Le résistible leadership d’Houphouët-Boigny

Cinquante-six années durant, de 1937 à 1993, Félix Houphouët-Boigny (1905-1993) excerça un leadership multiple : traditionnel, syndical, politique, parlementaire et gouvernemental. Je continue ici mon exploration de la longue et complexe carrière du “père-fondateur” de la république de Côte d’Ivoire. Dans une première partie je  réfute et clarifie quelques assertions du “Vieux” sur la Guinée. Dans la deuxième partie, je passe en revue  son  leadership, qui, en tant que philosophie et pratique, résista plus d’un demi-siècle. Et qui, bien que balloté, survit aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Dans un état plus que jamais résistible.

Sources

Tour à tour description, commentaire et analyse, cet article s’inspire et exploite les sources suivantes :

Note. Je n’ai pas encore eu les ouvrages de Grah Mel sous la main. Je compte toutefois les présenter ici ou sur webAfriqa.

Première Partie
Réfutations et Clarifications

Sans perdre de vue, le rôle et la place d’Houphouët dans la Françafrique, je me concentre sur la dimension africaine du personnage et son influence déterminante sur l’évolution et l’implosion politiques de la Guinée. D’où la nécessité et l’utilité de réfuter et de clarifier un aspect des rapports initiaux entre  Sékou Touré et Félix Houphouët-Boigny.

Souvenir inexact

Houphouët-Boigny déclare :

« … un beau jour, on m’a appris qu’il y avait là-bas un jeune syndicaliste qui voulait rallumer le flambeau de la lutte du RDA. C’était Sékou Touré. Je me suis déplacé, je l’ai rencontré chez sa grand-tante qui me l’a recommandé…»

Date de rencontre erronée

Cette rencontre remonte vraisemblablement à 1951. Mais la remémoration est absolument inexacte. Car Houphouët-Boigny avait déjà fait la connaissance de Sékou Touré. Au Congrès constitutif du RDA en octobre 1946 à Bamako ! Sékou fit partie de la délégation guinéenne. Pierre Kipé, en témoigne dans le livre sus-mentionné.

Emergence de Sékou Touré

Ibrahima Baba Kaké écrit :

“Dès le départ Sékou Touré devient l’homme fort du RDA en Guinée.”

Erreur. L’arrivée de Sékou au devant de la scène publique fut différée de quatre ans : de 1947 à 1951. Des hommes plus âgés et de statut social plus élevé tinrent la barre du de la section guinéenne du RDA. Celle-ci fut créée en mai 1947 sous l’égide de Madeira Keita. Les principaux collaborateurs de celui-ci étaient:

Le jeune Sékou Touré venait au 5ème rang de la hiérarchie. Il était alors le secrétaire général adjoint du syndicat USCG. Au sein du comité directeur il partageait les responsabilités du poste des affaires économiques et sociales avec Nfa Mohamed Touré (commis des finances) et Fatoumata Ciré Bah (secrétaire du greffe et des parquets).
Houphouët-Boigny connaissait Sékou Touré depuis 1946 donc. D’où la fausseté du souvenir rappelé plus haut.

Houphouët-Boigny et les cousins Touré

Houphouët continue :

« Je l’ai (Sékou Touré) fait venir à Abidjan avec son cousin, Petit Touré, époux de ma propre nièce. Celui-là aussi n’est plus. »

Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l'Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.
Avant la montée au pouvoir de deux leaders du Rassemblement démocratique africain : l’Ivoirien Houphouët-Boigny (le parrain) et le Guinéen Sékou Touré (le poulain) modestement habillés et attablés, circa 1954.

Bailleur de fonds

Houphouët-Boigny ne se contenta pas seulement d’inviter Sékou Touré à Abidjan. Bien au contraire, il fut son bailleur de fonds. Il le soutint financièrement, lui prodiguant  conseils et lui apportant la solidarité du Rassemblement démocratique africain. Mieux, à partir de 1954, Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française,  se joignit à l’Ivoirien dans le parrainage de Sékou Touré. La bienveillante protection des deux hommes éperonna la montée en flèche de Sékou au pouvoir  Nous verrons plus loin que le poulain se retournera contre ses parrains.

Cynisme ou sénilité

Houphouët-Boigny parle laconiquement de Petit Touré et de sa mort. Mais il ne dit pas comment, où et quand ? A lire ce passage on pourrait conclure que Petit Touré fut emporté par la maladie ou un accident de circulation. Hélas, macabre et tragique, la réalité est toute autre. Car Sékou Touré fut la cause de la disparition de Petit Touré. C’est sur son ordre que ce dernier périt de faim et de soif (diète noire) au Camp Boiro en 1965. Et quel fut son “crime” ? Il avait déposé la demande d’agrément et les statuts d’un parti d’opposition au PDG : le Parti de l’Unité Nationale de Guinée. Aux yeux de Sékou Touré c’était là un forfait punissable de mort. Le Vieux aurait dû saisir l’occasion du Colloque d’Abidjan pour réhabiliter la mémoire de Petit Touré. Mais non, par cynisme et/ou sénilité, il  se borna à verser des larmes de crocodile et à propager une image retouchée et trompeuse du dictateur guinéen.

Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d'Ivoire et de la Guinée, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d'Ivoire)
Installés au pouvoir et présidents à vie de la Côte d’Ivoire et de la Guinée, respectivement, Houphouët-Boigny et Sékou Touré sont conduits en Cadillac décapotable à Conakry en 1962 (Photo: Information Côte d’Ivoire)

Notice biographique

Le nom de baptême du futur leader est Oufoué Djaa. Plus tard, converti au catholicisme, diplômé de l’Ecole William Ponty et jouissant du statut d’“évolué”, il francisa son nom en Félix Houphouët-Boigny. Boigny désigne le bélier en langue baulé. Le site Archive suggère que l’âge est tronqué. Il aurait vu le jour huit ans avant 1905, qui est la date consignée sur son acte de naissance ou jugement supplétif. Il appartiendrait donc à la génération de 1897, l’année précédente de l’arrestation de l’empereur Samori Touré à Guélémou, dans le territoire de la future Côte d’Ivoire.
Houphouët-Boigny se maria deux fois. Comme indiqué dans Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny, il épousa Khadija Racine Sow (1913-2006) en 1930 à Abengourou. Le couple divorça en 1952. Et Houphouët resta “célibataire” pendant 10 ans ans. En 1962 il se remaria avec Marie-Thérèse Brou, sa cadette de 25 ans. Ces secondes noces connurent des scandales. Car les époux menaient chacun une vie extra-maritale. Félix engendra une fillette hors-mariage. Pour sa part, volage et portée aux escapades, Thérèse s’absenta au moins une fois du foyer en 1957 pour une randonnée avec un Italien à Milan. Et elle compta Sékou Touré parmi ses amants. André Lewin signale que les deux amoureux eurent une intense et brève liaison.

A noter que le premier président guinéen récidiva dans les années 1970 en ajoutant Mme. William Tolbert à la liste de ses trophées féminins (Voir l’énumération —très partielle— des quelque 13 épouses et maîtresses). Sékou Touré mourut comme il avait vécu, emporté par une libido débridée et le tabagisme. Sur la table d’opération de la Clinique de Cleveland, les chirurgiens tentèrent en vain de le sauver de la syphilis cardiaque et de la sclérose des artères coronaire et pulmonaire. Lire Sékou Touré : la mort américaine.

Deuxième partie.
Un leadership résistible (1937-1993)

Ruth Morgenthau dessine autant que possible le cadre —social, économique, politique et culturel — qui engendra les partis politiques africains et leurs leaders à partir de 1946. La lecture de son livre montre que quatre forces se conjuguèrent pour produire Félix Houphouët-Boigny :

  • L’hégémonie française, coloniale et post-coloniale
  • La politique des partis et les contradictions des leaders
  • Les populations africaines
  • Le contexte mondial

Le livre Political Parties in French-Speaking West Africa est la  version améliorée de la thèse de doctorat (Ph.D.) de Ruth Morgenthau. De format compact l’ouvrage compte 439 pages. Mais une fabrication moins dense pourrait aisément attendre mille pages. Le corps du texte est enrichi de centaines de notes en bas de page, que j’ai regroupées en fin de chapitre. Publié en 1964, le travail fut généralement fut bien reçu à la fois pour contenu spécialisé en politologie, et pour sa dimension parfois inter-disciplinaire (histoire, anthropologie, ethnologie, économie). L’auteure effectua trois voyages de recherche sur le terrain, en 1951, 1960 et 1961. Sa préface contient une liste impressionnante d’informateurs : Ouezzin Coulibaly, Mamby Sidibé, Hampâté Bâ, Madany Mountaga Tall, Baidy Guèye, Sékou Touré, Seydou Diallo ,  N’Famara Keita, Telli Diallo, Karim Fofana, Idrissa Diarra Mahamane Alassane Haidara, Mamadou Aw, Seydou Badian Kouyaté, Abdoulaye Sangaré, Bernard Dadié, Urbain Nicoue, Issoufou Seydou Djermakoye, Senou Adande, Emile Derlin Zinsou, Doudou Guèye, Lamine Guèye, Mamadou Dia, Doudou Thiam, Assane et Ursula Seck, Abdoulaye Guèye, Abdoulaye Ly, etc.
Le livre examine la situation de quatre pays : Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Guinée. Il s’ouvre par une solide introduction et trois chapitres généraux :

Un passage de l’introduction s’interroge avec pertinence : Comment doit-on comprendre l’usage de la référence Fama (roi en langue Maninka) pour désigner Sékou Touré en Guinée ? Ecouter, par exemple, le Bembeya Jazz national dans Regard sur le passé.

Après les quatre dossiers d’enquête, le livre propose une analyse d’ensemble et formule des opinions — parfois prémonitoires — dans les chapitres suivants :

Lacunes, erreurs, points faibles du livre

  • On relève des fautes de transcription des noms français. La confusion découle surtout des nuances du genre grammatical (masculin/féminin) du nom français.
  • L’auteur fait de Sékou Touré un descendant paternel de Samori Touré. En réalité, la parenté dérive de la mère de Sékou, une Camara. Bien qu’ayant le patronyme Touré, Alpha (le père de Sékou) n’était pas lié  à Samori.
  • L’eurocentrisme occidental apparaît çà et là à travers l’ouvrage ; ainsi al-Hajj Umar Tall et Samori sont traités de simples chefs guerriers. Aucun mot sur la production littéraire, l’impact théologique et le rayonnement spirituel du premier, ou  l’énergie organisationnelle et les aspirations unitaires du second.
  • La narration s’arrête à l’année 1961 alors que le livre fut publié en 1964. Une mise à jour avant la mise sous presse eût considérablement amélioré le contenu.
  • L’étiquette French-speaking est une généralisation excessive. Elle ne s’applique qu’à la minorité parlant la langue du colonisateur, qui reste,  pour l’écrasante majorité des Africains, un idiome étranger. Qui maintient des barrières linguistiques artificielles entre dirigeants europhones et administrés non-europhones.
  • Le livre est superficiel sur le rôle et la place de la religion en Côte d’Ivoire. Dommage, car le Christianisme était très actif. L’Eglise catholique, les syncrétismes religieux et les mouvements messianiques, par exemple, étaient impliqués dans le climat social de l’époque. Lire le Harrisme, Afrique: le harrisme et le déhima en Côte d’Ivoire coloniale, etc.
  • Ruth Morgenthau mentionne le Hamallisme ((1920-1950) en passant. Mais elle ne nomme pas le fondateur de ce courant Tijaniyya. Il s’agit bien sûr de Cheikh Hamahoullah ou Hamallah. Les travaux d’Alioune Traoré dégagent le portrait de ce sufi et saint anti-colonial. Tierno Bokar Salif Tall se plaça sous son allégeance spirituelle. Et mon grand-père, Tierno Aliou Buuɓa-Ndiyan, appuya l’enseignement et la voie du Cheikh. Que grâce  soit  rendue à tous les trois. Sous la ténébreuse Troisième République, son Empire Colonial et son régime de l’Indigénat, ces trois figures furent d’éminents porte-étendards de la tradition africaine et de l’orthodoxie sunni malékite.
  • Le livre rapporte un témoignage du sénateur Ouezzin Coulibaly au sujet de l’assassinat du sénateur Biaka Boda en janvier 1950. Mais la version donnée est, à mon avis, superficielle et inadmissible. Dans son roman satirique En attendant le vote des bêtes sauvages Ahmadou Kourouma campe mieux la vague de répression du RDA par les autorités coloniales entre 1949 et 1950. Elle liquida Biaka et faillit emporter Houphouët.

Les racines d’Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny n’inventa pas la politique des partis en Afrique Française. Avant l’arrivée à maturité de la génération d’Houphouët, entre 1905 et 1918, diverses associations et personnalités (africaines et afro-américaines) avaient allumé le flambeau de la lutte. Du côté français, Maurice Delafosse — un maître à penser d’Houphouët — présageait dès 1915 l’éveil et le combat des colonisés pour leur émancipation.  Cela dit, Houphouët reste un doyen et une figure de proue de la politique et de la gouvernance en dans l’Afrique moderne.

Les quatre communes de plein exercie du Sénégal (Saint-Louis, Gorée, Dakar, Rufisque) jouèrent également un rôle précurseur. Et Houphouët fit l’expérience de cette organisation et discriminatoire, et fut fortement lié au Sénégal. C’est, en effet, le pays de son alma mater (Ecole normale William Ponty) et de son beau-père, Racine Sow. Malheureusement, Houphouët se départit de ces liens et adopta une attitude paradoxale axée sur deux points : (a) son rejet de ce qu’il percevait comme “l’élitisme” saintlouisien et dakarois, (b) son opposition irréductible aux thèses fédéralistes des dirigeants sénégalais. La concurrence trouva son expression la plus aigüe en 1957-58 dans le débat entre fédéralistes (Lamine Guèye, Senghor, Sékou Touré, etc.) et territorialistes (Houphouët). La question posée était de savoir s’il fallait accéder à l’indépendance en tant que bloc ouest-africain fédéré ou bien en tant que territoires distincts. Voulant  éviter l’éclatement, Senghor créa le néologisme balkanisation et mit ses pairs en garde contre les conséquences d’une marche en ordre dispersé vers la souveraineté…
Lire également (a) The Emergence of Black politics in Senegal. The Struggle for Power in the Four Communes, 1900-1920
(b) Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) (c) Sékou Touré : Le Héros et le Tyran, chapitre 4, “Le Triomphe (1958-1959)”

De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire), et l'abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), avatar comique et accident tragique de la FrancAfrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l'affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d'Abidjan. 24 octobre 1960
De gauche à droite, Léopold Sédar Senghor (Sénégal), Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et l’abbé-président Fulbert Youlou (Congo-Brazzaville), accident historique et avatar aberrant de la Françafrique. Le trio affiche une allure détendue. Pourtant, derrière le sourire persistaient des divergences profondes, une rivalité tenace, et, au bout du compte, l’affabilissement mutuel. Photo: Table-ronde d’Abidjan. 24 octobre 1960

Axe triangulaire

Morgenthau place les débuts d’Houphouët dans un axe triangulaire incluant :

  • La politique coloniale d’intéressement de planteurs Français
  • L’incorporation de la main-d’oeuvre forcée extra-territoriale
  • L’adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens et les immigrés

Politique d’intéressement

Ruth écrit (je traduis) : « A partir de 1930 les autorités coloniales de Côte d’Ivoire décidèrent d’intéresser des Français à venir s’installer comme planteurs des cultures d’exportation (cacao, café). Les premières actions se développèrent dans la ceinture forestière, à peu près au sud du 8° parallèle. Les plantations des Européens se situaient :

  1. A l’ouest de la rivère Bandama, près de Gagnoa, Daloa, et Man
  2. Le long de la côte méridionale, près de Grand Bassam, Abidjan, Grand Lahou, et Sassandra
  3. Le long de l’axe ferroviaire Agboville-Dimbokro-Bouaké, en forêt
  4. A Katiola et Korhogo dans la savanne septentrionnale.

une main-d’oeuvre forcée importée

Imposant le travail forcé, le régime de l’Indigénat importa une main-d’oeuvre abondante et bon marché. Ces recrutements obligatoires permirent la mise en valeur les plantations des Européens. Ainsi, le décret du 25 octobre 1925 organisa le mouvement des contingents des régions pauvres du nord vers le sud fertile. Le texte règlementa aussi la répartition du personnel importé  entre l’administration et les planteurs Européens. Devant la faible densité démographique  (9 habitants au km2) du sud, les colonisateurs contraignirent des travailleurs du nord de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, et, surtout, de la Haute-Volta (Burkina Faso). Les statistiques officielles établissent qu’entre 1920 et 1930, plus de 190.000 Voltaïques furent incorporés dans les brigades de travail en Côte d’Ivoire.

Adoption  de la nouvelle économie de plantation par les Ivoriens

L’auteur souligne l’intérêt et la participation effective des Africains à l’économie de plantation. « Peu après l’installation des coloniaux, les Africains créèrent eux aussi des plantations. Plus petits que les domaines des Européens, leurs lots étaient éparpillés à travers la forêt. Dans l’entre-deux guerres (1918-1939), leurs plantations s’étendirent à l’est de la Bandama parmi les peuples Baulé et Agni. (Baule and Agni sont apparentés ; eux et les Ashanti du Ghana appartiennent à l’aire ethnique Akan).
La particularité de la colonie de Côte d’Ivoire découle du fait que des citadins et des “évolués” (diplômés de l’école française) s’intéressèrent et s’investirent dans l’économie de plantation. Ce faisant, ils se dégageaient de la dépendance salariale de la bureaucratie coloniale. Contrairement à la plupart des autres territoires — où les fonctionnaires dépendaient de l’administration — les colonisés pouvaient s’installer et vivre à leur compte. Mas la fièvre de plantation ne s’arrêta pas aux fonctionnaires. Elle gagna aussi les villageois illétrés, y compris les femmes. Chacun trouva dans la plantation un moyen d’améliorer son status économique et social. Les chefs traditionnels bénéficièrent de l’émergence de cette couche de planteurs de plus en plus prospères. Et la rivalité entre élites traditionelles et modernes s’atténua. L’économie de plantation et l’accès à l’argent rapprocha les chefs traditionnels — précoloniaux —et les chefs modernes. En conséquence, les chefs traditionnel acceptèrent un “évolué” et chef de statut secondaire, en l’occurrence,  Felix Houphouët-Boigny, comme leur porte-parole.
Toutefois, ces développements engendrèrent des clivages et des frictions. Ce fut notamment avec la distinction entre autochtones et “étrangers” ou “dioula”, c’est-à-dire les travailleurs immigrés — forcés et volontaires —  du Nord de la Côte d’Ivoire et de territoires voisins. Les graines de l’“ivoirité” venaient d’être semées. Avec elles, la dualité fondamentale, déconcertante et débilitante de la Côte d’Ivoire : terre d’inclusion et  d’exclusion, hospitalière et xénophobe. Cette contradiction débouchera en 2002 sur la crise politico-militaire, la guerre civile et la partition du pays entre le Nord et le Sud.

Carte ethnique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte ethnique de la Côte d’Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Carte politique de la Côte d'Ivoire. Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964
Source : Ruth S. Morgenthau. Political Parties in French-Speaking West Africa. 1964

Dans une prochaine livraion j’examine la carrière politique d’Houphouët-Boigny en quatre phases et périodes :

  • La phase organisationnelle et fondatrice
  • Dans l’opposition (RDA) et face à la répression coloniale
  • Récupération, collaboration et cooptation
  • “L’indépendance” et la présidence à vie

(A suivre)

Tierno S. Bah

Abdullahi : destin et ascendance d’un Taal

Abdoullahi Tall (1879-1899), fils d'Ahmadou Shaykh (roi de Ségou et suzerain de Dinguiraye), petit-fils d'Al-Hajj Umar, surnommé l'Aiglon impérial.
L’Aiglon impérial, Abdullahi Taal (1879-1899) ; fils d’Ahmadu Shaykh (sultan de Ségou, suzerain de Dinguiraye, Lam-Julɓe, i.e. Commandeur des Croyants), petit-fils d’Al-Hajj Umar. Inhumé au Cimetière Montparnasse, Paris.

La brièveté du destin d’Abdullahi est, pour ainsi dire, inversement proportionnelle à la profondeur de son ascendance. Autant le premier fut court, autant la seconde est étendue.

Destin

Fils d’Ahmadu Shaykh, Lam-Julɓe (Commandeur des Croyants), petit-fils d’Alhajji Umar Taal, Abdullahi ne vécut que vingt ans (1879 à 1899). Il était l’un des cadets d’Ahmadu. Ses frères aînés, Ahmadou Makki, Mady et Modi, étaient des officiers actifs de l’armée de leur père.

Les dix dernières années de la vie d’Abdullahi sont évoquées dans le livre intitulé Histoire synthétique de l’Afrique résistante. Les réactions des peuples africains face aux influences extérieures.

Nazi Boni (1909-1978)
Nazi Boni (1909-1978)

Préfacé par Jean Suret-Canale, cet ouvrage est l’oeuvre de Nazi Boni (1909-1978), brillant instituteur, politicien, parlementaire, auteur et historien Burkinaɓe. Adversaire de Félix Houphouët-Boigny, il fut exilé à Dakar à la fin des années 1950. Il mit son éloignement du pays à profit pour faire des recherches à l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN). Ses efforts aboutirent à la  publication d’un roman Crépuscule des temps anciens; chronique du Bwamu. Roman (Editions Présence africaine, 1962) et du livre d’histoire sus-mentionné.
Au chapitre 4, et sous le titre “L’Aiglon meurt en France et l’Aigle au Sokoto”, Nazi Boni écrit :

« Lorsque le 6 avril 1894, les forces françaises attaquèrent par surprise Ségou et obligèrent Madani à une retraite précipitée, abandonnant à l’ennemi la famille et le trésor de son père, un enfant de dix à douze ans, Abdoulaye, fils du Lam-Dioulbé, refusa de suivre les fuyards. Malgré un bombardement intense, il retourna dans la dionfoutou (forteresse) où se trouvait sa mère. Après la chute de la ville, Abdoulaye se rendit aux Français. Colonel Louis Archinard le prit sous sa protection. Le prestige de son origine et sa noblesse naturelle en firent un objet de vénération de la part des Africains de la colonne. En route pour Kayes, à chaque heure de salam, les tirailleurs musulmans allaient spontanément prier derrière lui. Un tel rayonnement spontané inquiéta Archinard. Les autorités coloniales auraient fixé Saint-Louis comme résidence à l’auguste prisonnier si la présence de celui-ci dans cette ville islamisée n’eût été susceptible d’entraîner du remous.
Le Gouvernement français ordonna donc l’envoi d’Abdoulaye à Paris où l’on confia son éducation à une famille bourgeoise, les de l’Isle de Sales.
D’une brillante intelligence, le fils du « Commandeur des Croyants » ne mit pas, au lycée Janson de Sailly, plus de 7 à 8 ans pour préparer avec succès le concours d’entrée à l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Le 19 mars 1899, il s’éteignait à Passy, vers l’âge de 20 ans, comme le Roi de Rome, au moment où il prenait pleinement conscience du drame de sa famille. Il repose au cimetière de Montparnasse. »

Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.
Facade du lycée Janson de Sailly, dans le 16è Arrondissement à Paris. Abdullahi Taal y étudia dans les années 1890.

Nazi Boni tire ses sources de la volumineuse documentation publiée, en deux volumes totalisant 1140 pages, par Jacques Méniaud.
Je publierai en temps opportun les travaux de Méniaud, dont la Bibliothèque du Congrès possède une copie, ici à Washington, DC., y compris les détails sur le séjour et la fin inopinée d’Abdulaahi Taal à Paris.

Le surnom l’Aiglon est une analogie entre le sort  de Napolén II, fils de Napoléon Ier, empereur des Français et le petit-fils d’Alhajj Umar Taal. Les deux princes moururent respectivement à 21 ans et à 20 ans.

Ascendance

Au chapitre 5 “Le Macina, Théâtre de guerres, Caveau des rois. Comment Aguibou succéda à son frère Ahmadou”, Nazi Boni traite de l’ascendance d’Abdullahi Taal. Il commence par les conquêtes fulgurantes et le règne d’Alhajj Umar, le Caliphe et champion de la voie tijjaniyya en Afrique de l’Ouest. Après avoir fondé Dinguiraye, dans l’actuelle Guinée, en 1849, il triompha de Ségou après deux ans de campagne (1949-1861). Il y fit son entrée le 9 mars 1861.
Nazi Boni examine ensuite le conflit —théologique, religieux, politique et militaire — entre Alhajj Umar et la dynastie Bari de la Diina du Maasina.

Amadou Hampâté Bâ et Jacques Daget nous ont laissé un récit plus complet de ce pan d’histoire dans l’Empire peul du Macina (1818-1845).

Le chapitre 4 est accessible sur Semantic Africa, où le reste du livre de Nazi Boni sera publié.

Les péripéties de la fin d’Alhajj Umar sont présentées. Le caliphe échappa au siège d’Hamdallaye par Ba-Lobbo, du Maasina, et Bekkay Ntiéni, de Tombouctou. Il trouva un refuge temporaire à Jegembere, à Bandiagara, en pays dogon. Il disparut dans une grotte de ce village après l’explosion d’un baril de poudre. A propos du siège et de ses conséquences, Nazi Boni écrit (page 207) :

« Au huitième mois du drame, les assiégés se sentirent perdus sans un secours extérieur. Ahmadou Cheikhou, sultan de Ségou qui ne pouvait ignorer la gravité de la situation avait adopté une attitude étrange, sinon inqualifiable. Il ne lui était absolument pas impossible d’accourir avec des renforts. Cependant, il ne tenta pas le moindre effort dans ce sens. Confiant aux moyens occultes de son père, attendait-il un miracle ? Ou bien faut-il croire, selon les rapports officiels, qu’il voyait dans l’éventuelle disparition de son père l’occasion de se défaire d’une tutelle dont il ne voulait peut-être plus ? Chose peu probable. En tout cas, ses frères lui rendirent la monnaie de sa pièce plus tard, à ses heures les plus tragiques.
On peut affirmer sans risque de se tromper que le conquérant blanc exploita cette faute d’Ahmadou pour introduire de graves dissensions dans la famille d’El Hadj Omar. »

Viennent ensuite les portraits, le rôle, les conflits et la lutte fratricide des princes Taal, présenté dans l’ordre suivant :

  • Tidiani Taal (1864-1888)
  • Mounirou Taal (1888-1891)
  • Tapsirou Taal
  • Mohammed Aguibou Taal (1893-1908)
  • Aguibou Taal
  • …………………

Nazi Boni s’apesantit sur la vie d’Aguibou Taal. Sous pression militaire française, il quitta son trône sur le royaume de Dinguiraye pour prendre le commanement de Bandiagara (et donc du Maasina). Sous la tutelle de Colonel Archinard, l’ennemi et le vainqueur de son frère Ahmadu Shaykh.

En résumé, l’Empire toucouleur d’Alhajj Umar rayonna pendant trente ans environ. Mais il s’effondra graduellement à partir de 1865. Tidiani, le neveu et généralissime, reprit le flambeau après la tragédie de Jegembere. Vint ensuite la succession légitime par Ahmadu Shaykh, au nom du droit d’aînesse. Mais l’acharnement d’Archinard contre Ahmadu mit fin à la souveraineté des Taal. La France coloniale imposa la soumission et la collaboration aux héritiers et successeurs d’Alhajj Umar.
Adversaire farouche d’Ahmadu Shaykh, Archinard ne se limita pas à le déloger de Ségou. Il lui ravit aussi Abdullahi, son enfant… Il confisqua également l’oeuvre, l’image et le souvenir de celui-ci en transportant toute la documentation sur le royaume toucouleur de Ségou dans ses archives, consignées depuis aux Archives nationales d’outre-mer.

Tierno S. Bah

Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

L’Académie française honore Tierno Monenembo

Palais de l'Académie française, 23, quai de Conti. Paris.
Palais de l’Académie française, 23, quai de Conti. Paris.

Félicitations à Tierno Monenembo, qui coiffe le Palmarès de l’Académie française pour l’An 2017. Les Immortels (surnom des membres de l’Académie) lui ont, en effet, décerné le Grand Prix de la Francophonie.

Dans plusieurs de ses romans (Peuls, Le roi de Kahel, etc.) Monenembo s’amuse à décocher des flèches aux Sérères, cousins à plaisanterie des Fulbe. Datant du 20e siècle, le plus célèbre des Sérère est, sans conteste, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), poète, président de la république du Sénégal et membre de l’Académie française (1983-2001). C’est le premier et le seul Africain à siéger dans l’auguste institution. De sa demeure finale, Senghor doit approuver et sourire à l’honneur rendu à Monenembo.

S’il n’avait pas été inscrit à l’école coloniale française, Tierno Monenembo aurait vraisemblablement évolué pour devenir un grand-maître Nyamakala. Ma suggestion, ici, n’est pas banale, triviale ou vulgaire. Au contraire, elle traite Tierno comme un auteur potentiel du Pular,  au même titre que les artistes de la langue, notamment Hamidou Moƴƴere Balde, Geeto Diallo, etc. En d’autres termes, Monenembo aurait suivi un parcours différent, mais il aurait exploité le même précieux don et il aurait rempli une toute aussi brillante carrière littéraire orale.

Tierno S. Bah

L’annonce publiée aujourd’hui désigne 63 distinctions. Le Grand Prix du Roman sera, comme de coutume, décerné à l’automne.

Séance publique de l'Académie française
Séance publique de l’Académie française

Palmarès 2017

Grands Prix

  • Grand Prix de la Francophonie
    M. Tierno Monénembo (Guinée)
  • Grande Médaille de la Francophonie
    M. François Boustani (Liban)
  • Grand Prix de Littérature
    M. Charles Juliet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix de Littérature Henri Gal
    Prix de l’Institut de France
    M. Benoît Duteurtre, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix Jacques de Fouchier
    M. Dominique Cordellier, pour Le Peintre disgracié
  • Prix de l’Académie Française Maurice Genevoix
    M. Nicolas Mariot, pour Histoire d’un sacrifice. Robert, Alice et la guerre
  • Grand Prix Hervé Deluen
    M. Daniel Maximin
  • Grand Prix de Poésie
    M. Anthony Phelps, pour l’ensemble de son œuvre poétique
  • Grand Prix de Philosophie
    M. Christian Jambet, pour l’ensemble de son œuvre
  • Grand Prix Moron
    M. Luc-Alain Giraldeau, Dans l’œil du pigeon. Évolution, hérédité et culture
  • Grand Prix Gobert
    M. Jean-Pierre Rioux, pour Ils m’ont appris l’histoire de France et l’ensemble de son œuvre
  • Prix de la Biographie (Littérature)
    M. Marc Hersant, pour Saint-Simon
  • Prix de la Biographie (Histoire)
    M. Bernard de Montferrand, pour Vergennes. La gloire de Louis XVI
  • Prix de la Critique
    M. Jean-Yves Pouilloux, pour L’Art et la Formule
  • Prix de l’Essai
    M. Jacques Henric, pour Boxe
  • Prix de la Nouvelle
    Mme Claire Veillères, pour Une poule rousse et autres nouvelles
  • Prix d’Académie
    • Dom Jean-Éric Stroobant de Saint-Éloy, o.s.b., pour son édition et sa traduction de l’ensemble des commentaires de saint Thomas d’Aquin aux épîtres de Saint Paul aux communautés
    • M. François Chapon, à l’occasion de la parution d’Empreintes sur un buvard. Pages de journal (1953-1989)
    • M. Dominique Noguez, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cardinal Grente
    R.P. Jean-Robert Armogathe, pour l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Théâtre
    M. Philippe Caubère, pour l’ensemble de son œuvre dramatique
  • Prix du Jeune Théâtre Béatrix Dussane-André Roussin
    M. Christophe Pellet, pour Aphrodisia et l’ensemble de son œuvre
  • Prix du Cinéma René Clair
    M. Stéphane Brizé, pour l’ensemble de son œuvre cinématographique
  • Grande Médaille de la Chanson Française
    M. Gérard Manset, pour l’ensemble de ses chansons
  • Prix du Rayonnement de la Langue et de la Littérature Françaises
    • Mme Bérénice ANGREMY, attachée culturelle chargée du secteur artistique à l’Institut français de Chine
    • M. Yannis Kiourtsakis, romancier et essayiste Grec
    • M. Piotr Tcherkassov, professeur et historien Russe, spécialiste des relations diplomatiques entre la France et la Russie du XVIIIe au XXe siècle
    • M. Edmund White, romancier et critique américain

Prix de Fondations
Prix de Poésie

  • Prix Théophile Gautier
    M. Hervé Piekarski, pour L’État d’enfance II
  • Prix Heredia
    Mme Flora Aurima-Devatine, pour Au vent de la piroguière. Tifaifai
  • Prix François Coppée
    M. Max Ahlau, pour Si loin qu’on aille
  • Prix Paul Verlaine
    M. Xavier Houssin, pour L’Herbier des rayons
  • Prix Henri Mondor
    M. Dominique Delpirou, pour La Mort de Mallarmé. Échos français et étrangers
  • Prix Maïse Ploquin-Caunan
    M. Emmanuel Echivard, pour La Trace d’une visite

Prix de Littérature et de Philosophie

  • Prix Montyon
    M. Denis Lacorne, pour Les Frontières de la tolérance
  • Prix La Bruyère
    M. Pierre Vesperini, pour Droiture et mélancolie. Sur les écrits de Marc Aurèle
  • Prix Jules Janin
    Mme Claire de Oliveira, pour sa traduction de La Montagne magique de Thomas Mann
  • Prix Émile Faguet
    MM. Pierre Masson et Jean-Pierre Prévost, pour André Gide — Oscar Wilde. Deux immoralistes à la Belle Époque
  • Prix Louis Barthou
    M. François Cérésa, pour Poupe
  • Prix Anna de Noailles
    Mme Nathacha Appanah, pour Tropique de la violence
  • Prix François Mauriac
    M. Jean-François Roseau, pour La Chute d’Icare
  • Prix Georges Dumézil
    M. Louis-Jean Calvet, pour La Méditerranée. Mer de nos langues
  • Prix Roland de Jouvenel
    M. Stéphane Lambert, pour Avant Godot
  • Prix Biguet
    M. Michel Corbin, pour La Doctrine augustinienne de la Trinité
  • Prix Pierre Benoit
    M. Stéphane Maltère, pour La Grande Guerre de Pierre Benoit
  • Prix Jacques Lacroix
    M. Christian Laborde, pour La Cause des vaches

Prix d’Histoire

  • Prix Guizot
    M. Pierre-François Souyri, pour Moderne sans être occidental. Aux origines du Japon d’aujourd’hui
    M. Dominique Julia, pour Le Voyage aux saints. Les pèlerinages dans l’Occident moderne (XVe-XVIIIe siècle)
  • Prix Thiers
    M. Patrick Barbier, pour Voyage dans la Rome baroque. Le Vatican, les princes et les fêtes musicales
  • Prix Eugène Colas
    Mme Fanny Cosandey, pour Le Rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime
    M. Dominique Kalifa, pour La Véritable Histoire de la « Belle Époque »
  • Prix Eugène Carrière
    M. Michel Hochmann, pour Colorito. La technique des peintres vénitiens à la Renaissance
  • Prix du Maréchal Foch
    M. Gérard Chaliand, pour Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental
  • Prix Louis Castex
    • MM. Stéphane Demilly et Sylvain Champonnois, pour Henry Potez. Une aventure industrielle
    • Mme Nastassja Martin, pour Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska
  • Prix Monseigneur Marcel
    • M. Florent Libral, pour Le Soleil caché. Rhétorique sacrée et optique au XVIIe siècle en France
    • Mme Édith Garnier, pour Guillaume du Bellay. L’ange gardien de François Ier
  • Prix Diane Potier-Boès
    M. Michel Kaplan, pour Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles
  • Prix François Millepierres
    Mme Marie-Françoise Baslez, pour Les Premiers Bâtisseurs de l’Église. Correspondances épiscopales (IIe-IIIe siècles)
  • Prix Augustin Thierry
    Mme Juliette Sibon, pour Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge

Prix de Soutien à la Création Littéraire

  • Prix Henri de Régnier
    M. Serge Airoldi, après Rose Hanoï
  • Prix Amic
    Mme Isabelle Spaak, après Une allure folle
  • Prix Mottart
    M. François Garde, après L’Effroi.

 

 

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah