Président brouillon et pion

Président de la Guinée et président en exercice de l’Union Africaine (2017-2018), Alpha Condé suggère, d’une réunion à l’autre, de couper le cordon ombilical entre l’Afrique et l’Europe. Il ne faut surtout pas le prendre à ses mots. Car il dit le contraire de ce qu’il pense, et pense le contraire de ce qu’il dit. M. Condé ne formule pas là un souhait sincère, ni même un voeu pieux. Il se lance plutôt dans une rengaine  cynique, une manoeuvre fourbe et une tactique trompeuse.

Président bavard et brouillon

Alpha Condé voudrait faire accroire l’Afrique est désormais majeure. Malheureusement il ne fournit pas de données pour étayer son bavardage et sa démagogie. Pis, il feint d’ignorer la dépendance systématique de son régime vis-à-vis de pilleurs tels que le Groupe Bolloré. Par dessus-tout le “professeur” refuse de tenir compte de la faiblesse systémique du continent par rapport aux économies étrangères. En effet tous les voyants clignotent au rouge vif en Afrique :

  • Analphabétisme
  • Déclin des systèmes d’éducation et de recherche
  • Marginalisation du paysannat
  • Affaiblissement du réseau de santé
  • Non-industrialisation, avec pour causes et conséquences : la faiblesse de la production énergétique (domestique et industrielle), le manque d’eau potable, etc.
  • Exclusive et excessive présence des industries extractives (mines, pétrole, bois)
  • Importation déséquilibrée des produits (principaux et secondaires) de consommation
  • Mise à l’écart de l’ordre financier mondial et des marchés de capitaux

M. Condé a donc beau jeu de se démener et voyager. Il parle et se déplace dans le vide. Déboussolé et déphasé, il brandit le spectre maudit de Sékou Touré, qu’il voudrait imiter —comme le tueur Moussa Dadis Camara —, de manière sélective, oppressive et versatile.

Président pion

Le discours pseudo-nationaliste de M. Conté expose son manque de stratégie. Brouillon à souhait, il enfonce la Guinée dans la paupérisation, et ce, au nom de ses médiocres intérêts personnels et familiaux.
Mais sa rhétorique est contredite et annulée par l’appauvrissement croissant de l’Afrique et de la Guinée. Mais son idéologie tronquée jure avec le quotidien des Guinéens. Les citoyens ploient sous les calamités : mauvaise gouvernement, violations des droits de l’homme, corruption, impunité, etc.
En dernière analyse, Président Alpha Condé n’est qu’un pion. Consentant dans ce rôle, il accepte allégrément la manipulation par ses tuteurs et bailleurs globaux et/ou régionaux.

Il suffit de lire l’article ci-dessous, publié hier par Jeune Afrique, pour mesurer l’ampleur des machinations du chef de l’Etat et de son entourage, ainsi que l’étendue de la débâcle et de la désespérance de ses populations guinéennes.

Le journaliste Mathieu Olivier est le signataire du document. Il n’a pas honte d’employer la désignation “palais Sékoutouréya” : illégitime et imméritée, illicite et illégale. Il devrait plutôt écrire Palais de la présidence de la république. Comme l’Elysée à Paris, l’immeuble est le siège d’une institution : la branche exécutive de l’Etat. Propriété publique et impersonnelle, aucun nom individuel ne doit lui être attaché. Surtout pas celui de Sékou Touré !

Tierno S. Bah


Bras de fer de titans entre Soros et Steinmetz autour d’une mine géante en Guinée

En plaçant ses apôtres de la transparence au plus près du cabinet présidentiel de la Guinée, George Soros a écarté un de ses ennemis jurés. Une stratégie bien rodée dont Jeune Afrique dévoile les coulisses.

« J’essaie de t’appeler mais tu ne réponds à aucun de tes numéros, y compris ton portable. » Ce 27 avril 2013, Alpha Mohamed Condé est inquiet. Le fils du chef de l’État guinéen tente de joindre Scott Horton, avocat américain de DLA Piper, pour l’entretenir d’une histoire que l’agence Bloomberg s’apprête à écrire, et qui semble embarrasser la présidence. La ligne ne passe pas. « Alpha Mohamed » se rabat sur sa messagerie électronique, en espérant être plus chanceux. Un reporter de Bloomberg à Conakry travaille en effet sur un article concernant un accord passé entre la Guinée et le Liberia pour l’évacuation, via Monrovia, d’une partie du minerai issu du mont Nimba.

Or, Conakry veut éviter que cette information ne revienne aux oreilles des grandes sociétés minières présentes en Guinée, qui sont elles aussi tentées d’utiliser la voie libérienne plutôt que de financer un « corridor central » menant à Conakry – ce que souhaiteraient les autorités guinéennes. « Il est extrêmement important que cette histoire ne sorte pas », explique Scott Horton dans un e-mail au fils du président et au ministre des Mines, Mohamed Lamine Fofana, ce même 27 avril. Son objectif : corriger le tir en ajustant les déclarations du ministre, et ne pas donner l’impression d’un « feu vert » pour la potentielle exportation du fer de la mine de Simandou par le Liberia.

Dans les secrets du cabinet DLA

DLA Piper n’est pas n’importe quel cabinet. Il a parmi ses clients George Soros, le célèbre milliardaire américain, qui en a fait son relais en Guinée. Quant à Scott Horton, il n’est pas non plus n’importe quel avocat. Collaborateur de Soros, ce natif de Greenville, en Caroline du Sud, a connu le milliardaire il y a trente ans, à l’époque où ce dernier avait le regard porté sur l’Europe de l’Est.

C’est d’ailleurs George Soros qui, en avril 2011, a fait en sorte que la route de Scott Horton croise celle d’Alpha Condé, le nouveau président guinéen, élu en décembre 2010. Ce dernier et George Soros se connaissent déjà. Ils se sont rencontrés par l’intermédiaire de Bernard Kouchner, ancien ministre français des Affaires étrangères.

Le milliardaire n’hésite donc pas à demander à son ami Horton, 55 ans à l’époque, d’aller rencontrer « Alpha », fraîchement installé au palais de Sékoutoureya. Le président, explique Soros, veut lancer des réformes, notamment dans les mines, secteur qu’il soupçonne d’avoir alimenté les caisses noires de son prédécesseur Lansana Conté, et il faut l’y aider. Le rôle de DLA Piper en Guinée est officiellement, et avec l’appui des ONG « sorosiennes », d’accompagner le gouvernement dans ses réformes. Il lance pour cela des enquêtes, dont une partie est menée par un certain Steven Fox, ancien du département d’État américain qui a travaillé pour la CIA, dirigeant de la société d’évaluation des risques Veracity Worldwide.

Les investigations mettent au jour des faits de corruption dans le passage des contrats miniers, qui sont donc réétudiés. DLA Piper, qui a rédigé le rapport, pointe en particulier le groupe minier BSGR, du Franco-Israélien Beny Steinmetz, accusé d’avoir obtenu les droits sur le gisement de Simandou par « corruption apparente ». Or Steinmetz n’est, lui non plus, pas n’importe qui : il est l’ennemi juré de George Soros.

La rivalité entre les deux hommes remonte à près de vingt ans, en Russie, en 1998. Depuis, les épisodes se succèdent, avec d’un côté le groupe Steinmetz, qui utilise jusqu’en 2012 l’agence de communication FTI, et de l’autre les hommes de Soros. DLA Piper a-t-il été l’instrument du milliardaire américain dans une guerre personnelle ? Toujours est-il que, dès le début de la présidence d’Alpha Condé, l’affrontement gagne la Guinée, où, chez DLA Piper, on s’emploie à contrer la menace BSGR, n’hésitant pas à « inspirer » la stratégie de la présidence guinéenne.

Une cellule est mise en place. En font partie Alpha Mohamed Condé, Mohamed Lamine Fofana, ministre des Mines, et Ibrahima Kalil Kaba, le directeur de cabinet du président, proposé comme coordinateur. Leur « coach » : Scott Horton. Le 1er juin 2013, c’est lui qui fait le point, par e-mail, à cette petite équipe sur la stratégie à adopter dans le secteur minier. Ce diplômé de l’université du Texas, qui échange de façon régulière avec George Soros, va droit au but.

« La Guinée passe constamment à côté d’opportunités en étant trop lente à réagir et en étant instrumentalisée par des personnes comme M. Steinmetz », estime-t-il. Et de leur conseiller une offensive fondée sur le fait que « la Guinée est une victime de Steinmetz ». Il va plus loin : « Nous sommes très proches maintenant d’obtenir des informations selon lesquelles Steinmetz finance et radicalise l’opposition, les poussant à envisager un changement de régime sans élections. […] Je pense que ce serait un coup majeur de la part de la présidence. »

Info ou intox ? À l’époque, cela fait en tout cas plusieurs mois que DLA Piper réfléchit à une stratégie, notamment via les médias, visant à contrer « les attaques de BSGR ». Alors que le gouvernement est empêtré dans l’affaire du prêt guinéen contracté auprès de la société Palladino, c’est par exemple une nouvelle fois Scott Horton qui intervient. Le 21 mars 2013, il met en relation deux communicants engagés par la présidence guinéenne, Célia Grémy, du cabinet Momentum Consulting, et Chris McShane, de Hillingdon Cresswell, avec les conseillers presse de Palladino, Lawrence Dore et Locksley Ryan.

Contre-Attaque

Objectif : déminer le possible scandale Palladino et présenter le prêt entre le gouvernement guinéen et Palladino plus transparent, notamment en le publiant sur internet. Moins d’un mois plus tard, les équipes touchent au but. Lawrence Dore propose d’écrire un communiqué dans lequel il serait clair que quelqu’un, « comme BSGR, a cherché à dénaturer le prêt Palladino pour discréditer le gouvernement ».

À la même période, BSGR est peu à peu écarté de Simandou. Sous le régime du président Lansana Conté, le groupe avait en effet réussi à obtenir la moitié des concessions de la mine. Elle les avait revendues en 2009 au groupe brésilien Vale, pour 2,5 milliards de dollars. Mais, en avril 2013, après les accusations de corruption contre BSGR, Vale rompt l’accord, moyennant l’abandon de son avance de 500 millions de dollars.

Le 16 juin 2013, une rencontre réunit à Londres Sam Walsh, président-directeur général de Rio Tinto, Jin-Yong Cai, son homologue de la Société financière internationale (IFC, filiale de la Banque mondiale), et Alpha Condé, présent au Royaume-Uni à l’occasion du G8. L’hôte de cette réunion extraordinaire n’est autre que George Soros, un habitué des rendez-vous en marge des sommets internationaux.

Cette rencontre n’est pas anodine : elle confirme les dispositions prises par l’État guinéen pour abroger les permis détenus par BSGR, alors que Rio Tinto, associé au chinois Chinalco, obtient le droit d’exploitation totale de Simandou. Depuis, la guerre par réseaux interposés n’a pas faibli. Le Franco-Israélien, assigné à résidence en Israël, est aujourd’hui accusé de corruption par la Guinée, le FBI et le canton de Genève. Un de ses anciens collaborateurs, Frédéric Cilins, a été condamné à deux ans de prison aux États-Unis. Au cœur de plusieurs enquêtes, Beny Steinmetz ne se prive toutefois pas de contre-attaquer : le 14 avril, il a déposé plainte à New York contre Soros et sa fondation Open Society Foundations, qu’il accuse d’avoir fait échouer ses projets à Simandou.

Mathieu Olivier
Jeune Afrique

A. Doré. Conclusion générale et perspectives

La Conclusion générale et les Perspectives d’avenir dégagées dans le livre de feu Professeur Ansoumane tiennent en huit pages. Leur contenu est dense, certes, mais dépassé et surtout contredit par les décennies consécutives  à la publication de l’ouvrage, jusque et y compris la présidence d’Alpha Condé. Lire (a) “Avertissement et Introduction”, (b)  “La politique économique du P.D.G.”
La débâcle — toujours profonde, paradoxale et sans fin apparentede la Guinée n’ôte cependant rien à la démarche rigoureuse et à l’argumentation solide de l’auteur.
Tierno S. Bah

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — Légende : T.S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guinée à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Sow, membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — Légende : T.S. Bah

I. Conclusion générale

Au terme de l’examen des aspects de la socioéconomie de la Guinée que nous venons de voir quelles remarques peut-on tenter en guise de conclusion sur ce qu’a été la Guinée d’hier (1958-1984) et sur ce que peuvent être les perspectives d’avenir ?

Comme on vient de le voir, l’échec du P.D.G. s’étalait depuis déjà bien longtemps dans tous les domaines en Guinée, malgré le vocabulaire d’artifice en usage jusqu’à la chute du système du Parti-Etat de Guinée. ll n’y avait plus personne, ayant eu quelques informations sur ce pays, qui n’entrevoyait l’échec auquel avait conduit la politique menée de 1958 à 1984. Certes, il se trouvait quelques rares Guinéens qui continuaient de croire que l’analyse « objective » sur la Guinée pouvait encore se faire en dressant la liste des actions positives du P.D.G., puis celle de ses actions négatives. Si telle est la démarche habituellement retenue pour établir le bilan des gouvernements, cela n’était plus possible, pour ce pays quand on considère les méfaits de Sékou Touré et de son équipe du P.D.G. sur la Guinée. Les conséquences du goulag ne seront évaluées, (si jamais on réussit un jour cette évaluation) que bien plus tard. En effet à consulter les listes de toutes les personnes arrêtées en Guinée depuis 1960 et de toutes celles qui sont mortes du fait d’incarcération, on mesure que ni le stalinisme, ni le nazisme hitlérien, ni le fascisme mussolinien n’ont, proportionnellement au nombre d’habitants concernés, fait autant de victimes dans l’encadrement socio-politique de ces pays.

A la lecture de ces listes et à considérer l’état matériel et moral de la Guinée d’aujourd’hui, on ne peut trouver un quelconque aspect positif à l’action du Parti Démocratique de Guinée. Nombre de nos compatriotes et d’étrangers auraient peut-être compris les immenses sacrifices infligés au peuple de Guinée de 1958 à 1984 s’ils pouvaient un instant se convaincre que ces sacrifices sont le prix d’une expérience de développement économique et social en profondeur, axée sur l’épanouissement du peuple et la satisfaction de ses besoins essentiels. Hélas ! même avant 1984, plus personne n’était sincèrement convaincu de cela, même pas tous les dirigeants du P.D.G. bien qu’ils affirmaient tous que la Révolution continuait. En fait de révolution, il ne s’était, à vrai dire, agi de rien d’autre que d’une vaste imposture. En effet, dès l’installation de la Loi-Cadre d’Outre-Mer, Sékou Touré avait fait abolir la chefferie traditionnelle, qu’il considérait alors comme une féodalité incompatible avec une évolution rapide de la société guinéenne 1. Cette mesure avait été alors saluée comme un acte révolutionnaire par nombre d’observateurs :

« Une des réalisations les plus caractéristiques du gouvernement de Sékou Touré fut, pendant l’été 1957, la suppression des chefferies traditionnelles … C’est mû par un authentique souci de justice sociale et de progrès économique que M. SékouTouré voulut les remplacer par une administration plus modeme » 2.

Mais au fur et à mesure des années, les structures du P.D.G. et de l’administration du pays se féodalisèrent. Les apparences mises à part, toutes les structures administratives et politiques étroitement confondues et coordonnées au sommet par le Bureau politique et son Secrétaire général (Sékou Touré) furent calquées à bien des égards sur celles de la féodalité y compris parfois jusque dans le vocabulaire.
Ainsi la réunion du Comité Central du P.D.G. du 9 juin 1972 avait modifié la structure ancienne du gouvemement et présenté une nouvelle composition en sept domaines ministeriels dont chacun comportait un certain nombre de ministères (en tout 35 ministères) 3.
Le Domaine, mot éminemment caractéristique de l’organisation féodale de l’Europe du Moyen-Age 4, avait repris du service en Guinée « révolutionnaire » avec tous ses étalements de suzeraineté – vassalité, – vilainage, modernisés à la vingtième siècle par l’interpellation indistincte de « Camarade » au lieu de Messire et Vilain.

Les abus et l’inefficacité des grands domaines avaient conduit à leur suppression en 1980. Mais il n’en demeurait pas moins que Sékou Touré avait tous les attributs, les comportements et la mentalité d’un roi divin 5. Il n’est que d’écouter certains morceaux de l’orchestre Bembeya Jazz National ou du chanteur Sori Kandia Kouyaté composés sur sa « personne royale » et par ses encouragements 6, pour se convaincre de l’imposture qu’on appelait révolution guinéenne.

En effet, un centième de mots prononcés dans ces louanges dithyrambiques, aurait valu à leurs auteurs en 1958-1960 de vives critiques du secrétaire général du P.D.G. qui les aurait alors trouvés peu conformes à la mentalité de révolutionnaires.

Si ce n’étaient là que les seuls aspects négatifs de l’action du P.D.G. il ne se serait pas trouvé grand-monde pour dénoncer ces menus plaisirs du chef révolutionnaire guinéen. Mais l’asservissement d’une nation entière par des politicien pervertis qui avaient conduit à la régression morale et matérielle dont les pages précédentes ont donné une idée, aurait, ailleurs qu’en Afrique, jeté pour de bon, le discrédit total sur les auteurs d’une telle situation. Mais Sékou Touré qui était passé maître dans l’art de la mise en scène et de la séduction a terminé sa carrière en donnant de lui l’image d’un « modéré » et d’un « sage africain » 7 alors que sur le fond, les conditions de vie des guinéens n’étaient modifiées en rien.

Sako Kondé écrivait en 1974 qu’il s’agissait « d’une bien cruelle mésavanture que cette expérience guinéenne ! Les Guinéens se doivent de la dénoncer. Non pas pour s’appitoyer sur eux-mêmes ou appeler la commisération des autres, car il y a quelque impudeur à cela. Mais pour déchirer le tissu de mensonges avec quoi une équipe de dirigeants devenus fous veulent cacher une situation insoutenable. Pour dénoncer en même temps ceux qui, à l’extérieur soutiennent les tortionnaires contre leurs victimes » 8.
Mais c’est le journal dakarois, Afrique Nouvelle, qui exprime parfaitement bien le néant de l’expérience de Sékou Touré en notant :

« Toute l’Afrique a été en somme mystifiée par Sékou Touré depuis 1958. Aujourd’hui, nous reconnaissons volontiers que l’acteur a tenu bon longtemps sur la scène de la comédie. Aujourd’hui il joue la tragédie, et c’est son peuple qui paie. Mais comme on l’a dit, il ne pourra pas jouer longtemps avec la tête des autres. L’histoire retiendra peu de choses de la vie de cet homme, mais ce qu’elle retiendra, sera synonyme d ‘horreur. Y pense-t-il ? » 9.

Si ce jugement semble clair, l’ambiguité marque beaucoup d’autres. Ainsi analysant en 1975 les résultats de dix sept années d’action du régime guinéen, Sylvain Soriba Camara ecrivait :

«Les Guinéens ont reçu une bonne éducation politique au sein du P.D.G. Et l’unité nationale, réalisée avant l’indépendance, s’est consolidée. De même, les transformations sociales de la période 1954-1958 » 10.

Le temps n’est plus de commenter de tels propos car comment appeler « une bonne éducation politique », la logomachie pratiquée à tous les échelons du P.D.G. et à laquelle personne ne croyait plus puisqu’elle n’avait jamais résolu aucun problème de la Guinée indépendante ? ll n’était que de discuter avec d’anciens dignitaires qui s’étaient exilés et qui, à des moments donnés de l’histoire du P.D.G. apparaissaient à Conakry comme ayant une éducation politique éminemment élevée, ou encore des Guinéens d’une vingtaine d’années, élevés dans le système et notamment des enfants de hauts dignitaires du P.D.G. en place alors, faisant leurs études en Suisse ou en France, il n’était disons-nous, que de discuter avec ces catégories de Guinéens, pour constater que « la bonne éducation politique » donnée par le P.D.G. s’effritait au contact d’autres façons de penser, aussi rapidement que s’estompent les images d’un mauvais songe au réveil du dormeur.
Quand à l’unité nationale, il était difficile d’apprécier la solidité des sentiments réels d’unité sous une dictature.
Tous les Guinéens de bonne volonté souhaitent cependant que malgré certaines manoeuvres du diviser pour régner de Sékou Touré, les populations du pays qui ont toujours eu de puissants liens d’unité sauront toujours renforcer ces liens dans le cadre de la même nation guinéenne 11.
Enfin en ce qui concerne les transformations sociales de la période 1954 -1958, on sait à présent dans quel sens négatif le P.D.G. avait conduit ces transformations.

Une question qui était assez souvent posée par des personnes de bonne foi était de savoir comment Sékou Touré avait-il fait pour durer au pouvoir après tant de calamités.
Autre question fréquente alors : comment le peuple guinéen avait-il pu supporter la situation qui lui avait été faite dans une Afrique où l’on compte pas moins d’une trentaine de coups d’Etat militaires depuis les années 1960 ?
Pour répondre à ces questions il faudrait de longs développements, mais nous nous limiterons à quelques considérations sommaires en forme d’interrogations d’abord : comment par exemple dans l’Europe du XXe siècle, des peuples qu’on dit plus avancés en sont arrivés à subir les aventures du nazisme, du fascisme, du franquisme, du salazarisme avec leurs cortèges de régression humaine ? Ces interrogations ne répondent certes pas à l’aventure guinéenne :  « Un peuple jeune, courageux, mais sans expérience, se jette, en voulant vivre libre, dans les bras d’individus qui lui avaient donné quelque raison d’espérer » (Sako Kondé) et se retrouva du jour au lendemain dans les mailles miliciennes du parti unique.
Très tôt Sékou Touré se débarrassa systématiquement, par la liquidation physique, de tous les cadres militaires en place à l ‘indépendance et même de ceux formés par son régime après l’indépendance.
Il en fut de même des cadres civils, nous l’avons vu. Pour illustrer ce massacre des cadres militaires, les Guinéens citaient le sort tragique des cinq premiers officiers d’ordonnance du Président guinéen. Pour comprendre le degré de quadrillage de la population guinéenne par la dictature du P.D.G., il suffit de rappeler qu’il fut un temps où les conversations même à l’intérieur des familles étaient limitées au strict minimum pour éviter que des enfants ne rapportassent les paroles des parents. Bref pour répondre à la question du pourquoi de la longévité du pouvoir de Sékou Touré, il faut dire qu’à la différence de beaucoup d’autres chefs d’Etat qui ont été renversés, l’ancien Président guinéen n’avait reculé devant aucun crime pour sauvegarder son pouvoir. De nombreux innocents simplement soupçonnés de critiquer le gouvernement avaient été arrêtés, emprisonnés et parfois liquidés pour complot.

Les crimes commis sur leur peuple au vu et au su de tout le monde par le maréchal Idi Amin Dada de 1971 à 1979, l’ex-empereur Bokassa de 1966 à 1979 ont été en nombre certainement inférieurs à ceux que Sékou Touré a commis en Guinée dans l’ombre et aussi au grand jour de 1958 à 1984 12.

Tous ceux, chefs d’Etat, hommes politiques, écrivains, journalistes ou simples particuliers qui avaient porté ou tenté de porter un quelconque jugement défavorable sur la situation guinéenne, ont été traités par Sékou Touré en personne sur les antennes de la radio guinéenne ou à travers les colonnes de la presse du parti en des termes d’une violence rarement égalée dans la bouche d’un chef d’Etat. Mais toujours très conscient de cet état de choses l’ancien président s’efforça de se faire quelques amis étrangers à qui il avait réussi à donner l’image d’un homme de coeur et même d’un humaniste. Telles étaient quelques facettes de l’homme qui mena une révolution sanglante en Guinée dùrant 26 ans.
Le système de Parti-Etat qu’il avait installé et qu’il qualifiait volontiers de système d’adhésion populaire a été balayé dans la liesse populaire, juste trois jours après les funérailles du dictateur, le 3 avril 1984.

Le problème posé au Comité Militaire de Redressement National (CMRN), instance suprême de l’Etat et au nouveau gouvernement du Général Lansana Conté, est de savoir comment remettre sur pied la Guinée, devenue un pays où « la cassure entre l’Etat et la société civile est en effet un trait marquant des réalités d’aujourd’hui, … où les contraintes imposées aux citoyens, lors de la période dictatoriale ont brisé le consensus qui existait entre les élites et le peuple à la veille de l’indépendance. » 13

(Lire David Du Bois, “The Estrangement Between the Leaders and People of Guinea” — T. S. Bah)

Dans ces conditions quels peuvent être les moyens de redressement et les perspectives d’avenir ?

Colonel <strong><a href="http://www.webguinee.net/etat/postcolonial/primature/diarra_traore/">Diarra Traoré</a></strong> (gauche) et Colonel Lansana Conte (droite), au lendemain du coup d'Etat, Conakry, 4 avril 1984. A gauche de Diarra, capitaine Mohamed Traoré, et à gauche de Conté, lieutenant Abdourahmane Diallo.Au second rang, de g. à dr., Zainoul Abidine Sanoussi, capitaine Facinet Touré… (Légende: T.S. Bah)
Colonel Diarra Traoré (gauche) et Colonel Lansana Conte (droite), au lendemain du coup d’Etat, Conakry, 4 avril 1984. A gauche de Diarra, capitaine Mohamed Traoré, et à gauche de Conté, lieutenant Abdourahmane Diallo.Au second rang, de g. à dr., Zainoul Abidine Sanoussi, capitaine Facinet Touré… (Légende: T.S. Bah)

II. — Moyens du redressement et perspectives d’avenir

L’examen des thèmes développés tout au long de cette ouvrage a montré que malgré l’état de désolation actuelle, la Guinée est un pays bien doté par la nature de ressources variées. C’est dire qu’après la disparition du système stérilisant du Parti-Etat, le P.D.G., des moyens de redressement existent. Pour cela le Comité Militaire de redressement National (CMRN), instance suprême de l’Etat a comme objectifs prioritaires de réorganiser les institutions et les activités économique de base. C’est ainsi que dès la prise du pouvoir, en avril 1984, fut adoptée une série de réformes orientées vers la libéralisation de l’économie :

  • libre circulation des biens et des personnes
  • suppression des prélèvements agricoles obligatoires sur les agriculteurs et éleveurs
  • démantèlement des monopoles agricoles
  • nouveau code des investissements

Bref, une politique d’ouverture que l’ancien régime avait, du reste, amorcé par la force des choses depuis 1978-1979.

Ces  objectifs ont fait l’objet du Plan Intérimaire de Relance Economique (1985-1987) élaboré par la Commission Nationale de Planification avec l’assistance du PNUD. Ce plan triennal sera réalisé dans le cadre du « libéralisme planifié » pour favoriser à long terme l’émergence d’une « société démocratique ». Dans le cadre de ce plan, l’Etat se limitera à trois fonctions :

  • superviser la réduction de son propre secteur économique
  • encourager et soutenir l’initiative privée
  • mener une politique active de soutien de l’appareil productif

La formule des sociétés d’économie mixte qui prévaut dans l’exploitation minière sera maintenue.

Outre ces fonctions de l’Etat, le Plan intérimaire indique comme priorités :  l’agriculture et les infrastructures de transports. La Guinée connaît une situation très difficile (voir chapitre VI, II) qui exige que des efforts importants soient déployés pour la remise en état du réseau routier, de la voie ferrée et des aéroports.
L’inauguration du nouvel aéroport de Conakry-Gbessia le 3 avril 1985, doit constituer le point de départ de cette politique des transports. Mais l’application du Plan intérimaire doit nécessiter, semble-t-il, près de 500 millions de dollars d’investissement par an. Ce qui excède, et de loin, les engagements du FMI principal bailleur de fonds 14. C’est pourquoi a été conçue l’idée d’associer aides financières globales à la Guinée et programmation du développement économique et social du pays dans le cadre d’une enveloppe, (country package, dit-on) où participeraient tous les bailleurs de fonds.

Le redressement décrit par le Plan intérimaire suppose une réforme de la monnaie guinéenne (le syli) qui ne cesse de se dévaluer (au sens premier du terme). Ainsi au lieu de la côte officielle de 18 francs CFA (la monnaie des Etats francophones voisins) pour un syli, celui-ci s’échange contre 1,50 à 2 francs CFA soit une dépréciation d’environ 90 %. Mais si l’Etat réalise une dévaluation importante cela entraînera, dans le contexte actuel, de graves conséquences sociales par le développement d’une très forte inflation.

Dans le mémorandum remis au gouvernement guinéen en octobre 1984, sur les conditions d’une relance de l’économie, le FMI présente quatre recommandations :

  • dévaluation du syli allant de pair avec une libéralisation économique
  • renforcement du système bancaire
  • assainissement des finances et des entreprises publiques
  • rééchelonnement de la dette extérieure

A. — La dévaluation du syli et le problème du taux de change

Les experts de la Banque Mondiale consultés déjà par l’ancien régime estimaient que « la solution du problème du taux de change de la monnaie internationale est une condition sine qua non du fonctionnement efficace du secteur privé et de son intégration dans les circuits officiels » 15.

Le FMI qui a remis en octobre 1984 un mémorandum intitulé « Note préliminaire de la Mission du FMI », présente un programme de dévaluation qui devrait comporter certains ajustements des salaires du secteur public. Cette dévaluation devrait se dérouler par palier pendant quatre mois avec deux marchés des changes. La première phase de dévaluation devrait porter le cours officiel du syli à 150 sylis le dollar contre le cours officiel actuel de 25 sylis le dollar (le marché parallèle pratique le cours de 250 sylis contre un dollar). Ainsi les transactions publiques se feraient au taux de 150 sylis pour un dollar (soit une dévaluation de 83,3%) et celles du secteur privé suivant une parité définie lors des enchères hebdomadaires.

Un prêt stand-by du FMI de 60 millions de dollars serait à la disposition des opérateurs économiques pour le financement de leurs importations. Mais ces 60 millions de dollars ne représentent à l’heure actuelle qu’un quart du montant annuel des importations de biens de consommation. En outre ces 60 millions de dollars, coût estimé de la dévaluation, devront couvrir les augmentations de salaires des fonctionnaires et l’octroi d’une prime équivalant à un an de salaire aux 20 000 agents de la fonction publique à licencier pour alléger les effectifs pléthoriques.

La dévaluation faite pour mettre fin à la surévaluation du syli, ne doit pas, fait-on remarquer, être conçue comme un but en soi, mais comme l’un des éléments de l’ensemble des recommandations énumérées précédemment. La dévaluation préconisée par le FMI va également de pair avec une véritable libéralisation économique, que le CMRN avait, du reste, annoncée dès la prise du Pouvoir en avril 1984.

B. — La réforme et le renforcement du système bancaire guinéen

Cette recommandation semble être entrée dans l’action des pouvoirs publics. En effet on assiste déjà à une ouverture du système bancaire guinéen sur l’extérieur. Ainsi la Banque Internationale pour l’Afrique en Guinéé (BIAG) vient de s’installer en Guinée. Son capital de 500 millions de francs CFA est détenu à 51 % par l’Etat guinéen et à 49% par la Banque Internationale pour l’Afrique occidentale (BIAO).
La BIAG est ainsi la deuxième banque à capitaux etrangers à opérer en Guinée, après la Banque Islamique de Guinée créée en 1983 par la Dar El-Mal Islami. Jusqu’à cette date, le système bancaire national constitué d’une poignée d’établissements entièrement controlés par l’Etat etait à l’image d’une économie profondément délabrée 16. La création de la BIAG devrait ouvrir la voie à l’implantation, en Guinée, d’autres établissements bancaires étrangers. La BIAG offrira tous les services (dépôts, crédits, crédits commerciaux) d’une banque moderne. Elle s’adressera aux particuliers et aux entreprises.

Pour renforcer le système bancaire, les Guinéens sont tenus, depuis le 11 mai 1985, de déposer sur des comptes bancaires les devises étrangères qu’ils détiennent car la modernisation bancaire guinéenne est en grande partie conditionnée par la réforme monétaire qui vise à éliminer le change parallèle et le trafic des devises. 17.

C. — La remise en ordre des finances publiques et la réduction du secteur des entreprises publiques

Cette recommandation tend à supprimer les gaspillages des ressources publiques que constituaient la consommation des services publics et le financement par l’Etat d’entreprises publiques inefficaces. D’où devraient découler une diminution des agents de l’Etat et celle de ses entreprises.

D. — Le rééchelonnement de la dette extérieure

Il est proposé dans le cadre du scénario devenu classique :

  • accord de confirmation avec le FMI
  • programme d’ajustement structurel établi avec la Banque Mondiale
  • passage devant le Club de Paris

Telle sont les conditions que le FMI estime nécessaires pour le rétablissement de la confiance dans l’économie et qui permettraient le retour des investisseurs privés.

La résistance au changement d’une importante partie de la classe politique et de l’Administration ajoutée à l’appréhension des Pouvoirs Publics devant les conséquences sociales des mesures de redressement ont, jusqu ‘en ce milieu de l’année 1985, retardé les prises de décisions. D’aucuns estiment cependant que de par la clarification intervenue à Conakry après le coup d’Etat manqué du 4-5 juillet 1985, le CMRN et le nouveau gouvernement du Président Lansana Conté semblent avoir les mains libres pour faire avancer les réformes institutionnelles et économiques en cours en Guinée.

Mais les choses ne sont pas aussi simples pour l’application des recommandations du FMI car bien que de nombreux pays membres recourent à cette institution pour se voir ouvrir les portes des bailleurs de fonds internationaux, ses recommandations sont très souvent mal acceptées. En effet, comme l’explique son Directeur Général J. de Larosière : « on accuse souvent le Fonds monétaire international d’imposer l’austérité. Cette accusation trahit une conception erronée des réalités, et ce pour un certain nombre de raisons », qu’on peut résumer de la manière suivante :

  1. L’ajustement économique est inéluctable. Aucun pays ne peut vivre de manière durable au-dessus de ses moyens. L’absence d’ajustement (au sens d’une meilleure utilisation des instruments de politique économique au service d’une allocation plus efficace des ressources) n’est pas une manière de répondre aux problèmes de 1 ’emploi et de la croissance à long terme.
  2. L’ajustement tel que le comprend le FMI n’est pas synonyme de moindre croissance ou de régression économique. Au contraire l’objectif des programmes du Fonds est de parvenir à un meilleur equlibre de la balance des paiements, à moyen terme, et à une utilisation plus efficace des ressources disponibles.
  3. Si ces programmes entraînent des sacrifices, l’austérité née de l’ajustement doit être comparée aux alternatives. Autrement dit, l’austérité qui s’attache aux programmes financés par le FMI doit être comparée à celle qui procéderait d’un « non-ajustement, lequel ne se serait pas, par définition, appuyé par les ressources du Fonds et les financements qu’il catalyse et qui allègent la charge de l’ajustement.
  4. En ce qui concerne les coûts sociaux des programmes d’ajustement, il faut dire que toute action en vue d’équilibrer une balance des paiements entraîne par définition des coûts puisqu’elle tend à réduire l’absorption de moyens externes. Par ailleurs la répartition de ces coûts entre les différentes couches de la société concernée n’est pas une question qui relève du Fonds monétaire, mais bien du choix politique et de la souveraineté des Etals membres.
  5. En ce qui concerne les conséquences des ajustements de taux de change sur les couches les moins favorisées de la population, ces incidences diffèrent selon les cas. D’une manière générale, les programmes du Fonds insistent toujours sur la nécessité d’accorder aux producteurs des prix incitatifs el donc rémunérateurs, notamment dans le secteur agricole. De telles mesures favorisent la grande masse de la population rurale (qui a trop souvent été victime, notamment en Afrique, de prix « désincitatifs ») et sont de nature à restaurer à terme un meilleur équililire entre villes el campagnes.
  6. Les programmes du FMI doivent être épaulés et prolongés par des actions structurelles à plus long terme afin de favoriser une croissance en profondeur de ces économies. C’est le problème de l’articulation du FMi qui travaille à court/moyen terme avec des organismes chargé du développement 18.

Quoiqu’il en soit, il a paru intéressant de rappeler ces positions du FMI, à propos des réformes en cours en Guinée. Le gouvernement du Président Conté parviendra-t-il à tirer le meilleur parti des recommandations qui lui sont faites pour le redressement de la Guinée ?

Ce qu’on peut dire là-dessus, en l’état actuel des choses, est que si les objectifs visés par le CMRN sont clairs, la voie demeure étroite non seulement en raison de l’environnement international difficile qui prévaut actuellement, mais également en raison des séquelles de toutes sortes de 1’ancien système du Parti-Etat qui marquent fortement les hommes et les choses. En effel, malgré les objectifs proclamés par le CMRN, il pèse une telle série d’incertitudes sur la Guinée en ce milieu de l’année 1985 que nombre d’observations qu’on vient de présenter sur les perspectives de politique économique et sociale peuvent, du jour au lendemain, être rendues caduques.

A.D.
Dijon, le 27 août 1985

Notes
1.  Présence Africaine. Guinée, prélude à l’indépendance. Paris, Editions Présence africaine, 1959.
2.  Robert Jumeaux. Réforme, n° 713 du 15-11 1958.
3.  AFP. Bulletin d’Afrique, n° 7816, 11-12 juin 1972.
4.  Domaine (du latin médiéval domanium ; de dominus, maître, seigneur). Terre dont on a la propriété (Larousse)
5.  Mentalité et comportement qu’il savait soigneusement dissimuler à ses interlocuteurs étrangers, mais qu’il etalait aux yeux des Guinéens. Au lieu du pronom « je » il n’utilsait que le « Nous » “royal”.
6.  Voir notamment : Kandia «Tara» ou B.B. Jazz “Regard sur le passé”.
7.  C’est ce qui explique le nombre important de chefs d’Etat et de gouvernement et de personnalités d’autres secteurs ayant assisté aux obsèques de Sékou Touré à Conakry le 30 mars 1984.
8.  Sako Kondé, op. cité pp. 31-32.
9.  Afrique Nouvelle, (Dakar, Sénégal) n° du 28 janvier au 3 février 1971. Le journal dakarois portait ce jugement à la suite du débarquement du 22 novembre 1970. Le procès expéditif qui eut lieu en janvier 1971 prononça 91 condannations à mort et 68 aux travaux forcés à perpétuité.
10.  Sylvain Soriba Camara. La Guinée sans la France. Presses de la fondation Nationale des Sciences Politiques 1976 (Collection et recherches de sciences politique, n° 44). voir p. 295.
11. Après le coup d’Etat manqué du 5 juillet 1985 du Colonel Diarra Traoré, le comportement de la population de Conakry vis-à-vis de la minorité malinké de la Capitale (ethnie de Traoré) prouve que les affrontements ethniques érigés par l’ancien Président en système de gouvernement n’ont pas disparu. (cf Jeune Afrique, n° 1280 du 17 juillet 1985 pp. 16-20)
12.  Voir notamment :

13.  Amadou Ouri Bah. “Convalescence agitée en Guinée.  A la recherche des moyens du redressement.” Le Monde Diplomatique, n° 377, août 1985, p. 15.
14.  Mamadou Alpha Barry. “Guinée. Moins d’Etat”, Jeune Afrique Economie, n° 63 du 23 mai 1985, pp. 37-39.
15.  Banque Mondiale. Conditions d’une relance économique. Rapport n° 6490-GUI, 1984.
16. Les principaux de ces établissements bancaires (Crédit National, Banque Nationale de Développement Agricole, Banque Commerciale de Guinée, Banque Guinéenne du Commerce Extérieur) sont dans un tel état de délabrement technique qu’on ne voit pas très bien comment ils pourraient efficacement participer au renforcement du système bancaire guinéen.
17.  “Guinée: la BIAO revient en force”, Jeune Afrique Economie, n° 65 du 20 juin 1985, p. 22.
18.   J. de Larosière. Le Fonds impose-t-il l’auslérité ? Note du FMI, juin 1984.

A. Doré. La politique économique du P.D.G.

Ce document fait suite à l’Avertissement et à l’Introduction  de l’ouvrage intitulé Economie et société en République de Guinée, 1958-1984, et perspectives, par feu Professeur Ansoumane Doré. Je présente ici le chapitre VII “Quelques aspects et cadre de la politique économique du P.D.G.”, 49 pages. Tout en reproduisant fidèlement le contenu, j’en améliore la présentation et l’enrichis d’hyperliens (internes et externes) et d’images. Comme précédemment annoncé, le reste de cet important livre paraîtra sur webGuinée.
Tierno S. Bah

Billet de Cinquante sylis avec l'image d'Alfa Yaya Diallo, prisonnier de la France au bagne sec de Port-Etienne (Nouadhibou. Mauritanie) en 1911. Quelques sources sur Alfa Yaya : (a) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/demougeot/tdm.html">Notes sur l'Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l'Occupation Française</a></strong>, (b) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/thierno_diallo/alfaYaya/tdm.html">Alfa Yaya, roi du Labé (Fouta-Djallon)</a></strong>, (c) <strong><a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/archives/rechAfric/1963/2-3/AYHymneNational.html">De la mélodie populaire « Alpha Yaya » à l'Hymne national « Liberté »</a></strong>, (d) <strong><a href="http://www.webfuuta.net/bibliotheque/monenembo/roi-de-kahel/index.html">Le Roi de Kahel, roman</a></strong>. Pour les autres coupures de la monnaie syli lire <strong><a href="#n42">note 42</a></strong>. — T.S. Bah
Billet de Cinquante sylis avec l’image d’Alfa Yaya Diallo, prisonnier de la France au bagne sec de Port-Etienne (Nouadhibou. Mauritanie) en 1911. Quelques sources sur Alfa Yaya : (a) Notes sur l’Organisation Politique et Administrative du Labé : Avant et Depuis l’Occupation Française, (b) Alfa Yaya, roi du Labé (Fouta-Djallon), (c) De la mélodie populaire « Alpha Yaya » à l’Hymne national « Liberté », (d) Le Roi de Kahel, roman. Pour les autres coupures de la monnaie syli lire note 42. — T.S. Bah
Chapitre VII. — Quelques aspects et cadres
de la politique économique du P.D.G.
  1. Les étapes de la planification économique et sociale
    1. Le 1er plan : Plan triennal 1960-1963
      1. Contenu et financement
      2. L’exécution du plan
    2. Le 2e plan : Plan Septennal 1964-1971
      1. Objectifs et financement
      2. Résultats du Plan Septennal
    3. Le 3e Plan : Plan Quinquennal 1973-1978
      1. Le développement rural
      2. Secteur industrie et énergie
    4. Le 4e plan : Plan Quinquennal de développement économique et social 1981-1985
      1. L’agriculture
      2. Mines et énergie
  2. L’expérience monétaire
    1. Observations préliminaires
    2. Du franc guinéen au syli ou le voyage au bout de la nuit d’une monnaie
      1. Contexte de la mise en circulation du franc guinéen
      2. Les réformes monétaires
        1. La réforme du 1er Mars 1963 : la deuxième vie du franc guinéen
        2. La réforme du 2 octobre 1972 : la mort du franc guinéen et la naissance du syli
        3. La deuxième vie du syli : la réforme monétaire du 17 avril 1981
  3. Conclusion sur les aspects et cadres de la politique économique du P.D.G.
    1. Les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale
    2. La pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation
    3. La régression de l’agriculture

Dans les pages précédentes, bien des aspects de la politique économique du P.D.G. ont été entrevus à travers les méandres de leur incohérence. Nous allons tenter ici de schématiser quelques uns des aspects et cadres les plus caracteristiques. Mais en raison de la confusion systématique faite par le P.D.G. entre politique globale et politique économique, il convient tout d’abord d’expliquer celle-ci dans son contenu le plus couramment admis. C’est après seulement que nous examinerons le cadre et quelques aspects de la politique économique du P.D.G.

Ansoumane Doré (1936-2016)
Ansoumane Doré (1936-2016)

Les buts de la politique d’un gouvernement sont assez souvent résumés en un raccourci tel que « le bien général du pays » ou la « recherche du bien-être de la population ». Ce but global se subdivise en une multitude de buts localisés plus précis, par exemple, le maintien de l’ordre public, la préservation des libertés publiques et individuelles, la réduction des tensions sociales, la défense du pays contre les agressions extérieures, l’élévation du niveau de vie de la population et l’amélioration du niveau de santé et d’éducation.
Tous ces buts présentent un aspect économique plus ou moins marqué. Le niveau de vie est évidemment de nature économique ; mais les autres buts aussi requièrent d’habitude des interventions dans le domaine économique.
Des préparatifs de défense ou des dépenses de santé publique, par exemple, exigent que des ressources soient détournées d’usage de production ou de consommation. La politique économique est donc l’aspect économique de la politique gouvernementale au sens large. C’est l’intervention délibérée que le gouvernement opère dans les affaires économiques afin d’atteindre ses buts.
Une politique économique étant un aspect particulier d’une politique globale, elle comporte :

  1. La fixation d’objectifs
    de court terme : plein emploi, prévention et limitation de l’inflation des prix, soutien de la balance des paiements
    de long terme : promotion de la croissance
    économique à long terme, amélioration de la répartition des facteurs de production, satisfaction des besoins collectifs, amélioration de la répartition des revenus et des richesses, politique sectorielle ou régionale de développement, sécurité des approvisionnements, amélioration de la structure de la population (migrations, natalité) etc.
  2. L’établissement d’une hiérarchie entre les objectifs. Ceux-ci ne sont évidemment pas indépendants les uns des autres ; certains sont complémentaires, d’autres sont en conflit, d’où la nécessité d’établir une hiérarchie entre eux.
  3. L’analyse des interdépendances entre les objectifs. En hiérarchisant les objectifs, il faut mettre en oeuvre un modèle économique qui explicite les liaisons.
  4. Le choix des moyens à mettre en oeuvre pour atteindre la meilleure situation en fonction de ses finalités concrétisées par les objectifs hiérarchisés. Ces moyens dépendent évidemment des buts recherchés : politiques monétaire, sociale, fiscale, budgétaire, des revenus etc. 1.

Ces observations faites, nous allons tenter d’exposer la politique économique du P.D.G. à travers le cadre concepturel mis en place de 1960 à 1984 : la planification guinéenne, puis nous analyserons un secteur précis de politique économique : la politique monétaire.

I. — Les étapes de la planification économique et sociale

Le plan, faut-il le rappeler est, au sens général, une représentation schématique d’une chose à faire ou l’ensemble des dispositions arrêtées pour l’exécution d’un projet. En économie, le mot a d’abord désigné un ensemble cohérent d’objectifs particuliers et de moyens pour les réaliser, le plan ayant pour but d’organiser, en fonction des objectifs, le plus rationnellement et le plus économiquement possible, les moyens.
De 1960 à 1984 la Guinée a lancé quatre plans couvrant des périodes dissemblables. Ce sont :

  • Le plan triennal 1960-1963
  • Le plan septennal 1964-1971
  • Le plan quinquennal 1973-1978
  • Le plan quinquennal 1981-1985

Bien que la planification soit devenue une pratique courante à travers le monde, les cas de réussite totale d’un plan sont rares, mais on constate ici ou là que les choses avancent quand même. Dans l’expérience guinéenne de planification, l’observateur impartial à qui aurait été remis tous les documents des plans guinéens successifs et qui, après en avoir pris connaissance, aurait été en outre autorisé à visiter librement toutes les régions guinéennes, aurait conclu à coup sûr à un recul foudroyant des structures socio-économiques du pays d’un plan à l’autre.
Il fallait appartenir au cénacle du Bureau politique national du P.D.G. ou au contingent des sbires stipendiés du système pour applaudir à tout rompre à la présentation des résultats « satisfaisants » du plan triennal, du plan septennal et du plan quinquennal. En d’autres termes, le plan dont la préparation donnait lieu à des mobilisations soutenues est toujours demeuré un exercice théorique. De fait, le temps consacré aux sessions du Conseil National de la Révolution, aux symposiums et réunions de « travail » sur l’examen de la « mise au point sur l’exécution du Plan » accaparait l’essentiel des heures de travail des cadres 2. Pour le Responsable Suprême de la Révolution, la part du discours théorique avait toujours semblé l’emporter sur toutes autres considérations dans les plans guinéens. Il n’est donc pas étonnant que non seulement les trois premiers plans (1960- 1978) n’avaient atteint aucun objectif, mais que les acquis d’avant ces plans n’avaient pas pu être maintenus. Cette observation est si vraie que le doute avait gagné les dirigeants guinéens quant à l’efficacité de leur technique de planification. Et c’est ce qui explique qu’ils avaient mis deux ans (1979 -1980) hors plan pour savoir s’il fallait poursuivre ou non l’expérience de planification. En définitive, il était apparu que même si le plan n’atteignait pas ses objectifs, il constituait un instrument fondamental de contrôle politique donc de main-mise sur le pays (qui fait quoi?). Aussi, après deux années d’incertitude, était-on revenu à la planification avec le 4e plan : Plan quinquennal 1981-1985. Celui-ci a été abrogé avec toutes les autres institutions du P.D.G. en avril 1984.

Mais voyons de près chacun des plans, tout au moins dans leurs structures théoriques, car autant le planificateur était prolixe sur l’exposé des motifs des Plans, autant les justifications des « insuffisances » en étaient vagues.

Ceci étant, une planification économique et sociale s’imposait-elle à la Guinée dès l’acquisition de  l’indépendance ? La réponse à cette question ne peut être qu’affirmative dans la mesure où la planification devait permettre un meilleur équilibre des secteurs économiques orientés vers la satisfaction des besoins nationaux. Le plan devait également permettre la maîtrise des instruments de gestion économique nouvellement mis en place : monnaie nationale organisation du commerce, etc.
Comment cette planification a-t-elle été réalisée ?

A. Le 1er Plan : Plan triennal 1960-1963

1. Contenu et financement

Tel qu’il avait été élaboré, ce premier plan de trois ans avait été ambitieux dans ses objectifs :

  • Développer les infrastructures du pays
  • Etablir les bases d’une industrie nationale par création d’entreprises d’Etat
  • Améliorer les infrastructures médicales et scolaires
  • Accroître et diversifier la production agricole.

Bref il s’agissait de créer les bases économiques de l’indépendance. Le volume de l’investissement prévu pour atteindre les objectifs du plan s’élevait à 38 910 millions de francs guinéens 3, répartis en dépenses d’investissements de la façon suivante :

Secteur Pourcentage
Infrastructures administratives et transports 36,4 %
Agriculture et élevage 26,0 %
Industrie, énergie, mines 21 %
Services sociaux (habitat, éducation, santé) 16,0%
Divers 0,4%

Pour financer les 38 912 millions de FG d’investissements totaux du plan, trois sources étaient prévues :

Source Montant milliards F.G.
Crédits extérieurs (notamment des pays de l’Est) 23
Bénéfices du Comptoir guinéen du Commerce extérieur 6
Recettes d’exportations agricoles (mais avances en crédits par la Banque Centrale_ 10

Certaines de ces sources de financement notamment internes, se révèlèrent tout de suite inefficaces. On se souvient que les Comptoirs de commerce furent supprimés en août 1961 ; les exportations agricoles amorcèrent, on l’a vu, une baisse qui ne pouvait plus permettre de réunir 10 milliards de FG en trois ans. Malgré cette évolution le recours à la planche à billet de la Banque Centrale devait se poursuivre.
Au lieu de crédits de 10 milliards de FG prévus, Banque avança 30 milliards en trois ans aux entreprises d’Etat. Mais quel équipement a-t-on pu acquérir avec ces 30 milliards d’unités de monnaie inconvertible ?

2. L’exécution du plan

Jean Suret-Canale présente l’exécution du plan en ces termes :

« Avec un peu de retard (mai 1964 au lieu de décembre 1963) les investissements prévus par le plan furent réalisés à 83 %. Mais les proportions prévues ne furent pas respectées. La part consacrée au secteur productif, qui devait être de 47,6 %, ne fut en définitive que de 29,1 %. La réalisation fut notablement inférieure dans le domaine de l’industrie, et très inférieure aux prévisions dans le domaine de l’agriculture.
Les prévisions furent à peu près respectées dans le domaine des services sociaux : 13 % au lieu de 15,96 %.
En revanche, le dépassement fut considérable dans le domaine de l’infrastructure (transports, administration) : 57,4 % au lieu de 36,39 %.» 4.

Parlant du même plan en 1980, l’ancien Président guinéen était moins précis. Ainsi, faisant le bilan des trois premiers plans lors de l’adoption du Plan Quinquennal 1981-1985 à la 46ème sessions du Conseil National de la Révolution, les 26-28 décembre 1980, il observait à propos du Plan Triennal que ses objectifs essentiels n’avaient été atteints que pour la décolonisation des structures économiques et administratives. Mais il n’énumérait aucune réalisation concrète. Avec le recul du temps (17 ans), il affirmait :

« Les critiques essentielles que nous retenons de l’exécution de ce Plan peuvent se résumer en ces points :

  • Son élaboration selon une méthode empirique que, cependant, les évènements et les exigences du moment imposaient. Il fallait adopter des procédés d’élaboration des Plans conformément au degré des connaissances qui seront améliorées au fur et à mesure
  • Le manque d’information statistique et la négligence des études de pré-faisabilité et de faisabilité. Il faut rappeler que l’administration coloniale avait détruit toutes les archives avant de partir.
  • Le défaut d’harmonie entre les secteurs et le manque de hiérarchie dans les priorités
  • La mauvaise comptabilisation des dépenses du Plan et les difficultés rencontrées par l’Organe Central de Planification dans son fonctionnement courant. En effet, notre système comptable national était en gestation. » 5

Ces critiques du Responsable Suprême de Révolution guinéenne se passent de commentaires, si ce n’est que de rappeler la prudence dont doit s’entourer le chercheur sur les réalisations que le P.D.G. affirmait de temps à autres avoir accomplies. En effet avant que ne soient formulées les critiques rappelées ci-dessus, des pages élogieuses avaient été écrites durant des années dans les colonnes de la presse du P.D.G. sur les mérites du Plan triennal.

B. Le Plan septennal de 1964-1971

1. Objectifs et financement

Bien que les objectifs du Plan triennal aient été loin d’être atteints, ils ne furent pas repris avec les mêmes ordres de priorités dans le Plan septennal. Les investissements prévus (9,19 milliards de Sylis) ont été répartis de la manière suivante :

Prévisions Pourcentage
Mines et Industries de transformation 35,0%
Infrastructure 33,0%
Installation de production d’énergie 12,5 %
Services sociaux 12,5%
Agriculture 7,0 %

Pour financer cet investissement total de 9,19 milliards de sylis, les sources n’avaient pas varié par rapport aux sources de financement du Plan triennal :

Sources Montant
Financement par prêts et dons étrangers 50,8%
Vente de bien de consommation 12,0%
Profits et fonds d’amortissement des entreprises d’Etat 28,4%
Crédit de la Banque Centrale 8,8%
2. Résultats du Plan septennal

Analysant globalement les résultats des deux premiers plans guinéens (1960-1971), le Fonds Monétaire International (FMI), dont les rapports sur les économies nationales des pays membres sont rédigés en des termes extrêmement prudents, écrit :

« Le revenu par tête est resté constant ou a décliné légèrement pendant les deux premiers plans de développement. L’expansion et l’amélioration de l’infrastructure du pays n’ont pas stimulé la production. Les dépenses importantes effectuées dans le secteur minier n’ont pas provoqué une augmentation sensible de la production ou des exportations de ce secteur pendant la période d’application du plan, étant donné la longue période de gestation des projets en question. Bien que le nombre des usines de fabrication ait sensiblement augmenté pendant ces onze années, la production de la plupart d’entre elles est demeurée à un niveau très bas par rapport à la capacité. En outre, au lieu de contribuer aux rentrées de devises, elles ont eu recours à des produits importés dans une large proportion. L’abandon relatif du secteur agricole a freiné la croissance de la production agricole et a contribué à une baisse de 56 % de la production de bananes et de 60 % de la production de café, deux des principales récoltes exportées, alors que les principales cultures vivrières connaissaient en moyenne une croissance de moins de 1,5 % par an. En conséquence, la situation de la balance des paiements s’est détériorée ; les paiements pour le service de la dette augmentèrent pendant ces onze années, les exportations eurent tendance à décliner et les importations à augmenter. » 6

Malgré cette appréciation du mauvais fonctionnement de la planification guinéenne et de ses résultats, l’ancien Président guinéen, acoutumé à la surenchère verbale des sessions du Conseil National de la Révolution (CNR), affirmait — comme pour se consoler de la décrépitude de l’économie guinéenne pendant cette période — que le Plan septennal « a permis d’achever les projets commencés au Plan triennal et d’installer de nombreuses unités industrielles, agricoles et commerciales … Les secteurs d’Etat et d’économie mixte sont devenus prépondérants et garantissent la solidité de l’économie nationale, conformément à notre option fondamentale d’édification d’une économie nationale socialiste, moderne et prospère. » 7

Malgré ces résultats qu’il constatait, l’ancien Président guinéen éprouvait le besoin de faire des critiques telles qu’on se demande comment le Plan qui avait permis la consolidation de l’économie nationale pouvait-il en même temps encourir des critiques dans les termes suivants :

« Le Plan Septennal a en effet souffert de plusieurs insuffisances dont :

  • Le changement d’orientation des programmes
  • L’arrêt dû à l’abandon pur et simple de certaines actions commencées.
  • La réalisation d’actions non initialement prévues sans que le caractère de priorité ait été nettement démontré
  • L’insuffisance d’études de base ayant souvent conduit à des sous-évaluations de devises, donnant ainsi naissance à d’avenants successifs dont le coût total dépassait parfois le coût initial
  • Le manque de coordination des initiatives
  • Enfin, le manque de contrôle sérieux de l’exécution des actions du Plan.

A la lumière de ces critiques et compte tenu de nos mises en garde déjà faites après l’exécution de la première tranche du Plan Triennal, des dispositions rigoureuses ont été prises pour faire du Plan qui a suivi, c’est-à-dire le troisième Plan, un instrument plus perfectionné et d’un maniement plus aisé. »

C. Le Plan quinquennal 1973-1978

Plus que les deux précédents, le Plan quinquennal symbolisait bien le caractère de catalogue fourre-tout de la planification guinéenne. Comme toujours, on annonce l’enveloppe de l’investissement global : 13,37 milliards de sylis, répartis ainsi :

Secteur Pourcentage
Agriculture 5,2 %
Mines et industries 58,7 %
Infrastructure 16,5 %
Electricité-eau 12,7 %
Services sociaux et divers 6,9 %

Quelles sources de financement ?

Les mêmes que précédemment : les prêts extérieurs et aussi le recours à la planche à billets de la Banque Centrale. Mais voyons les secteurs d’action du plan et les velléités qui ont présidé à leur élaboration.

1. Le développement rural

Sous cette rubrique étaient envisagées les actions à mener sur les plans de l’irrigation, l’équipement rural, les productions agricoles, l’élevage, la pêche, l’exploitation forestière et la recherche sylvo-pastorale.
L’ensemble de ce secteur constitue, nous l’avons déjà souligné, celui qui concerne la vie quotidienne de plus de 80 % des Guinéens. Alors qu’on n’y a constaté qu’une accentuation du sous-développement de 1960 à 1972, les intentions d’investissement ne lui consacraient que 5,2 % des dépenses (contre 11,2% en 1960-1964 et 7% en 1964- 1971) 8.

En matière de productions agricoles vivrières, le Plan quinquennal prévoyait l’autosuffisance pour 1978 en fixant les objectifs de production à atteindre :

Culture Quantité prévue pour 1978 (tonnes) Pourcentage d’augmentation par rapport au niveau de production de 1971-1972
Riz 1 055 000 221 %
Manioc 714 000 +58,6 %
Maïs 349 000 +49 %
Millet et fonio 161 000 +130%
Pommes de terre 140 000 + 62%

Ce n’est plus le temps de commenter, ces pourcentages d’augmentation de la production vivrière prévus par le Plan quinquennal 1973-1978. L’examen de la production agricole nous a démontré que la production moyenne annuelle de riz de 1960 à 1978, que nous avons jugée comme surevaluée, a été de 343 000 tonnes. Les importations de riz ne cessent de croître :

  • 25 800 tonnes par an de 1970 à 1974
  • 39 700 tonnes par an de 1975 à 1978
  • 45 000 tonnes en 1979

La production moyenne du manioc par an s’est située autour de 450 000 tonnes de 1970 à 1978, etc.

La même constation s’impose à propos des produits agricoles d’exportation. Les objectifs de production pour 1978 avaient été fixés ainsi qu’il suit :

Culture Quantité (tonnes)
Café 37 000
Bananes 61 500
Ananas 27 000
Arachides 128 300
Palmistes 87 200

Le plan avait là aussi élaboré des objectifs ambitieux. Si l’on se réfère au niveau de production de 1971-1972 de ces produits, on note que si ces tonnages étaient atteint en 1978, cela aurait signifié les accroissements suivants :

Culture Pourcentage d’augmentation
Café 576 %
Bananes 86 %
Ananas 35 %
Arachides 542 %
Palmistes 173 %

Quand on sait qu’au lieu de croître la plupart de ces produits n’ont fait que baisser de 1973 à 1978, on ne peut s’empêcher de croire que seule la nostalgie de la place qu’occupaient ces produits dans l’économie guinéenne d’avant l’indépendance a fait inscrire des taux de croissance aussi évolués pour une période de cinq ans (tableau 84 ci-dessous).

Seuls les objectifs de production de bananes semblent atteints et même dépassés. Mais ce n’est pas tout. Les usines fantômes mises en place de 1964 à 1971 et dont nous avons déjà examiné le mauvais fonctionnement, lié notamment à la carence de matières premières, n’ont pas été oubliées par le Plan quinquennal. Voici les productions annuelles fixées comme objectifs pour 1978.

Culture Quantité prévue (tonnes)
Tabac 2 500
Canne à sucre (usine de sucre de Madina-Oula) 60 000
Tomates 6 000
Coton graine (usine textile de Sanoya) 16 000
Tableau 84 — Récapitulatif des produits agricoles d’exportation
Produits Objectif du plan pour 1978 (millier  tonnes) Accroissement prévu par rapport au niveau 1971-1972 (%) Production atteinte en 1978 (milliers tonnes)
Café 37 576 5
Bananes 61,5 86 70
Ananas 27 35
Arachides 128,3 542 29
Palmistes 87,2 173 9

Sources : Plan quinquennal 1973-1978, Images économiques du Monde, Annuaire de Jeune Afrique.

Pour atteindre tous ces objectifs on imagina de mettre en place des « brigades mécanisées et attelées de production » au niveau des villages (BMP et BAP). Mais comme dans les entreprises économiques du P.D.G., la recherche des sigles importait plus que le contenu, nombre de brigades ne purent réaliser un travail concret, leurs animateurs étant plus habitués à scander les slogans du P.D.G. qu’à manier les instruments aratoires.

L’élevage n’était pas absent des objectifs du plan. Pour 1978 il fallait que le cheptel atteignit : 1 579 000 bovins, 846 000 ovins-caprins et 231 000 porcins.
Or les estimations du cheptel bovin se situent à l’heure actuelle autour de 1,5 million de têtes, les ovins et caprins ne dépassent guère le nombre 650 000, quant aux porcins, nous avons vu que de 7000 en 1957 on n’en dénombrait plus que 3000 en 1966 et 2000 en 1974 et les porcins semblaient en voie de disparition à partir de 1975.

Pour développer la pêche et la distribution de poisson, le Plan quinquennal contenait plusieurs projets, notamment la construction d’une installation de réfrigération d’une capacité de 10 000 tonnes, mais nous avons noté, dans l’examen des industries alimentaires et du froid que seules avaient été réalisées en 1975, dans le domaine des industries du froid, des rénovations dans la « section froid » des entrepôts frigorifiques du port de Conakry.

Enfin les objectifs de développement rural du Plan concernaient la forêt guinéenne. ll s’agissait de reboiser une superficie de 78 200 hectares, chaque village ayant été invité à reconstituer 2 hectares de forêt par an. A cet égard était prévue la mise en place d’une brigade spéciale de lutte contre les incendies de brousse. Cet arsenal forestier du Plan avait été complété par le projet d’une création d’une école forestière à Mamou. Tel était le schéma directeur du développement rural prévu par le Plan quinquennal 1973-1978.

2. Secteur industrie et énergie.

Hormis la remise en état de quelques usines fantômes, le Plan quinquennal ne comportait que deux projets industriels nouveaux :

  • Une cimenterie d’une capacité de 200 000 tonnes à construire à Lébé-Kéré dans la région de Mali, où existe un gisement important de calcaire pour la production de ciments
  • Une raffinerie de pétrole à Conakry, d’une capacité de 1 ,5 million de tonnes par an.

Les deux projets sont toujours demeurés dans les cartons jusqu’à la chute du P.D.G.

En ce qui concerne l’énergie électrique, divers projets inscrits au Plan septennal 1964-1971 ont été réinscrits dans le Plan quinquennal 1973-1978 : extension et amélioration des réseaux de distribution d ‘électricité de Conakry, Forécariah, Dubréka, Kindia et Faranah.
Mais presque tous les projets de production et de fourniture d’électricité aux agglomérations urbaines demeurent toujours dans les limbes. On l’a déjà vu, c’est seulement en début d’année 1981 que le gouvernement a obtenu un crédit de l’Association Internationale de Développement (AID) pour l’électrification de Conakry 9.

Les conclusions sur l’exécution du Plan quinquennal 1973-1978, c’est encore l’ancien Président guinéen qui les formulait, lors de la préparation du 4e plan :

« Il faut toujours adapter les objectifs aux possibilités réelles de l’économie nationale. L’exécution du Plan quinquennal a souffert :

  • du manque de matériaux de construction importés
  • du manque d’équipements techniques appropriés
  • de l’insuffisance des études de base, ce qui donne lieu à l’apparition de situations imprévues
  • du manque de matières premières et secondaires
  • du manque de pièces de rechange
  • du manque d’énergie, etc

A ces insuffisances qui ont affecté l’exécution du Plan Quinquennal (1973- 1978), il faut ajouter :

  • la dispersion des centres d’études de projets
  • l’improvisation
  • les distorsions entre les procédures commerciales et financières (vente au comptant par les Entreprises et paiement du service rendu par le budget)
  • l’insuffisance du contrôle du niveau d’exécution des actions du Plan liée au manque d’informations statistiques et aux difficultés rencontrées pour effectuer les contrôles sur place. » 10

D. Le Plan Quinquennal de développement économique et social 1981-1985

Ce plan dont la période d’exécution a été interrompue par le changement de régime en avril 1984 avait énuméré comme les prédédents un certain nombre d’objectifs ambitieux sans commune mesure avec les moyens disponibles du pays 11. Mais ces objectifs étaient devenus comme les éléments constitutifs du rituel de la planification économique guinéenne.

Le volume des investissements à réaliser au cours de ce plan était fixé à 40 milliards de Sylis dont la répartition sectoriel apparaît dans le tableau 85.

Tableau 85 — Répartition sectorielle des crédits du quatrième plan (1981-1985)
Secteurs Répartition des investissements prévus
Pourcentage Milliards de sylis
Agriculture, eaux et forêts 20,9 8,36
Dette publique 15,2 6,08
Industrie 11,4 4,56
Géologie et Mines 7,6 3,04
Travaux publics 6,65 2,66
Energie 6,65 2,66
Infrastructure et équipements administratifs 5,7 2,28
Elevage et Pêche 3,8 1,52
Urbanisme et Habitat 3,8 1,52
Enseignement pré-universitaire 3,32 1,328
Transports 1,9 0,76
Télécommunications 1,9 0,76
Santé 1,42 0,568
Information 0,95 0,38
Commerce extérieur 0,95 0,38
Enseignement supérieur 0,95 0,38
Divers 6,91 2,764
Total 100 40

Le rapport d’orientation du 4e Plan déclarait :

« Notre Plan quinquennal est axé d’une part sur la modernisation profonde de l’agriculture et d’autre part, sur un grand développement des secteurs minier, industriel et de l’énergie ».

1. L’agriculture

Près de 21 % du budget du plan étaient affectés à ce secteur qui devait faire passer, dans les cinq années du plan (1981-1985) « notre agriculture, notre élevage et nos activités de pêche, de l’état précaire qui est le leur aujourd’hui, à un état de développement de l’infrastructure, des techniques et des méthodes technologiques qui fassent du domaine qu’il constitue une puissante base du développement socio-économique de toute la Nation en assurant la modernisation de tout le paysannat guinéen» 12.

2. Mines et énergie

Le rapport d’orientation du Plan quinquennal insistait sur l’impulsion décisive à donner à ces activités au cours de la période 1981-1985. En fait la distorsion en faveur des activités exportatrices minières dans l’allocation des investissements donne à l’extraversion de l’économie guinéenne une dimension qualitative et quantitative et « affirme la dominance du secteur exportateur sur l’ensemble de la structure économique soumise et façonnée en fonction des exigences du marché extérieur» 13.

Au terme de cette revue de la planification guinéenne, il est apparu que cette technique de gestion économique a plutôt entravé le développement économique et social de la Guinée que de lui avoir apporté une quelconque impulsion positive. Le plan couvrant tous les secteurs socioéconomiques, exception faite du secteur mimer exploité par les firmes multinationales, avait ainsi complètement gelé toute énergie créatrice, le souci de contrôle politique de la population par le Pouvoir Révolutionnaire Central (le gouvernement) l’emportant sur tous les autres objectifs. Toutes les activités du pays ayant été plus ou moins « gelées » dans les mailles de cette planification, comment dans ces conditions imaginer que celle-ci pouvait apporter des changements positifs à l’économie guinéenne ?

C’est, au contraire, au regard de cette situation qu’on a pu parler d’enchaînement du peuple guinéen 14 ou d’interminable tragédie 15.

Mais pour longtemps, les dirigeants avaient expliqué toutes les difficultés, puis l’effondrement de l’économie guinéenne par l’intervention ou le sabotage pêle-mêle des impérialistes, des contre-révolutionnaires, des commerçants trafiquants, des cultivateurs, des fonctionnaires, etc. Pour expliquer l’échec de la planification, c’est simple, disait l’ancien Président : « Lorsqu’on lance des slogans de la Révolution : “Pour la Révolution !” les gens crient avec enthousiasme : “Prêt !” Mais le matin, ils viennent avec une heure, voire deux heures de retard et quittent le travail avant l’heure officielle de départ ; cela c’est la tricherie, c’est la tromperie. C’est là le véritable drame … » 16.

Le problème de fond ne peut pas se résumer à ces simples constatations. La question fondamentale aurait pu être : comment en était-on arrivé là ?

Pourquoi avant la création de ce modèle de société de tricherie et de tromperie, le peuple guinéen se tirait-il mieux d’affaire ?

Mais le drame dont il s’agit était plus celui des apprentis sorciers du P.D.G. que celui du peuple guinéen. En effet, dans ce parti, nul n’avait jamais soulevé des problèmes de fond. Il suffit, à cet égard, de rappeler le congrès du P.D.G. en 1967 dit Congrès de « la bouche ouverte ». Certains dignitaires du P.D.G. qui y avaient trop critiqué les travers du système P.D.G., par exemple, le ministre Magassouba Moriba, l’ont payé plus tard de leur vie.

II- L’experience monétaire

A. Observations préliminaires

La monnaie est un instrument de premier plan de la politique économique des gouvernements. Pour un Etat, la monnaie apparaît comme un attribut de la souveraineté nationale : elle circule dans un territoire donné et représente un pouvoir d’achat. Son rôle d’instrument clef de politique économique lui confère aux yeux des Etats, grands ou petits, un attrait particulier. Aussi, depuis les accords de Bretton Woods (1944) , la naissance de nouvelles monnaies n’a-t-elle cessé de se multiplier, notamment dans les anciens pays coloniaux ayant accédé à l’indépendance.
Pour ne prendre que des exemples en Afrique, on peut noter de nombreux cas de créations de monnaies. Le franc marocain attaché d’abord au franc français, a fini par s’en détacher pour se définir par rapport à un panier de monnaies. Puis naquit une nouvelle monnaie, le dirham. En Tunisie, le dinar rompit en 1958, sa parité avec le franc français pour se définir par rapport à l’or (1 dinar est égal à 2,115880 grammes d’or fin).
En mars 1960 la Guinée créa le franc gruinéen, en quittant la zone franc, suivie en 1962 par le Mali, qui mit le franc malien en circulation et la Mauritanie en 1972, qui créa sa monnaie l’Ouguiya 17.
En 1964, l’Algérie créa sa monnaie, le dinar. Le Zaïre dispose de sa monnaie, le zaïre, etc.

En matière de définition des taux de change, les monnaies nouvellement créés sont rattachées soit au dollar U.S. soit aux monnaies des anciennes puissances coloniales, soit aux Droits de tirage spéciaux (D.T.S.), soit à des paniers de monnaies « sur mesure » 18.

Le phénomène de création de nouvelles monnaies gagne de plus en plus du terrain malgré les difficultés rencontrées dans ce domaine parce qu’il apparaît que la recherche de la souveraineté nationale ou régionale passe par la maîtrise de la monnaie nationale. Cette recherche n’est pas propre aux seuls pays ayant nouvellement accédé à l’indépendance politique. La mise en place du système monétaire européen, le 9 mars 1979, ne procède pas d’autres motivations. En effet comme l’indique Jacques Rihoud : il faut à l’Europe une monnaie pour plusieurs raisons :

  • Politiques : une monnaie européenne, sera un pas vers l’union, une étape dans la politique de rapprochement des peuples, un exemple de cohésion et une volonté d’indépendance de la communauté.
  • Economiques : la communauté pour ses échanges a besoin d’un instrument stable. L’échec des tentatives isolées de relance ont fait prendre conscience qu’aujourd’hui, seul un mécanisme de taux de change stable peut permettre une relance économique dans le cadre de politiques concertées et une stabilité des prix.

L’une des raisons aussi est qu’un numéraire est à créer, un étalon est à définir en remplacement d’un autre qui a disparu : l’étalon-or, et d’un autre dont on ne veut plus : l’étalon-dollar. En effet les Européens supportent de plus en plus mal, la position centrale de la monnaie nationale américaine dans les relations économiques et financières internationales, qui leur impose beaucoup de sacrifices. A cet égard, Jacques Riboud estime inacceptable que la vie économique de l’Europe dépende des décisions du Federal Reserve System et des mesures que le gouvernement de Washington juge bon de prendre pour améliorer le sort des fermiers de l’Iowa. 19

Cependant les expériences de création monétaire montrent bien que dans ce domaine de nombreuses difficultés sont rencontrées çà et là, dues à l’empirisme d’une part et d’autre part à l’incohérence de la politique économique pratiquée, comme l’atteste l’expérience guinéenne.

Avant cette expérience, la Guinée appartenait à la zone Franc avec pour monnaie le franc C.F.A. L’aire géographique de la zone Franc a varié depuis 1960. Certains pays en ont fait partie et en sont sortis en 1973 : Madagascar et la Mauritanie . Le Mali a quitté la zone en 1962 puis l’a réintégrée en gardant un institut d’émission autonome ; il a été admis dans l’Union Monétaire Ouest-Africain (Bénin, Burkina-Faso, Côte-d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal, Togo) en 1984 et a cessé d’émettre une monnaie nationale.
La Guinée Equatoriale, ancienne colonie espagnole vient d’être admise en 1985 à la Banque des Etats d’Afrique Centrale (BEAC) : Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée Equatoriale, Tchad. Ainsi au 1er janvier 1985, les pays membres de la zone Franc sont :

  • La France
  • Ses DOM-TOM
  • Mayotte
  • Monaco
  • 13 Etats africains
  • les Comores

La zone se caractérise par les traits suivants :

  • Les monnaies de la zone franc sont gérées en étroite collaboration avec la France
  • Les monnaies (franc CFP, franc CFA) ont une parité fixe avec le franc français. La modification de cette parité ne peut être le fait unilatéral d’un pays
  • A l’intérieur de la zone franc, liberté absolue des transferts, aussi bien des gains provenant des transactions commerciales ou financières que des transferts de capitaux
  • Le trésor français donne sa garantie illimitée aux monnaies de la zone Franc (compte d’opérations)

En revanche, la garantie monétaire implique pour les Etats membres de la zone Franc la renonciation (non pas théorique mais de fait) au moyen d’action essentiel qu’est la monnaie dans l’orientation de leur politique économique 20. Malgré cet handicap, les Etats membres de la zone ont été sensibles à ce que Mamadou Diarra appelle la « thèse des partisans du compte d’opérations » au sein de la zone et qu’il présente de la manière suivante :

« Lorsqu’un pays n’a pas les richesses naturelles désirables et qu’il n’a qu’une production agricole non diversifiée, vulnérable à la fois aux aléas climatiques et aux calamités naturelles ainsi qu’à la conjoncture internationale pour les revenus provenant de cette production, lorsqu’au surplus il n’a ni l’épargne nécessaire, ni les moyens techniques et humains indispensables et qu’enfin il est privé d’un marché intérieur suffisamment grand, ce pays, dit-on, ne peut prétendre exercer une politique monétaire indépendante, car la monnaie qu’il créerait alors serait une monnaie faible. Cette monnaie n’étant pas acceptée avec confiance, surtout à l’extérieur, en paiement de son approvisionnement en biens de consommation, il est réduit au troc et finalement à la stagnation et à la misère. Or, fait-on remarquer, à quoi sert d’avoir une monnaie indépendante si elle ne peut contribuer au développement économique et social sans lequel l’indépendance et la dignité auxquelles on aspire ne sont qu’illusoires ? En effet, la souveraineté nationale n’est pas une fin en soi, elle ne confère pas par elle-même la liberté et la dignité, elle n’est qu’un moyen qui permet de les conquérir. » 21

Après avoir ainsi exposé cette thèse, Diarra la réfute, en disant que tout en étant très importantes les conditions que les partisans du compte d’opérations ont mises à l’exercice d’une politique monétaire indépendante ne sont pas pour autant indispensables parce qu’elles ne constituent pas l’essentiel en cette matière.

« En effet, dit-il, s’il fallait qu’existent en faveur d’un pays, dès l’abord et tout à la fois, les conditions nécessaires à l’exercice d’une politique monétaire indépendante, on peut se demander s’il y aurait beaucoup d’Etats dans le monde qui seraient capables de battre monnaie » 21bis

Aussi revenant à l’expérience guinéenne, l’auteur se répand-il en louanges vis à vis « des dirigeants guinéens de l’avoir compris et d’avoir cherché, du jour au lendemain, sans aucune préparation, à assumer tous les risques de l’indépendance qu’ils venaient de choisir. Le fait qu’il n’y ont pas pleinement réussi (au sens de l’Occident) n’enlève rien à leur mérite et à la rectitude de leur orientation» 21 ter.

Le débat n’est pas clos. Les adversaires du maintien des Etats africains dans la zone Franc continuent d’énumérer un certain nombre d’inconvérients à ce maintien :

  • C’est la forte participation française à la gestion des banques centrales africaines, ce qui oriente la politique monétaire à suivre dans la zone Franc
  • C’est la France qui détermine la politique monétaire
    dans la zone (distribution des crédits à l’économie, limitation des avances aux trésors publics etc)
  • L’existence d’une parité fixe entre le franc français et le franc CFA pose un problème politique (quand une dévaluation du franc français survient comme celle de 1969, les gouvernements africains peuvent se trouver devant le fait accompli) un problème économique (toutes les répercussions d’une telle dévaluation sur les économies africaines) 22.

Outre les alternatives (à ces inconvénients) réfutées plus haut par Mamadou Diarra, d’autres font remarquer que la zone Franc « a eu aussi l’avantage de créer au niveau des pays africains des structures potentielles d’intégration. Les populations de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique Centrale ont été habituées à utiliser les mêmes signes monétaires pendant des décennies. La monnaie n’est après tout qu’un moyen de communication comme la langue » 23. C’est aussi de cette possibilité d’intégration sous-régionale que Sékou Touré a exclu la Guinée pour créer dans la précipitation sa monnaie. Le jugement défavorable que M. Diarra attribue à l’Occident sur cette expérience, est également celui qu’a formulé dans son ensemble le peuple guinéen, par son comportement vis-à-vis du franc guinéen de 1960 à 1972 puis depuis 1972 vis-à-vis du syli qui a remplacé ce franc parce que plus personne n’en voulait. Deux ans apres sa mise en circulation en octobre 1972, la défiance dans le syli avait atteint un tel degré que l’Administration Fiscale du P.D.G. n’admettait plus que les citoyens paient leurs impôts en sylis, mais en produits divers (animaux vivants, céréales, tubercules etc).

Mais tout d’abord une question : la situation de la Guinée se prêtait-elle à la création d’une monnaie en 1960 ? La réponse de l’ensemble des observateurs de l’expérience monétaire guinéenne est négative.

Les expériences de création monétaire montrent bien que dans ce domaine on ne saurait se fonder exclusivement ni sur la magie des mots, ni sur le pragmatisme, ni sur les seules options politiques. Les nombreuses difficultés rencontrées çà et là ont été en majeure partie dues, non seulement à une insuffisante préparation de politique monétaire, mais à la pratique empirique des mesures monétaires. Dans le cas guinéen aucune des conditions minimales n’était remplie et les entraves nombreuses.

Quelles étaient donc en 1960 ces entraves ? Il semble que celles-ci étaient autant internes qu’externes.

Nous avons déjà étudié les structures économiques dont la caractéristiques a toujours été non seulement une insuffisante diversification, mais aussi une inefficacité totale sur lesquelles nous ne reviendrons pas ici.
Il y a eu ensuite une absence d’institutions monétaires et financières. L’obligation juridique faite aux Guinéens en 1960 d’accepter le franc guinéen pour tout paiement n’avait pas réussi à fonder la valeur économique de cette monnaie. En échange des billets de banque, le public n’avait pas trouvé suffisamment de biens à acheter.
Le troisième obstacle au franc guinéen avait été tout de suite un environnement international hostile, suscité notamment par la zone Franc à laquelle le pays appartenait.

Quelle a donc été l’évolution concrète de cette monnaie guinéenne ?

B. Du franc guinéen au syli ou le voyage au bout de la nuit d’une monnaie

1. Le contexte de la mise en circulation du franc guinéen

C’est en mars 1960 que la Guinée s’est « dotée » d’institutions propres par la création de la Banque Centrale de la Guinée en remplacement de la Banque de l’Afrique de l’Ouest (B.A.O.) 24. Le 1er mars 1960 le franc guinéen est créé et défini par un poids d’or (0,0036g).

Le gouvernement n’était pas convenu d’une parité officielle pour le franc guinéen avec le FMI et s’était tenu à la même définition que le franc CFA, c’est-à-dire que la nouvelle monnaie fut alignée de façon unilatérale sur le cours du franc CFA. Sékou Touré se contenta de déclarer :

« La personnalité monétaire de la Guinée n’est pas incompatible avec sa participation ou son inclusion dans des zones monétaires déjà existantes ».

Et d’ajouter que son gouvernement a « maintes fois, mais vainement, demandé une nouvelle base de sa participation à la zone Franc ». 25

Les nouvelles institutions monétaires ont été créées par trois ordonnances du 29 février 1960 concernant la nouvelle monnaie, la nouvelle banque d’émission et le nouvel office des changes. Le franc guinéen était défini par un poids d’or équivalent au franc CFA et était subdivisé en 100 centimes ; mais les billets et les pièces en circulation n’avaient pas de valeur inférieure à 5 F.G.

L’interdiction d’emporter et d’exporter la monnaie guinéenne d’une part, et celle de l’exportation d’autre part des devises étrangères, notamment le franc CFA, ainsi que des métaux précieux allait être à la base d’un véritable mouvement de contrebande. Cette interdiction fut vivement ressentie par les entreprises étrangères jusque là habituées au libre transfert de leurs ressources.

La réforme fut présentée au pays comme l’outil nécessaire à la conquête de l’indépendance économique devant consolider l’indépendance politique. Jean Suret-Canale écrit à ce sujet :

« La réforme monétaire était la pièce maîtresse du Plan Triennal. Tant que l’émission monétaire et le crédit restaient entre des mains étrangères, la réalisation du plan économique décidé par le gouvernement demeurait à leur discrétion ».

Nous avons déjà vu que le plan triennal était destiné selon le gouvernement guinéen à jeter les bases de la décolonisation économique du pays. C’est dire que la réalisation de l’indépendance économique, cause et but de la réforme monétaire, se confondait avec la réalisation du Plan triennal. Or, nous avons vu que les moyens de financement des objectifs dépendaient pour l’essentiel (à 80 %) de l’extérieur sous forme d’aides et de prêts. Encore convient-il de préciser que 20 % de la participation nationale (20 % du financement des objectifs) devaient être assurés sous forme « d’investissement humain », c’est-à-dire de travail civique de la population. Aussi, le financement sur ressources nationales propres se réduisait-il à 16 %. Créer une monnaie nationale et un institut d’émission pour le financement de 16 % d’un plan de développement, voilà qui illustre fort bien les premiers fondements de la politique monétaire du P.D.G. ! Outre le financement du Plan triennal, les dirigeants guinéens avançaient d’autres raisons de création du franc guinéen : rendre impossible toute évasion de capitaux et tout rapatriement de bénéfices de sociétés étrangères sans accord du gouvernement.

Une brigade de travailleurs du service d'investissement humain participe à un défilé. Conakry, 1960. (Source : <strong><a href="http://www.webguinee.net/bibliotheque/economie/vdubois/index.html">Victor D. Du Boi</a></strong>s. “Reorganization of the Guinean Economy. The Attempt to Remove the Economic Vestiges of Colonialism.” American Universities Field Staff Reports. West Africa Series Vol. VI No. 1, 1963 (Guinea), pp. 1-18.
Une brigade de travailleurs du service d’investissement humain participe à un défilé. Conakry, 1960. (Source : Victor D. Du Bois. “Reorganization of the Guinean Economy. The Attempt to Remove the Economic Vestiges of Colonialism.” American Universities Field Staff Reports. West Africa Series Vol. VI No. 1, 1963 (Guinea), pp. 1-18.

Mais dans le même temps une ordonnance de mai 1960 sur les investissements privés, mais surtout le code des investissements du 6 avril 1962, tentaient d’attirer les capitaux privés et étrangers en Guinée. Cette politique revenait à vouloir vivre sur les ressources provenant de l’exploitation par des sociétés étrangères des richesses naturelles, ce qui a eu et a toujours pour conséquence de rendre le pays totalement dépendant de l’étranger.

Cette incohérence dans la politique économique conjuguée aux mécontentements naissants allaient constituer des bases supplémentaires aux difficultés futures de la monnaie guinéenne.

En ce qui concerne la structure bancaire, la Banque Centrale de la République de Guinée (B.C.R.G.) a le monopole d’émission. Son rôle est d’exercer le contrôle de la circulation et de la distribution du crédit. Elle prête son appui à la politique économique de l’Etat. Elle peut être consultée ou peut faire des propositions dans les matières concernant le développement de l’économie et de la stabilité de la monnaie. Elle collabore à l’établissement des plans d’investissement et des programmes de crédit et de trésorerie.

D’autre part, la B.C.R.G. assiste le gouvernement dans ses relations avec les institutions internationales. Elle participe aux négociations sur d’éventuels accords de paiement ou de compendation. Elle peut émettre des obligations garanties d’Etat, ce qui est une des dispositions peu courantes dans les statuts des banques d’émission, mais devrait permettre de se procurer des ressources évitant des émissions monétaires exagérées ou de faire des ponctions dans une circulation trop abondante.

La B.C.R.G. a aussi toutes les attributions d’un office des changes. Les banques privées sont mises sous son contrôle ; elles sont ainsi soumises à des déclarations détaillées (en matière de crédit) pour permettre à la Banque Centrale d’établir une centralisation des risques.

La B.C.R.G. est donc un instrument de la politique de l’Etat dans tous les domaines monétaire, bancaire et des changes. Elle est l’organisme de tutelle de tous les établissements bancaires spécialisés ainsi que de la Société Nationale d’Assurance et de Réassurance. La mise en pratique de ces nouvelles mesures monétaires a rencontré de sérieuses difficultés.

D’abord les opérations d’échange des billets CFA contre le F.G. n’ont pas été suivies de la remise des premiers à l’ancienne Banque d’émission, la B.A.O. Celle-ci inscrivit alors en contrepartie de ces billets une « créance sur la République de Guinée » 26.

De son côté le gouvernement français décida d’interdire tout transfert monétaire en direction de la Guiné et suspendit en conséquence le paiement des pensions civiles et militaries dont il assurait le service. Cette décision était motivée par le refus du gouvernement guinéen de restituer les francs CFA retirés de la circulation en Guinée et ayant cours dans les autres Etats de l’ancienne fédération de l’A.O.F. Mais de son côté le gouvernement guinéen, réclamait, à l’appui de son refus de restituer les francs CFA, un règlement d’ensemble du contentieux financier né de son exclusion du partage des biens de l’ancienne fédération de l’A.O.F.

La prise en charge par la Guinée des pensions françaises et l’impossibilité de se procurer en France des équipements qu’elle avait l’habitude d’importer de l’ancienne métropole, créèrent tout de suite une situation difficile. Cependant l’endettement de la France vis-à-vis de la Guinée notamment le service des pensions militaires et civiles, amena par un accord signé le 22 mars 1963 la France à verser à celle-ci 112 millions de francs français ; la Guinée à son tour put régler sa dette à la B.A.O. (70 millions de francs français). Toutefois la tension politique entre les deux pays persista. En effet les trois protocoles d’accords conclus entre les deux pays le 7 janvier 1959, l’un concernant le domaine monétaire et prévoyant le maintien de la Guinée dans la zone franc, les deux autres relatifs à la coopération technique et administrative, et aux échanges culturels ne furent point appliqués.
La création du F.G. sans accord préalable prévoyant les modalités de transfert de l’émission aggrava la situation.
Les transferts bancaires et postaux en provenance ou à destination de la Guinée demeuraient suspendus par la France. La Guinée n’était donc pas considérée comme faisant partie de la zone franc. La France cessa ses importations de bananes ; celles d’ananas et de café furent considérablement réduites. Les exportations françaises vers la Guinée diminuèrent de 20 % entre 1960 et 1961. Les seuls échanges de quelque importance étaient liés à l’exportation de la bauxite, et à l’usine d’alumine de Fria. Du fait de la situation créée entre la Guinée et la zone franc, on dut recourir au mécanisme de compensation par l’intermédiaire de banques suisses ou belges pour les règlements des changes.

Les difficultés allaient de plus en plus croissantes. Certaines entreprises françaises, par mesure de représailles consécutives à leurs activités considérées comme de sabotage économique, furent nationalisées ou purement éliminées. L’aide extérieure des pays socialistes en faveur de la Guinée (notamment de l’U.R.S.S.), quoique plus importante d’année en année, demeurait non seulement insuffisante mais mal gérée.

L’assouplissement des mesures prises par la France contre la Guinée en matière commerciale, constitué par l’ouverture d’un compte central au nom de la Banque guinéenne du commerce extérieur, ne changea pas grand-chose à la situation ; la Guinée continua de manquer de marchandises de première nécessité.

Dans d’autres domaines, certains accords assouplissant la position de la France en contrepartie de mesures libérales prises par la Guinée, constituaient un pas important malgré leurs difficultés d’application ou leur non application. La pénurie des marchandises ne fut pas seulement due à la socialisation hâtive de certains secteurs économiques, mais aussi et surtout à la coupure de la Guinée d’avec le reste de la zone franc ; les difficultés financières s’ajoutant à cette pénurie, provoquèrent une hausse généralisée des prix que les décrets successifs n’ont pas pu enrayer de 1960 à 1984. Dans le contexte de pénurie qui s’est alors installée, des trafics de toutes sortes s’organisèrent : exportation frauduleuse de capitaux, transactions sur le franc guinéen, injections dans le circuit de masses considérables de faux billets de banque dont le gouvernement n’avait évidemment pas les moyens de contrôler la circulation. A la demande du gouvernement guinéen, les payss voisins interdirent l’importation, la détention et la circulation de billets de banque guinéens sur leur territoire. Mais cela ne fit rien contre l’augmentation de la masse monétaire guinéenne et un niveau élevé d’inflation.

Trois ans à peine après la création du franc guinéen, la dégradation de sa valeur était telle qu’on s’avisa de retirer de la circulation tous les billets de banque pour les remplacer par de nouvelles coupures. Alors que le franc guinéen demeurait aligné sur le cours du franc CFA (1 F.G. = 1 F. CFA), on assista dès le départ à des écarts de taux réel de change en faveur du franc CFA.

On se souvient que depuis le début de l’année 1960 une intense crise économique sévissait en Guinée. C’est l’ère d’une instabilité monétaire ponctuée de réformes et de contre-réformes dont nous ne rappellerons ci-dessous que les plus importantes.

2. Les réformes monétaires

Les opérations que le gouvernement avait toujours appelées réformes monétaires, n’avaient le plus souvent consisté qu’en retraits purs et simples des signes monétaires en circulation pour les remplacer par d’autres signes, sans véritables mesures d’accompagnement, relatives au lancinant problème des finances publiques et à l’inflation. D’après des données statistiques sur l’exécution du budget de l’Etat guinéen il semble que le budget ordinaire avait presque toujours été équilibré et avait même permis des excédents relativement importants de 1961 à 1964 : plus 1,1 milliard de FG en 1961, plus 1,9 milliard en 1962, plus 1,7 milliard en 1963, plus 1,5 milliard en 1964. Des analystes sont partis de l’observation de ces chiffres pour affirmer que les finances publiques guinéennes n’avaient pas toujours entraîné une inflation. C’est oublier que le financement d’entreprises d’Etat précipitamment installées avait entraîné rapidement une inflation soutenue de 1960 à 1965.

« A partir de 1965, l’origine de l’inflation passe du secteur des entreprises d’Etat à l’Etat lui-même. De 1965 à 1968, les concours nets du système bancaire aux entreprises d’Etat diminuent de 30 à 27 milliards … En revanche, les concours nets de l’Etat augmentent de 12 à 31 milliards. Au total les concours nets du système monétaire à l’Etat et aux entreprises publiques augmentent de 42 à 58 milliards » 27.

La triple source d’inflation de cette époque (déficit administratif courant, financement des investissements des entreprises d’Etat, déficit de gestion de ces entreprises) était devenue permanente. Le déficit chronique de la balance des paiements et l’endettement subséquent s’étaient ajoutés à cette situation et étaient devenus structurels.

Tels sont quelques maux dont souffre toujours la monnaie guinéenne. Ainsi, intervint le 1er mars 1963, exactement 3 ans après la mise en circulation du franc guinéen, la première de ces réformes.

a. La réforme du 1er Mars 1963 : la deuxième vie du franc guinéen.

Face à l’énorme masse monétaire en circulation  dans une situation de pénurie chronique de produits de toutes catégories, le franc guinéen ne valait plus grand-chose 28. Aussi retira-t-on de la circulation fiduciaire tous les billets de banque qui furent remplacés par d’autres billets, l’unité monétaire demeurant toujours le franc guinéen qui conservait sa valeur théorique de 1 F.G. égal à 1 F. CFA.

Au fur et à mesure des années, l’évolution économique ne cessait de se dégrader et bien sûr la monnaie guinéenne dont les nouveaux signes ne pouvaient pas opérer de miracles périclitait. Les biens de première nécessité devenaient de plus en plus rares sinon introuvables. L’inflation s’installa :

Denrée Guinée Côte d’Ivoire
1 kg de riz décortiqué 125 à 750 F.G. 50 F. CFA
1 kg de viande (lorsqu’il s’en trouvait) 650 F.G. 150 F. CFA
1 kg de mais 258 F.G. 20 F. CFA

Jean-Suret-Canale, a pu écrire :

« Les prix des produits locaux atteignent des niveaux incroyables : jusqu’à 600 F.G. pour un ananas, 2000 F.G. pour un poulet ».

Pourtant dans le domaine des potentialités agricoles, notamment pour le riz et l’élevage, la Guinée a des possibilités qui l’emportent sur celles de la Côte-d’Ivoire. Ces exemples parmi tant d’autres montrent qu’à la veille du 2 octobre 1972, (date de la nouvelle réforme monétaire) l’érosion monétaire avait atteint les dimensions d’une catastrophe nationale. A cette date quiconque avait 1000 francs CFA pouvait les échanger contre 5000 F.G. La parité, toujours officiellement équivalente, entre le franc guinéen et le franc était en fait passée ainsi de 1 à 5. En réalité, la dépréciation était plus importante : la Guinée ne s’étant pas alignée sur la dévaluation du franc CFA — résultant de celle du franc français d’août 1969 — devait, en principe, voir sa monnaie réévaluée par rapport au franc CFA 29.

La masse fiduciaire était devenue trop importante : elle était passée de 12 milliards de francs guinéens en 1963 à 38 milliards en 1972, soit un accroissement de 300 % en 9 ans. Les causes de cette évolution sont connues :

  • Le recours abusif à la planche à billets pour le financement de réalisations improductives. Pour l’ancien Président guinéen cette évolution de la masse fiduciaire était due d’abord aux trafiquants qui se livraient à « l’injection frauduleuse de faux billets circulant en Guinée », ce qui semble exagéré.
  • La deuxième cause de la grande masse fiduciaire était due selon Sékou Touré aux consommateurs car « si les consommateurs pouvaient dominer ou limiter leurs besoins, et surtout s’ils ne disposaient pas de suffisamment d’argent, ils n’auraient jamais, en toute conscience, payé une marchandise au double ou au triple de son prix » 29.

En un mot, à la veille du 2 octobre 1972, le franc guinéen n’avait plus aucune valeur économique.
Le syli, nouvelle monnaie mise en circulation à cette date en aura-t-il une ? 30

b. La réforme du 2 octobre 1972 : la mort du franc guinéen et la naissance du syli.

Pourquoi la réforme du 2 octobre 1972 ? Cette réforme traduit selon Sékou Touré sa « détermination inébranlable d’édifier le socialisme » et « la volonté du peuple guinéen de détruire l’impérialisme ». « Elle était devenue nécessaire pour permettre de contrôler de la circulation monétaire et assurer l’équilibre économique ». C’est reconnaître, soit dit en passant, que le franc guinéen ne permettait ni l’édification du socialisme, ni le contrôle de la circulation monétaire, ni la réalisation de l’équilibre économique. Ce que tout le monde savait depuis longtemps, sauf à Conakry, où l’un des thèmes favoris dans les discours et écrits officiels était la glorification du franc guinéen qui avait, disait-on, consolidé les bases de l’indépendance économique. Dans son ouvrage L’Afrique et la Révolution Sékou Touré écrit à propos de la monnaie :

« Elle a pour fondement, pour support véritable, la production. Produisons deux fois plus et la monnaie aura deux fois plus de valeur ; produisons mille fois plus et nous aurons multiplié sa valeur par mille » 31.

Encore faudrait-il que la masse monétaire ne varie pas dans les mêmes proportions que la production. Or la production dans tous les domaines où le P.D.G. a assumé la gestion directe, n’avait cessé de décroître.
Privé de ce support, le syli ne pouvait pas avoir plus de valeur économique que le franc guinéen qu’il devait remplacer.

Pourquoi donc cette nouvelle réforme ? Le P.D.G. n’avait qu’un bilan de faillite à présenter au peuple de Guinée pour le quatorzième anniversaire de l’indépendance du pays. Il avait choisi cette occasion solennelle pour faire une fois de plus la seule chose dont il était capable : le meeting populaire et le grand discours de plusieurs heures qui l’accompagnait. Dans cette fête on n’oubliait que les mécanismes monétaires ne se manipulent pas comme des mots.

La nouvelle monnaie fut donc mise en circulation le 2 octobre 1972, les instruments de paiement exprimés en sylis ( 1 syli = 10 francs guinéens) et en cauris (1 cauri = 0,01 syli, soit 0,10 francs guinéens) 32.

La nouvelle monnaie fut accueillie par des manifestations populaires de mécontentement. Un témoin rapporte les faits en ces termes :

« Les faits sont tristement révélateurs. Depuis le moment (octobre 1972) de l’échange de l’ancienne monnaie contre la nouvelle jusqu’à l’heure actuelle (début 1973), de graves incidents éclatent partout en Guinée. Des manifestations de mécontentement au cours desquelles la population affronte la milice sont enregistrées dans toutes les agglomérations, notamment à Dabola et à Kankan, où les mouvements ont revêtu un caractère particulièrement violent. Partout, la population proclame son refus d’une monnaie qu’elle juge sans valeur, et des villages entiers boycottent les opérations de change.
A Yomou, près de N’Zérékoré une délégation a été constituée pour rendre aux autorités les billets et les jetons distribués, motivant une répression sans ménagement et l’envoi, par Conakry, d’une mission spéciale dont on peut prévoir les répercussions anti-populaires. A Labé tous les membres du bureau fédéral du Parti et le Gouverneur de la Région, ont été arrêtés sans que l’on sache s’ils ne voulaient pas de la nouvelle monnaie ou bien s’ils lésinaient à l’imposer à la population ; à moins qu’ils ne servent de boucs émissaires… »

Partout, on trouve des coupures dans les fossés, nageant au fil des rivières et des caniveaux, des francs guinéens mélangés aux sylis. Précisons, — avant que le régime ne proclame qu’il s’agit de faux billets abandonnés par des trafiquants dépistés, que cet argent littéralement jeté par les fenêtres est parfaitement authentique — que ce sont des billets et des jetons parfaitement légaux dont les possesseurs se débarrassent, offrant ainsi un spectacle probablement unique dans l’histoire de la monnaie, c’est-à-dire depuis 60 siècles.

De l’aveu même de Sékou Touré, le Comité Central a constaté des défaillances coupables lors des opérations de change 33. Le Responsable Suprême de la Révolution reconnaît que des agents du régime n’ont pas manqué de profiter de l’ignorance de certains paysans pour les voler en leur enlevant une partie de leur dû, et que des cadres ignorants ont été chargés ici et là des opérations de change. » 34

Une part de ces mécontentements provenait des méthodes arbitraires érigées par le P.D.G. en système de gouvernement. En effet alors que la conversion des francs CFA, en 1960, était réalisée anonymement (au moins pour le particulier), le gouvernement prescrivit en 1972 une inscription nominative pour toute opération de change d’un montant de plus de 1 million de F.G. 35. La mise en pratique de cette mesure a donné lieu à toutes sortes d’arbitraire, car il s’est avéré que la présentation de la moindre somme a entraîné l’inscription du nom du titulaire à des fins de contrôle fiscal. Mais, plus grave encore cette inscription pour les « millionnaires » : la justification subséquente de la provenance de leurs avoirs. Aussi craignant d’être accusés de trafic de faux billets ou du nom infâmant de capitalistes fossoyeurs du régime, des particuliers se débarrassaient discrètement du « surplus » de leurs francs guinéens 36.

Commencée en octobre 1972, la carrière du syli est exactement la même que celle du franc guinéen : absence totale de confiance de la population dans le syli, inflation etc. Bien qu’on continuait en 1981 d’afficher à Conakry pour équivalent de 1 syli : 0,215 francs français, 0,0535 dollar U.S., 0,0240 livre sterling, on constate qu’au cours réel, le syli s’échange à des taux beaucoup plus bas. De passage à Conakry en avril 1981, c’est ce qu’observe Jean-Marc Kalflèche qui écrit :

« A peine débarqué dans l’un des deux hôtels habitables de la ville construits récemment, au terme de contrats quelque peu barbaresques, on découvre que la monnaie nationale, le syli (l’éléphant), orgueil du régime et symbole de son indépendance, n’a pratiquement plus cours légal. L’étranger doit payer en devises, ce qu’on peut très bien comprendre. Mais le Guinéen aussi, et l’on en voit des dizaines fréquenter quotidiennement ces ghettos de demi-luxe, sortant francs français, francs CFA et dollars de leur poches. On voit les mêmes, et des centaines d’autres courir à la Socomer, un supermarché pour étrangers only, installé à portée de fusil du Palais du Peuple (sur dix clients, neuf sont guinéens). Etrange nomenklatura privilégiée ? Que non ! Dans les marchés les plus populaires de la capitale, on ne compte qu’en francs ou en dollars. Le syli est accepté mais uniquement à son cours réel, 4 à 5 centimes, contre 22 officiellement. » 37

Les officiels magasins du peuple, dit Jean-Marc Kalflèche, « sont vides. On est censé y vendre (il n’y en a pas l’ombre) des pains à 15 sylis, alors qu’un manoeuvre gagne officiellement quelque 200 sylis par mois. Il en trouvera pourtant au marché à 45-50 sylis. S’il n’était pas débrouillard, intégré au système D, son salaire ne lui permettrait plus d’acheter plus de quatre de nos baguettes. Pour une famille de dix à quinze personnes en général. » 38

C’est dans cette conjoncture que l’ancien Président guinéen annonça en avril 1981, une nouvelle opération de changement de monnaie destinée à substituer au syli un autre signe monétaire.

c. La deuxième vie du syli : la réforme monétaire du 17 avril 1981

Le change monétaire fut décidé sur toute l’étendue du territoire guinéen du 17 au 19 avril 1981 et l’ancien président guinéen précisa qu’il s’agit de substituer aux anciens signes monétaires en circulation depuis 1972 de nouveaux signes 39, et d’ajouter que les effets des mesures de redressement économique devaient renforcer la valeur des signes monétaires en circulation si les détenteurs du capital privé ne s’étaient livrés à une politique de thésaurisation systématique de leurs avoirs. Les explications officielles tendaient ainsi à faire croire que la masse monétaire en circulation était devenue trop faible pour les besoins de l’économie. Alors que l’opinion couramment admise en Guinée était que l’abondance de la circulation fiduciaire enlevait toute valeur à la monnaie guinéenne, le Président s’obstinait à présenter contre des faits évidents son explication de la réforme du 17 avril 1981 :

« Ainsi, la monnaie guinéenne commençait à se faire rare au niveau des caisses bancaires qui demeurent officiellement les seuls lieux de dépôt, pour être dissimulée dans les malles, dans les matelas et dans le plafond des maisons ou enfermée dans des estagnons enfouis sous terre. Que voilà un signe évident, en tout cas négatif, d’une certaine méfiance des capitalistes privés à l’égard des institutions bancaires de leur pays ! » 40

En d’autres termes, il y avait dans le pays une masse fiduciaire importante que les détenteurs refusaient d’intégrer dans le circuit bancaire officiel qui ne leur permetait pas d’obtenir aux taux officiels les produits étrangers dont ils avaient besoin 41. Du reste, Sékou Touré donnait la raison profonde de la réforme en disant :

« La réforme monétaire du 17 avril permettra à la Guinée de connaître, avec précision, le montant global de la circulation fiduciaire » 42.

Au fond, les réformes monétaires guinéennes (1er mars 1960, 1er mars 1963, 2 octobre 1972, 17 avril 1981) se sont succédées tout en laissant intactes les causes profondes auxquelles elles devaient s’attaquer : la prolifération rapide de la circulation fiduciaire. Le scénario de ces réformes monétaires était devenu classique : réforme pour réduire la masse fiduciaire, nouvelle inflation de cette masse, réforme etc. Mais la réalité simple de la création du franc guinéen en 1960 au syli en 1972 et à la réforme de ce syli en avril 1981 était que la monnaie guinéenne n’a jamais reposé sur une quelconque création de richesses économiques, mais sur l’impression pure et simple de papier orné de belles images 43. Du cultivateur guinéen aux responsables politiques du P.D.G. qui pratiquaient les affaires pour leur propre compte, la collection d’images ne suffissait pas à faire de l’économie. C’est dire qu’en Guinée personne n’a jamais fait confiance à la monnaie. Mais l’ancien dirigeant du P.D.G. avait ses bouc émissaires pour expliquer les difficultés du syli. Ce sont, disait-il, les « frères riches », autrement dit les commerçants et hommes d’affaires qui ruinaient l’avenir en commettant trois crimes :

« Ils n’ont pas confiance en leur monnaie qui consacre pourtant l’indépendance de leur pays. Ils faussent la politique des prix dans le pays. Ce qui est un crime économique d’une particulière gravité. Ils sortent frauduleusement les biens utiles à leur peuple pour aller satisfaire les besoins d’affairistes étrangers. Un tel acte constitue une atteinte pure et simple à la souveraineté extérieure de l’Etat, donc une trahison … »

Pourtant, ajoutait-il, « sur le plan international, nous sommes considérés comme un Etat sérieux. Maints pays ont bien leur monnaie, mais la gestion de celle-ci a abouti a un fiasco, alors que la Guinée, chaque année, consolide davantage sa monnaie nationale. » 43

Cette appréciation d’une situation monétaire aussi catastrophique que celle de la Guinée, montre à quel degré les réalités étaient cachées aux populations.
Aussi la réforme du syli en avril 1981 ne pouvait-elle déboucher que sur un échec. En effet dans son discours de clôture de la 54e session du Conseil National de la Révolution (CNR) réuni à Conakry les 23, 24, 25, et 26 décembre 1983, l’ancien chef de l’Etat déclarait en substance à propos de la monnaie nationale :

« Les commerçants et tous les Guinéens riches ont tendance à thésauriser les billets de banque. Mais attention ! l’Etat guinéen a les moyens de venir à bout de ces thésaurisations en procédant a une dévaluation. Voilà que le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale demandent à la Guinée de décider de la dévaluation de sa monnaie. Voilà trois années que nous sommes en train de discuter et afin que ces riches guinéens ne perdent pas une partie de leur fortune, le gouvernement n’a pas voulu décider de la dévaluation ; mais s’ils ne veulent pas comprendre leur propre intérêt, eh bien ! l’Autorité Nationale décidera de la dévaluation de 50 à 100 % … Nous lançons donc un appel patriotique à tous les commerçants, à tous les Guinéens de déposer leur fortune dans nos banques dans un délai de 60 jours ! Passé ce delai, et si la situation fiduciaire n’est pas à l’équilibre souhaitable, nous pourrons alors décider de la dévaluation de la monnaie nationale. » 44

Ce rappel de l’évolution de l’expérience monétaire guinéenne montre clairement que les faits sont encore plus têtus ici qu’ailleurs et que l’improvisation y était devenue mortelle. Les dirigeants guinéens plus que tous les autres en Afrique de l’Ouest auraient dû en savoir quelque chose. On est cependant étonné que nonobstant les difficultés rencontrées dans leur expérience, ils ont cherché avec une certaine fébrilité, les dernières années de leur règne, à créer une monnaie commune avec les pays voisins, comme si ce faisant leurs maux (monétaires) allaient aussitôt y trouver remèdes.

Des propositions dans ce sens avaient été adressées à la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) qui regroupe les 16 Etats de la sous-région 45 et qui ne date que de 1977. Quand on connaît les mille et une difficultés de la mise en place d’une communauté de cette importance, surtout en Afrique où les particularismes (soit nés de la colonisation, soit d’autre nature) sont nombreux, on ne lance pas à la cantonnade que « le plus tôt possible, une monnaie CEDEAO soit créée ! » 46. La plupart, sinon la totalité des Etats membres de la CEDEAO, souhaite sans doute une plus grande consolidation des institutions communautaires de base pour en arriver à des problèmes ardus comme la monnaie. Nombre de membres de la CEDEAO souhaitent sans doute d’abord un apprentissage du travail en commun garant de la réussite future de la communauté. Pourtant l’ancien Président guinéen n’était pas un novice en matière d’unions ou d’associations : Union Ghana-Guinée, puis Union Ghana-Guinée-Mali, organisation des Etats Riverains du Fleuve Sénégal (O.E.R.S.) qui regroupait la Guinée, le Mali, la Mauritarùe et le Sénégal, et qui est devenue, après le retrait de la Guinée, l’Organisation de Mise en Valeur du Fleuve Sénégal (OMVS) etc. 47.
Mais au cours des dernières années de sa vie, Sékou Touré était obstinément rivé à ses certitudes et ne semblait même plus tirer les leçons de ses échecs personnels dans ces expériences, à en juger par l’agitation fébrile qui l’anima de 1979 à 1984 pour trouver des partenaires avec lequels il aurait pu créer une nouvelle monnaie. Sachant que sa proposition de monnaie CEDEAO n’était pas pour l’immédiat, le dictateur guinéen — qui semblait sentir qu’il lui fallait laisser quelque chose de positif derrière — ne se décourageait pas en déclarant :

« Nous appartenons également à l’Union du F1euve Mano, une autre communauté organisée avec deux pays voisins frères : la Sierra-Leone et le Libéria, autour de la rivière Mano. Nous avons dit que nos trois pays peuvent se doter, immédiatement, d’une même monnaie pour faciliter les échanges entre eux ». 48

Pourquoi cette précipitation dans un domaine où le dictateur guinéen avait subi tant d’échecs et où il aurait pu faire figure d’homme politique responsable en prônant la modération ? C’est oublier, en posant cette question, que chez lui les scrupules étaient devenus des plus minces pour ne pas dire inexistants. Il avait mené la Guinée à une faillite totale dans tous les domaines ; il en avait conscience, mais — comme dans la légende de l’apprenti-sorcier —, il ne pouvait plus revenir tout seul en arrière. Aussi depuis plusieurs années, avait-il désespérément cherché à se fondre dans un ensemble pour camoufler le bilan d’échec de vingt six années de gestion du pays par le P.D.G. 49. C’est ainsi que des tentatives avaient été menées auprès de la Sierra-Léone, de la Guinée-Bissau et du Mali (mars 1982), trois pays limitrophes de la République de Guinée.

III. — Conclusion sur les aspects et cadre de la politique économique du P.D.G.

La politique économique du P.D.G. a été affectée par plusieurs impedimenta :

  • les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale
  • la pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation
  • la régression de l’agriculture paysanne.

A. Les incohérences de la gestion économique et la faiblesse des institutions de politique économique générale

Les dirigeants de l’ancien régime guinéen n’avaient jamais disposé d’une bonne expertise dans le domaine de la gestion économique, par manque de statistiques fiables, nous l’avons vu en ce qui concerne la population et les autres indicateurs économiques. Cette situation était aggravée par des défauts institutionnels : coordination inadéquate des différents responsables. En effet les responsabilités propres des services économiques centraux (Présidence, Plan, Finances, Banque Centrale, Coopération internationale, Affaires économiques et financières et Contrôle d’Etat), des ministères et des entreprises, des organismes chargés de la fixation des prix et de la commercialisation et des procédures de répartition de la main-d’oeuvre, étaient toujours demeurées des plus floues : le Président intervenait, sans cesse, à tout propos et à tous les niveaux, sans aucune considération des décisions qui y étaient prises. Ainsi aucun organisme de gestion économique n’était autonome en matière de décisions concernant les choix des investissements, les objectifs de production et les caractéristiques des produits. La surenchère verbale fortement appréciée,
alors, au cours des meetings populaires du P.D.G., conduisait à l’annonce de la multiplication des grands projets économiques sans que les projets en cours eussent été terminés ou qu’on eût songé de remettre en état les installations existantes défectueuses.

Lorsque sous la pression des faits des mesures de libéralisation économique furent prises en 1979-1980, la peur du dérapage politique, ne permit pas au P.D.G. de bien définir les objectifs qu’il assignait au secteur privé.

« C’est ainsi que certaines mesures de libéralisation subordonnent l’exploitation du secteur privé à des considérations politiques, qui sont peu compatibles avec les objectifs et les motivations des entrepreneurs privés ». 50

D’autres impératifs politiques ayant entravé l’économie sous le P.D.G. ont été aussi l’absence de liberté de circulation des hommes et des biens à l’intérieur du pays et la pénurie chronique de devises dont, il a été question à propos du commerce et des échanges. Il s agit ici du problème plus général de la monnaie guinéenne et de son taux de change.

B. La pénurie chronique de devises pour financer les importations de biens d’équipement et de consommation

On a vu au sujet de la structure des exportations que les produits miniers constituent à l’heure actuelle la presque totalité de ces exportations. L’exploitation des produits miniers se faisant dans le cadre de société d’économie mixte, la Guinée ne dispose que d’une part des recettes d’exportation, qui est loin de couvrir ses besoins en devises.

Seuls un accroissement des exportations de produits agricoles et le développement de produits agricoles vivriers devant se substituer à l’importation de produits alimentaires (riz notamment) auraient pu et peuvent encore conduire à la génération d’une épargne intérieure en devises étrangères.

L’appel au financement extérieur des investissements aurait pu rencontrer des échos favorables avant la crise économique, eu égard aux atouts économiques du pays mais l’existance de distorsions importantes entre notamment prix intérieurs et prix extérieurs, le psittacisme doctrinal entourant les grands projets et l’étatisme stérilisant n’étaient pas de nature à attirer les investissements étrangers. Malgré ce contexte de pénurie de devises il a toujours existé d’énormes gaspillages des ressources publiques par le poids des dépenses publiques de fonctionnement et celles des investissements. Le premier type de dépenses concerne pour l’essentiel les effectifs pléthoriques et inefficaces de la fonction publique, qui s’expliquaient par la politique d’enseignement et d’emploi. Celle-ci faisait obligation aux services publics et aux entreprises publiques de recruter l’ensemble de la main-d’oeuvre sortie du cycle éducatif. Si ce principe paraît logique dans un système étatisé, encore aurait-il fallu que ces agents du Parti-Etat (ou tout du moins une partie de ces agents) eussent été capables de mettre en place les structures d’une administration efficace. Or l’inefficacité de l’administration guinéenne sous le P.D.G. n’était un secret pour personne. Pour un grand nombre de fonctionnaires ou de gestionnaires d’entreprises publiques de haut niveau, la notion d’intérêt général n’était que pure fiction.

L’Etat et/ou l’entreprise ne constituaient que des instruments d’enrichissement personnel. Même après le changement de régime intervenu en 1984, cette mentalité subsiste fortement. Elle constitue un des obstacles majeurs aux réformes entreprises par les nouvelles autorités guinéennes.

Le P.D.G., avec toute sa puissance, n’avait vraiment pas cherché à former ou à encourager l’efficacité des agents et fonctionnaires. Il ne leur demandait qu’une obéissance totale. C’est en cela que les 140 830 salariés de l’Etat et des entreprises publiques recensés en 1979 par le Ministre du Travail constituaient, pour le plus grand nombre, une source de gaspillage des ressources publiques guinéennes sous le P.D.G.

Le second facteur de gaspillage de ces ressources était constitué par la création et le financement des entreprises publiques, sous forme de subventions budgétaires, d’octrois de crédits et d’accès privilégié aux licences d’importation et aux crédits extérieurs. Toutes ces interventions représentaient une charge lourde pour l’économie guinéenne. Or nous avons déjà vu à quel degré d’inefficacité étaient arrivées, à une ou deux exceptions près, les entreprises publiques.

Le seul secteur qui aurait pu constituer la première des priorités de l’action économique du P.D.G., a été désorganisé et laissé à l’abandon ; il s’agit du secteur agricole.

C. La régression de l’agriculture

Le secteur agricole qui concerne 80 guinéens sur 100 est celui qui a été le plus désorganisé par l’action du P.D.G. Nous avons déjà examiné les causes de la décrépitude de l’agriculture guinéenne. Or en rappelant que la population agricole represente 80 % des Guinéens, on est étonné de constater qu’un pouvoir qui se qualifiait de « populaire révolutionnaire » ait rejeté dans la marginalisation l’agriculture paysanne pour reporter ses efforts sur des fermes collectives dont l’activité a été plus d’agitation politique que de production économique.
Après les premières mesures de libéralisation intervenues vers la fin du régime de Parti-Etat, l’évidence était faite que les problèmes de développement rural dominaient les perspectives économiques du pays. Aussi un programme de redressement du secteur rural qui devait comporter à court terme la réforme du système d’incitations et à long terme les mesures structurelles permettant d’accroître la productivité, avait-il été prévu. Mais l’absence de moyens et les distorsions qui dominent le secteur rural empêchent toujours la plupart des bailleurs de fonds de financer des projets agricoles.

Le rappel de tous ces aspects et cadres de la politique économique du P.D.G. montre que malgré ses ressources naturelles importantes, la Guinée ne pouvait connaître en 26 ans que le délabrement économique et social qu’on constate aujourd’hui.

Notes
1. Université libre de Bruxelles. La politique économique contemporaine. Editions de l’Institut de Sociologie 1966.
– Janine Brémond et Alain Geledan. Dictionnaire économique et social. Paris, Hatier, 1981.
2. Voir par exemple, Journée d’études des cadres de Conakry sur « Notre serment : réaliser la première tranche du Plan » (Horoya, n° 2102 du 7 avril1974).
3. Le Budget du Plan 1960-1963 (Décret N 217/PRG du 9 août 1960).
4. Jean Suret-Canale. La République de Guinée, op. cité p. 188.
5. Horoya, n° 2851, 28 décembre 1980-10 janvier
1981, p.15.
6. F.M.I. Rapport n° SM/74/167 du 9 juillet 1974 (Guinée).
7. Horoya, n° 2851 du 28 décembre, 10 janvier 1981, pp. 15- 16.
8. Ces pourcentages ne concernent que les différentes cultures vivrières et d’exportation. L’élevage et la pêche sont exclus.
9. Horoya, n° 2868 du 10-16 mai 1981 p. 57.
10. Horoya, n° 2851, 28 décembre 1980-10 janvier 1981 p. 18.
11. Il faut rappeler ici les sources de financement prévues des trois premiers plans :

Plans Sources prévues
  Financement national (%) Financement étranger (%)
Plan triennal (1960-1963) 20 80
Plan septennal (1964-1971) 18 82
Premier plan quinquennal (1973-1978) 32 68

12. Horoya, n° 2851 p. 19.
13. Samir Amin. Le développement Inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Paris, Editions de minuit, 1973, p. 164.
14. Claude Abou Diakité. Guinée enchaînée. Paris, DAC. 1972.
15. Siradiou Diallo. “L’interminable tragédie”, Jeune Afrique, n° 527 du 9 janvier 1971.
16. Horoya, n° 2852, 28 décembre 1980-10 janvier 1981. 46e session du C.N.R. p. 23.
17. Après l’échec de son expérience monétaire le Mali a demandé à réintégrer la zone franc en 1967, et avait obtenu un statut particulier avant sa réintégration définitive, intervenue lors du sommet de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (U.M.O.A.) à Niamey, en octobre 1983.
18. Samuel Nana-Sinkam. “Les pays candidats au processus de développement dans la jungle du nouveau système international de taux de change”. Paris, Economica, 1979.
19. Jacques Riboud. Une nouvelle monnaie pour l’Europe, l’Europe, l’eurostable. Paris, Ed. R.P.P. 1975.
20. Joseph Tchundjang Pouemi. Monnaie, servitude et
liberté : la répression monétaire de l’Afrique. Paris, Editions J.A. 1980.
21. Mamadou Diarra. Les Etats africains et la garantie monétaire de la France : où va l’argent des Français ? Dakar, Les Nouvelles Editions Africaines NEA, 1972 . pp. 40-41-43.
22. Makhtar Diouf. Intégration économique. Perspectives africaines, Dakar, Ed. NEA, 1983, 281 p. (cf notamment pp. 188- 196).
23. Makhtar Diouf, op. cité.
24. La Banque de l’Afrique de l’Ouest cédera plus tard la place à la B.C.E.A.O. (Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest) à laquelle appartiennent toujours le Bénin, le Niger, la Côte-d’Ivoire, le Burkina faso, le Mali, le Sénégal et le Togo et dont l’unité monétaire est le franc de la Communauté Financière Africaine : Franc CFA qui vaut 0,02 F français.
Les Etats ci-dessus énumérés ont créé l’Union monétaire ouest-africaine (U.M.O.A.) le 12 mai 1962. Le Mali qui avait quitté la zone franc en créant le franc malien le 1er mars 1962 et qui était revenu dans la zone franc tout en maintenant le franc malien (1 FM est égal à 0,01 F français) vient d’adhérer à l’U.M.O.A.lors du sommet de cet organisme tenu
à Niamey en octobre 1983. Cette adhésion s’est logiquement concrétisée par la disparition du franc malien et son remplacement par le franc CFA. (cf Thierno Abou. “Mali, en attendant le CFA”, Afrique Asie, n° 314, 30 janvier-12 février 1984, p. 31).
25. Sékou Touré : discours prononcé le 1er mars 1960, cité par Michelle Duc dans les Institutions Monétaires Africaines, Paris Ed. Pedone 1965. Il faut noter qu’à travers ces déclarations apparaît une contradiction qui dénote une méconnaissnce des phénomènes monétaires. En effet on ne peut revendiquer une responsabilité monétaire, créer une monnaie vraiment nationale et vouloir son inclusion dans une autre zone monétaire.
26. Il est vraisemblable que lors de la création du F.G. une spéculation s’est abattue sur le CFA. En effet les billets CFA troués auraient été tirés en double à Paris, siège de la B.A.O. : si cela était vérifié on ne saurait s’expliquer le bien-fondé de cette créance si ce n’est que par des mesures de rétorsion. Par ailleurs ce problème de créance a trouvé par la suite une solution par le règlement du contentieux monétaire et financier avec la France. (lire André Lewin. Ahmed Sékou Touré (1922-1984).
Président de la Guinée de 1958 à 1984.Chapitre 53. — 22 mai 1963. Des accords qui constituent une nouvelle chance pour les relations franco-guinéennes, mais en apparence seulement T.S. Bah
27. Samir Amin. L’Afrique de l’Ouest bloquée. L’économie politique de la colonisation 1880- 1970, Paris, Editions de Minuit (cf p. 268).
28. Le recours facile à la planche à billets et l’injection dans le circuit de la fausse monnaie ont joué un rôle important dans cet accroissement de la masse monétaire.
29. La Guinée, ayant sa propre monnaie et sa zone indépendante, n’avait aucune raison, du moins institutionnellement, de procéder à cet alignement. Horoya, 2 octobre 1972.
30. Syli, mot tiré du vocable sosso, une des langues nationales, signifie, éléphant, symbole du Parti Démocratique de Guinée.
31. “L’Action Politique du P.D.G.” in L’Afrique et la Révolution, Tome XIII, pp. 331 et suivantes.
32. Horoya, 2 octobre 1972 – Cauris : « Coquillage utilisé autrefois comme monnaie en Inde et en Afrique occidentale française ». (Larousse).
33. Horoya, 5 novembre 1972.
34. Guinée, Perspectives Nouvelles, n° 24, janvier 1973 p. 6.
35. Horoya, 2 octobre 1972.
36. Lors de la réforme monétaire du 17 avril 1981, on constata le même comportement de gens ayant peur d’être spoliés ou d’être accusés de trafiquants riches, et le Président Guinéen de s’étonner de ces comportements : « le jour du change, celui qui avait des millions par devers lui avait vainement cherché à répartir sa fortune. Il a donné ici 10 000 sylis, là 5 000 sylis comme commission. Finalement il a perdu une somme colossale qu’il aurait dû déposer en banque sans perdre un seul syli. Qu’est-ce qu’ils avaient dans la tête ces gens là ? » (Horoya,, n° 2867 du 3-9 mai 1981 p. 28).
37. J.M. Kalflèche. “Guinée : une expérience surréaliste” in Le Figaro du 21 avril1981. En ce milieu de l’année 1985 le cours officiel du syli est de 1 syli pour 0,38 franc français, 0,040 doUars. Mais au marché parallèle un syli vaut parfois deux fois moins.
38. Il s’agit du marché noir.
39. Cette opération est présentée comme « une victoire du Peuple ». Horoya, n° 2865 du 19-25 avril 1981 pp. 4-5-6.
40. Cette opération est présentée comme « une victoire du Peuple », Horoya, n° 2865 du 19-25 avril 1981 pp. 4-5-6.
41. Article cité de J.M. Kalflèche in Le Figaro.
42. Les nouvelles coupures de billets de banque mises en circulation le 17 avril1981 étaient les suivantes :

  • billet de 5 sylis, de couleur bleu, à l’effigie du Dr Kwame Nkruma, 1er président du Ghana (1957-1966)
  • billet de 10 sylis de couleur rouge à l’effigie de Patrice Lunumba, 1er ministre du Congo ex-Belge, devenu Zaïre, assasiné en 1961
  • billet de 50 sylis de couleur carmin à l’effigie de d’Alfa Yaya, héros de la résistance guinéenne à la colonisation européenne
  • billet de 100 sylis, couleur bleu foncé, à l’effigie de l’Almamy Samory, héros de la résistance guinéenne à la colonisation européenne
  • billet de 500 sylis, couleur marron, à l’effigie du Président Tito de Yougoslavie.

43. Horoya, n° 2867 du 3-9 mai 1981, pp. 23-24.
44. Horoya, n° 3000 du 1er au 7 janvier 1984, pp. 52-53. Ces menaces faites en fin du mois de décembre 1983 annonçaient donc de nouvelles exactions pour le mois de mars 1984. Mais Sékou Touré n’en eut pas le temps puisqu’il devait décéder brutalement le 26 mars 1984 dans une clinique des Etats-Unis, où il avait été transporté de toute urgence.
45. La CEDEAO a été instituée par le traité de Lagos de mai 1975 et a débuté en 1977. Les Etats membres sont : Bénin, Cap- Vert, Côte-d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée-Bissau, Libéria, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, Sénégal, Sierra-Léone, Togo, Guinée, Burkina Faso.
46. Horoya, n° 2867 du 3- 9 mai 1981 pp. 23-24.
47. Sékou Diani. « L’impact de la mise en valeur du Fleuve Sénégal par l’agriculture des Etats membres de l’O.M.V.S. Mmémoire de DEA, Economie rurale, Faculté de Sciences Economique et de Gestion, Dijon, 1980. Voir également Bachir Abdoulaye Dia. Conditions de mise en valeur régionale de certains minerais dans l’O.M.V.S. : phosphates, fer et bauxite. Mémoire de maîtrise de sciences économiques, Faculté de sciences juridiques et économiques de Dakar, 1981.
48. Horoya, n° 2867, 3-9 mai 1981, p. 25.
49. En fait il s’agit bien en cette année 1984 de vingt-sept années de gestion du pays par le P.D.G. puisque de par la mise en place de la Loi-cadre d’Outre-Mer de 1956, le P.D. G. était devenu en 1957 le vrai gestionnaire du pays. Le gouverneur et les administrateurs français d’Outre-Mer (Commandants de cercle) n’avaient plus la réalités du pouvoir à cette date en Guinée (tout au moins). Le compte rendu des débats de la conférence des commandants de cercle de la Guinée tenu à Conakry les 25 et 27 juillet 1957 sous la présidence du Gouverneur et la vice-Présidence de Sékou Touré, montre que celui-ci était déjà le vrai patron de Guinée. Cette conférence examina le problème du maintien ou non des chefferies traditionnelles. (cf Guinée, prélude à l’indépendance. Paris Edition Présence Africaine, 1959). 
50. Banque Mondiale, op. cité p. 53. 

Ansoumane Doré, économiste (1936-2016)

La nouvelle de la mort du professeur d’économie Ansoumane Doré, survenue le 24 mars dernier, a fait le tour sites guinéens. J’accuse le coup et réagis à cette grande perte en entamant, ici et sur webGuinée, la publication de l’ouvrage principal de ce chercheur-auteur émérite sur la Guinée, la France et l’Afrique. Intitulé Economie et société en République de Guinée, 1958-1984, et perspectives, le livre compte 518 pages. L’auteur insiste d’emblée sur la  gageure que représente tout effort d’investigation scientifique  sur la Guinée vu le manque de données sur le pays du 28 septembre 1958. Cela est irréfutable…
Pour l’essentiel, il décrit  et analyse le bilan économique du quart de siècle de dictature du PDG. Toutefois, écrivant ce volume en 1986, il inclut les perspectives alors attendues et espérées de la junte militaire du Colonel Lansana Conté, au pouvoir depuis le 3 avril 1984.  Hélas !…
Je livre ici deux parties préliminaires de l’ouvrage : l’Avertissement et l’Introduction.
Le reste de cette volumineuse et précieuse contribution paraîtra sur webGuinée.
Tierno S. Bah

« Uhi solitudinem faciunt, pacem appellant »
(Où ils font un désert, ils disent qu’ils ont donné la paix).
Tacite (Vie d’Agricola, 30)

Avertissement

Ecrire cet ouvrage sur l’économie et la société de la République de Guinée n’a pas été chose aisée pour la simple raison que ce pays longtemps absolament fermé au monde extérieur comporte, comparé à ses voisins (et même à de nombreux pays d’Afrique), le moins d’informations écrites autres que celles de la propagande politique du Parti Démocratique de Guinée (P.D.G.) 1 parti unique au pouvoir de 1958, date de l’indépendance du pays à mars 1984, date de la mort de son fondateur Sékou Touré.

Erratum. Sékou Touré n’était pas le fondateur du P.D.G. Il en fut seulement un co-fondateur, et junior en cela. (Lire André Lewin, “Composition du Comité directeur 1947” et “Composition du Comité directeur 1948”). La section  guinéenne du Rassemblement démocratique africain (R.D.A.) fut créée en mai 1947, un an après le lancement du R.D.A., en octobre 1946 à Bamako, par une équipe composée de Félix Houphoët-Boigny, Gabriel d’Arboussier, et al. Lire Piere Kipré. Le congrès de Bamako, ou la naissance du R.D.A. Les auteurs du document fondamental et préparatoire de la rencontre — le Manifeste parlementaire — furent Fily Dabo Cissoko, Lamine Guèye, Yacine Diallo, Léopold Sédar Senghor, Houphouët-Boigny, Gabriel d’Arboussier, Jean-Félix Tchicaya et Sourou Migan Apithy. Sékou Touré ne fit pas partie de ce groupe pionnier. Il n’en avait ni l’âge, ni le statut professionnel, ni la qualification intellectuelle. — T.S. Bah

Ansoumane Doré (1936-2016)
Ansoumane Doré (1936-2016)

En entreprenant ce travail et en lui donnant le titre qu’il porte nous n’avons pas la prétention d’avoir épuisé le sujet. Qui le pourrait à l’heure actuelle, compte tenu de l’indigence en données statistiques dans le domaine économique et social et que les dirigeants du P.D.G. avaient maintenue à tout prix pour cacher les résultats de leurs incohérences politiques, économiques et sociales ?
Nous avons cependant réussi, en recoupant de multiples sources de données à reconstituer des séries statistiques pour établir une idée de l’évolution économique et sociale d’un pays qui ne manque pas d’atouts naturels de poids.

Le bilan n’est pas seulement un échec économique et social mais aussi un long drame pour le peuple guinéen.

A considérer, en 1958, l’enthousiasme et l’engagement de tout un peuple pour construire une jeune nation et les résustats atteints, l’ampleur de l’imposture, longtemps enveloppée du manteau d’une révolution démocratique, apparaît avec éclat.

La révolution menée par Sékou Touré devait changer les conditions matérielles et morales des Guinéens.
Or qu’a-t-on constaté à la chute de son système de Parti-Etat le 3 avril 1984 ? … Un pays en-dessous de son état de 1958, totalement effondré dans ses structures essentielles que, du reste, l’organisation totalitaire et la propagande habile du P.D.G. ne parvenaient plus à camoufler. C’est alors que ceux qui, de l’extérieur, continuaient de se faire des illusions sur la Révolution guinéenne, découvrirent que Sékou Touré avait construit plus d’ergastules de sinistre renom (Camp Boiro, Camp Kémé Bouréma, etc.) que de logements sociaux.

Ce livre ne dénonce pas seulement la dictature de Sékou Touré et ses méfaits sur la Guinée mais tente d’expliquer l’évolution économique et sociale engendrée par cette dictature de 1958 à 1984. Il ne s’agit donc nullement de ce qui pourrait apparaître comme un dénigrement systématique d’un gouvernement. En effet, au constat des lieux en avril 1984, Guinéens et étrangers résidant en Guinée s’accordent à reconnaître que ce qu’on appelle, depuis, l’ancien régime n’a rien de positif à son action de vingt six années de pouvoir absolu : les chiffres vérifiés, des déclarations ou appréciations officielles corroborent chacune des affirmations que nous avançons dans ce livre. Ajoutons à cet égard qu’à consulter « Horoya, organe central du Parti-Etat de Guinée » 2 qui publiait l’intégralité des nombreux discours-fleuves de l’ancien Président guinéen, on apprend qu’il n’y a jamais eu de critique plus acerbe pour son régime que Sékou Touré lui-même.

Le lecteur s’en rendra compte en prenant connaissance de nombreuses déclarations de l’ancien maître de la Guinée. Mais cet aspect de l’homme qui critiquait les travers du système du Parti-Etat ne doit pas faire illusion sur sa sincérité.
En effet, à lire ces critiques, on est tenté, par moment, de croire que l’ancien Président guinéen voulait corriger les insuffisances et l’inefficacité du régime, et il le pouvait, compte tenu du pouvoir absolu dont il disposait. Mais aussi machiavélique que cela paraisse, la peur de perdre le contrôle du pouvoir lui avait fait laisser se développer au long des années la corruption des agent du Parti-Etat et des entreprises publiques pour mieux les tenir en laisse. La même obsession du pouvoir avait conduit à éliminer des rouages du Parti et de l’Etat (au demeurant confondus) de nombreux Guinéens capables d’efforts et d’honnêteté dans leur travail pour les remplacer par des activistes du Parti sans aucune compétence.

L’atmosphère de délation généralisée et de mercantilisme politique qui s’installa alors contribua à transformer le P.D.G. en un univers stérile de petits automates parfaitement réglés et astreints à la loi simple du psittacisme doctrinal exigé par le « Responsable Suprême de la Révolution guinéenne ».

Pour comprendre l’évolution économique et sociale de la période analysée de nombreuses références sont faites à l’ancien Président guinéen pour souligner à quel point étaient parvenues les contradictions entre le discours politique et la réalité concrète du pays. Ces contradictions sont si permanentes et si saisissantes qu’on ne pouvait aboutir qu’au fiasco de l’expérience du P.D.G.

Ce livre ne se limite pas à l’analyse des faits économiques et sociaux du temps de Sékou Touré, il cherche aussi à voir quelles peuvent être les perspectives d’avenir d’un pays qu’on s’accorde à reconnaître comme bien doté de ressources naturelles variées.

Le Comité Militaire de Redressement National qui a pris le pouvoir à la mort de l’ancien dictateur guinéen se trouve confronté à de difficiles problèmes de remises en ordre du pays. Certains de ces problèmes sont examinés dans le présent ouvrage.

C’est en cela que ce livre constitue un premier dossier du bilan qui va être établi sur la Guinée des vingt six dernières années et qu’attendent tous ceux qui, à travers le monde, s’intéressent à l’Afrique et à la Guinée en particulier.

Ceci dit, il convient de souligner que les résultats auxquels nous sommes parvenu ne sont que partiels et non définitifs. Voulant analyser les données socio-économiques dont les anciens dirigeants s’étaient toujours efforcés d’étouffer l’information chiffrée, des insuffisances et même des lacunes subsistent sans doute. Pourtant même à ces égards, l’entreprise nous a semblé valoir la peine d’être menée.
J’exprime ma vive reconnaissance, pour sa précieuse collaboration à ma femme Thérèse, qui a réalisé toute la frappe de dactylographie et de mise en page de mon premier manuscrit.

A.D.
Dijon, le 13 septembre 1985.

Notes
1. A partir de 1978 l’appelation officielle de ce parti a été « Parti-Etat de Guinée ».
2. Le mot horoya signifie liberté, indépendance. Après le changement de régime, l’appelation de la nouvelle formule du journal est « Horoya- Organe d’information du peuple ».

Introduction

De 1958, année de l’indépendance de la Guinée, à l’année 1984 qui marque la fin du pouvoir autocratique du Président Sékou Touré (mort le 26 mars 1984) et dont l’instrument de pouvoir, le Parti Démocratique de Guinée (PDG) et ses agents ont été renversés par un coup d’Etat militaire le 3 avril suivant, l’économie du pays n’a connu que régression et délabrement dans son ensemble, à tel point que ce pays qui faisait figure, au sein de l’ancienne fédération de l’Afrique Occidentale Française des années 1950, de territoire à avenir économique prometteur 1, est classé aujourd’hui par les Nations-Unies parmi les 36 pays les moins avancés (PMA) de la Terre et dont la situation socio-économique catastrophique avait motivé une conférence spéciale réunie par l’organisation internationale à Paris les 1-14 septembre 1981.

Rappelons que pour la classification des PMA, on est parti de l’idée que considérer la totalité des pays que l’on désigne communément sous le vocable de Tiers-Monde, comme un ensemble homogène serait ne se faire qu’une idée très lointaine de la réalité. Si ces pays relèvent d’un certain nombre de dénominateurs communs, la distribution entre eux des atouts du développement est très inégale. Compte tenu des résultats économiques et sociaux très inégaux obtenus au cours de la première décennie du développement entre 1960 et 1970, on a jugé qu’il était indispensable, pour les actions de développement à mener, de distinguer certains groupes parmi les pays du Tiers-Monde : les pays exportateurs de pétrole ou de produits manufacturés qui enregistraient une croissance de leur économie et les pays plus défavorisés qui étaient demeurés à l’écart du processus de croissance.

Aussi cette situation de « pays qui sont les plus pauvres, les plus faibles économiquement et dont les problèmes structurels sont les plus graves»  a-t-elle conduit l’Assemblée Générale des Nations-Unies à reconnaître en novembre 1971 puis en décembre 1982, sur la base des travaux et des propositions du comité de la planification du développement de l’ONU, la catégorie des pays les moins avancés (PMA).
Trois critères parfois jugés arbitraires ont été retenus par cet organisme pour délimiter le groupe des moins avancés :

  1. Un produit intérieur brut (PIB) par habitant particulièrement bas, (situé à moins de 200 dollars en 1978 2
  2. Une très faible capacité industrielle (industries manufacturières ne dégageant que moins de 10 % du PIB total)
  3. Un taux d’analphabétisme spécialement élevé (population âgée de 15 ans et plus alphabétisée à moins de 20 %).

Cette définition a conduit, à l’époque, à recenser un ensemble de 25 pays dont la population totale était en 1970 de l’ordre de 150 millions d’habitants (8,7 % de la population des pays en développement). Ces pays n’intervenaient que pour 3,6 % dans la formation du produit global de l’ensemble des pays du Tiers-Monde.

Figurent dans ce groupe porté au nombre de 36 en 1980 : 26 pays africains, 8 asiatiques, 1 du Pacifique et 1 des Caraibes. Ces pays sont pour la plupart sans accès direct à la mer et se trouvent en présence d’obstacles sérieux au développement : écologie défavorable, insuffisance ou absence des moteurs de la croissance, obstacles démographiques, inadaptation des structures sociales au processus de croissance etc.

En ce qui concerne la Guinée, les experts du secrétariat de la CNUCED estiment qu’entre 1960 et 1979, le taux de régression du PIB par habitant a été de -0,3% par an.

Quel observateur sagace des faits économiques et sociaux africains aurait-il prévu en 1958, une telle descente de l’économie guinéenne ? Même ceux que le régime de Sékou Touré considérait, à la date de l’accession à l’indépendance, comme ses ennemis et qui, pour certains, lui prédisaient mille et une difficultés, n’ont jamais pu prévoir, une situation économique et sociale aussi dégradée que ce qu’on constate à la disparition du système du P.D.G.

Assez longtemps, la phraséologie des dirigeants révolutionnaires de la République de Guinée avait abusé bien des gens hors de Guinée. En outre, la mise en scène systématiquement usée comme méthode de gouvernement a parfois émoussé le jugement de bien des visiteurs de bonne foi qui se sont rendus ces vingt dernières années en Guinée.

Le détournement, par la coercition, de la force productive de la nation à longueur de mois et d’années vers de nombreuses manifestations de soutien à « l’action révolutionnaire » du Parti Démocratique de Guinée a eu pour conséquences immédiates une situation de pénurie chronique de nombreux biens de première nécessité. S’est ajoutée à cette situation une intensification de l’intimidation puis de la répression généralisée de la population qui a conduit de nombreux guinéens de toutes conditions à prendre le chemin de l’exil. La féroce répression pratiquée par Sékou Touré était justifiée disait-il, par l’objectif de créer idéologiquement d’abord “l’homme nouveau guinéen” avant de s’attaquer aux problèmes de développement économique et social 3.

Assez tôt, il ne fut un secret pour personne que tout en accordant la primauté au politique, de nombreux dignitaires du système du Parti Démocratique de Guinée, n’ont jamais cru en la philosophie politique de ce parti et ne s’y étaient accrochés que pour recueillir les avantages matériels qui en découlaient. Ainsi la suppression du commerce privé en 1964 avait été l’occasion pour de nombreux responsables politiques d’organiser sur le territoire, en sous-mains, des circuits lucratifs de marché noir ou d’installer hors de Guinée, comptoirs et boutiques achalandés, gérés par des tiers dans des pays voisins. L’exemple venant d’en haut, la répression économique aidant et activée en outre par de plantureux commerçants ou hommes d’affaires, travestis en « fer de lance » de la révolution guinéenne 4, un système d’économie souterraine se développa dans toute la Guinée. Ce système aux acteurs insaisissables et aguerris au long des années par la répression, installa ses sièges sociaux aux frontières du pays (côté de l’étranger pour échapper au pillage organisé par le Parti-Etat de Guinée à travers des agents dénués de tout scrupule.)
Tous ces faits se perpétuant durant vingt-six ans, ne pouvaient que conduire à l’effondrement de l’économie nationale guinéenne.

C’est à l’observation de cette évolution qu’un journaliste, envoyé spécial du Figaro à Conakry a pu écrire en 1981:  « ll n’y a plus d’économie guinéenne. Il n’y a exclusivement que l’économie des Guinéens, basée sur un trafic général aux frontières, sur le refus d’entrer dans les circuits officiels nationaux, sur la peur du régime devant son formidable échec ». 5
Pour excessif qu’il a pu paraître, ce jugement n’avait fait que confirmer ce qu’en d’autres termes, les dirigeants de Guinée n’avaient cessé de dire ou de provoquer depuis le début des années 1960, dans l’embrouillamini d’une politique économique sans pareil.

Qu’il s’agisse de la monnaie guinéenne, le syli dont la défiance de la population explique alors les fréquents changements de coupures des billets de banque et qui, à la veille de la « réforme » du 17 Avril 1981, n’avait pratiquement plus cours de fait ; qu’il s’agisse des productions agricoles ; de l’organisation commerciale, les responsables guinéens de l’ancien régime n’avaient jamais su, en dépit d’une phraséologie d’artifice, mettre en place un système économique nationale si l’on entend par là « un ensemble cohérent d’institutions juridiques et sociales au sein desquelles sont mis en oeuvre, pour assurer la réalisation de l’équilibre économique, certains moyens techniques organisés en fonction de certains mobiles dominants ». 6

N’ayant jamais su mettre en place en tel système, les responsables du P.D.G. ont au contraire puissamment contribué à détruire de fond en comble les infrastructures existantes en 1958. Un seul secteur économique a survécu à l’effondrement général, c’est celui des industries minières animées par des firmes multinationales. L’effet d’entrainement de ces industries minières sur l’économie régionale de leur zone d’implantation est demeurée sinon nul du moins très faible.

C’est cependant, l’apport du secteur minier qui a permis au gouvernement de Sékou Touré de tenir économiquement plus d’un quart de siècle en place.

La régression économique considérable du pays qualifié de château d’eau de l’Afrique de l’ouest, pose depuis une vingtaine d’années le problème de l’équilibre alimentaire, mais aussi démographique. En effet dans ce pays à plus de 80 % d’agriculteurs, la politique agricole désastreuse du Parti Démocratique de Guinée avait forcé deux millions de Guinéens à s’exiler.

Pourtant les potentialités économiques de la Guinée conduisaient l’ensemble des observateurs des faits économiques africains à reconnaître au cours des années 1950 que ce pays était un de ceux qui avaient un avenir économique des plus prometteurs au sein de l’ancienne Afrique française. C’est précisément au regard de ces potentialités économiques que Sékou Touré affirmait au lendemain de l’indépendance « si nous réussissons dans notre entreprise, c’est que l’Afrique aura fait la preuve de sa capacité à s’intégrer dans la vie universelle et moderne, en apportant au monde … L’exemple d’une promotion radicale sans luttes des classes, ni tyrannie de quelques uns». 7

L’objet de ce livre n’est pas une analyse exhaustive des contradictions entre le verbe et l’action dans la Guinée de Sékou Touré, dans les limites qu’on lui assigne, son objectif sera triple :

  1. Tout d’abord donner un tableau synoptique de la socio-économie de la Guinée dans son contexte géo-politique à la veille de l’indépendance en 1958. Ce tableau, nous semble-t-il, peut contribuer à éclaircir le débat qui oppose depuis des années deux types d’explications irréductibles sur l’évolution de l’économie guinéenne :
    La première veut que la Guinée n’était pas, comme on se plaît à le dire, parmi les territoires favorisés de l’Afrique Noire française. « L’ancien colonisateur, disait Sékou Touré, n’avait jamais envisagé en Guinée une politique favorable aux investissements, ce qui a maintenu le pays dans un état économique très arriéré par rapport à celui de maints autres pays … » 8. De toute façon, ajoute ce premier type d’explication, depuis l’accession de la Guinée à l’indépendance ses difficultés économiques ont été le fait de l’impérialisme et de ses valets, qui n’ont cessé de dresser des obstacles devant la jeune nation.
    La deuxième explication est que la Guinée sans se classer au tout premier rang, possédait en 1958 d’incontestables atouts pour réaliser un développement rapide (il n’est que de jeter un coup d’oeil sur les statistiques de l’économie ouest-africaine d’alors), une population enthousiaste et prête à se lancer dans la bataille du développement et un immence crédit international. Sans nier les obstacles inévitables sur le chemin d’une jeune nation et que Sékou Touré a, dans sa fureur brouillonne, contribué à multiplier, le mal développement guinéen ne peut s’expliquer pour l’essentiel que par l’incapacité de dirigeants politiques dont la préoccupation majeure avait toujours été de se maintenir au pouvoir.
  2. Le deuxième objectif qu’on assigne à ce livre est de donner les traits fondamentaux de la population guinéenne puis de tenter de suivre l’évolution des principaux secteurs de l’économie guinéenne. A part le secteur minier, un seul mot caractérise, on le verra, tous les autres secteurs : inefficience. Pourquoi ?
  3. Le pourquoi de l’inéfficience de l’économie guinéenne, et c’est le troisième objectif de l’ouvrage, s’analyse à travers les institutions guinéenne et la politique économique instaurée par le Parti Démocratique de Guinée du début des années 1960 à 1984.

Mais auparavant, il convient, avant d’aborder les objectifs annoncés, de jeter un coup d’oeil sur les fondements physiques de l’économie guinéenne, savoir les conditions naturelles des différentes régions du pays. Le survol rapide que nous faisons sur ces aspects, ne donnera sûrement pas satisfaction aux spécialistes de la géographie physique, mais d’amples développements dans ce domaine, dépassent l’objet qu’on assigne à cet ouvrage.

Nous aurions pu aussi, étudier dans ces « fondements de l’économie guinéenne » les grands traits de l’ethnographie guinéenne qui nous aurait permis, dans ce survol nécessairement rapide, de rappeler entre autres que :

  • la Guinée-Maritime est pour l’essentiel peuplée de Soussous et assimilés
  • la Moyenne-Guinée est peuplée pour le plus grand nombre de Peuls ou Foulas
  • la Haute-Guinée a pour principaux habitants les Malinkés
  • la Guinée Forestière, tout en comportant, notamment dans les centres urbains de fortes minorités originaires d’autres régions guinéennes, est peuplée de Kissis, Tomas, Guerzés, Manos, Konos…

La réalité ethnique est plus complexe que cette présentation sommaire en régions naturelles et de loin. Sans nier l’importance des considérations ethnographiques dans un pays en formation, nous n’avons retenu, dans cet ouvrage, que l’analyse globale de la population guinéenne.

Notes
1. Cette fédération de l’A.O.F. était constituée par le Sénégal, la Mauritanie, le Soudan (l’actuel Mali), la Côte-d’Ivoire, le Dahomey (l’actuel Bénin), la Guinée, le Niger et la Haute-Volta (l’actuel Burkina-Faso).
2. Définition des PMA, adoptée par les Nations-Unies dans le contexte de la stratégie internationale pour la 3ème décennie du développement : année 1980. cf également : Le Courrier « Afrique-Caraïbes-Pacifique-Communautés Européenne », numéro 72, mars-avril 1982 : Dossier « Les pays les moins avancés dans les années 80 » pp. 50- 83.
3. Voir Horoya organe central du Parti-Etat de Guinée, numéro 2860 du 8-14 mars 1981, pp. 10-14.
4. A la séance de clôture de la 48 ème session du Conseil National de la Révolution, tenue à Conakry les 6 et 7 mai 1981 Sékou Touré, Responsable Suprême de la Révolution, dénonçant encore 23 ans après l’indépendance, l’esprit mercantile des hommes qui émergaient de l’univers du P.D.G en affirmant entre autres : « l’exigence Révolutionnaire, dans la phase actuelle de notre combat, c’est… qu’aucun cadre du Parti-Etat ne fasse désormais, ni directement, ni par personne interposée, le commerce, c’est-à-dire qu’aucun cadre ne soit plus à la fois commerçant et agent apparent de l’Etat.» (Horoya, organe
central du Parti-Etat de Guinée, numéro 2868 du 10 au 16 mai 1981, page 15).
5. Kalflèche (Jean-Marc). « Guinée : une expérience surréaliste », Le Figaro du 21 avril 1981.
6. Joseph Lajugie. Les systèmes économiques, Paris, PUF, 1964, (Collection Que sais-je ?)
7. Cité par Bernard Charles. Guinée. Lausanne, Editions Rencontre 1963. (Collection L’Atlas des voyages).
8. Entretien avec Monsieur Jacques Soustelle ancien ministre français. Horoya, organe central du Parti-Etat de Guinée, Numéro 2864 du 12- 18 avril 1981, p. 36.

Gouvernement Guinéen – 4 janvier 2016

  1. Premier Ministre : Mamady Youla
  2. Ministre d’Etat auprès du Président de la République chargé de la Défense Nationale : Mohamed Diané, précédemment Ministre d’Etat, Directeur de Cabinet du Président de la République
  3. Ministre d’Etat, Ministre de la Justice, Garde des Sceaux : Cheick Sako
  4. Ministre d’Etat, Ministre de la Sécurité et de la Protection Civile : Abdoul Kabélè Camara, précédemment Ministre délégué à la Défense Nationale.
  5. Ministre d’Etat, Ministre des Transports : Oyé Guilavogui, précédemment Ministre d’Etat, Ministre des Postes, Télécommunications et des Nouvelles Technologies de l’Information
  6. Ministre d’Etat, Ministre de l’Hôtellerie, du Tourisme et de l’Artisanat : Thierno Ousmane Diallo, précédemment Ministre de l’Elevage et des Productions Animales
  7. Ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation, Général Bouréma Condé
  8. Ministre des Affaires Etrangères et des Guinéens de l’Etranger : Mme Makalé Camara, ancien ambassadeur
  9. Ministre de l’Economie et des Finances : Mme Malado Kaba, économiste, précédemment Directrice pays de Africa Governance Initiative
  10. Ministre du Plan et de la Coopération Internationale : Mme Mama Kanny Diallo, précédemment Conseillère économique principale du Président de la République
  11. Ministre de l’Energie et de l’Hydraulique : Cheick Taliby Sylla, confirmé.
  12. Ministre de l’Agriculture : Mme Jacqueline Marthe Sultan, confirmée
  13. Ministre de la Ville et de l’Aménagement du Territoire : Lousény Camara, confirmé
  14. Ministre des Mines et de la Géologie : Abdoulaye Magassouba, précédemment Conseiller du Président de la République chargé du Bureau de Suivi et d’Appui de la Présidence de la République (BSAP).
  15. Ministre des Travaux Publics : Mme Oumou Camara, précédemment Secrétaire Générale dudit Ministère
  16. Ministre de l’Enseignement Technique, de la Formation Professionnelle, de l’Emploi et du Travail, Porte-Parole du Gouvernement : Albert Damantang Camara, confirmé.
  17. Ministre de la Fonction Publique, de la Réforme de l’Etat et de la Modernisation de l’Administration : Sékou Kourouma, confirmé
  18. Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique : Abdoulaye Yéro Baldé, précédemment 1er Vice Gouverneur de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG).
  19. Ministre de l’Enseignement Pré-Universitaire et de l’Alphabétisation : Ibrahima Kourouma, confirmé
  20. Ministre de l’Industrie, des PME et de la Promotion du Secteur Privé : Boubacar Barry, confirmé
  21. Ministre du Commerce :  Marc Yombouno, confirmé.
  22. Ministre de l’Unité Nationale et de la Citoyenneté : Kalifa Gassama Diaby, précédemment Ministre des Droits de l’Homme et des Libertés Publiques
  23. Ministre de l’Action Sociale, de la Promotion Féminine et de  l’Enfance : Mme Sanaba Kaba, confirmée
  24. Ministre de la Jeunesse : Moustapha Naité, confirmé
  25. Ministre des Postes, Télécommunications et de l’Economie Numérique : Moustapha Mamy Diaby, précédemment Directeur Général de l’Autorité de Régulation des Postes et Télécommunications (ARPT).
  26. Ministre de la Santé : Dr Abdourahmane Diallo, précédemment Directeur Technique du Renforcement des Systèmes de Santé, USAID/Project DELIVER, Washington DC
  27. Ministre du Budget : Mohamed Lamine Doumbouya, précédemment Conseiller Spécial du Premier Ministre chargé des questions monétaires.
  28. Ministre de la Communication : Rachid Ndiaye, précédemment Conseiller Chargé de la communication et de la prospective du Président de la République.
  29. Ministre des Pêches, de  l’Aquaculture et de l’Economie Maritime : André Loua, précédemment Secrétaire Général du Ministère délégué au Budget
  30. Ministre de l’Environnement, des Eaux et Forets : Mme Christine Sagno, précédemment Inspectrice générale adjointe dudit ministère.
  31. Ministre de l’Elevage et des Productions Animales :
    Mohamed Tall
  32. Ministre de la Culture, des Sports et du Patrimoine Historique : Siaka Barry, précédemment Coordonnateur du Programme Sectoriel de l’Education
  33. Secrétaire Général du Gouvernement : Sékou Kissi Camara, confirmé
  34. Secrétaire Général des Affaires religieuses : Abdoul Karim Dioubaté