“Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré”

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Extraits de Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome II, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 191-197.
Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 30, 2009

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Philippe Gaillard : Loin de l’Afrique centrale, en Guinée, s’exerce une autre forme de terreur. L’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée change-t-elle quelque chose dans les relations franco-guinéennes ?

Jacques Foccart : Pompidou n’a pas subi ce que le Général de Gaulle avait ressenti comme un affront personnel en 1958. Il considère qu’il faut prendre Sékou Touré comme il est et s’arranger avec lui si c’est possible, que la Guinée est un pays riche avec lequel nous avons eu les mêmes relations qu’avec nos autres colonies africaines et avec lequel il est dans l’intérêt mutuel d’établir une coopération. Je vous ai dit que c’est aussi mon point de vue. Mais rien ne sera possible, parce que les complots vrais ou faux entraînent des centaines d’arrestations, d’exécutions sommaires, d’incarcérations dans des conditions épouvantables. A de multiples occasions, Sékou lance des accusations contre la France et des diatribes contre moi. C’est tellement rituel que cela devient prévisible. Je me rappelle avoir prédit à Pompidou, en septembre 1972, que, dans les quinze jours, je serais accusé par Sékou Touré de fomenter un complot contre lui.
— Comment ! s’est-il exclamé. Dans quelle affaire vous êtes-vous embarqué ?
— Il n’y a absolument rien, l’ai-je rassuré, à quoi je sois mêlé ou dont je sois informé, pas même une rumeur. Seulement, Sékou s’est engagé auprès de Mobutu à aller en visite au Zaire. Il n’ira pas, car il a trop peur, et peutêtre à juste titre, de ne pas retrouver sa place en rentrant. Il aura besoin d’un prétexte et il découvrira un complot. Derrière le complot, il y aura Foccart. »
Cela n’a pas manqué. Il arrivait que de malheureux Guinéens soient arrêtés dans le seul but d’accréditer un prétendu complot.

Philippe Gaillard : N’a-t-il pas quand même été question de reprendre les relations ?

Jacques Foccart : Si, à plusieurs reprises. Sékou Touré faisait des approches, probablement sincères. J’en ai été l’objet, en particulier, à Dakar, à l’occasion de la fête nationale, en avril 1970, de la part de son demi-frère, Ismaël Touré, qui était son âme damnée. Et puis il repartait dans ses diatribes.

Philippe Gaillard : Vous parlez de 1969 et 1970. J’imagine qu’après le débarquement de Portugais et d’opposants guinéens à Conakry, le 22 novembre 1970, il n’a plus été question d’accord de coopération…

Jacques Foccart : La violente répression, les soixante pendaisons sous les ponts de Conakry et d’autres villes, les arrestations de Français, les discours de Sékou Touré sur « la cinquième colonne foccartienne » ont obstrué, évidemment, toute perspective de rapprochement. Parmi les Français arrêtés se trouvait un collaborateur de Sékou Touré, Jean-Paul Alata, qui a été libéré longtemps après et a écrit un livre sur sa captivité. Il était accusé d’avoir été un « agent de Foccart ». C’est quelqu’un que je n’avais jamais rencontré et dont je crois même que je n’avais jamais entendu parler.

Philippe Gaillard : Aviez-vous suivi les préparatifs du débarquement ?

Jacques Foccart : Non. Il n’est pas impossible que des échos m’en soient parvenus, car les rumeurs sur les préparatifs de coups d’Etat à Conakry étaient incessantes, mais elles s’entremêlaient ; on ne parvenait guère à faire le tri entre les informations un tant soit peu sérieuses et les rodomontades. Je finissais par ne plus guère y prêter attention. Le 22 novembre, j’étais à Libreville, où j’ai appris la nouvelle comme tout le monde 7. C’est seulement au début de décembre que j’ai recueilli les premières indications sérieuses sur ce qui s’était passé ; c’est l’ambassadeur de Belgique à Conakry, que j’ai rencontré à Nouakchott, aux cérémonies du dixième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie, qui me les a données.

Philippe Gaillard : Devant cette répression épouvantable, n’envisagez-vous pas une réaction musclée ?

Jacques Foccart : Si, mais au grand jour, dans le cas où des Français seraient directement menacés dans leur vie. Des plans d’intervention sont établis. La marine outrepasse même les instructions qu’elle a reçues en déclenchant des mouvements de navires. Mais c’est difficile, d’abord parce qu’il faudrait mener l’affaire assez vite pour que Sékou n’ait pas le temps d’exercer des représailles contre les Français, qui sont douze à quinze cents, ensuite en raison des réactions diplomatiques inévitables. La campagne antifrançaise, antisénégalaise et antiivoirienne de Radio-Conakry atteint des sommets pendant le voyage de Pompidou à Dakar et à Abidjan en février 1971. Ensuite, progressivement, la tension baisse.

Philippe Gaillard : Mais les rumeurs de complots ne s’éteignent pas. Qu’y a-t il de fondé ?

Jacques Foccart : Ce n’est pas très différent de ce que je vous ai dit pour la période qui a précédé le débarquement. Périodiquement, je suis approché par des gens qui ont ou qui me disent avoir un projet de déstabilisation et qui demandent une aide. Quand cela me paraît un peu sérieux — c’est le cas au début de 1974, lorsque Houphouët et Senghor s’en mêlent et interviennent auprès de moi —, je rends compte à Pompidou. Sa réaction est toujours la même : « Il doit être clair que vous ne devez fournir ni aide ni encouragements. » Il le dit lui-même à Senghor, qu’il reçoit en février 1974 et qui envisage alors de soutenir un projet d’opposants guinéens appuyés par le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert).

Philippe Gaillard : Après 1958, vous n’avez jamais rencontré Sékou Touré ?

Jacques Foccart : Je l’ai revu, mais beaucoup plus tard : neuf mois avant sa mort, en juin 1983. André Lewin, qui s’était beaucoup dépensé pour réconcilier la France et la Guinée et qui a été le premier ambassadeur à Conakry après la reprise des relations diplomatiques en 1975, m’avait dit :
— Sékou Touré veut en finir avec les fantômes du passé. Or vous le hantez. Il m’a parlé de vous, je peux dire, presque à chacune de nos rencontres. Il vous reproche un tas de choses, mais il voudrait vous revoir et se réconcilier avec vous.
Je m’en étais ouvert auprès d’Houphouët, qui m’avait vivement conseillé, lui aussi, d’aller à Conakry. La seule opposition que j’avais rencontrée était celle de ma femme.
— Ce personnage a été ignoble avec vous, m’avait-elle dit. Ces affaires ne vous concernent plus. Pourquoi voulez-vous vous en mêler et prendre encore des risques ?
Je n’ai pas pu résister, mais j’ai pris des  précautions. J’ai demandé à Houphouët d’organiser la rencontre et de me faire conduire d’Abidjan à Conakry par son avion, qui ne passerait pas inaperçu. C’est ainsi que les choses se sont passées. Je n’avais nullement informé les autorités françaises. Vous pouvez donc imaginer l’ahurissement de l’ambassadeur de France, Yvon Omnes, avec lequel je me suis trouvé nez à nez à l’aéroport de Conakry. Je vois encore sa tête.
— Vous ici ! s’est-il exclamé. Mais vous allez vous faire arrêter !
Je l’ai rassuré.

Philippe Gaillard : Vous avez été conduit directement à la présidence ?

Sékou Touré et Jacques Foccart s’expliquent

Jacques Foccart : Oui. Tout de suite après m’avoir accueilli, Sékou Touré m’a dit :
— Je ne vous ai pas prié de venir pour parler du passé et de tout ce qui nous a divisés ; c’est pour parler de l’avenir.
J’ai objecté :
— Monsieur le Président, ce n’est pas possible. Nous avons eu tellement de différends, vous m’avez tellement attaqué, que nous devons nous en expliquer avant de parler de l’avenir.
Notre conversation a duré plus de cinq heures. Elle n’a pas été interrompue par le déjeuner. C’était le ramadan, ce qui ne préoccupait pas le chef de l’État, mais notre unique convive, le Premier ministre Lansana Béavogui, jeûnait ; il n’a pas plus ouvert la bouche pour parler que pour manger.
Sékou est remonté à 1958, me reprochant d’avoir empêché des coopérants d’aller en Guinée, etc… Tout y est passé jusqu’en 1974 ; je n’ai pas besoin de revenir sur tous les incidents dont je vous ai parlé.
— Je vous ai rappelé ces choses, a-t-il conclu, parce que vous me l’avez demandé, mais cela n’a plus d’importance. J’ai peut-être été mal informé. De toute façon, c’est le passé.
Là-dessus, Béavogui, qui s’était retiré après le repas, nous a rejoints pour une promenade.

Promenade à Conakry : Sékou Touré invite Jacques Foccart à visiter le Camp Boiro et essuie un refus

Jacques Foccart : Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir.

Philippe Gaillard : Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?

Jacques Foccart : Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue.
— Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?

Philippe Gaillard : Comment avez-vous réagi ?

Jacques Foccart : Eh bien, je vais vous dire que j’ai été tenté ! Ce qui m’a retenu est le souvenir du Général. Le président de la République de Guinée avait tellement maltraité le général de Gaulle et suscité tellement de réactions négatives de sa part que je me serais senti coupable envers la mémoire du Général d’accepter de travailler auprès de Sékou Touré.
Ainsi se sont achevées mes relations avec Sékou Touré, comme elles avaient commencé : j’ai dans mes archives une lettre chaleureuse de 1957 de celui qui était alors maire de Conakry, contenant cette exclamation :
« Ah, si tous les Français avec qui j’ai affaire étaient comme vous ! »

Philippe Gaillard : A l’inverse, changement spectaculaire envers la Guinée. Vous aviez plaidé en vain pour la normalisation des rapports avec Sékou Touré quand vous étiez à l’Élysée. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui rétablit les relations diplomatiques en juillet 1975. Pourquoi ?

Jacques Foccart : D’abord, il faut dire qu’il ne pouvait pas en être vraiment question sous la présidence de Pompidou, pendant laquelle la violence de la répression des complots réels et imaginaires a atteint son paroxysme en Guinée. Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir au moment où se produisait une relative accalmie. Ensuite, cette reprise des relations doit beaucoup à André Lewin, qui était porte-parole des Nations unies et qui s’est consacré à la réconciliation franco-guinéenne en tant que représentant du secrétaire général de l’ONU, et même à titre personnel. C’est d’ailleurs lui qui a été nommé ambassadeur de France à Conakry…

Philippe Gaillard : Avez-vous suivi ces tractations ?

Jacques Foccart : André Lewin est venu me voir à cette époque, mais il ne m’a pas tenu au courant. C’est alors qu’il a commencé à me dire que Sékou parlait de moi à tout propos, et pas toujours en mal. Il a joué un rôle efficace et positif. Il a été, ensuite, un bon ambassadeur, dans des circonstances difficiles, parce que 1976 et 1977 ont été les années des dernières violences du régime, avec la vague d’arrestations de Peuls — dont l’ancien secrétaire général de l’OUA, Diallo Telli, qui mourra au sinistre Camp Boiro — et la sanglante répression d’une marche de femmes.
La reprise des relations franco-guinéennes a marqué le moment où Sékou Touré, considérant que l’isolement de la Guinée était devenu insupportable, a décidé de faire meilleure figure face à la communauté des nations. Il s’est mis à voyager. Il s’est réconcilié solennellement avec Houphouët-Boigny et Senghor, à Monrovia, en mars 1978, et il a reçu Giscard en Guinée en décembre de la même année. Il a été reçu à son tour, cette fois par Mitterrand, en septembre 1982, et il a participé au sommet franco-africain de Vittel en octobre 1983. Il est mort le 26 mars 1984, alors que sa réintégration dans la communauté africaine allait être consacrée par son accession à la présidence de l’OUA, dont le sommet devait se tenir à Conakry au mois de mai.

Note
7. Les Portugais avaient envoyé par mer un commando chargé de libérer des prisonniers capturés par les maquisards dans leur colonie voisine, l’actuelle Guinée-Bissau, et détenus à Conakry. Ils avaient embarqué des opposants guinéens qui voulaient abattre le régime de Sékou Touré. L’opération portugaise avait réussi ; l’opération guinéenne avait échoué.

Claude Rivière : hautement constestable (suite)

Guinée, 1960. Education et enseignement. Un instituteur dispense un cours de géographie.
Guinée, 1962. Education et enseignement. Un instituteur dispense un cours de géographie. (Source : Bernard Charles. Guinée)

Comme indiqué dans une livraison précédente, le contenu de l’article de Claude Rivière “Investissements éducatifs en Guinée”, invite, de bout en bout, à la contestation et à la réfutation. C’est ici précisément mon propos, faits à l’appui.
Je m’interroge d’abord sur  le(s) mobile(s) personnel(s) et/ou secret(s), ainsi que la motivation, discernable, de l’ancien doyen de la Faculté des Lettres et Sciences sociale de l’Institut Polytechnique —avant la dénomination Gamal Abdel Nasser en 1967. Qu’est-ce qui l’a poussé à rédiger ce papier, qui est, à mon avis, en flagrante contradiction avec l’histoire post-coloniale du pays ?
Le papier fut publié en 1965. Fut-il rédigé la même année ou bien en recul deux ou trois ans plus tôt. La question se pose sérieusement. Car la lecture de la Chronologie de Guinée par André Lewin dépeint un climat politique tendu, que Claude Rivière décide d’ignorer et d’occulter dans son écrit. Passant ainsi outre la réalité il se borne à un compte-rendu tiré par les cheveux sur les “investissements éducatifs”.
Par exemple, il ne mentionne que le nom de six personnes : Sékou Touré (3 fois), Louis Béhanzin (3 fois), Fodéba Keita, Camara Laye, Kandia Kouyaté (chacun 1 fois).

En réalité le nom Béhanzin ne paraît qu’une fois. Toutefois ses fonctions d’Inspecteur général sont soulignées deux fois. Et Rivière couvre le titulaire d’éloges. Il le défend face aux critiques des réformes improvisées du système d’éducation. Il minimise ce qu’il appelle “un échec relatif de la réforme de l’enseignement”. Il balaie de telles accusations comme inconsidérées. Au contraire, il avance que “des modifications” ont “été apportées pour revaloriser l’enseignement”. Et il déclare sommairement que “les perspectives sont plutôt encourageantes”. Enfin il enfonce le clou flatteur :

« Les étrangers le reconnaissent d’ailleurs. Un expert de l’O.N.U. m’avouait que le ministère de l’Education Nationale était celui qui fonctionnait le mieux en Guinée. Déjà structuré avant l’indépendance, il avait continué de recevoir des crédits et des professeurs. Il concentrait aussi une bonne partie des élites intellectuelles du pays. Ajoutons à cela que son essor est dû aux personnalités qui le dirigent. »

De quelle partie des élites intellectuelles de Guinée Claude Rivière veut-il parler ainsi en 1965?

L’auteur fait preuve ici d’un cynisme repoussant. Du coup, il devient un allié et un complice objectif de la dictature de Sékou Touré, dont Louis Sénainon Béhanzin fut l’une des éminences grises et âmes damnées. Car Rivière condamne  de facto et sacrifie délibérément ses collègues enseignants accusés de complot, arrêtés, jugés arbitrairement et condamnés à de lourdes peines de prison. Depuis 1961 ceux-croupissaient en prison au Camp Camayenne (rebaptisé Camp Boiro en 1968) et dans différents régions du pays. Il s’agit de :

  • Koumandian Keita
  • Djibril Tamsir Niane
  • Mamadou Traore dit Ray Autra
  • Mountaga Balde
  • Hassimiou Balde
  • Ibrahima Kaba Bah
  • Niang Seyni
  • Ibrahima Fofana
  • Sidi Diarra
  • Mamadou Gangue
  • Moumini Sow
  • Mamadou Kolon Diallo
  • Bahi Seck
  • Kenda Diallo, etc.

Claude Rivière vante les mérites de la politique de Sékou Touré et du PDG en matière d’éducation. Et pourtant en 1961 déjà les prétendus comploteurs sus-nommés avaient averti le régime sur la nécessité de donner la priorité absolue à la formation de la jeunesse. Leur Mémorandum historique épluche point par point les aspects humains, techniques, pédagogiques, financiers de l’art et du métier d’enseignant.

Guinée, 1960, un élève en examen (Source : Bernard Charles. Guinée)
Guinée, 1962, un élève en examen (Source : Bernard Charles. Guinée)

1961 : école, enseignants et faux complot

Rédigé par les membres du Bureau directeur du Syndicat national des enseignants de Guinée — membre de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée —, le Mémoire sur le statut des enseignants de Guinée de 1961 n’a rient de politique. Il n’est pas banal aussi. Du reste, Sékou Touré avait exprimé des points de vue similaires dans sdans un discours tenu aux enseignants à l’Assemblée nationale le 31 mars 1961 et reproduit le journal Horoya, numéro du 13 juillet 1961. Le président guinéen y disait :

« Nous pouvons, dès maintenant, dire, comme vous l’avez souligné au cours de votre congrès, que la revalorisation du corps enseignant est l’une des conditions indispensables à la rénovation de l’enseignement guinéen. Nous sommes entièrement d’accord avec vous sur ce point et s’il vous était donné de connaître les nombreuses délibérations de la direction du parti sur ce problème, vous seriez convaincus de l’intérêt qu’il porte et verriez qu’il est décidé, plus que jamais, à une reconversion dans la hiérarchie des valeurs relatives aux conditions matérielles et morales faites aux différents corps de métiers, en accordant à l’enseignement la place de choix qui lui revient. Comme nous voulons satisfaire entièrement notre désir de faire évoluer le plus rapidement possible notre pays, le problème général de la revalorisation de la fonction enseignante sera résolu, je crois, avant la rentrée prochaine : les nouveaux statuts particuliers paraîtront prochainement avec les grilles indiciaires correspondantes ».

Toutefois, e 13 octobre 1961, les enseignants lui répondent, poliment et avec déférence, clairement avec fermeté. A notre sens, écrivent-ils :

« … Le statut particulier des enseignants avait pour but fondamental de servir efficacement la révolution populaire guinéenne. De fait, pourtant, poursuivons-nous, il s’agit de l’utilisation extensive de l’école pour l’avènement d’une société nouvelle que le peuple guinéen est en train de construire sous l’égide de son parti ».
« … C’est donc dire qu’il s’agit bien d’un problème national débordant singulièrement le cadre étroit de revendications corporatives ».

Et l’argumentation du Mémoire continue :

« Ainsi le problème posé est loin d’être, pour nous, une question d’algèbre se soldant par des équations positives ou négatives. Nos luttes passées, présentes et futures se placent dans les perspectives bien plus élevées d’un idéal. Et cet idéal que nous voulons révolutionnaire et qui anime tous les enseignants progressistes du monde, idéal de liberté, de justice, de progrès, de démocratie et de bien-être pour tous, nous pensons qu’il ne saurait s’épanouir que dans une humanité expurgée des fléaux que constituent l’ignorance et l’obscurantisme.
Personne ne peut nier que la diffusion rapide de la culture scientifique moderne ne soit une condition nécessaire pour que les peuples, maintenus jusqu’ici dans un état de sous-développement, puissent rattraper ce retard historique. Personne ne peut nier que l’épanouissement de la démocratie exige que l’instruction soit accessible à l’ensemble du peuple. C’est ce que José Marti, héros de l’indépendance cubaine, exprimait magnifiquement en ces termes :
« C’est dans le peuple même que se situe la grande révolution : savoir lire, c’est savoir marcher. Savoir écrire, c’est savoir s’élever. Les humbles livres de l’école donnent à l’homme des pieds, des bras et des ailes ».
Il est donc inutile d’insister sur l’importance nationale du développement de l’éducation dans la phase actuelle de notre histoire. Tout le monde est d’accord là-dessus.
Mais cet accord de principe implique des conséquences que l’on n’a pas le droit d’éluder. Car si l’on admet que l’enseignement est un des besoins prioritaires dans le cadre de la révolution guinéenne, le corollaire est qu’il soit fait aux enseignants une situation qui les mette à même d’accomplir avec le maximum d’efficacité leur tâche. En d’autres termes, c’est dire que la nation ayant besoin des enseignants et de leur travail, il en résulte qu’il faut donner à ces mêmes enseignants des moyens matériels adéquats pour un rendement qualitatif. Que le gouvernement et le parti aient le souci de s’opposer à des gonflements abusifs de salaires qui assureraient à certains des possibilités d’embourgeoisement, les coupant des masses, c’est là un objectif avec lequel nous sommes pleinement d’accord. La discussion ne saurait porter sur le principe lui-même, mais seulement sur ses modalités d’application. Il convient en effet que les salaires, tout en restant modérés et en harmonie avec les moyens du pays, soient suffisants pour permettre à l’enseignant de se consacrer tout entier à sa tâche. Précisons ici ce que nous entendons concrètement par l’expression : tout entier. »

Hélas, le mal rongeait depuis la proclamation de la souveraineté en 1958. Et le feu couvait sous la cendre depuis 1960 sous la forme d’embourgeoisement des ministres et haut-cadres. Au détriment de l’encadrement des élèves, étudiants et enseignants. Ce processus alarmant avait inspiré à Djibril Tamsir Niane un poème satirique, qui mit à nu l’ambiguité de la soit-disant révolution guinéenne.

Guinée 1962. Eudiante prenant notes (Source : Bernard Charles. Guinée)
Guinée 1962. Eudiante prenant notes (Source : Bernard Charles. Guinée)

Paru en octobre 1961 dans la rubrique Divertissements de Aramè. Bulletin bi-mensuel d’information et d’éducation. Section PDG-RDA de Conakry II, le billet subtilement moqueur et dénonciateur de Djibril T. Niane disait :

« Camarade, je ne comprend pas.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Et le méchant colon est parti.
Liberté est venue à sa place
Escortée par Démocratie.
Responsabilité suivait d’un pas grave.
Moi, j’ai dit non.
Toi aussi.
Richesse est venue en cachette
Et dans ta gibecière s’est logée.
Près de moi resta Pauvreté.
S’accordant sur Dignité.
Et pourtant j’avais bien dit NON.
Toi aussi d’ailleurs. »

Sékou Touré se sentit visé. Depuis son élection à la mairie de Conakry (1956), sa désignation comme vice-président du Conseil de Gouvernement de la Loi-cadre (1957-58), lui et ses proches collaborateurs avaient déjà accumulé des fortunes personnelles (notamment foncières et immobilières)

Lire  Dictature et domaines fonciers

Et au lieu de dialoguer avec ses frères —qui ne voulaient que le bien du pays sous sa direction —, Sékou Touré réagit avec fureur et impulsivité. Il accusa le coup. Autocrate vindicatif, il frappa en maître absolu des lieux. Après les victimes tragiques du faux Complot Ibrahima Diallo en 1960, le PDG et son leader jettèrent l’élite de l’éducation dans le système carcéral naissant — mais qui s’élargira et causera la ruine de la Guinée.

Claude Rivière reçut-il une congratulation ou un récompense pour cet article aberrant et absurde ? Difficile, tardif et inutile à savoir. Dans l’article suivant je releverai d’autres passages aussi flagorneurs qu’inadéquats
A suivre.

Tierno S. Bah

Claude Rivière : un article hautement contestable

 

Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.
Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.

Investissements éducatifs en Guinée

PProfesseur de sociologie, Claude Rivière fut, dans les années 1960, doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Polytechnique, devenu Université de Conakry. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la Guinée. Mentionnons quelques titres :

En 1965, Claude Rivière était à mi-chemin de sa carrière sur le terrain en Guinée. C’est l’année de  publication de son papier intitulé “Les investissements éducatifs en République de Guinée” dans Cahiers d’études africaines. 1965(5): 20  pp. 618-634. Le texte complet est accessible sur Semantic Africa.

Lecture et réflexion faites, je trouve ce document hautement contestable. En conséquence, je prends ici le contrepied de certains passages. Et je réfute l’adéquation et la validité de l’article de Claude Rivière. Ma démarche s’articule sur deux plans : les considérations et objections générales, d’une part,  et les remarques sur des points spécifiques, d’autre part.

Considérations et objections générales

Rivière introduit l’article en ces termes :

Pour le Guinéen, la date la plus mémorable reste celle de son indépendance effective. Le 28 septembre 1958 marque en effet le tournant le plus décisif dans les destinées de sa nation qui a comme le sentiment de se relever d’un opprobre de soixante ans, puisque le 28 septembre 1898 s’effondrait l’empire Wassoulou soutenu par la résistance de l’Almamy Samory Touré, ancêtre du leader bien connu du pays : Sékou Touré.

Je reste perplexe devant le passage ci-dessus pour la raison suivante : l’auteur projette sur la Guinée de 1964-65 l’image et les sentiments que les citoyens nourissaient au lendemain du référendum du 28 septembre 1958. Mais cinq à six ans se sont écoulés entre la proclamation de la souveraineté guinéenne le 2 octobre 1958 et l’année de rédaction de cet article. Entretemps, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Et Rivière aurait réffléter une telle évolution. Hélas, au lieu de faire état de l’évolution compliquée du jeune, il se limite à évoquer l’euphorie des premières années de la république de Guinée.
Dans cette première partie, je me contenterai de rappeler le tournant crucial que l’année 1965 imprima à l’histoire politique de la Guinée. On lira donc ci-dessous quelques repères extraits de “Chronologie de la Guinée”, la section finale du Volume 8 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin.

  • Du 7 au 13 janvier : Visite simultanée en Guinée du président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et de Che Guevara, Guerillero Heroico et ministre cubain de l’économie et du commerce et d’une délégation de l’Union soviétique. Après Conakry, président Sékou Touré leur fait visiter successivement Labé, Pita et Dalaba.
  • 19 janvier : président Sékou Touré à Bamako pour présenter ses condoléances au président Modibo Keita, qui venait de perdre son père
  • 15 janvier : Doudou Thiam, ministre sénégalais des affaires étrangères, obtient à Conakry l’expulsion de Guinée des militants du Parti Africain de l’Indépendance (P.A.I.)
  • 21 janvier : une rencontre Senghor-Houphouët-Sékou Touré prévue ce jour-là est annulée, essentiellement en raison des attaques de la Guinée contre le projet de création de l’Organisation de la Communauté Africaine et Malgache (OCAM)
  • 30 janvier : Sékou Touré, Houphouët et Modibo Keita se rencontrent à Nzérékoré
  • 14-15 mars : Sékou Touré, Nkrumah, Ben Bella et Modibo Keita se retrouvent en réunion secrète à Bamako, pour parler des suites à donner à la création de l’OCAM
  • 14-22 mai : réunion de la commission mixte franco-guinéenne (créée par les accords de mai 1963). Signature d’un arrangement sur le contentieux financier franco-guinéen, dont Nabi Youla est l’un des principaux artisans.
  • 24-30 mai : Le ministre d’Etat Saïfoulaye Diallo conduit une délégation ministérielle à Brazzaville
  • 3 juin : remaniement du gouvernement
  • 5 juin : Sékou Touré fait un discours à Labé fustigeant l’OCAM, qu’il qualifie d’Organisation Commune Africaine des Menteurs, mais il loue le général de Gaulle.
  • 19 juin : à Alger, Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumedienne, qui forme un nouveau gouvernement le 5 juillet
  • 20 juin : le Bureau politique national exprime sa profonde consternation.
  • 21 juin : Sékou Touré envoie Keita Fodéba à Alger (via Paris)
  • 4 juillet : nomination du premier général guinéen, Noumandian Keita, chef d’état major; son adjoint Kaman Diaby est nommé colonel
  • 10 août : Sékou Touré séjourne au Caire comme invité personnel de Gamal Abdel Nasser pour assister le 10 août au mariage de sa fille.
  • 30 juillet : Keita Fodéba préside une réunion sur les menées anti-guinéennes au Sénégal. Carvalho, l’ambassadeur du Sénégal, y assiste.
  • 11-13 août : le ministre algérien des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, en visite à Conakry
  • 3 septembre : Conakry fait connaître son accord sur le rapatriement des militaires guinéens restés dans l’armée française.
  • 2 octobre : le général de Gaulle envoie un message à l’occasion de la fête de l’indépendance. Plusieurs personnalités françaises assistent à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée à Paris.
  • 6-8 octobre : Mennen Williams, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Afrique, en Guinée. Le 7, il se rend avec Sékou Touré à Labé. A Conakry, il inaugure cinq génératrices thermiques fournies par l’aide américaine à la centrale électrique de la capitale.
  • 9 octobre : Mamadou Touré dit “Petit Touré”, directeur du Centre Guinéen du Commerce Intérieur, dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée), ainsi que Sékou Touré en avait encouragé le principe.
  • 11-12 octobre : arrestation de “Petit Touré”. Il sera accusé de complot en même temps que Bengaly Camara et Tounkara Jean Faraguet. Il décèdera le 31 octobre 1965 au Camp Camayenne (futur Camp Boiro). Sa veuve, Alamdia Keita, expulsée en 1970 vers son Niger natal, est décédée à Paris en 2009.
  • 29 octobre : à Paris, enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka. Il ne sera jamais retrouvé.
  • 1-5 novembre : le président égyptien Nasser en visite en Guinée. Il se rend à Kissidougou, Nzérékoré, Kankan et Labé.
  • 9 novembre : Radio Conakry annonce la découverte d’un complot autour de “Petit Touré”. La France, le Niger, la Haute-Volta et la Côte-d’Ivoire sont impliqués. A Paris, la France dément toute implication.
  • 12-13 novembre : Sékou Touré en Mauritanie pour le Sommet de Nouakchott des États riverains du fleuve Sénégal  — OERS : Sénégal, Mauritanie, Mali, Guinée.
  • 15 novembre: à Conakry, session du Conseil National de la Révolution. Léon Maka accuse de complot deux ministres français et l’ambassadeur de France, et met en cause Houphouët-Boigny.
  • 16 novembre: arrestation de l’ivoirien François Kamano; la Guinée dépose plainte contre la Côte d’Ivoire à l’OUA
  • 17 novembre : la Guinée demande à l’OUA d’enquêter sur les activités subversives financées par Houphouët. Le Conseil national de la Révolution établit un comité révolutionnaire permanent.
    Paris rappelle l’ambassadeur Koenig, qui a refusé sur instructions d’assister à une réunion du corps diplomatique au ministère des affaires étrangères, et notifie à l’ambassadeur de Guinée l’obligation de quitter la France. Le rappel coïncide avec la décision des autorités guinéennes d’expulser l’ambassadeur. Koenig quitte Conakry par avion dans l’après-midi.
    Le président  Maurice Yaméogo, depuis Paris, estime que les accusations guinéennes mettent en cause l’OUA et affirme que Sékou Touré veut démolir le Conseil de l’Entente. Le même jour, à Abidjan, Houphouët-Boigny dit qu’il y a une collusion entre Sékou Touré et Nkrumah pour masquer leur faillite politique, économique et humaine.
    Sur instructions personnelles du général de Gaulle à Jacques Foccart, les transferts de francs servant à rembourser le Trésor guinéen des pensions versées en monnaie nationale aux anciens combattants et pensionnés guinéens sont suspendues.
  • 18 novembre : Radio Conakry mentionne trois récentes tentatives d’assassinat contre Sékou Touré.
  • 19 novembre : remaniement ministériel. Keita Fodéba quitte le ministère de la Défense nationale et de l’Intérieur et devient ministre de l’Économie rurale et de l’Artisanat, Lansana Diané le remplace aux armées, Magassouba Moriba à l’intérieur et à la sécurité. Nabi Youla, secrétaire d’état à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn pour la deuxième fois. Nenekhali Condetto devient secrétaire général de la Présidence. Commandant Zoumanigui, chef du cabinet militaire de Sékou Touré, devient commandant de la Gendarmerie.
  • 20 novembre : Conakry exige le départ de tous les membres de l’ambassade de France, qui quittent Conakry entre le 24 et le 26, à l’exception du chargé d’affaires Rey-Coquais.
  • 21 novembre : Senghor donne son accord pour que le Sénégal représente à Conakry les intérêts de la France. II préfère renoncer à cette mission le 25 novembre.
  • 26 novembre : le ministre de l’éducation reçoit Jean Cellier, président de l’Amicale des enseignants français en Guinée. Nombre de ces derniers veulent rester en Guinée. Sékou Touré s’adresse à eux le 29 novembre à l’Institut polytechnique.
  • 29 novembre : l’Italie donne son accord pour représenter les intérêts français en Guinée.
  • 6 décembre : Sékou Touré envoie à François Mitterrand un message de soutien pour l’élection à la présidence de la République.
  • 7 décembre : à New York, le représentant permanent de la Guinée, Achkar Marof, déclare devant le comité politique de l’Assemblée générale que la Guinée a été victime d’un complot permanent depuis 1958. Le délégué français réfute ces “calomnies incroyables”. A Conakry, Sékou Touré met en cause Jacques Foccart.
  • 8 décembre : à Rome, pendant le Concile Vatican II, Mgr Tchidimbo est reçu en audience privée par le Pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975 après le Centenaire de l’église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un “Guinéen authentique”.
  • 19 décembre : au 2ème tour, le général de Gaulle est réélu président de la République française contre François Mitterrand (que Sékou Touré avait soutenu).
  • 31 décembre: par décret, la Guinée étend à 200 milles marins la limite de ses eaux territoriales

A suivre.

Tierno S. Bah

Pr. Thierno Mouctar Bah. Armées fulɓe d’Adamawa

Lancier-cavalier de l'armée Fulbe de Bornou Source : Major Denham, Captain Clapperton & Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824 London, 1826.
Lancier-cavalier de l’armée Fulbe de Bornou  Source : Major Denham, Captain Clapperton & Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824. London, 1826.

J’introduis ici l’article “Les armées peul de l’Adamawa au 19e siècle” du Professeur Thierno Mouctar Bah, paru dans Etudes africaines : offertes à Henri Brunschwig, (EHESS, Paris, 1982). Conformément à ma ligne éditoriale, je convertis les noms francisés en version autochtone. D’où “Les armées fulɓe de l’Adamawa”. Une telle démarche supprime l’ambiguité inhérente aux noms étrangers, qui utilise le même terme (Fula, Fulani, Peul, etc.) pour désigner le peuple et la langue. Par contraste, le vocabulaire autochtone distingue nettement entre les noms désignant les locuteurs/locutrices (Pullo, singulier, et Fulɓe, pluriel), d’une part, et ceux indiquant la langue : Pular/Pulaar (à l’ouest de la Boucle du Niger) et Fulfulde (à l’est de celle-ci). De même je transcris les noms de personne et de lieu selon l’Alphabet Standard (Bamako, 1966).

Ma parenté avec Thierno Mouctar Bah

Thierno Mouctar est doublement mon parent ; cousin et neveu du côté de ma mère, cousin de côté de mon père. Son père, feu Elhadj Bailo Bah, est le cousin de ma mère. Soeur cadette de Saifoulaye Diallo, feue Hadja Safiatou, est une nièce de ma mère, mais aussi également la belle-soeur de mon père. Notre auteur porte le nom du frère benjamin de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Notre dernière rencontre remonte à 2004 à Conakry. Je lui présentai mes  condoléances à la suite du décès de Salimatou, sa soeur cadette et ma promotionnaire au Collège court de Labé aujourd’hui Lycée Cindel, au sud-est de la ville.

Un document innovateur et substantiel

Revenant à l’article, je vourais rappeler le parcours personnel et la carrière académique brillante de ce Fuutanke devenu fils adoptif et chercheur chveronné sur l’Adamawa —si distant de son Fuuta-Jalon natal. L’apport de Thierno Mouctar est singulier sur au moins deux points.

  1. Une recherche est soignée  et détailée; un compte-rendu direct, dépouillé et instructif. Le document est innovateur et substantiel.
  2. L’article donne corps et vie à l’étude de Jean Suret-Canale intitulée “Essai sur la signification sociale et historique des hégémonies Peules (17e-18e-19e siècles)” (Cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes + Recherches Africaines). Au lieu de se camper au niveau de la chronologie et des considérations générales, Thierno Mouctar nous enseigne beaucoup et mieux, en particulier sur le rôle prééminent du Arɗo (plur. Arɓe). Ce personnage antique, et pour ainsi parler ubiquitaire, fut rééllement pan-fulɓe. Il actualisa et symbolisa des siècles exaltants de l’histoire et de la civilisation pastorale fulɓe. Il incarne les valeurs guerrières, chevaleresques et héroiques fulbe. Sur les traces des grands bardes qui les ont précédés —je pense à Ali Farka Touré — Baaba, Mansour Seck et Daande Lenyol,  célebrent l’épopée de Samba Gelaajo Jeejo, le preux Arɗo. Aux louanges des artistes s’ajoutent les nombreux ouvrages consacrés aux Arɓe. Voir la section qui leur est dédiée sur webPulaaku. avec un lien sur les Contes et légendes des Fulakunda du Bajar. Le cycle de Gelaajo, fils de Ham-Boɗeejo. Indiquons également l’ouvrage de Christiane Seydou sur Tinguidji, maître de la parole, etc..…
    Le leadership du Arɗo prédate de loin l’islamisation. Il atteignit vraisemblablement son apogée avec la dynastie des Koliyaaɓe à l’Ouest (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée, Mali). Le règne des Arɓe déclina graduellement avant d’être  assimilé par l’avènement du clergé musulman, d’abord au Fuuta-Jalon (avec les Almaami), ensuite au Fuuta-Tooro (avec les Toroɓɓe) et au Maasina (avec Sheku Ahmadu Bari). Dans chacun des ces états la titulature arabo-musulmane supplanta celle des Arɓe. Aujourd’hui, les Arɓe musulmans persistèrent dans l’Est, notamment en Adamawa.…
Ali Farka Touré et Toumany Diabaté. Samba Gelaajo
Baaba Maal e Daande Lenyol. Samba Gelaajo Jeegi

Points de débats et contestations

Je relève deux points sujets à débats et contestations. Ils reflètent en réalité l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. En effet la note numéro 35 en fin d’article contient deux points qui suscitent les débats et alimentent les contestations. On y lit :

« Ce fut le cas en particulier de Samory qui, au 19e siècle, a su faire imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide que les puissances impérialistes refusaient de lui vendre. »

Ce passage insert, à juste titre, le personnage de l’Empereur Samori Touré dans un article sur l’art martial des Fulɓe. Mais il fait écho, à mon avis, à l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. On retrouve un style pareil sous la plume des historiens aînés de Thierno Mouctar, par exemple, Joseph Ki-Zerbo dans son Histoire de l’Afrique Noire. D’hier à Demain , et Djibril Tamsir Niane dans UNESCO — General History of Africa, Volume IV, Africa from the Twelfth to the Sixteenth Century. C’était, on le sait, le temps de l’euphorie et des espoirs inspirés par la souveraineté bourgeonnante des Etats africains naguère colonisés. Malheureusement, cette époque est révolue. Et l’histoire a détourné le continent de chemins exaltants… Surtout en Guinée et sa dictature pérenne !

Mes objections sont donc les  suivantes :

1. Les impérialistes occidentaux ne tenaient évidemment pas à vendre des armes à des chefs et rois qu’ils combattaient ou envisageaient de combattre. Car ces armes et munitions auraient pu être retournées contre eux. Il est vrai que marchands d’armes, négociants et trafiquants passaient souvent outre les consignes des stratèges (civils et militaires) de la ruée de l’Europe sur l’Afrique.
2. Il a été question de l’ingéniosité et de la capacité de l’armée de Samori  à “imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide”.  Mais cet argument prête un flanc faible à la critique. Car l’imitation ne s’appliquait pas aux armes lourdes de l’artillerie (canons, mitrailleuses, cannonières, etc.)
A la fin du 19e siècle, Europe occidentale avait presque bouclé la Révolution Industrielle. D’une importance sans précéden dans l’histoire de l’humanité, ce processus lui donnait un avantage —économique, technlogique et militaire — énorme sur le reste du monde.
Ainsi, sur les champs de bataille d’Afrique, Samori en subit le choc démoralisateur. De 1887-1888 il livra le Sikaso-Kèlè à Babemba, roi de ce pays. Face à la résistance et aux tatas fortifiés de la cité, Samori dut  lever son siège, non sans y avoir perdu ses meilleurs généraux, dont son frère, Kèmè Bourema, chef de la cavalerie, Lankama N’Valy Kamara, le vainqeur de Houbbous du Fuuta-Jalon, etc. Lorsqu’il apprit plus tard l’assaut français et la chute de Sikasso devant l’artillerie étrangère, il s’écria, résigné : Bori banna ! (Finie l’évasion,  la fuite). C’est-à-dire ses dérobades vers l’est, en Côte d’Ivoire, face aux gains militaires français.
En conclusion, il est surfait de comparer le perfectionnement et la productivité des usines d’armes européennes avec les imitations des ateliers artisanaux de Samori.

Nonobstant ces deux remarques, les travaux et la contribution du Pr. Thierno Mouctar sont mondialement reconnus. Son article sur les armées fulɓe de l’Adamawa au 19e siècle restera un morceau classique d’investigation et de découverte du passé africain.

Tierno S. Bah

In Memoriam Fily Dabo Sissoko (1900-1924)

Fily Dabo Sissoko (1900-1964)
Fily Dabo Sissoko (1900-1964)

L’article intitulé “Le bâton et le caïman, ou Fily Dabo Sissoko et la France” est extrait d’Etudes africaines : offertes à Henri Brunschwig (Paris : Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, 1982). Le document est désormais  accessibles sur webAfriqa, de même que “Les armées peul de l’Adamawa au 19e siècle”, dont l’auteur est l’historien Thierno Mouctar Bah, et que j’introduis séparément.

Henri Brunschwig (1904-1989)
Henri Brunschwig (1904-1989)

Remarquable ouvrage, Etudes africaines : offertes à Henri Brunschwig est le fruit d’une préparation experte par des spécialistes de grande renommée : Jan Vansina, C. H. Perrot, R. Austen, Yves Person, et al.

Biographie de Fily Dabo Sissoko

Sous la plume de P. Brasseur l’article sur la carrière enseignante et politique de Fily Dabo Sissoko (1900-1964) est fouillé et riche. Fily fut l’un des premiers instituteurs d’école  dans l’Empire Colonial de la Troisième République (1870-1940).
Sous le régime du Front Populaire (1936-1938), il fut nommé chef de canton de cercle. A l’avènement de la Quatrième République (1946-1958), il inaugura — avec Félix Houphouët-Boigny, Lamine Guèye, Yacine Diallo, Léopold Sédar Senghor, etc. — l’ère de la politique partisane en Afrique Occidentale Française.

Dans Le congrès de Bamako, ou la naissance du RDA Pierre Kipré fait un compte-rendu partisan et  subjectif sur Fily. Il passe notamment sous silence la fin tragique et ignominieuse de cette grande figure sous la dictature de Modibo Keita, président de la République du Mali (ex-Soudan français).

La contribution de Paul Brasseur fourmille de détails sur le parcours de combattant de Fily Dabo Sissoko. Ce faisant, elle contre-balance le  jugement coloré et l’opinion réductrice de Pierre Kipré.

On est reconnaissant à l’aréopage d’intellectuels européens qui ont redigé et édité ce livre. D’une pierre, ils font plusieurs coups. Au prime abord leur travail  honore Henri Brunschwig, historien lucide de l’Afrique coloniale et post-coloniale. En même temps l’ouvrage dégage la personnalité et restitue partiellement l’action, l’oeuvre et la mémoire de Fily Dabo Sissoko.

Bibliographie de Brunschwig sur l’Afrique :

  • La Colonisation française, Paris, Calmann-Lévy, 1949.
  • Histoire de la colonisation, Paris, SDMOM, 1953.
  • L’Expansion allemande outre-mer du xve siècle à nos jours, Paris, 1957.
  • Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français, 1871-1914, Paris, Armand Colin, 1960.
  • L’avènement de l’Afrique noire, Paris, Armand Colin, 1963.
  • Brazza explorateur. L’Ogooué 1875-1879, Paris, Mouton, 1966.
  • Le Partage de l’Afrique noire, Paris, Flammarion, “Questions d’histoire”, 1971.
  • Ed. : Brazza explorateur. Les traités Makoko, 1880-1882, Paris, Mouton, 1972.
  • Noirs et Blancs dans l’Afrique noire française, Paris, Flammarion, 1983.
  • L’Afrique noire au temps de l’impérialisme français, Paris, Denoël, 1988.

Tierno S. Bah