Une interview d’Amadou Hampâté Bâ

Le numéro 518 du 8 décembre 1970 de Jeune Afrique contient, aux pages 49-53, une interview d’Amadou Hampâté Bâ. A sa parution même le document a dû être accueilli avec intérêt. Quarante-huit ans plus tard, sa valeur s’est accrue. Au premier abord, l’entretien dégage des points centraux des  deux futurs volumes autobiographiques du  Maître du Pulaaku. Il s’agit d’Amkoullel. L’enfant peul. Mémoires (1991) et de Oui, mon commandant ! Mémoires (II) (1994). En effet, certains passages annoncent des chapitres entiers de ces livres. Il en est ainsi de sa double appartenance pullo maasinanke (fils de Hampâté Baa, petit-fils de Paate Pullo Jallo) et takruri (fils adoptif d’un Taal).…
Il y a ensuite son observation sur le legs de la colonisation, qu’il analyse comme “une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela.”
Il continue en déplorant le fossé qui sépare la masse africaine des dirigeants, qu’il qualifie, généreusement ou automatiquement, d’“intellectuels.” Il résume ses rappots avec Modibo Keita, Félix Houphouët-Boigny et Sékou Touré. Au sujet des deux premiers, Hampâté fournit  des anecdotes amusantes — mais, hélas, négativement prémonitoires (car il mourut en exil à Abidjan, loin de son Maasina natal). Ainsi, il déclare publiquement à un Modibo Keita en plein “révolution socialiste” : « Je ne suis pas votre camarade, je suis votre père. » Ensuite il cherche à colorer bienveillamment la politique répressive d’Houphouët, notamment contre les étudiants contestataires. Toutefois, l’incident cité fut en réalité un signe annonciateur de la fin agitée du régime du “Vieux”. Enfin, son opinion du président de la Guinée est lapidaire. “Sékou,” dit-il, “est très fougueux.”
D’autres sujets sérieux (parti unique, droits de l’homme, socialisme, capitalisme) font l’objet de réflexions concises, percutantes et toujours valables.…
Hampâté Bâ est pour moi un triple parent et père : d’abord patronymique (nous avons le même nom “clanique”), ensuite générationnel (il naquit trois ans seulement après Tierno Saidou Kompanya, mon propre père), enfin spirituel (il inspire et guide mes recherches sur la Civilisation Fulɓe-halpular). Il termine l’entretien en réaffirmant sa mission de promotion de la culture africaine. Sa contribution gigantesque poussa un admirateur, l’Ivoirien Were-were Liking, à lui décerner le titre de “pape de la tradition orale africaine.”

A jaarama Mawɗo Laawol Pulaaku! Yo Geno lollin Jaahu!
Repose en paix !

Tierno S. Bah

Jeune Afrique fait parler Amadou Hampâté Bâ

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Introduction
Interview

Introduction

Co-fondateur de la Société africaine de culture, ancien agent de l’IFAN (Institut français d’Afrique noire), ancien ambassadeur, ex-directeur de l’Institut des sciences humaines de Bamako, ancien conférencier de la Fraternité musulmane de Dakar, membre de l’Association des africanistes, chercheur infatigable, le Malien Hampâté Bâ a aussi été, pendant huit ans, membre du Conseil exécutif de l’Unesco, au sein duquel il a battu tous les records de durée. Et s’ il n’a pas été réélu par la XVIe conférence générale ( J.A. No 517), c’est que les statuts de l’Unesco ne le permettaient pas. Paul Bernetel a interviewé ce grand Africain qui, à soixante-dix ans, a décidé de se consacrer à la transcription des traditions orales recueillies et sauvées au cours de sa longue carrière.

Amadou Hampâté Bâ est un sage dans l’acception philosophique et antique du terme, c’est-à-dire l’homme ouvert à toutes les activités de l’esprit humain, maîtrisant le savoir relatif à l’histoire, la philosophie, la religion, la linguistique, l’ethnologie, la géomancie, la magie… bref, la connaissance de l’homme, de la nature et de leur interaction.

Témoin par filiation de la civilisation, de la culture africaines traditionnelles où toutes les connaissances s’interpénétraient pour constituer un fait total et global, Hampâté Bâ est, en tant que fils spirituel du maître Tierno Bokar, l’un des rares savants traditionalistes à pouvoir interpréter et évaluer tous les textes recueillis « sous la dictée d’autres auteurs traditionnels avant de les livrer, sous forme de publications, à l’attention et à l’appréciation de tous ceux qui — dans le monde — s’intéressent à la pensée, à l’histoire et à la civilisation des peuples nigéro-soudanais »*. Mieux qu’un témoin, il est aujourd’hui l’un des rares hommes qui détiennent les clés du sanctuaire de la société traditionnelle dans sa logique, son mécanisme et les multiples et complexes fonctions qu’elle attribue aux faits socio-religieux ou mythiques.
Imprégné de la tradition telle qu’elle est conservée dans les régions les p:us repliées, en marge de la colonisation, et à l’abri de l’acculturation, Hampaté Ba est une mémoire, un monument vivant du passé. Il est de ces traditionalistes dont la « connaissance consignée dans la mémoire » est indispensable pour l’interprétation des documents manuscrits. Parlant les langues des anciens empires, telles que l’arabe, le bambara, le peul, le moré (langue des Mossis), le sonraï (Mali-Niger), il a pu s’entretenir avec tous les auteurs traditionnels du continent. Ce qui lui a valu de constituer des archives dont la valeur est inestimable et que lui envieraient des musées… et même des Etats. La maîtrise d’une langue internationale, en l’occurrence le français, 1ui donne un rôle privilégié pour la transmission de ce patrimoine.

Hampâté Bâ est, avec Boubou Hama, Mamby Sidibé, Oumar Bâ, le véritable symbole de l’ancestralité africain. Il connaît dans leurs infimes détails les grandes oeuvres traditionnelles dans leur substance la plus drue, telle « l’initiation de la grande étoile rayonnante » de la société peule, les classiques de l’Afrique précoloniale, les épopées, les textes initiatiques, les légendes les plus fermées, les contes de cour préparant au pouvoir, les chroniques historiques, les institutions politiques, économiques et sociales …

A la fois monument par les périodes historiques dont il porte témoignage et document par la dimension de son érudition, Hampâté Bâ a su, en redonnant vie à l’oralité, réhabiliter aux yeux de la science moderne les civilisations à tradition orale.

Homme de culture dans le sens classique du terme, le principal souci de sa vie est non pas la sauvegarde, mais — comme il le dit lui-même — le « sauvetage » des traditions orales. Ce but, il le poursuivra avec une fidélité étonnante. Appuyé sur une canne, de boubou blanc vêtu, corps frêle protégé et conservé par les « dieux-terre » de la tradition, il va parcourir toutes les grandes cités du monde, exhortant les humanistes illustres et hommes de culture contemporains à apporter leur sollicitude aux valeurs en voie de disparition de l’ancien monde qui a enfanté le nouveau.

Tous ses auditoires internationaux, ceux de l’Unesco par exemple, seront fascinés par cette mince silhouette, qui semble être le passé lui-même resurgi dans le tumulte et la discordance du monde actuel. Dans la voix et le visage d’enfant de ce vieillard, que le temps ne paraît pas devoir toucher, perce l’ultime cri d’un monde qui s’effondre, condamné. Hampâté Bâ est une des dernières étincelles d’un monde qui s’anéantit ; ainsi qu’il le dit lui-même, « tout vieillard qui meurt est une bibliothèque qui se consume ».

Doit-on rester sur le sentiment d’angoisse de ce naufrage, sur ce cri d’alarme des vestiges de la tradition ? Le lien puissant qui cimentera et revivifiera une Afrique nouvelle se fera avec des hommes nouveaux pour qui le combat ne sera pas seulement culturel, mais politique et économique. C’est ici qu’il y a rupture entre le courant de pensée qu’il représente et la nouvelle génération africaine qui, tout en lui vouant tout le respect et l’admiration qu’elle lui doit pour ses travaux et ses connaissances, se dissocie de la primauté exclusive qu’il donne à la conservation de la culture.

Jean-Pierre N’Diaye

Interview

Jeune Afrique. Quel a été votre itinéraire philosophique et intellectuel ?
Hampâté Bâ. Je suis né en 1899 à Bandiagara (Mali), dans une famille musulmane. J’ai eu neuf frères et soeurs. Mon père, Hampâté, était l’intendant de l’empire des Toucouleurs du Maasina, dont Bandiagara était la capitale. Il a laissé une certaine fortune à sa mort, dont ma mère a hérité. Mon père biologique, Hampaté, est décédé quand je n’avais que trois ans. Ma mère, Kadija, s’est remariée. C’était une famille très traditionaliste. Mes parents ont joué un rôle de chef de province dans le pays. Cela m’a mis très tôt en contact avec des conteurs …

Jeune Afrique. Quel est votre premier souvenir des Européens?
Hampâté Bâ. Un jour, le commandant de cercle devait venir procéder à un recensement général. Baba avait dit : « Le chef blanc va compter les hommes et les bêtes. Il ne faudra pas que les enfants sortent. » On nous avait relégués dans l’arrière-cour. Mais moi, j’avais une servante (une « captive-mère », comme nous disons, car il est de tradition, lorsqu’un garçon naît, qu’on le confie à une servante. Elle l’élève et, quand l’enfant atteint sa majorité, il la libère). Ma mère servante s’appelait Nieylé. Elle était très bonne pour moi, elle me permettait tout. Ce jour-là, elle me dit pourtant : « Tu ne verras pas le Blanc. Baba a dit non. » Mais je lui ai dit : « Tu feras un grand paravent avec ton boubou. Je me ferai tout petit et je soulèverai un peu l’étoffe pour le voir. »
On nous avait dit que le Blanc était du feu, une braise, et je voulais vraiment voir comment un homme peut être une braise. Quand il est entré, ce qui m’a frappé, c’est son casque colonial et son crayon qu’il trempait dans sa bouche. Je me dis que ce devait être son encrier. J’étais sûr qu’il avait son encrier dàns sa bouche. Puis je me suis approché tout doucement et je l’ai touché, mais il ne m’a pas brûlé, et cela m’a beaucoup surpris. C’était en 1905-1906. A cette époque, je ne parlais pas le français. J’avais l’impression que les Blancs parlaient comme des oiseaux. Puis, vers 1912, on réquisitionnait les animaux pour alimenter l’armée et les fonctionnaires. On recrutait des travailleurs, des soldats et des écoliers.
L’école où nous étions contraints de nous rendre s’appelait l’ « école des otages ». On y mettait les enfants pour que les parents se tiennent tranquilles. Mais ce n’était pas un honneur d’aller dans cette école. C’était être renégat, cesser d’être africain ; alors, on s’arrangeait pour y envoyer les enfants de ses ennemis. C’est comme cela que j’y allai. C’est dans cette école que j’ai appris le français.

Jeune Afrique. Comment cette langue française, cette culture se sont-elles mêlées à la culture africaine, traditionnelle, familiale, tribale, qui était la vôtre?
Hampâté Bâ. Je ne peux pas en expliquer le mécanisme, mais les choses se sont superposées. J’ai appris le français comme j’ai appris le Coran, comme j’ai appris tous les rituels de l’Islam.

Jeune Afrique. Et maintenant, que représente le français pour vous ?
Hampâté Bâ. La langue française me permet de regarder à l’extérieur. C’est une langue de communication internationale, c’est tout. Je ne suis jamais arrivé à penser en français : je pense en peul et je traduis.

Jeune Afrique. Un événement vous a beaucoup rapproché de la culture française : votre rencontre avec le professeur Monod.
Hampâté Bâ. Quand je l’ai rencontré, j’avais déjà quarante-neuf ans, vers 1950. La même année, j’ai pu obtenir une bourse de l’Unesco.

Jeune Afrique. Quel a été votre premier voyage en dehors de votre pays ?
Hampâté Bâ. Paris. A cause de la bourse. J’étais l’ami de Théodore Monod et je lui dois beaucoup. J’étais considéré à cette époque comme anti-français. Fonctionnaire modèle, mais politiquement anti-français parce que je défendais toujours nos traditions. Monod a eu le courage de prendre ma défense à un moment où même les miens avaient peur. Il était à l’époque directeur de l’Institut français d’Afrique noire, et j’étais secrétaire d’administration. Pour obtenir cette bourse extraordinaire, attribuée à un homme de plus de quarante ans, il fallait avoir été élevé dans la tradition africaine, mais posséder parfaitement la langue française. Nous étions trois ou quatre à remplir ces conditions et Monod m’a choisi. L’administration, elle, n’était pas d’avis de me laisser partir. Tout ce qu’on a trouvé, c’est de dire que j’avais une dépression nerveuse. On a télégraphié à Monod pour lui dire que je ne pouvais pas venir. Fort heureusement, j’ai eu affaire à un psychiatre qui a certifié que, si tous les aliénés avaient ma constitution, les psychiatres seraient chômeurs. Et je suis parti. On m’a coupé ma solde coloniale en disant que j’avais déserté mon poste, et j’ai payé de ma poche le voyage Bamako-Dakar.
A Dakar. j’ai pris un avion pour Paris. Quand on nous a dit : « Vous êtes au-dessus de la France ». j’ai été étonné de voir ces îlots de feu un peu partout, mais, au-dessus de Paris, il m’a semblé que l’avion était renversé et que le ciel était en bas. Je n’avais jamais vu tant de lumières à la fois. Quand on a ouvert la porte de l’avion, j’ai reçu un coup de froid, comme un coup de lance. J’ai pensé qu’on m’avait jeté un mauvais sort. Puis je me suis demandé comment j’allais bien faire pour trouver l’Unesco, avenue Kléber. Je suis entré dans le hall et j’ai entendu : « Hampâté Bâ est prié de se présenter au troisième guichet. » C’était extraordinaire. Je me disais : comment, mais comment me connaissent-ils ? Je vais au troisième guichet, je trouve un chauffeur de taxi envoyé par le directeur de l’Unesco. On m’avait retenu une chambre à l’hôtel du Bois, rue Lauriston. Nous traversons tout Paris et j’arrive. Tout est prêt. Un garçon me met dans une chambre et il la ferme. Dès qu’il est parti, j’ouvre. Il revient et la referme. Je me dis : « Qu’est-ce qu’il a à me boucler ? » Il me dit qu’il ne faut pas que je laisse ma porte ouverte, qu’un malfaiteur peut venir … Je ne comprends pas, parce que, chez moi, un Européen est au-dessus de tout soupçon. Les coloniaux ne volent pas, ne mentent pas, ne sont même pas malades ! Mais je ne peux pas supporter la porte fermée. Chez nous, on ne ferme jamais les portes.

Jeune Afrique. Etes-vous resté longtemps à l’occasion de ce premier séjour?
Hampâté Bâ. Un an. Quand je suis allé à l’Unesco, j’ai pensé qu’on allait me donner un programme. Je me suis présenté au directeur qui m’a dit : « Vous êtes à Paris, faites ce que vous voulez. » On m’a laissé dans la nature, mais on me faisait suivre pour voir où j’entrais, où j’allais, ce que je faisais, ce qui m’intéressait. Cela a duré au moins six mois. Je suis allé à l’Ecole des langues orientales, à la Sorbonne, au musée de l’Homme, dans des bibliothèques. Je me suis occupé de questions culturelles.

Jeune Afrique. Parmi les chefs d’Etat africains actuellement au pouvoir, quels sont ceux que vous avez connus plus particulièrement?
Hampâté Bâ. A part ceux de l’Afrique équatoriale et de l’Afrique orientale, je les connais tous.

Jeune Afrique. Est-ce qu’il vous arrive de servir de « monsieur-bons-offices » dans des cas délicats ?
Hampâté Bâ. Chaque fois que je peux le faire. Mais je n’entreprends une mission que si je suis sûr d’aboutir. Ma dernière intervention a consisté à demander à tous les chefs d’Etat d’Afrique occidentale d’harmoniser la transcription phonétique des langues principales d’Afrique

Jeune Afrique. Quand il y a des différends entre pays — de grandes affaires comme le Nigeria —, estimez-vous pouvoir intervenir?
Hampâté Bâ. Je n’ai pas les relations nécessaires.

Jeune Afrique. Entre la Côte-d’Ivoire et la Guinée, par exemple …
Hampâté Bâ. Oui, oui. Mais Sékou est très fougueux

Jeune Afrique. Vous sentez-vous plutôt Malien ou plutôt africain ?
Hampâté Bâ. D’abord Malien. Intérieurement, vraiment, je ne me sens d’aucun pays.

Jeune Afrique. Que représente pour vous l’idée d’unité africaine ?
Hampâté Bâ. C’est une idée qui m’enchante, mais est-ce qu’il est possible d’envisager une unité pour ce continent aussi grand et aussi divers ? Je me demande si la nature elle-même n’a pas horreur de l’unité. Il faut qu’il y ait une unité dans la diversité. Il y a une foule de choses que nous avons en commun. Il y a même beaucoup d’unité entre l’Afrique du Nord et l’autre. On y retrouve le même sentiment de la famille, le même respect pour les personnes âgées …

Jeune Afrique. Vous avez beaucoup d’amis. Avez-vous des ennemis?
Hampâté Bâ. Je ne m’en connais pas. Je connais des gens qui me critiquent, mais ce ne sont pas des ennemis.

Jeune Afrique. Avez-vous trouvé quelque chose de valable dans la colonisation?
Hampâté Bâ. Formidable. J’ai vu des administrateurs extraordinaires, qui, d’ailleurs, ont compromis leur carrière à cause de cela. C’est pourquoi je dis aux jeunes gens : la colonisation a été une chose blâmable, mais elle n’a pas été que cela. Elle a eu un côté positif. Or, si vous réclamez la justice, il faut que vous soyez justes vous-mêmes, il ne faut pas confondre un ingénieur ou un médecin qui a lutté contre la lèpre, par exemple, avec un commandant qui a administré des punitions à tort et à travers.

Jeune Afrique. Que pensez-vous des tâtonnements de la période postcoloniale?
Hampâté Bâ. Je les attribue au fait que l’Afrique indépendante a eu, comme législateurs et dirigeants, des hommes formés par l’école européenne. Administrativement parlant, on ne peut pas rendre ce qu’on n’a pas ingurgité. Le pays a absorbé sans assimiler. Le fossé est toujours le même entre la masse africaine et la poignée d’intellectuels qui la dirige. Mais la masse est confiante. Ce qu’il faudrait, c’est que les hommes de ma génération acceptent les jeunes, qu’ils se souviennent qu’ils ont été jeunes, qu’ils sachent rester jeunes. Ce n’est pas facile.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que l’influence de la psychologie moderne, des nouvelles formes d’éducation ne peut manquer de remettre en cause certaines traditions?
Hampâté Bâ. Toutes les traditions ne sont pas à conserver. Il y a des choses qui doivent être dépassées, qui sont dépas· sées. Le droit, par exemple, pour un chef de famille. de disposer de ses femmes et de ses enfants comme il veut. Beaucoup de vieux ne comprennent pas cela, il ne faut pas les heurter, il faut avoir de la patience. Une chose qui est dans la tête d’un vieux est une chose appelée à mourir.

Jeune Afrique. Ne pensez-vous pas que la jeunesse secoue un peu trop le cocotier ?
Hampâté Bâ. Oui, un peu trop. Et même inconsciemment Les jeunes arrivent à se dépersonnaliser sans même s’en rendre compte. II faudrait conserver ce que les pays ont de spécifique, savoir ce que l’Afrique peut donner à l’Europe, puisqu’elle ne s’est pas trop détachée de l’homme. et ce que l’Europe peut donner à l’Afrique, puisqu’elle s’en est trop détachée.

Jeune Afrique. On constate qu’entre les jeunes, les étudiants et les chefs d’Etat africains un désaccord va en s’accentuant. Chacun va dans une voie : les uns sont réprimés, les autres répriment. On ne voit pas comment on peut, avec les chefs actuels et la jeunesse actuelle, faire une harmonie.
Hampâté Bâ. C’est très difficile parce que, d’un côté, le chef, quel qu’il soit, dès qu’il est assis sur le siège du commandement, n’a qu’une idée, c’est d’y rester le plus longtemps possible. Pour cela, tous les moyens lui semblent légaux. La jeunesse, etle, n’a pas toutes les données du problème. Je vais vous citer le cas d’un jeune Peul qui était un grand dirigeant syndicaliste, très virulent, qui a défendu ses idées avec route l’énergie et toute l’abnégation possibles. Le jour de l’indépendance, on en fait un ministre de la Fonction publique. Je dis : « On a eu tort. On aurait dû le nommer ministre du Travail. » Quelques mois plus tard, remaniement du cabinet. Le jeune homme est nommé ministre du Travail. Six mois après, je vais chez un mara·
bout. Le jeune homme aimait beaucoup écouter les marabouts Il avait un peu maigri. Je lui dis :
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
Il me répond :
— Les ouvriers exagèrent. Ils demandent l’impossible. Je ne dors plus.
— Tu vois, lui dis-je, quand on est à côté du chauffeur, on a tendance à croire qu’on connaît mieux la route.
C’était un honnête homme, il est parti.

Jeune Afrique. Pensez-vous que le système du parti unique soit un bon système ?
Hampâté Bâ. Oui et non. C’est un bon système tant qu’il empêche les partis de se neutraliser dans l’action. S’il y avait deux partis au Mali, l’un d’eux trouverait toujours l’autre incompétent. Mais quand le parti unique devient un instrument entre les mains d’une poignée d’hommes, il peut être terrible.

Jeune Afrique. C’est presque toujours comme cela.
Hampâté Bâ. Oui. Pourtant, si le chef était assez raisonnable … Mais il est difficile de demander à un chef d’être raisonnable parce que, s’il était raisonnable, il serait ailleurs. C’est un problème.

Jeune Afrique. Pensez-vous que la peine de mort soit une bonne chose pour punir certains délits ?
Hampâté Bâ. Oui et non. Non, si un homme n’a tué qu’une fois. On peut tenter de le soigner. Mais s’il tue deux, trois, quatre fois, si Cêla devient une habitude … Nous avons eu le cas en Côte-d’Ivoire : un bonhomme a tué huit personnes … La prison, oui, c’est une bonne chose. Elle donne au type le temps de réfléchir. Mais pas une prison comme celle dans laquelle mon père a été jeté : il ne pouvait se tenir qu’assis, couché ou accroupi. A la fin, il était ankylosé.

Jeune Afrique. En Afrique, il y a beaucoup de gens en prison.
Hampâté Bâ. Hélas ! On dit que les hommes sont libres, ils s’expriment et on les met en prison …

Jeune Afrique. Pensez-vous que les mots socialisme, capitalisme, néo-capitalisme signifient quelque chose?
Hampâté Bâ. En eux-mêmes rien du tout. Pour moi, tout cela, c’est un vocabulaire appris à l’école. Je me demande même ce qu’on met dans ces mots. Lorsque j’étais ambassadeur au Mali, on avait réuni un jour tous les dirigeants. Moi, j’étais le doyen des ambassadeurs, et presque le doyen de l’assemblée. N’importe qui montait à la tribune : le camarade Modibo a dit cela, le camarade Untel a fait cela … Modibo s’est levé :
— Camarades…
Il a parlé, parlé. Quand il eut fini, on m’a dit de parler. J’ai dit :
— Vous faites une bêtise. A vingt-cinq ans de différence d’âge, on n’utilise pas les mêmes expressions. Moi, j’essaie de comprendre les vôtres, mais si vous me demandez de parler, vous permettrez que je parle mon langage.
J’ai dit à Modibo :
– Tu dis à tout le monde : camarade … Modibo, tu n’es le camarade de personne ici. Comme on dit chez nous : on peut être le frère du roi, le fils de sa mère, on n’est pas son camarade. En tout cas, moi, je ne suis pas votre camarade, je suis votre père.

Jeune Afrique. Dans ces conditions, le système qui consiste à donner à chaque pays un chef d’Etat, une assemblée, des ministres, vous paraît-il une bonne formule pour l’Afrique?
Hampâté Bâ. C’est une formule copiée. Je ne sais pas si elle est bonne ou mauvaise. On verra cela à l’usage.

Jeune Afrique. Et le projet de francophonie ?
Hampâté Bâ. C’est une grande idée. Si l’on n’y met pas un contexte politique. Il ne faut pas mettre les anglophones d’un côté et les francophones de l’autre. Il y a un côté positif dans la langue française. Aucune langue africaine n’aurait pu la remplacer. Ainsi, Houphouët et moi, qui sommes amis depuis trente ans, nous exprimons en français … Houphouët est vraiment un paysan. II est dans les champs à partir de neuf heures du matin, marchant d’arbre en arbre, et il connaît sa brousse comme son bistouri. Un jour, dans sa plantation, nous arrivons devant un caféier en fleur. Je regarde le caféier et je dis :
— Celui qui secouerait ce caféier maintenant…
Houphouët achève :
— … n’aurait pas de récolte.
Je n’ai plus pensé à ces mots. Et puis, un jour, Houphouët a eu maille à partir avec ses étudiants. Il en a mis quelques-uns en prison. Les juges voulaient absolument les envoyer devant les tribunaux pour les condamner. Houphouët a dit :
— Laissez-les en prison.
II a interdit qu’on leur rase les cheveux. De temps à autre, il les faisait venir dans son bureau, les menait devant une glace :
— Regardez comme vous êtes jolis.
Les juges étaient excédés. Ils voulaient hâter les choses. Houphouët m’a dit :
— Il faudrait que le Seigneur me vienne en aide pour me défendre contre ces juges. Ils veulent que je condamne ces jeunes gens et, moi, je les ai mis là pour qu’ils puissent réfléchir. Tu te rappelles ce que tu m’as dit un jour devant le caféier : qui secoue les fleurs de son caféier n’aura pas de récolte. Ces jeunes gens, ce sont les fleurs de la récolte.
Houphouët a un côté sympathique. Je dis toujours : je regrette beaucoup que l’homme ne soit pas mieux connu.

Jeune Afrique. Quelle est votre activité actuelle au sein de l’Unesco ?
Hampâté Bâ. Membre du conseil exécutif. Nous nous réunissons tous les six mois pour discuter des projets. Nous rejetons les uns, nous retenons les autres. Entre parenthèses, nous les retenons tous.

Jeune Afrique. Etes-vous essentiellement parisien ?
Hampâté Bâ. Pas du tout. Je viens en France deux fois par an, deux mois chaque fois.

Jeune Afrique. En dehors de cette activité ?
Hampâté Bâ. Je suis en train d’écrire mes mémoires.

Jeune Afrique. Et votre travail de recueil de traditions ?
Hampâté Bâ. Cela, c’est ma vie. Je continue. J’ai déjà écrit beaucoup de contes, d’anecdotes…

Interview réalisée par Paul Bernetel

La sale guerre de Sékou Touré contre les Peuls

Siradiou Diallo (1939-2003), rédacteur-en-chef, Jeune Afrique
Siradiou Diallo (1939-2003), rédacteur-en-chef, Jeune Afrique

Ce dossier est le premier d’une série publiée en 1976 par Jeune Afrique sur le complot monté et les accusations mensongères propagées par Sékou Touré, président de la république de Guinée, contre les Fulɓe ou Peuls, ethnie pluralitaire du pays. Je re-publie ces documents quarante-un après la tragédie qui emporta Telli Diallo et ses compagnons, tous faussement inculpés de complot contre l’Etat.  La rédaction de l’hebdomadaire — dirigée à l’époque par feu mon neveu Siradiou Diallo —passe au peigne fin et réfute les allégations du leader guinéen. A l’appui de son argumentation Jeune Afrique reproduit de larges extraits des propos incendiaires de Sékou Touré. J’invite les lecteurs à appliquer leur esprit critique sur ces passages. En particulier sa caricature de l’histoire du Fuuta-Jalon, et ses racontars sur la bataille de Poredaka et la fin de l’Almaami Bokar Biro en 1896. Car il s’agit là d’affabulations grossières et de calomnies indignes d’un chef d’Etat. Je compte apporter plus tard des corrections aux élucubrations du président. J’attire pour le moment l’attention sur son interprétation moralisatrice et péjorative de l’Histoire, concernant (a) la rivalité entre les cousins Sori Yillili et Bokar Biro et (b) les résultats du référendum de 1958. La lutte pour le pouvoir est une question d’intérêts et de rapports de forces. Ainsi, lorsqu’il se sentit en position de faiblesse, Daye Kaba, noble de Kankan, fit appel au lieutenant-colonel Archinard contre Samory en 1891. Ce fut le début de la fin pour l’Empereur du Mande … En rétrospective, Sori Yillili et Daye Kaba eurent tort  de pactiser avec les troupes de conquête françaises… Dans son délire anti-fuutanien Sékou Touré n’eut pas  l’honnêteté de rappeler la faillite identique des deux hommes.…  Et il eut l’arrogance de faire des remontrances et des reproches aux dirigeants et familles du Fuuta ! Alors que depuis 1954, il avait déjà fait empoisonner, fusiller, pendre, égorger, enterrer vivants et mourir de faim des dizaines de milliers de Guinéens. Alors que depuis 1958, sa politique ruineuse avait forcé plus deux millions de citoyens à s’exiler. En août 1976 il avait décidé d’assassiner Telli Diallo, qui — avec ses co-accusés, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé, lieutenant Alhassane Diallo, capitaine Lamine Kouyaté, etc. — mourra atrocement de privation totale d’eau et de nourriture (diète noire) au Camp Boiro au premier trimestre de 1977. Sékou détruisit physiquement Telli (voir photo plus bas). Mais le martyre du premier secrétaire général de l’OUA a gravé son nom et son palmarès au fronton lumineux de l’histoire de l’Afrique. Professeur-docteur Charles Diané témoigne que Sékou Touré  “guettait depuis toujours (un Telli), qui l’écrasait de sa culture, de son rayonnement et de son port : Telli Diallo, baptisé bien sûr éminence grise de ce nouveau complot. Celui dont l’arrestation avait motivé toute la mise en scène.”
En 2010 le candidat Alpha Condé ne manquait pas d’éloges pour Sékou Touré. Il alla jusqu’à dire qu’il reprendrait la Guinée là où le tyran l’avait laissée. D’une pierre deux coups. D’un côté, il snobbait ainsi le règne de Lansana Conté. De l’autre, il courtisait et flattait un électorat malinké pris — comme celui des trois autres régions naturelles — dans les filets du piège ethnique politicien. La ruse consista alors à se faire passer pour un héritier politique de Sékou Touré ! Je paraphraserai un proverbe bien connu : « Dis-moi qui tu imites, je te dirai qui tu es ! » Par démagogie électoraliste, M. Condé avait “oublié” ou “pardonné” sa condamnation à mort par contumace en 1971. Toutefois, après sa réélection en 2015, il jetta bas le masque. Tout en évitant de nommer ses cibles, Alpha Condé s’attaqua vicieusement “à certains” cadres de la Haute-Guinée. Dans un discours inflammatoire — à l’image de Sékou, son “idole” —, il dénonça leur duplicité et leur opportunisme. C’est exactement ainsi — en fait pire — que le “Responsable suprême de la révolution” renia, et souvent élimina, ceux qui l’avaient aidé à monter au pouvoir.…
Le texte complet des discours  de Sékou Touré est accessible à la bibliothèque de webGuinée.
Tierno S. Bah

 Sékou Touré : “Je déclare la guerre aux Peuls”
Jeune Afrique, no. 827 du 12 novembre 1976, pp.30-35

Président Sékou Touré, 22 août 1976
Président Sékou Touré, Conakry, 22 août 1976

Table des matières

Le marxisme-tribalisme
Toute l’ethnie peule est coupable
De violents brassages de populations
Peuls : victimes et non agents du colonialisme
L’exil des Peuls
Discours anti-peuls prononcés par Sékou Touré : extraits

Le marxisme-tribalisme

Ce n’est pas la première fois que le président Sékou Touré part en guerre contre les Peuls en Guinée. En mai 1958 notamment, le secrétaire général du PDG (Parti démocratique de Guinée) n’avait pas hésité à dresser les chômeurs de Conakry, soutenus par des renforts du même genre recrutés à Freetown (Sierra Leone), contre ceux qu’il désignait alors du terme de saboteurs. Officiellement, il visait tous les militants du parti adverse, ceux du BAG (Bloc africain de Guinée). En fait, les commandos de tueurs, dirigés par le célèbre Momo Jo Soumah, s’en prenaient essentiellement aux Peuls. Motif ? Le leader du BAG, M. Barry Diawadou, appartenait à leur ethnie.
Le parti de M. Sékou Touré, solidement implanté en Basse-Guinée, n’avait jusqu’alors rencontré qu’un succès mitigé au Fouta-Djalon. L’origine sociale du leader du PDG, son style plébéien et ses méthodes directes avaient été à l’origine de sa popularité à Conakry et ailleurs ; ils constituaient autant de handicaps dans la société aristocratique, hiérarchisée, aux normes et aux manières feutrées, du Fouta-Djalon, du Moria (en Basse-Guinée) ou de Kankan (chef-lieu de la Haute-Guinée).

Conakry, 1968, de gauche à droite, Saifoulaye Diallo, ministre d'Etat, président Sékou Touré, Hadja Mafory Bangoura, ministre. La légende de la photo par Jeune Afrique dit : Pour le Malinké Sékou Touré, le portefeuille des Affaires sociales que détient le Peul Saifoulaye Diallo : une caution sans intérêt. (La Soussou Mafory Bangoura est à droite - T.S. Bah)
Conakry, 1968, de gauche à droite, Saifoulaye Diallo, ministre d’Etat, président Sékou Touré, Hadja Mafory Bangoura, ministre. La légende de la photo par Jeune Afrique dit : Pour le Malinké Sékou Touré, le portefeuille des Affaires sociales que détient le Peul Saifoulaye Diallo : une caution sans intérêt. (La Soussou Mafory Bangoura est à droite – T.S. Bah)

Note. — Le processus de  marginalisation de Saifoulaye (mon cousin maternel) par Sékou Touré fut graduel et inversement proportionnel au rôle politique pionnier et à l’importance centrale de celui-ci dans l’évolution du PDG.
François Mitterand (1962) évoque “La forte et intéressante personnalité de M. Saifoulaye Diallo, dont le rôle en Guinée est considérable…”
Sur place à Conakry, Pr. Bernard Charles (1963) s’interroge et se rend compte de l’autorité et du prestige du président Diallo. « Il prend rarement la parole, accorde peu d’interviews. Mais il est toujours présent. »
Ameillon (1964) souligne que “Le rôle principal dans (la) réforme (du parti) revint à Diallo Saifoulaye, grand Foula dégingandé, supérieurement intelligent, esprit froid et systématique. C’est lui qui avait le mieux assimilé l’enseignement politique, qu’ils avaient tous trois reçu dans la cellule” des Groupes d’études communistes, “créée à Conakry dans les années 1945-1946, par quelques instituteurs européens communistes,” dont Jean Suret-Canale.
De 1947 à 1951 Saifoulaye partagea les commandes du parti successivement avec Madeira Keita et Amara Soumah. Durant cette période Sékou Touré venait au quatrième rang dans la hiérarchie du leadership. En 1951, il usurpa le secrétariat général suite à la démission de Soumah et à l’affectation de Keita et Diallo au Dahomey (Bénin) et en Haute-Volta (Burkina Faso), respectivement. Saifoulaye retourna à Conakry en 1953.  Affaibli par la tuberculose, il continua néanmoins ses activités et réoccupa sa fonction antérieure de secrétaire politique du PDG. Mais, entretemps, les ambitions de Sékou avaient pris de l’envol, surtout grâce au financement  d’Houphouët-Boigny, président du RDA, et à l’appui de Bernard-Cornut Gentille, gouverneur général de l’Afrique occidentale française, basé à Dakar. Il n’empêche. L’ascendant de Saifoulaye sur les cadres du parti demeura intact.
R. W. Johnson (1970) note : « Throughout the PDG Saifoulaye Diallo was widely regarded as a more “intellectual” leader than Touré and of greater moral stature. Indeed, there were persistent rumours of a putsch to replace Touré with Saifoulaye Diallo at the head of the PDG, rumours which never came to anything because Saifoulaye Diallo was apparently unwilling to involve himself in such a move. »…
Saifoulaye cumula les fonctions de secrétaire politique et de président de l’Assemblée, territoriale d’abord, de 1957 à 1958, puis nationale, de 1958 à 1963. Le bicéphalisme battit son plein à la tête de l’Etat durant les premières années de l’indépendance. Les portraits des deux hommes décoraient les bureaux et les lieux publics. Et la presse domestique et nationale couvrait les présidents Touré et Diallo. Toutefois, Ibrahima Baba Kaké (1987) souligne qu’au séminaire des cadres tenu à Foulaya, Kindia, en  1962, une majorité simple se prononça en faveur de l’élection de Saifoulaye comme secrétaire général. On demanda à Sékou Touré de se consacrer seulement à la présidence de la république. Mais Saifoulaye déclina et se désista en faveur de Sékou Touré. Cet incident dramatique au plus haut échelon du parti raviva la rivalité qui avait toujours existé entre les deux hommes. La réaction de Sékou fut prompte. Dès janvier 1963 il parvint à supprimer le poste de secrétaire politique, qui faisait de Saifoulaye le numéro 2 officiel du parti. Et il l’enleva de l’Assemblée nationale en le nommant ministre d’Etat. Le parlement était, certes, une simple chambre à échos des décisions du Bureau politique national — dont Saifoulaye était la cheville ouvrière. Mais, en raison de sa stature historique et de son influence réelle, la présence de ‘Saifon’ à la tête de la branche législative constituait en même temps, de jure et de facto, un contrepoids au pouvoir exécutif, exercé par Sékou Touré.…
Si en 1976 le complot peul visait Telli Diallo au premier chef, Sékou Touré n’avait en rien oublié Saifoulaye, son camarade, alter ego et adversaire de toujours. Il avait commencé à persécuter et à humilier cet arrière-petit fils du grand Shayku Umaru Rafiyu Daara-Labe Barry. Déjà en 1971, Sékou avait décapité et décimé les rangs de la famille de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, grand-oncle maternel de Saifoulaye.  D’abord formé par son père, Tierno Mamadou, Tierno Aliyyu eut ensuite pour maîtres Shayku Umaru Rafiyu et Tierno Abdourahmane Sombili Diallo. Ils lui transmirent tour à tour le wird tijaniyya.
En 1976 la haine de Sékou Touré décupla. Il enferma au Camp Boiro de nombreux parents et alliés de Saifoulaye : Hadja Kadidiatou Bobo Diallo, soeur cadette, Elhadj Amadou Lariya, oncle, Abdou Bangoura, chauffeur de longue date, etc.… Saifoulaye avait conclu à la faillite irrémédiable du régime qu’il avait tant contribué à ériger.
Le 28 août 1977, au lendemain de la marche des femmes révoltées, il fit ce constat en privé dans son bureau. C’était devant des parents visiteurs, deux professeurs à la Faculté des sciences sociales de l’Institut Polytechnique de Conakry, en l’occurrence Bailo Teliwel Diallo (économiste) et moi-même (linguiste). Amer et impuissant, il admit : « Le pouvoir avait été culbuté par la rue hier. Il était devenu vacant.… Ce n’est pas ce que le PDG avait promis au peuple ! »

Lire André Lewin “La marche des femmes du marché rappelle à Sékou Touré les dures réalités de la vie quotidienne des Guinéens.” – T.S. Bah

“Toute l’ethnie est coupable”

Les actions violentes organisées par le PDG et qui devaient se traduire par plusieurs centaines de morts froidement abattus dans les rues de Conakry visaient un double but : d’une part, intimider les dirigeants du BAG et saper le moral de leurs troupes ; d’autre part, donner un pouvoir sans partage à M. Sékou Touré. En mettant fin aux rivalités politiques de l’ère coloniale, le référendum du 28 septembre 1958 scellait du même coup l’unité nationale autour du president guinéen. Depuis, avec le creuset du parti unique où se fondaient tous les particularismes sociaux et régionaux, les relents tribalistes semblaient s’estomper au profit de l’impératif unitaire.
Aux yeux des Guinéens, l’arrestation et la liquidation physique de tous les anciens leaders peuls ainsi que d’un grand nombre d’intellectuels de la même ethnie ne pouvaient être considérées comme une entreprise d’essence tribale. D’autant que chaque vague d’arrestations emportait des ressortissants d’autres ethnies: soussous, malinkés, tomas, guerzés, etc. Tout au plus pouvait-on noter une forte proportion de Peuls dans chacune des charrettes empruntant le chemin du camp Boiro. Mais cette ethnie représentant à elle seule plus des deux cinquièmes des habitants du pays, avec un rapport encore plus élevé parmi les intellectuels, n’était-il pas logique que la fraction la plus nombreuse de la population soit également la plus représentée en prison ? En outre, comment soupçonner le président guinéen, auréolé du fameux non de septembre 1958 et qui affiche un progressisme militant, de menées tribalistes ? A l’intérieur et, à plus forte raison, à l’extérieur de la Guinée, il présentait, au contraire, le visage charismatique d’un leader entièrement tendu vers la réalisation d’objectifs supranationaux, pour ne pas dire universels. Bref, l’opinion semblait dominée par un syllogisme qui s’articule ainsi : Sékou Touré est révolutionnaire et anti-impérialiste ; la révolution et l’antiimpérialisme sont incompatibles avec le tribalisme ; donc, Sékou Touré ne peut pas être accusé de tribalisme.
Seulement voilà ; aujourd’hui, le président ne s’en prend plus à tel ou tel « agent du colonialisme » et à la « cinquième colonne » comme il en avait coutume. Il déclare ouvertement la guerre à une communauté considérée globalement. A supposer que M. Diallo Telli soit coupable des crimes qui lui sont reprochés, pourquoi étendre sa culpabilité à l’ensemble de son ethnie ? Comment concilier en tout cas le concept de responsabilité collective avec les principes révolutionnaires et généreux dont se réclame le président ? Comment le marxisme-léninisme peut-il s’accommoder de la guerre ethnique ? Car, cette fois, il s’agit bel et bien d’une guerre dirigée contre les Peuls. Entreprise dangereuse s’il en fut puisqu’elle met en cause l’un des piliers de l’Etat : l’unité nationale.
Les dirigeants africains sont généralement si conscients de ce danger qu’ils ne se hasardent pas sur ce terrain marécageux.
L’attitude du président Sékou Touré paraît sans précédent. Alors que tous ses homologues s’efforcent de rassembler les diverses ethnies composant leurs pays respectifs et, par là même, de consolider les bases de leurs nouveaux Etats, comment a-t-il été amené à donner dans le tribalisme, au risque de ruiner l’essentiel de l’oeuvre unificatrice de son parti et de s’aliéner bien des sympathies à l’étranger ? Toujours est-il que sa déclaration de guerre aux Peuls se fonde sur trois arguments. Ils sont :

  • des étrangers
  • des suppôts du colonialisme
  • ils déshonorent leur pays en choisissant le chemin de l’exil.

Pour ce qui est du premier point. les Peuls de Guinée sont arrivés au Fouta-Djalon par petits groupes à partir du 10è siècle, sinon avant. Les vagues les plus importantes se sont échelonnées entre le XVe et le XVIe siècle. A l’issue d’une courte guerre avec les autochtones, en l’occurreoce les Dialounkés, les nouveaux venus conquirent le pays, réduisant ceux-ci en esclavage.

Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo, secrétaire général de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA), devenue l'Union Africaine, au siège de l'organisation. Addis-Abeba, 1966
Mme Kadidiatou et M. Telli Diallo, secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), devenue l’Union Africaine, au siège de l’organisation. Addis-Abeba, 1966

De violents brassages de populations

L’histoire universelle fourmille d’exemples analogues. En Afrique, rares sont les peuples qui n’ont jamais été impliqués dans un courant migratoire. En Guinée, qu’il s’agisse des Malinkés ou des Soussous et même de certains peuples de la région forestière, tous ont dû en bousculer d’autres, à un moment de leur histoire, pour s’installer. Dialounkés, Bagas, Landoumas, Tomas, Guerzés et quelques autres sont peut-être les seuls « vrais » autochtones. Et encore.
Au demeurant, le président Sékou Touré est fui-même issu d’une famille venue à une date relativement récente du Mali. Seul son père, Alpha Touré, est né en Guinée ; son grand-père était un Dioula natif de Kayes (Mali), fixé par la suite à Siguiri, puis à Faranah, au gré des vicissitudes de son petit commerce. Les Guinéem ne l’on cependant jamais considéré comme un étranger, même lorsqu’il était l’objet, à l’époque coloniale, des campagnes les plus violentes.
Du reste, sous l’effet conjugué des courants migratoires et des guerres précoloniales, les brassages de populations sont tels, en Afrique de l’Ouest. notamment dans la zone soudano-sahélienne, qu’il faudrait beaucoup de prétention — ou d’ignorance — pour affirmer qu’un peuple occupe encore sa terre d’origine et qu’il n’en a pas bougé.
S’agissant du comportement des Peuls — ou plus exactement de leurs chefs — sous le colonialisme, en Guinée comme ailleurs, l’administration s’est toujours accommodée de la féodalité ou l’a utilisée à ses propres fins. Ce qui est curieux, c’est que le président Sékou Touré, qui gouverne le pays en maître absolu depuis bientôt vingt ans, ne s’en aperçoive qu’aujourd’hui. Et, surtout, qu’il mette ce fait historique à profit pour engager une guerre tribale.

L'aveu de Telli Diallo sous la torture
L’aveu de Telli Diallo sous la torture

Peuls, victimes et non agents du colonialisme

Si des chefs féodaux se sont autrefois compromis, on ne voit aucune raison de s’en prendre aujourd’hui à leurs anciens sujets. Dans la logique de M. Sékou Touré, ces derniers n’étaient-ils pas, dans leur écrasante majorité, des victimes et non des agents du système féodal d’abord, du colonialisme ensuite ? Alors, en dernière analyse, ne sont-ils pas des alliés objectifs des révolutionnaires ? Mais non, le président guinéen rend les Peuls collectivement responsables de tous les maux passés et présents du pays et entend les exterminer en tant que “classe”. Il semble bien qu’on ait affaire à une variété tribale du marxisme !
A entendre le chef de l’Etat guinéen, l’observateur non averti serait tenté de croire qu’au référendum du 28 septembre 1958 le Fouta-Djalon a voté d’un bloc en faveur du oui. La réalité est tout autre. Sur les vingt-six cercles administratifs (préfectures) que comptait la Guinée de l’époque, aucun n’avait donné une majorité de oui. Que ce soit au Fouta-Djalon ou dans les autres régions. C’est à Labé qu’il y eut le plus de votes positifs (27 000 oui sur 113 349 inscrits). Par contre, avec 455 bulletins, Mamou, deuxième ville du Fouta-Djalon, fournit moins de oui que Conakry (991), Kankan (693)et N’Zérékoré (2 158), situées respectivement en Basse-Guinée, en Haute-Guinée et en Guinée forestière.
Si, à l’étranger, les résultats de ce scrutin historique furent considérés comme une preuve de maturité politique des Guinéens, dans le pays nul ne put s’y tromper : le triomphe du non découlait plus de la volonté des dirigeants du PDG et des partis d’opposition, appuyés par les jeunes, les syndicats et les étudiants, que d’une détermination claire des masses paysannes et urbaines en faveur de l’indépendance. En réalité, les électeurs ne purent exprimer leurs suffrages que dans de très rares bureaux de vote. En général, on se contenta de remplir les procès-verbaux sans prendre la peine d’ouvrir les bureaux. Ces vérités sont connues des Guinéens. Et si l’on évite de les rappeler à Conakry, c’est parce qu’elles risquent de ternir la légende tissée autour du non.

L’exil des Peuls

Nous en venons au troisième grief invoqué par le président guinéen contre les Peuls. Considérer l’exil volontaire comme déshonorant pourrait se défendre. Encore faut-il préciser que les émigrants se recrutent dans toutes les ethnies et couches sociales. Chez les Malinkés, les Peuls, les Soussous, les Tomas, les Guerzés, etc., chacun choisit le pays étranger le plus proche de sa région. Les Peuls, plus nombreux dans le pays comme à l’extérieur, vont au Sénégal, en Sierra Leone et en Guinée-Bissau ; les Malinkés au Mali et en Côte d’Ivoire, etc. Traditionnellement, il s’agissait de courts séjours (le « navétanat » ). Après avoir travaillé au Sénégal le temps nécessaire à la constitution d’un modeste pécule, les Peuls ne manquaient pas de rentrer chez eux pour se marier et se fixer dans leur village. Ayant ordonné à l’armée et à la milice de tirer à vue sur ceux qui franchissent, dans les deux sens, la frontière sénégalo-guinéenne, le président Sékou Touré ne peut s’étonner que les Peuls soient restés si nombreux dans les pays voisins.
La présence d’émigrés chaque jour plus nombreux à l’étranger témoigne d’un échec gênant pour le président. Faute de développer l’économie guinéenne, de créer des emplois et de garantir la sécurité des citoyens, il est évident qu’aucune mesure administrative ne saura mette un terme à la fuite des bras et des cerveaux.
Voici donc le président Sékou Touré engageant la guerre non plus contre une « cinquième colonne » plus ou moins diffuse, mais contre les Peuls en chair et en os. Les extraits que nous publions du discours à peine croyable qu’il a prononcé au mois d’août 1976 ne laissent aucun doute à ce sujet. Ils contiennent des appels au meurtre répétés. Heureusement, il ne semble pas que, plus de deux mois après, ces appels aient été entendus par les autres ethnies.

Extraits des discours anti-peuls prononcés par Sékou Touré en août 1976

« Nous parlons de Révolution et nous faisons la Révolution. Mais il faut admettre et comprendre que tous les hommes et toutes les femmes habitant un pays ne constituent pas forcément le peuple de ce pays (…).
A la naissance du Parti démocratique de Guinée (PDG), le Fouta était menacé tragiquement, menacé de nombreux travers sociaux. Nous avions visité cette province guinéenne de long en large et nous nous étions aperçu que l’alcoolisme menaçait réellement la population du Fouta, y compris les marabouts qui remplissaient leurs bouilloires de bière ou de vin. Ne parlons pas des jeunes et encore moins des intellectuels : consommer l’alcool était devenu, alors, le critère de l’évolution.
C’est le Parti démocratique de Guinée qui a mis fin à ce mal, qui l’a dénoncé sans pitié.
C’est également le Parti démocratique de Guinée qui, sans arriver à la détruire, a beaucoup atténué la débauche dans le Fouta.
C’est le Parti démocratique de Guinée qui a dénoncé le vol, devenu alors chose courante. A Conakry, à cette époque, lorsque dix voleurs se trouvaient devant un commissaire ou devant un tribunal, l’on comptait au moins huit ressortissants de la Moyenne-Guinée. C’est un fait vécu et vous pouvez consulter la statistique des condamnés pour vol. (…) »

Le navétanat

« Le navétanat, cette forme d’exode rural, a toujours été combattu par le Parti démocratique de Guinée ; mais sur ce point, il faut l’avouer, le Parti démocratique de Guinée a échoué. En effet, la première tentative de mettre définitivement fin au navétanat avait consisté, dès les premières heures de l’indépendance, à débloquer une somme de 100 millions de francs pour installer alors, dans la zone de Youkounkoun, Saréboïdo et Koundara, 10 000 travailleurs peuls. Nous avions alors mis à leur disposition des vêtements, des outils de travail, des denrées alimentaires et les semences pour toute la période agricole en leur disant : “Au lieu d’aller au Sénégal humilier la nation, voilà ce que le peuple de Guinée met gratuitement à votre disposition pour valoriser votre sol.”
Malgré cela, le navétanat n’a pas cessé pour autant et d’aucuns, bien au contraire, disaient : “Laissez ces gens, ce sont des maudits !” Nous avions alors répondu : “ Non ! On ne naît pas maudit. Aucun homme n’est maudit à sa naissance. Il faut continuer la lutte, connaître les causes déterminantes d’une telle attitude illogique et amener l’homme à un réflexe correspondant à sa dignité, à son progrès et au bonheur de son peuple. Cette lutte, le Parti démocratique de Guinée entend la mener jusqu’à la victoire totale. Il faut sauver le voleur, la prostituée, l’alcoolique, le navétane peuls, c’est un devoir qui sera assumé ! »

Sékou Touré accuse le Fouta de tous les maux

« La situation particulière du Fouta pose donc des devoirs à la Révolution. Et ces devoirs, nous devons en être conscients. Mais qu’est-ce qui a desservi la prise de conscience générale des populations de la Moyenne-Guinée ? C’est l’attitude opportuniste de la plupart de ses cadres intellectuels ! (…)
Du temps de la colonisation, ils avaient démissionné du camp de la lutte ; car ils se comptaient au bout des doigts, les Peuls, jeunes ou vieux intellectuels, qui militaient ardemment dans les rangs du Parti démocratique de Guinée. Et, très souvent, ceux qui venaient au parti étaient bannis de leur famille, isolés de leurs collègues originaires du Fouta, parce que considérés comme étant à la remorque des “étrangers”. L’étranger, c’était le Soussou, le Malinké, le Forestier, les camarades des autres régions de la Guinée, tandis que l’on faisait très bon ménage avec le colonisateur. L’on s’acoquinait avec le colon blanc et l’on se prostituait avec lui.
L’on a inculqué au Peul l’idée qu’il n’est pas noir et certains vont jusqu’à la recherche de leur origine en Somalie, en Ethiopie ou ailleurs et refusent de vivre leur temps, leur espace et de comprendre leur peuple. Cet esprit raciste a eu une influence néfaste sur beaucoup d’intellectuels. Mais quelle en était la réalité ? C’est que, intellectuels qu’ils étaient, ils n’étaient pas avec les masses populaires, lesquelles étaient abandonnées à elles-mêmes. Ils cherchaient plutôt, de manière opportuniste, à vivre en bons termes avec les chefs de village et de canton, avec le régime colonial et certains d’entre eux n’ont obtenu de grands diplômes qu’au prix de leur obséquiosité.
Pour nous, le nom ne fait pas l’homme. Et nous affirmons qu’est bien petit d’esprit celui qui veut que les valeurs de son père, de son grand-père lui soient reconnues. L’homme intelligent est celui qui sait qu’il n’y a de valeur, de réelle valeur, que celle engendrée par le mérite de l’homme. (…)
Quand un homme, comme le faisait le raciste intellectuel peul, se vante d’être intelligent, c’est qu’il est tout simplement bête. Quand un homme se vante d’être un cadre, c’est qu’il n’a jamais été un véritable cadre. Quand un homme se vante du grand nombre de sa famille ou de son ethnie, c’est qu’il manque alors la vraie qualité à ce groupe-là. Car, en effet, le nombre, pour avoir quelque valeur, doit être à la dimension de la valeur sociale. (…)
Nous disons donc que toutes les régions de la Moyenne-Guinée doivent vivre désormais l’atmosphère de la Révolution populaire et démocratique. En plus de la force de nos arguments que partagent les intellectuels militants honnêtes de la Moyenne-Guinée, nous utiliserons la force brutale contre ceux qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Ils sauront qu’on n’a jamais eu peur d’eux, qu’on les respectait, mais que, comme ils n’aiment pas le respect, nous leur présenterons ce qu’ils aiment, ta force brutale ! »

“Un esprit raciste très néfaste”

Puisque c’est le racisme qui est utilisé pour mettre le pays à la disposition de l’impérialisme néo-colonialiste, nous devons tout faire pour le déraciner. Nous ne prions plus personne, nous nous imposons ; cela est clair ! Ceux qui croient que les responsables du PDG ont peur n’ont rien compris à l’histoire. La peur réelle qui nous étreint, la peur que nous avons partout, c’est la peur d’avoir peur ! Et c’est pourquoi l’adversité des racistes, nous la recherchons désormais. Nous voulons, partout. croiser le fer avec eux ! (…)
Aujourd’hui, au lieu de les prévenir que demain leur donnera tort, nous leur indiquons qu’aujourd’hui même ils ont tort ! (…)
Le peuple suit l’attitude raciste de certains cadres qui, une fois à la tête d’une société, d’une entreprise, d’un service, ne recrutent que les seuls Peuls.
S’agit-il d’avancement ou de mutation, c’est la même couleur raciste qui détermine les attitudes. Quand il s’agit de mettre à la retraite, il suffit d’observer ; on trie sérieusement pour que ceux considérés comme parents puissent encore rester en service ; alors, on alignera le nom des autres qui doivent être mis à la retraite.
Et quand les cadres peuls sont nombreux dans un service, c’est tout de suite la paralysie totale. Nous le disons en vous donnant un exemple que vous connaissez bien parce que vous le vivez.
Si nous nous vantons d’avoir formé beaucoup d’ingénieurs des travaux publics, prenez la liste et vous verrez que ce sont nos frères Peuls qui sont les plus nombreux. Mais regardez, à Conakry même, quel est l’état des routes. Les choses sont claires !
Une tactique était adoptée par la plupart d’entre eux : sur le plan verbal, il faut être révolutionnaire au maximum, il faut faire les plus longs rapports, faire usage des propos les plus flatteurs, mais, dans l’action concrète, l’on reste assis et l’on sabote tout (…)
Certains professeurs Peuls, à l’heure de la Révolution culturelle socialiste, regardent le nom de l’élève avant de donner la note que mérite sa race. Nous nous excusons auprès des Peuls honnêtes qui pourraient penser à une exagération. Mais tout ce que nous disons, nous en avons les preuves. Et si vous les voulez, nous vous les fournirons à tout moment. Nous ne nous livrerons jamais à la démagogie, au mensonge, car si l’homme ne peut pas payer, Dieu, lui, paiera si nous ne disons pas la vérité ! Certains notent en fonction de la race ; et même les cours sont sabotés. Pendant ce temps, l’on dit à ses parents peuls : “Venez à la maison !” Et là on leur donne un complément de formation. Certains professeurs vont jusqu’à refuser à des étudiants non-peuls le prêt de livres précieux pour les réserver aux seuls étudiants de leur race.
Ces pratiques sont connues et ont cours même à l’Institut polytechnique ; des étudiants sont venus nous en donner des preuves irréfutables. (…) »

“Plus de bourses à l’étranger pour les étudiants Peuls”

« Comme nous l’avons dit, de longues années durant, la Guinée a subi la dictature raciste peule dans l’attribution de bourses d’enseignement supérieur à l’extérieur. Nous trouvions cela normal, pensant que c’étaient, malgré tout, des jeunes du pays qui, fussent-ils de la même famille, à l’heure de la Révolution auraient servi Je peuple avec dévouement. Mais nous constatons aujourd’hui le contraire. Notre regret est d’avoir tant laissé faire.
Et nous savons aussi que 360 anciens étudiants guinéens devenus médecins, pharmaciens, professeurs, comptables, électroniciens, administrateurs, ingénieurs, économistes, pilotes, etc., ont refusé de rejoindre la patrie. Ils sont en France, aux Etats-Unis, en Allemagne fédérale, en Suisse, au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Zaïre et ne ces-sent de baver à longueur de journée sur le peuple de Guinée qui a financé leurs études. Ils entourent le régime de haine et méprisent le peuple de Guinée. Ils le calomnient à longueur de journée.
Et quand bien même le Français, l’Américain, l’Allemand, l’Ivoirien, le Zaïrois, le Sénégalais ou des citoyens d’autres pays essaient de dire la vérité sur la Guinée, ils les traitent de propagandistes de M. Sékou Touré, alléguant qu’eux seuls disent la vérité et ceux-là sont dans l’erreur. Lisez dans le journal Jeune Afrique les articles sous leur plume et vous verrez que, tous les jours, des mensonges ignominieux sont diffusés.
Aussi, nous vous posons la question : puisque, dans plusieurs familles peules, le pays a attribué des bourses à un, deux, trois, voire quatre de leurs enfants qui, au terme de leurs études, ont trahi la nation pour se réfugier ailleurs et combattre le régime guinéen, devons-nous continuer à leur accorder des bourses ?

Réponse unanime de l’assistance : non !

Cependant, pour l’extérieur, il ne sera plus attribué de bourses aux Peuls aussi longtemps que ceux restés à l’extérieur n’auront pas rejoint la patrie.

(Applaudissements enthousiastes et prolongés de rassistance.)

Alors, nous proclamons sans détour : racisme = racisme. Et pour l’illustrer, nous vous rappelons ce proverbe africain qui dit : “Lorsque vous dansez avec un aveugle, de temps en temps piétinez-le pour qu’il sache qu’il n’est pas seul !”
Ainsi nous réaffirmons notre position qu’en Guinée, et jusqu’à la fin de l’Université, tous les camarades sont à égalité : peuls, soussous, malinkés, guerzés, kissiens, tomas, bassaris, koniaguis, etc. (…)

“Un roi trahi par les Peuls du Fouta”

Ce sont ces traîtres qui induisent toujours en erreur les autres peuples, les peuples d’Afrique, les peuples européens, les peuples américains, quand il s’agit d’apprécier la situation guinéenne. Ils font plus de mal à la Guinée que l’impérialisme et le colonialisme, parce que, se réclamant de la Guinée, ils donnent un semblant d’authenticité à leurs mensonges flagrants. (…)
Or, intellectuels Peuls, relisez la conférence d’octobre 1975 à Labé ! D’entrée de jeu, nous avons déclaré que la trahison ne paie pas et avons ajouté : “Prenons en témoignage les vieilles générations de Labé et du Fouta. Tous ceux qui connaissent véritablement l’histoire de notre ville de Labé se rappelleront aussitôt la fin tragique qui a été celle d’Alpha Gassimou Diallo, cet homme honnête, instruit, d’attitude noble, honteusement trahi.”
Nous avons ·encore pris Labé en témoignage pour inviter ses habitants à faire l’inventaire des familles, de toutes les vieilles familles de Labé qui avaient trempé dans cette trahison. Ils constateront qu’elles sont toutes en train de s’éteindre, car Dieu paie toujours les traîtres avec ce qu’ils méritent. (…)
Et maintenant, nous posons la question : qui était le grand résistant dont on n’a jamais assez parlé, qui appartenait à la famille la plus représentative du patriotisme guinéen et peul, l’incarnation de la farouche volonté de liberté, de dignité et de progrès ?· Eb bien, c’était l’almamy Bokar Biro Barry de Timbo (Mamou) qui fut roi du Fouta. Les famille Sorya et Alphaya alternaient tous les deux ans au trône du Fouta. Le roi Bokar Biro Barry appartenait au clan Sorya et résidait à Timbo, capitale de la fédération du Fouta.
Ce fut lors de la grande bataille, désormais historique, de Porédaka (village natal de Diallo Telli) que l’almamy Bokar Biro fut victime de la défection traîtresse de la province de Labé, d’une part, et de l’action désorganisatrice d’une cinquième colonne intérieure constituée par des rivaux d’autre part. Ce fut cette cinquième colonne intérieure qui organisa la destruction de la poudrière de Porédaka. C’était un frère ennemi du clan Sorya, du nom de Sory Yillili, qui fut l’âme de cette trahison. Ainsi, l’almamy Bokar Biro Barry avait été trahi, ignoblement trahi. Et trahi encore au Fouta, par les Peuls, alors que ses alliances avec les Soussous, les Malinkés, les Djallonkés avaient été respectées par ces ethnies. Les familles peules avaient trahi l’almamy du Fouta et l’avaient livré ·à l’ennemi commun de l’Afrique, le colonialisme français.

“Les fils aussi félons que leurs pères”

La trahison, encore une fois, ne paie pas. Et ceux qui avaient trahi Alpha Yaya, Gassimou Diallo, ceux qui avaient trahi Bokar Biro Barry ne peuvent pas avoir des enfants ayant une conduite de dignité si ceux-ci ne se confient pas au PDG, l’organisation révolutionnaire capable d’extirper de leur être, jusqu’à la racine, la félonie de leurs pères, car il y a une continuité historique qui marque d’une tare et d’un sceau indélébilos la personne et la. vie des individus. (…) Ceux qui avaient trahi Bokar Biro Barry ont aussi trahi Alpha Yaya, et par trois fois ; vous le savez vous-mêmes. Le roi du Wassoulou, le roi de Boké, le roi de Macenta, eux, n’ont pas été trahis par les leurs. Pour les vaincre, eux, il y a eu seulement la supériorité des armes ile destruction utilisées par les colons. Mais, au Fouta, toutes les défaites de l’empire du Fouta relevèrent de la. trahison des Peuls à l’endroit de leur propre Etat. C’est pourquoi, aujourd’hui, nous aurions été à l’aise si nous nous appelions Amadou Sékou Barry ou Amadou Sékou Diallo pour dire toute la vérité et nous faire comprendre par nos frères peuls. Mais disons-nous la vérité. Il faut que la trahison soit extirpée et bannie définitivement du comportement du Peul. (…)
Si, aujourd’hui, la Guinée ne peut s’entendre ni avec la Côte d’Ivoire ni avec le Sénégal, la responsabilité principale en incombe vraiment à qui ? A eux seuls, cadres Peuls ! Mais soyez sûrs que lorsque le peuple ivoirien, le peuple sénégalais accéderont à la liberté, ils écraseront et conduiront à leurs tombeaux tous les cadres racistes Peuls qui habitent Abidjan ou Dakar.

“Peuls, racistes forcenés sans patrie”

Ce sont eux également qui induisent toujours en erreur les gouvernements français, américain, allemand. Tous ces gouvernements désireux de traiter avec la Guinée sont intoxiqués par leurs informations mensongères, débitées à longueur de journée à la seule fin de décourager ces pays dans leurs intentions louables vis-à-vis du peuple guinéen.
Ils sont sans patrie, ces racistes Peuls forcenés, parce qu’ils se disent ne pas être des noirs. Ils sont encore et toujours à la recherche de leur patrie. Ils ne peuvent plus avoir de patrie parce qu’ils n’ont pas une ligne de conduite exigeant l’accomplissement de devoirs sacrés. Aliénés qu’ils sont, ils ne pensent qu’à l’argent, et pour eux. (…)
Que ceux qui sont restés toujours fidèles au régime veuillent nous excuser, mais puisqu’il s’agit de parler d’une collectivité, nous déplorons que, pour le cas précis, l’élément dominant soit constitué de racistes.
Aussi faut·il souligner qu’au référendum du 28 septembre 1958, quand toute la Guinée brandissait le bulletin non pour l’indépendance et la dignité, c’était encore le Fouta qui brandissait le oui pour signifier honteusement : “Nous voulons rester soumis au colonialisme !” Ils ne voulaient pas de l’indépendance, ces Peuls, et ils ont humilié notre peuple avec un vote massif de oui. Au lieu d’en avoir honte, ils veulent encore détruire notre indépendence. Cela ne se fera plus jamais. Et s’il faut que toute la Guinée se mette encore debout, couteaux, marteaux et fusils en main pour les supprimer, les amener au tombeau et les ensevelir, la Guinée assumera ses responsabilités. C’est la déclaration de guerre. Ils veulent d’une guerre raciale ? Eh bien ! nous, nous sommes prêts ; quant à nous, nous sommes d’accord et nous les anéantirons immédiatement non par une guerre raciale, mais par une guerre révolutionnaire radicale.

Nous allons donc passer à l’offensive et utiliser l’anne de la fermeté révolutionnaire et nous sommes convaincus que les cadres Peuls révolutionnaires, les cadres Peuls militants sincères, assumeront, au sein. du parti, leurs responsabilités pour détruire tous les peuls racistes afin que la Guinée vive enfin dans la paix. C’est pourquoi chaque cadre doit se définir, non pas par rapport à tous les militants, mais par rapport à la collectivité peule qui a été induite en erreur, ou alors se démettre et démissionner du parti-Etat. Chaque cadre du parti-Etat doit s’engager à détruire le racisme ou alors qu’il se dévoile comme un parfait raciste, ennemi du progrès guinéen. (…)

Nous répétons que si le Fouta n’a pas été libéré le 28 septembre 1958, désormais il sera libéré par la Révolution. Pour ceux qui sont à l’extérieur, nous n’avions pas voulu jusqu’ici les liquider, mais nous allons le faire désormais pour que notre peuple vive en paix et poursuive sa Révolution.

“Pour que continue la Révolution”

Camarades, il faut donc être vjgilants : au niveau des pouvoirs révolutionnaires locaux (PRL), surveillez tous les comportements. Dons les services, sociétés, entreprises, restez attentifs. Tout le pouvoir est au peuple.
Quiconque violera désormais les consignes de l’honnêteté sociale, de la justice sociale en se livrant à des manifestations racistes, vous avez le pouvoir, camarades militants, de l’égorger sur place et nous en assumons la responsabilité devant le peuple de Guinée.
Dans les PRL, c’est souvent à l’occasion des baptêmes, des mariages, des cérémonies coutumières qu’ils se regroupent pour se passer les mots d’ordre de destruction de la Révolution. Désormais, aucune manifestation de ce genre ne doit se faire, dans un PRL, que sous la présidence du maire ou d’un membre du bureau du PRL.
Un autre fait que vous avez dû observer et qui est à l’honneur de la femme Peule, c’est qu’elle épousera volontiers le Soussou, le Malinké, le Forestier, mais par contre rarement l’homme Peul épousera une Soussou, une Malinké, une Forestière ! Est-ce vrai ou faux ?

(Réponse unanime de l’assistance : c’est vrai !)

Cette attitude constitue-t-elle du racisme oui ou non ?

(Réponse unanime : oui, c’est du racisme !)

— Alors, camarades, faites confiance à la Révolution qui écrasera tous les racistes ! (…)
Nous ajoutons que vendredi prochain (27 août), dans Jes mosquées de chaque PRL, la Fatiha sera récitée collectivement pour maudire les racistes et les conduire à l’échec retentissant, pour maudire ceux qui les soutiennent en Côte d’Ivoire, au Sénégal et dans le monde afin qu’ils aient toujours honte et que la Révolution guinéenne, au sein de la communauté progressiste, ne connaisse que le triomphe et la victoire.

Afrique. Pire que la tromperie !

Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie, Tierno Monénembo était l’un des invités de marque à la cérémonie des discours, le jeudi 30 novembre, sous la coupole de l’Académie française. Après l’attribution de l’honneur en juin dernier, Tierno a cette fois-ci reçu le prix, qui s’élève à 30 000 €.

Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.
Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.

Espérons qu’avec cette somme les Diallo vont désormais épargner les troupeaux des gens. Et qu’ils ne rôderont plus la nuit autour des parcs (dingiraa) de nous autres Bah, leurs maîtres, en quête d’un boeuf ou d’un mouton pour leurs ripailles de grands gourmands !

Après la cérémonie de l’Académie Tierno Monemembo s’est entretenu avec le journal Le Point. Lire le texte de l’interview dans la section Documents.

Je partage l’essentiel des positions et opinions de Monenembo, articulées au cours des décennies, en littérature et dans la presse. Lui et moi, nous avons confimé ce front commun durant la conférence de George Washington University, Washington, DC, organisée en 2011 par les soins de Mme. Barry Binta Terrier.
Toutefois, je constante des divergences tactiques mineures. Ce qui est, bien sûr, logique et naturel. Ainsi, j’ai relevé trois de ces écarts dans l’interview du Point.

  • Le premier porte sur la tromperie de dirigeants post-coloniaux, notamment ceux de l’Algérie et la Guinée.
  • Le second a trait à la généralisation sur les jeunes.
  • Le troisième découle du rôle de la complémentarité entre expression (littéraire et artistique) et communication ( scientifique et technique) dans l’analyse de l’expérience humaine, sociale et historique.

Pire que la tromperie : la trahison

 « Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. » (Tierno Monenembo)

La tromperie est l’une des armes de la dictature postcoloniale africaine, certes. Mais il y a pire. Il y a que, à l’image de la plupart des pays africains, l’Algérie et la Guinée n’ont pas été simplement trompées après l’indépendance acquise en 1962 et en 1958, respectivement. Elles ont été trahies par leurs dirigeants et leurs alliés, du dedans et dehors. En conséquence, la pauvreté s’est enracinée, avec ses causes, consésquences et corollaires : l’oppression, la corruption, le népotisme, la médiocrité, l’impunité, l’exil, etc. Ces tares et malédictions résultent de la trahison, qui est un acte plus grave que la tromperie.
Par exemple, l’Algérie —sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika —et la Guinée, depuis Sékou Touré, sont minées par le népotisme. La famille du président algérien, notamment ses frères et fils, tiennent le haut du pavé à Alger.
En Guinée, il est devenu traditionnel d’installer et de financer la femme, la famille et les parents du chef de l’Etat aux postes juteux.  Et pourtant, Frantz Fanon, compagnon de lutte de Bouteflika au sein du Front de Libération National (FLN) durant la guerre d’indépendance, fustige et condamne sans appel le népostisme. Dans les Damnés de la terre (1961), chapitre “Mésaventures de la conscience nationale”, Fanon écrit :

« Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l’Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise. »

On a ainsi enregistré l’intention et la prétention — de pères et de fils — de transformer des états républicains en dynasties familiales : Mubarak en Egypte, Gadhafi en Libye, Mugabe au Zimbabwe, et bientôt en Afrique du Sud entre les ex-époux Zuma (Jacob et Dlamini), en Ouganda (Museveni), etc. Sans oublier  le transfert effectif du pouvoir de père en fils au Togo (Nyassingbé ) et en RD Congo (Kabila). Ou la succession décalée dans le temps entre Jomo et Uhuru Kenyatta au Kenya.

Plans dynastiques avortés (ou en cours) en Guinée

Président Successeur putatif 
Sékou Touré Mohamed Touré
Lansana Conté Ousmane Conté
Alpha Condé Mohamed Condé

Jeunes-adultes-vieux : une trichotomie floue

« Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions.» (Tierno Monenembo)

On présente fréquemment la jeunesse comme porteuse de changement et d’avenir. Cet espoir doublé d’un voeu est légitime. Et l’évolution et les boulevesements historiques le confirment souvent. Toutefois, la jeunesse n’existe pas en dehors de la société. Elle ne vit pas en vase clos. Elle n’est pas non plus monolithique. Au contraire, elle est le produit des structures familiales et socioéconomiques en place, qui l’accueillent et l’accompagnent, du berceau au tombeau. Et dès le jeune âge, les jeunes subissent l’influence et la pression de l’environnement (aînés, éducateurs, institutions, moeurs et des traditions). Dès lors, ils  intériorisent, reflètent et reproduisent les mêmes contradictions, divisions, stratifications, et antagonismes, qui caractérisent les composantes adultes et âgées de la population. Ainsi, il existe aujourd’hui des jeunes, des adultes et des vieux qui se  rangent soit dans le camp des supporters, soit dans celui des opposants de la dictature en Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Le même constat est valable pour le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, les racistes aux USA, etc.
Il faudrait alors éviter les “généralisations abusives” concernant les jeunes. Car ils appartiennent effectivement à des catégories et couches sociales différentes. Voici certaines des barrières ou compartiments qui distinguent et/ou séparent les jeunes en Guinée :

  • alphabètes ou analphabètes
  • ruraux ou urbains
  • pauvres ou aisés
  • francophones ou non-francophones
  • musulmans ou chrétiens
  • fonctionnaires ou entrepreneurs,
  • technocrates ou militants, etc.

Expression et communication

« La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. » (Tierno Monenembo)

Tierno Monenembo a raison. Il n’y a pas d’art plus expressif que la littérature dans la peinture des crises et des succès humains. Ainsi, par exemple, la plume naturaliste Emile Zola en France, la critique sociale de Charles Dickens en Grande Bretagne, ont produit des chefs-d’oeuvre universels. Et l’oeuvre de Monenembo lui-même, celle de Maryse Condé (son aînée en âge et son prédécesseur dans l’obtention du Prix de l’Académie) jettent une lumière enrichissante sur les sujets de leurs romans.

Lire Crapauds-brousse, Peuls et Une saison à Rihata, Ségou

Mais le langage articulé a deux fonctions fondamentales : la communication (pratique, technique, scientifique) et l’expression (prose, poésie, théâtre). Ce sont-là les faces de la même médaille. L’une, la communication, est le canal de des échanges dans l’administration, les professions, la recherche en sciences (fondamentales, expériementales, et sociales). L’autre, l’expression, transmet les sentiments, l’intuition, l’opinion, la subjectivité. Les deux activités sont également nécessaires et indispensables à la créativité, à la culture et à la civilisation humaines. Cette dualité est familère à Tierno Monenembo. Elle participe de son expérience personnelle en tant que professeur de bio-chimie et écrivain de renommée mondiale.

Tierno S. Bah

Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné. Il prit sa revanche en août 1953, en l’emportant face à trois adversaires, dont Mamba Sano. Bernard Cornut-Gentaille, gouverneur-général de l’Afrique Occidentale Française et Félix Houphouët-Boigny, président du PDCI-RDA, battirent campagne à Beyla pour Sékou Touré.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah