Les visages du Fuuta-Jalon. Des campagnes en mutation

Case (suudu) et jardin menager (suntuure) au Fuuta-Jalon
Case (suudu) et jardin (suntuure) au Fuuta-Jalon

Fondée en 1948, la revue scientifique Cahiers d’Outre-mer a survécu aux changements de la vague des indépendances des années 1960, qui  entraînèrent la disparition de plusieurs publications coloniales. On trouvera ici le premier d’une série d’articles sur la Guinée, publié dans les Cahiers.
Métholodologie oblige, peut-être, mais le document se concentre sur l’espace, la géographie et l’environnement. Ce faisant, il escamote l’histoire et effleure seulement la société pluri-ethnique du pays. Ainsi, l’article commence par une vague référence à l’ouverture de la Guinée en 1984. Il indique certes que “la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République”. Mais il ne dit rien sur le type de fermeture du pays avant le coup d’Etat militaire du 3 avril. Et il reste silencieux sur les conséquences de ce changement important. C’est dommage, car en intégrant mieux les divers aspects de l’évolution du Fuuta-Jalon, les auteurs auraient pu mener une étude plus riche. Un passage laconique et atypique d’un papier scientifique se lit au point 58.  Q’entendent les auteurs par la formule prescriptive et autoritaire: « Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien… » !!!
Cela dit, au lieu de la transcription francisée de l’original (imprimé et électronique et à l’exception de la Bibliographie et des Notes), la présente édition se conforme à l’Alphabet standard du Pular-Fulfulde. Ce système reflète mieux la sémantique de la langue, et est plus fidèle à ses nuances, s’agissant,  par exemple, des noms de lieux et de personnes, des vocables désignant l’ethnie, la langue, etc.)  Ainsi on lira : aynde (sing.)/ayɗe (plur.), boowal (sing.)/boowe (plur.), diiwal, maccuɓe, Pullo, Fulɓe, Pular, Fuuta-Jalon, Doŋel, Bantiŋel, Wuree-Kaba, etc. au lieu de : aïndés, bowés, diwal, Peul/Peuls, Fouta-Djalon, Donguel,  Bantignel, Ouré-Kaba, etc.
Enfin, cette version inclut des hyperliens absents dans le texte d’origine, accessible sur Revues.org
Tierno S. Bah


Véronique André et Gilles Pestaña
“Les visages du Fouta-Djalon. Des campagnes en mutation : des représentations au terrain.”
Les Cahiers d’Outre-Mer. Revue de géographie de Bordeaux, no. 217, 2002. p. 63-88

Résumé
Le Fuuta-Jalon (République de Guinée) dispose d’une image forte digne d’une image d’Epinal. Il est le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” dégradé et menacé par des pratiques agropastorales prédatrices. Nous identifierons et caractériserons tout d’abord les représentations usuelles qui le fondent ce discours “officiel”. Puis l’analyse de deux campagnes du Fuuta-Jalon nous permettra de nuancer cette image et d’en montrer les limites, en tant qu’état de référence. Enfin nous dégagerons les dynamiques sociales et environnementales actuelles qui animent le Fuuta-Jalon et engagent à reconsidérer les fondements mêmes de ses représentations.

Abstract
“The Different Faces of Fuuta-Jalon, Republic of Guinea and the changing Countrysides : Representations Observed in the Field.” Fuuta-Jalon, in the Republic of Guinea, presents a picture worthy of a picture of Epinal. It is the “water tower of western Africa”, deteriorated and threatened by predatory agro-pastoral practices. We first identify and characterize the customary representations which render this discourse “official”. Next, the analyses of two countrysides in the Fuuta-Jalon area enables us to refine this picture and show the limits of it, as regards its use as a reference base. Finally, we describe the present social and environmental dynamics which prevail in Fuuta-Jalon and endeavor to reconsider the very foundations of its representations.

Plan

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement

Quelques enseignements du terrain

1. — Lorsque la Guinée s’ouvre en 1984, les opérations de développement se multiplient au Fuuta-Jalon. Elles donnent lieu à toute une série de rapports d’experts et de diagnostics de nature très hétérogène, menés dans un cloisonnement relatif et largement fondés sur des analyses anciennes, alors même que la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République. Cette littérature “grise” fatalement ciblée et répondant à des objectifs d’opérationalité forts distincts de ceux de la recherche, a fini par forger et conforter une certaine représentation géographique du Fuuta-Jalon touchant aux relations entre la société fulɓe et le milieu qu’elle exploite. Elle a abouti à la construction d’un scénario catastrophe reposant sur l’idée que des pratiques paysannes extensives seraient, dans un contexte de pression démographique, une menace pour l’environnement du Fuuta-Jalon, menace suffisante pour mettre en péril le « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Or, des recherches récentes sur le terrain1 ont ouvert un certain nombre de réflexions sur la nature et la validité de ces représentations. Entre la vision stéréotypée et monolithique du FuUta-Jalon telle qu’elle apparaît dans les descriptions classiques et la dynamique actuelle des campagnes, il existe en effet un net décalage, dont il s’agit de comprendre les raisons.

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement
2. — Une représentation d’un lieu, d’un phénomène ou d’un groupe humain est par essence subjective. Identifier et caractériser les grands thèmes des représentations usuelles et donc du discours officiel sur le Fuuta-Jalon permettra par la suite d’en montrer les limites.

Le Fuuta-Jalon : une délimitation délicate mais une image forte
3. — La représentation la plus courante considère le Fuuta-Jalon comme une région homogène et l’assimile aux seuls hauts plateaux. C’est à la fois “le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” avec ses plateaux échancrés de vallées, le pays des Fulɓe et de leurs boeufs, le lieu de construction d’un Etat structuré pré-colonial, un espace de fortes densités rurales, une terre baignée d’Islam, etc. Autrement dit, le Fuuta-Jalon serait simultanément une région naturelle, historique, agricole, démographique… en somme une région homogène, une “vraie” région. Cette perception est confortée par le fait que la région dispose d’une dénomination propre, “Fuuta-Jalon”, contrairement aux autres régions du pays pourtant proclamées “naturelles” elles aussi : Guinée Maritime, Haute Guinée et Guinée Forestière.

4. — Il n’est pas innocent de la part des pouvoirs coloniaux, puis de la Première République d’avoir rebaptisé “Moyenne Guinée” ce qui correspondrait au Fuuta-Jalon. Manifestement, pour le pouvoir politique, “le” Fuuta-Jalon passait pour une région suffisamment homogène des points de vue géographique, historique, ethnique, religieux, voire économique pour détenir une identité susceptible de menacer à terme l’unité de la colonie puis de la nation guinéenne. L’appellation plus neutre de “Moyenne Guinée” permettait de gommer en partie cette représentation identitaire.

5. — Cependant, rebaptiser ou redécouper un espace ne suffit pas à en modifier rapidement ses représentations géographiques. En fait, personne ne songe à imaginer que le Fuuta-Jalon n’est pas une région, même si tout le monde est bien en peine d’en tracer les limites. Cet espace recouvre t-il une réalité historique, géologique, ethnique ou simplement administrative? La façon la plus simple d’éluder la question est d’assimiler le Fuuta-Jalon à la région administrative et soi-disant “naturelle” de Moyenne Guinée.

Quelques postulats trompeurs
6. — S’il est évident que nulle délimitation géographique du Fuuta-Jalon ne fait l’unanimité, son assimilation aux seuls hauts plateaux pose également problème. Or s’est imposée une image d’un Fuuta homogène pouvant se résumer aux caractéristiques de ces hauts plateaux ou plateaux centraux.

Les plateaux centraux, expression géographique du “vrai Fuuta”
7. — Etendus du Nord au Sud, de Mali à Dalaba, les hauts plateaux entaillés par un chevelu hydrographique dense culminent entre 1 000 et 1 500 m. Consacré “pays des eaux vives” (proverbe Pular cité par Gilbert Vieillard, 1940), le Fuuta-Jalon est le domaine d’une savane arborée installée sur des sols minces et médiocres alternant avec une maigre prairie sur boowal. Subsistent ça et là sur les versants des fragments de forêt mésophile 2, reliques supposées d’une grande forêt dense qui aurait hélas aujourd’hui disparu, si l’on en croit une légende tenace partagée par les divers intervenants depuis la période coloniale.

8. — La plupart du temps la littérature grise se borne à la description de cette ossature principale et structurante, considérée comme le coeur du Fuuta et assimilée in fine à la totalité de la région. Une image d’un milieu fuutanien stéréotypé est ainsi née montrant des paysages très anthropisés où alternent espaces tabulaires presque dénudés comme les Timbis, collines aux versants largement déboisés, et parcelles mises en culture. La physionomie des hauts plateaux, devenue l’étendard du Fuuta-Jalon, serait représentative de l’ensemble du Fuuta-Jalon et constituerait le “vrai Fouta”.

Le pays des Fulɓe et des fortes densités
9. — Un autre raccourci répandu consiste à considérer le Fuuta-Jalon comme un espace strictement « fulɓe » et en proie au surpeuplement.

10. — Au XVIIIe siècle, la fondation du royaume théocratique du Fuuta-Jalon asseoit une domination politique de l’ethnie fulɓe et instaure un système social et économique fondé sur la distinction hommes libres-esclaves. Les esclaves proviennent de razzias, d’achats ou, plus rarement semble-t-il, des populations animistes asservies sur place et appartenant à des ethnies différentes (Suret-Canale 1969 ; Botte, 1994). Une société rurale très structurée et marquée par un contrôle social de l’espace s’est alors mise en place. Les maîtres, se consacrant exclusivement à la lecture du Coran, à leurs boeufs et à la guerre, s’installent sur les doŋe (sing. doŋol), hauteurs peu fertiles des terroirs, laissant les zones basses (ayɗe, sing. aynde) plus fertiles mais insalubres, à leurs captifs (maccuɓe), chargés de les servir et de les nourrir. Sous la colonisation et la Première République, la captivité disparaît peu à peu, les maîtres se font agriculteurs et les différences de modes de vie s’estompent. Avec le temps, la mosaïque ethnique s’est brouillée à la faveur d’une assimilation réelle ou décrétée au point de considérer le Fuuta comme “le pays des Peuls” (Detraux, 1991, p.69).

Erratum. Il est simpliste et erroné de réduire la société du Fuuta-Jalon théocratique (1725-1897) à la dichotomie “libres-esclaves”. En fait, la stratification sociale comportait cinq niveaux, de la base au sommet : (a) la couche servile ou huuwooɓe/maccuɓe, (b) les castes ou nyeeynuɓe : forgerons, coordonniers, boisseliers, potiers, etc. (c) les allogènes ou tuŋarankooɓe (Sarakole, Jakanke), (d) les hommes libres et non dirigeants ou rimɓe, (a) la couche dirigeante ou lamɓe avec son allié le clergé ou seeremɓe.
Par ailleurs, il est ridicule d’affirmer que “la captivité disparaît peu à peu” sous la colonisation (1898-1958) et ce que les auteurs appellent de façon euphémique la Première république (1958-1984). En réalité, la France coloniale substitua sa rude hégémonie au sytème de servilité domestique. Elle pratiqua l’esclavage à grande échelle avec la Traite des Noirs, promulga le Code Noir et pratiqua la ségrégation raciale sous le régime de l’Indigénat. En somme, la France substitua un mal domestique par son propre fléau, précisément celui de l’aliénation globale des populations de son Empire colonial africain, qu’elle appela sauvages, barbares, Nègres, etc.
Quant à la soi-disant Première République de Guinée, les auteurs refusent de l’identifier comme une dictature implacable qui détruisit la maigre infrastructure laissée par la France, tortura et/ou tua des milliers de prisonniers politiques au Camp Boiro. — Tierno S. Bah

11. — Le Fuuta-Jalon est réputé pour ses fortes densités démographiques. En effet, sur les hauts plateaux, des chiffres de 100 habitants/km2 sont régulièrement avancés. Parmi les plus élevés de Guinée, ils sont mis en relation avec un système de production agropastoral jugé consommateur d’espace 3 et font craindre, depuis la période coloniale, l’existence d’une surpopulation inquiétante mais jamais clairement démontrée. Nombreux sont ceux qui l’estiment préjudiciable à la bonne gestion et à la conservation des ressources naturelles, rappelant sans cesse la disparition de la forêt dense fuutanienne 4.

Un système agraire réputé uniforme
12. — A travers la prédominance des Fulɓe, la mise en valeur agro-pastorale a été le facteur prépondérant d’uniformisation du paysage et du système de production.

13. — Le Fuuta-Jalon a pu refléter l’image d’un espace très fortement humanisé et mis en valeur par une population toujours croissante, où la divagation du bétail impose des contraintes lisibles dans le paysage à travers les nombreuses clôtures végétales. L’histoire du peuplement, le poids de l’élevage, les conditions naturelles ont conduit à l’élaboration d’un paysage agraire typique, caractérisé principalement par le diptyque tapades-champs extérieurs. L’espace d’une exploitation agricole s’organise suivant un système de culture à deux composantes : les champs extérieurs (gese, sing. ngesa), sièges d’une agriculture extensive classique en Afrique, et les vastes jardins de case ou tapades, espace de production intensive. A cela s’ajoute l’élevage extensif, principalement bovin, basé sur la divagation.

14. — Les champs extérieurs sont l’oeuvre des hommes qui y pratiquent une culture sur brûlis généralement de fonio ou de riz. L’efficacité et la pérennité du système se fondent sur un temps de culture relativement court (1 à 3 ans), un temps de jachère long (8 à 15 ans) et la disponibilité de terres cultivables.

15. — La tapade, domaine exclusif des femmes, est le lieu des cultures en association (maïs, taro, manioc, arachide, haricot, piment, gombo…). Elle forme une véritable oasis, délimitée par des haies (clôtures) mortes, vives ou mixtes, et marquée par la présence de nombreux arbres fruitiers plantés (manguiers, orangers, avocatiers…), qui forçaient déjà l’admiration des premiers administrateurs coloniaux. Les sols, quelles que soient leurs potentialités d’origine, sont fortement amendés et offrent une remarquable fertilité, régulièrement entretenue.

Erratum. La tapade (hoggo) est l’enclos, la clôture. Elle relève de la responsabilité de l’homme (mari, fils, oncle, neveu, voisin(s), etc). C’est le jardin (suntuure, plur. suntuuji/cuntuuji) qui est le domaine exclusif de la femme (épouse, fille, mère, tante, nièce, voisine(s), etc.) — Tierno S. Bah

16. — Enfin, le système d’élevage présente des spécificités inscrites dans le paysage agraire : au Fuuta, le bétail est roi et ce sont les cultures que l’on parque. Les troupeaux en liberté divaguent au gré des pâtures à leur disposition. L’importance numérique du troupeau a toujours reflété la dignité et le statut social du propriétaire. D’après les textes majeurs qui ont participé à l’élaboration de l’image « officielle », le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production, ce qui amena le géographe Jacques Richard-Molard à parler du “prétendu élevage foula” (Richard-Mollard, 1944).

Erratum. Un peu dans la veine de Gilbert Vieillard, Jacques Molard éprouva sympathie et affinité pour le pays et les populations du Fuuta-Jalon. Mais son lexique n’échappe pas —tout comme Vieillard, du reste — au langage paternaliste et eurocentriste colonial. Plus d’un demi-siècle après leurs devanciers sus-nommés les auteurs de cet article regardent le Fuuta à travers l’oeillère occidentale. D’où la phrase “le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production.”  Ils sous-entendent l’application des normes et techniques de l’élevage industriel européen. Au risque de voiler leur propre analyse, Véronique André et Gilles Pestaña décident d’ignorer que l’Afrique, en général, la Guinée et le Fuuta-Jalon, en particulier, n’ont pas fait l’expérience de la Révolution industrielle, qui — pour le meilleur et le pire — propulsa l’hégémonie mondiale de l’Europe. Bref, loin d’être absolue, l’objectivité demeure une notion relative. Pour les Fulɓe l’élevage bovin n’était pas uniquement une activité de production. Il relevait de la cosmogonie avec Geno, le Créateur. Il participait d’une vision du monde et constituait tout un mode de vie, temporel et spirituel. Consulter Koumen, par Amadou Hampâté Bâ et Germaine Dieterlen.  — Tierno S. Bah

17. — L’ensemble de ces représentations du Fuuta a abouti à la construction d’un scénario “catastrophe” reposant sur des dysfonctionnements du système extensif aux conséquences préoccupantes : les pratiques paysannes, surtout dans un contexte de pression démographique croissante, mettraient en péril le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” menaçant l’intégrité de l’environnement du Fuuta-Jalon.

Une dynamique de dégradation de l’environnement systématiquement dénoncée
18. — Le Fuuta-Jalon fait l’objet de discours récurrents, communs à de nombreuses régions d’Afrique, sur la dégradation du milieu. Les pratiques des pasteurs et agriculteurs sont jugés quasi unanimement comme responsables de la destruction des ressources. L’existence d’un cercle vicieux de dégradation de l’environnement lié à une pression démographique trop forte et incontrôlée est donc depuis longtemps admis sans réserve, et utilisé par la plupart des intervenants.

19. — Ce discours n’est pas nouveau. Depuis la colonisation française et jusqu’à ce jour, les administrateurs, les chercheurs et les techniciens n’ont cessé de s’inquiéter de l’avenir socio-économique et environnemental de cet espace réputé fragile, voué à l’agropastoralisme. Le scénario envisagé s’appuie sur une crise du système agraire dont les composantes sont : pratiques prédatrices, pression démographique, manque de terre, réduction du temps de jachère, appauvrissement des sols, déforestation totale et en définitive érosion catastrophique 5.

20. — Toujours selon les représentations courantes, le fort recul de la forêt (non daté ni évalué) favoriserait notamment une diminution des précipitations, l’irrégularité des débits des cours d’eau et même leur tarissement en saison sèche, donc une certaine “aridification” 6. La réduction drastique des temps de jachère, l’incendie répété des forêts et savanes auraient détruit peu à peu le sol, appauvri la flore en diminuant inévitablement la biodiversité, et favorisé l’action destructrice de l’érosion. Certains continuent de penser que les fameux boowe seraient le résultat terminal de l’évolution des sols ferrallitiques sous l’influence des feux de brousse associée à la déforestation de “la vaste forêt originelle” 7.

21. — C’est la fonction même de “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” qui serait directement mise en péril. Les conséquences pourraient s’avérer dramatiques, comme l’illustre une allocution du Ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Forêt, lors du séminaire sur le programme régional d’aménagement des bassins versants du Haut Niger et de la Haute Gambie à Conakry en mars 1995 : “Quand un arbre brûle au Fuuta-Jalon, c’est le taux de carbone qui augmente dans l’atmosphère, c’est un affluent du Niger ou de la Gambie qui verra son écoulement perturbé, c’est Tombouctou qui manquera d’eau en fin de saison sèche”. Ainsi les avis sont-ils unanimes, soutenant l’impérieuse nécessité d’intervenir pour “restaurer” et “protéger” le massif du Fuuta-Jalon. De nombreux projets poursuivant cette seule fin ont donc été mis en oeuvre dont le plus important reste le projet d’envergure régional « Restauration et protection du massif du Fuuta-Jalon », initié par l’O.U.A. en 1979.

22. — De cet exposé rapide sur les représentations de l’espace régional et de sa gestion par les paysans, l’image d’une région relativement homogène mais menacée par l’Homme domine. Les principales idées récurrentes caractérisant le Fuuta-Jalon ont été ici évoquées. Cette image issue de la période coloniale et non exempte de néo-malthusiannisme, s’est trouvée renforcée sinon confortée par le paradigme du développement durable et le rôle des projets de développement rural. Ceux-ci ont largement contribué à diffuser, ou tout au moins à entretenir, l’image d’un Fuuta-Jalon à la géographie monolithique 8. Simples exécutants de politiques pensées en amont, les artisans des projets n’ont pas pu nuancer ou remettre en cause les représentations majoritaires et ont même accentué une vision catastrophiste de l’avenir, justifiant alors des interventions extérieures lourdes. Traversant trois régimes politiques très différents, ces représentations se sont édifiées, renforcées jusqu’à devenir une caricature parfois dogmatique.

Quelques enseignements du terrain
23. — Afin de mettre à l’épreuve les représentations de la région, de ses systèmes ruraux et de ses problématiques environnementales, la comparaison de deux campagnes 9 du Fuuta-Jalon permet de prendre la mesure du risque à considérer ces représentations comme vérités absolues.

Deux campagnes, deux visages
24. — Les espaces ruraux comparés sont tous deux inclus dans les Fuuta-Jalon historique, climatique, géologique, ethnique et dans le Fuuta-Jalon administratif c’est-à-dire la Moyenne Guinée (fig. 1). La campagne au sud de Wuree-Kaba sera comparée à celle proche du centre urbain de Pita (environs de Bantiŋel et des Timbis).

Un espace de transition et de contact (Wuree-Kaba) et une campagne des hauts plateaux (Pita)
25. — La campagne de Wuree-Kaba s’étend à l’extrême sud-est du Fuuta-Jalon et appartient administrativement à la préfecture de Mamou. Formée de croupes granitiques de basse altitude, en moyenne 300 m, qui donnent au paysage un aspect assez accidenté, cette campagne se situe dans une zone de transition entre les influences montagnardes des hauts plateaux et celles plus soudaniennes de Haute Guinée. Les précipitations y sont plus abondantes (autour de 1800 mm), les températures plus chaudes et la végétation plus fournie que celles des hauts plateaux fuutaniens.

26. — Périphérie du Fuuta physique, Wuree-Kaba appartenait au diwal de Timbo et correspond à une ancienne marche historique. Offrant un caractère frontalier (avec la Sierra Léone), elle constitue aussi une zone de contact entre les populations fulɓe et malinké qui se sont partagées le territoire jusqu’à aujourd’hui. Si les Malinké sont cultivateurs, les Fulɓe sont demeurés pour l’essentiel des éleveurs nomades ou semi-sédentaires.

27. — La région de Pita situé au coeur du Fuuta, appartient à la dorsale des hauts plateaux et présente dans la région des Timbis, au nord-ouest, un aspect tabulaire (dénommée abusivement “plaine” des Timbis) comme dans la zone de Bantiŋel au nord-est. Le caractère semi-montagnard y est nettement affirmé avec une amplitude thermique annuelle plus marquée que dans la région de Wuree-Kaba. Le couvert végétal herbacé ou arbustif est discontinu à l’exception des forêts galeries. La région constitue l’un des bastions du Fuuta théocratique et la population fulɓe est fortement majoritaire, d’autant que les descendants des captifs tendent à s’y fondre. Tous les ruraux sont ici des sédentaires principalement cultivateurs.

Deux contextes démographiques
28. — L’inégale densité de population marque une première différence de taille entre les deux campagnes. La campagne de Pita avec 70 à 100 habitants/km2 apparaît comme relativement peuplée à l’échelle du Fuuta-Jalon mais aussi à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Ces chiffres traduisent une sédentarisation déjà ancienne et une forte emprise humaine sur un paysage largement façonné par le système agraire.

29. — A l’opposé, la campagne de Wuree-Kaba paraît peu peuplée au sein du Fuuta avec seulement de 10 à 15 habitants/km2. La population actuellement résidente est encore en voie de sédentarisation. Les éléments les plus fixes sont les cultivateurs malinké. Les Fulɓe quant à eux se répartissent schéma-tiquement dans deux catégories : les semi-sédentaires, d’une part, réinstallés durablement depuis la chute de la Première République ; les nomades d’autre part, qui suivent leurs boeufs au gré des zones de pâturage favorables et dont l’installation temporaire repose sur des accords passés avec les propriétaires fulɓe et malinké.

Deux systèmes agro-pastoraux aux fonctionnements distincts
30. — Il existe donc d’une part, une campagne où l’emprise humaine est suf-fisamment forte et ancienne pour avoir façonné un paysage agraire établi et d’autre part, une campagne où la population récemment installée ou réinstallée n’a engendré qu’un paysage agraire “sommaire” et instable.

31. — La tapade n’est pas systématique au Fuuta-Jalon.

32. — Dans la région de Pita, les vastes tapades représentent le socle du système de production puisqu’il s’agit du seul espace agricole pérenne et commun à toutes les familles. Elles constituent un élément fondamental du paysage, véritables îlots de verdure construits et dont les haies plantées démontrent un savoir-faire accumulé depuis des générations.

33. — A Wuree-Kaba, pas de trace de tapade : au mieux, il existe une haie morte sommaire autour des cases rudimentaires et rares sont les arbres fruitiers et les cultures pratiquées à proximité des habitations. Cette absence peut s’expliquer par une sédentarisation encore fragile, l’influence des Malinké qui n’ont traditionnellement pas de tapade, et l’omnipotence de l’élevage qui impose déjà de gros efforts pour ceinturer les champs extérieurs.

34. — Les champs extérieurs : différence de nature, différence de gestion.

35. — Dans la région de Pita, l’exploitation des champs extérieurs est l’objet d’une concertation collective qui permet de mieux gérer les ressources naturelles et favorise une meilleure protection des cultures contre la divagation du bétail. Le fonio constitue la culture principale sur des sols très pauvres, de type dantari et hollandé 10.

36. — A Wuree-Kaba, il n’y a pas de véritable concertation pour le défrichement des champs extérieurs. Chacun peut cultiver là où il le souhaite à la condition de dresser une clôture protectrice. Ces champs extérieurs cultivés en riz reposent généralement sur des sols hansanghéré 11 relativement fertiles.

Eléments des dynamiques rurales et environnementales
37. — Deux campagnes, deux visages, deux trajectoires : la combinaison des différents facteurs identifiés précédemment implique une divergence tangible des transformations sociales, économiques et environnementales des campagnes.

38. — Des dynamiques démographiques divergentes.

39. — Les deux campagnes connaissent bien entendu un accroissement naturel relativement élevé mais le solde migratoire constitue un critère majeur de différenciation des dynamiques démographiques.

40. — Wuree-Kaba : une campagne en peuplement : La campagne au sud de Wuree-Kaba constitue un cas sans doute rare au Fuuta-Jalon puisque les arrivants sont aujourd’hui plus nombreux que ceux qui partent. Le retour de la Sierra Léone représente un facteur conjoncturel auquel se combine une évolution plus structurelle, la sédentarisation, même si celle-ci paraît encore hésitante.

Note. Cet influx était peut-être conjoncturel et était provoqué par  la présence de refugiés fuyant la guerre civile de Sierra Léone toute proche. Lire “La Guinée dans les guerres dans la sous-région du Fleuve Mano: une implication dangereuse” in Lansana Conté. Incertitudes autour d’une Fin de Règne (2003). —Tierno S. Bah

41. — Un exode rural sensible dans la campagne de Pita : La campagne de Pita connaît un exode rural conséquent, phénomène des plus répandus au Fuuta-Jalon et qui n’est pas l’apanage des seuls hauts plateaux. Les hommes, surtout s’ils sont jeunes, ont une plus forte propension à l’émigration temporaire ou définitive. Dans la sous-préfecture de Timbi-Madina, 48% des maris sont absents et 79% des jeunes hommes sont partis à Conakry ou à l’étranger (Beck, 1990). Dans les villages, les hommes et les adolescents se font rares, particulièrement en saison sèche, lorsque le travail est moindre.

Composition et recomposition : deux trajectoires pour les systèmes ruraux
42. — Wuree-Kaba : un espace abondant à conquérir, une campagne en construction. Toutes proportions gardées, la situation actuelle du système agraire de la campagne de Wuree-Kaba donne des éléments de compréhension sur la sédentarisation des populations et l’évolution du système agraire dans celle de Pita d’il y a trois siècles et peut-être davantage. En effet, cette campagne apparaît en pleine composition ou construction avec l’arrivée de nouvelles familles. Il reste encore suffisamment d’espace pour défricher ou brûler “librement” à des fins culturales ou pastorales. L’abondance des terres, la facilité d’accès au foncier engagent à des pratiques extensives d’élevage et de culture, mais aussi d’une certaine façon à des pratiques extensives de peuplement. Ces pratiques extensives renvoient au moins à deux logiques : une logique économique et une logique sociale. La logique économique de l’extensif a notamment été évoquée par P. Pélissier (1978, p.5) qui à l’aide de multiples exemples indique, à juste titre, que pour le paysan africain “la productivité maxima du travail est assurée par la consommation de l’espace” (Couty, 1988, l’a également calculé en économie). La logique sociale s’inscrit dans le besoin de conquérir l’espace disponible, de le marquer socialement. L’exploitation extensive permet ainsi d’affirmer son droit d’usage et de s’assurer du “contrôle foncier” (Pélissier, 1978, p. 7).

43. — Ces logiques permettent de mieux appréhender les dynamiques du système rural. Le genre de vie (une sédentarisation balbutiante) et le besoin de marquer le territoire expliquent que l’habitat soit beaucoup plus dispersé que dans la campagne de Pita dont la population est depuis longtemps établie. La volonté de contrôler l’espace explique aussi que les paysans (même malinké) défrichent des superficies plus vastes que celles qu’ils pourront réellement cultiver. En schématisant, les pratiques extensives exacerbées correspondent à une course au défrichement.

44. — L’absence de tapade est à la fois un indice et une conséquence des logiques évoquées. Une installation très récente et encore hésitante hypothèque toute velléité d’élaboration et d’entretien d’un jardin de case (plantation de fruitiers, construction d’une haie et transfert de fertilité). Malgré des conditions favorables (déjections abondantes) le besoin de réaliser un espace de production intensive ne se fait pas encore sentir. De plus, le régime alimentaire rudimentaire des Fulɓe, composé essentiellement de riz et de lait se passe pour l’instant de tous les produits généralement cultivés dans la tapade. L’espace agricole de Wuree-Kaba ne montre pas aujourd’hui de caractère de saturation. Cependant, dans les faits, deux systèmes agraires cohabitent, l’un plus agricole (malinké), l’autre plus pastoral (fulɓe). Leur coexistence génère des conflits d’usages des ressources mais sans remettre en cause ni le fonctionnement ni la reproduction à court terme de ces systèmes agraires. Par contre les pratiques extensives et expéditives, et la cohabitation de deux systèmes agraires, favorisent une gestion des ressources assez désordonnée. “Course au défrichement” et besoins croissants en bois de clôture pour les champs se conjuguent pour exercer une pression tangible sur les ressources ligneuses notamment. Celles-ci ne manquent pas mais sont fortement sollicitées.

Note. Pour une description détaillée et fiable du jardin ménager (suntuure), lire William Derman, “The Economy of the Fouta-Djallon” et “Women’s Gardens” in Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968). — Tierno S. Bah

45. — Les périodes de crise des systèmes agraires sont en général souvent considérées comme propices à une pression accrue sur l’environnement. Ici, au contraire, une forte pression anthropique s’exerce sur les ressources alors même que le contexte se caractérise par une faible densité démographique et un équilibre momentané du système.

46. — Pita : une campagne en voie de recomposition : La campagne qui s’étend autour de Pita traverse une période de recomposition du système agraire et plus globalement peut-être du système rural. Le paysage est ici entièrement anthropisé, et la gestion du terroir villageois suit des règles collectives. Ici, peut-être plus que partout ailleurs, la pression démographique a été crainte puis utilisée pour expliquer la pauvreté des sols, le manque de terre, la diminution du temps de jachère puis l’exode rural. Gilbert Vieillard, dont l’oeuvre ethnologique est pourtant des plus précieuses et respectables, se lamentait : “Dans le Labé, et surtout dans les Timbis, le spectacle de la campagne évoque une campagne française. Il n’y a plus d’arbres qu’autour des habitations, les plaines sont nues, en jachère ou en culture, et malheureusement souvent épuisées : on est arrivé au dernier stade, après lequel il n’y a plus qu’à émigrer pour cultiver ailleurs” (G. Vieillard, 1940, p.197).

47. — La pauvreté des sols dans la campagne de Pita fait l’unanimité ; son origine est fondamentalement intrinsèque et finalement assez peu anthropique. Bantiŋel et plus encore Timbi-Madina se caractérisent par la prépondérance de sols pauvres de type dantari et hollandé (un quart et un tiers de la superficie des sous-préfectures) La maigreur des repousses végétales lors des périodes de jachère s’explique par la médiocrité chimique des sols et leur faible épaisseur. Cette particularité fonde en partie la prépondérance de la culture de fonio (Digitaria exilis), plante très peu exigeante. Beaucoup ont rendu le fonio responsable de l’épuisement des sols, or il semble plus juste de penser que les agriculteurs pratiquent la seule culture possible étant donné la qualité des sols.

48. — En 1990, les études menées par Jean Vogel (Vogel, 1990) sur la fonioculture décrivent des rotations culturales de 3 à 7 ans de culture suivie de 7 à 9 ans de jachère, avec une utilisation du feu très limitée, voire absente. En 1944, Jacques Richard-Mollard mentionnait : “A Timbi-Madina, l’on ne dépasse guère la 7ème année (de culture), la moyenne s’établit entre 3 et 6 années quand le terrain n’est bon qu’au fonio. Puis jachère de 7 ans”. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, la diminution du temps de jachère sur près de 50 ans ne peut être avérée. Il apparaît au contraire une relative stabilité du temps de jachère des champs extérieurs même si l’on ne connaît pas les détails de l’évolution entre ces deux dates. Dans le village de Ndantari, à l’ouest de Pita, le temps de jachère est resté lui aussi constant (4-5 ans) entre 1955 (Mission démographique de Guinée, 1955) et 1997 (enquêtes personnelles). Les paysans déclarent aujourd’hui qu’ils ont individuellement diminué la surface des champs extérieurs cultivés. A proximité de Bantiŋel, les anciens, aujourd’hui bien seuls au village, regrettent que la terre ne soit plus cultivée et sont unanimes pour reconnaître que les temps de repos de la terre augmentent : les champs sont défrichés tous les 10 à 15 ans actuellement au lieu des 7 à 9 ans dans le passé (enquêtes personnelles, 1997).

49. — La non réduction du temps de jachère est étroitement liée d’une manière globale à la recomposition du système rural. L’un des aspects majeurs de cette recomposition correspond aux effets de l’émigration. Outre des impacts directs sur la charge démographique, le facteur émigration se révèle fondamental dans les conséquences indirectes qu’il induit. Le rôle des transferts monétaires, dans les revenus familiaux par exemple, semble loin d’être négligeable (même si les données précises manquent) et audelà pèse sur la physionomie de l’économie et de la société locale. De plus, l’effet le plus décisif de l’émigration reste la fuite des actifs, particulièrement des hommes et des jeunes. Ceux qui restent, les anciens, les enfants et les femmes, ne peuvent pas perpétuer le même système de culture. Ce phénomène est à l’origine d’un repli vers les cultures de tapades. L’emprise spatiale des tapades dans les espaces villageois de la sous-préfecture de Timbi-Madina, est d’ailleurs particulièrement forte : jusqu’à 20 % de la surface totale du terroir.

50. — Le travail de E. Boserup a été très souvent simplifié au point de réduire sa pensée à une évolution qui lierait de manière étroite l’émergence d’un système de culture plus intensif à un accroissement continu de la population. Si cette interprétation peut se vérifier en maintes régions, force est de constater que dans la campagne de Pita, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus assez de terres que les paysans se replient sur l’intensif, mais surtout parce qu’il n’y a plus assez d’hommes.

51 L’exode rural n’est pas seul à l’origine d’un recul agricole (économique et/ou spatial). Les activités “secondaires” sont parfois prépondérantes. D’après l’enquête de J.M. Garreau (1993, p. 48) dans les Timbis, seuls 59% des chefs de famille se déclaraient d’abord cultivateurs et au moins 50% des “exploitations” ont un revenu global largement déconnecté de l’agriculture. Dans les 50% restants, pour 25% des exploitations (appartenant aux roundés), la production agricole repose en grande partie sur des cultures intensives (bas-fonds, tapades et champs de pomme de terre) avec un but lucratif clairement affiché. L’exploitation des bas-fonds, par les revenus qui en découlent, apparaît aujourd’hui comme une donnée essentielle dans la campagne de Pita. Un contexte favorable (V. André et G. Pestaña, 1998) a permis à certaines familles de s’orienter vers des spéculations rentables (la pomme de terre ou l’ail par exemple), qui trouvent un débouché national voire international (vers le Sénégal notamment), grâce au dynamisme du marché de Timbi-Madina et à une bonne organisation de l’exportation par l’intermédiaire des commerçants et des transporteurs.

52. — Mais au-delà de la recomposition du système agraire, c’est l’ensemble du système rural qui se modifie. Outre une économie rurale et des ménages de plus en plus extravertis (activités de rente, émigration, transferts monétaires, etc.), la société se transforme avec une redistribution des rôles, et parfois l’émergence de conflits latents ou naissants. Parmi ces évolutions, les femmes en raison d’un pouvoir économique accru, en particulier à la faveur des activités de maraîchage, et de l’absence du mari voient leur rôle redéfini au sein de la famille (V. André et G. Pestaña, 1998). Toutefois, cela ne se passe pas toujours sans heurts ou sans débats au sein des ménages et même des villages. D’autre part, des tensions foncières entre anciennes familles de maîtres et descendants de captifs peuvent ressurgir. Les premiers se réclament propriétaires de terres, notamment de bas-fonds, alors même que les descendants de captifs les cultivent depuis plusieurs générations parfois et en tirent de substantiels revenus.

53. — Au total, la campagne de Pita connaît une évolution non conforme aux représentations classiques, avec un recentrage sur les activités non-agricoles, les espaces de production intensive, et une modification en profondeur de certains rapports socio-économiques. Enfin, la plupart des attaques portées aux pratiques paysannes supposées responsables, à elles seules, de la dégradation de l’environnement ne tiennent plus : le feu est relativement peu usité, les défrichements intensifs et abusifs sont fatalement limités voire inexistants du fait de la pauvreté structurelle d’une grande partie des sols et d’une certaine stagnation et voire une régression des surfaces de champs extérieurs.

54. — Les deux études de cas illustrent le décalage sensible entre certaines représentations du Fuuta-Jalon héritées, et les résultats de travaux de recherches actuels. Elles fondent l’idée d’une réelle diversité des paysages du Fuuta, des populations et des dynamiques rurales, sans pour cela renier l’existence globale d’une région fuutanienne.

Dépasser les caricatures pour mieux comprendre les mutations actuelles
55. — L’accumulation des simplifications et la vétusté des analyses expliquent le hiatus entre les représentations courantes du Fuuta et la situation de nombre de ses campagnes. Prendre acte de cette diversité, c’est tenter de dépasser ou plus modestement enrichir des représentations qui à force de se scléroser tendent à devenir des caricatures, quelque peu vidées de sens. Les contrastes mis en relief dans l’étude comparative de deux campagnes du Fuuta-Jalon fournissent plusieurs entrées permettant de dégager, à l’échelle régionale cette fois, plusieurs facteurs élémentaires de diversité.

Quelques nuances régionales élémentaires

Un éventail de paysages, de potentialités et de terroirs
56. — Le massif du Fuuta-Jalon ne se résume pas aux seuls plateaux “centraux”, et se compose aussi de “la région environnante” : c’est souvent de cette façon que le reste de la région est évoqué 12, alors que cette “périphérie” comprend des hauts lieux de l’histoire du Fuuta Jaloo, tels que Timbo, Kébali ou Fougoumba. Compartimenté, le massif s’organise suivant un système de plateaux étagés. Par l’intermédiaire de gradins successifs, trois niveaux topographiques se superposent. L’axe central constitue le niveau supérieur à partir de 1000 m. A l’est de celui-ci, se localise un niveau topographique inférieur que l’on retrouve de Tougué à Timbo et dont les altitudes varient de 700 à 900 m. Un dernier palier à 300-600 m s’individualise particulièrement bien à l’ouest dans les régions de Télimélé, Gaoual et au sud dans la région de Wuree-Kaba.

57. — Il n’est pas nécessaire d’entrer dans les détails pour rendre compte de la diversité des situations biophysiques au Fuuta-Jalon. Le paramètre climatique donne à lui seul une idée des distinctions nécessaires à établir. Les marches occidentales du Fuuta constituent des espaces plus chauds et humides que les hauts plateaux où se combinent une relative proximité de l’influence océanique, des altitudes plus basses que le reste du massif, une protection des hauts plateaux qui minorent les effets desséchants de l’Harmattan d’origine continentale… En revanche, dans le Fuuta oriental la continentalité s’affirme avec des précipitations moindres et des amplitudes thermiques annuelles plus marquées.
A ces considérations viennent s’ajouter des facteurs azonaux : l’ouverture sur la grande plateforme mandingue favorise le souffle de l’Harmattan en saison sèche et la présence de hauts plateaux à l’ouest limite les précipitations d’hivernage. La végétation présente alors des caractères fortement soudaniens. Enfin, au sein même des hauts plateaux, les vallées profondes qui les morcellent (comme celle de la Kakrima) déterminent des enclaves chaudes et humides, fort originales.

58. — Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien : nuances climatiques, topographie, palettes et répartitions des sols se combinent, individualisant des “équations naturelles” variées.

Une configuration sociale plus complexe qu’il n’y paraît
59. — La composition ethnique et les hiérarchies sociales des campagnes du Fuuta-Jalon se présentent comme un puzzle dont de nombreuses pièces seraient manquantes. Il s’agit d’un champ d’étude sensible et encore peu exploité. Moins apparente et lisible que les paysages, la configuration sociale peut influencer l’organisation du système rural à l’échelle locale, même si la composante “ethnique” semble une entrée sans grand intérêt et relever d’une perception aussi obsolète que polémique. A première vue la faible pertinence d’une telle entrée repose sur le postulat que les minorités non fulɓe ont été assimilées et que leurs système agraire et organisation sociale ont subi une “foulanisation”.

Erratum. — Les travaux de Gilbert Vieillard (1940), Cantrelle & Dupire (1964), Telli Diallo (1958),  Thierno Diallo (1972), etc. démontrent que “les hiérarchies sociales” du Fuuta-Jalon théocentrique n’avaient rien d’ambigu. De fait, Telli souligne que la société fuutanienne était “très homogène, fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.” A l’opposé donc de tout “puzzle” indéchiffrable ! Concrètement, le Fuuta-Jalon formait une pyramide solide reposant sur (a) la communauté rurale groupée autour de la mosquée (misiide, de l’arabe masjid), (b) le siège du pouvoir provincial (diiwal (plur. diiwe), de l’arabe dîwân), pièce maîtresse de l’Etat confédéral dirigé par l’Almami à partir de Timbo. Les individus et groupes n’étaient pas non plus des pièces flottantes. Au contraire, ils s’intégraient aux lignages ancestraux, aux clans et aux quatre tribus  patronymiques : Baa, Bari, Jallo, Soo. Hampâté Bâ indique cette organisation quadripartite correspond aux quatre élements fondamentaux (eau, air, terre, lumière), aux quatre points cardinaux (nord, sud, est, ouest), et aux quatres couleurs principales de la robe de la vache. — Tierno S. Bah

60. — Si un tel postulat peut se vérifier en de nombreux lieux et notamment dans les plateaux centraux, il demeure bien hasardeux dès que l’on s’éloigne du Fuuta central. En fait, de nombreuses poches de minorités subsistent. Par exemple, les Dialonké du Sangala sont majoritaires au nord-est de Koubia, dans les campagnes proches de Balaki, Gaɗa-Wundu, Fello-Kunduwa.

Erratum. — Sangala et Balaki relèvent de la préfecture de Mali, et Gaɗa-Wundu de Kubiya. Plusieurs minorités ethniques vivent au Fuuta-Jalon. Elles y sont soit enclavées dans le Fuuta central. Par exemple, les Jalonke de Sannoun à 25 km de la ville de Labé, ou bien à Sangareya, dans Pita, etc. Sangala s’éteand à la périphérie Nord du Fuuta, dans Mali. L’article ne localise les Sarakole que dans Mali. En réalité, ils sont éparpillés à travers le Fuuta. Avec leur sens des affaires et leur maîtrise de certains arts et métiers, ils acquirent droit de cité depuis des siècls. Ils sont prospères à Labe-ville, à Leluma dans la sous-préfecture éponyme de Saran.
Les Jakanke sont également présents partout : Labé, Gaoual, Pita, Mali, etc. Vassale des seigneurs Kaliduyaaɓe de la province (Diiwal) du Labé, Touba devint une principauté religieuse et économique prospère. Persécutée par la France, elle déclina et chuta avec le deuxième exil d’Alfa Yaya Diallo en 1910.
Et n’oublions pas les Koniagui, Basari, Badiaranke, et bien sûr les Fulɓe Fulakunda— Tierno S. Bah

61. — Ces minorités ont pu préserver une organisation sociale, un type d’habitat et/ou des stigmates agraires sensiblement différents de ceux généralement attribués aux populations fulɓe . Ainsi, à Badougoula, à l’ouest de la préfecture de Mali, les Sarakole possèdent un système agraire original basé sur une culture des berges de la Bantala avec des tapades réduites et peu productives (B. Ly, 1998) qui les rapprochent du simple jardin de case. De la même façon, on ne peut pas ignorer que certains Fulɓe demeurent de purs éleveurs comme dans les boowe de Gaoual ou de Télimélé, lieux où la tapade est inexistante à l’instar de Wuree-Kaba.

62. — Nombreux sont aussi les villages roundés dont les populations sont spécialisées dans un artisanat (forgerons, potiers, cordonniers,..) et qui constituent autant de groupes intégrés mais non assimilés. Selon la proportion de descendants de captifs, leurs plus ou moins grandes émancipations sociale et économique, les contextes locaux connaissent parfois des spécificités, bien délicates à extrapoler. Pour une meilleure compréhension des systèmes ruraux du Fuuta-Jalon, il convient donc de prendre en considération la composition et l’organisation de la société locale, mais en se gardant bien entendu de tout déterminisme ethnique ou social.

63. — La société du Fuuta-Jalon apparaît finalement comme une mosaïque dont la foulanisation n’est ni systématique ni totale. Plutôt que le “pays des Fulɓe”, il serait plus rigoureux de qualifier cette région comme le pays où l’influence fulɓe est prépondérante.

Seule la méconnaissance ou une compréhension superficielle de quelque 500 ans d’histoire économique, culturelle, politique et linguistique du Fuuta-Jalon peut conduire à une affirmation aussi péremptoire. D’où le découpage numérique des paragraphes du texte, qui entrave la trame de la narration. — Tierno S. Bah

D’importants contrastes de densités humaines
64. — Si l’on en croit le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 1983 (celui de 1996 demeurant en grande partie inutilisable), la Moyenne Guinée enregistre une densité moyenne de 22,5 hab./km2 qui peut sembler relativement modeste.

65. — Mais les chiffres et les impressions qui ont frappé les esprits concernent les hauts plateaux où les densités proposées dépassent 50 hab./km2 pour la quasi-totalité des souspréfectures, avec des maxima dépassant les 120 hab./km2 (fig. 2) pour celles de Dionfo, Daralabé, Noussy (202 hab./km2). Il est vrai que des densités rurales supérieures à 50 habitants/km2 sont peu fréquentes au sein d’une Afrique de l’Ouest où le Fuuta-Jalon apparaît nettement comme un pôle de fortes densités. Cela pourrait conforter l’image d’une éventuelle pression démographique si les densités n’étaient pas spatialement fortement hétérogènes. De nombreuses campagnes du Fuuta-Jalon connaissent en effet des densités bien inférieures, sans commune mesure avec celles des hauts plateaux. La carte des densités montre une organisation en auréoles autour du “noyau” démographique de Labé, selon un gradient décroissant (moins de 15 hab./km2 sur la périphérie).

66. — Afin de mieux cerner les réalités des contextes démographiques, il conviendrait de raisonner en terme de charge de population et de rapporter la population totale à la superficie cultivable. Cela révélerait, par exemple, des charges démographiques importantes dans les régions où les boowe sont très étendus, comme celles de Koubia, Tougué, Doŋel-Sigon ou encore de Télimélé. Or actuellement, les insuffisances quantitative et qualitative des statistiques ne peuvent permettre une telle étude. L’analyse des rapports entre société et espace ne peut ignorer de tels contrastes de densité, qui suggèrent l’existence de contextes et de perspectives hétérogènes voire parfois opposés.

Une influence des contextes géo-économiques et politiques à prendre en considération
67. — La situation géographique, les contextes économiques et politiques peuvent influencer directement ou indirectement les dynamiques rurales et sont autant de facteurs de diversité des campagnes du Fuuta-Jalon.

68. — L’enclavement représente un facteur majeur d’inégalité économique au Fuuta-Jalon. Malgré d’importants efforts, de nombreuses campagnes demeurent mal desservies ou inaccessibles du fait de pistes impraticables durant toute ou une partie de l’année. Certaines campagnes (les boowe de Koubia et Télimélé entre autres) ont une économie empreinte d’autarcie tandis que d’autres (telles Timbo ou Timbi-Madina) grâce au bitume, ou à des pistes de réfection récente, connaissent un dynamisme en partie ou largement lié à des possibilités d’écoulement des produits agricoles.

69. — La proximité d’un centre urbain ou d’un marché hebdomadaire actif correspond aussi à un facteur d’inégalité spatiale. La proximité d’une ville génère des opportunités de vente de produits de l’agriculture ou de l’artisanat, des opportunités d’activités citadines comme le commerce. Des embryons de ceintures maraîchères commencent à se développer dans les villages à la périphérie des villes les plus dynamiques, à l’image de Labé.

70. — L’aire d’action des projets de développement peut aussi jouer un rôle dans la diversité des trajectoires économiques. Il est indéniable que certains projets agricoles, tel que le Projet de Développement Agricole de Timbi-Madina, ont accompagné ou encouragé une modification du système de production de certaines exploitations paysannes et ce faisant du système rural de la campagne concernée.

71. — La proximité de la frontière représente un facteur supplémentaire de différenciation des dynamiques rurales. Les flux transfrontaliers de marchandises ou d’hommes modifient directement ou indirectement la physionomie des systèmes ruraux des espaces frontaliers. De plus, le contexte politique doit être pris en considération. La Première République avait signifié une fuite dans les pays voisins. Aujourd’hui, les drames récents de la Sierra Léone engendrent à l’inverse des flux d’immigrants.

72. — Les facteurs de diversité, tant des contextes que des dynamiques, n’ont pu être qu’effleurés. Mais il se comprend aisément qu’une région estimée à près de 80 000 km2 (G. Diallo et al., 1987), soit une fois et demi le Togo ou trois fois le Burundi, ne puisse être appréhendée de manière monolithique. Non seulement les plateaux centraux ne résument pas le Fuuta-Jalon mais encore faut-il s’efforcer de dépasser les représentations et les idées reçues les plus communes si l’on tient à comprendre les évolutions en cours et à les percevoir de façon plus réaliste.

Les représentations ne sont pas des diagnostics
73. — Les représentations les plus courantes du Fuuta se sont transmises, depuis les années 1930, de génération en génération. Et ce sont ces mêmes représentations qui constituent ou influencent fortement encore les bases des diagnostics élaborés par les « experts », diagnostics qui fondent ensuite les modes d’intervention de nombreux projets de développement, ignorant ainsi certaines nuances ou remises en cause du discours classique traitant du Fuuta-Jalon.

La pression démographique n’est pas généralisée
74. — L’examen des densités brutes de population a montré des contrastes importants. Les lacunes statistiques ne permettent pas toujours de prouver l’existence ou non d’une surpopulation.

75. — Le mythe de la surpopulation trouve davantage sa source dans des observations partielles et finalement des extrapolations d’abord accomplies par des cadres coloniaux. La surpopulation est un concept vieilli qui correspond à une vision étriquée des contextes économiques et géographiques. Depuis quelques décennies déjà, le concept de pression démographique exprime une dynamique plutôt qu’un état (la surpopulation). La pression démographique, souvent mise en avant au Fuuta-Jalon, demeure une notion bien délicate à généraliser tant les situations sont multiples et parfois contradictoires. A Wuree-Kaba, la pression démographique est un problème qui ne se pose pas (encore ?), tandis qu’à Pita il ne se pose plus… Dans le premier cas, la faiblesse du peuplement et la réserve d’espace n’obligent pour l’instant à aucune réduction des temps de jachère, tandis que dans le second cas, ceux-ci sont stabilisés et parfois en progression. Ces types de contre-exemples permettent de renier un discours univoque dans lequel la pression démographique représente une des principales problématiques du développement rural et durable aujourd’hui. Bien entendu, il n’est pas question ici de nier que de nombreuses campagnes dans l’ensemble du Fuuta subissent une relative pression sur les terres cultivables et doivent réduire leurs temps de jachère mais il faut aussi reconnaître que d’autres (Pita) souffrent d’une relative hémorragie de la population active et parfois d’une déprise rurale (Bantiŋel par exemple).

Note. — L’article mentionne seulement Wuree-Kaba et Pita/Bantiŋel. L’enquête de terrain aurait dû couvrir plusieurs sous-préfectures du Fuuta-Jalon, au lieu de se limiter à ces trois localités. De plus, en l’absence de données statistiques et de témoignages valides, les affirmations ci-dessus restent des opinions personnelles affaiblies par l’usage des mots subjectifs et des jugements de valeur suivants  : mythe, extrapolation, observations partielles, vieilli, étriqué. Avis catégoriques et tranchants des auteurs sur leurs devanciers dans la discipline ! — Tierno S. Bah

76. — En finir avec la tentation généralisatrice consiste à opérer une révolution copernicienne, en tenant le plus possible à l’écart les représentations courantes qui engendrent irrémédiablement un point aveugle puisqu’elles n’autorisent pas tous les questionnements.

Quel bilan pour l’environnement ?
77. — L’hypothèse d’un environnement menacé, déchu même, reposait sur un scénario associant pratiques culturales traditionnelles prédatrices et pression démographique exagérée. Les conséquences annoncées et souvent décrites comme avérées – elles hantent les représentations courantes du Fuuta étaient et sont toutes plus catastrophistes les unes que les autres : disparition du couvert arboré, réduction des temps de jachère, érosion incontrôlée, stérilisation des terres, jusqu’au pronostic d’une désertification…

78 — S’il est vrai que la pluviométrie annuelle diminue assez significati-vement depuis 1970, cela n’est point une spécificité fuutanienne, mais suit une tendance globale qui concerne l’ensemble de l ‘Afrique de l’Ouest. Enfin, une région qui reçoit entre 1400 et 1900 mm d’eau en moyenne, semble difficilement, même à moyen terme, menacée de désertification.

79. — De plus un certain nombre de principes et de mécanismes, considérés comme acquis et responsables d’une dégradation du milieu semblent loin d’être aussi effectifs que l’on veut bien le laisser croire. La campagne de Pita est sur ce point des plus représentatives. Localisée en un des lieux réputés les plus en danger du Fuuta, elle combine un certain dépeuplement à des temps de jachère en stagnation ou même en augmentation. Quant à Wuree-Kaba, s’il existe certes des défrichements, la disponibilité en terre autorise des rotations permettant une reconstitution correcte du couvert arboré.

80. — Mais plus étonnant encore est de ne pas trouver vraiment trace et reconnaissance (à l’exception de quelques travaux comme ceux de J. Vogel et C. Lauga-Sallenave) de la remarquable capacité des paysans à construire ou reconstruire leur environnement. Si l’on reconnaît que les haies vives des tapades sont de belle facture, il n’est jamais mentionné que ces mêmes haies totalement anthropiques sont d’une grande diversité botanique, contribuant à assurer une certaine biodiversité (Lauga-Sallenave, 1997). Elles gardent en revanche leur image d’élément du « paysage traditionnel fulɓe », grandes consommatrices de bois. De plus, si les premiers administrateurs coloniaux s’extasiaient déjà sur l’espace de production intensif que constitue cette même tapade, en terme d’environnement ou de gestion des ressources, on a tendance à oblitérer le fait que leurs sols, capables de hauts rendements, sont de véritables anthroposols (Vogel, 1993).

Pionniers ou successeurs, les fonctionnaires coloniaux français ne furent pas les seuls à apprécier le couplage de l’élevage et de l’agriculture (jardins ménagers —cuntuuji— et champs extérieurs — gese). Dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968), le sociologue américain Derman en donne une description minutieuse et généralement positive. — Tierno S. Bah

81. — Quant à l’origine des boowe liée à la destruction de la mythique forêt dense et plus globalement à une déforestation ancienne et intense, elle n’a jamais été réellement démontrée. Certains auteurs (Rossi, 1998 ; André, 2002) proposent même une lecture et une analyse fort différentes du paysage à partir de son évolution morphopédologique et aboutissent à une tout autre conclusion : les boowe existaient tels quels à l’arrivée des Fulɓe et furent utilisés au mieux de leurs potentialités par les pasteurs qui les estimaient uniquement aptes à la pâture.

82. — Ainsi, aurait-on seulement voulu garder et transmettre l’image de paysans dévoreurs d’espaces forestiers, vampirisant la fertilité de sols pourtant souvent très pauvres à l’origine et menaçant la durabilité de leurs ressources ?… quand ils sont tout autant de remarquables bâtisseurs de haies, de vergers et de sols particulièrement fertiles. Là encore, se dégager des représentations, à la fois héritées mais aussi intégrées aux nouveaux soucis écologiques, devient une nécessité pour s’autoriser à mieux comprendre la gestion des ressources par la population.

Quelques mutations des systèmes ruraux à ne plus oblitérer
83. — Les représentations, aussi inévitables soient-elles, engagent trop souvent à ne suivre que des perspectives balisées. Leurs influences occultent encore fortement l’identification de mutations actuelles et fondamentales au sein des campagnes du Fuuta-Jalon. Parmi ces transformations, qui s’inscrivent dans les temps longs et les temps courts, la baisse de la prépondérance de l’agriculture dans de nombreux systèmes ruraux n’est pas des moindres. En effet, le bétail, par exemple, s’est largement raréfié dans les hauts plateaux, sans perdre totalement toutefois son rôle social, au point que l’image du pasteur Pullo appartient davantage à l’histoire qu’à l’actualité. En ce sens, l’exemple de Wuree-Kaba où le bétail est encore au centre du système agraire, indique concrètement que certaines campagnes du Fuuta-Jalon connaissent une évolution pour le moment bien étrangère à celle de ces hauts plateaux, d’où la nécessité de ne pas accoler trop vite des dynamiques constatées localement à un ensemble régional.

84. — L’exode rural, le développement des cultures commerciales dans les bas-fonds, la recomposition des rapports sociaux hommes/femmes et ex-maîtres/descendants de captifs sont quelques exemples de profondes mutations, de plus en plus prégnantes mais non systématiques, au sein des exploitations, des villages et des campagnes (V. André et G. Pestaña 1998a, 1998b). Ces mutations économiques, sociales et spatiales sont généralement minorées puisqu’elles n’entrent pas dans les schémas de pensée pré-établis et encore dominants.

85. — Les représentations les plus courantes ont progressivement élaboré un seul modèle pour la dynamique du milieu et des sociétés du Fuuta-Jalon, ainsi que pour les liens qu’ils entretiennent. A ce titre les problèmes de gestion de l’espace et de l’environnement sont considérés comme uniformes. Certes des éléments d’unité, et peut-être d’identité géographique, sont indéniables. Pourtant une analyse qui ne considère pas comme admis ce modèle et tente d’en vérifier la pertinence révèle que la région offre plusieurs visages. Les deux campagnes prises à titre d’illustration donnent une idée des contrastes spatiaux, socio-économiques et environnementaux que l’on rencontre, et illustrent le caractère stéréotypé de ces représentations encore dominantes.

86. — C’est la persistance des idées reçues, des simplifications et des généralisations hâtives, et parfois, la transcription locale de dogmes planétaires qui engendrent l’incompréhension des sociétés rurales, de leurs stratégies, de leurs capacités… et de leurs véritables problèmes. Le décalage entre ces représentations figées, ces postulats trompeurs peu ou pas remis en cause, et la réalité, est à l’origine d’une longue litanie d’échecs ou de demi-succès des opérations de développement. Si la connaissance des campagnes du Fuuta-Jalon doit encore progresser afin de nuancer des schémas trompeurs, cette nouvelle vision doit surtout être intégrée par des opérateurs dont les logiques internes et les modes opératoires s’accommodent mal de la diversité et de la nuance.

Bibliographie
André Véronique, 2002 – Environnement dégradé au territaire gére : le Fouta Djalon (République de Guinée). Bordeaux, 512 p (Doctorat de Géographie).
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Notes
1.- Andre V., 2002 et Pestaña G. (thèse en cours de réalisation).
2.- «La forêt sèche couvrait autrefois l’ensemble du Fouta Djalon, mais elle a été presque complètement détruite par les incendies et par le pâturage, à l’exception de quelques petites superficies près de la Guinée-Bissau et du Sénégal.» B. Hasson, 1998, p.18.
3.- « Plus particulièrement on note : une forte densité de population dans le Fouta-Djallon, parfois jusqu’à 140 hab./km2; la pression foncière qui en résulte et la conséquente réduction du temps de jachère qui est à l’origine de l’appauvrissement des sols ; l’extension des terres cultivées, au détriment des surfaces forestières et pastorales. ». F.A.O., 1992, pp.7-8.
4.- « La forêt dense sèche ou ce qu’il en reste ne présente plus qu’une mosaïque de reliques dispersées. […]elle a subi une très forte pression et de ce fait elle est menacée d’une disparition rapide. » F.A.O., 1992, p. 29.
5.- « Incontestablement les feux de brousse supportent, à l’heure actuelle, la majeure part des responsabilités. La dénudation des pentes, aussi faibles soient-elles, laisse le sol nu, exposé aux averses. Le pâturage excessif ne permet pas la reconstitution d’une végétation qui s’appauvrit en quantité et en qualité. Les sentiers suivis par les troupeaux préparent les chemins que l’eau empruntera ; le pullulement des chèvres (l’autre grand ennemi des sols) est à l’origine de la mutilation des jeunes pousses… enfin, le surpeuplement humain exacerbe tous ces facteurs destructifs dont la virulence ne connaît plus de limites. » J. Pouquet, 1956, p.9.
6.- « En résumé, le massif du Fouta – Djalon, véritable château d’eau de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest est, du fait de sa charge démographique et des pressions d’origines diverses sur un milieu naturel fragile, menacé par un processus de désertification… ». O.U.A., 1981, p.4.
7.- « Le grignotage des terres s’accuse de jour en jour.[…] Les bowals, stricto sensu, progressent vertigineusement ». J. Pouquet, 1956, p.244.
8.- « D’une manière générale, les systèmes (sous-systèmes) de culture et d’élevage sont assez similaires d’une région à l’autre du Fouta – Djalon.». Detraux M., 1992, pp. 23.
9.- Pour simplifier le propos, le terme de campagne sera préféré à celui de “souspréfecture” trop peu géographique, à celui “d’espace rural” trop vague, enfin à celui de “pays” à la signification précise et adaptée mais malheureusement trop peu usité pour être parlant.
10.- NDantari : sol ferrallitique limoneux ou sablo-limoneux, ocre ou beige, très lessivé, perméable et battant, très acide, localisé sur les faibles pentes et les surfaces subordonnants, chimiquement pauvre.
Hollaande : souvent associé au dantari, il se rencontre dans de légères dépressions (teinte grise) ; sol colluvial, limoneux ou argilo-limoneux, peu structuré et à hydromorphie temporaire, extrêmement acide.
11.- HansaNHere : sol caillouteux composé de matériaux hétérogènes résultant de l’altération de roches dures et du démantèlement des cuirasses. Localisé sur des versants à forte pente ( plus de 12%), ce sol ferrallitique rouge, souvent épais, meuble, bien structuré et filtrant offre une certaine fertilité chimique.
12.- « Du point de vue de l’altitude on peut le diviser en deux parties : les hauts plateaux, une région de plus de 10 000 km2 se trouvant pour la plupart au-dessus de 800 m, et comprenant les villes de Dalaba, Pita, Labé et Mali ; la région environnante se trouvant pour la plupart au-dessous de 800 m. ». I. Langdale-Brown, 1961-1962.

Plantes à Parfums de Guinée française

Au cours de notre récent voyage en A.O.F. nous avons visité à Labé (Guinée française) les installations d’une firme qui s’était montée au Fouta-Djalon dans le but d’exploiter l’essence de zest d’orange, les Orangers étant, comme l’on sait, abondants dans cette contrée.
Cette firme s’était mise aussi à exploiter quelques plantes a parfum du pays. A notre arrivée à Mamou on nous signala qu’elle exploitait notamment les fleurs très parfumées d’un Jasmin commun sur les hauteurs du Fouta-Djalon. La chose n’avait rien d’impossible, plusieurs espèces de Jasminum existant en A.O.F. Bientôt la plante nous fût soumise pour étude, ce n’était pas un Jasmin, mais une Rubiacée qui est très commune sur les plateaux pierreux du Fouta-Djalon.
C’est le Leptactina senegambica Hook. f. connu sous les noms vernaculaires de Caro Karoundé (foula) = Péti Kioukel (foula). A Kouroussa la plante est appelée Fara Koronté ou Cayou par les Malinkés, d’après M. Brossât. C’est un arbuste de 0 m. 50 à 1 m. 50 ou 2 m. et parfois jusqu’à 3 m. de haut très ramifié dès la base à grandes fleurs blanches extrêmement parfumées. Le parfum rappelle plutôt le Gardenia que le Jasmin. La floraison commence fin octobre, sitôt la saison des pluies finie et elle se poursuit pendant toute la saison sèche.

L’arbuste est très commun dans la région montagneuse du Fouta-Djalon de 1000 m. à 1400 m. d’altitude, surtout sur les bowe (plateaux ferrugineux arides). On le trouve aussi, mais en petite quantité, bien plus bas sur les plateaux ferrugineux où coulent les Rivières du Sud et au Soudan français dans les contrées baignées par les affluents du Niger.

1967. Fabrication de concentré de parfum de fleurs de “Jaamin”Leptactina senegambica) : Sipar, Labé
1967. Fabrication de concentré de parfum de fleurs de “Jaamin”Leptactina senegambica) : Sipar, Labé

L’espèce n’est connue qu’à Sierra-Léone, en Guinée française et au Soudan. Le bois est dur et se polit facilement. Bien que le tronc ait un petit diamètre, d’après M. Brossât, les Malinké en font des tabatières et des instruments de musique.

Mais c’est surtout par ses fleurs très suaves que la plante est intéressante et il est probable qu’un jour ou l’autre on distillera ces fleurs. Le genre Leptactina est spécial à l’Afrique tropicale. On rencontre au Gabon le L. Mannii Hook. f. à très grandes fleurs également parfumées.
Enfin en Guinée française existe outre le L. senegambica, une seconde espèce, le L. densiflora Hook f. qui se distingue du premier par les feuilles plus grandes, luisantes en dessus et aussi par ses fleurs à plus long tube, également très parfumées. Ses fleurs pourraient être distillées aussi ; toutefois les peuplements sont beaucoup plus clairsemés.
Nous avons récolté cette deuxième espèce aux environs de Kindia et entre la rivière Kaba et Mamou. On n’a jamais essayé de tirer parti pour la parfumerie des fleurs des Jasmins d’Afrique tropicale, bien qu’il en existe un grand nombre d’espèces spontanées, dont certaines à fleurs très suaves.

Au Fouta-Djalon nous avons observé, surtout de 1200 m. à 1350 m. d’altitude une espèce qui croît, dans les terrains pierreux, le Jasminum obtusifolium Baker, formant de petits buissons de 0 m. 50 à 2 m. de haut. Il existe aussi sur les plateaux du Soudan et de la Volta.

Le long des rivières de la Guinée et du Soudan, ainsi que dans les lieux frais se rencontre une autre espèce J. dichotomum Vahl (= J. gardeniodorum Jacq.) à fleurs abondantes et comme la précédente espèce très odorantes.
Il n’est pas douteux que ces deux espèces de Jasmins africains pourraient être cultivées pour la parfumerie au même titre que les J. grandiflorum et J. mauritianum Bojer.

Enfin, dans la Famille des Labiées, certaines espèces d’Ocimum (Basilics) sont recherchées pour la fabrication du thymol. Trois espèces de l’Ouest africain sont particulièrement intéressantes à étudier au point de vue de leur rendement :

  1. O. americanum L. espèce à laquelle Hutghinson et Dalziel rattachent O. Basilicum Baker (non L.), O. canum Sims et O. menthaefolium A. Ghev. (non Hochst) ; il est commun à l’état spontané ou subspontané en Afrique tropicale
  2. O. viride Willd. Il faut y rattacher notre O. gratissimum var. macrophyllum, plante de grande taille (atteignant jusqu’à 2 m. de haut et devenant alors un véritable petit arbuste). Cette espèce est fréquemment plantée par les indigènes auprès des cases
  3. O. dalabaense A. Chev. (aujourd’hui rattaché par Hutchinson à O. trichodon Baker de l’Ouganda). C’est une plante vivace, très parfumée, abondante dans certaines parties du Fouta-Djalon, sur laquelle il serait intéressant de faire des essais de distillation.

Cette note ne donne qu’un très faible aperçu des ressources de l’Afrique tropicale en plantes susceptibles d’être employées dans la préparation des huiles essentielles et des parfums. Nous reviendrons sur cette question dans des études ultérieures.

Auguste Chevalier. “Plantes à Parfums de Guinée française.” Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 11ᵉ année, bulletin n°122, octobre 1931. pp. 831-833;
doi : 10.3406/jatba.1931.5039

Guinée. Biodiversité et développement

E. Leciak, A. Hladik, Georges Rossi. “Biodiversité et développement : les paysans de Guinée.”

Résumé
Une réflexion sur la biodiversité doit s’appuyer sur une représentation dynamique des écosystèmes, des systèmes techniques et des stratégies d’utilisation des ressources, étant entendu qu’il n’y a pas de frontières entre les milieux « naturels » et les espaces de mise en valeur. En Guinée maritime, les rôles concomitants des principaux facteurs mésologiques et des modes de gestion favorisent une flore riche et diversifiée. Ces formations ont toutes été largement manipulées depuis des siècles par les hommes. Cette mosaïque est la garantie de la conservation des espèces et joue un rôle fondamental pour la résilience des écosystèmes. Les écosystèmes actuels sont en équilibre dynamique avec les modes de gestion. Le souci de durabilité est au coeur des stratégies des paysans. Aussi, il semble aujourd’hui pertinent de considérer les populations locales comme les premières dépositaires des moyens de conservation.

Abstract
Biodiversity is not a matter cut off from the social sphere. Reflection on biodiversity should be based on a dynamic representation of ecosystems, of technical systems and of resource utilisation strategies, it should be clear that there are no borders between « natural » milieus and development spaces. In Guinea coastland, concomitant roles played by the main mesological factors and modes of management favour a rich and diversified flora, from several biogeographical domains: the Sudanese-Guinean savannah flora maintained by early fires, the Guinean flora of the fallow lands, the semi-deciduous wet forest flora in gallery forest and wooded islets. These type of flora have for centuries all been more or less worked by man. This mosaic plays a fundamental part in the resilience of ecosystems. It guarantees the conservation of species. Current ecosystems are in equilibrium with the modes of management. Sustainability is at the heart of peasants’ strategies. They are too strongly dependent on « natural » resources not to worry about their deterioration or non-renewal. They use a whole array of technical or social means to ensure this renewal. It seems pertinent today to consider local populations as the prime guardians of the conservation means, managers of biodiversity and beneficiaries of its development.

La biodiversité désigne la diversité du vivant dans son ensemble à différents niveaux d’intégration biologique et écologique. Mais le terme de biodiversité a, en fait, une connotation marquée pour les interactions hommes-nature.
En effet, les hommes, par l’éventail de leurs pratiques, façonnent la diversité des paysages, sélectionnent, déplacent ou éliminent des espèces (ou des variétés), et leurs activités sont un facteur essentiel de la dynamique de la biodiversité. Il s’agit alors de mettre en relation étroite un état du milieu, ses perspectives dynamiques et les pratiques socio-techniques dont il est l’objet. La biodiversité n’est pas un élément autonome, détaché de la sphère du social et son contrôle social revêt différentes formes : technique, sociale, économique, politique. Aussi, une réflexion sur la biodiversité doit s’appuyer sur une représentation dynamique, autant des écosystèmes que des systèmes techniques et des stratégies d’utilisation des ressources, étant entendu qu’il n’y a plus, sauf rare exception, de frontières entre les milieux qualifiés de « naturels » et les espaces de mise en valeur.
Dans les pays en voie de développement, cette problématique des rapports hommes-nature se double de celle, impérieuse, du développement économique et social et de la réduction de la pauvreté. Si l’on se réfère à un état présumé idéal de la biodiversité qu’il faudrait conserver, ce couple environnement/développement apparaît à bien des égards comme conflictuel 1. L’expérience montre que des politiques exogènes de conservation se heurtent aux logiques des acteurs locaux. Elles se traduisent souvent par la remise en cause des règles coutumières d’accès aux ressources et d’usage et provoquent d’importantes dérégulations, préjudiciables autant à l’environnement qu’aux populations. Ces politiques ne peuvent plus, aujourd’hui, satisfaire au double objectif de durabilité écologique et de durabilité sociale qui est celui maintenant visé par l’aide au développement.
Une voie de recherche consiste, d’un point de vue conceptuel, à considérer que biodiversité et développement co-évoluent dans le temps en fonction de l’état technique, économique et social d’une société, c’est-à-dire de ses besoins successifs. Un état satisfaisant de la biodiversité est alors celui qui permet à un écosystème de remplir toutes les fonctions qu’une société lui assigne à un certain moment de son histoire (Rossi, 2000, 2004). La conservation n’est donc plus envisagée comme la tentative de mettre sous cloche un certain état de la biodiversité, mais comme la capacité d’un système de gestion à assurer le renouvellement des ressources qui répondent aux besoins d’une société et à sa reproduction dans le contexte où elle se trouve.

Dès lors, il est légitime de considérer les paysanneries locales comme les premières dépositaires des moyens de conservation, comme les gestionnaires de la biodiversité et comme les premières intéressées par une durabilité dont elles sont, tout particulièrement dans les pays pauvres, étroitement dépendantes. En conséquence, il semble pertinent de placer les acteurs locaux en position de concevoir et de mettre en oeuvre les actions de développement durable, malgré les multiples difficultés, idéologiques, conceptuelles et méthodologiques qu’entraînent cette nouvelle approche.

Les résultats présentés ici ont été acquis dans le cadre du projet de recherche-développement « Observatoire de Guinée maritime ». Il vise, pour le compte de l’Agence Française de Développement, de la Banque Mondiale et du Fond pour l’Environnement Mondial à mettre au point des méthodologies d’approche intégrée d’un développement local durable défini et pris en charge par les populations (OGM, 2005). Après une rapide présentation de la Guinée maritime et de la méthode de travail (1) nous décrirons les principales formations végétales et les pratiques qui leur sont liées (2), puis nous présenterons les enseignements d’ordre général que l’on peut tirer de ces études (3).

1. Entre montagne et océan, la diversité

S’ouvrant sur l’océan Atlantique par une façade de quelques 300 km, la région de Guinée Maritime occupe une bande d’environ 150 km de largeur moyenne entre les contreforts du plateau du Fouta-Djalon à l’est et l’océan à l’ouest. Sur 43 000 km2, elle regroupe, grâce à la présence de la capitale, Conakry, quelque 36 % de la population du pays soit 2,5 M.hab., ou 1,4 M.hab. et 20 % de la population totale si l’on fait abstraction de la capitale. La densité rurale moyenne est donc inférieure à 30 hab/km2.
La Guinée Maritime se caractérise par un climat aux précipitations toujours supérieures à 2 m, avec une saison sèche très marquée d’au moins cinq mois et par un réseau hydrographique largement ouvert sur l’océan grâce à de nombreux chenaux et estuaires. Ils débouchent sur une plate-forme continentale exceptionnellement large, près de 160 Km au Nord, et à très faible pente, par l’intermédiaire de vasières largement développées, couvertes de mangroves.
En Guinée Maritime, trois grands écosystèmes se succèdent de l’est à l’ouest :

  • Le piémont profondément entaillé du plateau gréseux du Fouta-Djalon
  • Des marais maritimes occupés par la mangrove
  • Des eaux littorales peu profondes

L’ensemble, en interrelation, constitue un système écologique complexe aux multiples interfaces (Observatoire des mangroves, 2000).

1.1 Le piémont du Fouta-Djalon

A l’amont, il est profondément entaillé par des vallées aux versants parfois abrupts couverts de recrus forestiers à tendance mésophile, parfois très anciens, dans lesquels on identifie de nombreuses essences liées à l’occupation humaine. Les zones les plus basses et les plus proches de la mer montrent des sols ferralitiques parfois indurés qui déterminent pro parte, la physionomie du couvert végétal composé de formations arborées secondaires dont de nombreuses espèces sont typiquement pyrotolérantes. Enfin, une mosaïque de bas-fonds couverts d’une végétation essentiellement composée de palmiers parsème les vallées et les zones basses du piémont.. Ils sont des refuges pour la faune et la flore sauvage, mais aussi pour les troupeaux domestiques.

Carte de localisation de la Guinée maritime
Fig. 1 Carte de localisation de la Guinée maritime
Bloc diagramme des 3 types de milieux de Guinée maritime.
Bloc diagramme des 3 types de milieux de Guinée maritime. En arrière-plan de plateau du Fouta-Djalon et son rebord. Au centre, le piémont. Au premier plan la mangrove et ses chenaux. (Sans échelle).

1.2 Les marais maritimes

Les marais maritimes occupent tout le littoral. Deux grands ensembles morpho-pédologiques peuvent être distingués : les zones estuariennes et les plaines de front de mer, tous deux largement ouverts sur les eaux peu profondes de la plate-forme continentale.
Les zones estuariennes se sont formées par colmatage des anciennes vallées lors de la transgression nouakchottienne. Elles sont aujourd’hui parcourues par des réseaux denses de chenaux. Les alternances de submersion par les eaux marines et continentales définissent une grande variété de peuplements végétaux, qui vont du marais halophile à proximité des estuaires aux plaines d’eau douce sur leurs parties amont. Ces peuplements, caractérisés par la prédominance du Rhizophora, sont associés à des sols sulfatés acides lorsque leur dessèchement provoque l’acidification par oxydation de la pyrite provenant de concrétions formées autour du tissu racinaire.
Les plaines de front de mer sont situées entre les embouchures des grands estuaires, leur paysage est celui d’une alternance de vasières et de cordons sableux. Les sols sont généralement caractérisés par une réaction faiblement acide en rapport avec la végétation composée d’Avicennia et d’herbacées halophiles.
La Guinée Maritime rassemble donc trois écosystèmes très différenciés.
Cependant, l’ampleur des interactions qui relient les marais maritimes à mangrove au piémont d’une part, au plateau continental d’autre part, amène à considérer cette mosaïque écologique comme constituant un système aux innombrables interfaces, au sein duquel chacune est fortement dépendante des deux autres pour des raisons d’ordre biophysique et de mise en valeur. C’est l’abondance de ces interfaces qui génère une biodiversité et une productivité considérables rassemblées sur une surface relativement réduite. Ce complexe écologique est structuré autour de flux essentiellement hydriques. Ils permettent la circulation et le transfert d’éléments minéraux et organiques d’une unité écologique à une autre : enrichissement des eaux littorales par les apports terrigènes issus des crues, maintien du potentiel productif des sols de mangrove par les apports sédimentaires repris par l’agitation et les courants marins.

Les études de terrain ont été menées à l’échelle des terroirs villageois choisis parmi les 11 districts pilotes du programme de l’Observatoire de Guinée Maritime. Dans chaque village, des stations ont été choisies pour la description des milieux, des entretiens et des enquêtes réalisés sur les utilisations et les pratiques.
La méthode couple donc les approches employées en écologie végétale et en sciences sociales. Dans un premier temps, des entretiens libres et de larges prospections de terrain ont permis d’acquérir une bonne connaissance de la zone et des logiques paysannes.

Par la suite l’accent a été mis sur l’étude floristique, étape indispensable dans un pays ne possédant pas d’herbier de référence et pour une région dont la végétation n’a fait l’objet d’aucune étude depuis les travaux de floristique descriptive de Schnell (1950, 1952).

Ces travaux préparatoires ont permis la mise en oeuvre d’un protocole à trois entrées : l’étude écologique des stations (relevé botanique, description pédologique et identification des utilisations et pratiques associées au site), les entretiens et les enquêtes thématiques sur les utilisations et les pratiques. L’étude a été menée en étroite collaboration avec les autres volets du programme :

  • systèmes d’activités
  • économie-pauvreté
  • anthropologie
  • foncier
  • cartographie au 1/50 000e des formations végétales
  • herbier de 2 500 références

La méthode d’analyse utilisée a pour but l’établissement d’une typologie de milieux qui intègrent plusieurs échelles de temps et, surtout, au-delà des aspects strictement écologiques, les pratiques des populations locales. Les typologies locales de l’espace font sens pour identifier les catégories de milieux et pour en donner une analyse fonctionnelle. Elles synthétisent ce que l’on y fait, ce que l’on peut y faire.

2. Une mosaïque mobile de milieux liée aux pratiques

Pour la population un premier clivage distingue l’espace des hommes, le village (Ta) et l’espace de la nature (Wula), c’est la « brousse ». Mais concrètement, pratiquement, Wula est découpée en espaces fonctionnels qui ont été ou seront un jour domestiques. La deuxième distinction définit ces espaces à partir de ses utilisations actuelles.

Espace transformable et productif, le Föton représente la formation forestière. Il peut être défini localement sous ses différents stades de régénération (jachères) et contient la possibilité du champ : Khè. En devenant un champ, le Föton se convertit en un espace domestique temporaire et change ainsi de statut. C’est donc une vision dynamique de l’espace que possèdent les populations. Les espaces non productifs (au sens de la production vivrière) sont le Yamfoui, les savanes arborées sur sable ou sur sol squelettique et le Burunyi qui regroupe les autres types de savanes ; elles sont parfois distinguées par l’espèce dominante, par exemple le Mènè Burun (savane à Lophira lanceolata).
Une catégorie particulière de savane est le Fiili. Il s’agit ici de la savane herbeuse, qu’elle soit sur sable ou sur sols hydromorphes. Selon les sites, le Fiili a des vocations productives différentes, depuis la production de paille de couverture, la culture du manioc, jusqu’à la riziculture.

La grande forêt est le Wondy. Ce sont des espaces interdits. Non cultivés, ils appartiennent à deux catégories. La première est le Föton khönö, littéralement « la forêt amère » ou « la forêt qui fait mal ». Cette forêt, dangereuse, est habitée par des diables aux pouvoirs maléfiques qui ne tolèrent pas le dérangement. La seconde catégorie est celle que l’on traduirait par « forêt sacrée ». Elle représente des espaces où se déroulent les initiations, les rencontres entre initiés et les échanges de connaissances magiques.

2.1 Les jachères actives

Nous entendons par le terme de « jachères actives », les milieux soumis régulièrement aux défrichements. Les espèces de la jachère présentent des caractères biologiques qui les rendent aptes à se maintenir et se développer au travers des cycles de défriche-brûlis : phénologie, âge de la reproduction, résistance au feu, aptitude au drageonnage ou à la multiplication végétative
et grande vigueur de régénération (les lianes ou les arbustes sont fertiles dès la deuxième année). Formations structurellement simples, les jachères sont des taillis arbustifs denses, de hauteur relativement homogène (dépassent rarement les 15 mètres de hauteur).

Dans les situations optimales la jachère n’est interrompue qu’après 6 à 8 ans de repos, le temps minimum de repos est de 4 ans. En fait, l’âge d’exploitation d’une jachère dépend de nombreux facteurs, écologiques et socio-économiques. La « maturité » intègre le potentiel du sol qui s’exprime au travers de la vigueur de la végétation, les choix culturaux de chaque exploitant, le cadre foncier de l’exploitation (disponibilités des terres, fonctionnement collectif par domaine, stratégies individuelles). La richesse spécifique, de 11 à 34 espèces ligneuses, ne dépend pas de l’âge de la jachère mais essentiellement de la nature des sols sur laquelle elle se développe. Les richesses spécifiques les plus faibles ont été observées sur des sols très médiocres. Ailleurs, les écarts de valeur sont relativement peu importants. La régularité des peuplements (équifréquence des espèces de 0,85) est réalisée.

Fig. 3 Richesse spécifique ligneuse en fonction des stades de jachère
Fig. 3 Richesse spécifique ligneuse en fonction des stades de jachère

Les grands ligneux laissés en place lors des défrichements jouent un rôle fondamental ; ils remplissent le rôle de réservoir de biodiversité (production assurée de leurs propres semences et refuge des animaux frugivores qui dispersent les graines d’autres espèces). La plupart des espèces maintenues sont des espèces utiles, pour la majorité portant des fruits comestibles. Les paysans peuvent semer du riz sous leur couvert, ou y installer des jardins potagers.

2.2 Les îlots boisés, une réserve de biodiversité

La superficie des îlots boisés ne dépasse jamais un hectare. Non cultivés de mémoire d’homme, ces espaces présentent néanmoins des signes évidents d’une exploitation passée : présence de taillis, anciennes traces de feux sur les plus grands troncs, fûts irréguliers ou divisés. Au coeur de ces bosquets s’est développée une flore dense, essentiellement constituée d’arbustes sarmenteux et de lianes, créant une ambiance fraîche et sombre qui suggère aux populations locales leur occupation par des êtres surnaturels. Leur fréquentation est, en conséquence, tout à fait déconseillée. Certains de ces îlots furent, ou sont, également des lieux de cultes. Quand ils se trouvent proches des villages, ils abritent parfois les sépultures des anciens ou les autels des sacrifices.
La richesse spécifique de ces milieux avoisine la trentaine d’espèces ligneuses (de 28 à 44), supérieure à celle des jachères. Certaines espèces se trouvent strictement inféodées, il s’agit essentiellement de grands arbres comme Erythrophleum guineense ou Milicia excelsa.
Enclaves au milieu des espaces de jachères ou de savanes, ces îlots boisés créent une rupture dans les conditions écologiques locales. À l’échelle paysagère, leur seule présence permet de doubler le nombre d’espèces totales et les possibilités d’habitat pour la faune. Ils sont à considérer comme des « réserves », ou des « banques de semences », cruciaux pour le maintien de la biodiversité.

2.3 Les savanes

La savane, espace de divagation des troupeaux ou de transhumance est régulièrement parcourue par les feux en début de saison sèche. Les espèces favorisées augmentent le potentiel d’utilisations (environ la moitié des espèces dénombrées sont des espèces utiles). C’est un espace pour la chasse (Yalè Burunyi, la « savane du Cobe de Fassa »), pour le bois de chauffe, le bois de construction ou la cueillette. La récolte du miel, dans les cavités des arbres ou dans des ruches est couramment pratiquée.
Les savanes boisées à Daniellia oliveriBurunyi ») représentent un très fort potentiel agricole. Ce type Föton est la « super forêt », la « meilleure à cultiver, mais la plus difficile à cause des grands arbres ». La pression foncière étant faible sur les secteurs où se rencontrent ces formations, les cultivateurs privilégient les jachères n’ayant pas dépassé 12 années de repos.
Le défrichement des savanes a pour conséquence de faire entrer de nouveaux espaces dans le domaine des « jachères actives ».
Les savanes arborées sur sables sont de composition floristique variable selon la texture et la composition du sol, la densité des espèces végétales en présence, l’exploitation par l’homme et le passage du feu. Faisant de mauvaises terres de cultures, ces espaces sont pourtant exploités. Durant toute la saison sèche, cet espace Yamfoui va être brûlé volontairement pour quatre utilisations principales :

  • La paille à récolter pour les toitures
  • Le pâturage
  • La chasse
  • L’entretien de l’espace autour du village

C’est sur cette formation à faible capacité de régénération qu’un nouveau marché s’est développé depuis les dernières années : la fabrication de charbon (principalement Sysygium guineense, Lophira lanceolata et Neocarya macrophylla) et de bois commercial (Pterocarpus erinaceus et Daniellia oliveri dépassant 10 mètres de hauteur).

2.4 Les formations riveraines des cours d’eau

Les forêts-galeries sont remarquables dans le paysage de Guinée Maritime, car leur densité et leur richesse spécifique sont exceptionnelles : nous avons dénombré 66 espèces ligneuses dont plus de la moitié ne se rencontre que dans ce type de milieu. Plusieurs de ces espèces sont des grands arbres typiques de la forêt dense humide. La majorité des espèces possèdent des fruits sucrés très recherchés par les primates. Site refuge inégalé, réserve d’eau, les forêts qui longent les marigots sont fréquentées, entre autres, par les vervets (Cercopithecus aethiops), les cercocèbes enfumés (Cercocebus atys), et par les chimpanzés (Pan troglodytes verus).
Ce milieu ne fait pas partie de l’espace domestique, à l’exception de quelques points d’eau fréquentés par les femmes. En effet, la majorité des espèces ligneuses de la forêt-galerie sont inconnues des habitants, seuls quelques rares guérisseurs connaissent l’usage des « plantes de la rivière ». Certains de ces sites sont des « forêts à diables », Ninnè yirè, interdits à l’exploitation.

2.5 Les palmeraies

« Là où l’homme est passé se trouve le palmier » affirme un dicton local. Largement favorisé par l’homme, le palmier à huile Elaeis guineensis, espèce pionnière supposée d’origine ripicole, se rencontre en abondance dans des peuplements spontanés jouxtant parfois d’anciennes plantations. Il est présent dans une grande variété de milieux, depuis les marges des plaines d’arrière mangrove, les formations riveraines, les jachères et les formations arborées des interfluves. Le palmier à huile est l’arbre le plus utilisé en Guinée Maritime. D’une très grande importance dans l’alimentation des populations locales, il est aussi très largement mobilisé dans la construction, le petit outillage ou la pharmacopée.
La récolte du vin de palme reste très occasionnelle dans ce pays à majorité musulmane. L’Homme, en transportant les graines, est un efficace agent disséminateur. Pour la préparation des huiles et de la sauce graine, les régimes récoltés en brousse sont ramenés dans la concession ou les fruits sont détachés sur place si le site de collecte se trouve loin des villages. Les villages se sont déplacés et le palmier à huile, accompagné du manguier, devient un excellent indicateur de ces anciens sites d’habitat.
Les palmeraies, milieux denses, relativement fermés, à la strate arborée exclusivement composée d’Elaeis guineensis, de 10 à 20 mètres de hauteur et un riche sous-bois arbustif, peuvent être utilisées comme espace agricole : culture de riz, arachide, manioc et fonio dans les zones à plus faible couverture. Le temps de jachère est de 5 à 7 ans. La biomasse apportée par les feuilles de palmier est brûlée avec les bois issus du défrichement et augmente considérablement l’apport en cendre, substrat du semis. Ces techniques d’éclaircissement favorisent la productivité des Elaeis.
Le palmier à huile peut donner des fruits toute l’année, mais il existe un pic de productivité autour du mois d’avril. La récolte peut donc avoir lieu à tout moment pour subvenir aux besoins alimentaires. Pour le palmier commun, il n’existe pas d’appropriation des arbres. Pour le palmier des jachères, seul le cultivateur peut récolter les régimes, mais uniquement pendant la période de mise en culture de la parcelle où se trouvent les palmiers, c’est ici la notion de travail qui prime. Les palmeraies proches d’une concession sont strictement en gestion familiale.
Par ailleurs, personne n’a accès aux palmiers communs entre les mois de février-mars et avril, pic annuel de maturation des fruits. Cette interdiction permet un contrôle des récoltes et tente de limiter les vols. Elle permet également de regrouper la période de récolte, et par conséquent celle de la production d’huile. Cet interdit coïncide aussi avec la période des défrichements et de préparation des champs, l’interdiction de récolte permet de garder les jeunes hommes (petits récolteurs indépendants) auprès de leur chef de famille pour les travaux.

2.6 Forêts villageoises et vergers, la diversité anthropogénique

Les alentours des villages se présentent comme de véritables agroforêts. Dans cet espace productif, les villageois entretiennent les plantes nécessaires à la vie quotidienne (plantes médicinales et protectrices, espèces fruitières, cultures vivrières et plantes ornementales). La plantation, la culture, le transfert et la conservation d’espèces spontanées sont autant de pratiques qui génèrent et entretiennent un stock remarquable d’espèces. Les plus grands arbres, espèces plantées pour la construction des pirogues (Terminalia ivorensis, Ceiba pentandra), se trouvent dans la forêt qui ceinture le village.

Les vergers sont constitués de kolatiers, orangers, citronniers, avocatiers, manguiers, ananas, goyaviers, mandariniers, bananiers, anacardiers, cocotiers… L’aménagement de la plantation se déroule tout d’abord par un essai où toutes les espèces sont éparpillées sur la parcelle, à faible densité. Les premières années de croissance des arbres peuvent être mises à profit pour d’autres cultures complantées. Ensuite, seules les espèces ou les variétés présentant un intérêt sont conservées et reproduites. Tous ces espaces villageois font l’objet d’une appropriation stricte. Les espèces spontanées, croissant dans l’enceinte des concessions, acquièrent également ce statut.

2.7 La mangrove

La véritable forêt de mangrove (peuplements hauts de 10 à 15 mètres) est cantonnée aux rives des chenaux ou en arrière des premières lignes d’arbres, Rhizophora harrisonii est l’espèce la plus abondante. R. racemosa et R. mangle sont également présents ainsi que Languncularia racemosa et Conocarpus erectus. Les peuplements à Avicennia germinans sont plus en arrière.
Viennent ensuite des formations herbeuses halophiles généralement juxtaposées mais aussi localement imbriquées. Chacun des compartiments de cet espace sous l’influence des marées peut devenir un espace productif par transformation ou prélèvements.
La transformation se réalise dans les parties éloignées du chenal, les hautes slikkes et les schorres inondés par les seules marées de vives eaux pour l’aménagement des périmètres rizicoles et l’installation des campements pour la production de sel. Les prélèvements concernent les secteurs riverains, les formations à Rhizophora, où l’exploitation du bois pour ses nombreux usages connaît des modalités variables. Rhizophora racemosa et R. harrisonii sont les espèces végétales les plus utilisées après le palmier à huile pour la construction, l’énergie domestique, la fabrication du sel et le fumage du poisson. Les arbres de plus de 25 cm de diamètre à hauteur d’homme parce que difficiles à abattre avec les moyens locaux, et les peuplements bas, inextricables, sont délaissés au profit des formations de taille moyenne (de 5 à 8 mètres de haut). Les peuplements anciens, d’individus reproducteurs et les formations jeunes, sont ainsi épargnés.

Pour obtenir des matériaux de construction, la sélection concernera seulement certaines perches. La structure de la canopée des Rhizophora est un atout pour l’espèce face à cette forme d’exploitation. Leur architecture par réitération (partielle ou complète répétition de l’arbre), produit, pour un même individu, plusieurs nouvelles tiges Seules quelques unes seront prélevées, laissant l’arbre capable de croître et de se reproduire. Pour d’autres usages ne nécessitant pas de qualité particulière, comme le combustible, la coupe se réalise dans une petite trouée de quelques dizaines de mètres carrés correspondant au volume de chargement d’une pirogue monoxyle. Ces prélèvements pour les seuls usages locaux ne menacent pas les capacités de régénération des peuplements. Seule l’exploitation commerciale, réalisée par des professionnels extérieurs aux villages, présente une menace.

2.8 La diversité faunistique

La richesse en espèces animales est étroitement corrélée à la diversité des niches écologiques, c’est-à-dire à la mosaïque végétale entretenue par la diversité des pratiques. Les espaces boisés des savanes, non exploités, relativement peu fréquentés, forment l’habitat des cobes (Kobus ellipsiprymnus, Kobus kob), guibs (Tragelaphus scriptus) et céphalophes (Sylvicapra grimmia). Les buffles nains (Syncerus caffer) sont encore présents dans ces milieux. Les jachères sont, par ailleurs, les milieux de vie des phacochères (Phacocherus aethiopicus), potamochères (Potamochoerus porcus), céphalophes roux (Cephalophus rufilatus) et porc-épic (Hystrix cristata).

Profitant des nombreux espaces boisés de la zone (palmeraies, forêts galeries, forêts villageoises, mangrove), les populations de primates sont bien représentées. Très mobiles, de nombreuses espèces de singes exploitent ces habitats forestiers. Parmi les primates, la situation du chimpanzé est tout à fait remarquable. L’abondance du palmier à huile, la conservation et la faible fréquentation humaine des forêts galeries, s’imposent comme un atout pour le maintien de l’espèce (Leciak, Hladik, & Hladik, 2005,). Alors que dans la plus grande partie de son aire de répartition, le chimpanzé apparaît comme une espèce gravement menacée, son statut ethno-écologique lui confère au contraire, en Guinée Maritime, une position d’espèce en équilibre stable avec son environnement. Les chimpanzés ne faisant l’objet d’aucune agressivité de la part des populations locales leur observation est fréquente au coeur de tout l’espace agricole. Considéré comme un homme transformé, puni par dieu pour avoir bravé un interdit, proche des humains par un grand nombre de caractères morphologiques, il ne peut être tué et n’est pas consommé. Il est courant de les observer à proximité immédiate des villages. De nombreux fruits comestibles pour le chimpanzé le sont également pour l’homme. La dissémination des graines dont nous avons mesuré la fréquence et la diversité dans les fèces, contribue de façon significative à la dissémination des espèces et au maintien d’une grande biodiversité.
Sa vie en commensalisme avec les populations locales, dans de grands domaines régulièrement parcourus, participe au maintien du grand nombre d’espèces végétales inventoriées dans la région.
L’habitat de ces primates est en rapport très étroit avec les pratiques locales de gestion du milieu, les croyances et les relations sociales qui les sous-tendent. Le cas des « forêts des diables » est à ce titre très parlant.

Essentielles pour le maintien de la diversité biologique et pour la régénération naturelle, ces forêts le sont également d’un point de vue social. La conservation à long terme d’un tel système de commensalisme entre les chimpanzés et les hommes ne peut donc s’appréhender qu’à travers une compréhension du contexte culturel et spirituel à l’intérieur duquel elle se déroule.

La pression sur les mammifères est très modérée. L’apport en protéines animales est quasi-exclusivement issu du poisson. La consommation des autres animaux est exceptionnelle et on n’identifie aucune technique de conservation de la viande. La vente, qui, de nos jours, remplace les pratiques de dons/contre-dons (moyen qui, au-delà d’un renfort à la cohésion sociale, palie les problèmes de conservation des aliments), se restreint généralement aux membres de la communauté villageoise. Les espèces les plus chassées sont également les plus abondantes : porc-épic, phacochère et céphalophe roux. Face aux tabous alimentaires liés à l’Islam, les « cochons », phacochères et potamochères, ne sont pas consommés par les villageois. Les grands ongulés, les guibs ou les cobes, plus rarement encore les buffles, les hippopotames, les lamantins ne sont la cible que de très rares chasseurs expérimentés. Car la pratique de la chasse comporte des aspects magiques : les animaux étant des alliés ou des représentations des diables, les chasseurs doivent porter « secrets » et talismans sans lesquels leur chasse ne sera pas fructueuse, voire dangereuse.

3. Biodiversité versus développement ?

Même s’il est utilitariste le souci de durabilité est au coeur des stratégies des paysans. Ils dépendent trop étroitement des ressources « naturelles » pour que leur dégradation ou leur non renouvellement ne soit pas l’une de leurs inquiétudes, et ils ont mis en place toute une série de techniques visant à assurer la reproduction de ces ressources.

3.1 Une biodiversité gérée

Il y a très longtemps qu’en Guinée Maritime il n’existe plus de biodiversité « naturelle ». Mêmes les espaces forestiers les plus anciens ont été, un jour, soumis répétitivement au brûlis et modifiés par les populations. Aujourd’hui, il convient de considérer que la biodiversité est liée aux actions que les hommes ont, au fil du temps, entreprises pour satisfaire les divers besoins des générations successives. Cela signifie que le fonctionnement des systèmes écologiques inclut les pratiques, pour l’essentiel l’agriculture sur brûlis, comme un élément de leur dynamique.

Dès lors la question fondamentale est de savoir si, dans le contexte démographique, technique, économique et social actuel, ces pratiques assurent ou non le renouvellement des ressources et le développement ? En d’autres termes, sont-elles « durables » ou pas ?

Nos travaux conduisent à la conclusion que les pratiques agricoles : une à deux années de culture sur la même parcelle, temps de repos de 5 à 12 ans, suffisant au renouvellement de la biomasse, ne présentent de risque ni pour les sols, ni pour la biodiversité. Les recrus forestiers à divers stades de régénération dans les jachères sont actuellement en équilibre avec les modes de gestion. L’agriculture se déroule dans un cadre social qui permet un accès à la terre pour l’ensemble des cultivateurs et accroît les possibilités de disponibilités foncières pour chaque exploitant. Cela empêche toute forte pression sur les terrains agricoles. On n’observe pas de réduction des temps de jachère. La dynamique des formations est, à ce jour, sans signe de déséquilibres.

Le maintien des arbres dans les espaces défrichés ainsi que les îlots boisés, les forêts galeries et les forêts des diables jouent un rôle fondamental pour la résilience des écosystèmes. Ils sont la garantie de la conservation des espèces. Chaque enclave, chaque bosquet, chaque arbre peut être interprété comme un réservoir de biodiversité : production de leurs propres semences et refuge des animaux frugivores qui dispersent les graines d’autres espèces. Très mobiles, les primates et les oiseaux sont de véritables agents de dissémination et d’enrichissement de la diversité floristique. La conservation de ces îlots forestiers est donc déterminante. Ils sont, de fait, protégés par les communautés rurales pour des motifs religieux ou coutumiers.

Fig. 4 Un exemple de mosaïque de milieux
Fig. 4 Un exemple de mosaïque de milieux

Pour autant, les règles, les pratiques qui protègent des lieux et des espèces ne sont ni perçues, ni vécues comme une éthique de la conservation. Codés depuis longtemps, transcrits symboliquement en un corpus mystico-religieux en principe garant de leur respect, les liens entre les coutumes, les tabous et la gestion du milieu, sans cesse modulés, visent avant tout à sécuriser la reproduction du groupe. La protection n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Et dans le cas des chimpanzés, il semble très probable que leur protection à l’aide d’un interdit fondé sur l’anthropomorphisme résulte, en réalité, du constat fait depuis des générations de leur rôle dans l’entretien d’une biodiversité et d’une abondance utile à l’homme. Ce contrôle social repose sur un ensemble de règles et de pratiques mettant en forme un certain nombre de savoirs et de valeurs sociales ou religieuses et implique un pouvoir capable de faire respecter les décisions et de sanctionner.

3.2 Une biodiversité organisée

Les paysages donnent l’impression d’espaces inorganisés. L’oeil occidental, habitué à des patchworks de structures géométriques et à des paysages ordonnés, a parfois du mal à distinguer les champs et les jardins, de la brousse ou du recru forestier, car tout y est mélangé à l’intérieur d’espaces non géométriques aux limites floues. De ce désordre apparent, on a longtemps déduit l’incapacité de ces cultivateurs à organiser rationnellement leurs productions, alors qu’il s’agit en fait d’une polyculture multifonctionnelle adaptée à leurs moyens techniques et à leur contexte démographique et socio-économique.

Dans un environnement de faible technicité où le facteur de production limitant est la quantité de travail disponible, la multifonctionnalité de l’espace et des espèces est activement recherchée. Elle représente un compromis entre les besoins vitaux et la productivité telle qu’elle est conçue : la sécurisation de tous les besoins matériels et spirituels du groupe sur un territoire à forte connotation symbolique, pouvant être socialement et techniquement maîtrisé. Il s’agit, bien sûr, de diversifier l’alimentation, mais aussi de se prémunir contre les maladies ou les insectes qui peuvent attaquer l’une ou l’autre de ces plantes cultivées, mais rarement toutes en même temps, et encore d’utiliser aux mieux, en mariant des plantes aux exigences et à l’enracinement différent, les réserves nutritives du sol. Le tout en optimisant (et non en maximisant) le rendement « alimentaire » par unité de surface cultivée. L’utilisation de l’espace privilégié proche de l’habitation, enrichi par les déchets ménagers, les excréments et les cendres du foyer, contribue à la diversité des produits.

L’utilisation polyvalente de l’espace, y compris des friches et des espaces « sauvages », est générale. Les différents types écologiques de recrûs forestiers post-agricoles sont classés en fonction de leur possible utilisation en tant qu’espace de prélèvement. Les paysans ont une vision non cloisonnée de l’espace et y gèrent la production espèce par espèce en fonction de leurs diverses utilisations. Pour eux, une monoculture ou une plantation en peuplement pur est peu utile parce que monofonctionnelle, qui gaspille pour une seule utilisation un espace qui pourrait être multifonctionnel et donc beaucoup plus utile. Car hormis les ressources produites par l’agriculture, les ressources prélevées participent pour une grande part à l’économie familiale : alimentation, médicament, construction, outillage…

Il y a une forte cohérence à organiser la multifonctionnalité des espaces et des espèces, c’est celle qui consiste à optimiser le rapport entre la force de travail et l’occupation de l’espace dans un univers incertain caractérisé par une très faible plasticité économique et technique face aux aléas de la production.

C’est le même système de contraintes : optimiser le couple minimisation du risque / productivité de la force de travail disponible qui conduit à des formes irrégulières, amiboïdes, aux contours flous. Au sein du terroir l’organisation de l’espace productif familial est de type topocentrique, il correspond à une gestion différentielle de l’espace productif. Le paysan va investir le maximum de travail, et donc va apporter le plus de soin, sur les espaces qui offrent (climatiquement, pédologiquement, hydrologiquement…) le moins de risques et dont il sait qu’ils vont lui permettre de sécuriser son alimentation. Ce n’est qu’après et s’il lui reste du travail disponible, et rien ne plus rémunérateur à faire, qu’il va le consacrer à des cultures et à des espaces qu’il considère comme moins importants ou plus risqués, en y apportant moins de travail, c’est-à-dire moins de soins.

L’exploitation se décompose alors en une mosaïque de parcelles dont certaines constituent le « centre » du système de production et d’autres la « périphérie ». Le temps de travail disponible à l’intérieur des unités de production est ainsi réparti dans l’espace et au long de l’année sur les différentes activités en fonction des ordres de priorité et des opportunités du moment. Cette affectation de la force de travail peut donc fort bien varier, une même année, d’une unité de production à une autre, et pour une même unité, d’une année sur l’autre. Le corollaire de la flexibilité dans l’affectation du travail disponible est la souplesse de l’occupation spatiale. On peut retenir l’image de terroirs spatialement variables dans le temps.

3.3 Une biodiversité surveillée

Partout, en Guinée Maritime, c’est le droit du premier défricheur qui prévaut : la famille ou le clan descendant du fondateur du terroir en a la responsabilité foncière. Responsabilité ne signifie nullement propriété. La terre est la seule propriété des ancêtres qui l’ont confiée en usufruit au premier défricheur, à ses descendants et à leurs dépendants. Si le clan d’ascendance fondatrice assume la responsabilité foncière du terroir, il est tenu de mettre à disposition des « étrangers » (ceux qui ne sont pas du village) qui en font la demande, la terre qui leur est nécessaire. Tant qu’il reste des réserves foncières, et que ce foncier n’est pas monétarisé comme à la périphérie des villes, cette règle n’a pas d’exception. En conséquence, il n’y a pas de paysans sans terre (même si la qualité de la terre est variable et peut être très médiocre) et cette situation est un puissant régulateur : l’accueilli dispose ainsi de quoi vivre mais doit strictement respecter les itinéraires techniques et les règles de gestion des ressources du groupe.
Le statut normal d’accès aux terres non cultivées (savanes, mangroves) qui sont, juridiquement, collectivement appropriées par une communauté, est celui de l’accès surveillé. L’exploitation des ressources y est accessible à tous, y compris les « étrangers », sous réserve de demande l’accès surveillé n’en est pas pour autant libre. Les pouvoirs traditionnels, et notamment les aînés établis, les « anciens », rendent plus ou moins effectifs leur autorité en fonction d’une série de critères : rareté ou valeur marchande d’un produit, exploitation importante, besoins de la communauté. Lorsque cette situation se modifie (augmentation des prélèvements, utilisation d’un espace auparavant délaissé pour une nouvelle activité, etc.), les anciens vont restreindre l’accès et le contrôler : les demandes d’accès ou de prélèvements deviennent obligatoires, et/ou réservés à certains groupes, ou soumises à conditions. Ainsi, l’arrivée d’exploitants extérieurs a modifié la vision que les populations avaient du Rhizophora qui a progressivement gagné une valeur marchande. À Kanfarandé, par exemple, les bûcherons devaient simplement demander l’autorisation de coupe. Puis, les autorités villageoises se sont inquiétées de l’importance des prélèvements et ont instauré des droits de coupe. Ensuite, en réaction à l’intensité des coupes et au manque de correction des exploitants qui ne versaient que très rarement ces droits, l’interdiction totale fût posée. Les étrangers sont systématiquement chassés. Les anciens ont décidé d’autoriser la coupe aux seuls membres de leur communauté, ce qui permet de contrôler facilement le niveau de prélèvement.

Cependant, dans un contexte de monétarisation des ressources, cette règle est parfois détournée et les pouvoirs locaux ne sont pas toujours en mesure de la faire respecter. En effet, seules les sociétés pratiquant le brûlis en zone continentale possèdent des instances de gestion et de décision collectives disposant d’un pouvoir réel au niveau de l’ensemble d’un terroir villageois. Cela
explique qu’il leur soit relativement facile de « fermer » une zone. En mangrove, sur le foncier non encore approprié ou conservé indivis, comme certains peuplements de palétuviers, il existe parfois une imprécision quant à la définition des droits de chacun. Ces sociétés, de type segmentaire, sont relativement plus perméables que des groupes lignagers à pouvoir centralisé aux pénétrations territoriales allochtones sur les portions de terroir collectivement appropriées.
Dans le contexte actuel de monétarisation cela peut aboutir à une situation d’accès libre aux ressources de la mangrove.

Il arrive aussi qu’il y ait conflit ou doute (par perte de mémoire) sur un espace quant au groupe qui en détient les droits d’usage. Le statut alors flottant, fait que personne n’y exerce d’autorité. Cela peut, en pratique, localement aboutir également à des situations d’accès libre. Parfois aussi, les fonctionnaires des eaux et forêts, mal et irrégulièrement payés, délivrent, moyennant une rémunération occulte, des permis de coupe contre lesquels le pouvoir traditionnel ne peut rien.

3.4 Une biodiversité nécessaire

Ces diverses ressources sont importantes pour leur rôle dans le maintien de la diversité végétale et de l’abondance animale et halieutique, et donc absolument nécessaires à la vie des populations et à leur développement économique : leur utilisation est indispensable pour réduire les situations de pauvreté et de vulnérabilité des populations. Les paysans auxquels nous nous sommes adressés ne découpent pas leur vie et leur cadre de vie en domaines sectoriels. D’une certaine façon, nous pourrions qualifier leur conception de « systémique ». La pauvreté est d’abord décrite par les populations locales en termes de privations. Alimentaires d’abord. La part des ménages diminuant le nombre de repas en période de soudure varie entre 60 et 80 % suivant les sites. Mais les conceptions locales de la pauvreté dépassent largement les aspects matériels jugés comme importants, alimentation, biens possédés, habillement… elles prennent en compte toute une série de privations d’ordre social. La pauvreté conduit à l’isolement, elle rend difficile la participation aux cérémonies faute de vêtements décents et de pouvoir faire des dons. Elle empêche d’organiser des cérémonies et de recevoir les dons qui réaffirment le lien social. En l’absence de tout autre recours que la solidarité du groupe, la perte de dignité et la marginalisation sont perçues comme des risques majeurs.

Les stratégies visent donc fondamentalement à limiter le risque de tomber dans la pauvreté. La multi-activité est la principale des stratégies d’aversion au risque qui sont l’un des ressorts fondamentaux de ces sociétés paysannes très faiblement sécurisées par des systèmes publics ou privés de protection. Les activités sont menées de front dans chaque unité familiale, selon des calendriers complexes permettant de synchroniser et de rendre compatibles les itinéraires techniques et financiers. Le choix des activités menées est guidé par de nombreux facteurs : potentiel du terroir, sollicitations du marché, souci de respecter les liens au groupe, seule garantie en cas de difficulté, potentiel technique, disponibilité en main-d’oeuvre et en capital, situation foncière de l’unité de production.

Le principe de base, constant sur toute la côte, est double : assurer la reproduction matérielle de l’unité familiale en sécurisant les besoins d’autoconsommation, tout en disposant d’un revenu monétaire potentiel ou effectif permettant de faire face aux besoins en numéraire. Les modes de gestion de la multi-activité sont donc fondés sur deux grands pôles complémentaires : d’abord un pôle à vocation vivrière, traditionnellement assuré par la riziculture, mais qui est souvent complété par d’autres cultures sèches telle que le manioc ou le fonio. Ensuite, un pôle à vocation monétaire peut comporter la culture d’arachide, la pêche, la saliculture, l’extraction d’huile, le petit élevage, un commerce, de l’artisanat, une activité salariée en combinaison variable non seulement d’un ménage à l’autre, mais aussi, au sein d’un même ménage, d’une année sur l’autre en fonction des besoins, des opportunités et de leur rentabilité estimée.

Les paysans gèrent donc, avec la souplesse qu’impose la fragilité alimentaire/économique face à l’aléa, de la multi-activité opportuniste. Cette dispersion de l’activité tout comme l’importance donnée au lien social et à son entretien, est la meilleure réponse — et, en tout cas, la seule — qu’il leur soit possible d’apporter aux faiblesses du contexte technique, économique et de l’organisation étatique dans lesquels ils vivent. Le ressort complémentaire des stratégies est l’évaluation que fait le paysan de la rentabilité du temps de travail investi dans une activité. Or, toutes les activités fortement rémunératrices, organisées en filières structurées qui alimentent une consommation urbaine en très rapide croissance (sel, fumage du poisson, huile de palme, charbonnage), consomment d’importantes quantités de bois qui s’ajoutent aux besoins de bois de feu et de bois d’oeuvre. Ces besoins sont satisfaits par le bois de palétuviers et par les ligneux de savane qui sont devenus des ressources monétarisées indispensables au développement des nouveaux flux économiques régionaux et à la création de richesse. En dépit de cela, pour le moment la pression sur ces ressources reste globalement modérée.

Conclusion : comment gérer demain ?

La situation favorable décrite ci-dessus est liée à des conditions précises : faibles densités de population (en moyenne inférieure à 30 h/km2, sauf sur la frange littorale) ; faible monétarisation des économies locales. Elles sont transitoires : la croissance naturelle est voisine de 2,5 %, les économies rurales s’ouvrent aux échanges et se monétarisent, et, en l’absence de gains de productivité, les temps de jachère ne peuvent que diminuer.

Face aux tendances lourdes qui affectent à des degrés divers l’espace et les sociétés du littoral guinéen, le risque pour les ressources naturelles est que la complémentarité des activités sur un même espace, créatrice de richesse, se transforme rapidement en demandes concurrentes génératrices de tensions sur leur renouvellement. Avec le développement de la demande commerciale, ce qui tend à être pris en compte, c’est, à l’inverse des gestions traditionnelles, davantage le temps court permettant le fonctionnement économique de la filière, que le temps long de la reproduction sociale et des ressources naturelles.

Pour gérer cette situation, l’un des principes de base de l’aide au développement pourrait consister à s’insérer dans les dynamiques locales naissantes pour les accompagner, en améliorer l’efficacité, en pallier les faiblesses, en limiter les effets potentiellement dangereux. Dans ce domaine, l’enjeu écologique est inévitablement lié à l’enjeu du développement économique et social. Il convient donc, dans la conception des actions, de ne pas séparer la question de la durabilité écologique de celle de la durabilité du développement. Un autre l’objectif est de pallier l’affaiblissement des règles traditionnelles d’accès à la ressource bois des zones de mangrove et des zones de savanes. Un soutien institutionnel permettant aux pouvoirs locaux d’affirmer et d’officialiser leur contrôle territorial sur ces zones que le flou juridique rend sensibles à cette évolution est sans aucun doute une solution efficace.

Ce dernier point est particulièrement important. Car si la situation de pression accrue sur les écosystèmes est, en tant que telle, classique dans une économie en développement, elle doit cependant porter, en Guinée Maritime, à une particulière prudence. Le fonctionnement actuel des unités écologiques,
le renouvellement de leurs ressources, sont étroitement liés à leurs interrelations permanentes, tant biophysiques qu’anthropiques. La grande diversité biologique et la productivité remarquable de ce système agroécologique complexe résultent des multiples jeux d’interfaces entre les différentes facettes qui le composent.

Appuyer et structurer les dynamiques locales en s’y insérant, tout en créant les conditions techniques et institutionnelles de l’appropriation effective du contrôle de la gestion des ressources par les populations locales, est peut être l’une des voies à explorer pour gérer la co-évolution homme — nature et avancer (un peu…) sur la voie d’un « développement durable » qui soit autre chose qu’un slogan ou une expression convenue.

Annales de Géographie, t. 115, n°651, 2006. pp. 508-527
doi : 10.3406/geo.2006.21285

Note
1. Pour une synthèse de cet aspect, voir Rossi G., (2000) :  L’ingérence écologique, environnement et développement rural du Nord au Sud. CNRS Éditions. Paris.

Bibliographie

  • Hladik A. (2002), “Agroforestry” in Ted Munn (ed.), Encyclopedia of Global Environmental Change. John Wiley & Sons ed., Chichester, p. 172-178
  • Leciak, E., Hladik, A. & Hladik, C.M. (2005), « Le palmier à huile (Elaeis guineensis) et les noyaux de biodiversité des forêts-galeries de Guinée maritime : à propos du commensalisme de l’homme et du chimpanzé », Revue d’Écologie (Terre Vie), 60. 12 p.
  • Observatoire des mangroves (2000), (G. Rossi dir.) Atlas de Guinée maritime, IRD, Paris, 180 p et annexes, 120 cartes.
  • Observatoire de Guinée Maritime (2005), (G. Rossi dir.) Rapport d’étape. AFD-FFEM / BM-FEM. Conakry. 658 p. et annexes, 3 cartes au 1/50 000e ht.
  • Rossi G. (2000), L’ingérence écologique, environnement et développement du Nord au Sud, CNRS Éditions, Paris, 246 p.
  • Rossi G. (2004), Conservation de la nature et développement. L’intégration impossible ? Paris, Gret, Karthala, 390 p. (en collaboration)
  • Schnell, R, (1950), « Contribution préliminaire à l’étude de la Basse-Guinée Française », IFAN, Dakar, Études Guinéennes n° 6, pp. 29-72.
  • Schnell, R. (1952), « Contribution à l’étude phytosociologique et phytogéographique de l’Afrique occidentale : les groupements et les unités géobotaniques de la région guinéenne », Mémoires IFAN, 18, Mélanges Botaniques, 41-234, I8 planches.

 

Réflexion sur le Pastoralisme. Le talon d’Achille

Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon
Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon

Ayant visionné les vidéos de la journée de Réflexion sur le Pastoralisme, j’examine ici ce ce qui, à mon avis, est le talon d’Achille d’efforts sincères de résistance, de promotion et de dynamisation des sociétés africaines — fulɓe/halpular et autres — face à une globalisation encore plus déstabilisatrice  que le colonialisme des 19è et 20è siècles.

Suggestions

Si c’était à refaire, je propose les suggestions suivantes aux organisateurs de Tawaangal Pastoralisme et autres groupes similaires dans la préparation et la tenue de rencontres pour échanges de vues et d’expériences.

Côté panels

  • Exiger des présentations rédigées voir soumises et distribuées à l’avance
  • Placer un temps-limite sur ces présentations, par ex. 15 min.
  • Publier le texte de chaque conférencier sur le site web des organisateurs/sponsors

Côté audience

  • Limiter le temps d’intervention des participants, par ex. 5 min.
  • Eviter l’écueil des participants qui monopolisent le microphone et s’improvisent conférenciers

Enregistrement et diffusion des travaux

  • Au moins deux micros pour les conférenciers
  • Un micro sur pied pour l’audience
  • Deux caméras pour la séance, une pour le presidium, une pour l’audience

Talon d’Achille

Pour l’essentiel, la journée de Versailles a présenté les caractéristiques typiques du volontariat engagé  dans la “défense et illustration” des cultures et de la civilisation Fulɓe/Halpular, à commencer par l’élevage et l’agriculture. Il s’agit d’un véritable Talon d’Achille, d’une faiblesse institutionnelle déplorable, qui sont encore plus débilitants lorsqu’on considère la recherche, l’éducation et la diffusion du riche héritage des peuples pasteurs.

Tabital Pulaaku International

Des intervenants prirent la parole au nom de Tabital Pulaaku International (section Ile-de-France, Allemagne, etc.). Les racines du déséquilibre dénoncé plus sont enfouies dans la création de cette ONG en 2001, à Bamako.
Fondée en présence d’intellectuels, de figures publiques (Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré, Muhammadu Buhari, etc.), de politiciens, d’hommes d’affaires, d’artistes, etc. Avançant des justifications politiciennes, la délégation guinénne partit de Conakry sans feu Alfâ Ibrâhîm Sow.

Lire Morts et rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow.

En vérité, TPI ne s’est jamais doté des moyens de remplir sa mission assignée. Organisation non-gouvernementale, elle est tendue entre la diplomatie envers les autorités et un programme culturel populiste. A l’affiche des ses activités figurent des spectacles fréquents et hauts en couleurs, ansi que des conférences épisodiques. Entre ces manifestations médiatisées, il ne passe pratiquement rien.

Hormi les pleins feux sur la personnalité de son président, TPI est généralement muette sur son financement, ses opérations, la composition de son personnel dirigeant,.…

La solution

Il est plus que temps de créer un centre ou un institut de recherche sur l’histoire, l’économie et la culture des nombreuses et diverses communautés qui composent la “planète” ou “l’archipel” fulɓe. Un tel organe est nécessaire et indispensable pour jeter les bases d’une action coordonnée, méthodique et efficiente. Son mode de fonctionnement se démarquerait complètement de la quête de publicité pour travailler, au quotidien et en toute humilité, aux fins de rassembler et d’améliorer les ressources, la réflexion, la pensée et l’action des Fulɓe dans leur quête d’identité, de stabilité et de prospéritee. Ce centre ou institut fournirait, par exemple, l’appui et l’expertise — intellectuels, scientifiques, humains et logistiques — aux organisations du Pulaaku, qu’elles soient affiliés ou non à  TPI.

Objectif commun, approches divergentes

Que l’on ne s’y trompe pas, un objectif commun unit TPI, les ONG affiliées ou non, et les nombreuses initiatives — collectives et individuelles — qui existent sur le terrain et/ou sur le Web. Toutes visent la préservation, la conservation et la dynamisation de la civilisation Fulɓe/Halpular. Toutefois, —et ce n’est pas surprenant — les conceptions, approches et méthodes divergent pour mener cette lutte existentielle.
Pour ma part,  vice président en 2003-2004 du Comité préparatoireprésidé par Elhadj Alpha Amadou Kourou Diallo —  j’ai dirigé concrètement à Conakry les démarches fructueuses qui aboutirent à la reconnaissance officielle de Tabital Pulaaku-Guinée. Mais une fois l’arrêté ministériel acquis, les désaccords émergèrent quant à l’orientation de la section nouvellement née. Deux tendances s’affrontèrent. Un camp mettait l’accent sur le commerce, la déférence obséquieuse à l’autorité d’Etat, l’exercice du leadership personnel, tout cela saupoudré d’un calendrier épisodique de spectacles. L’autre groupe défendit la nécessité d’investir dans la recherche, la publication et l’éducation. Les membres du premier camp l’emportèrent vite. La  conséquence personnelle fut tout aussi immédiate ; je quittai Tabital Pulaaku Guinée.

Mes collègues du comité préparatoire étaient feu Elhadj Mamadou Gangué (survivant du “Complot des Enseignants” 1961. Ce grand-maître de la langue fut mon respecté adjoint à la tête de la Commission Pular de l’Académie nationale des Langues, de 1973 à 1979. Il nous a laissé un poème bucolique et de jeunesse intitulé “Lewru ndun no nyenkitaa”), feu Elhadj Mistaoul Barry (premier rédacteur et présentateur du Pular sur les antennes de Radio-Moscou, années 1960-70) et Moodi Mamadou Saidou Mombeya Diallo, sociologue.

Depuis, j’observe et je formule une critique constructive de  TPI.

Lire Président Macky Sall reçoit Tabital Pulaaku International.

Plus d’une décennie après, ma position et celle des leaders de TPI restent inchangées. Je publie webPulaaku depuis 1997. On y accède aux chef-d’oeuvres et ouvrages fondamentaux sur l’histoire, la culture, la langue, les traditions, us et coutumes de la civilisation Fulɓe/Halpular.
De son côté, TPI maintient ses contacts au sommet et ses activités sporadiques. Mais si elle veut laisser des traces positives, l’ONG devra, tôt ou tard,  contribuer à institutionnaliser la recherche de fond, l’éducation systématique et la diffusion large de l’héritage des peuples qu’elle est censée représenter.

Tierno S. Bah

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Promotion du Pastoralisme Fulɓe (Peul)

L’association Tawawaangal Pastoralisme a organisé une journée de réflexion sur le pastoralisme et le Pulaaku, le 21 mai 2016 à Versailles.

Les tables rondes furent menées par des  spécialistes du pastoralisme chez les Fulɓe, avec accent sur le Jelgooji (Burkina Faso), les Woɗaaɓe (Niger, Nigeria). Parmi les conférenciers :

  • Sandrine Loncke
    auteure de Geerewol Musique, danse et lien social chez les Peuls nomades Woɗaaɓe du Niger et réalisatrice du film “Dance with the Woɗaaɓe
  • André Marty
  • Yassine Kervella-Mansaré
    auteure de Veuvage féminin et sacrifices d’animaux dans le Fouta-Djalon (Guinée). Traditions en changement et de Pulaaku. Le code d’honneur des Peuls
  • Anaïs Leblon, anthropologue
  • Cedric Le Bris, responsable du service de la coopération internationale, Département des Yvelines

Le modérateur est Alfa Umar Ba Konaré, psychologue clinicien et chercheur sur les Fulɓe.

L’éminent Professeur Jean Boutrais rehaussa  l’évènement par sa présence.

Première table-ronde



Mme Hadiatou Diallo-Baldé, organisatrice de la rencontre
Mme Hadiatou Diallo-Baldé, organisatrice de la rencontre

Karvella Mansaré Yassine, chercheuse, auteure
Karvella Mansaré Yassine, chercheuse, auteure
Le modérateur et certains conférenciers. De gauche à droite : Sandrine Loncke, Alfa Umar Ba Konaré, Yassine Kervella-Mansaré, Anaïs Leblon
Le modérateur et certains conférenciers. De gauche à droite : Sandrine Loncke, Alfa Umar Ba Konaré, Yassine Kervella-Mansaré, Anaïs Leblon

 Troisième table-ronde / Forum