Hammadoun Dicko, l’Autre Martyr de Modibo Keita

Evocation d’un martyr : Hammadoun Dicko

Je reproduis plus bas une contribution à la biographie de Hammadoun Dicko, qui fut député du Soudan français (Mali) et secrétaire d’Etat dans trois gouvernements à Paris. Le document est extrait du livre de Claude Gérard intitulé Les Pionniers de l’indépendance. Paris, 1975. Je publierai l’ouvrage complet sur Semantic Africa. En attendant, et en guise d’introduction de la section consacrée à Hammadoun Dicko, je propose un survol historique de l’Afrique de l’après-guerre 1939-45 et de la rapide transformation du paysage politique du continent, en fin 1950 –  début 1960 . Les représentants des peuples colonisés n’attendirent pas la fin du conflit pour demander plus d’autonomie, étant donné le prix élevé (en vies humaines, en labeur et en fourniture de produits) que les populations payèrent pour la libération de l’Europe et des puissances coloniales (Grande Bretagne, France, Portugal, Belgique, Espagne, Pays-Bas,  etc.) La vague d’emancipation du joug colonial partit d’Asie, avec une série de proclamations de la souveraineté : l’Indonésie (1945), l’Inde (1947), la Chine (1948)…
Face aux pressions locales et aux enjeux internationaux de  la guerre froide débutante, la France libre défie le maréchal Pétain et son  régime hitlérien de  Vichy. Convoquée à Brazzaville du 30 janvier au 8 février 1944 par le général de Gaulle, une conférence discute des perspectives de l’Empire colonial français — nom officiel des possessions françaises sous la Troisième République (1870-1940). Mais la rencontre  n’associe directement aucun Africain. Un seul Noir, le Martiniquais Félix Eboué, Gouverneur général de l’Afrique Equatoriale, est assis à la table de délibérations. En conséquence, les mesures adoptées marquent la volonté de la France de retarder voire d’étouffer les aspirations des Africains à l’autodétermination. Aussi les participants rejettent-ils “toute idée d’autonomie, toute idée d’évolution hors du bloc français de l’Empire”. Ils ponctuent que “la constitution éventuelle – même lointaine – de self-governments dans les colonies est à écarter.” Mais l’on s’accorde pour proclamer la Quatrième République, qui substitue l’Union française à l’Empire colonial. Présentée comme le creuset de la nouvelle politique d’assimilation des Africains noirs à la culture de la Métropole (la “mère-patrie”), l’Union survécut cahin-caha jusqu’au retour du général de Gaulle au pouvoir en mai 1958. Dès son arrivée il lance le projet du référendum constitutionnel portant création de l’actuelle Cinquième République et d’une Communauté franco-africaine à la place de l’Union française. Le vote du 28 septembre 1958 conduisit à l’indépendance de la Guinée, “un évènement auquel personne ne s’attendait”, souligne Jean Suret-Canale…
En 1945, pour maintenir la  suprématie coloniale la France impose le système électoral et parlementaire du “double collège”. Celui-ci accorde une représentativité plus élevée à la minorité de colons  blancs qu’à la majorité des autochtones noirs. Cependant, Paris est obligé d’y renoncer. En 1946 on abandonne l’échafaudage en faveur du collège unique. Les Africains récupèrent toutes les députations.
Dès leur prise de fonction au Palais Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, les élus africains font bloc pour soutenir le projet de loi supprimant le travail obligatoire et non-payé. Le député de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, est le rapporteur de la proposition. En avril 1946, la loi est votée à l’unanimité. Elle passe également à la postérité comme la loi Félix Houphouët-Boigny.  C’en était fini du déshumanisant et abject régime de l’Indigénat.
Le 7 mai suivant la loi Lamine Guèye est votée. Elle établit l’égalité du statut de citoyen des Métropolitains et des ressortissants des colonies — baptisés désormais Territoires d’Outre-Mer, T.O.M.

En plus de ces acquis parlementaires réalisés, les élus africains se concertent sur la création sur le terrain même, en Afrique, d’un mouvement d’union politique des treize colonies françaises. Sept personnalités (Félix Houphouet-Boigny, Lamine Guèye, Jean Félix-Tchicaya, Sourou-Migan Apithy, Fily-Dabo Sissoko, Yacine Diallo, Gabriel d’Arboussier) signent le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui appelle à la tenue à Bamako du congrès consitutif d’une organisation éponyme.

Dès le début de leur mandat, les députés africains avaient pu compter sur la solidarité des élus communistes. De 1945 à 1947, le Parti communiste français occupa une place importante et remplit  des rôles législatifs et gouvernementaux décisifs dans l’Hexagone. Ainsi, lorsque le congrès du RDA se profila à l’horizon, les communistes étaient prêts. Ils mirent en action (a) les rapports de camaraderie intellectuelle datant des Groupes d’études communistes (GEC) des années 1944-51, (b) leur propre expérience organisatrice remontant aux années 1920, (c) leurs portefeuilles-clés au sein du gouvernement du général de Gaulle. Ils agirent de façon certes intéressée mais surtout solidaire. Et ils apportèrent la couverture officielle, le soutien humain et  le support logistique nécessaires.
Tout cela explique l’apparentement parlementaire —indirect — du RDA au PCF, de 1947 à 1950. Toutefois, lorsqu’il y mit fin, le RDA retint certaines méthodes de leadership et pratiques politiques chères aux partis communistes de type stalinien — dont le PCF faisait partie. Sans oublier que la plupart des dirigeants du RDA avaient noué des contacts officiels avec les pays du Bloc soviétique.

Sur les GEC, lire Les Groupes d’Etudes Communistes
Sur le désapparentement consulter, entre autres, Pierre Kiprè, Suret-Canale, Gabriel Lisette (Le combat du Rassemblement Démocratique Africain pour la décolonisation pacifique de l’Afrique Noire. Présence Africaine. 1983) et Claude Gérard (à paraitre sur webAfriqa), André Lewin : (a), (b), (c), (d), (e).

Ce rappel m’amène au constat suivant : la Côte d’Ivoire (PDCI), le Mali (US-RDA) et la Guinée (PDG) furent les pays à plus forte implantation RDA. En conséquence, les leaders des trois états imposèrent le régime du parti unique, la culture du culte de la personnalité, la répression de l’opposition. Pire, ils utilisèrent l’assassinat d’adversaires pour terroriser et affirmer leur intolérance politique. Le Camp Boiro en Guinée sous  Sékou Touré, les accusations non-fondées, le procès extra-judiciaire et l’exécution de Fily Dabo Sissoko, Hammadoun Dicko et, peut-être, du commerçant Kassoum Touré par le régime de Modibo Keita au Mali, la persécution violente de Laurent Gbagbo et des militants du FPI, le boomerang létal de l’ivoirité, la guerre civile en Côte d’Ivoire, … ce sont là autant de crimes induits par une idéologie et une pratique non-démocratiques, autoritaires, despotiques, dictatoriales, négatives et (auto)-destructrices du pouvoir. En somme, les libérateurs des années 1940 se muèrent en collaborateurs dans les années 1950. Agrippés à la présidence à vie sous les “Soleils des indépendances”, ils sombrèrent en oppresseurs dans les années 1960. Telle se dessine la tragique courbe de l’avènement, du triomphe et de l’implosion du RDA.

Sur les errements et erreurs de la génération des “pères de l’indépendance” lire les travaux de contemporains ; par exemple, le chapitre “Mésaventures de la conscience nationale” in Les damnés de la terre (Frantz Fanon), la recherche pionnière et l’analyse perspicace de  Victor Du Bois, la réflexion anthropologique de Harris Memel-Foté

Tierno S. Bah


Claude Gérard. Les pionniers de l'independance
Claude Gérard. Les pionniers de l’indépendance. Paris, Éditions Intercontinents, 1975. 191 p. : ill.

Hammadoun Dicko (1925-1964)

Un destin tragique

C’est en raison de son destin tragique que l’on ne saurait dissocier Hammadoun Dicko du bataillon des pionniers de l’émancipation africaine. Il est mort au bagne de Kidal, dans le désert malien, parce que treize ans plus tôt, à l’âge de 25 ans, il avait accepté de venir représenter l’Afrique au Parlement français.
Trop jeune, certes, pour être un précurseur au même titre qu’un Fily-Dabo Sissoko, qui, bien avant 1940, se révoltait contre l’assimilation culturelle, il partagea cependant le sort de son aîné. Sa disparition fut annoncée en même temps que celle de Fily-Dabo, un jour de juillet 1964, par la phrase terrible déjà citée : « Tous les prisonniers meurent un jour ou l’autre » 1.
Prisonnier politique, il l’était depuis deux ans. II avait été arrêté au lendemain des manifestations qui s’étaient déroulées à Bamako en juillet 1962 contre la création du franc malien.
Devant le Tribunal Spécial qui allait le condamner à mort au mois d’octobre de la même année, il plaida non coupable, affirmant qu’il était resté totalement en dehors de l’agitation des journées de juillet. C’était également l’opinion de tous ses proches. La grâce accordée par le Chef de l’Etat, Modibo Kéita, ne devait être qu’un sursis. Pour lui, comme pour Fily-Dabo Sissoko et le troisième condamné grâcié, le commerçant Kassoum Touré, le rendez-vous était pris avec la mort…

« … En Afrique, dit un jour le président Léopold Sédar-Senghor, il n’y a pas de frontière ; pas même entre la vie et la mort … »

Pierre Bertaux (1907-1986)
Pierre Bertaux (1907-1986)

Pierre Bertaux, ancien sénateur de l’ex-Soudan français place cette citation en première page de son ouvrage Histoire de l’Afrique au Sud du Sahara 2 qu’il dédie à « son frère, Hammadoun Dicko » parce que c’est à travers lui qu’il se familiarisa avec les traditions millénaires de l’Afrique, vieilles civilisations que des sages avaient modelées pour l’éternité.

Il était une fois, un village peul …

Hammadoun Dicko, 1924-1964 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko, 1924-1964

La vie d’Hammadoun Dicko commence un peu à la manière d’un conte … Il était une fois, un village peul du nom de Diana, situé à mi-chemin entre les falaises de Bandiagara et les monts de Hombori.
Vers l’année 1924, peut-être 1925, Fata Brahima, épouse du Chef Amadou Almamy Dicko, issue elle-même d’une famille de Chefs, donne naissance dans ce village à son premier fils Hammadoun. L’enfant, en raison des longs siècles de tradition peule qui ont précédé sa venue, aurait dû immanquablement, en d’autres temps, devenir éleveur de grands troupeaux, puis le moment venu, il serait passé de l’état de jeune prince héritier à celui de chef de Canton… Mais déjà les courants nouveaux ébranlaient l’Afrique, atteignant le village de Diona. Une école primaire avait été ouverte à Douentza, le chef-lieu du cercle. Amadou Dicko décide d’y envoyer son fils aîné.
L’étape suivante fut l’école de Mopti, la grande ville du delta central du Niger et enfin le lycée Terrasson de Fougères à Bamako. En 1947, Hammadoun Dicko, devenu instituteur, est affecté à Bafoulabé, dans l’extrême sud-ouest du Soudan, puis à Kolokani, au nord de Bamako. Son père lui dit alors qu’il serait le premier dans la famille à choisir lui-même son épouse. Il se marie une première fois en 1947. Il aura cinq enfants dont trois filles : Fatsamata, Kadji, Hawa, un fils, Oumar, et un neveu adopté. Il épousera Nia en 1954, à Bamako.

Instituteur

Son métier d’instituteur lui plaît. Il enseigne, tout en poursuivant ses études. Il n’a pas encore vingt-cinq ans et estime qu’avant tout, il lui faut étudier afin, plus tard, de mieux servir l’Afrique nouvelle. Il se tient donc en dehors de la vie politique et ignore les affrontements qui opposent les partis.

Député du Soudan français

C’est alors, pour lui, l’événement imprévisible. Au printemps 1951, des amis d’Hammadoun, plus âgés que lui et qui, eux, « font de la politique » viennent lui demander d’être candidat aux élections législatives françaises, car disent-ils, il est le fils d’un Chef Peul et cette candidature fera plaisir à tous les Peuls du Soudan… Il refuse, préférant continuer ses études et son travail. Mais finalement l’insistance de ses amis se fait si pressante qu’il cède. Il est élu le 17 juin 1951, le jour de la naissance de sa troisième fille.

Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956 - BlogGuinée, webGuinée
Hammadoun Dicko (1924-1964), député du Soudan français. Paris, 1956

Au Palais-Bourbon, il est le plus jeune député, dépassant à peine l’âge minimum requis pour l’éligibilité. Au début, dit-il à l’époque, il s’est trouvé quelque peu intimidé par l’atmosphère de l’hémicycle, redoutant d’être obligé de prendre la parole à la tribune sans s’y être préparé. Mais il s’habitue très vite, comme il se doit pour le descendant d’une famille de Chefs. Surtout, il ne perd pas de vue le but qu’il s’est fixé : d’abord s’instruire. Il s’inscrit à la Faculté des Lettres. Il lit beaucoup et notamment des manuels de philosophie.

Quant à son nouveau mandat de parlementaire, il cherche d’abord à s’informer, à, comprendre. Il écoute beaucoup, parle peu, fréquente assidûment le centre de documentation du Palais-Bourbon. Il est inscrit au groupe socialiste, puisque les notables soudanais qui l’ont incité à se faire élire, appartiennent au Parti Progressiste Soudanais, lié à la S.F.I.O. française et rival de l’Union Soudanaise-R.D.A. Mais, à ce propos, un trait essentiel de la pensée du jeune député Hammadoun Dicko doit être relevé : ce qui compte pour lui, c’est d’abord son pays avant l’appartenance à un parti, car en matière de politique, il est persuadé qu’il doit encore apprendre, réfléchir, observer. Il intervient peu à la tribune de l’Assemblée Nationale, seulement lorsque son groupe parlementaire le lui demande, et c’est toujours une prise de position collective qu’il exprime. Toutefois, lorsque l’occasion se présente de témoigner d’un sentiment personnel, il ne manque pas d’exprimer son attachement à l’unité des Africains. Faut-il se remémorer cette séance d’août 1954, au cours de laquelle les députés discutaient de l’organisation des municipalités d’Outre-Mer et en étaient venus sur le point de savoir si la ville soudanaise de Ségou, ancienne capitale de plusieurs royaumes Bambara, devait ou non être érigée en commune de plein exercice ? Appelé à prendre la parole, Hammadoun Dicko se plaît à souligner qu’il reprend à son compte les arguments que venaient de présenter M. Mamadou Konaté, le leader de l’Union Soudanaise-R.D.A.

Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N'Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat. - BlogGuinée, webGuinée
Réception au Conseil Municipal de Paris en 1955. De gauche à droite : MM. le Capitaine Sékou Koné, Ya Doumbia, Almamy Koreissi, Amadou Bâ, Yacouba Traoré, Abdoulaye Singaré, Mamadou Konaté, Tahirou Cissé, Bokar N’Diaye, Hammadoun Dicko et Louis Bégat.

Son accent de sincérité, voire de passion, attire l’attention lorsqu’il aborde les grandes idées sociales, politiques et philosophiques auxquelles déjà il adhère pleinement, par exemple lorsqu’il souhaite un texte permettant d’associer « davantage la masse des paysans de la brousse à la gestion des affaires publiques pour les mener à la démocratie véritable… » ou qu’il se prononce pour le collège électoral unique entre blancs et noirs d’Afrique afin de faire reculer la ségrégation, en ajoutant :

« L’Africain s’est montré plein de sagesse et de patience. De cette patience, il faut user, il faut bien en user, mais il ne faut pas en abuser. Il faut que l’on sache que l’Afrique Noire évolue vite, très vite… ».

C’était en 1954.
Lorsqu’après avoir commencé son apprentissage de député à Paris, il revient pour la première fois au village de son père, arrivant en voiture depuis Bamako, il est accueilli à la fois avec enthousiasme et inquiétude. N’a-t-il point oublié la langue fulfulde et les coutumes peules ? On se rassure vite. Lui-même sait qu’il n’a pas changé, que les liens qui l’attachent aux siens sont toujours aussi solides et mystérieux et que la communication verbale n’est pas indispensable pour se comprendre… Au retour, sa voiture tombe en panne, en pleine brousse, bien trop loin de son village pour y retourner à pied, car la nuit est proche. Aucun moyen d’alerter quiconque. Alors arrivent deux cavaliers envoyés à son secours par son père que personne évidemment n’aurait pu prévenir de l’incident. Le jeune député racontait cette aventure sans étonnement et sans explications, et pourtant il ne manquait pas de se dire rationaliste et positiviste, ce qui d’ailleurs ne l’empêchait nullement d’être un pratiquant fidèle à tous les rites et prières de l’Islam.

Secrétaire d’Etat en France

Réélu député en 1956, il aura, peu après, le privilège de devenir, cette fois, le plus jeune ministre du gouvernement français. Il appartient successivement aux cabinets de MM. Guy Mollet, Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard, aux postes de Secrétaire d’Etat à l’Industrie et au Commerce, à la Recherche scientifique, à l’Education nationale… ceci jusqu’à la fin de la quatrième République française en 1958.

Il a beaucoup appris durant ces sept années d’intense activité, de 1951 à 1958. Il semble que la principale conclusion qu’il en tire est qu’en Afrique, le plus urgent est d’enseigner. Hammadoun Dicko souhaite spécialement la scolarisation des filles. Il pense que la cadence d’évolution d’un groupe humain est strictement déterminée par l’évolution de l’élément féminin et qu’en conséquence on doit, en Afrique, largement « investir en matière d’éducation des filles ».

A Bamako, les événements politiques se succèdent à un rythme rapide. La campagne se poursuit en faveur d’une Fédération du Mali réunissant le Soudan et le Sénégal. Hammadoun Dicko ne s’y rallie pas. Il ne croit pas à la solidité d’une telle union et affirme en outre que le Soudan a autant besoin d’Abidjan que de Dakar pour assurer son développement. Cette conviction, il vient l’exprimer à la tribune du Congrès extraordinaire du Rassemblement Démocratique Africain qui se déroule à Abidjan en septembre 1959.

Entre-temps, le parti d’Hammadoun Dicko et de Fily-Dabo Sissoko qui s’était intégré au P.R.A. (Parti du Regroupement Africain) a perdu tous ses sièges. Les élections législatives soudanaises de mars 1959 ne lui ont laissé que 24% des suffrages avant d’être dissous le 31 juillet de la même année. C’est là une déception pour Hammadoun Dicko, mais ni un échec, ni une épreuve. Conseillé et soutenu par quelques bons amis africains et français, il reprend ses études à Paris. II suit des cours d’économie politique. II s’attache à deux projets d’avenir. Enseigner dans son pays et « construire » son village. Peut-être songe-t-il à l’exemple de Yamoussoukro, le village pilote ivoirien du président Félix Houphouët-Boigny ?

Le moment de passer à la réalisation de ses rêves est-il propice en 1960 ? Quelles sont ses chances de réussir ? II mesure tous les risques que comporte son choix. Il hésite. Quoi qu’il puisse arriver, il se refuse à vivre en exilé alors qu’il désire tant se rendre utile à son pays, à la jeune indépendance du Mali. Il choisit de revenir à Bamako. Il repart seul d’abord, puis revient chercher à Paris son épouse Nia et ses enfants en octobre 1961. Il travaille d’abord dans les services culturels maliens (I.F.A.N.). puis à l’Education nationale.

Juillet 1962 marque le début du drame. La veille de son arrestation, il ne se sent nullement en danger à Bamako. Il vient d’apprendre que l’ancien sénateur Mamadou M’Bodge, qui avait été l’un de ses amis politiques, a été assassiné. Il en éprouve de la peine. Cependant il se croit quant à lui, totalement en dehors de la zone des intrigues, des rancoeurs et des vengeances. Mais y a-t-il des frontières en Afrique ?

La veille donc de son arrestation il continue à vivre normalement en famille. Comme toujours, en dehors de ses activités professionnelles, il consacre un peu de son temps à la lecture, à l’étude et à la composition de poésies. Ce jour-là, ce sera à sa mère qu’il dédiera son dernier poème d’homme libre …

Le lendemain matin à l’aube, après avoir prié, le premier regard d’Hammadoun est, selon son habitude, pour son jardin. Il s’aperçoit que sa maison est cernée.
C’est le gardien qui, quelques minutes plus tard, préviendra Nia Dicko de l’arrestation de son mari. Elle ne devait plus jamais le revoir.

La thèse officielle expliquant la mort des trois prisonniers rapportait, on s’en souvient, qu’ils avaient été tués au cours d’un engagement entre l’armée malienne et les Touareg …

Claude Gérard

Notes
1. Voir p. 88 Fily-Dabo Sissoko.
2. Publiée en Allemagne (1966), et aux Editions Bordas Paris, 1973, collection Aurige. Histoire Universelle.

Remarques sur La danse avec l’aveugle

Finalement, après correction de la configuration  du serveur (Apache) et enregistrement des formats vidéos (.ogv, .m4v, .mp4), j’ai rétabli le lien du film documentaire « La danse avec l’aveugle », qui est désormais accessible ici sur BlogGuinée. Les auteurs et distributeurs du film le présente en ces termes :

« A travers des documents et des témoignages, l’histoire politique de la Guinée depuis son indépendance en 1958, la dictature de Sékou Touré, jusqu’en 1978. Une dénonciation virulente du régime guinéen : tortures, exécutions sommaires, exil, émigration, etc. »

Le site InformAction ajoute :

Saisi en France, le livre Prison d’Afrique est le point de départ du film La danse avec l’aveugle (1978). Jean-Paul Alata, auteur de Prison d’Afrique, est l’un des témoins filmés. Il témoigne sur la répression qui sévit dans la Guinée de Sékou Touré, féroce dictateur jusque là protégé par son auréole de militant tiers-mondiste. Alata sera mortellement empoisonné à Abidjan en septembre 1978. La danse avec l’aveugle circula sous le manteau en Guinée avant la mort de Sékou Touré en 1984. Il a été plusieurs fois primé dans les festivals internationaux.

Images d’écran saisies du film La danse avec l’aveugle

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Quelques remarques sur la présentation

Première remarque. Il s’agit de l’histoire politique partielle, c’est-à-dire les 18 ans après la proclamation de la république de Guinée. La présentation n’est donc pas complète, même pour la période considérée. Mais elle se concentre sur deux la première affaire (les dépôts d’armes à la frontière sénégalaise en 1959-60) et la tentative de génocide contre les Fulɓe en 1976-77. Le film ne traite pas des autres « complots » antérieurs à l’attaque du 22 novembre. Il s’agit précisément des faux complots suivants :  Ibrahima Diallo  (1960), Enseignants (1961)  Petit Touré (1965), Kaman-Fodéba-Diawadou (1969). Et à propos des armes et activités de 1959, le film se limite aux affirmations de l’ancien Premier ministre Mamadou Dia, qui ne fournit pas de détails toutefois…

Deuxième remarque. La dénonciation de la dictature n’est pas virulente. Elle est plutôt équilibrée. Le récit inclut des interviews de témoins et des points de vues opposés. C’est le cas par exemple des témoignages de Jean Suret-Canale (chercheur, professeur, membre du Parti communiste français), d’une part, et de l’ambassadeur américain William Attwood (journaliste, auteur, représentant du président John Kennedy et ami de l’ambassadeur Karim Bangoura), d’autre part. Les deux hommes divergent ainsi sur des questions telles que la guerre froide (1944-1990), le néo-colonialisme, le non-alignement. A noter la précision de Suret-Canale, qui rappelle que Sékou Touré ne voulait pas de la séparation ; elle lui fut imposée par de Gaulle.

Troisième remarque. Le film critique aussi la politique coloniale de la France. Le commentaire est par exemple sarcastique à propos de la “générosité” du référendum du Général de Gaulle !

Quatrième remarque. Jean Mauberna, le dernier gouverneur de la Guinée française, confirme les atermoiements et confusions de la 4è république française, surtout à travers la loi-cadre de 1956. A force d’arrangements et de compromis, il n’était qu’une figure symbolique et protocolaire, puisque Sékou Touré, précise-t-il,  était monté, depuis juillet 1958, de la vice-présidence à la présidence du conseil de gouvernement du territoire.

Cinquième remarque. Des sous-titres ou légendes sont sélectivement appliqués. Il eût été mieux de les créer pour tous les témoins. Par exemple, il fallait identifier le trio Sékou Touré, Fodéba Keita et Ismael Touré lors d’une visite à Mamou. Filmés ici ensemble et amicaux au début des années 1960, ils se sépareront tragiquement en 1969, avec l’exécution de Fodéba Keita.

Gabriel d'Arboussier (1908-1976)
Gabriel d’Arboussier (1908-1976)

Sixième remarque. René Cazau, membre de Parti communiste français et survivant du Camp Boiro, fait erreur sur le début de sa contribution à l’activité des Groupes d’études communistes. Il le place en 1944 et ce, ajoute-t-il, dans le cadre du Rassemblement démocratique africain. Or ce mouvement ne fut créé qu’en 1946 à Bamako. Lire Les Groupes d’Études Communistes en Afrique noire (1943-1951). Il est vrai cependant que les GEC furent  la pépinière de l’aile gauche et intellectuelle du RDA. Et la figure de proue de cette mouvance fut le métis Français-Pullo (Maasina) Gabriel d’Arboussier. Suite au désapparentement parlementaire d’avec le Pcf en 1951, il perdit du terrain face à Houphouët-Boigny, président du mouvement, récupéré par le ministre de l’Intérieur — et futur président — François Mitterand.

Tierno S. Bah

Addendum. La Lettre signée de Félix Houphouët-Boigny et Gabriel d’Arboussier, en date du 18 septembre 1946. Adressée de Paris, la correspondance émane du Comité d’organisation. Elle présente le texte du Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain, qui déclencha les préparatifs du Congrès constitutif du mouvement, tenu à Bamako, du 18 au 21 octobre 1946. Les signataires du Manifeste furent :

  1. Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d’Ivoire
  2. Lamine Gueye, député du Sénégal-Mauritanie
  3. Jean Félix Tchicaya, député du Gabon-Moyen Congo
  4. Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo
  5. Fily-Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger
  6. Yacine Diallo, député de la Guinée
  7. Gabriel d’Arboussier, ancien député du Gabon-Moyen Congo

Ramatullahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon

Ramatullaahi Telikoo
Majaaɗo Allah Gaynaali! Qui ignore Allah est perdu !
Poème en Pular du Fuuta-Jalon.
Exégèse de Christiane Seydou

Cahiers d’Études africaines. 1966, no.24, pp. 643-681

Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d'etudes africaines. 1966
Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d’etudes africaines. 1966

Christiane Seydou ne cache pas son admiration et son enthousiasme pour le poème de Ramatullahi. Elle s’en saisit et en fait une belle et savante exégèse. Dans l’introduction elle écrit :

« … ce poème, d’inspiration religieuse et mystique, est un de ces waajooji traditionnels qui traitent généralement de sujets élevés, et, le plus souvent, métaphysiques 3. Celui-ci n’est autre qu’un extraordinaire « sermon sur la mort » versifié avec une virtuosité que jamais n’entache aucune acrobatie verbale déplacée, et une puissance d’évocation et d’invocation à laquelle, comme envoûtée, l’imagination ne peut se dérober. »

Pour Christiane,

« La richesse de ce texte est telle, à tous points de vue, qu’il a semblé profitable d’en étudier très attentivement toutes les ressources et les dimensions, par une sorte d’exégèse scrupuleuse du fond lui-même tout autant que par l’analyse serrée des procédés poétiques qui en font une réussite artistique incontestable et une oeuvre littéraire d’une grande portée. »

En conclusion, Christiane Seydou avoue :

« Il est impossible, face à ce poème, de ne pas évoquer ce passage, extrait de Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné —  écrivain, poète, politicien, et militaire protestant du 16è siècle —, dont l’inspiration, les images, la technique poétique même se trouvent si étonnamment proches de celles de Ramatullaahi Telikoo… »

C’est là un grand hommage, car l’oeuvre d’Agrippa occupe une place importante dans la littérature française. Par exemple, d’Aubigné compte le titan littéraire Victor Hugo parmi ses distants admirateurs.…

Je propose ici ma lecture du poème en six enregistrements sonores. Chacun d’eux comporte huit strophes de trois vers ou tercets, pour un total de 192 vers. Des versions du texte complet sont accessibles, l’une dans La Femme. La Vache. La Foi (A.I.Sow, éd., non commentée), l’autre (avec la présentation et les commentaires détaillés de Christiane Seydou) sur Persée et sur SemanticAfrica.

Gimol Aranol – A. Strophes 1 à 8

Gimol Dimmol – B. Strophes 9 à 19

Gimol Tammol – C. Strophes 20 à 30

Gimol Nayaɓol – D. Strophes 31 à 41

Gimol Jowaɓol – E. Strophes 42 à 52

Gimol Jeegaɓol – F. Strophes 53 à 64
Yimoore : Ramatullahi Diallo, Telikoo (1870?-1930?)
Yimoowo: Tierno Siradiou Bah, Kompanya

Sunni, érudite et suufi, Ramatullahi s’affirme comme l’une des grandes plumes et voix du Pular littéraire. Maîtrisant l’arabe classique, elle emploie cette langue pour présenter   Majaaɗo Allah Gaynaali. Elle y décline son identité futanienne, ainsi que ses créances et affiliations islamiques.
Elle commence naturellement  par la formule tasmiyya, qui ouvre toutes les surates ou chapîtres du Qur’an :

Bismiil’Aahi ‘rrahmaani ‘rrahiimi

Cette formule initiale est aussi fréquente que la Shahada, le premier des cinq piliers de l’Islam. La norme UNICODE parvient à condenser toute la formule —  représentée ci-dessous en ligature arabe — à l’aide des huit caractères suivants : ﷽

La version Pular/Fulfulde est :

En barkinorii Innde Allaahu, Jom Moƴƴere Huuɓunde, Jom Moƴƴere Heerinnde

Ensuite Ramatullahi prononce les bénédictions conventionnelles pour le Prophète Muhammad, sa Famille et ses Compagnons :

wa sallal ‘Allahu ‘alaa sayyidinaa Muhammadin
wa ‘alaa ‘aalihi wa sahabihi wa sallama.

En Pular/Fulfulde :

Yo Allaahu juulu e Kohoo meeɗen Muhammadu
e Aalii’en makko e Sahaabaaɓe makko O hisna ɓe hisnude.

En quatrième position vient le tahmid :al hamdu lil’Aahi” (Allah soit Loué) — en Pular/Fulfulde Allahu jaarama,  qui continue l’ouverture.

En cinquième position, on lit trois dernières phrases qui sont une variante de louanges à Allah et de prières à l’intention du Prophète de l’Islam :

wa assalaatu wa assallaamu ‘alaa rasuuli Allahi
wa ‘alaa aalihi wa jamii’i hizbu Allahi.
wa ba’du, fa yaquulu ahwaju, waju ‘ibaadi Allahi

Noble et pieuse Ramatullahi

Les sept lignes finales de la préface en arabe révèlent la noble extraction et la pieuse personnalité de Ramatullahi. Elle y indique sa généalogie partielle, son village, son pays, et ses affiliations religieuses :

ilaa ramatul Allahi bun Muhammadu bun Ahmadu al-mahdiyyu
al-telikiyyu

al-fuuta-jaliyyu
al-magribiyyu
al-maalikiyyu
as-sh’a’riyya
al-qaadiriyyu

Traduction :

De la part de Ramatullahi, fille de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu
De Telikoo
Du Fuuta-Jalon
De l’Occident
De Voie Malékite
De Loi Ash’ari
De Rite Qadri

En d’autres termes, Ramatullahi descend de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu. Elle est de Telikoo, une misiide (paroisse) — du Diiwal (province) de Buriya —, dans le Fuuta-Jalon théocratique, pays situé  à l’ouest de La Mecque.
Elle est adepte de la Voie de l’Imam Malik et de la Loi Ash’ari. Enfin, elle appartient au rite Qadiriyya.

A suivre : Misiide Telikoo, Diiwal Buriyaa, Gilbert Viellard

Tierno S. Bah

La Poésie ajamiyya en Pular du Fuuta-Jalon

Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)

Alfâ Ibrâhîm Sow
Notes sur les procédés poétiques dans la littérature des Fulɓe (Peuls) du Fuuta-Jalon
Cahiers d’Études africaines. (1965): 19, 370-387

 L’article mentionné ci-dessus est désormais accessible sur SemanticAfrica sous format HTML, rehaussé par les outils de publication de la plateforme Drupal, notamment à l’aide des modules Book, Metatag, Taxonomy, Views. Depuis des années déjà la version PDF/Text Simple est affichée sur Persée et celle HTML sur webFuuta. Cependant, quelqu’en soit le support, le contenu de ce texte est d’un grand intérêt littéraire, culturel et historique. Et il continuera d’être utile aux chercheurs et étudiants de la culture islamique, en général, et de la littérature ajamiyya Pular/Fulfulde, en particulier.
En rétrospective, ce papier se lit comme le premier jet de La Femme. La Vache. La Foi. Ecrivains et Poètes du Fuuta-Jalon, le livre-repère qu’Alfâ I. Sow édita et publia un an plus tard, en 1966. Ce dernier ouvrage appartient à la brillante collection des Classiques africains. Olivier Kyburz est l’auteur de “La littérature peule dans la collection  Classiques africains”. Paru dans L’archipel peul, 1994, ce papier résume la remarquable activité éditoriale, déployée à Paris dans les années 1960-1970, par des spécialistes du Pular/Fulfulde, dont A.I. Sow.

Alfâ Ibrâhîm Sow traite son sujet en tant que philologue-linguiste. La matière et le style sont donc spécialisés et au-dessus du niveau de formation de certains lecteurs. Mais une approche patiente et une lecture attentive permettront à la majorité de saisir la riche communication formulée ici par ce grand professeur, pionnier et publiciste émérite du Pular/Fulfulde.

Bonne lecture donc !

Tierno S. Bah

Table des matières

  1. Introduction
    Caractéristiques de la métrique Pular
  2. Poésie et langage
    1. Le système vocalique
      1. Les voyelles et leurs allongements.
      2. La marqe /u/ des infinitifs actifs
      3. Les assimilations vocaliques
    2. Le système consonantique
    3. Les classificateurs des nominaux
      1. Les possessifs
      2. Le comparatif
    4. Le morphème de causalité baa
    5. Les syntagmes hino et hannde
    6. Les formes nominales
    7. Les emprunts
    8. Eléments thématiques
      1. Particules de liaison autonomes
      2. Eléments thématiques + particules de liaison
      3. L’utilisation des formes aspectuelles
  3. Artifices poétiques
    1. Art et Rythme
      1. Accent d’intensité et séquences rythmiques
      2. L’ordre des pieds dans le vers
    2. Art et Rime
      1. La rime vocalique
      2. La rime consonantique
    3. Art et Harmonie
  4. Valeur de la technique poétique Pular

L’assassinat de Cabral expliqué !

Dans First Ambassadors: Cuba’s Role in Guinea-Bissau’s War of Independence Piero Gleijeses, professeur à SAIS (School of Advanced International Studies, Washington, DC) se réfère à Patrick Chabal (1951-2014) comme le principal biographe d’Amílcar Cabral. Effectivement l’auteur offre une explication solide des causes et conséquences de la mort violente de Cabral.

Paru dix ans après la disparition tragique et prématurée du leader du PAIGC, la biographie intitulée Amílcar Cabral : revolutionary leadership and people’s war (1983) est effectivement un ouvrage documenté et dense de quelque 300 pages, dont la bibliographie couvre quinze.
On pourra accéder graduellement au livre sur webAfriqa.

Juvenal Cabral, institueur, père d'Amilcar
Juvenal Cabral, institueur, père d’Amilcar

Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d'Amilcar
Iva Pinhel Ivora, hôtelière, mère d’Amilcar

Tout ce qui touche Cabral, concerne la Guinée-Conakry et la Guinée-Bissau. Et cet ouvrage l’illustre abondamment. Patrick Chabal souligne que la recherche pour le livre surmonta partout de formidable difficultés pratiques et politiques. Sauf en Guinée-Conakry ! Cette impossibilité n’est guère surprenant si l’on tient compte de la stratégie de la terre brûlée de Sékou Touré. Faisant table rase du passé et déformant le présent, le premier président ravala un pays jadis prometteur au rang de lanterne rouge d’Afrique, s’agissant en particulier de l’intelligentsia et de l’éducation.

L’introduction et le premier chapitre présente la vie familiale, l’influence parentale, les cycles scolaire et universitaire exceptionnels, la brillante carrière de l’ingénieur agronome Cabral. Vient ensuite l’entrée en politique, qui culmine avec la création du PAIGC par Amílcar. Les derniers chapitres présentent, d’abord, le contexte socio-historique de la Guinée-Bissau et du Cap Vert, et, ensuite, les réflexions de Chabal sur la pensée et de l’héritage politiques de Cabral.

Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950
Amilcar Cabral et sa première femme, Maria Helena Rodrigues. Lisbonne, 1950

Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960
Amilcar Cabral et sa deuxième femme, Ana Maria, 1960

Remarques générales

Côté présentation, le livre contient quelques cartes, mais pas d’illustrations autre qu’une photo de Cabral. J’ai pu constituer cependant l’album photo ci-dessus à partir des archives de Casa Comum.
Quant au contenu, il s’agit ici du travail d’un politologue. Et l’ouvrage en porte le sceau. Mais l’historien et l’anthropologue restent sur leur faim. A cause de lacunes sur l’histoire, la composition pluri-ethnique et la diversité culturelle de la Guinée-Bissau. L’auteur ne semble pas non plus percevoir les différences de personnalité fondamentales entre Sékou Touré et Amílcar Cabral.

Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975
Luiz Cabral et Aristides Pereira, 1975

Points discutables

Le livre survole deux points critiques, qui méritaient pourtant davantage d’attention :

  • les rapports entre le PAIGC et les Fulas (Fulɓe)
  • les rumeurs impliquant président Sékou Touré dans l’assassinat

Les Fulas (Fulɓe) et les nationalistes

Chabal écrit : « It is clearer why the Fula opposed the nationalists in Guinea: they had done so elsewhere in West Africa. »
(Il devient plus clair pourquoi les Fula s’opposèrent aux nationalistes en Guinée-Bissau: ils l’avaient fait ailleurs en Afrique de l’Ouest.)
Mais il aurait dû dire où. Car un opinion lapidaire est insuffisante sur une question aussi épineuse que celles des rapports entre trois périodes historiques et trois formations étatiques : pré-coloniale, coloniale et post-coloniale.

Sékou Touré, impliqué ou disculpé ?

Chabal rejette l’hypothèse d’une implication de Sékou Touré dans l’assassinat de Cabral. Mais il souligne à plusieurs reprises les tensions entre les deux dirigeants. Et il mentionne les visées hégémoniques de Conakry sur la Guinée-Bissau (Sékou Touré’s alleged ambition to control Guinea-Bissau at independence).

Traitant de la mort violente du héros, Patrick Chabal s’appuie sur les faits et les témoignages pour présenter une explication cohérente et logique de l’assassinat de Cabral à Conakry, le 20 janvier 1973.
Je traduis ici des passages de la section intitulée “Cabral’s assassination: faits et implications”, qui ouvre le chapitre 5.

Chabal cite peu de sources sur la Guinee-Conakry. Pour toute “disculpation” de Sékou Touré dans la mort de Cabral, il ne cite qu’une publication du président, intitulée “Crime crapuleux de l’impérialisme”. Patrick aurait pu élargir l’horizon en faisant état des meurtres massifs perpétrés en janvier 1971 par le régime de Conakry. Parmi les accusés — sans preuves — et les tués — sans raison —, il y avait Barry III, ancien rival — vaincu et rangé — de Sékou Touré. Chabal aurait pu ainsi constater des similitudes entre Barry III et Amílcar Cabral : intelligents, universitaires, dynamiques, charismatiques, progressistes, etc. Le 25 janvier 1971 Barry III — et des dizaines d’autres Guinéens — fut pendu sur ordre de Sékou Touré. Le “responsable suprême” enviait ces deux cadets à lui. Il jalousait leur formation plus avancée et leurs diplômes.… Après avoir assassiné Ibrahima, pourquoi n’aurait-il pas trouvé un mobile pour perdre Amílcar ?
Plus fondamentalement Chabal aurait dû traiter du “Complot Permanent”, des purges cycliques, des violations et crimes des droits de l’homme de la “révolution” guinéenne. Hélas, il est muet sur ces questions, qui sont pourtant plus vitales que tout autre concept ou théorie. La même remarque vaut pour Cabral et le PAIGC, qui restèrent impassibles et silencieux face à la descente de leur pays-hôte aux enfers. Mais qu’auraient-ils dû et pu faire. La question reste posée… et sans réponse !
Quoiqu’il en soit, l’assassinat de son fondateur par des dirigeants du parti, marqua le début de la fin pour le PAIGC. Dans l’immédiat le parti évita la cacophonie et l’effondrement ; il maintint l’ordre et la cohésion. Les comploteurs furent jugés et exécutés. On procéda ensuite à la proclamation de l’indépendance de la Guinée-Bissau, que le Portugal finit par reconnaître. Mais le poison de la discorde et de la désunion avait été consommé. Son effet se répandit graduellement et finit par balayer les idéaux de Cabral. Après le coup d’état de Nino Vieira contre Luiz Cabral en 1980, la Guinée-Bissau et le Cap-Vert se séparèrent en deux républiques. A Bissau la guerre civile éclata entre frères (les généraux Nino et Ansumane Mané) du combat anti-colonialiste. Président Nino Vieira prévalut. Toutefois il fut éventuellement contraint — ô paradoxe — au refuge et à l’exil à Lisbonne en 1999. Il y retrouva Luiz Cabral ! Nino rentra à Bissau en 2005 avec l’appui de son vieil ami et business partenaire, Lansana Conté. Mais il fut assassiné à son tour, le pays s’étant mué en narco-état. Incapable aujourd’hui de surmonter les tiraillement politiciens, il patauge dans une absurde paralysie au sommet…

Différence fondamentale

En filigrane ce livre révèle la différence fondamentale entre la personnalité de Sékou Touré et celle d’Amílcar Cabral : on a, d’un côté, un tueur impulsif et récidiviste, de l’autre, un humaniste, qui croyait en la rédemption de l’être humain.

Mon souvenir d’Amílcar

Dernier point et non le moindre, je voudrais évoquer mon souvenir personnel, positif et ému, d’Amílcar. Il s’agit de mes rares contacts avec Amílcar entre 1968 et 1972. C’était à l’occasion de séances annuelles de projection de films documentaires sur la guerre de libération du PAIGC. Les sessions étaient organisées par le Ciné-club de l’Institut Polytechnique de Conakry, dont les animateurs étaient Thierno Mamadou Sow, Mamadi ‘Mam’ Camara, Teliwel ‘Cochran’ Diallo, Hady Diallo, moi-même, etc. Nous bénéficions de l’encadrement volontaire de professeurs français et belge : feu Michel Faulcon (mathématiques) et sa femme, Ms. Annette (génie-civil), Ms. Claire van Arenberg (linguistique), des passionnés du cinéma comme nous.
Invités d’honneur de ces rencontres, Amílcar et Aristides Pereira rehaussaient les cérémonies de leur présence. Ils participaient brièvement aux débats qui suivaient la projection, et les élevaient. Après avoir gracieusement signé le cahier des visiteurs sous les vivats d’une salle archi-comble, ils serraient des mains enthousiastes et étaient raccompagnés jusqu’à leur modeste Volkswagen Coccinelle par leurs nombreux admirateurs.

Tierno S. Bah