Ramatullahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon

Ramatullaahi Telikoo
Majaaɗo Allah Gaynaali! Qui ignore Allah est perdu !
Poème en Pular du Fuuta-Jalon.
Exégèse de Christiane Seydou

Cahiers d’Études africaines. 1966, no.24, pp. 643-681

Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d'etudes africaines. 1966
Christiane Seydou. Majaado-Allah Gaynaali. Cahiers d’etudes africaines. 1966

Christiane Seydou ne cache pas son admiration et son enthousiasme pour le poème de Ramatullahi. Elle s’en saisit et en fait une belle et savante exégèse. Dans l’introduction elle écrit :

« … ce poème, d’inspiration religieuse et mystique, est un de ces waajooji traditionnels qui traitent généralement de sujets élevés, et, le plus souvent, métaphysiques 3. Celui-ci n’est autre qu’un extraordinaire « sermon sur la mort » versifié avec une virtuosité que jamais n’entache aucune acrobatie verbale déplacée, et une puissance d’évocation et d’invocation à laquelle, comme envoûtée, l’imagination ne peut se dérober. »

Pour Christiane,

« La richesse de ce texte est telle, à tous points de vue, qu’il a semblé profitable d’en étudier très attentivement toutes les ressources et les dimensions, par une sorte d’exégèse scrupuleuse du fond lui-même tout autant que par l’analyse serrée des procédés poétiques qui en font une réussite artistique incontestable et une oeuvre littéraire d’une grande portée. »

En conclusion, Christiane Seydou avoue :

« Il est impossible, face à ce poème, de ne pas évoquer ce passage, extrait de Les Tragiques d’Agrippa d’Aubigné —  écrivain, poète, politicien, et militaire protestant du 16è siècle —, dont l’inspiration, les images, la technique poétique même se trouvent si étonnamment proches de celles de Ramatullaahi Telikoo… »

C’est là un grand hommage, car l’oeuvre d’Agrippa occupe une place importante dans la littérature française. Par exemple, d’Aubigné compte le titan littéraire Victor Hugo parmi ses distants admirateurs.…

Je propose ici ma lecture du poème en six enregistrements sonores. Chacun d’eux comporte huit strophes de trois vers ou tercets, pour un total de 192 vers. Des versions du texte complet sont accessibles, l’une dans La Femme. La Vache. La Foi (A.I.Sow, éd., non commentée), l’autre (avec la présentation et les commentaires détaillés de Christiane Seydou) sur Persée et sur SemanticAfrica.

Gimol Aranol – A. Strophes 1 à 8

Gimol Dimmol – B. Strophes 9 à 19

Gimol Tammol – C. Strophes 20 à 30

Gimol Nayaɓol – D. Strophes 31 à 41

Gimol Jowaɓol – E. Strophes 42 à 52

Gimol Jeegaɓol – F. Strophes 53 à 64
Yimoore : Ramatullahi Diallo, Telikoo (1870?-1930?)
Yimoowo: Tierno Siradiou Bah, Kompanya

Sunni, érudite et suufi, Ramatullahi s’affirme comme l’une des grandes plumes et voix du Pular littéraire. Maîtrisant l’arabe classique, elle emploie cette langue pour présenter   Majaaɗo Allah Gaynaali. Elle y décline son identité futanienne, ainsi que ses créances et affiliations islamiques.
Elle commence naturellement  par la formule tasmiyya, qui ouvre toutes les surates ou chapîtres du Qur’an :

Bismiil’Aahi ‘rrahmaani ‘rrahiimi

Cette formule initiale est aussi fréquente que la Shahada, le premier des cinq piliers de l’Islam. La norme UNICODE parvient à condenser toute la formule —  représentée ci-dessous en ligature arabe — à l’aide des huit caractères suivants : ﷽

La version Pular/Fulfulde est :

En barkinorii Innde Allaahu, Jom Moƴƴere Huuɓunde, Jom Moƴƴere Heerinnde

Ensuite Ramatullahi prononce les bénédictions conventionnelles pour le Prophète Muhammad, sa Famille et ses Compagnons :

wa sallal ‘Allahu ‘alaa sayyidinaa Muhammadin
wa ‘alaa ‘aalihi wa sahabihi wa sallama.

En Pular/Fulfulde :

Yo Allaahu juulu e Kohoo meeɗen Muhammadu
e Aalii’en makko e Sahaabaaɓe makko O hisna ɓe hisnude.

En quatrième position vient le tahmid :al hamdu lil’Aahi” (Allah soit Loué) — en Pular/Fulfulde Allahu jaarama,  qui continue l’ouverture.

En cinquième position, on lit trois dernières phrases qui sont une variante de louanges à Allah et de prières à l’intention du Prophète de l’Islam :

wa assalaatu wa assallaamu ‘alaa rasuuli Allahi
wa ‘alaa aalihi wa jamii’i hizbu Allahi.
wa ba’du, fa yaquulu ahwaju, waju ‘ibaadi Allahi

Noble et pieuse Ramatullahi

Les sept lignes finales de la préface en arabe révèlent la noble extraction et la pieuse personnalité de Ramatullahi. Elle y indique sa généalogie partielle, son village, son pays, et ses affiliations religieuses :

ilaa ramatul Allahi bun Muhammadu bun Ahmadu al-mahdiyyu
al-telikiyyu

al-fuuta-jaliyyu
al-magribiyyu
al-maalikiyyu
as-sh’a’riyya
al-qaadiriyyu

Traduction :

De la part de Ramatullahi, fille de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu
De Telikoo
Du Fuuta-Jalon
De l’Occident
De Voie Malékite
De Loi Ash’ari
De Rite Qadri

En d’autres termes, Ramatullahi descend de Muhammadu, fils d’Ahmadu Mahdiyyu. Elle est de Telikoo, une misiide (paroisse) — du Diiwal (province) de Buriya —, dans le Fuuta-Jalon théocratique, pays situé  à l’ouest de La Mecque.
Elle est adepte de la Voie de l’Imam Malik et de la Loi Ash’ari. Enfin, elle appartient au rite Qadiriyya.

A suivre : Misiide Telikoo, Diiwal Buriyaa, Gilbert Viellard

Tierno S. Bah

La Poésie ajamiyya en Pular du Fuuta-Jalon

Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)

Alfâ Ibrâhîm Sow
Notes sur les procédés poétiques dans la littérature des Fulɓe (Peuls) du Fuuta-Jalon
Cahiers d’Études africaines. (1965): 19, 370-387

 L’article mentionné ci-dessus est désormais accessible sur SemanticAfrica sous format HTML, rehaussé par les outils de publication de la plateforme Drupal, notamment à l’aide des modules Book, Metatag, Taxonomy, Views. Depuis des années déjà la version PDF/Text Simple est affichée sur Persée et celle HTML sur webFuuta. Cependant, quelqu’en soit le support, le contenu de ce texte est d’un grand intérêt littéraire, culturel et historique. Et il continuera d’être utile aux chercheurs et étudiants de la culture islamique, en général, et de la littérature ajamiyya Pular/Fulfulde, en particulier.
En rétrospective, ce papier se lit comme le premier jet de La Femme. La Vache. La Foi. Ecrivains et Poètes du Fuuta-Jalon, le livre-repère qu’Alfâ I. Sow édita et publia un an plus tard, en 1966. Ce dernier ouvrage appartient à la brillante collection des Classiques africains. Olivier Kyburz est l’auteur de “La littérature peule dans la collection  Classiques africains”. Paru dans L’archipel peul, 1994, ce papier résume la remarquable activité éditoriale, déployée à Paris dans les années 1960-1970, par des spécialistes du Pular/Fulfulde, dont A.I. Sow.

Alfâ Ibrâhîm Sow traite son sujet en tant que philologue-linguiste. La matière et le style sont donc spécialisés et au-dessus du niveau de formation de certains lecteurs. Mais une approche patiente et une lecture attentive permettront à la majorité de saisir la riche communication formulée ici par ce grand professeur, pionnier et publiciste émérite du Pular/Fulfulde.

Bonne lecture donc !

Tierno S. Bah

Table des matières

  1. Introduction
    Caractéristiques de la métrique Pular
  2. Poésie et langage
    1. Le système vocalique
      1. Les voyelles et leurs allongements.
      2. La marqe /u/ des infinitifs actifs
      3. Les assimilations vocaliques
    2. Le système consonantique
    3. Les classificateurs des nominaux
      1. Les possessifs
      2. Le comparatif
    4. Le morphème de causalité baa
    5. Les syntagmes hino et hannde
    6. Les formes nominales
    7. Les emprunts
    8. Eléments thématiques
      1. Particules de liaison autonomes
      2. Eléments thématiques + particules de liaison
      3. L’utilisation des formes aspectuelles
  3. Artifices poétiques
    1. Art et Rythme
      1. Accent d’intensité et séquences rythmiques
      2. L’ordre des pieds dans le vers
    2. Art et Rime
      1. La rime vocalique
      2. La rime consonantique
    3. Art et Harmonie
  4. Valeur de la technique poétique Pular

Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique

Introduction

Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz
Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz

Je propose ici une lecture critique de l’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon” par l’anthropologue et historien Roger Botte. Relativement fouillé et long, le document est le fruit de recherches d’un membre du Groupe d’Études comparatives des sociétés peules (GREFUL). Créé et animé depuis les années 1990, ce cercle groupe d’éminents chercheurs français. Roger Botte, Jean Boutrais et Jean Schmitz pilotent le GREFUL. Ensemble, ils  supervisèrent la publication de Figures peules (1999). Cet ouvrage de 534 pages est remarquable par la diversité des contributions qui le composent.
On peut visiter webPulaaku pour la bio-bibliographie des auteurs sus-nommés.

Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur'an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.
Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau icotnique du pâtre  pullo et prêtant son serment sur le Qur’an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.

A l’instar d’initiatives similaires, le GREFUL fait un apport considérable aux études et à la connaissance du monde Fulɓe. Je  leur tire ici mon chapeau cônique de bouvier-vacher Pullo en signe de reconnaissance et d’hommage !

Pour plus de détails lire Fulɓe and Africa

En matière recherche le consensus — basé sur l’évidence des faits et l’adéquation de l’argumentation — est plus fréquent, voire plus important, que  l’unanimité. Et les sciences sociales sont soumises aux mêmes lois et règles de logique que leurs jumelles formelles et expérimentales. Victor Hugo formule éloquemment les astreintes et contraintes de la recherche scientifique lorsqu’il écrit : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. »
La republication sur webPulaaku des travaux collectifs et individuels de l’équipe du GREFUL  et de milliers d’autres sources (livres, périodiques, photos) épouse cette dynamique. Elle vise à enrichir la recherche, les connaissances culturelles, et l’éducation. Souscrivant à l’aphorisme de Hugo ci-dessus, l’objectif est de reconstruire sur le Web, autant que possible, la profonde et vaste expérience du monde fulɓe, alias “archipel peul”. Le contenu du site réflète différentes hypothèses, methodologies, théories, travaux de terrain, et opinions. Ces tensions sont inévitables.  On les retrouve présentes dans l’article de Roger Botte. J’en esquisse ici une lecture critique et constructive, certes. Mais là où c’est requis, ma démarche va aussi droit au but ; elle appelle les choses par leur nom en signalant les failles et les erreurs du document. Ce faisant, mon propos est de contribuer à la réflexion mûrie et à la communication positive. En définitive, surmontant les divergences inhérentes à la profession, espérons que la coopération permettra d’impulser les études fulɓe dans la voie de la recherche et de la publication
Mes remarques se rangent dans trois catégories :

  • Le contexte de préparation de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur
  • Le fond
  • La forme

Lecture critique : contexte, méthodologie, sources citées

Le contexte de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur

Racines lointaines et contexte récent

Aucune indication n’est fournie sur les recherches et les ressources mises en oeuvre dans la préparation de l’article, notamment l’étendue du travail sur le terrain en Guinée. Il faut cependant de relever la date de publication, 1988, qui se situe dans la période postérieure à la mort du président Sékou et au renversement de son régime par l’armée le 3 avril 1984.

La dictature “révolutionaire” étrangla la recherche scientifique. Elle déclara son chef omniscient, et proclama l’idéologie —versatile et à géométrie variable— du PDG comme le summum de la connaissance. La présence des chercheurs africains et étrangers fut découragée. Une autarcie intellectuelle débilitante s’installa. Elle plongea l’université et la recherche professionnelle et civile dans la sclérose et la médiocrité. Et Roger Botte n’aurait pas été autorisé à travailler sur le terrain. J’en sais un peu en tant que professeur et co-rédacteur en chef — avec mon collègue et ami Bailo Teliwel Diallo — de Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne, de 1975 à 1982, année de mon départ pour l’Université du Texas à Austin en tant que Fulbright-Hayes Senior Scholar. Malgré les obstacles matériels et financiers, l’édition universitaire réapparut péniblement en Guinée à travers cet organe. En effet Miriya était médiocrement appuyé par les autorités, et sa parution dépendait d’un équippement vétuste, cadeau de l’Allemagne de l’Est. Auparavant, de 1959-1965, la revue Recherches Africaines reprit le flambeau de la publication scientifique. Elle fut, elle-même, le prolongement d’Etudes Guinéennes (1947-1955), lancée par Georges Balandier dans le cadre du programme du Centre-IFAN de Guinée.

Balandier commença donc sa carrière en Guinée, où il connut et appuya intellectuellement la percée de Sékou Touré. Afrique ambiguë, son livre-référence, inclut la Guinée, en général, et le Fuuta-Jalon, en particulier. Après 1958, il poursuivit ses recherches ailleurs sur  le continent, avant de rentrer à Paris, où il émergea comme l’une figure de proue de l’Université française. Face à la politique répressive du leader, il devint, jusqu’à sa mort, un critique irréductible du régime guinéen.

Recherches Africaines bénéficia de l’apport d’éminents administrateurs, chercheurs et auteurs : Tierno Chaikou Baldé, Laye Camara, Ousmane Poreko Diallo, Mamadou Traoré Ray Autra, Jean Suret-Canale, Djibril Tamsir Niane, Nenekhaly Condetto Camara, etc. Ce succès suscita la jalousie de Sékou Touré, qui condamna la revue à l’asphyxie et à une mort silencieuse en 1965. Cinquante-deux plus tard, en cette année 2017, et Camp Boiro oblige, la recherche scientifique ne s’est pas remise de cette politique obscurantiste et destructrice.
En 1984 le régime militaire du CMRN ouvrit les portes de Boiro et de la Guinée aux contacts et aux visites des voisins et des étrangers. La chute du PDG intervint huit ans après le « complot peul »,  du nom de la conspiration montée contre les Fulɓe par Sékou Touré en 1976-77.

Lire La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls.

L’affaire souffla un vent hostile et meurtrier sur le Fuuta-Jalon. Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé (Sarakolé haalpular), et des dizaines de co-accusés périrent dans le Goulag guinéen. Pour asseoir le mensonge, Sékou Touré prononça trois discours incendiaires sur l’histoire du Fuuta, l’implantation difficile du PDG, la malhonnêteté, le manque d’intégrité, bref la moralité douteuse des habitants de la région, etc. Il fit des allégations, parfois rocambolesques, destinées à minimiser le rôle historique des Fulɓe sur leur propre sol ancestral. A contre-coeur, il concéda toutefois : « C’est l’intelligence, c’est la culture. Et les Peulhs avaient de leur côté, un stock culturel plus avancé. »
Trop tard, car il avait répandu le venin de la suspiscion,  et semé les graines de la division. Le pays frôla la haine inter-communautaire et les affrontements inter-ethniques armés. Exactement comme le PDG enflamma les relations entre Fulɓe et Sose dans sa marche forcée et ensanglantée vers le pouvoir.

Lire à ce sujet Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58).

Ancien officier et l’un des hommes des sales besognes de Sékou Touré, Général Lansana Conté utilisa la même stratégie de la violence afin de diviser pour régner. Deux de ces incitations sont consignées dans les annales douloureuses de l’histoire guinéenne : en 1985 avec son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait) lancé aux gones et aux loubards qui pillaient les propriétés maninka à Conakry, et en 1991 lorsque Conté poussa les Forestiers à massacrer des centaines de Maninka à Nzérékoré et ailleurs.

A partir de 1978 donc, on note le début de la révision de l’histoire de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon aux fins de réduire l’importance de l’hégémonie fulɓe. Ce révisonnisme fantaisiste se manifesta durant l’élection présidentielle de 2010. Il prit d’abord la forme de pogroms anti-fulɓe en Haute-Guinée ainsi que de campagnes d’intimidation par des donso (confrérie de chasseurs maninka).  Ces renégats violaient ouvertement l’antique code d’honneur de l’association. Ils n’étaient que des mercenaires aux ordres d’Alpha Condé et d’extrémistes de son parti, le RPG. Ensuite, au seuil de la présidentielle de 2015, le politicien et député Mansour Kaba — aujourd’hui relégué aux oubliettes — se démena comme un beau diable au nom d’un Manden-Jalon hypothétique et illusoire. Fruit de l’ignorance, figment d’une imagination sevrée  de l’Histoire, ces divagations parlaient  de noyauter et d’occulter la tradition de tolérance et la riche expérience de la nation pré-coloniale Fuutanke ; une communauté bâtie par l’Etat  théocentrique islamique supra-ethnique ; une société  pluri-éthnique  “structurée et disciplinée” (Telli Diallo 1957), incluant Fulɓe, Toroɓɓe, Jalonke, Sarakole, Jakanke, Sose, Maninka, Tyapi, Landuma, Nalu, Koniagui, Bassari, Badiaranke, Serer, Wolof, Bamana, etc.

Sory Kandia Kouyaté
Sory Kandia Kouyaté

C’est le lieu d’honorer la mémoire de Sori Kandia Kouyaté, l’un des plus illustres Jeli du 20è siècle, fils de Ditinn (Dalaba), et porteur émérite des cultures fulɓe et mande.

Hellaya. Sori Kandia Kouyaté chante en pular, son autre langue maternelle. Il est accompagné par l’orchestre Kélétigui Traoré et ses Tambourini.

Enfin, l’article de Roger Botte se fait un peu l’écho d’agitations idéologiques et politiciennes récentes et lointaines, ainsi que de la manipulation de l’histoire contre le Fuuta-Jalon. Le papier inclut ainsi des passages qui ne résistent pas à l’étude approfondie et à l’analyse professionnelle du passé. Roger Botte reprend, par exemple, la notion d’une certaine parité numérique Fulɓe-Mande parmi les fondateurs de la théocratie. Mais la liste qu’il en donne est plutôt vague et peu convaincante.

A suivre.

Tierno S. Bah

Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique (2ème partie)

L’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, de l’anthropologue et historien Roger Botte, date de 1988. Après en avoir revu le  contexte de publication, je consacre cette deuxième partie  de ma lecture critique à la méthode de rédaction et aux sources citées et/ou exploitées par l’auteur.

Méthode et sources

Paul Guébhard. Au Fouta-Dialon. Elevage. Agriculture. Commerce. Régime Foncier. Religion. 1910

Méthode

La méthode adoptée par l’auteur pêche sur les points suivants :

  • l’inversion de l’ordre des termes du titre
  • un aplatissement des structures sociales fuutaniennes
  • l’amalgame entre la description et l’analyse
  • un traitement isolé du phénomène Hubbu

Titre : ordre inversé des termes

Au lieu de “Révolte, Pouvoir, Religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon”, l’article aurait s’intituler “Religion, Pouvoir, Révolte : les Hubbu du Fuuta-Jalon”. Il aurait fallu (a) placer la religion au début pour en marquer la prééminence et la priorité, (b) finir par Révolte et maintenir Pouvoir au milieu. En inversant la position des termes Religion et Révolte, Roger Botte met en quelque sorte la charrue avant les boeufs. Car dans un Etat théocentrique, la Religion reste le fondement et la justification du Pouvoir. Et c’est, en partie, le mauvais exercice du Pouvoir qui a engendré la Révolte, en l’occurrence celle des Hubbu. Dans Notes sur les Coutumes des Peuls au Fouta-Dialon Gilbert Vieillard rapporte ainsi la formule d’intronisation de l’Almaami prononcée par le doyen des Grands Electeurs et des Grands Feudataires :

« Nous avons maintenant un successeur des Almamis. Nous lui confions la religion, les misérables, les voyageurs, les vieillards. Il ne doit pas admettre qu’il soit fait tort impunément à qui que ce soit. Qu’il accueille la plainte de tous les meurtris, et rende à tous justice. Le Fouta est sur ta tête comme un vase de lait frais. Ne trébuche pas, sinon le lait se répandrait. Dans la communauté musulmane, que tous soient justes et équitables : si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les chefs le soient. Dans la communauté musulmane que tous soient résignés et patients ; si tous ne peuvent l’être, qu’au moins les gouvernés le soient ».

Aplatissement des structures sociales

L’article aurait dû dégager la stratification de la société fuutanienne. Ce faisant, Roger Botte aurait exposé aux lecteurs les structures sociales complexes du Fuuta-Jalon. Malheureusement, il se limite à l’opposition entre trois couches : aristocrates, hommes libres et captifs. Mais la hiérarchie n’était pas ternaire. Elle était quinaire, c’est-à-dire à qu’elle avait cinq niveaux :

  • Aristocratie (et clergé)
  • Hommes libres
  • Castes
  • Captifs
  • Etrangers

Cette structure fonctionnait de manière plus compliquée que ne l’établit Roger Botte. Ainsi, au sein de chacune de ces couches, il existait des échelons hiérarchisés et un statut gradué. Par exemple, dans la caste des griots on distinguait le membre ordinaire (gawlo) et maître-griot (farba). L’activité de ces maîtres de la parole s’accordait au contexte de la performance. Ainsi le verbe luukude désignait les louanges chantés par le gawlo ordinaire. Par contre, le verbe askude s’appliquait aux récits épiques composés et/ou déclamés par le farba.
Au début des années 1980 le duo Farba Ibrahima Njaala et Farba Abbaasi  enregistra à Freetown une version de l’épopée (asko) du prince et général d’armée Alfaa Abdurahmani Koyin, un des héros de la victoire du Fuuta-Jalon contre Janke Wali à la bataille de Turuban en 1867.
Le passage ci-dessous montre l’interaction de représentants de trois couches (aristocratie, castes, captifs) dans le protocole en usage à la cour des seigneurs des provinces (diiwe) et de l’Almaami à Timbo. La scène décrit la montée du cheval de guerre. Elle associe l’aristocrate (Alfaa Abdourahmane), le captif-palefrenier (Simiti), le forgeron, le cordonnier et le boisselier :

Farba Ibrahiima Njaala — Simiti haɓɓi ndimaagu makko ngun haa ngu bui tati e nder reedu maggu.
Farba Abbaasi — Naamu.
— O tippi e Bayillo, Garanke pooɗi mo.
— Naamu.
— O ƴeewi e hoore Maama Labbo.
— Naamu.
— O piyi ngu njanɗe o hucci e Labe.
— Eyyo!
(transcription Tierno S. Bah 1983, département d’Anthropologie de l’Université du Texas à Austin)

Traduction

— Farba Ibrahiima Njaala : Simiti sella l’étalon si fort que celui-ci pèta trois fois dans son ventre.
— Farba Abbaasi : Oui.
— Il (Alfaa Abdurahmane Koyin) s’appuya sur le forgeron, et le cordonnier l’éleva.
— Oui.
— Il se hissa par-dessus Maama-le-boisselier.
— Oui.
— Il éperonna et s’élança en direction de Labé.
— Parfait !

Cet extrait souligne un aspect culturel —et martial — du système politique fuutanien. Il contredit ou atténue l’opinion de Roger Botte, qui affirme que “l’antagonisme entre l’esclave et le maître apparaît comme le clivage social fondamental, la survie du pouvoir islamique reposant sur l’esclavagisme.” Malheureusement, il ne fournit ni preuves ni arguments pour étayer cette assertion aussi sommaire que tranchante. Pis, le jugement de valeur de Roger s’applique encore davantage à l’hégémonie de l’Europe occidentale, en général, et celle française, en particulier, sur l’Afrique, l’Asie et l’Amérique. Et cela du 16è siècle à la mondialisation actuelle, en passant par la Conférence de Berlin en 1884-5.

A cause des expéditions militaires du jihad, le cheval acquit droit de cité au Fuuta-Jalon, où sa réputation coranique de monture des saints le précéda. On peut voir l’almaami Sori Yillili paradant au trot de son cheval blanc sur webFuuta. A Labé le stade sportif est bâti sur l’emplacement de Kolla Pucci (Plaine des chevaux), c’est-à-dire l’ancien champ de courses hippiques du diiwal. La tradition rapporte que le jeune Alfa Yaya y excellait dans les compétitions, du fait de sa vigueur physique, de son aptitude sportive et de sa dextérité dans cet art.

Amalgame entre description et analyse

L’article aurait gagné en clarté si Roger Botte avait traité séparément la description et l’analyse. Malheureusement l’article passe de l’une à l’autre sans transition, et parfois dans le même paragraphe. Le chevauchement est fréquent entre la présentation des faits historiques et l’opinion de l’auteur a de ceux-ci. Je cite deux passages en exemples :

 « Les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe, se révélaient plus ferventes que celles de l’est, dont la foi n’avait pas été ravivée par l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe. »

Roger Botte ne dit pas quand et comment “les populations de l’ouest et du nord-ouest, notamment dans le Labe” sont devenues “plus ferventes que celles de l’est”. De même, il parle de “l’influence des clercs Jakanke et Toroɓɓe” sur les croyants du Fuuta occidental et septentrional. Mais il ne cherche pas à corroborer cette affirmation par des références précises, notamment les noms de ces prédicateurs et la date de leur intervention.…

« La shadiliyya originelle, telle qu’appliquée au Maghreb, comportait un ensemble de règles qui ne différaient pas sensiblement de celles des confréries voisines ; mais au Fuuta, les Peul en exagérèrent certaines formes… »

On est en droit de demander ici en quoi les variations de culte sont une exagération. Par rapport à une norme maghrébine ? Etranger, car nous savons que ni les dogmes de la religion (Islam, Christianisme), ni les règles des ordres religieux n’échappent à leur interprétation en fonction de l’expérience historique, des us et coutumes de la société réceptrice. Celle-ci imprime toujours son identité ethnique, son héritage culturel, son tempérament, etc. aux principes généraux de la foi.

Traitement isolé du phénomène Hubbu

L’auteur aurait dû extraire de son arsenal intellectuel la méthode comparative. Et l’utiliser pour se pencher sur des rebellions ayant eu lieu dans d’autres pays. Roger Botte a plutôt choisi de traiter son sujet de façon isolée et sui generis, alors qu’il aurait pu faire des rapprochements avec des évènements similaires dans l’histoire de l’Islam. Sans pour autant perdre de vue l’avertissement qui dit comparison n’est pas raison, et que ressemblance n’est pas correspondance. Cela ne s’applique toutefois qu’aux généralisations abusives, faites à partir d’observations superficielles, et qui ne cherchent pas à vérifier les similitudes empiriques. Autrement dit, qu’elle soit centrale ou complémentaire, la démarche comparative permet d’élargir le champ d’investigation et de dégager des lessons plus riches de l’enquête menée.

Sources

Roger Botte s’appuie sur une bibliographie détaillée dans son article. Il mentionne plusieurs auteurs et cite de nombreuses sources. Toutefois, quantité ne signifie pas toujours qualité. En l’occurrence, j’identifie trois failles dans la liste bibliographique de l’article :

  • la critique et la déférence à Paul Marty
  • l’endorsement de Hyacinthe Hecquard
  • l’inexplicable erreur avec Paul Guébhard

Critique et déférence A Paul Marty

La note no. 2 suggère que Paul Marty a tort de parler de “tribu Ourourbé”. Et pourtant de nombreuses sources considèrent les quatre patronymes Baa, Bari, Jallo, Soo comme équivalents de tribus selon le tableau suivant :

GénériquePatronymes
Uururɓe, sing. UururoBaa, Bah, Balde, etc.
Dayeeɓe, sing. DayeejoBari, Barry, Barrie, etc.
Jalluɓe, sing. JalloojoJallo, Diallo, Jalloh, Jallow, etc.
Feroɓɓe, sing. Pereejo Soo, Sow, etc.

Le premier sous-titre place entre guillemets l’expression ‘complot islamique’, parce qu’elle est vraisemblablement empruntée à Paul Marty. On la trouve en effet au chapitre 5 de L’islam en Guinée. Fouta-Diallon (1921). Marty l’y emploit au sujet de Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen. Roger Botte ne relève pas la contradiction de Marty, qui fait naître Karamoko Dalen à Satina !

Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen
Tierno Ibrahima Diallo, Karamoko Dalen

Sans explication. Evoluant à la cour d’Almami Bokar Biro à partir de 1894, cet érudit venu donc du diiwal de Labé était un disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa Ndiyan. Après la bataille de Poredaaka, il fut menacé par la répression qui s’abattit sur les partisans du souverain vaincu. Il parvint à y échapper en s’engageant au service du gouverneur Noel Ballay.…
La note 40 ajoute que “Sur le jaaroore et la shadiliyya en général, l’enquête de Marty … reste pertinente.” Mais compte non-tenu de la négligence ci-dessus, le livre de Paul Marty est largement tributaire des archives d’Ernest Noirot. Lire la présentation qu’en fait Gabriel Debien. Cela ne l’empêche pas Marty de créer ou de reproduire des erreurs de tableaux généalogiques, en particulier à propos de l’ascendance de l’Almaami Sori Yillili, grand-père de Diawadou Barry.

Endorsement de Hecquard

Hyacinthe Hecquard (1814-1866). Voyage sur la côte et dans l'intérieur de l'Afrique occidentale

La note 26 au bas de l’article reprend des passages extraits du livre de l’explorateur Hyacinte Hecquard (1814-1866), “… en 1851 … ‘la principale richesse des Peuhls consiste en captifs et en bestiaux’”. Botte poursuit : “il indique que ‘le nombre des esclaves est égal sinon supérieur à celui des hommes libres’” (Voyage sur la côte et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, Paris, 1855). Il est frappant, qu’écrivant en 1988, c’est-à-dire 133 ans après la publication du livre de Hecquard, Roger Botte n’ajoute pas une seule note de vérification ou d’avertissement. Et qu’il ne soumette cette estimation vague d’un lointain précurseur au peigne de la critique. En l’absence de chiffres fiables et de statistiques au moins approximatives, il est exagéré de prétendre que la richesse du Fuuta-Jalon reposait d’abord sur les serfs captifs et ensuite sur l’élevage du bovin, qu’il appelle vulgairement bestiaux. C’est une manière éloquente d’afficher son ignorance de la société faisant l’objet de son livre. La même remarque s’applique à l’évaluation démographique établissant une parité et même une supériorité numérique de la population des serfs sur celles des hommes libres. Face à ces lacunes et à ces affabulations, il suffira, peut-être, rappeler la célèbre boutade du sénateur américain Patrick Moynihan : “Everyone is entitled to his own opinion, but not to his own facts.” (Chacun a droit à son opinion, mais à ses propres faits.)

Inexplicables méprises avec Guébhard

Louis Tauxier. Moeurs et histoire des Peuls. 1937
1937

Louis Tauxier (1871-1942)
Louis Tauxier (1871-1942)

Roger Botte cite l’administrateur des colonies Paul Guébhard deux fois. Il n’émet aucune réserve sur l’auteur ou le contenu du passage cité. Est-ce une omission, une erreur, ou une faute ? Peu importe. Et pourtant la bibliographie de l’article inclut l’ouvrage du comte Louis Tauxier, également ancien administrateur colonial, et l’auteur, entre autres, de Mœurs et histoire des Peuls ci-dessus. Méthodique bien que paternaliste, Tauxier passe en revue ses prédécesseurs. Dans le chapitre 4, intitulé “La synthèse de Guébard”, il commence par une remarque courtoise. “… j’ai eu le plaisir de le connaître en 1907…” cet “administrateur au Fouta-Djallon.”

Ensuite il avertit le lecteur :

« Il (Guébhard) est intéressant par les détails qu’il a recueillis de la bouche de ses renseigneurs, mais il ignore malheureusement l’histoire véritable et la chronologie du Fouta, n’ayant pas consulté les sources. »

Et il enfonce le clou : ce “n’est pas un auteur sûr.” C’est tout dire ! Tout en prenant soi de reproduire fidèlement de larges extraits de Guébhard, il le réfute systématiquement dans les notes en bas de chapitre. Voici quelques examples :

Note 2. L’lbrahima Sambégou dont il est ici question est Karamokho Alfa (alias Ibrahima Moussou) et son cousin Sory est celui qui devait devenir plus tard le fameux Ibrahima Sori Maoudo (le grand). Comme on le voit, Guébhard ignore complètement les origines du Fouta-Djallon peuhl et son histoire de 1694 à 1730 environ.

Note 7. Je passe ici quelques lignes, évidemment fausses, où Guébhard représente les Peuls du Fouta-Djallon comme un amas indistinct de races diverses. En fait, le gros noyau était constitué par les Peuls venus du Macina vers 1694.

Note 9. Mais Sory n’était pas le frère, c’était le cousin de Karamokho-Alfa.

Note 11. Toute cette légende sur Timbo est fausse. La première capitale du Fouta-Djallon fut Fougoumba ou Fougoumba, et Timbo, d’abord village Dialonke, puis devenu un gros établissement peuhl, ne devint capitale qu’à la fin du règne d’Ibrahima Sory Maoudo (après 1776).

Note 22. Guébhard est déplorable dans sa chronologie et ne s’est pas donné la peine d’étudier sérieusement l’histoire du Fouta-Djallon, aimant mieux nous raconter des histoires enjolivées et les légendes de ses renseigneurs.

A suivre.

Tierno S. Bah