Guinée : Occidentaux, Asiatiques, Maroc

Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.
Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.

La question d’un éventuel trosième mandat du président Alpha Condé revient fréquemment sur le Web. C’est là une autre manière de  noyer le poisson dans l’eau. La présidence d’Alpha Condé se déroule  à son avantage, certes. Mais elle s’exerce au détriment de  la Guinée, où la pauvreté s’aggrave. L’embêtant pour M. Condé, c’est qu’après Sékou Touré (26 ans) et Lansana Conté (24 ans), le pays ne peut supporter un autre quart de siècle avec le même dictateur. Sur le site Africaguinee on lit le passage suivant :

« A l’occasion d’une session des assises sur l’eau au Maroc, le dirigeant guinéen a parlé de « continuité » citant en exemple le royaume chérifien, les pays asiatiques et occidentaux. »

Et Guinee7 renchérit :

« Pourquoi les pays occidentaux n’ont jamais demandé aux pays asiatiques de limiter les mandats », s’interroge Alpha Condé au Maroc.

La question est ridicule et hors-sujet. Car il ne s’agit ni des pays cccidentaux, ni de ceux asiatiques. Eux, ils se  conforment à leur Constitution et ils appliquent  leurs lois. Ainsi:

  • François Hollande n’aura exercé qu’un seul mandat. Une ultra-nationaliste comme Marine Le Pen pourrait bien lui succéder.
  • Les USA viennent de remplacer Barack Obama par Donald Trump.
  • La Corée du Sud vient de destituer une présidente, la fille d’un ancien président-dictateur, pour arrogance et corruption.

Monsieur Condé ne se rend pas compte combien il est naif de comparer la Guinée à des pays fonctionnels et prospères, d’Europe et d’Asie. Il devrait se concentrer sur l’Afrique, ne serait-ce qu’en sa qualité de président en exercice de l’Union Africaine pour 2017-18.
En attendant, son admiration pour la stabilité ou la « continuité » marocaine indique son inculture historique et politique. Car l’histoire de cette dynasite est marquée tour à tour par la continuité, la dépendance et les conflits internes.

Anciennete et continuité de la monarchie chérifienne alaouite

Selon Wikipédia la dynastie alaouite :

« règne sur le Maroc depuis la seconde moitié du xviie siècle. Venus du Hejaz2, ils s’installent au Tafilalet, les Alaouites deviennent sultans du Maroc à la suite d’une période d’instabilité ayant suivi le décès du dernier sultan de la dynastie des Saadiens en 1659 et durant laquelle le pays est morcelé en plusieurs États indépendants, l’autorité centrale échouant aux mains des Dilaïtes. Moulay Rachid, troisième prince alaouite du Tafilalet, réunifie le pays entre 1664 et 1669 et réinstaure un pouvoir central, marquant ainsi le début de la dynastie alaouite du Maroc, qui est toujours à la tête du royaume de nos jours. »

Impérialisme français et Protectorat français

« Mis en place par le traité franco-marocain conclu à Fès, le 30 mars 1912, entre la Troisième République française et Moulay Abd El Hafid2, éphémère sultan marocain, il était officiellement nommé Protectorat français dans l’Empire chérifien dans le traité de Fès, publié quelques mois après dans le premier bulletin officiel du pays, qui avait pour en-tête : « Empire chérifien : Protectorat de la République française au Maroc ». La fin de ce protectorat, dont l’arrivée fut annoncée au Maroc par le sultan Sidi Mohammed ben Youssef — futur roi Mohammed V — lors de son discours du trône du 18 novembre 19553 (date retenue pour la Fête nationale de l’indépendance), fut actée avec la Quatrième République française le 2 mars 19563.
Parallèlement, fut instauré un protectorat espagnol au MarocN 2 à compter du 27 novembre 1912, sur la base d’une convention franco-espagnole, et le retour à la souveraineté du Maroc fut officiellement reconnu par l’Espagne près d’un mois après la France, le 7 avril 1956. »

Conflits internes

C’est donc seulement en 1956 que le royaume du Maroc redevint souverain. Sous le règne des deux premier monarques — Mohamed V et Hassan II — un agent de la France, le général Mohamed Oufkir, joua un rôle de premier plan. Consultons Wikipédia :

« En 1950, (Oufkir) est “détaché au cabinet du général commandant supérieur des troupes du Maroc”, le général Duval au côté duquel il devient un spécialiste des services de renseignement français. »
« En 1955, les autorités françaises l’imposent comme aide de camp du roi Mohammed V dès son intronisation au lendemain de l’indépendance du Maroc. Son rôle est de réduire l’influence de l’armée de libération nationale marocaine (ALN), d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles (notamment les FAR Forces Armées Royales) et parallèles. »

Général Oufkir dirige ainsi la répression contre “le soulèvement du Rif entre 1957 et 1959 (cette répression exécutée avec zèle lui vaut le surnom de ‘Boucher du Rif’, le ‘complot de juillet’ que le régime attribue en 1963 à la gauche marocaine et les émeutes de Casablanca du 23 mars 1965 où, à bord d’un hélicoptère, il tire à la mitraillette sur la foule.”

En 1965, Oufkir et le roi Hassan II sont impliqués dans la disparition de Mehdi ben Barka, enlevé et assassiné en France. “La justice française  condamne Oufkir par contumace … aux travaux forcés à perpétuité.”

Peu importe. A Rabat Oufkir continue de monte en flèche. Il devient commandant en chef des Forces armées royales et ministre de la défense en 1971. C’est fort de cette position qu’il tente successivement de liquider le roi Hassan. Son premier coup d’Etat date de 1971. Il échoue. Pareil pour celui de 1972. L’échec de cette deuxième tentative entraîne sa mort : suicide,  exécution ?

Alpha Condé et la Guinée

L’interrogation plus haut est ainsi superflue. La vraie question est  plutôt la suivante:

Pourquoi ne pas respecter  la Constitution guinéenne, qui limite le nombre de mandats présidentiels consécutifs à deux ?

La réponse est claire. L’autocratie et son corollaire, le narcissisme, ainsi que la cupidité et sa compagne, la corruption, conduisent monsieur le président-commis voyageur à mépriser son pays au point de laisser circuler des spéculations sur un troisième mandat. Alors que sa politique inarticulée, brouillonne a — en 10 ans bientôt — ruiné  l’économie et enfoncé le pays davantage dans la pauvreté.

Qu’il n’oublie pas cependant que la république et la monarchie sont des systèmes différents. Et que la république de Guinée n’est pas le royaume du Maroc. S’il existe de vagues ressemblances, il n’y a, par contre, pas de correspondance entre les deux pays.

Deux mandats consécutifs sont suffisants pour un président intègre, rassembleur et travailleur. Dix mandats sont insuffisants pour un dictateur assoiffé de pouvoir pour soi. En conséquence, la Guinée doit fermement appliquer le principe de l’alternance, qui est nécessaire et indispensable à l’exercice de la démocratie, même électoraliste.
Elle doit le faire par-delà les plans machiavéliques et les manoeuvres sournoises du président Alpha Condé. Qui voudrait s’accrocher indéfiniment et futilement au fauteil.

Tierno S. Bah

Colonisation, littérature et livre

Revue du Livre : Afrique noire, Maghreb, Caraïbes, Océan Indien. L'Harmattan. Paris. 2005. 175 p. Avec le concours du Ministère des Affaires étrangères et du Ministère de la Coopération Littérature guinéenne N° 88/89 Juillet septembre 1987. 203 pages
Revue du Livre : Afrique noire, Maghreb, Caraïbes, Océan Indien. L’Harmattan. Paris. 2005. 175 p. Avec le concours du Ministère des Affaires étrangères et du Ministère de la Coopération
Littérature guinéenne
N° 88/89 Juillet septembre 1987. 203 pages

En préparation de “Conakry, capitale mondiale du Livre”, le rouleau publicitaire s’est mis en marche depuis le début du mois. Jeune Afrique, par exemple, a fait son publireportage usuel. A Conakry, menés tambour battant par L’Harmattan-Guinée, des éditeurs de la place ont associé des auteurs. La plupart de ceux/celles-ci écrivent des romans — dont certains à prétention littéraire —, des ouvrages d’histoire et des biographies. Qu’en est-il des dizaines d’autres genres : science (nature, vie, société), métiers, technologie, arts, etc. ?
La désignation de Conakry comme matrice planétaire du Livre pour 2017 est incompréhensible parce qu’elle manque de considérations adéquates et de justifications logiques. Les critères de ce choix relèvent de la cécité de la bureaucratie UNESCO et dela fuite en avant perpétuelle des régimes guinées, toujours prêts à paraître sans être. Ajoutons à cela l’entregent commercial et le marketing local tous azimuts de la succursale de L’Harmattan, la maison d’édition parisienne.
En vérité, il manque à la Guinée l’essentiel de l’infrastructure et des ressources qui auraient pu faire de l’évènement un succès relatif. Il s’agit notamment de:

  • La production et la distribution suffisantes d’énergie électrique, d’eau, de nourriture et de soins
  • Un taux national d’alphabétisation supérieur à 75 %
  • Une industrie de fabrication et de circulation de la chose imprimée :  livres, journaux,  revues. En français et dans les langues du pays !
  • Des écoles et universités équipées de bibliothèques à jour
  • Des associations actives d’auteurs dans des domaines divers
  • Un réseau public de bibliothèques, d’archives et de musées couvrant tout le territoire
  • La participation à la Révolution numérique, qui concurrence le livre imprimé et impose les publications électroniques

    Fardeaux historiques

Dans le domaine névralgique de la création et de la distribution du savoir, des fardeaux historiques lourds pèsent sur l’Afrique, en général, et la Guinée, en particulier. Je veux parler de:

  • La colonisation européenne marquée par la domination politique, l’exploitation économique, et l’aliénation culturelle.
  • La post-colonisation, qui, comme l’a correctement prédit Frantz Fanon, a consisté à la substitution d’une bourgeoisie exploiteuse étrangère par son ersatz domestique.

En l’occurrence, le président guinéen, Alpha Condé, est plus soucieux d’effectuer de fréquents voyages. Il ne lui vient pas l’idée de se sédentariser à Conakry, de séjourner dans le pays profond au contact des paysans, ou de rebrousser les manches pour chercher comment combler le retard de plus en plus accusé de la Guinée.

Président Condé tient à noyer le poisson dans l’eau. Soutenu par un Parlement chambre-à-écho de ses diktats et desiderata, il viole et violente la Constituton. Et impose une loi scélérate. Rédigée par des plumes serviles aux ordres du “professeur” autocrate, elle vise à étouffer la justice. Et elle entérine l’impunité. Des personnalités civiles, des religieux (l’Imam et l’Archevêque de Conaky) se prêtent à la mascarade. Ce faisant, ils amplifient la confusion et participent, délibérément et obséquieusement, à une autre trahison de la Guinée par ses fils et filles. Qu’ils soient hommes de la soutane ou du turban, du chapelet ou de la croix, les prêtres savent pourtant que la Bible et le Qur’an proclament les Dix Commandements du Créateur. Le premier de ces ordres divins dit : “Tu ne tueras point !” Il se trouve malheureusement que depuis 1958 l’Etat guinéen transgresse impunément ce commandement. Le meurtre de citoyens est devenu chez lui un réflexe naturel et un recours permanent. Rien qu’en mars dernier une dizaine de personnes ont péri par la violence d’Etat.
Il revient au système judiciaire seul d’enquêter et de juger ces crimes, qui remontent à plus d’un demi-siècle, y inclus le massacre du 28 septembre 2009.

Colonisation : savoir d’où l’on vient

On ne peut pas savoir où l’on va si l’on ne sait d’où on vient, rappelle le dicton. Pour tenter de cerner les dilemmes et les défis qui se posent aux organisateurs de “Conakry, capitale mondiale du Livre”, je soumets à l’attention des lecteurs et lectrices les publications et compilations suivantes :

Monologue élitiste et analphabétisme des masses

L’élite francophone se démène comme un beau diable pour la réussite de “Conakry, capitale mondiale du Livre”. Jouissant d’une maîtrise variable de la langue française, elle s’enferme dans un monologue narcissique, se parlant et s’écoutant parler seule. A l’exclusion et en totale disjonction d’avec la majorité “afriphone” de la population.  Son comportement ne leurre qu’elle seule. Car après un demi-siècle d’indépendance et de souveraineté, les masses populaires ont peut-être perdu tout espoir d’émancipation, clouées qu’elles sont dans l’analphabétisme culturel et fonctionnel. Et les langues nationales en pâtissent, bien sût. Non par le choix des administrés, mais du fait de la dictature pérenne et de la faillite coupable des dirigeants.

Tierno S. Bah

Jeanne-Martin Cissé (1926-2017)

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, vers 1970

Sous la plume de François-Xavier Freland Jeune Afrique reprend la nouvelle de la mort de Jeanne-Martin Cissé (1926-2017). Reflétant diverses sources d’information, l’hebdomadaire évoque, en quelque 532 mots, la vie de cette compagne de Sékou Touré.

  1. On y relève ainsi le tableau du cadre familial au crépuscule de la vie à Conakry. Il n’y est question toutefois que des filles de la disparue, alors qu’au moins trois de ses enfants sont des hommes. L’aîné, Cheick Mohammed ‘Papus’ Camara, est un de mes promotionnaires aux lycées de Conakry et de Labé. Notre dernière rencontre, vite transformée en une longue, amicale et intéressante conversation, remonte à 2003 à Dakar.
  2. Mais l’auteur reste vague sur la naissance, l’éducation et l’adolescence : noms et occupation des parents, un brin de généalogie, postes d’enseignement. Il néglige, par exemple, un détail important, à savoir comment peut-on naître “dans une famille musulmane modeste d’origine Soussou et Malinké” et s’appeler Jeanne-Martin ?
  3. L’article maquille et embellit le passage sur “la célèbre école normale de Rufisque”,  qu’il présente comme étant  un établissement “d’élite féminine qui s’était employée à faire de ces élèves venues de toutes l’Afrique coloniale française de futures enseignantes, attachées à leur africanité.” François-Xavier Freland aurait dû mettre un peu d’eau dans son vin, car dans l’ensemble le palmarès de l’école française n’est pas du tout rose. Surtout sous la Troisième République (1870-1940) qui imposa le déshumanisant Empire colonial et l”abominable régime de l’Indigénat.
  4. François-Xavier glisse le nom de Germaine Le Goff sans préciser qu’il est l’auteur de la biographie intitulée L’Africaine blanche (1891-1986) : Germaine Le Goff, éducatrice mythique.  Il aurait dû apporter la précision, ne serait-ce que pour élargir l’horizon des lecteurs.
  5. Certaines camarades de formation de Jeanne-Martin sont mieux introduites, notamment avec la mention d’Une si longue lettre, l’oeuvre principale de Mariama Bâ.
  6. Le portrait matrimonial de Jeanne-Martin se limite à son  mariage avec Bansoumane Touré. Cette victime du Camp Boiro fut en réalité le second époux de Mme. Jeanne. Sur les circonstances de la disparition de Bansoumane à la Prison de Kindia, lire Kindo Touré “La mort de Ban Ansoumane Touré”.
  7. Dans sa biographie de Sékou Touré André Lewin indique, à juste titre, que le premier mari de Jeanne-Martin s’appelait Camara. Malheureusement, il omet le prénom du défunt, qui mourut victime d’un accident de circulation en 1958. Lire Ahmed Sékou Touré (1922-1984). De Gaulle à Conakry,  25/26 août 1958 (volume 2, chapitre 25)
  8. L’article présente Bansoumane Touré comme “un des fondateurs du Parti Démocrate Guinéen (PDG) animé par Sékou Touré. Très vite, elle (Jeanne-Martin) milite pour l’indépendance et œuvre pour l’émancipation des femmes en Afrique.” L’auteur va vite en besogne et commet ici deux erreurs aussi gratuites que légères :
    (a) Bansoumane ne figure pas parmi les membres fondateurs du PDG-RDA
    (b) Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les pionniers de l’activité politique visaient d’abord l’autonomie interne. Le régime colonial fit la sourde oreille et traîna la savate jusqu’en 1956, date de promulgation de la loi-cadre Gaston Deferre. Mais c’était trop tard. Le Viet-Minh avait déjà vaincu des milliers de troupes françaises en 1954 à Dien Bien Phu. Cette cinglante défaite militaire ainsi que le déclenchement de la guerre d’Indépendance d’Algérie accélérèrent le cours de l’Histoire. Les protectorats du Maroc et de la Tunisie devinrent des états souverains en 1956. En mai 1958, l’armée imposa le Général Charles de Gaulle au Parlement français. Cherchant à retarder l’implosion du domaine colonial de la France, le vieux guerrier,  intellectuel et homme d’Etat organisa le référendum de 1958 autour d’une nouvelle Constitution. Le projet de loi fondamentale proposait, entre autres, l’abolition de l’instable 4ème république (en place depuis 1946), l’avènement de l’actuelle 5è république,  et l’instauration de la Communauté franco-africaine, en lieu et place de l’Union française, elle-même héritière de l’Empire colonial.
  9. L’auteur effleure ensuite la carrière onusienne de Jeanne-Martin. François-Xavier Freland écrit : “… elle est désignée en 1972 au poste de représentante permanente de la Guinée aux Nations unies, et devient … même présidente du Conseil de Sécurité de l’ONU, son pays étant alors membre non permanent de ce comité.”
    Lire également “Jeanne-Martin Cissé accepte une invitation de Louis de Guiringaud, ambassadeur de France auprès des Nations Unies”, A. Lewin, volume 6, chapitre 68
    Aucun mot sur Telli Diallo et Marof Achkar, autrement plus efficients et prestigieux que l’ambassadrice Cissé. Silence total aussi sur le sort des proches de Madame Sow Nima Bâ, ancienne détenue du Camp Boiro et dont Sékou Touré décima la famille en faisant assassiner :

Et en condamnant à mort par contumace le frère cadet, Bâ Mamadou.

  1. L’article cite Hadja Nima en ces termes : « Mais la période des purges l’avait rendu triste. » Peu importe que ma belle-soeur ait prononcé des mots. Le fait est qu’ils sont en porte-à-faux avec la réalité post-sékoutouréenne.
  2. Dirigeante ddu Conseil national des Femmes de Guinée, membre du Comité central du Parti démocratique de Guinée, membre du Burean politique national et du Gouvernement, feue Jeanne-Martin fut, de bout en bout,  une collaboratrice fidèle et une porte-parole aussi “impénitente et non-repentante” de la dictature de Sékou Touré que Mme. Andrée Touré.

Pour conclure, je me propose de lire La fille du Milo. Après quoi, je  ferai une suite à cet article.

Tierno S. Bah

Plantes à Parfums de Guinée française

Au cours de notre récent voyage en A.O.F. nous avons visité à Labé (Guinée française) les installations d’une firme qui s’était montée au Fouta-Djalon dans le but d’exploiter l’essence de zest d’orange, les Orangers étant, comme l’on sait, abondants dans cette contrée.
Cette firme s’était mise aussi à exploiter quelques plantes a parfum du pays. A notre arrivée à Mamou on nous signala qu’elle exploitait notamment les fleurs très parfumées d’un Jasmin commun sur les hauteurs du Fouta-Djalon. La chose n’avait rien d’impossible, plusieurs espèces de Jasminum existant en A.O.F. Bientôt la plante nous fût soumise pour étude, ce n’était pas un Jasmin, mais une Rubiacée qui est très commune sur les plateaux pierreux du Fouta-Djalon.
C’est le Leptactina senegambica Hook. f. connu sous les noms vernaculaires de Caro Karoundé (foula) = Péti Kioukel (foula). A Kouroussa la plante est appelée Fara Koronté ou Cayou par les Malinkés, d’après M. Brossât. C’est un arbuste de 0 m. 50 à 1 m. 50 ou 2 m. et parfois jusqu’à 3 m. de haut très ramifié dès la base à grandes fleurs blanches extrêmement parfumées. Le parfum rappelle plutôt le Gardenia que le Jasmin. La floraison commence fin octobre, sitôt la saison des pluies finie et elle se poursuit pendant toute la saison sèche.

L’arbuste est très commun dans la région montagneuse du Fouta-Djalon de 1000 m. à 1400 m. d’altitude, surtout sur les bowe (plateaux ferrugineux arides). On le trouve aussi, mais en petite quantité, bien plus bas sur les plateaux ferrugineux où coulent les Rivières du Sud et au Soudan français dans les contrées baignées par les affluents du Niger.

1967. Fabrication de concentré de parfum de fleurs de “Jaamin”Leptactina senegambica) : Sipar, Labé
1967. Fabrication de concentré de parfum de fleurs de “Jaamin”Leptactina senegambica) : Sipar, Labé

L’espèce n’est connue qu’à Sierra-Léone, en Guinée française et au Soudan. Le bois est dur et se polit facilement. Bien que le tronc ait un petit diamètre, d’après M. Brossât, les Malinké en font des tabatières et des instruments de musique.

Mais c’est surtout par ses fleurs très suaves que la plante est intéressante et il est probable qu’un jour ou l’autre on distillera ces fleurs. Le genre Leptactina est spécial à l’Afrique tropicale. On rencontre au Gabon le L. Mannii Hook. f. à très grandes fleurs également parfumées.
Enfin en Guinée française existe outre le L. senegambica, une seconde espèce, le L. densiflora Hook f. qui se distingue du premier par les feuilles plus grandes, luisantes en dessus et aussi par ses fleurs à plus long tube, également très parfumées. Ses fleurs pourraient être distillées aussi ; toutefois les peuplements sont beaucoup plus clairsemés.
Nous avons récolté cette deuxième espèce aux environs de Kindia et entre la rivière Kaba et Mamou. On n’a jamais essayé de tirer parti pour la parfumerie des fleurs des Jasmins d’Afrique tropicale, bien qu’il en existe un grand nombre d’espèces spontanées, dont certaines à fleurs très suaves.

Au Fouta-Djalon nous avons observé, surtout de 1200 m. à 1350 m. d’altitude une espèce qui croît, dans les terrains pierreux, le Jasminum obtusifolium Baker, formant de petits buissons de 0 m. 50 à 2 m. de haut. Il existe aussi sur les plateaux du Soudan et de la Volta.

Le long des rivières de la Guinée et du Soudan, ainsi que dans les lieux frais se rencontre une autre espèce J. dichotomum Vahl (= J. gardeniodorum Jacq.) à fleurs abondantes et comme la précédente espèce très odorantes.
Il n’est pas douteux que ces deux espèces de Jasmins africains pourraient être cultivées pour la parfumerie au même titre que les J. grandiflorum et J. mauritianum Bojer.

Enfin, dans la Famille des Labiées, certaines espèces d’Ocimum (Basilics) sont recherchées pour la fabrication du thymol. Trois espèces de l’Ouest africain sont particulièrement intéressantes à étudier au point de vue de leur rendement :

  1. O. americanum L. espèce à laquelle Hutghinson et Dalziel rattachent O. Basilicum Baker (non L.), O. canum Sims et O. menthaefolium A. Ghev. (non Hochst) ; il est commun à l’état spontané ou subspontané en Afrique tropicale
  2. O. viride Willd. Il faut y rattacher notre O. gratissimum var. macrophyllum, plante de grande taille (atteignant jusqu’à 2 m. de haut et devenant alors un véritable petit arbuste). Cette espèce est fréquemment plantée par les indigènes auprès des cases
  3. O. dalabaense A. Chev. (aujourd’hui rattaché par Hutchinson à O. trichodon Baker de l’Ouganda). C’est une plante vivace, très parfumée, abondante dans certaines parties du Fouta-Djalon, sur laquelle il serait intéressant de faire des essais de distillation.

Cette note ne donne qu’un très faible aperçu des ressources de l’Afrique tropicale en plantes susceptibles d’être employées dans la préparation des huiles essentielles et des parfums. Nous reviendrons sur cette question dans des études ultérieures.

Auguste Chevalier. “Plantes à Parfums de Guinée française.” Revue de botanique appliquée et d’agriculture coloniale, 11ᵉ année, bulletin n°122, octobre 1931. pp. 831-833;
doi : 10.3406/jatba.1931.5039

Les centres culturels en AOF

Afrique Occidentale Française
Afrique Occidentale Française

“Les centres culturels en AOF : ambitions et échec de la politique culturelle coloniale française”. tome 2, pp.759-772
In AOF : réalites et héritages : sociétés ouest-africaines et ordre colonial, 1895-1960 / sous la direction de Charles Becker, Saliou Mbaye, Ibrahima Thioub. Dakar : Direction des Archives du Senegal, 1997. 2 t., 1273 p.

Depuis le début de l’ère coloniale et plus nettement encore depuis la création de l’AOF en 1895, le pouvoir colonial français s’est heurté à la question de la promotion et de “l’enculturation” française des auxiliaires africains de la colonisation. Cette question récurrente de la gestion politique, culturelle et sociale de l’élite colonisée a reçu, suivant les époques, diverses réponses visant à répondre aux inquiétudes suscitées par cette fine frange de la population à l’interface du rapport colonial. Le développement des associations sportives pendant les années 1920, du théâtre franco-africain pendant les années 1930 dans le prolongement du théâtre de Ponty, puis les associations d’anciens élèves des écoles primaires supérieures pendant la même période constituent autant de tentatives d’adaptation du modèle de diffusion culturelle de la France en AOF et ailleurs dans son Empire.

Au début des années 1950, aux lendemains de la guerre, à la faveur du New Deal Colonial 1 incarné par l’Union Française, la France se lança en AOF dans une politique de développement des services sociaux et des activités culturelles et sportives dans le prolongement de la modernisation socio-économique du système colonial engagée avec le FIDES. Concernant la jeunesse on vit par exemple l’apparition de coordinations territoriales des associations de jeunes, la création du Conseil de la Jeunesse de l’Union Française (de Benoist 1992 ; Nedelec 1994) ou le développement des institutions et installations sportives.

Au sein de ce nouveau mouvement de pénétration de la culture française en Afrique colonisée, les centres culturels forment une figure emblématique de la volonté du pouvoir colonial de promouvoir la culture française et de contrôler les formes d’expression culturelle de la jeunesse africaine. Pourtant paradoxalement, cette institution socio-culturelle a fait l’objet de fort peu de travaux (Mignon 1984a et 1984b), alors que les sources 2 ne manquent pas pour traiter ce sujet qui se situe au coeur de la problématique de “l’enculturation” occidentale en AOF et de l’analyse des échecs et des succès de la politique culturelle française. Quels furent les objectifs visés par cette institution novatrice ? en quoi peut on parler d’echec ? et à quel niveau peuton le situer ?

1. Origine et objectifs des centres culturels en AOF

Les centres culturels en AOF sont issus de la tradition métropolitaine des centres sociaux instaurée pendant l’Entre-deux-guerres. En quête d’une fomule institutionnelle adaptée à la réalité culturelle et politique de l’AOF des années 1950 pour promouvoir la culture franco-africaine, le Haut-Commissaire Bernard Cornut-Gentille transposa en AOF cette formule qu’il avait initiée à Brazzaville en 1949.

Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur Général de l'A.O.F. (1954-1958)
Bernard Cornut-Gentille, Gouverneur Général de l’A.O.F. (1954-1958). Lire également André Lewin, “25/26 août 1958 — De Gaulle à Conakry

Dans l’esprit du Haut Commissaire et de ses conseillers, aucune évolution positive ne pourrait se réaliser sans un rapprochement réel et fraternel entre Français et Africains. Les centres culturels devaient jouer ce rôle d’instrument de sociabilité franco-africaine nouvelle. Une circulaire du Haut Commissaire en AOF du 14 mars 1953 fixait le cadre institutionnel de cette formule de regroupement socio-culturel. L’objectif des centres culturels était de créer un lieu d’activités de loisirs et de formation où pourraient se rencontrer les Français, les “évolués” et les illettrés sous la direction d’un comité de gestion formé de militants associatifs du lieu d’implantation.

« Les centres culturels étaient un moyen de formation complémentaire pour les élites anciennes et nouvelles mis à leur disposition jusqu’à l’échelon des chefs-lieux de brousse. Ils leur permettront de remplir leur rôle en rayonnant sur la masse paysanne et constitueront un des moyens de lutte contre l’abandon des campagnes par les jeunes … un terrain de rencontre et de travail où s’uniront dans un même désir d’évolution et de compréhension les cadres européens et africains » 3.

Les commandants de cercle ou de subdivision devaient y exercer leur autorité en veillant au bon fonctionnement de ces centres. Il était prévu d’en créer un par chef-lieu de cercle dans tous les territoires de la Fédération. Le Haut Commissaire insistait pour que ces lieux soient ouverts au plus grand nombre, afin de modifier l’état d’esprit des “évolués” qui avaient tendance, selon lui, à former « dans les chefs-lieux de brousse, une caste égoïste manquant d’esprit humain » 4.
Ces centres culturels ne devaient pas être « des officines de l’administration, ou des officines politiques des partis africains » 5. Les administrateurs français avaient l’ordre d’y participer activement pour en sauvegarder l’esprit tout en laissant leur direction et les initiatives aux Africains. Le Haut Commissaire exhortait les Français à concourir activement à leur succès : « Vous mes collaborateurs métropolitains, cessez totalement au centre culturel d’être le chef qui condescend à s’entretenir avec ses subordonnés » 6.

Ces lieux de dialogue et foyers d’amitié, que Bernard Cornut-Gentille appelait de ses voeux, étaient également un moyen pour l’administration de soutenir les associations, de mettre à leur disposition des salles de réunions, une bibliothèque, une scène de théâtre et dans certains cas un projecteur de cinéma. Les centres culturels étaient des instruments pour subventionner le tissu associatif tout en permettant le contrôle de celui-ci par l’administration au nom de “l’intérêt public”.

2. Les moyens mis en oeuvre pour créer des creusets de culture franco-africaine : fleuron d’une politique culturelle

Ces creusets de culture franco-africaine, chargés de désamorcer la radicalisation des rapports entre l’administration et les “évolués”, connurent dans un premier temps un succès enthousiaste. L’insistance du Haut Commissaire, bien relayée par son chargé de mission aux Affaires Sociales, Monsieur Poinsot, fut un atout déterminant pour leur succès quantitatif. De 1954 à 1957 les territoires de l’AOF se dotèrent de 170 centres culturels financés essentiellement par le budget général qui leur consacra 259 millions de francs 7. En 1957, la répartition territoriale des 137 centres était la suivante :

Colonie Nombre de Centres
Côte-d’Ivoire 35
Soudan (Mali) 27
Guinée 26
Dahomey (Bénin) 22
Haute-Volta (Burkina Faso) 17
Sénégal 14
Niger 9
Mauritanie 8 7

La création des centres culturels en AOF en 1953 (Bugnicourt & Levallois 1955 ; Mignon 1984a) et leur essaimage, sur l’ensemble du territoire dans les chefs-lieux de cercle et de subdivision jusqu’en 1957, constituèrent des appuis logistiques importants pour les associations culturelles et sportives de jeunes. En juin 1953, Monsieur Poinsot fit une longue tournée à travers l’AOF pour cerner les besoins culturels de l’élite et analyser le type de structure adapté aux populations et à l’intérêt politique de la France (Poinsot 1953).

La formule de direction retenue fut celle du comité de gestion composé de représentants associatifs désignés par les associations et les délégués des grandes catégories de population : les jeunes, les notables, les anciens combattants et les commerçants. Le commandant de cercle ou le représentant de l’administration conservait la haute main sur la gestion financière. Cette présence d’un administrateur souleva beaucoup de critiques parmi la jeunesse politisée d’AOF ; elle était justifiée par l’administration « par le fait que le centre est entretenu sur les deniers publics et doit être soumis au contrôle d’un comptable en matière administrative » tout en reconnaissant que « le président devait être le principal moteur du centre » (Poinsot 1953).

Les associations pouvaient trouver dans ce cadre des salles pour se réunir, répéter des pièces de théâtre, organiser des bals et des conférences. Il semble qu’il y ait eu au départ un certain engouement de la jeunesse d’AOF pour ces nouveaux espaces d’expression.

Pour les animer et les relier, une revue de liaison, Trait d’Union, fut éditée sur des fonds du Gouvernement général de l’AOF. L’administration attacha beaucoup de soins à sa réalisation et à sa diffusion. De 1953 à 1957, avec 19 numéros qui constituèrent un lien entre les différents centres, il contribua à développer le sentiment d’appartenance à l’AOF. Diffusé à plusieurs milliers d’exemplaires, (2 000 en 1954 et 10 000 en 1956) la revue était principalement rédigée par des intellectuels africains comme Ahmadou Hampaté Bâ, Boubou Hama, etc.) et comportait diverses rubriques : Etudes et libres opinions, synthèse des enquêtes des cercles d’études, la vie des centres culturels et des associations, les activités artistiques et les variétés, le service de la jeunesse et des sports de l’AOF.

Bernard Cornut-Gentille y écrivait fréquemment des éditoriaux militants, enthousiastes en 1954-1955 puis plus réalistes et désabusés en 1955-1956.

La coupe théâtrale des centres culturels de l’AOF organisée en 1955, 1956 et 1957 connut un succès populaire certain dans tous les territoires, même si les observateurs s’exprimant dans la revue Trait d’Union s’accordaient pour reconnaître la faible qualité des pièces représentées et leur manque d’innovation par rapport au “théâtre de Ponty” des années 1930 9.
C’est cette compétition qui permit au théâtre d’expression française de poursuivre son implantation dans toute l’AOF, y compris dans les chefs-lieux des régions éloignées des capitales. Au plan international, les vainqueurs de cette compétition purent faire connaître pour la première fois en France les spectacles de théâtre et de danse africains.

Dans les nombreuses bibliothèques des centres culturels les jeunes évolués pouvaient se tenir au courant de l’actualité, elles étaient dotées de revues soigneusement choisies par le service des affaires sociales de Dakar.
La pâture intellectuelle proposée se composait de Réalités, France Illustrations, Paris-Match, But club, Le Miroir des Sports, Elle, Constellation, Le Chasseur Français, et Bingo 10. Les ouvrages étaient choisis dans la catégorie des romans coloniaux, à l’image des films glorifiant l’aventure coloniale du genre de : A l’appel du silence, sur l’épopée du père de Foucauld, La sentinelle de l’Empire ou d’autres films exaltant les prouesses des occidentaux comme Mermoz ou A l’assaut de l’Himalaya.
Le service des affaires sociales de Dakar avait mis à la disposition de nombreux centres des projecteurs de 16 mm et un camion de projection qui sillonnait les pistes de l’AOF pour proposer des films dont certains avaient été réalisés dans cette optique comme Images du pays foulah, De la brousse à la capitale et Au service du paysan noir (film de propagande pour les sociétés mutuelles de production rurale).
Ce nouveau réseau de distribution cinématographique de propagande de l’Union Française s’élabora autour des deux filmothèques de Dakar et d’Abidjan et fit découvrir à un public enthousiaste, et souvent émerveillé, selon les commentaires des administrateurs, quelques splendeurs de l’architecture française et des régions de métropoles. Les voitures-cinéma constituèrent une véritable innovation, à défaut d’avoir pu trouver des chiffres pour l’ensemble de l’AOF, l’exemple du Soudan en 1956 où les véhicules-cinéma parcoururent 20 000 km et organisèrent 70 séances commentées et traduites en langues locales donne la mesure de l’effort accompli par le pouvoir colonial en ce domaine. En 1957, les deux filmothèques de Dakar et d’Abidjan approvisionnaient 30 postes fixes et sept voitures-cinéma, alors que les services du Haut Commissaire de Dakar confectionnaient des bandes d’actualités à diffuser dans toute l’AOF, selon une périodicité bimensuelle.

Parmi les supports de la propagande de la culture franco-africaine, les services de Dakar avaient aussi élaboré des conférences modèles illustrées de photos en couleur portant sur différents thèmes : Dakar, Versailles, les châteaux de la Loire, différentes provinces françaises… D’après Poinsot ces conférences et films obtenaient un réel succès auprès des populations dans les centres secondaires du territoire 11.

Les centres culturels jouèrent également un rôle non négligeable dans la propagation du sport civil en AOF. De nombreux centres avaient une section sportive souvent de football mais également dans certains cas de volley ou de basket. De nombreux centres se sont dotés de terrains de football et ont ainsi encouragé la popularisation du sport-roi.

Les centres culturels ont donc fonctionné et apporté une certaine dynamisation socio-culturelle dans les centres secondaires, même s’ils n’ont pas atteint les ambitieux objectifs fixés par l’administration.
Les pick-up et les radios qui équipaient la majorité des centres ont favorisé l’appropriation des musiques et danses occidentales en AOF ; une part importante des jeunes des villes africaines n’ont connu ces centres que par le biais des soirées dansantes qui attiraient un large public.

La couverture inédite du territoire de l’AOF par 170 centres culturels, relais de diffusion de traits culturels empruntés à la culture occidentale, constitue en soi une innovation remarquable de la période du New Deal colonial. Malgré la faible fréquentation d’ensemble et l’échec global de l’expérience en terme politique et idéologique, il est indéniable que ces lieux de colonisation ont eu un impact certain sur l’évolution socio-culturelle des milieux lettrés des centres secondaires de chaque territoire. Ces centres furent des points d’appui logistiques importants pour le développement de la vie associative juvénile en AOF. Dans le cas du Soudan, c’est entre 1953 et 1957 que l’on assiste à la plus forte croissance des déclarations d’association de toute l’ère coloniale. Pendant cette période d’essor des centres culturels, les associations de jeunes au Soudan de 1953 à 1958 représentent 77,1 % de celles déclarées entre 1946-1960 et 64 % de la période 1920-1960 (Nedelec 1994 : 144-180).
Sans qu’on puisse bien entendu attribuer aux seuls centres culturels cette dynamisation de la société civile en AOF, il est probable que les centres ont apporté leur contribution logistique à ce phénomène.

Beaucoup de moyens financiers et humains furent ainsi investis dans les centres culturels pour que ceux-ci deviennent des carrefours de culture franco-africaine. Ils fournissent un bon exemple des grandeurs et misères de la politique culturelle et sociale coloniale en AOF. En fait la pierre d’achoppement de l’édifice était comme toujours d’ordre politique.

3. Les problèmes des centres culturels

3.1 La question de l’investissement des coloniaux

Cet enthousiasme initial était patent pour les centres secondaires de même que le caractère hiératique des activités dont l’intensité variait en fonction de l’arrivée ou du départ de quelques fortes personnalités. Par exemple, au centre culturel de Bougouni au Soudan Français, l’activité était en sommeil de 1954 à 1955 puis elle redémarra « Grâce au concours bienveillant de l’administrateur Even et la présidence du comité de gestion de Georges Marion des Travaux publics, il deviendra un lieu de rencontres pour tous les jeunes de la ville » 12. Le départ de Georges Marion de Bougouni en 1956 fit retomber le centre dans la léthargie et les querelles politiques 13.
A Kolokani, « Après la première flambée d’enthousiasme qui a suivi la création du centre l’engouement se ralentit … nul doute que si le chef de subdivision n’y avait mis constamment du sien l’activité du centre s’éteindrait presque totalement. L’aspiration à la culture et à l’ouverture d’horizons intellectuels n’est qu’une attitude mimétique chez de nombreux évolués » 14.

Les rapports de tournées effectuées en 1954 par de jeunes administrateurs de l’ENFOM dans les centres culturels du Soudan insistent sur les difficultés à trouver des membres volontaires pour les comités de gestion et le manque d’investissement des Français dans ces centres. La mission proposée aux fonctionnaires français par le Haut Commissaire était utopique, il leur demandait de « participer en s’abstenant d’encadrer ». En 1954, Rémond et Césaire notaient :

« Il est curieux de constater que le blanc discute avec l’Africain comme un chef envers son subordonné et non comme un homme envers un autre homme » (Rémond et Césaire 1954 : 47).

Un an après, Jacques Bugnicourt et Michel Levallois 15, alors  jeunes administrateurs de la France d’Outre Mer en stage au Soudan, constataient le mépris des Européens envers les centres culturels, la fatigue occasionnée par leur travail les inclinaient à se retrouver entre eux dans leurs clubs 16. Les Français invoquaient le prétexte de l’ignorance de leur autorisation d’accéder à ces centres pour les boycotter. Le corps enseignant français, qui aurait du jouer un rôle majeur dans l’animation des centres, se montra franchement hostile, par souci de préserver son magistère dans le domaine de l’éducation. Selon Bugnicourt et Levallois, ils essayaient sournoisement de faire du tort aux centre culturels et considéraient les administrateurs comme incompétents.

De manière significative les quelques anciens administrateurs interrogés lors de mon enquête répondaient ne pas avoir connu de centre culturel pendant leur séjour au Soudan.
Echec de la participation des Européens, mais aussi échec dans la fonction de médiation entre “évolués” et “illettrés” que s’était attribuée cette institution. Dans les circulaires, les centres devaient :

« Rayonner sur la masse paysanne et constitueront un moyen de lutte contre l’abandon des campagnes par la jeunesse » 17.

Dans ce domaine, la responsabilité incombait aussi à l’administration qui craignait que les “évolués” n’aillent vers le peuple pour diffuser des idées “contre la France” pour reprendre l’expression de Jacques Bugnicourt (Bugnicourt & Levallois 1955 : 45).
Dans les faits, la plupart des centres culturels au Soudan ne concernaient qu’une infime minorité d’évolués et ne se donnaient pas beaucoup de peine pour y faire participer les masses. Les centres culturels ressemblaient en de nombreux cas à des petits clubs de fonctionnaires regroupant à peine une ou quelques dizaines de personnes. Dans les chefs-lieux de brousse, les animateurs étaient le plus souvent d’origine allogène au lieu d’implantation, et occupaient des fonctions dans l’administration ou le commerce ; ils étaient mal placés pour soutenir une dynamique socio-culturelle locale. Ainsi, ces centres culturels existaient surtout comme cercles d’études et de discussion vivant de l’enthousiasme de quelques personnalités.

3.2 La composition sociologique des comités de gestion

La formation précise des comités de gestion des centres culturels du Soudan révèle, pour les 11 centres dont j’ai pu retrouver la composition socio-professionnelle 18,, l’absence totale du corps enseignant français. Les seuls Européens figurant dans ces comités étaient des commandants de cercle ou de subdivision, le plus souvent au rang de président d’honneur. Ils étaient au nombre de 3 sur les 119 personnes dont la profession est indiquée. Les comités de gestion étaient essentiellement composés de Soudanais. Les agents et commis de l’administration viennent largement en tête avec 28 %, puis les instituteurs avec 15 % ; les médecins et vétérinaires occupent une bonne place avec 11 %, de même que les directeurs d’école avec 7,5 %. Les autres professions représentées étaient les commerçants (11 %), les chefferies de ville, de clan ou de canton (6 %), les infirmiers (6 %) les agents des PTT (4 %), les greffiers (3 %), les anciens combattants (4 %). Seul le centre culturel de Bourem respectait l’une des consignes du Haut Commissaire qui préconisait d’ouvrir les comités de gestion à des gens peu instruits, puisque l’on y trouvait un maçon et un tailleur. Cet échantillon des cadres de la vie associative du Soudan fait apparaître l’accaparement de la direction des centres culturels par les Toubaboufing ou Toubaboubaarala 19. Cette sociologie des leaders des centres culturels du Soudan rejoint celle portant sur la vie associative juvénile dans le même territoire. Il est vraisemblable qu’ailleurs en AOF ce phénomène d’accaparement de la vie associative par les auxiliaires de la colonisation soit à peu de choses près similaire.

3.3 L’échec politique des centres culturels

En principe, ces lieux devaient être apolitiques. Les règlements intérieurs des centres culturels de Kayes et de Ségou mentionnent explicitement l’interdiction de discussion politique 20. Pourtant, dans leur rapport sur les centres culturels du Soudan en 1955, Bugnicourt et Levallois, soulignaient le caractère hautement politique de ces centres.

« Sans négliger une formation culturelle large, il faudrait détecter et détruire les thèses adverses, définir les idées forces que l’on veut faire passer chez les autochtones… pour éviter que le regroupement des élites ne se fasse contre la France » (Bugnicourt & Levallois 1955 : 92).

Au Soudan français, dans toutes les villes de taille importante, ces centres culturels furent paralysés par la lutte acerbe entre le PSP et le RDA. Le centre culturel de Bamako en fit particulièrement les frais et ne put organiser que quelques conférences. Lors du renouvellement du comité de gestion du centre culturel de Bamako le 24 janvier 1956, le président sortant, Tiemoko Sangaré, instituteur membre du PSP, reconnaissait : « Le centre culturel de Bamako a déçu tous les espoirs », alors que l’abbé David Traoré du comité de coordination de la Jeunesse du Soudan fustigeait : « La carence intellectuelle des membres du centre culturel ».

Le nouveau comité de gestion élu relevait du dosage de la parité politique avec trois membres du PSP et trois de l’Union des jeunes du Rassemblement Démocratique Africain (RDA) sous la présidence et l’arbitrage de l’abbé David Traoré 21. L’USRDA était contre les centres culturels ; au congrès de 1955, Gabou Diawara, responsable de la jeunesse demandait le soutien du parti : « Contre le paternalisme de l’administration qui tend à canaliser la jeunesse dans les officines spéciales dites centres culturels à la place desquelles nous demandons la création des maisons des jeunes et de la culture » 22.
A partir de 1956, ces centres sont rentrés dans une grande léthargie, en l’absence de la participation des administrateurs français et minés par des querelles politiques internes. La lassitude des quelques personnes de bonne volonté qui s’étaient manifestées à la création des centres culturels (Koné 1957) et le désengagement de l’administration française après la mise en vigueur de la Loi-cadre participèrent également à l’enterrement sans cérémonie de la plupart de ces pôles de diffusion de la culture francoafricaine.

Comme dans bien d’autres domaines, la Loi-cadre de 1956 et l’essor de l’idée d’indépendance et d’autonomie ruinèrent ce projet d’intégration sociale franco-africain de son contenu. Le Conseil de la Jeunesse d’AOF fit en 1955, sous l’influence du conseil de la jeunesse du Sénégal, un procès en règle de ces lieux de colonisation et demanda leur transformation en Maison des Jeunes. Ce conseil fort turbulent était largement influencé par les Eclaireurs de France et avait de nombreux contacts avec la Fédération Française des Maisons des Jeunes et de la Culture. Si l’administration reconnut l’opportunité de cette transformation pour le Sénégal où une Maison des Jeunes fut inaugurée à Dakar en 1956 (Mignon 1984a) et dans quelques autres villes secondaires de ce territoire, elle était par contre opposée à ce projet pour les autres territoires de la Fédération. Au Soudan, ceci ne se réalisa qu’après l’indépendance, malgré la promesse faite par Bernard Cornut-Gentille, lors de l’inauguration du centre culturel de Bamako en 1954, de créer rapidement une Maison des Jeunes.

4. L’échec de la politique coloniale face au malaise de la jeunesse africaine

4.1 Les générations de la rupture

Malgré les efforts déployés par le pouvoir colonial pour contenir les associations de jeunes sur le terrain de l’apolitisme et du divertissement, le réseau associatif juvénile exerça un rôle de remise en cause des abus de l’administration coloniale. Ce sont des jeunes fonctionnaires des villes âgés de 20 à 35 ans qui composèrent les bataillons des premières associations à caractère politique comme les Groupes d’Etudes Communistes ou les Comités d’Etudes Franco-Africaines nés en 1945 avant de constituer les premiers partis politiques.

Dans la conjoncture de 1954-1956, la stratégie d’arrière-garde du pouvoir colonial ne pouvait contenir le flot de la contestation radicale des jeunes. La décolonisation de l’Asie sous tutelle britannique, le revers français en Indochine, le réveil du peuple algérien avaient ouvert le champ des possibles. Le rêve de l’indépendance prenait corps dans les esprits des jeunes d’Afrique et en ce domaine, celui du mythe et de l’imaginaire, la métropole semblait désarmée idéologiquement pour stimuler la jeunesse à s’intégrer au cadre de la communauté franco-africaine. Cette carence idéologique, de nombreux administrateurs l’exprimaient et tentèrent de faire renaître un idéal pour la jeunesse africaine dans le cadre de l’Union Française, mais :

« Il y avait un rejet de tout ce qui venait de l’administration coloniale, il fallait que l’administration accepte ce qui vient de nous, désormais c’était l’émancipation qui était prise entre les dents comme un cheval prend le mors » 23.

Bernard Cornut-Gentille constatait en 1954 l’impuissance de la France à donner un idéal aux jeunes Africains :

« Le problème ne se règlera ni par des mesures dites sociales ni par des circulaires, encore moins par un bienveillant paternalisme, il ne se règlera que dans le temps et plus encore dans la mesure où les lignes générales de notre politique absorberont par leur dynamisme les réflexes et les complexes d’une jeunesse à laquelle il faut bien un but, une mystique dont nous ne nous sommes pas assez occupés » 24.

La radicalisation des jeunes urbains scolarisés, plus visible à Dakar ou à Paris du coté de la rive gauche dans la cité universitaire, se généralisait aux capitales de l’AOF ; le Soudan et surtout la ville de Bamako participaient pleinement à ce phénomène. Elle exprimait une rupture importante de la société face au paradigme occidental colonial, l’échec de la politique d’encadrement de cette élite en formation traduisait l’incapacité de l’appareil colonial à mettre en oeuvre une transcendance idéologique à la modernisation de la société.

4.2 Un puissant facteur d’échec : la ségrégation raciale

Pendant le Front Populaire, les administrateurs français des capitales territoriales et des centres secondaires furent très actifs dans le champ associatif. Il faut reconnaître que beaucoup le faisaient, animés par un militantisme républicain. Ce type d’engagement semble devenu rarissime après la Deuxième Guerre mondiale. « La quasi totalité des européens vient à la colonie non par devoir mais par nécessité, celle de gagner sa vie … on peut rarement parler d’apostolat colonial » 25.
Cette analyse des motivations des coloniaux met en évidence un paradoxe pour l’administration coloniale : elle ne pouvait pas compter sur ses propres agents et se trouvait dépourvue de troupes ou de forces sociales pour mettre en oeuvre son projet culturel franco-africain imprégné de l’idéologie assimilationniste.
Les Français étaient préoccupés par leur situation personnelle, les problèmes matériels dominaient surtout pour ceux, de plus en plus nombreux, qui venaient aux colonies avec femme et enfants 26.
Après 1945, ils sont bien sûr présents dans les centres culturels et quelques clubs de sport, mais la dynamique associative des années 1950 repose sur la capacité d’innovation sociale des toubaboufing situés à l’interface de la situation coloniale. Un autre élément vient étayer cette hypothèse de l’étonnante absence des Français : ainsi je souhaitais recueillir de nombreux témoignages d’administrateurs de la France d’Outre Mer ayant servi au Soudan. Par l’intermédiaire de l’annuaire de l’association des anciens élèves de l’ENFOM, j’ai envoyé à 69 personnes un questionnaire portant sur les associations au Soudan, mais n’ai obtenu que neuf réponses dont deux seulement ont apporté des informations détaillées sur une association. Il s’agit de celles de Messieurs Briselet et Castelet, tous deux administrateurs à Ségou et joueurs à l’Association Sportive de Ségou 27. Ces deux administrateurs faisaient figure de marginaux en participant à la vie associative. Ce fait me semble significatif du faible intérêt des administrateurs ou enseignants français pour la vie associative africaine pendant les années 1950.

Des travaux récents d’histoire sociale comme celui de Francis Simonis au Soudan (1993), d’Alain Tirefort en Côte-d’Ivoire (1989) ou de Didier Gondola au Congo (1993) mettent en évidence la très faible interpénétration entre les Français et les Africains après la Deuxième Guerre mondiale. La tribu coloniale européenne, malgré son hétérogénéité, est restée soudée, repliée sur elle même, sourde aux injonctions de ses supérieurs hiérarchiques qui se désolaient de : « L’éloignement des évolués indigènes des tuteurs Français ». Depuis l’époque où Pierre Boisson occupait les hautes fonctions de gouvernement en AOF, tous les Gouverneurs généraux et Hauts Commissaires n’ont cessé d’appeler leurs compatriotes à oeuvrer aux côtés des évolués pour participer à la culture franco-africaine.

L’échec des centres culturels au Soudan comme ailleurs en AOF, malgré les efforts particuliers de quelques personnalités d’exception dans le cas du Soudan, comme Briselet et Castelet cités plus haut ou Maurice Meker à Sikasso et Maurice l’Espinasse à Bafoulabé et à Mopti, illustre bien cette distance entre le colonisateur et le colonisé. La vie des coloniaux, comme l’a bien montré Francis Simonis pour la ville de Ségou, était repliée sur la famille, les clubs ségrégués comme le Soudan club à Bamako ou le Ségou club à Ségou qui n’admettaient que des Européens majeurs.

« Contrairement à ce que voudraient faire croire beaucoup de coloniaux, il n’existait, en règle générale aucun contact extra-professionnel entre les Africains et les Européens, les coloniaux ne vivaient pas parmi les Africains, ils vivaient à côté ou au dessus » (Simonis 1993).

Un trait marquant de la présence coloniale française en AOF après la Deuxième Guerre mondiale est la très forte progression des effectifs français. Au Soudan, la population française et assimilée passe de 2 733 personnes en 1936 à 7 382 en 1956. En AOF pour la même période les effectifs évoluent de 24 786 à 88 240 28. Cette progression numérique encouragea la structuration de la communauté française et son repli sur elle-même, si on compare le comportement des années 1950 à celui des années 1930. William B. Cohen, fin observateur de l’administration coloniale française (1973), met en évidence l’évolution de la mentalité des coloniaux, les changements de leur condition de vie caractérisée par une moindre insertion dans la société colonisée. Les administrateurs viennent souvent en famille et ne prennent plus de Muso (ou moins…) 29, ils n’apprennent plus la langue. La perception du Soudanais comme un subalterne, sorte de “grand enfant sympathique”, lorsqu’il courbe l’échine et fait révérence avec le sourire, reste vivace. Cette vision paternaliste inamovible pendant toute la période coloniale et encore malheureusement en vigueur dans de nombreux milieux, se change en méfiance et rejet des “Africains évolués” perçus comme agressifs et complexés tout en demeurant incompétents (Simonis 1993 : 554-557). Ces représentations prégnantes, en quelque sorte identitaires, de l’agent colonial  en Afrique ne portaient guère la majorité des Français à s’investir dans le champ associatif non marqué par la ségrégation.

Ces caractéristiques démontrent rétrospectivement la richesse de l’innovation de l’ère du Front Populaire en AOF : à cette époque les clubs sportifs et les associations culturelles des anciens élèves étaient un terrain d’investissement important des militants républicains de gauche de l’ARP.
N’arrivant pas à se détacher d’une vision raciste, les coloniaux ne purent élaborer, sauf exception 30, une conception égalitaire de l’altérité africaine. Se mêler au milieu soudanais relevait de l’aventure peu prisée en milieu colonial. Briselet et Castelet insistent sur l’attitude fort réservée des supérieurs hiérarchiques à l’égard de leur pratique sportive 31.
On perçoit ici les limites de l’instrumentalisation de la société colonisée par les coloniaux et une contradiction inhérente à la situation coloniale 32.

Jusqu’à l’indépendance, les Français en AOF, issus de la société métropolitaine, constituent une minorité ethnique allogène et dominatrice. Cette minorité numérique s’est érigée en majorité sociologique, en modèle à suivre pratiquant une idéologie bourgeoise élitiste. Pour reprendre le terme pertinent de Robert Delavignette (1946), la petite communauté de fonctionnaires et de commerçants a développé “un idéal héroïque”.
Pour se perpétuer, la situation coloniale convoquait les parties prenantes de la société d’en haut à évacuer le critère de masse et à faire respecter le principe féodal et raciste de supériorité des “blancs”. La logique de domination impliquait le maintien d’une distance, une ségrégation sociale renforcée par la ségrégation spatiale en vigueur dans les villes. Elle nécessitait aussi la mise en oeuvre d’une idéologie où le groupe dominant se posait en modèle tout en réfutant le droit aux autres franges de la société d’y accéder pleinement. Ce fut la fonction de l’idéologie assimilationniste française dont les effets se sont fait sentir dans la formation et l’expression des élites d’Afrique occidentale française dont les meilleurs fleurons se recrutèrent à Dakar 33.

En ce sens la faible participation française à la vie associative juvénile en AOF n’est pas le fruit du hasard ou d’une quelconque mauvaise volonté des coloniaux, mais elle résulte de causes systémiques relatives au fait colonial.
Les conséquences de ce repli de “l’albinocratie” 34 sur elle-même furent importantes pour le champ politique. Il a accentué et entretenu le phénomène de rupture générationnelle remarqué par les observateurs de la vie coloniale 35. Les jeunes générations d’Africains qui accèdent à la conscience politique dans les années 1950 ne purent s’appuyer sur des réseaux de sociabilités non marqués par la ségrégation. Pendant cette période, la relation de domination de type père-fils relativement ouverte, qui avait cours dans la première moitié du siècle, se mue en relation fermée aînés sociaux/cadets sociaux. Les jeunes des années 1950 n’ont pas connu l’autoritarisme de “l’âge d’or colonial”, ils sont nés en politique avec Dien Bien Phu, Bandoeng, Suez et la guerre d’Algérie et ont été influencés par leurs aînés étudiants exilés à Paris, à la cité universitaire du boulevard Jourdan, adeptes de la diatribe radicale et les différentes sections du RDA qui avaient une certaine ascendance politique chez les jeunes de l’AOF.

Conclusion

Incontestablement, les centres culturels en AOF n’ont pas connu le réussite que cette formule obtint au Cameroun et en AEF. Malgré un beau succès initial, qui se traduisit par la constitution d’un réseau de 170 pôles de diffusion de la culture occidentale en AOF par le biais des bibliothèques, des expositions, des films et des conférences, il se dégage un puissant sentiment d’échec parmi les administrateurs coloniaux et les nombreux militants associatifs qui s’investirent dans les centres culturels. Pourtant, ces centres ont contribué à faire progresser la conscience territoire et fédérale des jeunes de l’AOF à travers les compétitions entre territoires. Ils ont aussi durablement marqué les modes d’expression culturels des urbains d’Afrique. Ainsi, lors du festival de la jeunesse africaine de Bamako en 1958 (Nedelec 1992), toutes les activités de divertissement et de connaissance (sports, danses, conférences, théâtre…) portaient la marque indélébile de la culture française et témoignaient ainsi des progrès de “l’enculturation” occidentale parmi les jeunes, y compris les plus contestataires de l’ordre colonial.
La France engagea cette bataille culturelle dans un contexte marqué par la montée de la radicalisation des rapports euro-africains parmi les jeunes générations et du rejet du pouvoir colonial. L’exemple des centres culturels français en AOF met l’accent sur la difficulté de promouvoir une politique culturelle en situation coloniale. Malgré les outils de l’école, des mouvements d’éducation populaire ou des centres culturels, la France ne parvint pas à combler la faille qui séparait dominants et dominés dans une situation marquée par l’entretien du complexe d’infériorité chez le colonisé et du complexe de supériorité chez les coloniaux.

Serge Nedelec

Notes.
1. Voir pour ce concept la thèse de Serge Nedelec (1994).
2. Parmi ces sources on peut citer les nombreux mémoires de l’ENFOM consacrés aux centres culturels en AOF, qui sont disponibles à Aix-en-Provence. La revue Trait d’Union, bulletin de liaison des centres culturels d’AOF (19 numéros parus entre 1953 et 1957), disponible à la Bibliothèque Nationale de Versailles et de nombreux dossiers d’archives aux Archives Nationales, section outre-mer, à Aix-en-Provence ou de la série O aux Archives Nationales du Sénégal à Dakar fournissent la matière de cette contribution.
3. Bernard Cornut-Gentille, circulaire 144 du 23 février 1954 portant sur les centres culturels, Trait d’Union, 1954.
4. Bernard Cornut-Gentille, Trait d’Union, 6, 1955.
5. Bernard Cornut-Gentille, circulaire portant sur les centres culturels 23-02-1954, cité par Jean- Marie Mignon (1984a).
6. Bernard Cornut-Gentille, Trait d’Union, 7, 1955.
7. ANS O-655 (13).
8. Calculs réalisés à partir de la note d’information du 5 décembre 1956 sur les centres culturels en AOF, par M. Poinsot, chargé de mission pour les affaires sociales auprès du Haut-Commissaire. ANS 0-655 (13).
9. Voir notamment les études de Gary Warner (1976), H. A. Water (1978), L. Koné (1955) et Abdou Anta Ka (1955).
10. Liste des revues proposées à l’abonnement dans les centres culturels du Soudan, ANS O-655 (13).
11. Les centres culturels, terrain de rencontre et de travail pour les élites et les masses d’Afrique, ANS O 655 (13), 13 p.
12. Trait d’Union, 6, 1955.
13. Les centres culturels au Soudan en 1956, ANSO. 655 (13).
14 ANMK FR 1 E 7 (II), [1955] : 31.
15. Jacques Bugnicourt a fait une longue carrière d’agent du développement en Afrique après sa formation initiale à l’ENFOM. Son engagement socialiste et son tempérament lui ont permis de créer avec quelques autres militants l’association ENDA-Tiers-Monde à Dakar dont il est le secrétaire général. Cette ONG du Sud pionnière est une référence dans le milieu du développement.
16. Ce repli de la communauté des Européens sur elle même en dépit des injonctions des directives fédérales est parfaitement mis en lumière dans la remarquable thèse de Francis Simonis (1993) sur les Français de Ségou.
17. Circulaire de Bernard Cornut-Gentille du 23-02-1954, Trait d’Union, 1954.
18. Il s’agit des centres de Bougouni, Mopti, Bandiagara, Tombouctou, Nioro, Baguineda, San, Kolokani, Bourem, Douentza et Kenieba, relevés dans les articles de la revue Trait d’Union.
19. Mots bamana signifiant “blanc à peau noire” ou “travailleur des blancs”, qui s’appliquaient aux travailleurs africains de l’administration coloniale.
20. Annexes de la thèse d’Andrée Audibert (1972 : 99-104).
21. Les membres du PSP étaient tous des instituteurs, Tiémoko Sangaré, Mmes Thiam née Diallo et Diop née Sissoko, alors que le RDA était représenté par trois commis d’administration, Aly Cissé, Sidi Konaté et Cheikh Tidiani, ANS O. 671 (1).
22. Gabou Diawara, “Rapport sur la jeunesse”, congrès de l’USRDA, 22-24 septembre 1955, Archives du CRDA, dossier 8/1, 3 p.
23. Témoignage de Moussa Keita.
24. Bernard Cornut-Gentille, Les problèmes politiques de l’AOF, Dakar 1954, p. 28, cité par Joseph-Roger de Benoist (1982).
25. Conférence de Brazzaville 1944, ANSOM AP 2201 (1).
26. Rapport politique du cercle de Bamako, 1948-1950. ANMK FR 1 E 7 (III), ainsi que la thèse de Francis Simonis (1993).
27. Je tiens à remercier particulièrement Messieurs Briselet et Castelet pour la qualité et le soin de leur témoignage vivant et sincère.
28. Ces recensements de la population européenne et assimilée ne prenaient pas en compte les citoyens originaires des Quatre Communes. Voir Recensement de la population européenne et assimilée, Haut Commissariat de la République en AOF, Dakar, 1957.
29. Muso en bamana signifie la femme ; au début de l’ère coloniale les administrateurs prirent l’habitude de vivre avec des Muso qu’ils laissaient au Soudan lorqu’ils partaient ailleurs. La catégorie non négligeable quantitativement des métis est issue de ces unions coloniales. Après la Deuxième Guerre mondiale, ce phénomène se raréfie, mais certains célibataires n’ont pas abandonné cette pratique, partagée d’une autre manière par les hommes mariés prenant “un deuxième bureau colonial”, à savoir une maîtresse. Dans les milieux de la coopération, ces phénomènes sociaux de première importance dans les relations “Noirs/Blancs” se perpétuent avec leur lot de drames et de bonheurs.
30. Bernard Dumont, administrateur de la FOM, chargé de l’inspection du travail à Ségou dans les années 1950 et membre actif des CEMEA, fait figure de cas. Il fut d’ailleurs l’un des rares Français à rester comme conseiller ministériel du Mali après l’indépendance qui s’accompagna d’un reflux massif de la société coloniale du Mali.
31. Un ami français, coopérant au Sénégal au début des années 1970, subissait la même réprobation de son entourage “toubab” pour son engagement dans un club de football sénégalais. La colonie est passée, mais les représentations de l’Africain demeurent…
32. Ce terme est à prendre ici au sens de celui développé par Georges Balandier.
33. Voir l’article pertinent de G. Wesley Johnson sur les élites au Sénégal pendant la période d’indépendance (1993).
34. Ce néologisme parait justifié, car pendant l’ère coloniale où le principe d’accapararement du pouvoir et des hautes fonctions dans l’appareil colonial était fondé sur la variable de la couleur de la peau qui renvoyait à des statuts distincts et à un rapport de domination de type ségrégationniste “Blanc/Noir”. La lutte anticoloniale est ainsi un combat politique dirigé contre les “Blancs” et pour l’accès aux postes occupés par ces derniers. On note d’ailleurs l’apparition d’une argumentation de type raciste parmi les mouvements politiques africains. L’indépendance peut être perçue sous cet angle comme l’avènement de la Toubaboubaraalacratie.
35. Voir à ce sujet le témoignage de Jean Capelle, dans son ouvrage de mémoires, sur l’enseignement en AOF à la veille des indépendances, paru en 1990.

Bibliographie

  • Audibert, Andrée, 1972, Le service social en Afrique francophone dans une perspective de développement, Paris, Université Paris I [thèse de 3e cycle].
  • de Benoist, Joseph-Roger
    • 1982, L’Afrique Occidentale Française de 1944 à 1946, Dakar, NEA : 617 p.
    • 1992, « Entre la Way et la FMJD : les conseils de la jeunesse de l’AOF », in Hélène d’Almeida-Topor, Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg, Françoise Guittart (éds), Les Jeunes en Afrique, Paris, L’Harmattan, tome 1, : 571 p., tome 2 : 526 p.
  • Bugnicourt, Jacques, Levallois Michel, 1955, Les centres culturels au Soudan Français, Paris, ENFOM : 120 p. [mémoire ENFOM].
  • Capelle, Jean, 1990, L’éducation en Afrique à la veille des indépendances (1946-1958), Paris, Karthala/ACCT : 328 p.
  • Cohen, William B., 1973, Empereurs sans sceptre, Paris, Berger Levrault : 373 p.
  • Delavignette, Robert, 1946, Service africain, Paris, Berger Levrault.
  • Gondola, Didier, 1993, Migration et villes congolaises au XXème siècle, Paris, Université Paris VII, 2 vol., 622 p. [thèse de Doctorat]
  • Johnson, G. Wesley, 1993, « Les élites au Sénégal pendant la période d’indépendance » [: 25-40], in M. Michel, C. R. Ageron (éds), L’Afrique noire française : l’heure des indépendances, Paris, CNRS : 729 p
  • Ka, Abdou Anta, 1955, « A la recherche d’auteurs dramatiques africains », Trait d’Union, 11 : 66-67.
  • Koné, L.
    • 1955, « Coupe théâtrale en AOF », Trait d’Union, 9 : 4-5.
    • 1957 « Esclaves des préjugés », Trait d’Union, 14 : 1-2.
  • Mignon Jean-Marie
    • 1984a, « Les centres culturels en Afrique francophone », Le Mois en Afrique, 227-228 : 145-160.
    • 1984b, « Les centres culturels et les maisons des jeunes et de la culture en Afrique francophone : trente-cinq ans d’équipements socio-culturels 1949-1984 », Cahiers de l’animation, III, 46 : 59-75.
  • Nedelec, Serge
    • 1992, « Le festival de la jeunesse de Bamako en 1958 » [t.2 : 204-221], in Hélène d’Almeida-Topor, Catherine Coquery-Vidrovitch, Odile Goerg, Françoise Guittart, Les jeunes en Afrique, Paris, L’Harmattan.
    • 1994, Jeunesses, Etat et sociétés au Mali au XXème siècle, Paris, Université Denis Diderot/Paris VII : 615 p. [Thèse de doctorat, Laboratoire “Connaissances des Tiers-Mondes”].
  • Poinsot, M. 1953 « Les centres culturels », ANSO 655 : 32 p.
  • Remond et Césaire 1954 Les centres culturels en AOF, Paris : 130 p. (Mémoire ENFOM).
  • Simonis, Francis, 199?, Une communauté d’Européens en Afrique, les Français à Ségou, Paris, Université de.Paris VII [Thèse d’Université].
  • Tirefort, Alain, 1989, Européens et assimilés en Basse Côte-d’Ivoire 1893-1960, réalités et mythes d’une société coloniale, Bordeaux, Université Bordeaux III, 3 tomes : 1508 p. (Thèse de doctorat d’Etat).
  • Warner, Gary, 1976, « Education coloniale : genèse du théâtre africain d’expression française », in Présence Africaine, 97 : 93-116.
  • Water, H. A. 1978, Black Theater in French Africa : a guide, Québec, Naaman : 91 p.