Why Is Africa Lagging?

The central question

There is a widespread awareness of Africa’s ranking as the least developed continent. Therein persists a nagging, perplexing, often frustrating and vexing question. People ask and would like to know Why? How? When? Who? Where? It is highly relevant to earnestly seek answers to Africa’s status as a perennial economic, technical and technological laggard.
These are not merely academic or rhetorical interrogations. They are real-life and, more often than not, life-threatening issues. Thus, every year thousands of young African undertake risky journeys in quest for better living conditions in Europe, Asia, and America.
The recent and steady exodus of inexperienced and unskilled youths  compounds an older, long-standing brain-drain. Both phenomena deprive Africa of its main resource: people. Trained technicians and experienced professionals, teenagers and young adults —the seeds of the future— flee abroad to “greener pastures.”

1999. Death of Yaguine Koita and Fodé Tounkara

One of the root causes of Africa’s stalling consists in what ​Leopold S. Senghor decried as the “ deterioration of the terms of exchange.” Actually, that euphemism harkens back to the Colonial Pact of 1898. Still alive—and worsening—, it dealt Africa a crippling hand. For it sealed the role of the continent as (a) a coerced supplier of raw material and (b) an induced consumer of imported goods.

Approach

The central question will be broken down into dozens of sub-topics that range from the tool-making gap, to slavery, colonization, “independence”, globalization, the Cultural Heritage (language, religion, arts, crafts, literature, ethnicity, nationhood, civilization, tradition, modernity, politics…), racism, alienation, affirmation, collaboration and resistance to foreign hegemony, war, peace, the past and the present.

The webAfriqa channel creator

Elaborating on the Africa, Between the Anvil and the Hammer byline as a linguist, an anthropologist, a technologist, a semanticist, and a web publisher, Tierno S. Bah shares four decades of research, teaching, debating, writing and pondering on the main issue and its many corollaries.
Again, the question Why is Africa Lagging is neither fortuitous nor frivolous. To the contrary, it is a permanent, controversial, highly charged, all-around (history, economy, culture, politics, social), major, legitimate, and utterly challenging theme. A mega-quandary, it has no binary choices, clear-cut answers, or simple solutions!
The webAfriqa channel is backed by the webAfriqa Portal, published since 1997. Espousing the Open Web philosophy, the Portal offers tens of thousands of text, images, audio and video documents, carefully selected from authoritative sources, reliable data, relevant information and genuine knowledge bases. The Portal includes webFuutawebPulaakuwebMandewebGuinéeCamp Boiro MemorialBlogGuinéeSemantic AfricaSemanticVocabAfricawebAmeriqa, etc.
Last, steeped in history and blending social sciences with digital tools and technologies, the channel will focus on the prerequisites that Africa must meet in order to break the chains that keep it down and out.

Tierno S. Bah

Une interview d’Amadou Hampâté Bâ

Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance pullo maasinanke (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et takruri (fils adoptif d’un Taal).…
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord patronymique (nous avons le même nom “clanique”), ensuite générationnel (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin spirituel (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”

A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!
Repose en paix !

Tierno S. Bah

Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ

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Introduction
Interview

Introduction

Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.

Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.

Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.

Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …

A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.

Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.

Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume ».

Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.

Jean-Pierre N’Diaye

Interview

Jeune Afrique. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?
Hampâté Bâ. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …

Jeune Afrique. Quel est votre premier souvenir des Européens?
Hampâté Bâ. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.

Jeune Afrique. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?
Hampâté Bâ. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.

Jeune Afrique. Et maintenant, que représente le français pour vous ?
Hampâté Bâ. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français : je pense en peul et je traduis.

Jeune Afrique. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.
Hampâté Bâ. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.

Jeune Afrique. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?
Hampâté Bâ. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.

Jeune Afrique. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?
Hampâté Bâ. Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.

Jeune Afrique. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?
Hampâté Bâ. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.

Jeune Afrique. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?
Hampâté Bâ. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique

Jeune Afrique. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?
Hampâté Bâ. Je n’ai pas les relations nécessaires.

Jeune Afrique. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …
Hampâté Bâ. Oui, oui. Mais Sékou est très fougueux

Jeune Afrique. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?
Hampâté Bâ. D’abord Malien. Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays.

Jeune Afrique. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?
Hampâté Bâ. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une unité dans la diversité. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …

Jeune Afrique. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?
Hampâté Bâ. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.

Jeune Afrique. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?
Hampâté Bâ. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.

Jeune Afrique. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?
Hampâté Bâ. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?
Hampâté Bâ. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?
Hampâté Bâ. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.

Jeune Afrique. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.
Hampâté Bâ. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il me répond :
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.
C’était un honnête homme, il est parti.

Jeune Afrique. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?
Hampâté Bâ. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes, il peut être terrible.

Jeune Afrique. C’est presque toujours comme cela.
Hampâté Bâ. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.

Jeune Afrique. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?
Hampâté Bâ. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.

Jeune Afrique. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.
Hampâté Bâ. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …

Jeune Afrique. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?
Hampâté Bâ. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :
— Camarades…
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.
J’ai dit à Modibo :
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.

Jeune Afrique. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?
Hampâté Bâ. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.

Jeune Afrique. Et le projet de francophonie ?
Hampâté Bâ. C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…
Houphouët achève :
— … n’aurait pas de récolte.
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :
— Laissez-les en prison.
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :
— Regardez comme vous êtes jolis.
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.

Jeune Afrique. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?
Hampâté Bâ. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.

Jeune Afrique. Etes-vous essentiellement parisien ?
Hampâté Bâ. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.

Jeune Afrique. En dehors de cette activité ?
Hampâté Bâ. Je suis en train d’écrire mes mémoires.

Jeune Afrique. Et votre travail de recueil de traditions ?
Hampâté Bâ. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…

Interview réalisée par Paul Bernetel

Aboubacar Somparé. Cacique sékou-touréen

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guiné à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Cissé née Sow (Tountouroun, Labé), membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — T.S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guiné à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Cissé née Sow (Tountouroun, Labé), membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — T.S. Bah
Le 22 décembre 1978, le président français Valéry Giscard d'Estaing quitte Conakry à l'issue de trois jours d'une intense visite officielle à travers la Guinée. On le voit ici devant le salon d'honneur de l'aéroport de la capitale guinéenne, en compagnie du président Ahmed Sékou Touré et de l'ambassadeur de France en Guinée André Lewin. Au deuxième plan, Madame Andrée Touré, l'épouse du président guinéen.
Le 22 décembre 1978, le président français Valéry Giscard d’Estaing quitte Conakry à l’issue de trois jours d’une intense visite officielle à travers la Guinée. On le voit ici devant le salon d’honneur de l’aéroport de la capitale guinéenne, en compagnie du président Ahmed Sékou Touré et de l’ambassadeur de France en Guinée André Lewin. Au deuxième plan, Madame Andrée Touré, l’épouse du président guinéen.

Le mot cacique est d’ origine caraïbéenne. Il désigne, entre autres, une personne occupant une place importante dans un régime. Ses synonymes incluent : dirigeant, chef, gouvernant, hiérarque, etc.

Aboubacar Somparé s’est éteint le 2 novembre à l’hôpital sino-guinéen de Conakry. Il avait 73 ans. Sa disparition réduit le nombre des anciens caciques du régime dictatorial de Sékou Touré. Parmi ces derniers Somparé faisait partie des apologues irréductibles du premier président de la république de Guinée. Ces orphelins politiques de Sékou Touré se divisent en trois tendances rivales :

  • Les membres de la famille biologique et leurs alliés claniques et matrimoniaux qui ont survécu au procès secret et aux exécutions extra-judiciaires ordonnées par Général Lansana Conté à la tête du Comité militaire de redressement national (CMRN) en juillet 1985
  • Le carré des compagnons, sans affiliation parentale, mais se réclamant du parcours politique du “Responsable suprême de la révolution”
  • Les individus animés principalement par leur attachement à la personne du tyran.

Aboubacar Somparé appartenait à cette dernière catégorie. Il affichait un  grand dévouement à son mentor. Aujourd’hui défunts, les deux hommes jouissaient des qualités communes évidentes : intelligence, énergie, ambition, combativité, extraversion, bagout, sens de la famille (nucléaire et élargie), etc. Toutefois l’envers de la médaille est négatif et sombre. On y retrouve des traits tels que égocentrisme, intellectualisme, cynisme, populisme, mégalomanie, mythomanie,  etc.

La  carrière de Somparé couvrit quatre volets entrelacés et interdépendants : l’enseignement, l’administration, la politique et et la diplomatie. Elle  évolua de façon contrastée : d’abord météorique, ensuite contrariée. Elle connut trois phases successives, également imbriquées :

  1. Aboubacar Somparé et Sékou Touré
  2. Aboubacar Somparé et Lansana Conté
  3. Aboubacar Somparé seul

Et cette carrière se déroula dans trois villes : Labé, Conakry, Paris.

Lire également :

Première partie
Aboubacar Somparé et Sékou Touré

La génération d’Aboubacar Somparé eut une prise de conscience politique précoce à cause de la dictature naissante.

Lycéen révolté

La collaboration du duo Sékou Touré-Aboubacar Somparé débute officiellement en 1969. Auparavant, au commencement des années 1960, le lycéen Somparé, âgé de 17 ans, avait participé au soulèvement des élèves et étudiants contre le prétendu Complot des enseignants. Il fut cité dans les  manifestations. Il joua apparemment un rôle secondaire, et évita de paraître comme un des meneur de la révolte. Dans l’annexe 3, chapitre 49, volume 4 de la biographie intitulée Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin rapporte en ces termes le témoignage d’Amadou Tidiane Traoré, un promotionnaire de Somparé qui s’exila à Dakar après le cachot au Camp Camayenne (actuel Camp Boiro) :

Ce témoignage est confirmé par Aboubacar Somparé, alors condisciple de Traoré, et qui l’a accompagné pour “mobiliser les jeunes filles” ; mais, plus en retrait, il ne fut pas dénoncé par celles-ci comme meneur lorsqu’elles furent interrogées après leur arrestation (entretien d’Aboubacar Somparé avec l’auteur, Paris, 25 novembre 2002).
Natif de Boké comme Somparé, Sydia Touré (futur premier ministre, actuel opposant politique et rallié personnel au président Alpha Condé) était de la même  promotion. Ses parents choisirent la route de l’exil après la répression du faux complot des enseignants. Ils s’établirent en Côte d’Ivoire. La tempête finit par se calmer, après fortes bastonnades et dures représailles par la milice, et l’interruption de l’année scolaire.

En mai-juin 1960, le premier faux complot du nouvel état-policier avait coûté la vie à l’avocat Ibrahima Diallo et à ses deux co-accusés : Fodé ‘Legros’ Touré, pharmacien, et Elhadj Mohammed Lamine Kaba, imam de Coronthie, quartier nord de Conakry. On relève ici le dosage ethnique cynique de l’inculpation : un Pullo de Mamou, un Soso du Moriya (Forécariah) et un Maninka-Mori de Kankan. Pour avoir déposé les statuts d’un parti d’opposition au PDG, les trois hommes furent accusés d’atteinte à la sûreté de l’état. Ils furent torturés à mort et fusillés. Le silence de la classe politique resta assourdissant. Enhardi, Sékou Touré monta, en 1961, son complot contre les enseignants. Ainsi démarrèrent les premiers rouages de la répression, qui vida la Guinée de ses meilleurs hommes et femmes et brisa net l’élan du pays.

Le bilan et l’impact de la réaction gouvernementale continuent marquèrent négativement la Guinée. Une dizaine de lycéens “meneurs” furent fusillés par un peloton d’exécution aux ordres de Fodéba Keita et Sékou Touré. Et le système d’enseignement commença sa plongée irréversible, suite aux lourdes peines de prison infligées aux éducateurs et au départ massif des intellectuels et technocrates de nombreux pays d’Afrique, d’Europe et des Antilles, qui avaient volé au secours de la jeune république en 1959. …

La jeune Maryse Condé vivait à Conakry à l’époque avec sa famille. Elle y connut quatre années intenses, qui inspireront son génie littéraire. D’où, entre autres, ses deux premiers romans (Heremakhonon, Une saison à Rihata) et son autobiographie (La vie sans fards).

Pourquoi Somparé ne fut-il pas inquiété ? Etait-il un vrai manifestant spontané, ou bien, au contraire, un infiltré par les autorités dans les rangs des élèves en colère ? Aboubacar emporte la réponse à ces questions dans sa tombe. Mais l’examen de son chemin après l’université indique la participation de cet homme d’appareil aux réseaux sécuritaires et coercifs de Sékou Touré et du PDG. En effet il fut membre de la terrible Commission d’enquête du Camp Boiro. Pis, une tentative de kidnapping d’un intellectuel guinéen eut lieu sous son mandat d’ambassadeur  à Paris. Voir plus loin.

Labé : poste-clé et rampe de lancement

Primo, frais émoulu de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser de Conakry, Somparé fut affecté comme directeur régional de l’éducation à Labé. Cette nomination n’était pas fortuite. Au contraire, Sékou Touré exigait  des fonctionnaires, en général, et ceux travaillant à Labé, en particulier, la surveillance et l’envoi régulier de rapports secrets.

Secundo, pour plusieurs mobiles et motifs, Sékou Touré nourissait rancune et hostilité à l’encontre de Labé. Pourquoi ? C’est, par exemple, la région natale d’un précurseur prestigieux, Yacine Diallo (1897-1954), d’un rival de fait, Saifoulaye Diallo (1923-1981), d’un dénonciateur infatigable, Siradiou Diallo, en tant que journaliste puis édacteur-en-chef de Jeune Afrique, et d’un adversaire irréductible, commandant Thierno Ibrahima Diallo, cheville ouvrière de l’attaque du 22 novembre 1970.
Sékou Touré jalousait les deux premières personnalités pour leur naissance, leur éducation, et leur prestige. Ainsi, la rumeur l’accusa d’avoir fait empoisonner Yacine à mort en mars 1954. Aussi grave, il humilia et envisagea de tuer Saifoulaye au Camp Boiro. Il n’y renonça que sur l’injonction de ses féticheurs, qui lui dirent que son étoile astrologique (son destin) était liée à celle de Saifoulaye.… Et que la mort de son ex-alter ego entraînerait immédiatement la sienne.
Quant au commandant Thierno Diallo, après avoir décidé de démissioner de l’armée française pour se mettre à la disposition de la jeune république de Guinée en 1958, il fut rejetté — avec d’autres soldats, sous-officiers et officiers — par le nouveau régime guinéen. Il fut ainsi contraint à l’exil, d’abord à Dakar, ensuite en France.…

Au plan politique, Sékou Touré reprochait à Labé la proportion élevée de bulletins Oui de la région au réferendum du 28 septembre. Dans son allocution de clôture de la 2è Conférence nationale des cadres du PDG, le 27 novembre 1958, il déclarait :

« A chacune des consultations populaires, Labé a toujours été le seul lieu de déception. Il faut en rechercher la cause au niveau de la direction et non au niveau des masses. Quand je dis au niveau de la direction, ce n’est pas un problème d’homme mais un problème de méthode de travail. Il faut reprendre les méthodes de travail et les adapter aux conditions de la ville de Labé, afin que cette localité cesse d’être la gangrène du Parti. »

Sékou Touré faisait semblant d’ignorer que les 56.000 votes positifs de Labé reflétaient ceux des 12 autres territoires qui formaient l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale francaises d’Afrique. Il ne savait pas non plus qu’il retounerait dans le giron de la FrançAfrique au crépuscule de son règne ténébreux et douloureux. Du reste, depuis 1954 il était sorti du peuple et était devenu “un envahisseur intérieur”, selon la formule adéquate d’Alioum Fantouré. Sékou Touré, en somme, s’était transformé en un virus carcinogène agressif à l’assaut du pays. Par la suite, l’infection se propagea, se métastasant dans l’Etat et dans la société de Guinée. Et il n’y a malheureusement toujours pas de cure.

Lire Bernard Charles (a) Cadres politiques et administratifs dans la construction nationale en Guinée (b) Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Toujours est-il qu’au fil des ans, de 1959 à 1984, Labé paya, en termes relatifs et absolus, le tribut le plus lourd de la dictature. Qu’ils fussent natifs ou simplement ayant travaillé à Labé, toutes ethnies (Fulbe, Mande, Soninke, Jakanke, Jalonka, etc.) et tous rangs confondus (aristocrates, technocrates, politiciens, secrétaires féderaux et de section, gouverneurs, ministres-délégués, fonctionnaires, ménagères, anciens serfs, érudits, Jeli, etc.) payèrent par leur liberté et/ou leur vie d’avoir été associés à Labé.

L’hécatombe fut dévastatrice. Elle fut basée sur les renseignements (faux ou exagérés) d’agents de Sékou Touré à tous les niveaux. Le plus néfaste d’entre fut, sans doute, Emile Cissé. Il commença à sévir au collège de Thindel, au sud-est de la ville de Labé. Puis il étendit son reseau à toute la région. Il se tailla même un petit fief dans les locaux de l’ancienne école normale de Popodara, baptisée Kaledu. Il y était entouré d’adolescentes qui lui servaient de garde personnelle et de harem…

Après Labé, Emile Cissé ravagea et endeuilla successivement Kankan et Kindia. A Kankan il eut le se vengea cruellement de Samba Safé Barry, ancien secrétaire fédéral de Labé. Bien que né dans une famille de runnde (haaɓe, maccuɓe, c’est-à-dire les serfs de l’état théocratique du Fuuta-Jalon et de la colonisation française), cet instituteur doté d’une forte personnalité s’opposa ouvertement à la corruption des moeurs des élèves par Emile Cissé. Il força le départ de celui-ci, qui fut affecté à Kankan. Comme l’indique lieutenant-colonel Kaba 41 Camara, c’est Emile Cissé qui mit dans l’oreille de Sékou Touré la rumeur infondée d’un coup d’Etat par les parachutistes de la garnison de Labé. Ce fut le faux Complot militaire Kaman-Fodéba, qui, en 1969, emporta les civils Diawadou Barry, Karim Fofana, Baydi Guèye, Dr. Maréga Bocar, Dr. Bah Thierno, etc. et décapita l’armée créée par Fodéba.

Comme par hasard (?!) Samba Safé rejoint Emile Cissé à Kankan en 1969 en qualité de gouverneur de la région. En 1972, il fut arrêté et conduit au Camp Soundiata Keita, où Emile Cissé présidait aux tortures des prisonniers politiques. Avec cruauté et sadisme, il tortura Samba Safé à mort, en le mutilant sexuellement et en le découpant à l’arme blanche. Après Kankan, Emile fut nommé gouverneur de Kindia. Et c’est dans cette ville qu’Emile fut finalement arrêté. Il fut enchaîné, battu et transféré au Camp Boiro, où il mourut de la diète noire.… Emile Cissé agit avec l’accord tacite et l’approbation de Sékou Touré, qu’il appellait son Papa adoptif…

Tel est donc le contexte — lointain et rapproché — dans lequel Aboubacar Somparé prit la charge de la direction régionale d’éducation de Labé. Il cumula vite ses fonctions techniques avec des responsabilités politiques, en  devenant membre du bureau fédéral du Parti démocratique de Guinée à Labé. Marié, fils et père de famille, il n’avait rien de commun avec l’extravagance et les mises en scène grotesques d’Emile Cissé. Somparé avait le sourire aisé et l’entregent accueillant. Apparemment à l’aise dans sa peau, il dut évoluer sans effort dans la société courtoise et discrète de la capitale du Fuuta-Jalon.

Malheureusement, ces atouts personnels ne changeaient en rien la donne, c’est-à-dire la terreur ambiante, les traumatismes profonds, et la douleur engourdissante de familles pansant leurs plaies et pleurant leurs morts. Les dispositions sociales de Somparé n’empêchaient surtout pas sa dévotion   au Reponsable suprême de la révolution. Elles n’entravaient pas sa disponibilité à exécuter fidèlement les ordres, missions, tâches et besognes du dictateur.

Quel fut le bilan souterrain et secret de Somparé à Labé ? Cela reste à établir dans un pays sans archives, ni mémoire du passé, lointain ou récent.

Au bout de quatre ans, en 1973, Somparé quittait Labé pour Conakry. Aux yeux de Sékou Touré, la première manche du plan de carrière de son protégé s’était bouclée de façon satisfaisante. Pour Somparé, Labé avait servi de rampe solide de lancement. Il y avait bâti un bouclier pouvant  le protéger contre les pièges d’une révolution cannibale de ses dirigeants. Et sur cette base, Aboubacar Somparé continuera son irrésistable ascension de cacique du régime, sous l’oeil bienveillant de Sékou Touré.

A suivre.

Tierno S. Bah

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Bruno Lemaire, ministre français de l’économie, et Président Alpha Condé à Paris, 16 novembre 2017

Une pluie de promesses

Chaque fois qu’il séjourne en Chine, le président Alpha Condé joue au démagogue et dénonce l’impérialisme occidental.… Mais voilà que depuis hier il se tourne vers Paris pour miroiter un Plan condamné à n’être qu’une chimère, du fait même de la gestion chaotique des biens publics par son régime. RFI claironne :

« Plus de 300 investisseurs publics et privés sont réunis à Paris jeudi et vendredi pour aider la Guinée à financer son plan de développement national. La Guinée a besoin de 13 milliards de dollars ces trois prochaines années pour financer ses grands travaux et rendre le pays plus attractif. D’ores et déjà, les bailleurs de fonds internationaux ont mis sur la table près de 5,5 milliards de dollars, et la France va contribuer à hauteur de 600 millions de dollars. »

Jeune Afrique renchérit :

« 12,6 milliards de dollars d’engagements fermes ont été pris durant les deux jours de discussions entre le gouvernement guinéen et ses partenaires à Paris. Avec les appuis du FMI et de l’IFC, ainsi que les 6 milliards promis par la Chine dans un autre cadre, les financements dépasseront les 20 milliards de dollars, quand la Guinée en espérait 14,6. »

C’est presque une pluie de promesses. Mais de quel plan s’agit-il ? Triennal, quinquennal, décennal ? Qui l’a conçu, préparé et rédigé ? Où en Guinée a-t-il été examiné, amendé et ratifié ? Par quelles institutions ?

Proverbe et réalité

S’exprimant hier à Paris durant le marathon de levée de fonds pour son Plan national de développement économique et social, M. Condé aurait déclaré : « Pour attirer des mouches, il faut du miel. » La métaphore est plaisante à lire ou entendre. Mais c’est une phrase en l’air, vide. Elle me rappelle l’anecdote selon laquelle durant l’effort de guerre 1939-45, un commandant de cercle du Tchad ou de l’Oubangui-Chari (actuelle République Centrafricaine) fut sommé constamment de livrer des quantités de miel à la Métropole. Or la région où il exerçait n’avait même pas de ruches d’abeilles. Excédé, il répondit finalement à ses supérieurs : « D’accord pour miel. Stop. Envoyez abeilles. Stop. » Il fut puni et relevé de ses fonctions.

Le proverbe repris par Alpha Condé évoque, dans une certaine mesure, le dilemme du commandant colonial mentionné ci-dessus. Et il est plus sérieusement contredit par les réalité guinéennes. Au point que les investisseurs potentiels feraient bien de dire au président :
— “D’accord, monsieur le président, nous aimerions bien être vos mouches. Mais où trouverions-nous le miel dans votre pays ?”
Alpha n’a pas de réponse à cette simple question. En effet, après sept ans de sa présidence la Guinée n’a rien de mielleux et de sucré. Au contraire, elle est aigre et acidulée, pimentée et extra-salée. Pour s’en convaincre, il suffit de demander l’opinion des populations, qui tirent le diable par la queue. Et qui luttent pitoyablement pour la pitance du jour, dans un calvaire quotidien.
Le pays ne fournit simplement pas des bases élémentaires et des structures fonctionnelles capables d’exploiter en toute transparence et de faire fructifier les US$20 milliards PROMIS pour financer le plan présidentiel.

Drôle de Plan

Le gouvernement parle d’un Plan quinquennal couvrant  la période 2016-2020. Arithmétiquement l’addition  (ou la soustraction) donne quatre au lieu de cinq ans. Avec deux ans environ déjà écoulés. En d’autres termes, le gouvernement s’est endormi sur ce dossier pendant 24 mois ! Il se réveille soudain. Et le voilà qui invite 300 personnes à Paris, aux frais du contribuable, pour une méga-quête financière incertaine. Car on ne réalise rien avec des promesses. Il faut  des projets bancables exécutés par des gestionnaires compétents. Or Alpha Condé est le premier à décrier le manque de  cadres expérimentés. Curieusement,  lui, le “professeur”, ne lève pas son petit doigt pour tenter de résoudre ce problème fondamental. Pas étonnant de la part d’un président qui n’a pas tenu sa promesse électorale d’octroyer une tablette à chaque étudiant. Cela dit, une  bonne planification commence par l’identification  des sources et méthodes de financement  avant  le lancement. Le contraire revient à mettre la charrue devant les boeufs. C’est exactement ce qu’a fait M. Alpha Condé. Car c’est en fin 2017, au seuil de 2018, qu’il cherche à financer un plan démarré en 2016 ! C’est pas drôle ! Il est évident qu’il se moque éperdument de son son propre Plan. Il s’en sert simplement pour faire du tapage, monter un tape-à-l’oeil et jeter de la poudre aux yeux du public guinéen. Son but réel est d’orchester éventuellement une campagne pour un troisième mandat inconstitutionnel. Ce qu’il n’obtiendra pas. Il lui faudra alors passer outre la volonté du Peuple en modifiant, arbitrairement et à des fins égoïstes, la Loi fondamentale du pays.

Mama Kanny Diallo. Paris, novembre 2017
Mama Kanny Diallo

Lire l’interview de Mama Kanny Diallo, ministre du Plan et de la coopération, ex-épouse d’Alpha. Elle révèle que les projets d’investissements  agricoles mettent l’accent sur “la relance des cultures d’exportation telles que celles de la production d’ananas, de café et d’anacarde.” L’approche est erronée.  Au nom de la sécurité alimentaire on doit plutôt accorder la priorité à la production vivrière :  agriculture (riz, fonio, maïs, manioc, mil, igname, etc.), élevage (viande, lait, beurre, fromage, etc.), cueillette (karité, palmistes, fruits, feuilles, etc.), pêche (poisson, fruits de mer, acquaculture, etc.). Les cultures d’exportation créent une dépendance économique et financière similaire à celle engendrée par l’exploitation — sans transformation locale — des produits miniers bruts.

Environnement inadéquat

En septembre dernier Alpha Condé annonça avoir obtenu un autre prêt de US$20 milliards par la Chine à la Guinée. En octobre, il exposa devant la presse son plan-directeur d’une nouvelle ville de Conakry ! Il confond apparemment architecture et urbanisme. Et il croit que les habitants de la capitale sont de la volaille. Et qu’il suffit de bâtir des cages de poulaillers de type HLM pour moderniser la cité !… En fait une ville est un ensemble complexe de réseaux de transports (routes, chemins de fer, aéroports), de communication (Internet, Web), de santé (égoûts, de parcs, espaces verts), de quartiers résidentiels et commerciaux, de bibliothèques, de marchés, édifices, monuments, cimetières, etc.

En dehors de l’entourage d’Alpha et de lui-même, les Guinéens ne sont dupes de ces publicités fracassantes. Elles rappellent la mascarade en cours, qui fait de Conakry la capitale mondiale du livre. Alors que le pays est en majorité analphabète après 60 ans bientôt de souveraineté.

Répétons-le, la Guinée n’est pas équippée pour absorber et rentabiliser les quelque US$40 milliards qui viendraient de Beijing et de Paris. Le pays ne remplit pas les conditions nécessaires et indispensables pour employer rationnellement de tels montants de capitaux. Même si l’on étale l’exécution dans un futur plus ou moins distant. L’environnement est faible et inadéquat. Il érige de sérieux obstacles pour les investisseurs les plus “généreux”. Comme exemples de pièges on peut citer les suivants :

  • Faible qualité d’éducation
  • Faiblesse de la production et de la distribution d’eau, d’énergie et de nourriture
  • Système de santé précaire
  • Mise à l’écart du paysannat
  • Chômage endémique d’adultes et de jeunes
  • Analphabétisme prédominant
  • Main-d’oeuvre qualifiée rare
  • Monnaie non-convertible
  • Secteur bancaire anémique
  • Absence d’épargne domestique
  • Dépendance totale vis-à-vis des bailleurs étrangers bi ou multilatéraux
  • Réseau de communication numérique embryonnaire
  • Transports archaiques
  • Inféodation de la justice et du parlement au pouvoir exécutif
  • Pauvreté galopante
  • Criminalité et impunité

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Depuis sa première investiture, M. Condé a, comme il l’avait promis, ramené la Guinée là où président Sékou Touré l’avait laissée. C’est-à-dire dans la pauvreté, la démagogie l’incompétence, l’autocratie et le culte de la personnalité. Ainsi, Alpha a gaspillé sept ans précieux à se promener hors du pays, pour son intérêt personnel et au détriment de la Guinée.
Le temps a vite passé. Il ne lui reste plus que deux ans environ pour céder la présidence à un successeur élu. Mais M. Condé aimerait soit rattraper ce temps, soit l’allonger en une présidence à vie, camouflée et dissimulée derrière des projets utopiques. Il oublie que le temps perdu ne se rattrape pas. Et que la Constitution est inviolable. Elle ne sera pas tripotée pour satisfaire sa boulimie du pouvoir.

Tierno S. Bah