Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique

Introduction

Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz
Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz

Je propose ici une lecture critique de l’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon” par l’anthropologue et historien Roger Botte. Relativement fouillé et long, le document est le fruit de recherches d’un membre du Groupe d’Études comparatives des sociétés peules (GREFUL). Créé et animé depuis les années 1990, ce cercle groupe d’éminents chercheurs français. Roger Botte, Jean Boutrais et Jean Schmitz pilotent le GREFUL. Ensemble, ils  supervisèrent la publication de Figures peules (1999). Cet ouvrage de 534 pages est remarquable par la diversité des contributions qui le composent.
On peut visiter webPulaaku pour la bio-bibliographie des auteurs sus-nommés.

Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur'an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.
Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau icotnique du pâtre  pullo et prêtant son serment sur le Qur’an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.

A l’instar d’initiatives similaires, le GREFUL fait un apport considérable aux études et à la connaissance du monde Fulɓe. Je  leur tire ici mon chapeau cônique de bouvier-vacher Pullo en signe de reconnaissance et d’hommage !

Pour plus de détails lire Fulɓe and Africa

En matière recherche le consensus — basé sur l’évidence des faits et l’adéquation de l’argumentation — est plus fréquent, voire plus important, que  l’unanimité. Et les sciences sociales sont soumises aux mêmes lois et règles de logique que leurs jumelles formelles et expérimentales. Victor Hugo formule éloquemment les astreintes et contraintes de la recherche scientifique lorsqu’il écrit : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. »
La republication sur webPulaaku des travaux collectifs et individuels de l’équipe du GREFUL  et de milliers d’autres sources (livres, périodiques, photos) épouse cette dynamique. Elle vise à enrichir la recherche, les connaissances culturelles, et l’éducation. Souscrivant à l’aphorisme de Hugo ci-dessus, l’objectif est de reconstruire sur le Web, autant que possible, la profonde et vaste expérience du monde fulɓe, alias “archipel peul”. Le contenu du site réflète différentes hypothèses, methodologies, théories, travaux de terrain, et opinions. Ces tensions sont inévitables.  On les retrouve présentes dans l’article de Roger Botte. J’en esquisse ici une lecture critique et constructive, certes. Mais là où c’est requis, ma démarche va aussi droit au but ; elle appelle les choses par leur nom en signalant les failles et les erreurs du document. Ce faisant, mon propos est de contribuer à la réflexion mûrie et à la communication positive. En définitive, surmontant les divergences inhérentes à la profession, espérons que la coopération permettra d’impulser les études fulɓe dans la voie de la recherche et de la publication
Mes remarques se rangent dans trois catégories :

  • Le contexte de préparation de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur
  • Le fond
  • La forme

Lecture critique : contexte, méthodologie, sources citées

Le contexte de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur

Racines lointaines et contexte récent

Aucune indication n’est fournie sur les recherches et les ressources mises en oeuvre dans la préparation de l’article, notamment l’étendue du travail sur le terrain en Guinée. Il faut cependant de relever la date de publication, 1988, qui se situe dans la période postérieure à la mort du président Sékou et au renversement de son régime par l’armée le 3 avril 1984.

La dictature “révolutionaire” étrangla la recherche scientifique. Elle déclara son chef omniscient, et proclama l’idéologie —versatile et à géométrie variable— du PDG comme le summum de la connaissance. La présence des chercheurs africains et étrangers fut découragée. Une autarcie intellectuelle débilitante s’installa. Elle plongea l’université et la recherche professionnelle et civile dans la sclérose et la médiocrité. Et Roger Botte n’aurait pas été autorisé à travailler sur le terrain. J’en sais un peu en tant que professeur et co-rédacteur en chef — avec mon collègue et ami Bailo Teliwel Diallo — de Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne, de 1975 à 1982, année de mon départ pour l’Université du Texas à Austin en tant que Fulbright-Hayes Senior Scholar. Malgré les obstacles matériels et financiers, l’édition universitaire réapparut péniblement en Guinée à travers cet organe. En effet Miriya était médiocrement appuyé par les autorités, et sa parution dépendait d’un équippement vétuste, cadeau de l’Allemagne de l’Est. Auparavant, de 1959-1965, la revue Recherches Africaines reprit le flambeau de la publication scientifique. Elle fut, elle-même, le prolongement d’Etudes Guinéennes (1947-1955), lancée par Georges Balandier dans le cadre du programme du Centre-IFAN de Guinée.

Balandier commença donc sa carrière en Guinée, où il connut et appuya intellectuellement la percée de Sékou Touré. Afrique ambiguë, son livre-référence, inclut la Guinée, en général, et le Fuuta-Jalon, en particulier. Après 1958, il poursuivit ses recherches ailleurs sur  le continent, avant de rentrer à Paris, où il émergea comme l’une figure de proue de l’Université française. Face à la politique répressive du leader, il devint, jusqu’à sa mort, un critique irréductible du régime guinéen.

Recherches Africaines bénéficia de l’apport d’éminents administrateurs, chercheurs et auteurs : Tierno Chaikou Baldé, Laye Camara, Ousmane Poreko Diallo, Mamadou Traoré Ray Autra, Jean Suret-Canale, Djibril Tamsir Niane, Nenekhaly Condetto Camara, etc. Ce succès suscita la jalousie de Sékou Touré, qui condamna la revue à l’asphyxie et à une mort silencieuse en 1965. Cinquante-deux plus tard, en cette année 2017, et Camp Boiro oblige, la recherche scientifique ne s’est pas remise de cette politique obscurantiste et destructrice.
En 1984 le régime militaire du CMRN ouvrit les portes de Boiro et de la Guinée aux contacts et aux visites des voisins et des étrangers. La chute du PDG intervint huit ans après le « complot peul »,  du nom de la conspiration montée contre les Fulɓe par Sékou Touré en 1976-77.

Lire La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls.

L’affaire souffla un vent hostile et meurtrier sur le Fuuta-Jalon. Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé (Sarakolé haalpular), et des dizaines de co-accusés périrent dans le Goulag guinéen. Pour asseoir le mensonge, Sékou Touré prononça trois discours incendiaires sur l’histoire du Fuuta, l’implantation difficile du PDG, la malhonnêteté, le manque d’intégrité, bref la moralité douteuse des habitants de la région, etc. Il fit des allégations, parfois rocambolesques, destinées à minimiser le rôle historique des Fulɓe sur leur propre sol ancestral. A contre-coeur, il concéda toutefois : « C’est l’intelligence, c’est la culture. Et les Peulhs avaient de leur côté, un stock culturel plus avancé. »
Trop tard, car il avait répandu le venin de la suspiscion,  et semé les graines de la division. Le pays frôla la haine inter-communautaire et les affrontements inter-ethniques armés. Exactement comme le PDG enflamma les relations entre Fulɓe et Sose dans sa marche forcée et ensanglantée vers le pouvoir.

Lire à ce sujet Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58).

Ancien officier et l’un des hommes des sales besognes de Sékou Touré, Général Lansana Conté utilisa la même stratégie de la violence afin de diviser pour régner. Deux de ces incitations sont consignées dans les annales douloureuses de l’histoire guinéenne : en 1985 avec son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait) lancé aux gones et aux loubards qui pillaient les propriétés maninka à Conakry, et en 1991 lorsque Conté poussa les Forestiers à massacrer des centaines de Maninka à Nzérékoré et ailleurs.

A partir de 1978 donc, on note le début de la révision de l’histoire de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon aux fins de réduire l’importance de l’hégémonie fulɓe. Ce révisonnisme fantaisiste se manifesta durant l’élection présidentielle de 2010. Il prit d’abord la forme de pogroms anti-fulɓe en Haute-Guinée ainsi que de campagnes d’intimidation par des donso (confrérie de chasseurs maninka).  Ces renégats violaient ouvertement l’antique code d’honneur de l’association. Ils n’étaient que des mercenaires aux ordres d’Alpha Condé et d’extrémistes de son parti, le RPG. Ensuite, au seuil de la présidentielle de 2015, le politicien et député Mansour Kaba — aujourd’hui relégué aux oubliettes — se démena comme un beau diable au nom d’un Manden-Jalon hypothétique et illusoire. Fruit de l’ignorance, figment d’une imagination sevrée  de l’Histoire, ces divagations parlaient  de noyauter et d’occulter la tradition de tolérance et la riche expérience de la nation pré-coloniale Fuutanke ; une communauté bâtie par l’Etat  théocentrique islamique supra-ethnique ; une société  pluri-éthnique  “structurée et disciplinée” (Telli Diallo 1957), incluant Fulɓe, Toroɓɓe, Jalonke, Sarakole, Jakanke, Sose, Maninka, Tyapi, Landuma, Nalu, Koniagui, Bassari, Badiaranke, Serer, Wolof, Bamana, etc.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

C’est le lieu d’honorer la mémoire de Sori Kandia Kouyaté, l’un des plus illustres Jeli du 20è siècle, fils de Ditinn (Dalaba), et porteur émérite des cultures fulɓe et mande.

Hellaya. Sori Kandia Kouyaté chante en pular, son autre langue maternelle. Il est accompagné par l’orchestre Kélétigui Traoré et ses Tambourini.

Enfin, l’article de Roger Botte se fait un peu l’écho d’agitations idéologiques et politiciennes récentes et lointaines, ainsi que de la manipulation de l’histoire contre le Fuuta-Jalon. Le papier inclut ainsi des passages qui ne résistent pas à l’étude approfondie et à l’analyse professionnelle du passé. Roger Botte reprend, par exemple, la notion d’une certaine parité numérique Fulɓe-Mande parmi les fondateurs de la théocratie. Mais la liste qu’il en donne est plutôt vague et peu convaincante.

A suivre.

Tierno S. Bah

Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique (2ème partie)

L’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, de l’anthropologue et historien Roger Botte, date de 1988. Après en avoir revu le  contexte de publication, je consacre cette deuxième partie  de ma lecture critique à la méthode de rédaction et aux sources citées et/ou exploitées par l’auteur.

Méthode et sources

Paul Guébhard. Au Fouta-Dialon. Elevage. Agriculture. Commerce. Régime Foncier. Religion. 1910

Méthode

La méthode adoptée par l’auteur pêche sur les points suivants :

  • l’inversion de l’ordre des termes du titre
  • un aplatissement des structures sociales fuutaniennes
  • l’amalgame entre la description et l’analyse
  • un traitement isolé du phénomène Hubbu

Titre : ordre inversé des termes

Au lieu de “Révolte, Pouvoir, Religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, l’article aurait s’intituler “Religion, Pouvoir, Révolte : les Hubbu du Fuuta-Jalon”. Il aurait fallu (a) placer la religion au début pour en marquer la prééminence et la priorité, (b) finir par Révolte et maintenir Pouvoir au milieu. En inversant la position des termes Religion et Révolte, Roger Botte met en quelque sorte la charrue avant les boeufs. Car dans un Etat théocentrique, la Religion reste le fondement et la justification du Pouvoir. Et c’est, en partie, le mauvais exercice du Pouvoir qui a engendré la Révolte, en l’occurrence celle des Hubbu. Dans Notes sur les Coutumes des Peuls au Fouta-Dialon Gilbert Vieillard rapporte ainsi la formule d’intronisation de l’Almaami prononcée par le doyen des Grands Electeurs et des Grands Feudataires :

« Nous avons maintenant un successeur des Almamis. Nous lui confions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Il ne doit pas admettre qu’il soit fait tort impunément à qui que ce soit. Qu’il accueille la plainte de tous les meurtris, et rende à tous justice. Le Fouta est sur ta tête comme un vase de lait frais. Ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait. Dans la communauté musulmane, que tous soient justes et équitables : si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les chefs le soient. Dans la communauté musulmane que tous soient résignés et patients ; si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les gouvernés le soient ».

Aplatissement des structures sociales

L’article aurait dû dégager la stratification de la société fuutanienne. Ce faisant, Roger Botte aurait exposé aux lecteurs les structures sociales complexes du Fuuta-Jalon. Malheureusement, il se limite à l’opposition entre trois couches : aristocrates, hommes libres et captifs. Mais la hiérarchie n’était pas ternaire. Elle était quinaire, c’est-à-dire à qu’elle avait cinq niveaux :

  • Aristocratie (et clergé)
  • Hommes libres
  • Castes
  • Captifs
  • Etrangers

Cette structure fonctionnait de manière plus compliquée que ne l’établit Roger Botte. Ainsi, au sein de chacune de ces couches, il existait des échelons hiérarchisés et un statut gradué. Par exemple, dans la caste des griots on distinguait le membre ordinaire (gawlo) et maître-griot (farba). L’activité de ces maîtres de la parole s’accordait au contexte de la performance. Ainsi le verbe luukude désignait les louanges chantés par le gawlo ordinaire. Par contre, le verbe askude s’appliquait aux récits épiques composés et/ou déclamés par le farba.
Au début des années 1980 le duo Farba Ibrahima Njaala et Farba Abbaasi  enregistra à Freetown une version de l’épopée (asko) du prince et général d’armée Alfaa Abdurahmani Koyin, un des héros de la victoire du Fuuta-Jalon contre Janke Wali à la bataille de Turuban en 1867.
Le passage ci-dessous montre l’interaction de représentants de trois couches (aristocratie, castes, captifs) dans le protocole en usage à la cour des seigneurs des provinces (diiwe) et de l’Almaami à Timbo. La scène décrit la montée du cheval de guerre. Elle associe l’aristocrate (Alfaa Abdourahmane), le captif-palefrenier (Simiti), le forgeron, le cordonnier et le boisselier :

Farba Ibrahiima Njaala — Simiti haɓɓi ndimaagu makko ngun haa ngu bui tati e nder reedu maggu.
Farba Abbaasi — Naamu.
— O tippi e Bayillo, Garanke pooɗi mo.
— Naamu.
— O ƴeewi e hoore Maama Labbo.
— Naamu.
— O piyi ngu njanɗe o hucci e Labe.
— Eyyo!
(transcription Tierno S. Bah 1983, département d’Anthropologie de l’Université du Texas à Austin)

Traduction

— Farba Ibrahiima Njaala : Simiti sella l’étalon si fort que celui-ci pèta trois fois dans son ventre.
— Farba Abbaasi : Oui.
— Il (Alfaa Abdurahmane Koyin) s’appuya sur le forgeron, et le cordonnier l’éleva.
— Oui.
— Il se hissa par-dessus Maama-le-boisselier.
— Oui.
— Il éperonna et s’élança en direction de Labé.
— Parfait !

Cet extrait souligne un aspect culturel —et martial — du système politique fuutanien. Il contredit ou atténue l’opinion de Roger Botte, qui affirme que “l’antagonisme entre l’esclave et le maître apparaît comme le clivage social fondamental, la survie du pouvoir islamique reposant sur l’esclavagisme.” Malheureusement, il ne fournit ni preuves ni arguments pour étayer cette assertion aussi sommaire que tranchante. Pis, le jugement de valeur de Roger s’applique encore davantage à l’hégémonie de l’Europe occidentale, en général, et celle française, en particulier, sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique. Et cela du 16è siècle à la mondialisation actuelle, en passant par la Conférence de Berlin en 1884-5.

A cause des expéditions militaires du jihad, le cheval acquit droit de cité au Fuuta-Jalon, où sa réputation coranique de monture des saints le précéda. On peut voir l’almaami Sori Yillili paradant au trot de son cheval blanc sur webFuuta. A Labé le stade sportif est bâti sur l’emplacement de Kolla Pucci (Plaine des chevaux), c’est-à-dire l’ancien champ de courses hippiques du diiwal. La tradition rapporte que le jeune Alfa Yaya y excellait dans les compétitions, du fait de sa vigueur physique, de son aptitude sportive et de sa dextérité dans cet art.

Amalgame entre description et analyse

L’article aurait gagné en clarté si Roger Botte avait traité séparément la description et l’analyse. Malheureusement l’article passe de l’une à l’autre sans transition, et parfois dans le même paragraphe. Le chevauchement est fréquent entre la présentation des faits historiques et l’opinion de l’auteur a de ceux-ci. Je cite deux passages en exemples :

 « Les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe, se révélaient plus ferventes que celles de l’est, dont la foi n’avait pas été ravivée par l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe. »

Roger Botte ne dit pas quand et comment “les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe” sont devenues “plus ferventes que celles de l’est”. De même, il parle de “l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe” sur les croyants du Fuuta occidental et septentrional. Mais il ne cherche pas à corroborer cette affirmation par des références précises, notamment les noms de ces prédicateurs et la date de leur intervention.…

« La shadiliyya originelle, telle qu’appliquée au Maghreb, comportait un ensemble de règles qui ne différaient pas sensiblement de celles des confréries voisines ; mais au Fuuta, les Peul en exagérèrent certaines formes… »

On est en droit de demander ici en quoi les variations de culte sont une exagération. Par rapport à une norme maghrébine ? Etranger, car nous savons que ni les dogmes de la religion (Islam, Christianisme), ni les règles des ordres religieux n’échappent à leur interprétation en fonction de l’expérience historique, des us et coutumes de la société réceptrice. Celle-ci imprime toujours son identité ethnique, son héritage culturel, son tempérament, etc. aux principes généraux de la foi.

Traitement isolé du phénomène Hubbu

L’auteur aurait dû extraire de son arsenal intellectuel la méthode comparative. Et l’utiliser pour se pencher sur des rebellions ayant eu lieu dans d’autres pays. Roger Botte a plutôt choisi de traiter son sujet de façon isolée et sui generis, alors qu’il aurait pu faire des rapprochements avec des évènements similaires dans l’histoire de l’Islam. Sans pour autant perdre de vue l’avertissement qui dit comparison n’est pas raison, et que ressemblance n’est pas correspondance. Cela ne s’applique toutefois qu’aux généralisations abusives, faites à partir d’observations superficielles, et qui ne cherchent pas à vérifier les similitudes empiriques. Autrement dit, qu’elle soit centrale ou complémentaire, la démarche comparative permet d’élargir le champ d’investigation et de dégager des lessons plus riches de l’enquête menée.

Sources

Roger Botte s’appuie sur une bibliographie détaillée dans son article. Il mentionne plusieurs auteurs et cite de nombreuses sources. Toutefois, quantité ne signifie pas toujours qualité. En l’occurrence, j’identifie trois failles dans la liste bibliographique de l’article :

  • la critique et la déférence à Paul Marty
  • l’endorsement de Hyacinthe Hecquard
  • l’inexplicable erreur avec Paul Guébhard

Critique et déférence A Paul Marty

La note no. 2 suggère que Paul Marty a tort de parler de “tribu Ourourbé”. Et pourtant de nombreuses sources considèrent les quatre patronymes Baa, Bari, Jallo, Soo comme équivalents de tribus selon le tableau suivant :

Générique Patronymes
Uururɓe, sing. Uururo Baa, Bah, Balde, etc.
Dayeeɓe, sing. Dayeejo Bari, Barry, Barrie, etc.
Jalluɓe, sing. Jalloojo Jallo, Diallo, Jalloh, Jallow, etc.
Feroɓɓe, sing. Pereejo  Soo, Sow, etc.

Le premier sous-titre place entre guillemets l’expression ‘complot islamique’, parce qu’elle est vraisemblablement empruntée à Paul Marty. On la trouve en effet au chapitre 5 de L’islam en Guinée. Fouta-Diallon (1921). Marty l’y emploit au sujet de Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen. Roger Botte ne relève pas la contradiction de Marty, qui fait naître Karamoko Dalen à Satina !

Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen
Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen

Sans explication. Evoluant à la cour d’Almami Bokar Biro à partir de 1894, cet érudit venu donc du diiwal de Labé était un disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa Ndiyan. Après la bataille de Poredaaka, il fut menacé par la répression qui s’abattit sur les partisans du souverain vaincu. Il parvint à y échapper en s’engageant au service du gouverneur Noel Ballay.…
La note 40 ajoute que “Sur le jaaroore et la shadiliyya en général, l’enquête de Marty … reste pertinente.” Mais compte non-tenu de la négligence ci-dessus, le livre de Paul Marty est largement tributaire des archives d’Ernest Noirot. Lire la présentation qu’en fait Gabriel Debien. Cela ne l’empêche pas Marty de créer ou de reproduire des erreurs de tableaux généalogiques, en particulier à propos de l’ascendance de l’Almaami Sori Yillili, grand-père de Diawadou Barry.

Endorsement de Hecquard

Hyacinthe Hecquard (1814-1866). Voyage sur la côte et dans l'intérieur de l'Afrique occidentale

La note 26 au bas de l’article reprend des passages extraits du livre de l’explorateur Hyacinte Hecquard (1814-1866), “… en 1851 … ‘la principale richesse des Peuhls consiste en captifs et en bestiaux’”. Botte poursuit : “il indique que ‘le nombre des esclaves est égal sinon supérieur à celui des hommes libres’” (Voyage sur la côte et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, Paris, 1855). Il est frappant, qu’écrivant en 1988, c’est-à-dire 133 ans après la publication du livre de Hecquard, Roger Botte n’ajoute pas une seule note de vérification ou d’avertissement. Et qu’il ne soumette cette estimation vague d’un lointain précurseur au peigne de la critique. En l’absence de chiffres fiables et de statistiques au moins approximatives, il est exagéré de prétendre que la richesse du Fuuta-Jalon reposait d’abord sur les serfs captifs et ensuite sur l’élevage du bovin, qu’il appelle vulgairement bestiaux. C’est une manière éloquente d’afficher son ignorance de la société faisant l’objet de son livre. La même remarque s’applique à l’évaluation démographique établissant une parité et même une supériorité numérique de la population des serfs sur celles des hommes libres. Face à ces lacunes et à ces affabulations, il suffira, peut-être, rappeler la célèbre boutade du sénateur américain Patrick Moynihan : “Everyone is entitled to his own opinion, but not to his own facts.” (Chacun a droit à son opinion, mais à ses propres faits.)

Inexplicables méprises avec Guébhard

Louis Tauxier. Moeurs et histoire des Peuls. 1937
1937

Louis Tauxier (1871-1942)
Louis Tauxier (1871-1942)

Roger Botte cite l’administrateur des colonies Paul Guébhard deux fois. Il n’émet aucune réserve sur l’auteur ou le contenu du passage cité. Est-ce une omission, une erreur, ou une faute ? Peu importe. Et pourtant la bibliographie de l’article inclut l’ouvrage du comte Louis Tauxier, également ancien administrateur colonial, et l’auteur, entre autres, de Mœurs et histoire des Peuls ci-dessus. Méthodique bien que paternaliste, Tauxier passe en revue ses prédécesseurs. Dans le chapitre 4, intitulé “La synthèse de Guébard”, il commence par une remarque courtoise. “… j’ai eu le plaisir de le connaître en 1907…” cet “administrateur au Fouta-Djallon.”

Ensuite il avertit le lecteur :

« Il (Guébhard) est intéressant par les détails qu’il a recueillis de la bouche de ses renseigneurs, mais il ignore malheureusement l’histoire véritable et la chronologie du Fouta, n’ayant pas consulté les sources. »

Et il enfonce le clou : ce “n’est pas un auteur sûr.” C’est tout dire ! Tout en prenant soi de reproduire fidèlement de larges extraits de Guébhard, il le réfute systématiquement dans les notes en bas de chapitre. Voici quelques examples :

Note 2. L’lbrahima Sambégou dont il est ici question est Karamokho Alfa (alias Ibrahima Moussou) et son cousin Sory est celui qui devait devenir plus tard le fameux Ibrahima Sori Maoudo (le grand). Comme on le voit, Guébhard ignore complètement les origines du Fouta-Djallon peuhl et son histoire de 1694 à 1730 environ.

Note 7. Je passe ici quelques lignes, évidemment fausses, où Guébhard représente les Peuls du Fouta-Djallon comme un amas indistinct de races diverses. En fait, le gros noyau était constitué par les Peuls venus du Macina vers 1694.

Note 9. Mais Sory n’était pas le frère, c’était le cousin de Karamokho-Alfa.

Note 11. Toute cette légende sur Timbo est fausse. La première capitale du Fouta-Djallon fut Fougoumba ou Fougoumba, et Timbo, d’abord village Dialonke, puis devenu un gros établissement peuhl, ne devint capitale qu’à la fin du règne d’Ibrahima Sory Maoudo (après 1776).

Note 22. Guébhard est déplorable dans sa chronologie et ne s’est pas donné la peine d’étudier sérieusement l’histoire du Fouta-Djallon, aimant mieux nous raconter des histoires enjolivées et les légendes de ses renseigneurs.

A suivre.

Tierno S. Bah

Afrique. Pire que la tromperie !

Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie, Tierno Monénembo était l’un des invités de marque à la cérémonie des discours, le jeudi 30 novembre, sous la coupole de l’Académie française. Après l’attribution de l’honneur en juin dernier, Tierno a cette fois-ci reçu le prix, qui s’élève à 30 000 €.

Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.
Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.

Espérons qu’avec cette somme les Diallo vont désormais épargner les troupeaux des gens. Et qu’ils ne rôderont plus la nuit autour des parcs (dingiraa) de nous autres Bah, leurs maîtres, en quête d’un boeuf ou d’un mouton pour leurs ripailles de grands gourmands !

Après la cérémonie de l’Académie Tierno Monemembo s’est entretenu avec le journal Le Point. Lire le texte de l’interview dans la section Documents.

Je partage l’essentiel des positions et opinions de Monenembo, articulées au cours des décennies, en littérature et dans la presse. Lui et moi, nous avons confimé ce front commun durant la conférence de George Washington University, Washington, DC, organisée en 2011 par les soins de Mme. Barry Binta Terrier.
Toutefois, je constante des divergences tactiques mineures. Ce qui est, bien sûr, logique et naturel. Ainsi, j’ai relevé trois de ces écarts dans l’interview du Point.

  • Le premier porte sur la tromperie de dirigeants post-coloniaux, notamment ceux de l’Algérie et la Guinée.
  • Le second a trait à la généralisation sur les jeunes.
  • Le troisième découle du rôle de la complémentarité entre expression (littéraire et artistique) et communication ( scientifique et technique) dans l’analyse de l’expérience humaine, sociale et historique.

Pire que la tromperie : la trahison

 « Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. » (Tierno Monenembo)

La tromperie est l’une des armes de la dictature postcoloniale africaine, certes. Mais il y a pire. Il y a que, à l’image de la plupart des pays africains, l’Algérie et la Guinée n’ont pas été simplement trompées après l’indépendance acquise en 1962 et en 1958, respectivement. Elles ont été trahies par leurs dirigeants et leurs alliés, du dedans et dehors. En conséquence, la pauvreté s’est enracinée, avec ses causes, consésquences et corollaires : l’oppression, la corruption, le népotisme, la médiocrité, l’impunité, l’exil, etc. Ces tares et malédictions résultent de la trahison, qui est un acte plus grave que la tromperie.
Par exemple, l’Algérie —sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika —et la Guinée, depuis Sékou Touré, sont minées par le népotisme. La famille du président algérien, notamment ses frères et fils, tiennent le haut du pavé à Alger.
En Guinée, il est devenu traditionnel d’installer et de financer la femme, la famille et les parents du chef de l’Etat aux postes juteux.  Et pourtant, Frantz Fanon, compagnon de lutte de Bouteflika au sein du Front de Libération National (FLN) durant la guerre d’indépendance, fustige et condamne sans appel le népostisme. Dans les Damnés de la terre (1961), chapitre “Mésaventures de la conscience nationale”, Fanon écrit :

« Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l’Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise. »

On a ainsi enregistré l’intention et la prétention — de pères et de fils — de transformer des états républicains en dynasties familiales : Mubarak en Egypte, Gadhafi en Libye, Mugabe au Zimbabwe, et bientôt en Afrique du Sud entre les ex-époux Zuma (Jacob et Dlamini), en Ouganda (Museveni), etc. Sans oublier  le transfert effectif du pouvoir de père en fils au Togo (Nyassingbé ) et en RD Congo (Kabila). Ou la succession décalée dans le temps entre Jomo et Uhuru Kenyatta au Kenya.

Plans dynastiques avortés (ou en cours) en Guinée

Président Successeur putatif 
Sékou Touré Mohamed Touré
Lansana Conté Ousmane Conté
Alpha Condé Mohamed Condé

Jeunes-adultes-vieux : une trichotomie floue

« Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions.» (Tierno Monenembo)

On présente fréquemment la jeunesse comme porteuse de changement et d’avenir. Cet espoir doublé d’un voeu est légitime. Et l’évolution et les boulevesements historiques le confirment souvent. Toutefois, la jeunesse n’existe pas en dehors de la société. Elle ne vit pas en vase clos. Elle n’est pas non plus monolithique. Au contraire, elle est le produit des structures familiales et socioéconomiques en place, qui l’accueillent et l’accompagnent, du berceau au tombeau. Et dès le jeune âge, les jeunes subissent l’influence et la pression de l’environnement (aînés, éducateurs, institutions, moeurs et des traditions). Dès lors, ils  intériorisent, reflètent et reproduisent les mêmes contradictions, divisions, stratifications, et antagonismes, qui caractérisent les composantes adultes et âgées de la population. Ainsi, il existe aujourd’hui des jeunes, des adultes et des vieux qui se  rangent soit dans le camp des supporters, soit dans celui des opposants de la dictature en Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Le même constat est valable pour le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, les racistes aux USA, etc.
Il faudrait alors éviter les “généralisations abusives” concernant les jeunes. Car ils appartiennent effectivement à des catégories et couches sociales différentes. Voici certaines des barrières ou compartiments qui distinguent et/ou séparent les jeunes en Guinée :

  • alphabètes ou analphabètes
  • ruraux ou urbains
  • pauvres ou aisés
  • francophones ou non-francophones
  • musulmans ou chrétiens
  • fonctionnaires ou entrepreneurs,
  • technocrates ou militants, etc.

Expression et communication

« La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. » (Tierno Monenembo)

Tierno Monenembo a raison. Il n’y a pas d’art plus expressif que la littérature dans la peinture des crises et des succès humains. Ainsi, par exemple, la plume naturaliste Emile Zola en France, la critique sociale de Charles Dickens en Grande Bretagne, ont produit des chefs-d’oeuvre universels. Et l’oeuvre de Monenembo lui-même, celle de Maryse Condé (son aînée en âge et son prédécesseur dans l’obtention du Prix de l’Académie) jettent une lumière enrichissante sur les sujets de leurs romans.

Lire Crapauds-brousse, Peuls et Une saison à Rihata, Ségou

Mais le langage articulé a deux fonctions fondamentales : la communication (pratique, technique, scientifique) et l’expression (prose, poésie, théâtre). Ce sont-là les faces de la même médaille. L’une, la communication, est le canal de des échanges dans l’administration, les professions, la recherche en sciences (fondamentales, expériementales, et sociales). L’autre, l’expression, transmet les sentiments, l’intuition, l’opinion, la subjectivité. Les deux activités sont également nécessaires et indispensables à la créativité, à la culture et à la civilisation humaines. Cette dualité est familère à Tierno Monenembo. Elle participe de son expérience personnelle en tant que professeur de bio-chimie et écrivain de renommée mondiale.

Tierno S. Bah

Allah Tantou : projection-débat à Conakry

A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l'ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l'Apartheid.
A droite, Marof Achkar (1930-1971), représentant permanent de la Guinée à l’ONU, premier président de la commission des Nations unies sur l’Apartheid.

David Achkar, cinéaste (1960-1998)
David Achkar, cinéaste (1960-1998)

Conformément à mon accord avec l’association “Guinée Solidarité Bordeaux“, la première d’une série de projections-débats du film documentaire “Allah Tantou” s’est déroulée le 17 courant à l’université Kofi Annan de Conakry. Membre de Guinée Solidarité Bordeaux, Mme. Jeanne Cousintreguery a bien voulu partager le compte-rendu suivant :

La première projection-débat d'”Allah Tantou”, à l’Université Kofi Annan, a rempli l’objectif de sensibiliser les jeunes à l’histoire de la Première République.
Objectif : projeter et débattre autour de ce film s’avère une nécessité auprès des jeunes Guinéens.
Une deuxième séance aura lieu le 24 novembre à l’UCAO. Le cinéaste Moussa Kémoko Diakité y prendra part et parlera du réalisateur du film, David Achkar, qu’il a connu.

Merci M. Tierno S. Bah de nous avoir autorisé à projeter ce film nécessaire pour la jeune génération.

Allah Tantou

La projection a commencé à 16h dans la salle culturelle Malik Condé. Elle a permis d’aborder sans tabou une période de l’histoire de la Guinée sous la première république. Ce programme éducatif de projections-débats autour d’Allah Tantou est organisé par “Guinée Solidarité Bordeaux”.

« Mais il n’y a rien qui peut être caché de l’esprit.
Rien que la mémoire ne peut pas atteindre ou de toucher ou de rappeler. » Don Mattera, 1987 (Afrique du Sud)

Le réalisateur et l’acteur principal

Allah Tantou est un film documentaire long-métrage de 52 minutes réalisé en 1990 par David Achkar (1960-1998) sur le Camp Boiro. L’acteur Michel Montanary joue le rôle principal et interprète le personnage de Marof Achkar, le père de David.

La séance a débuté par une minute de silence à la mémoire de David Achkar, qui a résumé éloquemment son oeuvre en ces termes :

« Je suis un cinéaste préoccupé par la tragédie que vit l’Afrique, a-t-il dit dans une interview. J’ai commencé par Allah Tantou sur ma tragédie personnelle,(…) avec un petit budget … C’est l’émotion qui fait la différence à la sortie de la salle, quelque soit le budget du film ! (…) » (interview avec Olivier Barlet, 1997)

Allah Tantou, le film

Allah Tantou a été le premier film africain à faire face aux immenses coûts personnels et politiques des violations répandues des droits humains du continent. Le réalisateur David Achkar a décrit les origines de son film dans un livre « Allah Tantou God’s Will » (Par la volonté d’Allah).
Le film documentaire-fiction retrace à partir des lettres de son père, Marof Achkar. Celui-ci fut chorégraphe et manager des Ballets Africains dans les années 1950. Après l’indépendance il devint diplomate, conseiller culturel de l’ambassade de Guinée à Washington, DC avec l’ambassadeur Telli Diallo, avant d’être le représentant permanent de la Guinée à l’ONU. Il fut rappelé à Conakry en 1969, détenu au Camp Boiro, et fusillé en 1971. Exploitant des photos de son père et de rares images du Camp Boiro, ce film a été qualifié d’« épreuve mémorielle ».
« Allah Tantou se fait l’écho anonyme de la mémoire des autres détenus, dont on perçoit les tourments derrière les cloisons des cellules, quelque part dans une autre salle d’interrogatoire, accueillant en silence les portraits d’autres prisonniers exécutés, auxquels ce film est dédié. »

Cette projection s’inscrit dans le cadre de Conakry Capitale Mondiale du Livre, le film étant directement inspiré des écrits d’Achkar Marof à Boiro. Les livres des Editions L’Harmattan sur l’Histoire de la Première République étaient en vente avant et après le film.

Participants

Animé par l’équipe “Ciné Nimba”, le débat a enregistré la participation de :

  • MM. Lamine Camara dit “Capi” et Abbas Bah, rescapés du Camp Boiro
  • Une centaine d’étudiants
  • Des invités de Guinée solidarité Bordeaux
  • Deux représentants de l’Association des Victimes du Camp Boiro
  • Un ancien fonctionnaire du Comité des Nations Unies contre la torture
  • L’association « traidunion »
  • Un professeur du lycée français
  • Bob Barry, journaliste de Deutsche Welle
  • Mohamed Kaba, directeur de l’Institut Kofi Annan et président de “Guinée Solidarité Conakry”
  • Alseny Tounkara, scénariste et cinéaste
  • M. le Recteur de l’Université Kofi Annan

Après la projection, les deux témoins ont pris la parole. Ils ont salué le film comme « un témoignage poignant pour sortir la vérité ». Ils ont ensuite restitué leur propre histoire. Tous deux ont été emprisonnés après l’agression du 22 novembre 1970, Abbas à l’âge de 24 ans, « Capi » à 31 ans, dans des conditions encore « plus déshumanisantes » « plus animales » que celles subies par Marof Achkar .

Lamine Camara et Abbas Bah ont rebondi sur les questions pertinentes des étudiants.
M. Abbas Bah « si nous sommes encore vivants, c’est le destin ; entre ceux qui sont morts et ceux encore en vie ce n’est pas une question de culpabilité ou d’innocence, seulement un niveau de résistance différent aux tortures, aux diètes, à l’enfermement dans une quasi-obscurité.»

M. Lamine Camara regrette que les jeunes étudiants n’aient pas été plus nombreux dans la salle. Il note qu’en Europe, les traces du passé sont conservées et valorisées, ce qui n’est pas le cas en Guinée. Il lance un appel aux jeunes :
« Il faut que notre pays évolue, et rapidement (…) notamment dans le domaine de l’éducation : mettre en place des programmes objectifs d’histoire, situer Boiro dans l’histoire de notre pays», développer l’esprit d’analyse et critique dès l’école.
« Nous avons un devoir collectif de mémoire ; vous aussi les jeunes vous êtes issus de la torture ! Dès que je suis sorti du Camp Boiro, j’ai pardonné ».
Ces propos de réconciliation et de pardon ont profondément touché l’assistance.

Le débat s’est terminé à 19h 45.

Jeanne Cousintreguery

Remarques

  • M. Abbass Bah emploie une formule ambigüe qui pose la “question de culpabilité ou d’innocence” au niveau des prisonniers. En réalité, elle se situe entre bourreaux et victimes. Dans ce sens, tous les détenus furent des victimes de la dictature. Qu’ils en aient été les instruments ou non. Antérieurement ou postérieurement à la mort de Sékou Touré et à l’effondrement de son régime.
  • C’est réellement dommage et absolument regrettable que M. Lamine Camara persiste dans le discours de la “réconciliation et du pardon” sans insister sur la priorité transcendante de la JUSTICE et la nécessité vitale de la lutte contre l’IMPUNITÉ endémique. C’est là une déréliction historique qui engendre  un climat délétère, négatif et débilitant. D’où  l’apathie de la jeunesse et la faiblesse de l’audience estudiantine, que ‘Capi’ déplore. Il ne devrait pourtant pas s’en étonner. Car les jeunes  sont pris dans les mailles des  contradictions  de  “l’élite” guinéenne, connue pour son égocentrisme, son flou, et sa fourberie. Dans ce cas M. Camara encourage les étudiants à “développer l’esprit d’analyse et de critique”, d’une part. De l’autre, il prône le pardon général  et gratuit, c’est-à-dire l’amnésie, la résignation et le fatalisme.… L’attitude et les propos de ‘Capi’ Camara suscitent des interrogations majeures : Qui et quoi pardonne-t-il ? Et pourquoi ? En attendant une réponse, il est évident que sa mansuétude ne peut pas effacer les crimes de sang, de guerre et contre l’humanité commis au Camp Boiro ! Alors pourquoi ne pas considérer les perpétrateurs vivants comme justiciables devant la loi ?  M. Camara est  libre de pardonner les bourreaux de la Guinée. Mais c’est là une position personnelle qu’il devrait garder pour lui-même, sans en prêcher le message défaitiste. Surtout devant une jeunesse qui  doit, au contraire, redresser l’échine, relever la tête, et systématiquement mettre le passé (Sékou Touré, Lansana Conté et consorts) et le présent (Alpha Condé) en question, afin de combattre  l’impunité et de hâter le triomphe du règne de la loi.
  • Messieurs Bah et Camara symbolisent deux types diffférents de survivants du Camp Boiro.
    • Le premier fut une victime au sens strict du mot, sans participation subséquente aux dérives et abus des régimes successeurs du PDG.
    • Dans ses fonctions successives de ministre et d’ambassadeur, le second prit part à l’exercice de l’autorité arbitraire et de l’autocratie répressive de Lansana Conté.

Tierno S. Bah

L’Académie française honore Tierno Monenembo

Palais de l'Académie française, 23, quai de Conti. Paris.
Palais de l’Académie française, 23, quai de Conti. Paris.

Félicitations à Tierno Monenembo, qui coiffe le Palmarès de l’Académie française pour l’An 2017. Les Immortels (surnom des membres de l’Académie) lui ont, en effet, décerné le Grand Prix de la Francophonie.

Dans plusieurs de ses romans (Peuls, Le roi de Kahel, etc.) Monenembo s’amuse à décocher des flèches aux Sérères, cousins à plaisanterie des Fulbe. Datant du 20e siècle, le plus célèbre des Sérère est, sans conteste, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète, président de la république du Sénégal et membre de l’Académie française (1983-2001). C’est le premier et le seul Africain à siéger dans l’auguste institution. De sa demeure finale, Senghor doit approuver et sourire à l’honneur rendu à Monenembo.

S’il n’avait pas été inscrit à l’école coloniale française, Tierno Monenembo aurait vraisemblablement évolué pour devenir un grand-maître Nyamakala. Ma suggestion, ici, n’est pas banale, triviale ou vulgaire. Au contraire, elle traite Tierno comme un auteur potentiel du Pular,  au même titre que les artistes de la langue, notamment Hamidou Moƴƴere Balde, Geeto Diallo, etc. En d’autres termes, Monenembo aurait suivi un parcours différent, mais il aurait exploité le même précieux don et il aurait rempli une toute aussi brillante carrière littéraire orale.

Tierno S. Bah

L’annonce publiée aujourd’hui désigne 63 distinctions. Le Grand Prix du Roman sera, comme de coutume, décerné à l’automne.

Séance publique de l'Académie française
Séance publique de l’Académie française

Palmarès 2017

Grands Prix

  • Grand Prix de la Francophonie
    M. Tierno Monénembo (Guinée)
  • Grande Médaille de la Francophonie
    M. François Boustani (Liban)
  • Grand Prix de Littérature
    M. Charles Juliet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix de Littérature Henri Gal
    Prix de l’Institut de France
    M. Benoît Duteurtre, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix Jacques de Fouchier
    M. Dominique Cordellier, pour Le Peintre disgracié
  • Prix de l’Académie Française Maurice Genevoix
    M. Nicolas Mariot, pour Histoire d’un sacrifice. Robert, Alice et la guerre
  • Grand Prix Hervé Deluen
    M. Daniel Maximin
  • Grand Prix de Poésie
    M. Anthony Phelps, pour l’ensemble de son œuvre poétique
  • Grand Prix de Philosophie
    M. Christian Jambet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix Moron
    M. Luc-Alain Giraldeau, Dans l’œil du pigeon. Évolution, hérédité et culture
  • Grand Prix Gobert
    M. Jean-Pierre Rioux, pour Ils m’ont appris l’histoire de France et l’ensemble de son œuvre
  • Prix de la Biographie (Littérature)
    M. Marc Hersant, pour Saint-Simon
  • Prix de la Biographie (Histoire)
    M. Bernard de Montferrand, pour Vergennes. La gloire de Louis XVI
  • Prix de la Critique
    M. Jean-Yves Pouilloux, pour L’Art et la Formule
  • Prix de l’Essai
    M. Jacques Henric, pour Boxe
  • Prix de la Nouvelle
    Mme Claire Veillères, pour Une poule rousse et autres nouvelles
  • Prix d’Académie
    • Dom Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, o.s.b., pour son édition et sa traduction de l’ensemble des commentaires de saint Thomas d’Aquin aux épîtres de Saint Paul aux communautés
    • M. François Chapon, à l’occasion de la parution d’Empreintes sur un buvard. Pages de journal (1953-1989)
    • M. Dominique Noguez, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cardinal Grente
    R.P. Jean-Robert Armogathe, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Théâtre
    M. Philippe Caubère, pour l’ensemble de son œuvre dramatique
  • Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin
    M. Christophe Pellet, pour Aphrodisia et l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cinéma René Clair
    M. Stéphane Brizé, pour l’ensemble de son œuvre cinématographique
  • Grande Médaille de la Chanson Française
    M. Gérard Manset, pour l’ensemble de ses chansons
  • Prix du Rayonnement de la Langue et de la Littérature Françaises
    • Mme Bérénice ANGREMY, attachée culturelle chargée du secteur artistique à l’Institut français de Chine
    • M. Yannis Kiourtsakis, romancier et essayiste Grec
    • M. Piotr Tcherkassov, professeur et historien Russe, spécialiste des relations diplomatiques entre la France et la Russie du XVIIIe au XXe siècle
    • M. Edmund White, romancier et critique américain

Prix de Fondations
Prix de Poésie

  • Prix Théophile Gautier
    M. Hervé Piekarski, pour L’État d’enfance II
  • Prix Heredia
    Mme Flora Aurima-Devatine, pour Au vent de la piroguière. Tifaifai
  • Prix François Coppée
    M. Max Ahlau, pour Si loin qu’on aille
  • Prix Paul Verlaine
    M. Xavier Houssin, pour L’Herbier des rayons
  • Prix Henri Mondor
    M. Dominique Delpirou, pour La Mort de Mallarmé. Échos français et étrangers
  • Prix Maïse Ploquin-Caunan
    M. Emmanuel Echivard, pour La Trace d’une visite

Prix de Littérature et de Philosophie

  • Prix Montyon
    M. Denis Lacorne, pour Les Frontières de la tolérance
  • Prix La Bruyère
    M. Pierre Vesperini, pour Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle
  • Prix Jules Janin
    Mme Claire de Oliveira, pour sa traduction de La Montagne magique de Thomas Mann
  • Prix Émile Faguet
    MM. Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost, pour André Gide — Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque
  • Prix Louis Barthou
    M. François Cérésa, pour Poupe
  • Prix Anna de Noailles
    Mme Nathacha Appanah, pour Tropique de la violence
  • Prix François Mauriac
    M. Jean-François Roseau, pour La Chute d’Icare
  • Prix Georges Dumézil
    M. Louis-Jean Calvet, pour La Méditerranée. Mer de nos langues
  • Prix Roland de Jouvenel
    M. Stéphane Lambert, pour Avant Godot
  • Prix Biguet
    M. Michel Corbin, pour La Doctrine augustinienne de la Trinité
  • Prix Pierre Benoit
    M. Stéphane Maltère, pour La Grande Guerre de Pierre Benoit
  • Prix Jacques Lacroix
    M. Christian Laborde, pour La Cause des vaches

Prix d’Histoire

  • Prix Guizot
    M. Pierre-François Souyri, pour Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui
    M. Dominique Julia, pour Le Voyage aux saints. Les pèlerinages dans l’Occident moderne (XVe-XVIIIe siècle)
  • Prix Thiers
    M. Patrick Barbier, pour Voyage dans la Rome baroque. Le Vatican, les princes et les fêtes musicales
  • Prix Eugène Colas
    Mme Fanny Cosandey, pour Le Rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime
    M. Dominique Kalifa, pour La Véritable Histoire de la « Belle Époque »
  • Prix Eugène Carrière
    M. Michel Hochmann, pour Colorito. La technique des peintres vénitiens à la Renaissance
  • Prix du Maréchal Foch
    M. Gérard Chaliand, pour Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental
  • Prix Louis Castex
    • MM. Stéphane Demilly et Sylvain Champonnois, pour Henry Potez. Une aventure industrielle
    • Mme Nastassja Martin, pour Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska
  • Prix Monseigneur Marcel
    • M. Florent Libral, pour Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France
    • Mme Édith Garnier, pour Guillaume du Bellay. L’ange gardien de François Ier
  • Prix Diane Potier-Boès
    M. Michel Kaplan, pour Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles
  • Prix François Millepierres
    Mme Marie-Françoise Baslez, pour Les Premiers Bâtisseurs de l’Église. Correspondances épiscopales (IIe-IIIe siècles)
  • Prix Augustin Thierry
    Mme Juliette Sibon, pour Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge

Prix de Soutien à la Création Littéraire

  • Prix Henri de Régnier
    M. Serge Airoldi, après Rose Hanoï
  • Prix Amic
    Mme Isabelle Spaak, après Une allure folle
  • Prix Mottart
    M. François Garde, après L’Effroi.