccart : Pompidou n’a pas subi ce que le Général de Gaulle avait ressenti comme un affront personnel en 1958. Il considère qu’il faut prendre Sékou Touré comme il est et s’arranger avec lui si c’est possible, que la Guinée est un pays riche avec lequel nous avons eu les mêmes relations qu’avec nos autres colonies africaines et avec lequel il est dans l’intérêt mutuel d’établir une coopération. Je vous ai dit que c’est aussi mon point de vue. Mais rien ne sera possible, parce que les complots vrais ou faux entraînent des centaines d’arrestations, d’exécutions sommaires, d’incarcérations dans des conditions épouvantables. A de multiples occasions, Sékou lance des accusations contre la France et des diatribes contre moi. C’est tellement rituel que cela devient prévisible. Je me rappelle avoir prédit à Pompidou, en septembre 1972, que, dans les quinze jours, je serais accusé par Sékou Touré de fomenter un complot contre lui.
— Comment ! s’est-il exclamé. Dans quelle affaire vous êtes-vous embarqué ?
— Il n’y a absolument rien, l’ai-je rassuré, à quoi je sois mêlé ou dont je sois informé, pas même une rumeur. Seulement, Sékou s’est engagé auprès de Mobutu à aller en visite au Zaire. Il n’ira pas, car il a trop peur, et peutêtre à juste titre, de ne pas retrouver sa place en rentrant. Il aura besoin d’un prétexte et il découvrira un complot. Derrière le complot, il y aura Foccart. »
Cela n’a pas manqué. Il arrivait que de malheureux Guinéens soient arrêtés dans le seul but d’accréditer un prétendu complot.

Philippe Gaillard : N’a-t-il pas quand même été question de reprendre les relations ?

Jacques Foccart : Si, à plusieurs reprises. Sékou Touré faisait des approches, probablement sincères. J’en ai été l’objet, en particulier, à Dakar, à l’occasion de la fête nationale, en avril 1970, de la part de son demi-frère, Ismaël Touré, qui était son âme damnée. Et puis il repartait dans ses diatribes.

Philippe Gaillard : Vous parlez de 1969 et 1970. J’imagine qu’après le débarquement de Portugais et d’opposants guinéens à Conakry, le 22 novembre 1970, il n’a plus été question d’accord de coopération…

Jacques Foccart : La violente répression, les soixante pendaisons sous les ponts de Conakry et d’autres villes, les arrestations de Français, les discours de Sékou Touré sur « la cinquième colonne foccartienne » ont obstrué, évidemment, toute perspective de rapprochement. Parmi les Français arrêtés se trouvait un collaborateur de Sékou Touré, Jean-Paul Alata, qui a été libéré longtemps après et a écrit un livre sur sa captivité. Il était accusé d’avoir été un « agent de Foccart ». C’est quelqu’un que je n’avais jamais rencontré et dont je crois même que je n’avais jamais entendu parler.

Philippe Gaillard : Aviez-vous suivi les préparatifs du débarquement ?

Jacques Foccart : Non. Il n’est pas impossible que des échos m’en soient parvenus, car les rumeurs sur les préparatifs de coups d’Etat à Conakry étaient incessantes, mais elles s’entremêlaient ; on ne parvenait guère à faire le tri entre les informations un tant soit peu sérieuses et les rodomontades. Je finissais par ne plus guère y prêter attention. Le 22 novembre, j’étais à Libreville, où j’ai appris la nouvelle comme tout le monde 7. C’est seulement au début de décembre que j’ai recueilli les premières indications sérieuses sur ce qui s’était passé ; c’est l’ambassadeur de Belgique à Conakry, que j’ai rencontré à Nouakchott, aux cérémonies du dixième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie, qui me les a données.

Philippe Gaillard : Devant cette répression épouvantable, n’envisagez-vous pas une réaction musclée ?

Jacques Foccart : Si, mais au grand jour, dans le cas où des Français seraient directement menacés dans leur vie. Des plans d’intervention sont établis. La marine outrepasse même les instructions qu’elle a reçues en déclenchant des mouvements de navires. Mais c’est difficile, d’abord parce qu’il faudrait mener l’affaire assez vite pour que Sékou n’ait pas le temps d’exercer des représailles contre les Français, qui sont douze à quinze cents, ensuite en raison des réactions diplomatiques inévitables. La campagne antifrançaise, antisénégalaise et antiivoirienne de Radio-Conakry atteint des sommets pendant le voyage de Pompidou à Dakar et à Abidjan en février 1971. Ensuite, progressivement, la tension baisse.

Philippe Gaillard : Mais les rumeurs de complots ne s’éteignent pas. Qu’y a-t il de fondé ?

Jacques Foccart : Ce n’est pas très différent de ce que je vous ai dit pour la période qui a précédé le débarquement. Périodiquement, je suis approché par des gens qui ont ou qui me disent avoir un projet de déstabilisation et qui demandent une aide. Quand cela me paraît un peu sérieux — c’est le cas au début de 1974, lorsque Houphouët et Senghor s’en mêlent et interviennent auprès de moi —, je rends compte à Pompidou. Sa réaction est toujours la même : « Il doit être clair que vous ne devez fournir ni aide ni encouragements. » Il le dit lui-même à Senghor, qu’il reçoit en février 1974 et qui envisage alors de soutenir un projet d’opposants guinéens appuyés par le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert).

Philippe Gaillard : Après 1958, vous n’avez jamais rencontré Sékou Touré ?

Jacques Foccart : Je l’ai revu, mais beaucoup plus tard : neuf mois avant sa mort, en juin 1983. André Lewin, qui s’était beaucoup dépensé pour réconcilier la France et la Guinée et qui a été le premier ambassadeur à Conakry après la reprise des relations diplomatiques en 1975, m’avait dit :
— Sékou Touré veut en finir avec les fantômes du passé. Or vous le hantez. Il m’a parlé de vous, je peux dire, presque à chacune de nos rencontres. Il vous reproche un tas de choses, mais il voudrait vous revoir et se réconcilier avec vous.
Je m’en étais ouvert auprès d’Houphouët, qui m’avait vivement conseillé, lui aussi, d’aller à Conakry. La seule opposition que j’avais rencontrée était celle de ma femme.
— Ce personnage a été ignoble avec vous, m’avait-elle dit. Ces affaires ne vous concernent plus. Pourquoi voulez-vous vous en mêler et prendre encore des risques ?
Je n’ai pas pu résister, mais j’ai pris des  précautions. J’ai demandé à Houphouët d’organiser la rencontre et de me faire conduire d’Abidjan à Conakry par son avion, qui ne passerait pas inaperçu. C’est ainsi que les choses se sont passées. Je n’avais nullement informé les autorités françaises. Vous pouvez donc imaginer l’ahurissement de l’ambassadeur de France, Yvon Omnes, avec lequel je me suis trouvé nez à nez à l’aéroport de Conakry. Je vois encore sa tête.
— Vous ici ! s’est-il exclamé. Mais vous allez vous faire arrêter !
Je l’ai rassuré.

Philippe Gaillard : Vous avez été conduit directement à la présidence ?

Sékou Touré et Jacques Foccart s’expliquent

Jacques Foccart : Oui. Tout de suite après m’avoir accueilli, Sékou Touré m’a dit :
— Je ne vous ai pas prié de venir pour parler du passé et de tout ce qui nous a divisés ; c’est pour parler de l’avenir.
J’ai objecté :
— Monsieur le Président, ce n’est pas possible. Nous avons eu tellement de différends, vous m’avez tellement attaqué, que nous devons nous en expliquer avant de parler de l’avenir.
Notre conversation a duré plus de cinq heures. Elle n’a pas été interrompue par le déjeuner. C’était le ramadan, ce qui ne préoccupait pas le chef de l’État, mais notre unique convive, le Premier ministre Lansana Béavogui, jeûnait ; il n’a pas plus ouvert la bouche pour parler que pour manger.
Sékou est remonté à 1958, me reprochant d’avoir empêché des coopérants d’aller en Guinée, etc… Tout y est passé jusqu’en 1974 ; je n’ai pas besoin de revenir sur tous les incidents dont je vous ai parlé.
— Je vous ai rappelé ces choses, a-t-il conclu, parce que vous me l’avez demandé, mais cela n’a plus d’importance. J’ai peut-être été mal informé. De toute façon, c’est le passé.
Là-dessus, Béavogui, qui s’était retiré après le repas, nous a rejoints pour une promenade.

Promenade à Conakry : Sékou Touré invite Jacques Foccart à visiter le Camp Boiro et essuie un refus

Jacques Foccart : Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir.

Philippe Gaillard : Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?

Jacques Foccart : Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue.
— Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?

Philippe Gaillard : Comment avez-vous réagi ?

Jacques Foccart : Eh bien, je vais vous dire que j’ai été tenté ! Ce qui m’a retenu est le souvenir du Général. Le président de la République de Guinée avait tellement maltraité le général de Gaulle et suscité tellement de réactions négatives de sa part que je me serais senti coupable envers la mémoire du Général d’accepter de travailler auprès de Sékou Touré.
Ainsi se sont achevées mes relations avec Sékou Touré, comme elles avaient commencé : j’ai dans mes archives une lettre chaleureuse de 1957 de celui qui était alors maire de Conakry, contenant cette exclamation :
« Ah, si tous les Français avec qui j’ai affaire étaient comme vous ! »

Philippe Gaillard : A l’inverse, changement spectaculaire envers la Guinée. Vous aviez plaidé en vain pour la normalisation des rapports avec Sékou Touré quand vous étiez à l’Élysée. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui rétablit les relations diplomatiques en juillet 1975. Pourquoi ?

Jacques Foccart : D’abord, il faut dire qu’il ne pouvait pas en être vraiment question sous la présidence de Pompidou, pendant laquelle la violence de la répression des complots réels et imaginaires a atteint son paroxysme en Guinée. Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir au moment où se produisait une relative accalmie. Ensuite, cette reprise des relations doit beaucoup à André Lewin, qui était porte-parole des Nations unies et qui s’est consacré à la réconciliation franco-guinéenne en tant que représentant du secrétaire général de l’ONU, et même à titre personnel. C’est d’ailleurs lui qui a été nommé ambassadeur de France à Conakry…

Philippe Gaillard : Avez-vous suivi ces tractations ?

Jacques Foccart : André Lewin est venu me voir à cette époque, mais il ne m’a pas tenu au courant. C’est alors qu’il a commencé à me dire que Sékou parlait de moi à tout propos, et pas toujours en mal. Il a joué un rôle efficace et positif. Il a été, ensuite, un bon ambassadeur, dans des circonstances difficiles, parce que 1976 et 1977 ont été les années des dernières violences du régime, avec la vague d’arrestations de Peuls — dont l’ancien secrétaire général de l’OUA, Diallo Telli, qui mourra au sinistre Camp Boiro — et la sanglante répression d’une marche de femmes.
La reprise des relations franco-guinéennes a marqué le moment où Sékou Touré, considérant que l’isolement de la Guinée était devenu insupportable, a décidé de faire meilleure figure face à la communauté des nations. Il s’est mis à voyager. Il s’est réconcilié solennellement avec Houphouët-Boigny et Senghor, à Monrovia, en mars 1978, et il a reçu Giscard en Guinée en décembre de la même année. Il a été reçu à son tour, cette fois par Mitterrand, en septembre 1982, et il a participé au sommet franco-africain de Vittel en octobre 1983. Il est mort le 26 mars 1984, alors que sa réintégration dans la communauté africaine allait être consacrée par son accession à la présidence de l’OUA, dont le sommet devait se tenir à Conakry au mois de mai.

Note
7. Les Portugais avaient envoyé par mer un commando chargé de libérer des prisonniers capturés par les maquisards dans leur colonie voisine, l’actuelle Guinée-Bissau, et détenus à Conakry. Ils avaient embarqué des opposants guinéens qui voulaient abattre le régime de Sékou Touré. L’opération portugaise avait réussi ; l’opération guinéenne avait échoué.