Sékou et Foccart : explications et promenade

De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l'Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d'Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962
De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d’Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962

L’échafaudage révolutionnaire de Sékou Touré s’effondra du vivant de son monteur. A deux ou trois ans de sa mort, le Responsable suprême de la Révolution avait effectué un virage de 180 degrés et s’était ravalé à son niveau de départ : celui d’un petit-bourgeois africain versatile, imitateur, et destructeur.
Le constat de la débâcle guinéenne fut dressé, entre autres, par l’intellectuel Sud-Africain Phineas Malinga. Son article “Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy” traite du revirement politique de Sékou Touré. Paru en 1985, le papier dénonce la nature tribale du régime guinéen, l’ambivalence idéologique (marxiste et islamique), les assassinats politiques au Camp Boiro — dont celui de Telli Diallo, la mendicité financière et l’allégeance aux pétrodollars orientaux. Malinga conclut que durant la dernière année de sa vie Sékou Touré était devenu complètement emmailloté dans le filet du néo-colonialisme (“completely enmeshed in the net of neocolonialism.”) Deux faits étayent son argumentation : (a) la dette extérieure écrasante auprès des monopoles occidentaux et des banques arabes, (b) l’abandon du slogan “Prêt pour la révolution” pour l’incantation “Prêt pour la production”. Et, en l’occurrence, ironise Malinga, la production allait être désormais au service de l’investisseur étranger, et non au bénéfice des populations.
Au paragraphe suivant Malinga dresse un réquisitoire convaincant contre Sékou Touré. Il écrit (je traduis) :

«  Un autre évènement de 1983 fut moins important mais profondément symbolique. Un certain Jacques Foccart était dans l’entourage de de Gaulle durant la fameuse rencontre de Conakry le 25 août 1958, lorsque Sékou Touré se détourna de la France. Le même Foccart fut, dans les années 1960  le secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines à Paris. Il fut le cerveau d’une politique implacable de revanche poursuivie par le gouvernement français durant cette période. En 1965, Sékou Touré le denonça à un meeting populaire à Conakry comme le comploteur caché dont la main était derrière chaque tentative de déstabilisation de la Guinée. En 1983, Foccart revint à Conakry, en tant qu’invité du Président. La rencontre fut présentée comme une “ reconciliation ”. Et elle le fut, mais au profit de Foccart.
Il est facile de concevoir la satisfaction que le bureaucrate Français a dû ressentir au constat d’un quart de siècle d’action de sa part. Il est douloureux de s’imaginer les sentiments éprouvés par Sékou Touré. »

En 2010, soit vingt-cinq ans après Phineas Malinga, André Lewin publie une biographie de Sékou Touré en huit volumes. Il consacre le chapitre 88 du volume 7 aux “Surprenantes retrouvailles de Jacques Foccart et de Sékou Touré”.

Datant de 1997, l’interview de J. Foccart par F. Gaillard se situe, à peu près, à mi-chemin des deux publications sus-nommées. Tout en confirmant l’analyse et le jugement de Malinga, l’entretien révèle deux causes fondamentales de l’échec guinéen. Ce sont : la mégalomanie et le sadisme de Sékou Touré.

Mégalomanie

Philippe Gaillard demande à Jacques Foccart : “Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?” Réponse :

“Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue. Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”

Sans minimiser les supplications de Sékou Touré appelant Foccart à l’aide, je retiens surtout la phrase “… je vais devenir président de l’OUA.” Cette déclaration emphatique procède de la mégalomanie maladive de Sékou Touré. Car il déforme le titre officiel “président en exercice”. Il le raccourcit  en président — tout court — de l’Organisation de l’Unité Africaine. Je doute qu’il s’agisse là d’un glissement de mot ou d’une erreur de langage (lapsus lingae). J’y lis plutôt un propos choisi doublé d’une visée néfaste. Car la présidence de l’OUA —tout comme celle de l’actuelle Union Africaine — est une fonction annuelle rotative, une charge temporaire alternante. Symbolique et protocolaire, elle n’est absolument pas fixe, permanente, pérenne. Mais en 1983 Sékou Touré et son entourage rêvaient tout haut. Selon eux, le chef de l’Etat guinéen devrait, à la fin du sommet de Conakry en 1984, occuper définitivement le fauteuil de la présidence de l’OUA ! Les implications de tant de spéculations et de naiveté sont évidentes : après avoir trahi et détruit la Guinée, Sékou Touré nourissait le désir de dominer toute l’Afrique !
Il ne saurait y avoir de preuve plus matérielle de mégalomanie, de déviation mentale et de folie du pouvoir.

Sadisme

Foccart témoigne :

« Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
— Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir. »

L’épithète “fameuse” désigne normalement une qualité morale, intellectuelle, physique, esthétique. Elle dénote un trait positif chez une personne ou dans une oeuvre d’art, une invention scientifique, une réalisation technique, etc. Elle connote l’admiration, l’excellence, le mérite, la valeur, la brillance, la finesse, etc.

Le Camp Boiro ne remplit aucun des critère ci-dessus. Il ne mérite donc pas qu’on l’appelle FAMEUX. Surtout de la part de son inventeur. Il est plutôt INFAME. En l’occurrence, mû par le sadisme, Sékou Touré avait effacé de sa mémoire le souvenir des tortures et de la mort qu’il ordonna dans cette prison. Victimes et/ou martyrs, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (Guinéens, Africains, Européens et Orientaux) succombèrent à son génie du mal et de la méchanceté. Le président guinéen  connaissait si bien les coins et les recoins du Camp Boiro qu’il aurait servi de guide expert à Foccart. En paradant son hôte devant la vieille caserne de la Garde républicaine, il piétinait la mémoire des vies détruites et des carrières brisées. Il crachait allégrément ainsi sur le sort des familles ruinées, des communautés désolées et d’un pays bouleversé.
Il lui était impossible de montrer à Foccart une université fonctionnelle, un hôpital moderne, une usine performante, une vaste plantation, une plaine agricole étendue, une riche ferme, un centre artisanal florissant. Il n’y en avait pas ! Le dictateur n’avait pour “réalisation” à exhiber — sans honte, ni remord — que son camp de larmes et de sang, de la désolation et de la mort. Ayant opté pour le reniement de soi, il était en bonne compagnie avec un maître de la sale guerre,   un ancien officier commando de choc, le stratège de la France-Afrique.

Huit mois plus tard, inopinée, la mort mit fin aux plans sinistres et au rêve présidentiel pan-africain de Sékou Touré.

Tierno S. Bah

Quand Houphouët-Boigny se raconte !

Contribution du président Houphouet-Boigny à la vérité historique du RDA

 Félix Houphouët-Boigny naquit en 1905. Il mourut le 7 décembre 1993. Il fut député de la colonie de Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française (1946-1958), fondateur-président à vie du Rassemblement Démocratique Africain, RDA (1946-1993). Il siégea au gouvernement français entre 1952 et 1958. A la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire  (parti unique) il devint l’inamovible président de la république de Côte d’Ivoire, qu’il dirigea pendant 33 ans (1960-1993). Au total il exerça le pouvoir pendant 47ans.
Du 18 au 25 octobre 1986, Président Houphouët-Boigny, âgé de 81 ans, organisa à Yamoussoukro le Colloque international sur le Quarantenaire du RDA. Il consacra notamment toute une journée à la  session spéciale intitulée “Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA”.

Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986

Les rémémorations d’Houphouët au cours de cette journée furent transcrites et publiées dans un livret dont la couverture paraît ci-dessus. L’ouvrage est de fabrication médiocre. Distribué par le journal Fraternité-Matin, il ne fournit ni lieu, ni date de publication. En cela il diffère entièrement des Actes du Colloque international sur l’histoire du R.D.A. : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986. Abidjan, CEDA, 1987, 2 volumes. La typographie  et la photographie — des illustrations de valeur historique — de cette compilation sont remarquables.

J’entreprends ici une revue de la version imprimée de l’intervention verbale d’Houphouët. Il y a beaucoup à redire des propos du président ivorien durant deux journées consécutives du Colloque. Je voudrais examiner sa performance dans l’ordre suivant :

  • La “traversée du désert”
  • Houphouët et Sékou Touré (1946-1984)
  • De Gaulle et Houphouët (1943-1969)
  • Houphouët et le RDA (1946-1993)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois souligner qu’à la  date du Colloque de Yamoussoukro, et à l’exception de la Côte d’Ivoire, le RDA avait chuté dans tous ses principaux bastions. Ainsi, victimes de leur propre politique, de coups d’Etat et de la mort, les dirigeants suivants — et anciens lieutenants d’Houphouët — avaient disparu de la scène publique :

Cette évolution négative devait pese lourd dans l’esprit du président-fondateur du RDA. C’est donc avec un tel handicap historique qu’Houphouët-Boigny partagea son témoignage oral avec les membres du Colloque. Dommage qu’il s’y prit maladroitement. Car au lieu de présenter des documents dûment préparés et rédigés, il choisit d’improviser son discours. De même, ses réponses impromptues aux questions de l’auditoire souffrent d’impréparation, de banalités, d’exaggérations, de trous de mémoire, et de contre-vérités. Le tout sur fond de paternalisme, de mégalomanie et de culte de soi.

Houphouët mit à profit le deuxième jour de ses interventions pour réparer des omissions, combler des lacunes, attaquer les adversaires passés et rosir le bilan électoral du RDA. Il se confesse d’emblée, page 78 :

« Je me suis invité moi-même ce matin, pour revenir compléter et préciser certaines déclarations que je vous ai faites hier. En effet, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA. Je vous ai dit les difficultés que nous avons rencontrées au départ. Mais. je n’ai pu préciser les actions du Rassemblement au niveau de ses différentes sections. le RDA, ce n’était pas qu’Abidjan; il ne se limitait pas à la seule Côte d’Ivoire. Son ambition et son but étaient de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale et politique de notre cher Continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’ex-Afrique Equatoriale Française(AEF). »

Houphouët-Boigny s’était auparavant érigé en apôtre et avait accordé à ses compagnons — anciens et récents — le rang de disciples ! Solennel, il déclare en page 4 :

«  Aujourd’hui, vous êtes ici, jeunes et vieux, disciples de mon action. Je romps devant vous avec le silence. »

Ainsi commence le survol par le “Vieux” — pour reprendre le sobriquet que lui donnèrent les Ivoiriens — des aspects clés de sa longue vie et de sa complexe carrière.

Première partie
La “traversée du désert”

Houphouët inscrit les activités du RDA en Guinée au registre des difficultés des débuts de la lutte et de “la traversée du désert” qui suivit. Il déclare :

La lutte a été dure. Je vous ai parlé de la traversée du désert; elle fut pénible. Je ne voudrais pas relater ce dont ont souffert les autres sections territoriales.

Houphouët évoque ensuite brièvement l’évolution du RDA  sur le terrain en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale françaises (Haute-Volta (Burkina-Faso), Dahomey (Bénin), Congo-Brazzaville, Tchad, Oubangui-Chari (République Centrafricaine), Sénégal, Niger, Gabon, Soudan (Mali), Guinée) et à Djibouti.

Et il met l’accent sur la Guinée, qu’il introduit dans un passage vague, décousu  et erroné. Houphouët suggère :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, nous n’avons pas eu un seul représentant à l’Assemblée Territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés. Malheureusement, avec les difficultés, mon frère Mamba Sano, paix à son âme, s’était retiré de la lutte. Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »

Cette affirmation ne résiste pas à l’étude et à l’analyse pour les raisons suivantes :
Primo, elle est ambiguë parce que son auteur ne précise pas de dates. Et pourtant le propos du président Houphouët était d’établir la vérité historique. Il aurait dû en conséquence retracer le cadre temporel de son action. En  indiquant le lieu, le jour, le mois, l’année, les acteurs/participants des faits et évènements. Hélas, il se contente  de dire “pendant longtemps”.  Cela est vague, insuffisant et incomplet.

Secundo, on sait que le RDA fut fondé en 1946. Dix ans plus tard, après la promulgation de la Loi-cadre Gaston Deferre de 1956, le mouvement accédait au pouvoir dans les territoires coloniaux ci-dessus mentionnés. A l’échelle de l’Histoire, la période passée dans l’opposition fut donc relativement brève. En réalité, il faut réduite le temps d’opposition à quatre ans seulement, de 1947 à 1951. En effet dans Ibrahima Baba Kaké note :

« La mise en place de nouvelles équipes à Paris, au ministère de la France d’outre-mer, et surtout à Dakar, avec la nomination en septembre 1951 de M. Bernard Cornut-Gentille comme haut-commissaire de l’AOF, entame bientôt un changement complet d’attitude de l’administration à l’égard de Sékou Touré. Cornut-Gentille … a l’intelligence de constater qu’il est beaucoup plus dangereux de rejeter indéfiniment un Sékou Touré dans l’opposition, voire l’illégalité, que de lui permettre d’entrer regulièrement dans les assemblées de la République et d’exercer les charges qu’appellent son talent et son ascendant sur les masses. Les conséquences de ce changement d’attitude de l’administration coloniale vont être immédiates. Et commencent alors pour Sékou Touré, que Bernard Cornut-Gentille se charge personnellement de récupérer les consécrations électorales et parlementaires. »

Tertio, Mamba Sano ne se retira pas de la lutte. Il fut, brièvement, l’un des trois conseillers au Comité directeur de la section territoriale du RDA en Guinée. Ses collègues étaient Mamadou Traoré, dit Ray-Autra (instituteur) et Mamadou Sankaréla Diallo (médecin à Faranah). En novembre 1946, Mamba Sano fut élu au collège unique en tête de liste du Parti socialiste de Guinée, rival du PDG-RDA. En tandem avec Yacine Diallo — que Houphouët ne mentionne pas — il représenta son pays au Palais Bourbon jusqu’en 1956. Il perdit sa réélection face au duo du PDG : Sékou Touré et Saifoulaye Diallo —qu’Houphouët omet également. Educateur-modèle, pionnier de la politique, Mamba Sano nous laisse  un écrit admirable : “De la mélodie populaire ‘Alfa Yaya’ à l’Hymne national ‘Liberté’”. Après 1963, il s’effaça graduellement de la vie publique, vivant incognito, dans l’indifférence totale de Sékou Touré. Ayant survécu d’un an à son cadet et ancien concurrent, Mamba Sano s’éteignit en 1985.

Quatro, Madeira Keita fut élu et co-dirigea la section guinéenne du RDA de 1947 à 1951, date de la désignation (et non pas l’élection) de Sékou Touré à la tête du parti. Voir la composition du Comité directeur en 1947 et 1948.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

 

 

Claude Rivière : un article hautement contestable

 

Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.
Pr. Claude Rivière. Ancien Doyen de la Faculté des Lettres, Conakry.

Investissements éducatifs en Guinée

PProfesseur de sociologie, Claude Rivière fut, dans les années 1960, doyen de la Faculté des Lettres de l’Institut Polytechnique, devenu Université de Conakry. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles sur la Guinée. Mentionnons quelques titres :

En 1965, Claude Rivière était à mi-chemin de sa carrière sur le terrain en Guinée. C’est l’année de  publication de son papier intitulé “Les investissements éducatifs en République de Guinée” dans Cahiers d’études africaines. 1965(5): 20  pp. 618-634. Le texte complet est accessible sur Semantic Africa.

Lecture et réflexion faites, je trouve ce document hautement contestable. En conséquence, je prends ici le contrepied de certains passages. Et je réfute l’adéquation et la validité de l’article de Claude Rivière. Ma démarche s’articule sur deux plans : les considérations et objections générales, d’une part,  et les remarques sur des points spécifiques, d’autre part.

Considérations et objections générales

Rivière introduit l’article en ces termes :

Pour le Guinéen, la date la plus mémorable reste celle de son indépendance effective. Le 28 septembre 1958 marque en effet le tournant le plus décisif dans les destinées de sa nation qui a comme le sentiment de se relever d’un opprobre de soixante ans, puisque le 28 septembre 1898 s’effondrait l’empire Wassoulou soutenu par la résistance de l’Almamy Samory Touré, ancêtre du leader bien connu du pays : Sékou Touré.

Je reste perplexe devant le passage ci-dessus pour la raison suivante : l’auteur projette sur la Guinée de 1964-65 l’image et les sentiments que les citoyens nourissaient au lendemain du référendum du 28 septembre 1958. Mais cinq à six ans se sont écoulés entre la proclamation de la souveraineté guinéenne le 2 octobre 1958 et l’année de rédaction de cet article. Entretemps, comme on dit, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Et Rivière aurait réffléter une telle évolution. Hélas, au lieu de faire état de l’évolution compliquée du jeune, il se limite à évoquer l’euphorie des premières années de la république de Guinée.
Dans cette première partie, je me contenterai de rappeler le tournant crucial que l’année 1965 imprima à l’histoire politique de la Guinée. On lira donc ci-dessous quelques repères extraits de “Chronologie de la Guinée”, la section finale du Volume 8 de la biographie de Sékou Touré par André Lewin.

  • Du 7 au 13 janvier : Visite simultanée en Guinée du président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, et de Che Guevara, Guerillero Heroico et ministre cubain de l’économie et du commerce et d’une délégation de l’Union soviétique. Après Conakry, président Sékou Touré leur fait visiter successivement Labé, Pita et Dalaba.
  • 19 janvier : président Sékou Touré à Bamako pour présenter ses condoléances au président Modibo Keita, qui venait de perdre son père
  • 15 janvier : Doudou Thiam, ministre sénégalais des affaires étrangères, obtient à Conakry l’expulsion de Guinée des militants du Parti Africain de l’Indépendance (P.A.I.)
  • 21 janvier : une rencontre Senghor-Houphouët-Sékou Touré prévue ce jour-là est annulée, essentiellement en raison des attaques de la Guinée contre le projet de création de l’Organisation de la Communauté Africaine et Malgache (OCAM)
  • 30 janvier : Sékou Touré, Houphouët et Modibo Keita se rencontrent à Nzérékoré
  • 14-15 mars : Sékou Touré, Nkrumah, Ben Bella et Modibo Keita se retrouvent en réunion secrète à Bamako, pour parler des suites à donner à la création de l’OCAM
  • 14-22 mai : réunion de la commission mixte franco-guinéenne (créée par les accords de mai 1963). Signature d’un arrangement sur le contentieux financier franco-guinéen, dont Nabi Youla est l’un des principaux artisans.
  • 24-30 mai : Le ministre d’Etat Saïfoulaye Diallo conduit une délégation ministérielle à Brazzaville
  • 3 juin : remaniement du gouvernement
  • 5 juin : Sékou Touré fait un discours à Labé fustigeant l’OCAM, qu’il qualifie d’Organisation Commune Africaine des Menteurs, mais il loue le général de Gaulle.
  • 19 juin : à Alger, Ben Bella est renversé par le colonel Houari Boumedienne, qui forme un nouveau gouvernement le 5 juillet
  • 20 juin : le Bureau politique national exprime sa profonde consternation.
  • 21 juin : Sékou Touré envoie Keita Fodéba à Alger (via Paris)
  • 4 juillet : nomination du premier général guinéen, Noumandian Keita, chef d’état major; son adjoint Kaman Diaby est nommé colonel
  • 10 août : Sékou Touré séjourne au Caire comme invité personnel de Gamal Abdel Nasser pour assister le 10 août au mariage de sa fille.
  • 30 juillet : Keita Fodéba préside une réunion sur les menées anti-guinéennes au Sénégal. Carvalho, l’ambassadeur du Sénégal, y assiste.
  • 11-13 août : le ministre algérien des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika, en visite à Conakry
  • 3 septembre : Conakry fait connaître son accord sur le rapatriement des militaires guinéens restés dans l’armée française.
  • 2 octobre : le général de Gaulle envoie un message à l’occasion de la fête de l’indépendance. Plusieurs personnalités françaises assistent à la réception donnée par l’ambassadeur de Guinée à Paris.
  • 6-8 octobre : Mennen Williams, secrétaire d’État américain adjoint pour l’Afrique, en Guinée. Le 7, il se rend avec Sékou Touré à Labé. A Conakry, il inaugure cinq génératrices thermiques fournies par l’aide américaine à la centrale électrique de la capitale.
  • 9 octobre : Mamadou Touré dit “Petit Touré”, directeur du Centre Guinéen du Commerce Intérieur, dépose les statuts d’un nouveau parti politique, le PUNG (Parti de l’Unité Nationale de Guinée), ainsi que Sékou Touré en avait encouragé le principe.
  • 11-12 octobre : arrestation de “Petit Touré”. Il sera accusé de complot en même temps que Bengaly Camara et Tounkara Jean Faraguet. Il décèdera le 31 octobre 1965 au Camp Camayenne (futur Camp Boiro). Sa veuve, Alamdia Keita, expulsée en 1970 vers son Niger natal, est décédée à Paris en 2009.
  • 29 octobre : à Paris, enlèvement de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka. Il ne sera jamais retrouvé.
  • 1-5 novembre : le président égyptien Nasser en visite en Guinée. Il se rend à Kissidougou, Nzérékoré, Kankan et Labé.
  • 9 novembre : Radio Conakry annonce la découverte d’un complot autour de “Petit Touré”. La France, le Niger, la Haute-Volta et la Côte-d’Ivoire sont impliqués. A Paris, la France dément toute implication.
  • 12-13 novembre : Sékou Touré en Mauritanie pour le Sommet de Nouakchott des États riverains du fleuve Sénégal  — OERS : Sénégal, Mauritanie, Mali, Guinée.
  • 15 novembre: à Conakry, session du Conseil National de la Révolution. Léon Maka accuse de complot deux ministres français et l’ambassadeur de France, et met en cause Houphouët-Boigny.
  • 16 novembre: arrestation de l’ivoirien François Kamano; la Guinée dépose plainte contre la Côte d’Ivoire à l’OUA
  • 17 novembre : la Guinée demande à l’OUA d’enquêter sur les activités subversives financées par Houphouët. Le Conseil national de la Révolution établit un comité révolutionnaire permanent.
    Paris rappelle l’ambassadeur Koenig, qui a refusé sur instructions d’assister à une réunion du corps diplomatique au ministère des affaires étrangères, et notifie à l’ambassadeur de Guinée l’obligation de quitter la France. Le rappel coïncide avec la décision des autorités guinéennes d’expulser l’ambassadeur. Koenig quitte Conakry par avion dans l’après-midi.
    Le président  Maurice Yaméogo, depuis Paris, estime que les accusations guinéennes mettent en cause l’OUA et affirme que Sékou Touré veut démolir le Conseil de l’Entente. Le même jour, à Abidjan, Houphouët-Boigny dit qu’il y a une collusion entre Sékou Touré et Nkrumah pour masquer leur faillite politique, économique et humaine.
    Sur instructions personnelles du général de Gaulle à Jacques Foccart, les transferts de francs servant à rembourser le Trésor guinéen des pensions versées en monnaie nationale aux anciens combattants et pensionnés guinéens sont suspendues.
  • 18 novembre : Radio Conakry mentionne trois récentes tentatives d’assassinat contre Sékou Touré.
  • 19 novembre : remaniement ministériel. Keita Fodéba quitte le ministère de la Défense nationale et de l’Intérieur et devient ministre de l’Économie rurale et de l’Artisanat, Lansana Diané le remplace aux armées, Magassouba Moriba à l’intérieur et à la sécurité. Nabi Youla, secrétaire d’état à l’information, est nommé ambassadeur à Bonn pour la deuxième fois. Nenekhali Condetto devient secrétaire général de la Présidence. Commandant Zoumanigui, chef du cabinet militaire de Sékou Touré, devient commandant de la Gendarmerie.
  • 20 novembre : Conakry exige le départ de tous les membres de l’ambassade de France, qui quittent Conakry entre le 24 et le 26, à l’exception du chargé d’affaires Rey-Coquais.
  • 21 novembre : Senghor donne son accord pour que le Sénégal représente à Conakry les intérêts de la France. II préfère renoncer à cette mission le 25 novembre.
  • 26 novembre : le ministre de l’éducation reçoit Jean Cellier, président de l’Amicale des enseignants français en Guinée. Nombre de ces derniers veulent rester en Guinée. Sékou Touré s’adresse à eux le 29 novembre à l’Institut polytechnique.
  • 29 novembre : l’Italie donne son accord pour représenter les intérêts français en Guinée.
  • 6 décembre : Sékou Touré envoie à François Mitterrand un message de soutien pour l’élection à la présidence de la République.
  • 7 décembre : à New York, le représentant permanent de la Guinée, Achkar Marof, déclare devant le comité politique de l’Assemblée générale que la Guinée a été victime d’un complot permanent depuis 1958. Le délégué français réfute ces “calomnies incroyables”. A Conakry, Sékou Touré met en cause Jacques Foccart.
  • 8 décembre : à Rome, pendant le Concile Vatican II, Mgr Tchidimbo est reçu en audience privée par le Pape Paul VI, à qui il fait part de son souhait de quitter son poste en 1975 après le Centenaire de l’église catholique en Guinée, pour laisser son poste à un “Guinéen authentique”.
  • 19 décembre : au 2ème tour, le général de Gaulle est réélu président de la République française contre François Mitterrand (que Sékou Touré avait soutenu).
  • 31 décembre: par décret, la Guinée étend à 200 milles marins la limite de ses eaux territoriales

A suivre.

Tierno S. Bah

Andrée Touré : impénitente et non-repentante, suite

Henriette Conté (ex-Première dame de Lansana Conté), Andrée Touré (ex-Première dame de Sékou Touré) et le Premier ministre Lansana Kouyaté. Conakry, 2008
Henriette Conté (ex-Première dame de Lansana Conté), Andrée Touré (ex-Première dame de Sékou Touré) et le Premier ministre Lansana Kouyaté. Conakry, 2008

Dans un article précédent j’ai dénoncé l’impénitence et la non-repentance de Hadja Andrée Touré dans son interview télévisée avec le journaliste Yamoussa Sidibé. J’ai attiré l’attention des lecteurs sur la tentative maladroite et le souci vain de réécriture de l’Histoire de la Guinée. Je continue ici l’épluchage et la réfutation des positions fragiles et des opinions mystificatrices de la veuve de Sékou Touré.

Hadja Andrée Touré déclare :

« Mais ce qui était très difficile pour moi, c’était le fait d’être avec certaines personnes comme la femme de Diarra, qui était avec moi dans la même cellule. C’était insupportable pour moi. La cohabitation-là était pire que la prison pour moi. Mais on devait l’accepter. »

Dans une biographie de Sékou Touré en huit volumes Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin donne une version plus crédible des circonstances de l’emprisonnement de la famille Touré au Camp militaire Keme Bourema de Kindia. Au chapitre 89, 26 mars 1984, la mort américaine (Volume 7) il fournit des détails intéressants sur le sort de l’épouse et des enfants de Sékou Touré, arrêtés en même temps que les officiels du régime. Lewin précise :

« Un an après le coup, un avocat français, Maître Jean-Marie Degueldre, mandaté par la famille de l’ancien président … peut leur rendre visite au camp de Kindia 202. Il s’entretient avec Ismaël Touré, Abdoulaye Touré, Siaka Touré, Moussa Diakité, ainsi qu’avec Madame Andrée, qui lui confie un numéro de compte en banque, sur lequel auraient été versés les droits d’auteur des oeuvres de Sékou 203. »

L’ex-ambassadeur de France à Conakry ajoute :

« Il (l’avocat) constate aussi que, par suite d’un raffinement psychologique qui ne doit sans doute rien au hasard, la veuve (Andrée) et la maîtresse (Fally Kesso Bah) de l’ancien président sont enfermées dans la même cellule ! 204 »

Lire aussi Alpha Condé. Mésalliances, vulgarité, absurdité

Comme on le voit, il n’y a aucune mention de la femme du Colonel Diarra Traoré, dont, en tant que professeur à l’époque, je garde l’image d’une fille  Pullo de Pita, belle et membre de l’équipe universitaire de basketball.

Moralité : au lieu d’une interview improvisée et vague, Hadja Andrée devrait porter un témoignage sur sa vie par écrit et sous la forme d’un livre. L’avantage d’un tel format est qu’il pousserait Hadja à plus de discipline dans la remémoration et la présentation de ses souvenirs. Sinon ses affirmations péremptoires et tranchantes prêteront un flanc faible à la critique. Telles quelles, elles restent erronées et ne font pas le poids sur la balance de l’Histoire.
En attendant, la version d’André Lewin, et non  celle d’Andrée Touré, me paraît plus logique et plus crédible.Le premier fournit au moins des noms de témoins, alors que la seconde se contente de déclarations catégoriques dénuées de preuves.

Cela dit, 32 ans après son emprisonnement Hadja Andrée semble toujours en vouloir au Colonel Diarra Traoré et à la veuve de celui-ci. Cela est étrange ! Car si Diarra avait réussi son coup d’Etat, Hadja Andrée et ses compagnons en auraient été les premiers bénéficiaires. On les aurait libéré  Et ils auraient récupéré leurs biens et — peut-être — leurs fonctions et privilèges.

Rivalités claniques et succession ratée

Pour renforcer son pouvoir personnel Sékou Touré monta autour de lui des clans familiaux. Il  les manipula et les opposa continuellement, ne conférant à aucun d’eux la dominance. Tous les coups et méthodes (rumeurs, dénonciations, zèle, maraboutage, etc.) furent mis à contribution pour courtiser et plaire au chef, et ainsi accéder aux postes juteux et accumuler des avantages matériels. Quatre factions se livrèrent une lutte féroce et sournoise sous la férule du Responsable suprême de la révolution.

  • Le clan d’Ismael Touré (famille Touré de Faranah, non-liée à Samori et allies : Diané, Camara, Condé, Keira, Fadiga, etc.)
  • Le clan d’Andrée Touré (familles Keita, KouroumaDiakité, etc.)
  • Le clan de Siaka Touré, membre de la famille agnatique de Samori Touré, c’est-à-dire des descendants par les pères (Dr. Abdoulaye Touré, membre du BPN, ministre des Affaires étrangères ; Mohamed Lamine Touré, ministre ; Mohamed  Lamine Touré, gouverneur de la Banque centrale ; Mouloukou Souleymane Touré, directeur du Renseignement, etc.), leurs alliés de Kankan et d’ailleurs.
    A l’opposé, Sékou Touré appartient à la famille cognatique, en tant que descendant — putatif — de Samori par sa grand-mère.
  • Le clan de Lansana Béavogui, vieux compagnon et Premier ministre figurant

Sékou tel que je l’ai connu est une longue interview d’André Lewin par Hamid Barrada dans Jeune Afrique. Bien placé pour confirmer ce que tout le monde savait à l’époque, Lewin y souligne que “les membres de sa (Sékou) famille et de celle de sa femme occupaient en permanence des positions éminentes.”

Lire également :
Family feuds (1984)
Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy (1985)
Sékou Touré. Ce qu’il fut. Ce qu’il a fait. Ce qu’il faut défaire (1985)
Un seul gouvernement : la famille

Au lendemain des funérailles de Sékou Touré, entre le 1er le 2 avril 1984, les quatre groupes ne purent s’accorder sur la désignation d’un successeur à la présidence temporaire de la république. En définitive, leurs dissensions poussèrent l’armée à prendre le pouvoir le 3 avril. Un an plus tard, un tribunal extra-judiciaire et secret condamna à mort les caciques du PDG. La plupart furent fusillés le 19 juillet 1985. Comble d’ironie du sort, Colonel Lansana Conté — un exécuteur zélé des basses et infâmes besognes de Sékou Touré — fut le liquidateur-en-chef des membres mâles de la famille de ce dernier.

Hadja Andrée garde en mémoire et dans son coeur les détails de l’exécution des membres des clans ci-haut. A l’exception de quelques individus (Lansana Béavogui, Nfamara Keita, Damantan Camara, etc.), ils furent extraits de cellules voisines de celle de Hadja sienne pour être conduits au champ d’exécution du Mont Gangan. C’est à ce même endroit que des milliers de suppliciés du Camp Boiro périrent entre 1960 et 1984. Elle raconte dans l’interview comment elle reprocha au président Conté l’exécution des principaux officiels du régime de son mari :

« C’est à la mort de ma mère que j’ai pu rentrer ici. Le Président Lansana Conté s’est occupé des funérailles de ma mère. La famille s’est réunie pour aller le remercier. Quand on a quitté, il m’a envoyé frère Kozo pour me dire qu’il veut me rencontrer seule. Je suis allée. Dans son bureau, il m’a salué, m’a demandé si tout allait bien. J’ai dit oui tout va bien. Il a mis sa main dans sa poche, pour sortir une enveloppe, il me l’a tendu. Ma réaction était violente. Ah non, ça je ne l’ai pas supporté. J’ai dit :
— Monsieur le Président vous savez que je ne peux pas accepter votre enveloppe. Parce que pour moi, prendre son enveloppe, c’était comme si je buvais le sang de nos compagnons qui ont été tués. »

Conté étant mort, il ne peut donc pas confirmer ou contester la teneur de ces propos de Hadja Andrée. Mais les affirmations de Hadja sont réfutables sur la base du bilan négatif de ces “compagnons”.

Complices déloyaux, malhonnêtes et perfides

Hadja Andrée s’exprime de façon imagée et parle du “sang de nos compagnons qui ont été tués”.

Mais qui étaient ces compagnons ? Etaient-ils droits, honnêtes, vertueux ? Ou alors s’agissait-il des démagogues incompétents, de loups voraces et de complices récidivistes dans l’assassinat de centaines de cadres plus valables qu’eux ? L’Histoire répond par l’affirmative à la deuxième question. Pis, ces “collaborateurs” étaient experts dans l’art de la flatterie et de la flagornerie. Et, comme dans une danse de fourbes, ils furent absolument déloyaux vis-à-vis de Sékou Touré. Qui leur rendait la monnaie de leur pièce par une méfiance pathologique, une surveillance constante et des restrictions réelles. Je prend ici le cas d’Ismael Touré.

Ismael Touré : jalousie, malhonnêteté et traîtrise

Agissant constamment en sourdine contre son aîné, Ismael fut l’incarnation même du faadenya maninka (baaba-gootaaku, en Pular), c’est-à-dire la rivalité sybiline, mais  qui prend ici la dimension d’une jalousie maladive et mortelle.

C’est ainsi qu’en avril 1979, les rapports entre les deux demi-frères se détériorèrent au point qu’une réunion du Bureau politique national, présidée naturellement par Sékou, décida de déchoir Ismael de toutes ses fonctions —politiques et gouvernementales — et de l’exiler à Faranah. Ce fut le salaire de la complicité entre deux dirigeants cruels et criminels, qui avaient ruiné la Guinée et vidé les rangs de l’élite du pays au Camp Boiro.

Ismael Touré détourne 56 millions de dollars

André Lewin raconte le scénario rocambolesque monté par Ismael Touré pour détourner la somme  de 56 millions de dollars US en 1981. Si son plan avait réussit, il aurait vraisemblablement utilisé la somme pour éliminer Sékou Touré. Voici le récit de cet épisode digne de roman policier fomenté par Ismael envers la Guinée, le chef de l’Etat guinéen et son demi-frère :

« A une certaine période, Ismaël a fait venir à Conakry Paul Berthaud, un homme d’affaires français avec lequel il a longuement négocié la construction d’un nouvel hôtel; la rumeur disait que le montant exigé de la Guinée était extrêmement élevé et qu’il y avait forcément de la corruption, mais personne n’avait de preuves en mains, car l’intéressé affirmait que les billets à ordre signés par Ismaël au nom de la Guinée et avalisés par la Banque guinéenne, se trouvaient dans son coffre à Paris (dont personne d’autre que lui n’avait les clés et la combinaison) et que les premières échéances se trouvaient déjà en possession des banques.
Cet homme d’affaires a finalement été arrêté sous un prétexte, mis en résidence surveillée dans une villa, et très vite condamné à une très forte amende et à une longue peine de prison. Je suis allé voir Sékou et lui ai dit que Berthaud était le premier Français arrêté depuis des années, qu’il n’y avait aucune preuve irréfutable contre lui, et que les hommes d’affaires français qui s’intéressaient à la Guinée et dont la très grande majorité étaient d’honnêtes gens, allaient désormais hésiter à venir à Conakry.
Sékou ne voulait pas le laisser partir car il n’avait pas confiance; il m’a finalement mis en position délicate :
— Je veux bien lui restituer son passeport et le laisser aller, à la condition qu’il vous remette tous les billets signés et que vous veniez me les donner en mains propres. Vous serez ainsi personnellement responsable de l’aboutissement de cette affaire. Que faire ? Je suis allé voir Paul Berthaud dans sa villa. Il me fallut un certain temps pour le convaincre qu’il fallait qu’il s’exécute, sinon, il risquait de rester plusieurs années dans une prison guinéenne. Il m’a donc donné sa parole que dès son arrivée à Paris, il remettrait les billets à l’un de mes collaborateurs qui l’accompagnerait et me les ramènerait. Je ne sais pourquoi, mais j’avais décidé de lui faire confiance. Je suis donc retourné voir Sékou pour lui faire part de l’arrangement.
Il m’a donné le passeport et j’accompagnai l’homme d’affaires à l’avion en lui faisant ressortir la responsabilité que j’avais prise (je n’avais même pas eu le temps d’informer Paris de mes intentions, très risquées pour un ambassadeur). Je fus extrêmement soulagé, bien entendu, quand le surlendemain, mon collaborateur revint avec en sa possession la vingtaine de billets à ordre signés par Ismaël et contresignés par le ministre-gouverneur des banques et l’ambassade de Guinée à Paris. J’ai pris une photocopie (une seule, car je crois que j’étais un peu dégoûté de tous ces développements) avant de les remettre à Sékou, qui se montra vivement intéressé. J’ai là sous les yeux le billet (en anglais Promisory note) numéro 13, signé le 26 janvier 1979, et engageant la Guinée à payer au porteur (non désigné) à une succursale parisienne de la Société Générale, irrévocablement et inconditionnellement, 56 millions de dollars au 1er mars 1981.
Il n’était par ailleurs aucunement question d’un hôtel. Les autres billets portaient d’autres échéances et d’autres montants, et le total était astronomique, je crois plusieurs centaines de millions de dollars, en tous cas sans aucune mesure avec le coût raisonnable de la construction d’un hôtel, ce qui autorisait toutes les suspicions. Par la suite, Sékou ne m’en parla jamais plus. Ni Ismaël non plus, d’ailleurs ! Quant à Paul Berthaud, il a pu revenir en Guinée quelques mois plus tard ! »

Lire Ismael Touré, Paul Berthaud, André Lewin et Sékou Touré

Ismael envisage de renverser Sékou Touré

André Lewin dévoile aussi qu’à un moment donné les divergences entre Ismael et Sékou Touré étaient devenues antagoniques. Si l’un restait, l’autre était à éliminer. Lewin raconte :

«   Je puis même révéler aujourd’hui que pendant la disgrâce d’Ismaël Touré, alors qu’il était exilé dans la concession familiale à Faranah, l’un de ses proches est venu me voir discrètement à ma résidence de Gbessia pour me dire que si la France lui fournissait armes, argent et soutien,  Ismaël se faisait fort de renverser Sékou Touré et s’engageait à ce que la France ne regrette pas son appui.
Je pense que cette approche était sérieuse, bien que je ne puisse totalement exclure une provocation. En tout cas, j’ai dit à cet émissaire, qui me demandait ce que j’étais prêt à faire en faveur d’Ismaël, que le mieux que je pouvais faire pour Ismaël était d’oublier cette démarche et de ne pas en parler à Sékou.
J’ai tenu parole, je n’en ai jamais parlé jusqu’ici, mais je n’ai pas oubliée, comme vous voyez. Bien des Guinéens, y compris de hauts responsables, parfois des gens qui étaient en première ligne pour se proclamer les plus fidèles de Sékou, évoquaient librement devant moi l’hypothèse d’Ismaël dirigeant le pays sur le plan politique et surtout économique, et de Sékou cantonné à la politique extérieure et à la représentation.
Vous voyez, beaucoup de gens me faisaient confiance, et ils avaient raison, car je n’ai jamais “donné” aucun d’entre eux, mais la conception que je me faisais de mon rôle de représentant de la France et ma loyauté personnelle ne me permettaient pas de jouer à ces jeux là. »

Tierno S. Bah

A suivre

Andrée Touré : impénitente et non-repentante

Mme Andrée et M. Sékou Touré, en 1959
Mme Andrée et M. Sékou Touré, en 1959

L‘interview de Hadja Andrée, veuve de Sékou Touré par la Radio Télevision Guinéenne, expose une impénitence totale et une non-repentance absolue. De bout en bout, le discours prône l’adulation du défunt président. Mettant en oeuvre une mémoire sélective et réductrice, les réponses font l’apologie des crimes —humains, politiques, économiques— du “Responsable suprême de la révolution”.
Hadja Andrée émerge de l’entrevue comme l’incarnation même des idôlatres et comme le porte-étendard des nostalgiques d’un quart de siècle de tyrannie (1958-1984). A 82 ans, la première Première dame de la République de Guinée cherche à obtenir l’impossible, à savoir l’absolution et la disculpation du président Sékou Touré pour la débâcle de la Guinée et pour la déchéance des populations. Qu’on ne lui parle surtout pas de justice. Le mot et le concept lui sont inconnus  !

Aussi, jette-elle, d’une part, un regard morne et indifférent, subjectif et injuste sur le passé. Et, d’autre part, se fait-elle défensive et accusatrice. En paroles, elle professe l’humilité. Mais ses mots cachent mal une rancune tenace, des distorsions grossières et des déclarations mensongères sur la Guinée, brisée et ruinée par Sékou Touré.

Cela dit, le journaliste, Yamoussa Sidibé, appelle l’interview pompeusement Archive numéro 1. C’est trop dire. Délibérement ou pas, il confond son rôle de chroniqueur du présent avec celui de documentaliste du passé. Car son interview relève de l’actualité. Et c’est aux générations et aux décennies futures qu’il appartient la décision de traiter la vidéo comme archive. Ici, l’écart de langage n’est pas étonnant. Au contraire, il résulte de l’histoire du journalisme sous les dictatures successives du pays. Et des contraintes, difficultés et dilemmes pour des fonctionnaires — les journalistes — d’être à la fois laudateurs zélés, enquêteurs objectifs et critiques impartiaux de leur employeur, l’Etat. D’où le penchant des journalistes publics guinéens  —y compris les plus chevronnés— pour l’exagération, l’hyperbole, la redondance, et souvent l’obséquiosité envers les détenteurs (passés et présents) du pouvoir dans la Guinée post-coloniale. Exemple, le pénible dialogue “littéraire et historique” entre Mohamed Salifou Keita (l’animateur de l’émission TV Papier-Plume-Parole) et l’auteur Lamine ‘Kapi’ Kamara. J’y reviendrai.

En attendant je relève et réfute ici quelques unes des affirmations erronées de Hadja Andrée.

Réponses vagues, contenu plat

Si le but de l’interview était d’obtenir une autobiographie de Hadja Andrée, alors l’échec est presque total. Car Hadja ne livre que des bribes générales et  ambiguës sur les principales phases de sa vie : naissance, enfance, adolescence, mariage, rôle domestique, et son ascension à la tête d’un des plus puissants clans du régime de Sékou Touré.

C’est ainsi qu’elle passe à côté la première question, que Yamoussa Sidibé formule comme suit :
— Si je vous demande de parler de la Guinée, vous commencerez par quoi ?
Sans le savoir, Hadja s’enfonce par une réponse politique et politicienne, et — je le montre plus bas— pseudo-historique :
— Je commencerai par parler de l’indépendance de la Guinée. Comment l’indépendance a été acquise et ce que ça a apporté à la Guinée.
Le journaliste la rappelle courtoisement à l’ordre, en lui disant que le sujet Sékou Touré sera abordé après l’exposé de la biographie. Il lui dit :
— Nous allons parler de vous-même. Qui êtes-vous, Hadja ? D’où venez-vous ?…
Suit un petit laïus qui débouche mécaniquement sur Sékou Touré…
Et Yamoussa de la sermonner encore gentiment :
— Vous allez me ramenez encore vers le président Sékou Touré…
En réponse, Hadja émet un léger gloussement.
Elle accepte enfin de parler de ses parents et de sa famille d’origine. Mais on reste sur sa faim car les trous de mémoire sont nombreux et déplorables.
Exemples :

  • Cette métis Française-Maninka décline le nom du médecin militaire Paul-Marie Duplantier (son père). Mais elle passe sous silence celui de Kaissa Kourouma (sa mère) !!! Elle présente cette dernière vaguement comme une (simple) “fille de Macenta” !!! Elle ne mentionne non plus le nom d’aucun de ses frères et soeurs de lait !!! Et malheureusement le journaliste s’emballe et néglige  d’établir des données biographiques aussi élémentaires.
  • Elle déclare qu’au moment de retourner en France son père la confia à sa marraine Française. Cette affirmation est partiellement contestable. En vérité, Duplantier arrangea une union conjugale entre Kaissa et son assistant Thierno Madiou Bah, de Pita (Fuuta-Jalon). De ce mariage une fille, Aissatou Bah, qui épousa Nfally Sangaré, ancien gouverneur de la Banque centrale, ex-ambassadeur à Bruxelles.
  • Un fonctionnaire de Kouroussa, feu Ibrahima Sori Keita, épousa  Kaissa Kourouma en troisièmes noces. Il est l’oncle de Mamadi Keita (membre du Bureau politique) et le père de Seydou Keita, ambassadeur, gouverneur de région, tous deux fusillés en 1985. Kaissa mit au monde six enfants à Kouroussa, dont Fatoumata, Mori (économiste), Lanciné et Lounceny (des jumeaux qui devinrent des officiers du service des renseignements attachés du Commandant Siaka Touré, le maître-assistant de Sékou Touré au Camp Boiro), et feue Sayon (récemment décédée).

Ce troisième mari de Kaissa épousa une femme originaire de Labé. Leur fils, Boubacar Keita, grandit — maninkaphone et halpular — chez sa grand-mère maternelle, dans mon quartier natal de Ley-Saare, Labé-ville.

Le chapitre 15 “18 juin 1953. Sékou Touré se marie” (Volume 1) de son oeuvre biographique, André Lewin fournit les détails suivants sur Kaissa Kourouma et sa fille, Andrée :

« Agée de 16 ans à peine, Kaissa Kourouma a été mariée en premières noces à ce médecin du Service de santé colonial français, affecté à Macenta au début des années 1930. Lors d’une fête nationale du 14 Juillet, Duplantier avait été séduit par cette jeune Guinéenne, qu’il avait ensuite demandée en mariage à sa famille. Très opposée à une telle union avec un blanc, celle-ci tenta de présenter une autre jeune fille au docteur, mais celui-ci étant fermement décidé, Fatouma Kourouma, la mère de Kaissa, s’enfuit avec celle-ci dans un village voisin. Menacé d’emprisonnement, l’oncle paternel de Kaissa, qui avait sa garde depuis le décès de son père, les obligea à revenir à Macenta, où le mariage eut finalement lieu. Le couple vivait dans le camp militaire de Macenta. Andrée est née en 1934, et a très probablement été reconnue par son père, encore que certains le contestent ; ainsi que c’était la coutume à l’époque pour la plupart des métis issus de “mariages coloniaux”, elle porta le nom de famille de sa mère, Kourouma. Au terme de son affectation en Guinée, en 1936, le Dr Duplantier confia l’éducation de sa toute petite fille à sa marraine Louise Rouvin, ainsi qu’à l’un de ses associés du nom de Thierno Madjou Bah, qui épousera alors Kaissa. De ce mariage naît Aissatou, dite Astouba, qui épousera le futur ministre Nfaly Sangaré. Après le décès de son second mari, Kaissa se marie en troisièmes noces avec Ibrahima Sory Keita, dont elle aura six enfants, dont Fatoumata, qui épousera le futur ministre Moussa Diakité. Le fils d’une précédente union d’Ibrahima Sory Keita est Seydou Keita, futur ambassadeur à Paris (frère cadet de Mamadi Keita, membre du Bureau politique national, ministre de l’éducation — T.S Bah). Le Dr Duplantier aurait perdu la vie pendant la deuxième guerre mondiale. Louise Rouvin est restée très proche de sa filleule Andrée. Elles se sont revues pour la dernière fois en 1982, lors de la visite officielle de Sékou Touré en France. Louise Rouvin est décédée en France en 1985 sans avoir eu le soulagement de voir sa filleule libérée de le prison de Kindia. La mère de Madame Andrée résidait régulièrement à Conakry, où elle logeait dans la partie familiale du Palais présidentiel, mais elle ne participait pas à la vie officielle du couple présidentiel et préférait se retirer fréquemment à Macenta. Agée de plus de 80 ans, Kaïssa Kourouma est décédée en septembre 1997 à Dakar, où elle avait été transportée depuis la Guinée pour y subir des soins. Son corps sera rapatrié peu après à Macenta, où eurent lieu des obsèques familiales. Le président guinéen Lansana Conté, qui avait publié un communiqué officiel annonçant le décès, recevra Madame Andrée en audience. En 2002, Madame Andrée viendra s’installer dans l’ancienne villa Syli de Coléah (celle-là même qu’avait occupée Nkrumah pendant son exil), les biens familiaux lui seront restitués, cependant que les autorités procèdent à une véritable réhabilitation de Sékou Touré, à qui une retraite d’ancien chef d’État est même allouée, dont la réversion bénéficie à sa veuve. »



Sékou Touré en 1951-53 : popularité prématurée et surfaite

Hadja Andrée déclare qu’en 1951-53 déjà Sékou Touré avait acquis la popularité. Là encore, elle prend un raccourci ave l’Histoire. Au début des années 1950, l’étoile et le destin de son futur mari sont loin de briller et de s’affirmer. Commis auxiliaire de l’Etat colonial ou employé subalterne dans le privé, l’ambition de Sékou ne fait pas le poids face aux ténors de la politique locale qu’étaient Fodé Mamoudou Touré, Yacine Diallo, Mamba Sano, Diawadou Barry, Karim Bangoura, Diafodé Kaba, etc. La biographie de Sékou Touré par André Lewin décrit ces temps difficiles, marquées par l’indifférence partielle des populations et l’hostilité des chefs traditionnels.

Il y eut pire. Car, à mon avis, la décennie 1950 marqua le début de la criminalisation de la politique en Guinée française. Elle introduisit l’assassinat individuel comme méthode d’accès au pouvoir par Sékou Touré. En effet, coup sur coup, trois concurrents majeurs de Sékou Touré moururent subitement :

  • Niankoye Samoe (Samuel), commis aux PTT et ancien camarade syndicaliste de Sékou, en 1952
  • Camara Kaman, conseiller PDG-RDA de Beyla, en 1953
  • Yacine Diallo, député de la Guinée française à l’Assemblée nationale à Paris, 1954

Face à ces disparitions inopinées mon scepticisme reste entier. Car cette triple perte “facilita” la montée politique de Sékou Touré, qui s’engagea  sur le chemin  tortueux et sanglant de la conquête et de l’exercice du pouvoir. Par tous les moyens nécessaires : promesses, démagogie, duplicité, ruse, trahison, violence, destruction, férocité, etc. Trois ans après la mort suspecte de Yacine Diallo, le 14 avril 1954, Sékou devenait le vice-président du conseil de gouvernement de la Loi-cadre. La Guinée ne s’est pas encore relevée de l’ascension  fulgurante et fatidique d’un prétendu libérateur qui se révéla un tourmenteur dévastateur.

Tierno S. Bah

A suivre