Les Hubbu du Fuuta-Jalon : lecture critique

Introduction

Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz
Figures peules, sous la direction de Roger Botte, Jean Boutrais, Jean Schmitz

Je propose ici une lecture critique de l’article “Révolte, pouvoir, religion : les Hubbu du Fuuta-Jalon” par l’anthropologue et historien Roger Botte. Relativement fouillé et long, le document est le fruit de recherches d’un membre du Groupe d’Études comparatives des sociétés peules (GREFUL). Créé et animé depuis les années 1990, ce cercle groupe d’éminents chercheurs français. Roger Botte, Jean Boutrais et Jean Schmitz pilotent le GREFUL. Ensemble, ils  supervisèrent la publication de Figures peules (1999). Cet ouvrage de 534 pages est remarquable par la diversité des contributions qui le composent.
On peut visiter webPulaaku pour la bio-bibliographie des auteurs sus-nommés.

Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur'an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.
Hamat Bah, ministre du Tourisme et de la Culture de la République de Gambie, coiffé du chapeau iconique du berger pullo et prêtant son serment sur le Qur’an avant sa prise de service. Banjul, 8 février 2017.

A l’instar d’initiatives similaires, le GREFUL fait un apport considérable aux études et à la connaissance du monde Fulɓe. Je  leur tire ici mon chapeau cônique de pâtre Pullo en signe de reconnaissance et d’hommage !

Pour plus de détails lire Fulɓe and Africa

En matière recherche le consensus — basé sur l’évidence des faits et l’adéquation de l’argumentation — est plus fréquent, voire plus important, que  l’unanimité. Et les sciences sociales sont soumises aux mêmes lois et règles de logique que leurs jumelles formelles et expérimentales. Victor Hugo formule éloquemment les astreintes et contraintes de la recherche scientifique lorsqu’il écrit : « La science est l’asymptote de la vérité. Elle approche sans cesse, et ne touche jamais. »
La republication sur webPulaaku des travaux collectifs et individuels de l’équipe du GREFUL  et de milliers d’autres sources (livres, périodiques, photos) épouse cette dynamique. Elle vise à enrichir la recherche, les connaissances culturelles, et l’éducation. Souscrivant à l’aphorisme de Hugo ci-dessus, l’objectif est de reconstruire sur le Web, autant que possible, la profonde et vaste expérience du monde fulɓe, alias “archipel peul”. Le contenu du site réflète différentes hypothèses, methodologies, théories, de travaux de terrain, et opinions. Ces tensions sont inévitables.  On les retrouve présentes dans l’article de Roger Botte. J’en esquisse ici une lecture critique et constructive, certes. Mais là où c’est requis, ma démarche va aussi droit au but ; elle appelle les choses par leur nom en signalant les failles et les erreurs du document. Ce faisant, mon propos est de contribuer à la réflexion mûrie et à communication positive. En définitive, surmontant les divergences inhérentes à la profession, espérons que la coopération permettra d’impulser les études fulɓe dans la voie de la recherche et de la publication
Mes remarques se rangent dans trois catégories :

  • Le contexte de préparation de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur
  • Le fond
  • La forme

Lecture critique : contexte, méthodologie, sources citées

Le contexte de l’article, la méthodologie et les sources citées par l’auteur

Racines lointaines et contexte récent

Aucune indication n’est fournie sur les recherches et les ressources mises en oeuvre dans la préparation de l’article, notamment l’étendue du travail sur le terrain en Guinée. Il faut cependant de relever la date de publication, 1988, qui se situe dans la période postérieure à la mort du président Sékou et au renversement de son régime par l’armée le 3 avril 1984.

La dictature “révolutionaire” étrangla la recherche scientifique. Elle déclara son chef omniscient, et proclama l’idéologie —versatile et à géométrie variable— du PDG comme le summum de la connaissance. La présence des chercheurs africains et étrangers fut découragée. Une autarcie intellectuelle débilitante s’installa. Elle plongea l’université et la recherche professionnelle et civile dans la sclérose et la médiocrité. Et Roger Botte n’aurait pas été autorisé à travailler sur le terrain. J’en sais un peu en tant que professeur et co-rédacteur en chef — avec mon collègue et ami Bailo Teliwel Diallo — de Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne, de 1975 à 1982, année de mon départ pour l’Université du Texas à Austin en tant que Fulbright-Hayes Senior Scholar. Malgré les obstacles matériels et financiers, l’édition universitaire réapparut péniblement en Guinée à travers cet organe. En effet Miriya était médiocrement appuyé par les autorités, et sa parution dépendait d’un équippement vétuste, cadeau de l’Allemagne de l’Est. Auparavant, de 1959-1965, la revue Recherches Africaines reprit le flambeau de la publication scientifique. Elle fut, elle-même, le prolongement d’Etudes Guinéennes (1947-1955), lancée par Georges Balandier dans le cadre du programme du Centre-IFAN de Guinée.

Balandier commença donc sa carrière en Guinée, où il connut et appuya intellectuellement la percée de Sékou Touré. Il poursuivit ses recherches ailleurs en Afrique, avant de rentrer à Paris, où il émergea comme l’une figure de proue de l’Université française. Face à la politique répressive du leader, il devint, jusqu’à sa mort, un critique irréductible du régime guinéen.

Recherches Africaines bénéficia de l’apport d’éminents administrateurs, chercheurs et auteurs : Tierno Chaikou Baldé, Laye Camara, Ousmane Poreko Diallo, Mamadou Traoré Ray Autra, Jean Suret-Canale, Djibril Tamsir Niane, Nenekhaly Condetto Camara, etc. Ce succès suscita la jalousie de Sékou Touré, qui condamna la revue à l’asphyxie et à une mort silencieuse en 1965. Cinquante-deux plus tard, en cette année 2017, et Camp Boiro oblige, la recherche scientifique ne s’est pas remise de cette politique obscurantiste et destructrice.
En 1984 le régime militaire du CMRN ouvrit les portes de Boiro et de la Guinée aux contacts et aux visites des voisins et des étrangers. La chute du PDG intervint huit ans après le « complot peul »,  du nom de la conspiration montée contre les Fulɓe par Sékou Touré en 1976-77. L’affaire souffla un vent hostile et meurtrier sur le Fuuta-Jalon. Telli Diallo, Dr. Alpha Oumar Barry, Alioune Dramé (Sarakolé haalpular), et des dizaines de co-accusés périrent dans le Goulag guinéen. Pour asseoir le mensonge, Sékou Touré prononça trois discours incendiaires sur l’histoire du Fuuta, l’implantation difficile du PDG, la malhonnêteté, le manque d’intégrité, bref la moralité douteuse des habitants de la région, etc. Il fit des allégations, parfois rocambolesques, destinées à minimiser le rôle historique des Fulɓe sur leur propre sol ancestral. A contre-coeur, il concéda toutefois : « C’est l’intelligence, c’est la culture. Et les Peulhs avaient de leur côté, un stock culturel plus avancé. »
Trop tard, car il avait répandu le venin de la suspiscion,  et semé les graines de la division. Le pays frôla la haine inter-communautaire et les affrontements inter-ethniques armés. Exactement comme le PDG enflamma les relations entre Fulɓe et Sose dans sa marche forcée et ensanglantée vers le pouvoir.

Lire à ce sujet Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58).

Ancien officier et l’un des hommes des sales besognes de Sékou Touré, Général Lansana Conté utilisa la même stratégie de la violence afin de diviser pour régner. Deux de ces incitations sont consignées dans les annales douloureuses de l’histoire guinéenne : en 1985 avec son fameux “Wo fatara” (vous avez bien fait) lancé aux gones et aux loubards qui pillaient les propriétés maninka à Conakry, et en 1991 lorsque Conté poussa les Forestiers à massacrer des centaines de Maninka à Nzérékoré et ailleurs.

A partir de 1978 donc, on note le début de la révision de l’histoire de l’Etat théocratique du Fuuta-Jalon aux fins de réduire l’importance de l’hégémonie fulɓe. Ce révisonnisme fantaisiste se manifesta durant l’élection présidentielle de 2010. Il prit d’abord la forme de pogroms anti-fulɓe en Haute-Guinée ainsi que de campagnes d’intimidation par des donso (confrérie de chasseurs maninka).  Ces renégats violaient ouvertement l’antique code d’honneur de l’association. Ils n’étaient que des mercenaires aux ordres d’Alpha Condé et d’extrémistes de son parti, le RPG. Ensuite, au seuil de la présidentielle de 2015, le politicien et député Mansour Kaba — aujourd’hui relégué aux oubliettes — se démena comme un beau diable au nom d’un Manden-Jalon hypothétique et illusoire. Fruit de l’ignorance, figment d’une imagination sevrée  de l’Histoire, ces divagations parlaient  de noyauter   et d’occulter la tradition de tolérance et la riche expérience de la nation pré-coloniale Fuutanke ; une communauté bâtie par l’état  thêocentrique islamique supra-ethnique ; une entité  pluri-éthnique  structurée de Fulɓe, Toroɓɓe, Jalonke, Sarakole, Jakanke, Sose,  Maninka, Tyapi, Koniagui, Bassari, Badiaranke, etc. C’est le lieu d’honorer la mémoire de Sori Kandia Kouyaté, l’un des plus illustres Jeli du 20è siècle, fils de Ditinn (Dalaba), et porteur émérite des cultures fulɓe et mande.

Hellaya. Sori Kandia Kouyaté chante en pular, son autre langue maternelle. Il est accompagné par l’orchestre Kélétigui Traoré et ses Tambourini.

Enfin, l’article de Roger Botte se fait un peu l’écho d’agitations idéologiques et politiciennes récentes et lointaines, ainsi que de la manipulation de l’histoire contre le Fuuta-Jalon. Le papier inclut des passages qui ne résistent pas à l’étude approfondie et à l’analyse professionnelle du passé. Roger Botte reprend, par exemple, la notion d’une certaine parité numérique Fulɓe-Mande parmi les fondateurs de la théocratie. Mais la liste qu’il en donne est plutôt vague et peu convaincante.

A suivre.

Tierno S. Bah

Afrique. Pire que la tromperie !

Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie, Tierno Monénembo était l’un des invités de marque à la cérémonie des discours, le jeudi 30 novembre, sous la coupole de l’Académie française. Après l’attribution de l’honneur en juin dernier, Tierno a cette fois-ci reçu le prix, qui s’élève à 30 000 €.

Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.
Tierno Monenembo, écrivain franco-guineen. Lauréat du Grand Prix 2017 de la Francophonie.

Espérons qu’avec cette somme les Diallo vont désormais épargner les troupeaux des gens. Et qu’ils ne rôderont plus la nuit autour des parcs (dingiraa) de nous autres Bah, leurs maîtres, en quête d’un boeuf ou d’un mouton pour leurs ripailles de grands gourmands !

Après la cérémonie de l’Académie Tierno Monemembo s’est entretenu avec le journal Le Point. Lire le texte de l’interview dans la section Documents.

Je partage l’essentiel des positions et opinions de Monenembo, articulées au cours des décennies, en littérature et dans la presse. Lui et moi, nous avons confimé ce front commun durant la conférence de George Washington University, Washington, DC, organisée en 2011 par les soins de Mme. Barry Binta Terrier.
Toutefois, je constante des divergences tactiques mineures. Ce qui est, bien sûr, logique et naturel. Ainsi, j’ai relevé trois de ces écarts dans l’interview du Point.

  • Le premier porte sur la tromperie de dirigeants post-coloniaux, notamment ceux de l’Algérie et la Guinée.
  • Le second a trait à la généralisation sur les jeunes.
  • Le troisième découle du rôle de la complémentarité entre expression (littéraire et artistique) et communication ( scientifique et technique) dans l’analyse de l’expérience humaine, sociale et historique.

Pire que la tromperie : la trahison

 « Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. » (Tierno Monenembo)

La tromperie est l’une des armes de la dictature postcoloniale africaine, certes. Mais il y a pire. Il y a que, à l’image de la plupart des pays africains, l’Algérie et la Guinée n’ont pas été simplement trompées après l’indépendance acquise en 1962 et en 1958, respectivement. Elles ont été trahies par leurs dirigeants et leurs alliés, du dedans et dehors. En conséquence, la pauvreté s’est enracinée, avec ses causes, consésquences et corollaires : l’oppression, la corruption, le népotisme, la médiocrité, l’impunité, l’exil, etc. Ces tares et malédictions résultent de la trahison, qui est un acte plus grave que la tromperie.
Par exemple, l’Algérie —sous le régime d’Abdelaziz Bouteflika —et la Guinée, depuis Sékou Touré, sont minées par le népotisme. La famille du président algérien, notamment ses frères et fils, tiennent le haut du pavé à Alger.
En Guinée, il est devenu traditionnel d’installer et de financer la femme, la famille et les parents du chef de l’Etat aux postes juteux.  Et pourtant, Frantz Fanon, compagnon de lutte de Bouteflika au sein du Front de Libération National (FLN) durant la guerre d’indépendance, fustige et condamne sans appel le népostisme. Dans les Damnés de la terre (1961), chapitre “Mésaventures de la conscience nationale”, Fanon écrit :

« Nous assistons non plus à une dictature bourgeoise mais à une dictature tribale. Les ministres, les chefs de cabinets, les ambassadeurs, les préfets sont choisis dans l’ethnie du leader, quelquefois même directement dans sa famille. Ces régimes de type familial semblent reprendre les vieilles lois de l’endogamie et on éprouve non de la colère mais de la honte en face de cette bêtise, de cette imposture, de cette misère intellectuelle et spirituelle. Ces chefs de gouvernement sont les véritables traîtres à l’Afrique car ils la vendent au plus terrible de ses ennemis : la bêtise. »

On a ainsi enregistré l’intention et la prétention — de pères et de fils — de transformer des états républicains en dynasties familiales : Mubarak en Egypte, Gadhafi en Libye, Mugabe au Zimbabwe, et bientôt en Afrique du Sud entre les ex-époux Zuma (Jacob et Dlamini), en Ouganda (Museveni), etc. Sans oublier  le transfert effectif du pouvoir de père en fils au Togo (Nyassingbé ) et en RD Congo (Kabila). Ou la succession décalée dans le temps entre Jomo et Uhuru Kenyatta au Kenya.

Plans dynastiques avortés (ou en cours) en Guinée

Président Successeur putatif 
Sékou Touré Mohamed Touré
Lansana Conté Ousmane Conté
Alpha Condé Mohamed Condé

Jeunes-adultes-vieux : une trichotomie floue

« Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions.» (Tierno Monenembo)

On présente fréquemment la jeunesse comme porteuse de changement et d’avenir. Cet espoir doublé d’un voeu est légitime. Et l’évolution et les boulevesements historiques le confirment souvent. Toutefois, la jeunesse n’existe pas en dehors de la société. Elle ne vit pas en vase clos. Elle n’est pas non plus monolithique. Au contraire, elle est le produit des structures familiales et socioéconomiques en place, qui l’accueillent et l’accompagnent, du berceau au tombeau. Et dès le jeune âge, les jeunes subissent l’influence et la pression de l’environnement (aînés, éducateurs, institutions, moeurs et des traditions). Dès lors, ils  intériorisent, reflètent et reproduisent les mêmes contradictions, divisions, stratifications, et antagonismes, qui caractérisent les composantes adultes et âgées de la population. Ainsi, il existe aujourd’hui des jeunes, des adultes et des vieux qui se  rangent soit dans le camp des supporters, soit dans celui des opposants de la dictature en Guinée : de Sékou Touré à Alpha Condé, en passant par Lansana Conté, Moussa Dadis Camara et Sékouba Konaté. Le même constat est valable pour le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie, les racistes aux USA, etc.
Il faudrait alors éviter les “généralisations abusives” concernant les jeunes. Car ils appartiennent effectivement à des catégories et couches sociales différentes. Voici certaines des barrières ou compartiments qui distinguent et/ou séparent les jeunes en Guinée :

  • alphabètes ou analphabètes
  • ruraux ou urbains
  • pauvres ou aisés
  • francophones ou non-francophones
  • musulmans ou chrétiens
  • fonctionnaires ou entrepreneurs,
  • technocrates ou militants, etc.

Expression et communication

« La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. » (Tierno Monenembo)

Tierno Monenembo a raison. Il n’y a pas d’art plus expressif que la littérature dans la peinture des crises et des succès humains. Ainsi, par exemple, la plume naturaliste Emile Zola en France, la critique sociale de Charles Dickens en Grande Bretagne, ont produit des chefs-d’oeuvre universels. Et l’oeuvre de Monenembo lui-même, celle de Maryse Condé (son aînée en âge et son prédécesseur dans l’obtention du Prix de l’Académie) jettent une lumière enrichissante sur les sujets de leurs romans.

Lire Crapauds-brousse, Peuls et Une saison à Rihata, Ségou

Mais le langage articulé a deux fonctions fondamentales : la communication (pratique, technique, scientifique) et l’expression (prose, poésie, théâtre). Ce sont-là les faces de la même médaille. L’une, la communication, est le canal de des échanges dans l’administration, les professions, la recherche en sciences (fondamentales, expériementales, et sociales). L’autre, l’expression, transmet les sentiments, l’intuition, l’opinion, la subjectivité. Les deux activités sont également nécessaires et indispensables à la créativité, à la culture et à la civilisation humaines. Cette dualité est familère à Tierno Monenembo. Elle participe de son expérience personnelle en tant que professeur de bio-chimie et écrivain de renommée mondiale.

Tierno S. Bah

Tierno Monenembo : « … tellement de mémoires… »

Tierno Monenembo : « J’ai traversé tellement de mémoires… »

Entretien. Grand Prix de la francophonie 2017, l’écrivain franco-guinéen Tierno Monenembo a été reçu sous la coupole de l’Académie française. Il s’est confié au Point Afrique.
Lauréat du prix Renaudot en 2008, le grand écrivain guinéen Tierno Monenembo était donc sous la coupole de l’Académie française ce jeudi. Le romancier, auteur notamment du Terroriste noir, récit sur la vie d’Addi Bâ, un Peul de Guinée, héros de la Résistance française, membre du premier maquis des Vosges et fusillé par les nazis en 1943, est également connu pour avoir dénoncé le silence de la communauté internationale après le massacre de plus de 150 civils par l’armée le 28 septembre 2009 à Conakry. « La Guinée se meurt, le monde a le droit de le savoir, le monde a le devoir de s’en indigner. Les Guinéens méritent la compassion des autres nations », avait écrit l’écrivain dans une tribune publiée par Le Monde, affirmant « la Guinée se meurt, et il y a cinquante ans que cela dure : cinquante ans d’indépendance, cinquante ans d’enfer » ! Auteur d’une douzaine d’ouvrages, la plupart édités au Seuil, Tierno Monenembo, 70 ans, grande voix de la littérature africaine, possède un style unique alternant gravité et légèreté. Le Grand Prix de la francophonie, qui vient de lui être décerné, est doté de 30 000 euros.
La cérémonie a eu lieu en même temps qu’étaient distingués plusieurs écrivains d’Afrique et des diasporas, dont le poète haïtien Anthony Phelps, Grand Prix de poésie pour l’ensemble de son œuvre poétique, ainsi que Nathacha Appanah, prix Anna de Noailles, médaille d’argent pour Tropique de la violence, et le poète guadeloupéen Daniel Maximin, Grand Prix Hervé Deluen. Depuis son dernier roman Bled, paru au seuil l’an dernier, Tierno Monenembo, qui vivait en France, a fait son retour dans son pays natal en 2012. Il a reçu Agnès Faivre à Conakry et lui a confié le nouveau chantier historique sur lequel l’entraîne son roman en cours d’écriture. Entretien.

Le Point Afrique : Comment vous sentez-vous en Guinée pour écrire ?

Tierno Monenembo : Je m’y sens bien parce que c’est mon pays natal. Et puis les jeunes ont des idées tout à fait nouvelles. Je ressens une forme de connivence avec eux dans ce pays. Ils se posent des questions. Avant, on ne se posait pas de questions. On avait que des réponses. Sékou Touré ne proposait que des réponses, toutes aussi fausses les unes que les autres. Je suis rentré au début de l’année 2012, en plein hiver français. Comme j’ai la double nationalité, française et guinéenne, je profite des saisons. Je suis revenu en Guinée pour écrire sur la Guinée avant de mourir. Le vieillard revient vers son berceau. La Guinée est très intéressante actuellement sur le plan littéraire. Après tant de décompositions sociales, de tragédies politiques, de mémoire enfouie, il est temps d’en parler. Non pas avec des slogans, mais avec des romans, de la poésie, du théâtre. C’est ce qui exprime le mieux les peuples. Les discours politiques peuvent être mobilisateurs, mais ce n’est pas très riche. Ils ne restent pas dans l’histoire, ou rarement. La Russie décadente, par exemple, a beaucoup inspiré les grands écrivains russes, qu’il s’agisse de Tolstoï, de Dostoïevski ou de Gogol. Faulkner a très bien décrit la décadence du sud des États-Unis. La littérature est faite pour la décadence.

Quelle histoire racontez-vous dans votre nouveau roman ?

J’ai eu envie de raconter toute l’histoire de la Guinée, à travers la vie d’une jeune fille d’aujourd’hui. Toutes les douleurs nationales sont en elle, dans sa tête, dans son corps. C’est quelque chose qui n’est pas évident : le corps d’une jeune fille dans lequel toute une histoire est logée, cette tragédie guinéenne qui la transperce. La femme et l’enfant sont d’excellents personnages romanesques. Mon personnage, au début du roman, a peut-être 35 ou 40 ans, et elle était enfant au moment de la mort de Sékou Touré. Sans qu’elle s’en rende vraiment compte, elle est traversée par plusieurs identités, sans savoir lesquelles, et puis vers 35-40 ans, elle découvre qui elle est réellement. Je compte dérouler tout ce qui s’est passé dans ce pays. L’histoire est là. L’histoire est un sujet inévitable pour les romanciers. Ou on l’exploite, ou on la refoule, ou on la renie, ou on s’en moque. En tout cas, elle est là, et elle est au cœur de la littérature. L’autre chose qui m’importe, en tant qu’écrivain, c’est que je vis aujourd’hui dans une société décadente.

Quelles sont vos sources, pour narrer cette histoire de votre pays ?

Ma mémoire, beaucoup plus que la mémoire officielle. Il y a une distance à prendre quand on veut écrire sur l’histoire. Il faut faire en sorte que l’histoire ne devienne plus qu’un vieux souvenir, certes douloureux, mais vivace. Faulkner, par exemple, sait le faire. Moi, j’ai 70 ans. Au moment de l’indépendance, j’avais 11 ans. Parfois, la mémoire se brouille. Je suis parti, je suis revenu, et puis j’ai traversé tellement de mémoires, de pays, différents, et douloureux, au moins aussi douloureux que la Guinée, comme l’Algérie. L’Algérie est douloureuse. J’adore ce pays, j’adore les Algériens, mais ils ont été trompés comme en Guinée. Tout cela enrichit la mémoire, permet d’aboutir à quelque chose. Toutes ces mémoires forment une mer collective. La mer des contes, disait Salman Rushdie, là où tous les contes se rassemblent. C’est comme une mémoire collective. Il faut qu’un jour on en vienne à la mémoire collective, où la haine ne peut pas tout prendre. Cette histoire de la Guinée, il faut la digérer, c’est un pays qui a beaucoup plus subi la violence coloniale que les autres. Il y a eu une forte résistance à la conquête coloniale en Guinée. Toutes les ethnies ont résisté, durant des années. Samory Touré a combattu presque 30 ans. Bokar Biro, le dernier roi du Fouta Djallon, est mort au champ de bataille. On a découpé sa tête. On l’a mise sur la tête de sa mère. Sa mère a marché 350 km de Timbo jusqu’à Conakry pour présenter sa tête au gouverneur. Sa tête est aujourd’hui au musée de l’Homme à Paris. On a tout ça, qui pèse aujourd’hui… Cette histoire, il faut la digérer, comme disait Sony Labou Tansi, la rendre conte. Il faut faire de l’histoire un conte de Noël.

Agnès Faivre et Valérie Marin la Meslée
Le Point Afrique

Aboubacar Somparé. Cacique sékou-touréen

Président Sékou Touré reçoit à l'ambassade de Guiné à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l'ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Cissé née Sow (Tountouroun, Labé), membre du Comité central et de l'organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — T.S. Bah
Président Sékou Touré reçoit à l’ambassade de Guiné à Paris, 17 septembre 1982. Assis et au milieu du divan, il a à sa droite, Mamadi Keita, membre du Bureau politique, ministre, et à sa gauche, Aboubacar Somparé, l’ambassadeur en France. André Lewin, ancien ambassadeur de France en Guinée siège en face. Au second plan, Mme Mariama Cissé née Sow (Tountouroun, Labé), membre du Comité central et de l’organisation des femmes du PDG. Les journalistes Aboubacar Camara et Modi Sori Barry sont au fond. (Source : collection André Lewin) — T.S. Bah
Le 22 décembre 1978, le président français Valéry Giscard d'Estaing quitte Conakry à l'issue de trois jours d'une intense visite officielle à travers la Guinée. On le voit ici devant le salon d'honneur de l'aéroport de la capitale guinéenne, en compagnie du président Ahmed Sékou Touré et de l'ambassadeur de France en Guinée André Lewin. Au deuxième plan, Madame Andrée Touré, l'épouse du président guinéen.
Le 22 décembre 1978, le président français Valéry Giscard d’Estaing quitte Conakry à l’issue de trois jours d’une intense visite officielle à travers la Guinée. On le voit ici devant le salon d’honneur de l’aéroport de la capitale guinéenne, en compagnie du président Ahmed Sékou Touré et de l’ambassadeur de France en Guinée André Lewin. Au deuxième plan, Madame Andrée Touré, l’épouse du président guinéen.

Le mot cacique est d’ origine caraïbéenne. Il désigne, entre autres, une personne occupant une place importante dans un régime. Ses synonymes incluent : dirigeant, chef, gouvernant, hiérarque, etc.

Aboubacar Somparé s’est éteint le 2 novembre à l’hôpital sino-guinéen de Conakry. Il avait 73 ans. Sa disparition réduit le nombre des anciens caciques du régime dictatorial de Sékou Touré. Parmi ces derniers Somparé faisait partie des apologues irréductibles du premier président de la république de Guinée. Ces orphelins politiques de Sékou Touré se divisent en trois tendances rivales :

  • Les membres de la famille biologique et leurs alliés claniques et matrimoniaux qui ont survécu au procès secret et aux exécutions extra-judiciaires ordonnées par Général Lansana Conté à la tête du Comité militaire de redressement national (CMRN) en juillet 1985
  • Le carré des compagnons, sans affiliation parentale, mais se réclamant du parcours politique du “Responsable suprême de la révolution”
  • Les individus animés principalement par leur attachement à la personne du tyran.

Aboubacar Somparé appartenait à cette dernière catégorie. Il affichait un  grand dévouement à son mentor. Aujourd’hui défunts, les deux hommes jouissaient des qualités communes évidentes : intelligence, énergie, ambition, combativité, extraversion, bagout, sens de la famille (nucléaire et élargie), etc. Toutefois l’envers de la médaille est négatif et sombre. On y retrouve des traits tels que égocentrisme, intellectualisme, cynisme, populisme, mégalomanie, mythomanie,  etc.

La  carrière de Somparé couvrit quatre volets entrelacés et interdépendants : l’enseignement, l’administration, la politique et et la diplomatie. Elle  évolua de façon contrastée : d’abord météorique, ensuite contrariée. Elle connut trois phases successives, également imbriquées :

  1. Aboubacar Somparé et Sékou Touré
  2. Aboubacar Somparé et Lansana Conté
  3. Aboubacar Somparé seul

Et cette carrière se déroula dans trois villes : Labé, Conakry, Paris.

Lire également :

Première partie
Aboubacar Somparé et Sékou Touré

La génération d’Aboubacar Somparé eut une prise de conscience politique précoce à cause de la dictature naissante.

Lycéen révolté

La collaboration du duo Sékou Touré-Aboubacar Somparé débute officiellement en 1969. Auparavant, au commencement des années 1960, le lycéen Somparé, âgé de 17 ans, avait participé au soulèvement des élèves et étudiants contre le prétendu Complot des enseignants. Il fut cité dans les  manifestations. Il joua apparemment un rôle secondaire, et évita de paraître comme un des meneur de la révolte. Dans l’annexe 3, chapitre 49, volume 4 de la biographie intitulée Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin rapporte en ces termes le témoignage d’Amadou Tidiane Traoré, un promotionnaire de Somparé qui s’exila à Dakar après le cachot au Camp Camayenne (actuel Camp Boiro) :

Ce témoignage est confirmé par Aboubacar Somparé, alors condisciple de Traoré, et qui l’a accompagné pour “mobiliser les jeunes filles” ; mais, plus en retrait, il ne fut pas dénoncé par celles-ci comme meneur lorsqu’elles furent interrogées après leur arrestation (entretien d’Aboubacar Somparé avec l’auteur, Paris, 25 novembre 2002).
Natif de Boké comme Somparé, Sydia Touré (futur premier ministre, actuel opposant politique et rallié personnel au président Alpha Condé) était de la même  promotion. Ses parents choisirent la route de l’exil après la répression du faux complot des enseignants. Ils s’établirent en Côte d’Ivoire. La tempête finit par se calmer, après fortes bastonnades et dures représailles par la milice, et l’interruption de l’année scolaire.

En mai-juin 1960, le premier faux complot du nouvel état-policier avait coûté la vie à l’avocat Ibrahima Diallo et à ses deux co-accusés : Fodé ‘Legros’ Touré, pharmacien, et Elhadj Mohammed Lamine Kaba, imam de Coronthie, quartier nord de Conakry. On relève ici le dosage ethnique cynique de l’inculpation : un Pullo de Mamou, un Soso du Moriya (Forécariah) et un Maninka-Mori de Kankan. Pour avoir déposé les statuts d’un parti d’opposition au PDG, les trois hommes furent accusés d’atteinte à la sûreté de l’état. Ils furent torturés à mort et fusillés. Le silence de la classe politique resta assourdissant. Enhardi, Sékou Touré monta, en 1961, son complot contre les enseignants. Ainsi démarrèrent les premiers rouages de la répression, qui vida la Guinée de ses meilleurs hommes et femmes et brisa net l’élan du pays.

Le bilan et l’impact de la réaction gouvernementale continuent marquèrent négativement la Guinée. Une dizaine de lycéens “meneurs” furent fusillés par un peloton d’exécution aux ordres de Fodéba Keita et Sékou Touré. Et le système d’enseignement commença sa plongée irréversible, suite aux lourdes peines de prison infligées aux éducateurs et au départ massif des intellectuels et technocrates de nombreux pays d’Afrique, d’Europe et des Antilles, qui avaient volé au secours de la jeune république en 1959. …

La jeune Maryse Condé vivait à Conakry à l’époque avec sa famille. Elle y connut quatre années intenses, qui inspireront son génie littéraire. D’où, entre autres, ses deux premiers romans (Heremakhonon, Une saison à Rihata) et son autobiographie (La vie sans fards).

Pourquoi Somparé ne fut-il pas inquiété ? Etait-il un vrai manifestant spontané, ou bien, au contraire, un infiltré par les autorités dans les rangs des élèves en colère ? Aboubacar emporte la réponse à ces questions dans sa tombe. Mais l’examen de son chemin après l’université indique la participation de cet homme d’appareil aux réseaux sécuritaires et coercifs de Sékou Touré et du PDG. En effet il fut membre de la terrible Commission d’enquête du Camp Boiro. Pis, une tentative de kidnapping d’un intellectuel guinéen eut lieu sous son mandat d’ambassadeur  à Paris. Voir plus loin.

Labé : poste-clé et rampe de lancement

Primo, frais émoulu de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser de Conakry, Somparé fut affecté comme directeur régional de l’éducation à Labé. Cette nomination n’était pas fortuite. Au contraire, Sékou Touré exigait  des fonctionnaires, en général, et ceux travaillant à Labé, en particulier, la surveillance et l’envoi régulier de rapports secrets.

Secundo, pour plusieurs mobiles et motifs, Sékou Touré nourissait rancune et hostilité à l’encontre de Labé. Pourquoi ? C’est, par exemple, la région natale d’un précurseur prestigieux, Yacine Diallo (1897-1954), d’un rival de fait, Saifoulaye Diallo (1923-1981), d’un dénonciateur infatigable, Siradiou Diallo, en tant que journaliste puis édacteur-en-chef de Jeune Afrique, et d’un adversaire irréductible, commandant Thierno Ibrahima Diallo, cheville ouvrière de l’attaque du 22 novembre 1970.
Sékou Touré jalousait les deux premières personnalités pour leur naissance, leur éducation, et leur prestige. Ainsi, la rumeur l’accusa d’avoir fait empoisonner Yacine à mort en mars 1954. Aussi grave, il humilia et envisagea de tuer Saifoulaye au Camp Boiro. Il n’y renonça que sur l’injonction de ses féticheurs, qui lui dirent que son étoile astrologique (son destin) était liée à celle de Saifoulaye.… Et que la mort de son ex-alter ego entraînerait immédiatement la sienne.
Quant au commandant Thierno Diallo, après avoir décidé de démissioner de l’armée française pour se mettre à la disposition de la jeune république de Guinée en 1958, il fut rejetté — avec d’autres soldats, sous-officiers et officiers — par le nouveau régime guinéen. Il fut ainsi contraint à l’exil, d’abord à Dakar, ensuite en France.…

Au plan politique, Sékou Touré reprochait à Labé la proportion élevée de bulletins Oui de la région au réferendum du 28 septembre. Dans son allocution de clôture de la 2è Conférence nationale des cadres du PDG, le 27 novembre 1958, il déclarait :

« A chacune des consultations populaires, Labé a toujours été le seul lieu de déception. Il faut en rechercher la cause au niveau de la direction et non au niveau des masses. Quand je dis au niveau de la direction, ce n’est pas un problème d’homme mais un problème de méthode de travail. Il faut reprendre les méthodes de travail et les adapter aux conditions de la ville de Labé, afin que cette localité cesse d’être la gangrène du Parti. »

Sékou Touré faisait semblant d’ignorer que les 56.000 votes positifs de Labé reflétaient ceux des 12 autres territoires qui formaient l’Afrique occidentale et l’Afrique équatoriale francaises d’Afrique. Il ne savait pas non plus qu’il retounerait dans le giron de la FrançAfrique au crépuscule de son règne ténébreux et douloureux. Du reste, depuis 1954 il était sorti du peuple et était devenu “un envahisseur intérieur”, selon la formule adéquate d’Alioum Fantouré. Sékou Touré, en somme, s’était transformé en un virus carcinogène agressif à l’assaut du pays. Par la suite, l’infection se propagea, se métastasant dans l’Etat et dans la société de Guinée. Et il n’y a malheureusement toujours pas de cure.

Lire Bernard Charles (a) Cadres politiques et administratifs dans la construction nationale en Guinée (b) Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Toujours est-il qu’au fil des ans, de 1959 à 1984, Labé paya, en termes relatifs et absolus, le tribut le plus lourd de la dictature. Qu’ils fussent natifs ou simplement ayant travaillé à Labé, toutes ethnies (Fulbe, Mande, Soninke, Jakanke, Jalonka, etc.) et tous rangs confondus (aristocrates, technocrates, politiciens, secrétaires féderaux et de section, gouverneurs, ministres-délégués, fonctionnaires, ménagères, anciens serfs, érudits, Jeli, etc.) payèrent par leur liberté et/ou leur vie d’avoir été associés à Labé.

L’hécatombe fut dévastatrice. Elle fut basée sur les renseignements (faux ou exagérés) d’agents de Sékou Touré à tous les niveaux. Le plus néfaste d’entre fut, sans doute, Emile Cissé. Il commença à sévir au collège de Thindel, au sud-est de la ville de Labé. Puis il étendit son reseau à toute la région. Il se tailla même un petit fief dans les locaux de l’ancienne école normale de Popodara, baptisée Kaledu. Il y était entouré d’adolescentes qui lui servaient de garde personnelle et de harem…

Après Labé, Emile Cissé ravagea et endeuilla successivement Kankan et Kindia. A Kankan il eut le se vengea cruellement de Samba Safé Barry, ancien secrétaire fédéral de Labé. Bien que né dans une famille de runnde (haaɓe, maccuɓe, c’est-à-dire les serfs de l’état théocratique du Fuuta-Jalon et de la colonisation française), cet instituteur doté d’une forte personnalité s’opposa ouvertement à la corruption des moeurs des élèves par Emile Cissé. Il força le départ de celui-ci, qui fut affecté à Kankan. Comme l’indique lieutenant-colonel Kaba 41 Camara, c’est Emile Cissé qui mit dans l’oreille de Sékou Touré la rumeur infondée d’un coup d’Etat par les parachutistes de la garnison de Labé. Ce fut le faux Complot militaire Kaman-Fodéba, qui, en 1969, emporta les civils Diawadou Barry, Karim Fofana, Baydi Guèye, Dr. Maréga Bocar, Dr. Bah Thierno, etc. et décapita l’armée créée par Fodéba.

Comme par hasard (?!) Samba Safé rejoint Emile Cissé à Kankan en 1969 en qualité de gouverneur de la région. En 1972, il fut arrêté et conduit au Camp Soundiata Keita, où Emile Cissé présidait aux tortures des prisonniers politiques. Avec cruauté et sadisme, il tortura Samba Safé à mort, en le mutilant sexuellement et en le découpant à l’arme blanche. Après Kankan, Emile fut nommé gouverneur de Kindia. Et c’est dans cette ville qu’Emile fut finalement arrêté. Il fut enchaîné, battu et transféré au Camp Boiro, où il mourut de la diète noire.… Emile Cissé agit avec l’accord tacite et l’approbation de Sékou Touré, qu’il appellait son Papa adoptif…

Tel est donc le contexte — lointain et rapproché — dans lequel Aboubacar Somparé prit la charge de la direction régionale d’éducation de Labé. Il cumula vite ses fonctions techniques avec des responsabilités politiques, en  devenant membre du bureau fédéral du Parti démocratique de Guinée à Labé. Marié, fils et père de famille, il n’avait rien de commun avec l’extravagance et les mises en scène grotesques d’Emile Cissé. Somparé avait le sourire aisé et l’entregent accueillant. Apparemment à l’aise dans sa peau, il dut évoluer sans effort dans la société courtoise et discrète de la capitale du Fuuta-Jalon.

Malheureusement, ces atouts personnels ne changeaient en rien la donne, c’est-à-dire la terreur ambiante, les traumatismes profonds, et la douleur engourdissante de familles pansant leurs plaies et pleurant leurs morts. Les dispositions sociales de Somparé n’empêchaient surtout pas sa dévotion   au Reponsable suprême de la révolution. Elles n’entravaient pas sa disponibilité à exécuter fidèlement les ordres, missions, tâches et besognes du dictateur.

Quel fut le bilan souterrain et secret de Somparé à Labé ? Cela reste à établir dans un pays sans archives, ni mémoire du passé, lointain ou récent.

Au bout de quatre ans, en 1973, Somparé quittait Labé pour Conakry. Aux yeux de Sékou Touré, la première manche du plan de carrière de son protégé s’était bouclée de façon satisfaisante. Pour Somparé, Labé avait servi de rampe solide de lancement. Il y avait bâti un bouclier pouvant  le protéger contre les pièges d’une révolution cannibale de ses dirigeants. Et sur cette base, Aboubacar Somparé continuera son irrésistable ascension de cacique du régime, sous l’oeil bienveillant de Sékou Touré.

A suivre.

Tierno S. Bah

Attaque de novembre 1970 : quarante-sept ans après

Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau et Président Sékou Touré. 1970
Général Antonio Spinola, gouverneur de Guinée-Bissau, et Président Sékou Touré. 1970

La date d’aujourd’hui marque le quarante-septième anniversaire de l’attaque du 22 novembte 1970 par un commando militaire portugais et des opposants guinéens armés contre Conakry. L’opération visait deux objectifs :

  • La libération des dix-huit prisonniers de guerre Portugais — dont le fils du maire de Lisbonne — qui avaient été capturés par la guerilla du PAIGC dirigée par Amilcar Cabral
  • L’élimination du Président Sékou Touré et l’abolition de son régime
Prisonniers de guerre Portugais capturés au combat, transférés et détenus au camp du PAIGC, situé au quartier Bellevue de Conakry. Ils furent libérés et rapatriés par le commando du 22 novembre 1970.
Prisonniers de guerre Portugais capturés au combat, transférés et détenus au camp du PAIGC, situé au quartier Bellevue de Conakry. Ils furent libérés et rapatriés par le commando du 22 novembre 1970.

J’ai constitué le présent dossier pour rappeller à la mémoire ce bref épisode aux conséquences profondes et prolongées, draconniennes et inhumaines. Et qui continue de hanter la Guinée. Pour introduire cette sélection, j’ai choisi un extrait de l’analyse lucide de Sako Kondé, l’auteur de Guinée, le temps des fripouilles. Directeur général de la Douane jusqu’en 1965, cet intellectuel et critique implacable de la dictature guinéenne dresse, dans le chapitre IX du livre  “Pour l’honneur de la Guinée et de l’Afrique”, le réquisitoire du régime et celui des dirigeants de  l’opposition en exil. Il les met dans le même sac, et il rend  hommage aux Guinéens qui prirent les armes contre le régime. Sako Kondé écrit :

  « A l’aube du 22 novembre 1970, des Guinéens ont débarqué sur le sol natal, l’arme à la main, décidés à abattre la tyrannie ou à mourir. Si l’opération a tourné à la tragédie, ce ne fut pas, en tout cas, parce que le régime leur a opposé une quelconque résistance aux premières heures : il était virtuellement vaincu, le prétendu « attachement indéfectible » du peuple n’ayant à aucun moment joué. Ce fut à cause de la trahison des chefs politiques de l’affaire. Mais avant de mourir, les combattants ont fait revivre intensément une chose qu’on aurait cru désormais oubliée des Guinéens : le courage, l’audace. En accomplissant leur devoir comme ils l’ont fait, ils ont administré une terrible leçon à l’actuel personnel politique. Ils l’ont aussi donnée aux quelques Guinéens qui ont conduit l’affaire au niveau politique en la ramenant à la dimension d’une ténébreuse aventure, et prouvé qu’ils appartiennent au même type socio-politique que les dirigeants en place. Leur mort héroïque constitue le seul moment rassurant et encourageant de cette lamentable entreprise menée par de soi-disant opposants sous le signe de la médiocrité, de l’inconscience criminelle … Il nous fallait, avant de poursuivre, faire cette distinction essentielle et rendre hommage au courage de ces gars bien de chez nous. »

… La suite est accessible à la bibliothèque du Camp Boiro Mémorial.

La collection inclut aussi les documents suivants :

L’hebdomadaire annonça l’évènement avec en exclusivité le récit d’un des Guinéens de l’expédition. Mais l’informateur anonyme présente une version  erronée des faits. relevait de l’intoxation et de la propagande. Il prétend notamment que le coup avait été conçu, financé et exécuté entièrement par des Guinéens, sans l’appui ou la participation du Portugal. Ce qui était faux.…

Jeune Afrique corrige ici l’information erronée contenue dans le numéro 518 à propos d’une opération strictement organisée par l’opposition en exil.

Tierno S. Bah