Culpabilisation désuète et blâme démagogique

Président Alpha Condé
Président Alpha Condé

Le site Africaguinee.com publie un entrefilet — sans lieu, date et  signature — qui reproduit des citations du président Alpha Condé. On ne sait pas quand, où et devant qui le chef de l’Etat guinéen a proféré ces mots. Mais le “professeur-président” et le rédacteur du site sont légers dans le maniement de la langue française. Alpha Condé donne le ton du comportement fautif en n’accordant pas au pluriel le sujet et le verbe dans la phrase suivante :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance A été l’une des causes de notre retard. »

Le “Professeur” aurait dû dire :

« Les conditions dans lesquelles la Guinée a pris son indépendance ONT été l’une des causes de notre retard. »

Culpabilisation désuète du duel Sékou Touré-Charles de Gaulle

Alpha Condé poursuit :

« La Guinée a été le seul pays qui a osé dire non en 1958 au Général De gaulle (sic) ; Ce dernier a estimé qu’il fallait punir la Guinée pour que ce mauvais exemple ne se repende pas. »

En écrivant REPENDE, Africaguinée trébuche sur l’orthographie de ce verbe, qui s’épelle RÉPANDE.

Alpha Condé revient de façon démagogique sur la rupture franco-guinéenne de 1958. Pour comprendre cette vieille chanson et se libérer de son piège, il faudrait lire les ouvrages biographiques d’André Lewin sur Sékou Touré. Ambassadeur de France en Guinée (1975-1979), cet ami personnel de Sékou Touré consacre quelques chapitres aux évènements et aux réactions — immédiates et subséquentes — du Général de Gaulle face au discours de Sékou Touré. Il expose les nuances et crève les mythes. Ce faisant, Lewin lève le voile sur plusieurs aspects du duel fatidique et destructeur (pour la Guinée) entre les deux présidents.

Blâme démagogique : archives et mémoire collective

Alpha Condé déclare :

« Après l’indépendance de la Guinée, le Gouvernement du Général De gaulle (sic) a fait partir toutes les archives. La Guinée s’est retrouvée sans mémoire. C’est le Japon qui est venu pour faire une nouvelle cartographie pour la Guinée »

Les anciens administrateurs coloniaux cachèrent mal leur dépit après la proclamation des résultats du référendum du 28 septembre 1958. Ils réagirent avec impulsivité et firent preuve de basses et déplorables mesquineries. En autres, ils emportèrent des équipements militaires et civils, des documents d’archives. S’ils avaient pu démanteler les bâtiments administratifs et les embarquer dans des navires, ils l’auraient peut-être fait ! C’était mal séant de la part de l’ancien colonisateur. Et, dans la mesure où les biens subtilisés provenaient de l’impôt des contribuables colonisés, c’était en fait du vol.

Mais, comme d’habitude, Alpha exagère et ment sur l’ampleur du “sabotage” français. Car les anciens colons ne dérobèrent pas toutes les archives. La bibliothèque et les archives conservèrent leurs locaux et l’essentiel de leur contenu. De 1964 (en tant que jeune collégien) à 1976 (en tant professeur de linguistique à la Faculté des sciences sociale de l’Institut Polytechnique G.A. Nasser), je passai pas mal de temps à consulter l’Institut national de la recherche et de la documentation (INRDG) situé alors Boulbinet. C’était le siège de la branche guinéenne de l’Institut Français d’Afrique Noire (devenu Institut Fondamental d’Afrique Noire). Cette organisation fut fondée en 1936 par Théodore Monod, ami intime de Gilbert Vieillard et protecteur d’Amadou Hampâté Bâ.

Continuation des Etudes guinéennes (1948-1955), la revue Recherches africaines parut —dans l’euphorie engendrée par le référendum — de 1960 à 1965. Après cette date, Sékou Touré ordonna sa disparition. Il fallut attendre dix ans pour la Guinée ait une publication de recherche. Ce fut Miriya, revue des sciences économiques et sociales de l’Université guinéenne. (1975-1982). Les co-rédacteurs-en-chef en furent Bailo Teliwel Diallo et moi-même. L’édition de chaque numéro était une lutte où nous cumulions diverses fonctions et tâches :  enseignant, chercheur, rédacteur, dactylographe, editeur, distributeur, etc.

Après la proclamation de la république de Guinée, d’éminents auteurs et éducateurs s’attelèrent à relever le défi de la recherche et de la dissémination du savoir. Leur compétence professionnelle et leur dévouement firent respectivement de la bibliothèque et des archives  un appui à l’enseignement et à l’administration du pays et un conservateur de la mémoire collective. Parmi ces bâtisseurs, il faut citer  Tierno Chaikou Baldé, Ousmane Poréko Diallo, Laye Camara, Mamadou Traoré “Ray Autra”, Djibril Tamsir Niane, Mamadou Sampil, Jean Suret-Canale, Fanny Lalande-Isnard.

La politique obscurantiste de Sékou Touré et de son PDG plongea la bibliothèque et les archives un dépérissement à vue d’oeil. Mais les deux institutions subsistèrent et continuèrent de remplir leur fonction d’utilité publique. Je me souviens de la période 1974-76, durant laquelle j’animais —avec le vétéran journaliste Odilon Théa — l’émission culturelle hebdomadaire “Voyage à travers la Guinée” sur les antennes de la Voix de la Révolution. Mes préparatifs incluaient des visites fréquentes à la bibliothèque nationale et aux archives. J’ai indiqué ailleurs qu’une fois Sékou Touré et Bureau politique national étaient en réunion, et à l’écoute de mon émission.  (En fait, le président et responsable suprême de la révolution surveillait constamment les programmes de la radio.) Ils faillirent me convoquer ce jour-là pour me demander des explications sur mes références à la trafiquante d’esclaves Nyara Gbèli, de Boffa. La confrontation n’eut pas lieu. Mais si j’avais été amené à m’expliquer, j’aurais simplement indiqué que mes sources provenaient des documents d’archives disponibles à l’INRDG.

La région de Boffa ou Rio Pongo est la terre natale de feu Fodé Conté, inimitable chanteur, poète et charmeur.

Ce sont des Guinéens qui démantelèrent et/ou détruisirent la bibliothèque et les archives nationales. En l’occurrence, la junte militaire du Comité militaire de redressement national (CMRN) dirigée par Colonel, puis Général Lansana Conté entre 1984 et 1990. Les tentatives de reconstruction eurent lieu en deux phases.

Dans la première phase on s’occupa des Archives, qui furent re-localisées dans l’ancien hangar de la permanence nationale du PDG. Le bâtiment fut rénové, meublé, et placé sous la direction du jeune archiviste Almami Seth Conté, que je rencontrai quelques fois dans son bureau entre 2001 et 2003. Hélas, l’effort s’effondra avec la fin de l’assistance extérieure. La dégradation graduelle des archives traduisit une fois de plus le syndome de la dépendance mentale et matérielle du Guinéen vis-à-vis de l’extérieur. Ce comportement débilitant est l’une des causes du retard du pays. Et Alpha Condé en est l’incarnation déplorable… Il passe tout son temps à voyager, et revient toujours bredouille, ou chargé seulement de quelques miettes de dons !

La seconde phase a été réalisée avec la récente inauguration de la nouvelle bibliothèque nationale. Mais parions que l’Etat ne lèvera pas le plus petit doigt pour couvrir les dépenses de l’institution.  Il se contentera de tendre la main de la mendicité vers les partnenaires bi- et multilatéraux.

Le spectre de Félix Houphouët-Boigny et de Jacques Foccart

Alpha Condé reprend la autre vieille rengaine suivante :

« Le Ministre Focard (sic) avec la complicité de certains Chefs d’Etat de l’Afrique de l’ouest ont mis la Guinée en quarantaine, ce qui a fait de Sékou Touré comme un animal dans une cage. »

On note ici également le maniement maladroit du français, une langue qu’Alpha Condé parle pourtant depuis son enfance et son adolescence —passée en France. Il aurait dû omettre le COMME dans la phrase ci-dessus.

La question pour un voyageur n’est pas comment/quand/où il est tombé. Le problème est de savoir comment il va se relever. Alliant maquillage juridique, intense propagande d’Etat et forte campagne électorale, la réforme constitutionnelle, le Général de Gaulle —à travers son project pour la 5ème république — veillait au même objectif que ses prédécesseurs, à savoir maintenir l’hégémonie française en Afrique. Il appartenait à Sékou Touré et à sa génération de chercher à devenir des contrepoids de la domination et de l’exploitation. Au nom des populations africaines, et pas seulement au profit de leur pouvoir personnel et à l’avantage de leurs familles, alliés et courtisans. Hélas !

Alpha Condé compare Sékou Touré à un “animal en cage”. L’image est adéquate. Car le premier président guinéen se comporta comme un prédateur qui décima l’élite et ravagea l’économie d’un pays qu’il prétendait aimer.

Le comble est dans son dédoublement psychique (schizophrénie) et son cynisme pathologique. Ainsi, après avoir insulté Félix Houphouët-Boigny et Jacques Foccart, après les avoir fait vilipendé par les élèves, les étudiants, et les militants, il se réconcilia avec eux, toute honte bue.

Lire Foccart et Sékou : surprenantes retrouvailles
Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

La conclusion du président Alpha Condé émane d’un cerveau qui a renoncé depuis longtemps à apprendre, à se cultiver et à s’améliorer. Elle concrétise sa myopie et sa cécité. Nous sommes en présence d’un non-voyant et d’aveugle incapable d’admettre sa propre incapacité à diriger, gérer et administer.

« Voici l’une des causes du retard de la Guinée, en plus des régimes militaires qui n’ont pas arrangé certaines. »

“L’enfer”, a dit Jean-Paul Sartre, “c’est les autres.” M. Condé a beau jeu de rejeter les causes de la misère de la Guinée sur la France du milieu du 20è siècle et sur ses devanciers miliaires putschistes. Il a adopté leur politique d’incompétence, de corruption, de répression et d’impunité. Il s’est recueilli sur la tombe de Lansana Conté. Et deux soudards de celui-ci : Colonels (ou Généraux) Pivi Togba et Moussa Tiégboro font partie de son gouvernement. En 2009, — s’exhibant dans ses shows télévisés comme un pantin et un pitre — Moussa Dadis Camara faisait recours à ce genre de faux arguments.

Alpha Condé partage avec ses prédécesseurs à la tête de l’Etat la culpabilisation désuète des autres et le blâme démagogique du passé. Il ne trompe que lui-même.

Tierno S. Bah

Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

Quand Houphouët-Boigny se raconte !

Contribution du président Houphouet-Boigny à la vérité historique du RDA

 Félix Houphouët-Boigny naquit en 1905. Il mourut le 7 décembre 1993. Il fut député de la colonie de Côte d’Ivoire à l’Assemblée nationale française (1946-1958), fondateur-président à vie du Rassemblement Démocratique Africain, RDA (1946-1993). Il siégea au gouvernement français entre 1952 et 1958. A la tête du Parti démocratique de Côte d’Ivoire  (parti unique) il devint l’inamovible président de la république de Côte d’Ivoire, qu’il dirigea pendant 33 ans (1960-1993). Au total il exerça le pouvoir pendant 47ans.
Du 18 au 25 octobre 1986, Président Houphouët-Boigny, âgé de 81 ans, organisa à Yamoussoukro le Colloque international sur le Quarantenaire du RDA. Il consacra notamment toute une journée à la  session spéciale intitulée “Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA”.

Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986
Actes du Colloque international de Yamoussoukro, 1946-1986

Les rémémorations d’Houphouët au cours de cette journée furent transcrites et publiées dans un livret dont la couverture paraît ci-dessus. L’ouvrage est de fabrication médiocre. Distribué par le journal Fraternité-Matin, il ne fournit ni lieu, ni date de publication. En cela il diffère entièrement des Actes du Colloque international sur l’histoire du R.D.A. : Yamoussoukro, 18-25 octobre 1986. Abidjan, CEDA, 1987, 2 volumes. La typographie  et la photographie — des illustrations de valeur historique — de cette compilation sont remarquables.

J’entreprends ici une revue de la version imprimée de l’intervention verbale d’Houphouët. Il y a beaucoup à redire des propos du président ivorien durant deux journées consécutives du Colloque. Je voudrais examiner sa performance dans l’ordre suivant :

  • La “traversée du désert”
  • Houphouët et Sékou Touré (1946-1984)
  • De Gaulle et Houphouët (1943-1969)
  • Houphouët et le RDA (1946-1993)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je dois souligner qu’à la  date du Colloque de Yamoussoukro, et à l’exception de la Côte d’Ivoire, le RDA avait chuté dans tous ses principaux bastions. Ainsi, victimes de leur propre politique, de coups d’Etat et de la mort, les dirigeants suivants — et anciens lieutenants d’Houphouët — avaient disparu de la scène publique :

Cette évolution négative devait pese lourd dans l’esprit du président-fondateur du RDA. C’est donc avec un tel handicap historique qu’Houphouët-Boigny partagea son témoignage oral avec les membres du Colloque. Dommage qu’il s’y prit maladroitement. Car au lieu de présenter des documents dûment préparés et rédigés, il choisit d’improviser son discours. De même, ses réponses impromptues aux questions de l’auditoire souffrent d’impréparation, de banalités, d’exaggérations, de trous de mémoire, et de contre-vérités. Le tout sur fond de paternalisme, de mégalomanie et de culte de soi.

Houphouët mit à profit le deuxième jour de ses interventions pour réparer des omissions, combler des lacunes, attaquer les adversaires passés et rosir le bilan électoral du RDA. Il se confesse d’emblée, page 78 :

« Je me suis invité moi-même ce matin, pour revenir compléter et préciser certaines déclarations que je vous ai faites hier. En effet, je vous ai donné les raisons pour lesquelles nous avons créé le RDA. Je vous ai dit les difficultés que nous avons rencontrées au départ. Mais. je n’ai pu préciser les actions du Rassemblement au niveau de ses différentes sections. le RDA, ce n’était pas qu’Abidjan; il ne se limitait pas à la seule Côte d’Ivoire. Son ambition et son but étaient de rassembler les Africains pour une lutte commune en vue de l’émancipation sociale et politique de notre cher Continent. Nous avons eu des sections dans presque tous les pays francophones de l’ex-Afrique Occidentale Française (AOF) et de l’ex-Afrique Equatoriale Française(AEF). »

Houphouët-Boigny s’était auparavant érigé en apôtre et avait accordé à ses compagnons — anciens et récents — le rang de disciples ! Solennel, il déclare en page 4 :

«  Aujourd’hui, vous êtes ici, jeunes et vieux, disciples de mon action. Je romps devant vous avec le silence. »

Ainsi commence le survol par le “Vieux” — pour reprendre le sobriquet que lui donnèrent les Ivoiriens — des aspects clés de sa longue vie et de sa complexe carrière.

Première partie
La “traversée du désert”

Houphouët inscrit les activités du RDA en Guinée au registre des difficultés des débuts de la lutte et de “la traversée du désert” qui suivit. Il déclare :

La lutte a été dure. Je vous ai parlé de la traversée du désert; elle fut pénible. Je ne voudrais pas relater ce dont ont souffert les autres sections territoriales.

Houphouët évoque ensuite brièvement l’évolution du RDA  sur le terrain en Afrique Occidentale et en Afrique Equatoriale françaises (Haute-Volta (Burkina-Faso), Dahomey (Bénin), Congo-Brazzaville, Tchad, Oubangui-Chari (République Centrafricaine), Sénégal, Niger, Gabon, Soudan (Mali), Guinée) et à Djibouti.

Et il met l’accent sur la Guinée, qu’il introduit dans un passage vague, décousu  et erroné. Houphouët suggère :

« C’est ainsi que, pendant longtemps, nous n’avons pas eu un seul représentant à l’Assemblée Territoriale de Guinée. Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés. Malheureusement, avec les difficultés, mon frère Mamba Sano, paix à son âme, s’était retiré de la lutte. Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »

Cette affirmation ne résiste pas à l’étude et à l’analyse pour les raisons suivantes :
Primo, elle est ambiguë parce que son auteur ne précise pas de dates. Et pourtant le propos du président Houphouët était d’établir la vérité historique. Il aurait dû en conséquence retracer le cadre temporel de son action. En  indiquant le lieu, le jour, le mois, l’année, les acteurs/participants des faits et évènements. Hélas, il se contente  de dire “pendant longtemps”.  Cela est vague, insuffisant et incomplet.

Secundo, on sait que le RDA fut fondé en 1946. Dix ans plus tard, après la promulgation de la Loi-cadre Gaston Deferre de 1956, le mouvement accédait au pouvoir dans les territoires coloniaux ci-dessus mentionnés. A l’échelle de l’Histoire, la période passée dans l’opposition fut donc relativement brève. En réalité, il faut réduite le temps d’opposition à quatre ans seulement, de 1947 à 1951. En effet dans Ibrahima Baba Kaké note :

« La mise en place de nouvelles équipes à Paris, au ministère de la France d’outre-mer, et surtout à Dakar, avec la nomination en septembre 1951 de M. Bernard Cornut-Gentille comme haut-commissaire de l’AOF, entame bientôt un changement complet d’attitude de l’administration à l’égard de Sékou Touré. Cornut-Gentille … a l’intelligence de constater qu’il est beaucoup plus dangereux de rejeter indéfiniment un Sékou Touré dans l’opposition, voire l’illégalité, que de lui permettre d’entrer regulièrement dans les assemblées de la République et d’exercer les charges qu’appellent son talent et son ascendant sur les masses. Les conséquences de ce changement d’attitude de l’administration coloniale vont être immédiates. Et commencent alors pour Sékou Touré, que Bernard Cornut-Gentille se charge personnellement de récupérer les consécrations électorales et parlementaires. »

Tertio, Mamba Sano ne se retira pas de la lutte. Il fut, brièvement, l’un des trois conseillers au Comité directeur de la section territoriale du RDA en Guinée. Ses collègues étaient Mamadou Traoré, dit Ray-Autra (instituteur) et Mamadou Sankaréla Diallo (médecin à Faranah). En novembre 1946, Mamba Sano fut élu au collège unique en tête de liste du Parti socialiste de Guinée, rival du PDG-RDA. En tandem avec Yacine Diallo — que Houphouët ne mentionne pas — il représenta son pays au Palais Bourbon jusqu’en 1956. Il perdit sa réélection face au duo du PDG : Sékou Touré et Saifoulaye Diallo —qu’Houphouët omet également. Educateur-modèle, pionnier de la politique, Mamba Sano nous laisse  un écrit admirable : “De la mélodie populaire ‘Alfa Yaya’ à l’Hymne national ‘Liberté’”. Après 1963, il s’effaça graduellement de la vie publique, vivant incognito, dans l’indifférence totale de Sékou Touré. Ayant survécu d’un an à son cadet et ancien concurrent, Mamba Sano s’éteignit en 1985.

Quatro, Madeira Keita fut élu et co-dirigea la section guinéenne du RDA de 1947 à 1951, date de la désignation (et non pas l’élection) de Sékou Touré à la tête du parti. Voir la composition du Comité directeur en 1947 et 1948.

A suivre.

Tierno S. Bah

 

 

 

L’impunité version Sidya Touré

Sidya Touré, leader de l'UFR
Sidya Touré, leader de l’UFR

Sous la plume de Boubacar 1 Diallo Africaguinée rapporte  des extraits d’une interview de Sidya Touré sur les ondes d’une radio de Conakry. L’article est intitulé  “Un soutien de taille pour Dadis Camara”.  Comme d’ordinaire le journaliste se comporte comme une simple caisse de résonnance de la personne interviewée. On enregistre passivement. Il n’y ni contradiction ni suggestion d’alternative à l’opinion de l’invité(e). Pas la moindre réflexion même sur des évènements aussi tragiques que ceux du 28 septembre 2009.

M. Sidya Touré rejoint ici d’autres dirigeants de l’opposition qui ont des attitudes ambiguës sur l’inculpation, l’enquête et le procès des accusés du massacre au stade de Conakry. Ainsi Cellou Dalen Diallo, Faya Millimouno et Mouctar Diallo ont soit rendu  visite à Moussa Dadis Camara, soit cherché à lénifier le rôle d’un Toumba Diakité durant les violences sur le terrain. Autant d’actes qui, objectivement, renforcent l’esprit d’impunité qui prévaut en Guinée. Et qui contribuent à noyer les crimes de l’Etat guinéen dans l’eau.

Mais en l’occurrence Sidya Touré émerge par un  comportement singulier. Il est comme une girouette qui tourne au gré du vent de la scène publique. Ainsi hier, il était membre de l’opposition et il dénonçait vigoureusement le mépris et le viol de la Constitution par le président Alpha Condé. Aujourd’hui, il est le Haut Représentant du chef de l’Etat. Dans quel domaine et à quelle fin représente-t-il le président ? Il ne saurait lui-même le dire !

Responsabilité indirecte

Sidya Touré est l’un des leaders qui convoquèrent le meeting au stade de Donka le 28 septembre 2009. Les milliers de participants furent invités et encouragés à se mobiliser pour marquer l’opposition du pays à la candiature du chef de la junte militaire à l’élection présidentielle de 2010. A son arrivée au pouvoir en décembre 2008, par un coup d’Etat programmé par feu Lansana Conté, Dadis avait juré sur la Bible et le Coran qu’il n’exercerait le pouvoir que temporairement.  Mais au cours de l’année suivante, il changea d’avis, parla de démissionner de l’armée pour convoiter, en tant que civil, le fauteuil présidentiel, conformément à son droit de citoyen !… Le problème fut que le pays ne l’entendait pas ainsi et rejettait absolument son parjure et son ambition. Ce qui devait arriver arriva. Et, en ce jour fatidique du 28 septembre, en quelques heures, une assemblée pacifique et joyeuse, devint un carnage : des centaines de militants furent abattus par balles ou à l’arme blanche. Des dizaines de femmes et de jeunes filles furent violées. La barbarie et l’horreur suscitèrent la condamnation universelle. La rage et la violence n’épargnèrent pas non plus M. Touré et ses collègues politiciens. Ils reçurent des soins pour les coups et blessures subis aux mains de la soldatesque et des miliciens du capitaine Moussa Dadis Camara. Celui-ci est exilé depuis 2010 à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso. Mais la conscience des dirigeants politiques devrait les amener à admettre leur responsabilité indirecte dans la tragédie. Par exemple, avaient-il élaboré un plan de sécurité en cas d’actes de répression par la junte ? Disposaient-ils de services ou d’agents de renseignements postés autour des casernes militaires, notamment le Camp Alfa Yaya Diallo, siège du Comité militaire our la démocratie et le développement (CNDD). Si la réponse à ces questions est négative, alors les politiciens devraient se le reprocher aujourd’hui. lls devraient accepter leur imprévoyance et admettre leur responsabilité indirecte dans l’affaire. Car s’ils avaient infiltré le CNDD et/ou posté des informateurs autour du Camp Alfa Yaya, ceux-ci auraient pu les alerter par cellphone du départ du convoi des tueurs vers le stade. Ainsi avertis, les organisateurs auraient eu le temps d’évacuer le stade avant l’arrivée dess hordes de tueurs dirigées par Moussa Tiégboro et Tomba Diakité. Et une telle mesure aurait permis d’éviter le bain de sang et les cruautés.

Des années se sont écoulées depuis la perpétuation du massacre. Le gouvernement tient des promesses vagues, mais n’offre rien de concret sur l’éventualité d’un procès des personnes impliquées dans la tuerie. De son côté, au lieu de lutter sans relâche pour que justice soit faite, la classe politique cherche plutôt à créer la diversion ou à disculper les accusés, au détriment et au grand dam des survivants et des familles des disparus !

Diabolisation de la CPI

Au lieu d’agir en démocrates convaincus de la nécessité absolue de la séparation des trois branches de l’Etat : le Législatif, le Judiciaire, l’Exécutif. Alpha Condé et ses opposants (naguère ses alliés) s’immiscent en permanence dans le processus de la justice. Et refusent d’admettre le principe de l’indépendance de celle-ci.
C’est une approche qui vise à détacher la Guinée et l’Afrique du principe de l’universalité de la justice. Il faut au contraire se souvenir et souscrire à l’avertisssement immortel du Révérend Martin Luther King, Jr, qui, du fond de sa cellule de prison à Birmingham, Alabama, lança : « Injustice anywhere is a threat to justice everywhere! » (Une injustice où qu’elle soit est une menace pour la justice partout.)
De son côté l’Archevêque Desmond Tutu a formellement dénoncé les manoeuvres d’hommes d’Etat africains qui diabolisent la Cour Pénale Internationale (CPI) afin de se soustraire aux poursuites judiciaires. Il s’agit, par exemple, des présidents Uhuru Kenyatta (Kenya), Pierre Nkurunziza (Burundi), de l’ex-président Yahya Jammeh (Gambie), etc. C’est là une stratégie évidente visant à perpétuer l’impunité des crimes politiques en Guinée et en Afrique.

Lire In Africa, Seeking A Licence To Kill

Une girouette nommée Sidya Touré

Bien qu’étant en perte de temps et de vitesse pour la course à la présidence, Sidya Touré vient de s’inscrire dans le club des détracteurs de la CPI. Dans son interview d’hier sur Espace FM il déclare :

« Je crois qu’on devrait laisser le capitaine (Dadis Camara) rentrer à Conakry. L’histoire de la CPI n’est pas une solution. Ce sont des procès qui peuvent durer dix ans. On devrait faire en sorte qu’il vienne ici et qu’il défende son honneur, c’est vraiment mon souhait. »

Primo, la CPI n’est pas “une histoire”. Malgré ses ressources modestes, elle a une mission mondiale et elle exerce des fonctions réelles. Si Sidya en doute, il n’a qu’à se rappeler le sort de Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, et consorts. Sans omettre, bien sûr, l’incarcération de Laurent Gbagbo et de Charles Blé Goudé, ses compatriotes Ivoiriens. La CPI est ainsi effectivement  une solution.
Secundo, la justice peut et doit prendre tout le temps requis pour aboutir. Non astreinte aux contraintes temporelles, elle range un dossier seulement en cas de disparition  physique établie d’une personne accusée de crimes. Une telle règle est particulièrement valable pour les accusations de crimes de sang, de crimes de guerre et contre l’humanité. Cela explique que des Nazis soient toujours visés par des inculpations pour leur rôle dans les crimes commis sous la dictature d’Hitler, notamment l’Holocauste.

Lire également (a) Sidya : Sékouba frauda pour Alpha
(b) Sidya. “Si le droit est dit, je serai au second tour”

La “famille” : apologie du crime et promotion de l’impunité

Sidya Touré poursuit :

« Je crois que chacun de nous a quelque chose à dire par rapport à ça. Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire. ».

La première phrase se termine par l’expression “par rapport à ça”. Sidya effectue là un changement de code linguistique et s’exprime dans le vague parler franco-africain (Côte d’Ivoire, Guinée, etc.). Cette tactique lui permet de parler sans rien dire de substantiel. Il  confirme son choix par l’affirmation suivante : “Il y en a dont on ne parle pas aujourd’hui peut-être qui sont autrement plus impliqués dans cette affaire.” Un propos désolément vague et vide.

Sidya enchaîne :

« C’est nous qui savons comment est-ce que nous allons laver notre linge sale en famille. Mais aussi c’est là aussi qu’on pourrait avoir des débats sereins. »

L’invocation de la Guinée comme étant une famille ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte aux premières années de l’après Sékou Touré. La question brûlante à l’époque était de savoir comment sortir du vide politique instauré par le CMRN et le CTRN sous la férule de Lansana Conté.  Comment instaurer le pluralisme politique après la chute du PDG et l’autocratie militaire ? Quelqu’un  avança la phrase : “La Guinée est une famille.” Mais il se trouve qu’il s’agit d’un cliché artificiel et d’un mythe creux.
Mamadou Bâ y a objecté de façon convaincante dans “La Guinée est une république, pas une famille”.
Hélas, Sidya Touré nous ramène en arrière avec son histoire de “laver notre linge sale en famille”. En lieu et place d’une cour de justice et d’un tribunal, il voudrait balayer le massacre du 28 septembre sous une natte. Comment ? Cela serait à travers “des débats sereins.” C’est incroyable ! Des assassinats et des viols ont été commis. Et aujourd’hui, Sidya propose des “débats” groupant les auteurs, les survivants et les parents des victimes du massacre. Cela est inadmissible de la part d’un politicien qui se veut d’envergure nationale !

Noirs et Blancs : une fausse dichotomie

Sidya Touré s’enfonce davantage par ces mots :

« Il faut faire les assises en Guinée mais sur l’ensemble du problème, comme ça on appréhendera ce que les uns et les autres ont pu faire. »

Tout d’abord Sidya Touré doit garder en mémoire, et pour de bon, qu’au cas où — et cela n’est pas sûr — “des assises” de tiendraient en Guinée au sujet du massacre du 28 septembre 2009, seule la magistrature du pays devra siéger. Et le contexte sera un cour de justice, un tribunal réunissant des juges, des accusés et des avocats. Il n’y aura pas de place pour “des débats sereins”. Si les accusés peuvent prouver leur innocence à l’appui de faits et de témoins valables, la justice les disculpera. Si, au contraire, le procureur convainc la cour de la culpabilité des prévenus, la loi s’appliquera à eux. Quoiqu’en pensent ou disent les politiciens du gabarit de Sidya Touré. Les palabres africaines, les discours sur la “réconciliation nationale” viendront après. Ils prendront la forme et le temps  que l’on voudra. Mais seulement après que le verdict de la justice, prioritaire et suprême, et sur la base des lois en vigueur.

« Seuls les guinéens peuvent sortir de cet embrouillamini. »

Cela est archi-faux. La justice est un impératif national et international. Si elle s’applique au sein des Etats, elle aussi  tracés frontaliers et requiert le concours de tous et de toutes. La justice est  un régime indispensable à l’exercice de la vraie démocratie. Cela étant, les Guinéens ne peuvent pas s’enfermer dans un vase clos et vivre en autarcie. Au contraire, pour vaincre sa pauvreté — matérielle, morale, industrielle, scientifique, technologique —, la Guinée a cruellement besoin de l’apport d’autres pays et des institutions multilatérales. Surtout dans le domaine de la justice, où le régime d’Alpha Condé traîne la patte, fait des promesses, et tient la dragée haute à ses partenaires dans l’organisation du procès de Moussa Dadis Camara, Toumba Diakité et leurs co-accusés (Tiegboro Camara, Pivi Togba, Sékouba Konaté, etc.)

« Mais si on commence à expliquer ça à la Haye, les blancs ne comprendraient même pas comment des gens peuvent se comporter de la sorte. »

Prenant la couleur de la peau comme critère, ce passage révèle une conception superficielle et vulgaire de la gestion des affaires publiques. Une vision aussi épidermique ravale l’Africain encore plus bas que le fameux slogn de la Négritude : “Si la Raison est Hellène (grecque), l’Emotion est Nègre.” En effet elle est pire dans la mesure où, d’une part, elle suggère que l’énormité du masscre guinéen dépasse l’entendement des Blancs, et, d’autre part, prétend que les Noirs sont habitués et donc immunisés contre ces atrocités. Sidya Touré oublié qu’en matière de droit international et selon les normes de l”ONU, l’affaire du 28 septembre est classée comme un crime contre l’Humanité. Or la Guinée fait partie de cette humanité-là. Il ne saurait donc y avoir deux poids, deux mesures.
Mais Sidya Touré ne fait qu’appliquer la vieille tactique du “diviser pour régner”. En l’occurrence, Nous les Noirs contre Eux les Blancs. Que Sidya Touré veuille bien se remémore la boutade célèbre de Frantz Fanon : Peau noire, masque blanc ! On peut être noir de peau mais être aliéné et déraciné. Au point de s’assimiler à l’Europe coloniale et post-coloniale. Mes objections spécifiques contre le propos ci-dessus sont au nombre de deux :
Primo, le Camp Boiro, les répressions sanglantes cycliques opérées par Lansana Conté, le massacre du 28 septembre ne se réduisent pas à une fausse dichotomie entre Noirs (Guinéens, Africains) et Blancs (Européens). La vraie justice est impartiale et aveugle quant à l’origine, la “race”, le sexe, la religion d’un prévenu.
Secundo, Fatou Bensouda, la procureure en chef de la CPI, est une magistrate gambienne. Elle est Noire ou, de préférence, sud-Saharienne. Sidya Touré se tromperait lourdement s’il croit être plus Africain que Ms Bensouda ! Ou bien qu’elle est devenue Blanche du fait de son mandat à la tête de la CPI !

Auparavant Sidya fait la caricature des procédures de la CPI en ces termes :

« La CPI est très loin, on envoi des témoins qu’on cache derrière les rideaux qui racontent des choses qu’on ne peut pas vérifier. »

Cela est également archi-faux. Les séances de la CPI sont présidées par trois juges triés sur le volet et nommés pour une durée limitée. La fonction de la procureure consiste à convaincre la cour de la culpabilité des accusés, qui sont flanqués de leurs avocats. En cas de négligence ou violation des procédures, la procureure peut perdre un procès. La sentence de tout prisonnier (Charles Taylor, Jean-Pierre Bemba, etc.) reposent sur des preuves matérielles, irréfutables pour les faits reprochés. La protection des témoins est une mesure préventive pour la sécurité physique des intervenants. La mascarade dont fait état Sidya Touré n’existe que dans son imagination.
Sidya Touré conclut :

« Mais nous, on connait qui nous sommes. Donc, nous pouvons trouver des solutions ici. »

Cela fait huit ans que les militants de l’UFR (et ceux des autres partis politiques) victimes du massacre attendent que l’Etat guinéen organise un procès. Le souhait — ou la proposition — de Sidya Touré rappelle la métaphore du chien malade, qui ne peut pas manger son plat, et qui ne veut pas laisser un autre chien manger le consommer à sa place. Les dirigants guinéens se comportent de la même manière. Au lieu de remplir leur devoir primordial et sacré de justice, ils ont recours à toutes sortes de prétextes et de méthodes dilatoires pour retarder et, en réalité, empêcher la tenue du jugement des prévenus. A l’heure actuelle on parle vaguement de la fin de l’année, sans fixer une date. Nous verrons bien. En attendant de quelle solution Sidya Touré parle-t-il ?

La moralité à tirer de l’interview de M. Sidya Touré tient dans la comparaison entre les domaines de la santé et de la justice. En dépit de différences apparentes, ils ont un dénominateur commun  communs.
Le premier terme recouvre le domaine de la santé personnelle et collective. Là, les soins des malades physiques et mentaux relève de la compétence de la profession médicale. Ainsi durant la crise de l’épidémie Ebola, la Guinée bénéficia de la coopération avec des dizaines pays, de l’OMS, de Médecins Sans Frontières, de volontaires individuels, etc. Il y a avait péril en la demeure. Pour stopper les ravages du virus, on n’a pas cherché à faire des “débats” entre Guinéens. Il y eut certes des campagnes d’éducation sanitaire. Mais elles furent guidées par des experts et des agents formés et encadrés.
Le second terme concerne la justice. Son virus s’appelle l’impunité. Infaillible, son pronostic s’appelle le déni de justice. L’Etat guinéen en est l’originateur et le vecteur principal. Ce virus s’est propagé.  Il affecte désormais toute la société. On note ainsi la fréquence de scènes de “vindicte populaire” et d’actes de vengeance (torture, immolation par le feut, etc) au niveau des populations. L’impunité est endémique et épidémique dans le pays. Et ses consequences sont plus dévastatrices que celles des maladies corporelles et des troubles mentaux. Car, si l’on remonte à 1958, on constatera que le bilan de l’impunité est plus négatif que celui de toutes les épidemies qui frappé la Guinée, y compris celle du virus Ebola. Comment doit-on s’y prendre pour remédier à cette situation catastrophique. Très simple : la Guinée doit pratique la même politique que celle qui permit de vaicre Ebola entre 2014 et 2015. Cela signifie trois choses : (a) l’obligation de laisser le champ libre aux spécialistes de la profession judicaire, (b) la formation et la surformation du personnel (c) la renonciation aux commissions dites de “réconciliation” (d) le retrait de la classe politique — en quête d’électeurs — du domaine de la justice.
La branche judiciaire est théoriquement assez bien charpentée en Guinée. Ainsi la loi fondamentale, les codes et les règlements existent. Une hiérachie pyramidale est en place. Malheureusement presque tout est pourri au plan pratique. Notamment à cause de l’étranglement de la magistrature par le pouvoir exécutif depuis 1959. Et en raison de la corruption — grande, moyenne et petite — alimentée par la pauvreté et la médiocrité des salaires. Enfin, pour éradiquer le virus de l’impunité, l’Etat doit s’ouvrir à la coopération franche avec (a) la Cour Pénale Internationale (b) les pays dotés de solides traditions judiciaires (c) les ONG de défense et de promotion des droits de l’homme.

Tierno S. Bah

Guinée : Occidentaux, Asiatiques, Maroc

Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.
Réunion du Groupe de Casablanca, rival du Groupe de Monrovia. De g. à dr.: prince héritier Moulay Hassan (futur Hassan II), Gamal Abdel Nasser, Kwame Nkrumah, Ferhat Abbass, Sékou Touré, Modibo Keita, roi Mohamed V. Casablanca, janvier 1961.

La question d’un éventuel trosième mandat du président Alpha Condé revient fréquemment sur le Web. C’est là une autre manière de  noyer le poisson dans l’eau. La présidence d’Alpha Condé se déroule  à son avantage, certes. Mais elle s’exerce au détriment de  la Guinée, où la pauvreté s’aggrave. L’embêtant pour M. Condé, c’est qu’après Sékou Touré (26 ans) et Lansana Conté (24 ans), le pays ne peut supporter un autre quart de siècle avec le même dictateur. Sur le site Africaguinee on lit le passage suivant :

« A l’occasion d’une session des assises sur l’eau au Maroc, le dirigeant guinéen a parlé de « continuité » citant en exemple le royaume chérifien, les pays asiatiques et occidentaux. »

Et Guinee7 renchérit :

« Pourquoi les pays occidentaux n’ont jamais demandé aux pays asiatiques de limiter les mandats », s’interroge Alpha Condé au Maroc.

La question est ridicule et hors-sujet. Car il ne s’agit ni des pays cccidentaux, ni de ceux asiatiques. Eux, ils se  conforment à leur Constitution et ils appliquent  leurs lois. Ainsi:

  • François Hollande n’aura exercé qu’un seul mandat. Une ultra-nationaliste comme Marine Le Pen pourrait bien lui succéder.
  • Les USA viennent de remplacer Barack Obama par Donald Trump.
  • La Corée du Sud vient de destituer une présidente, la fille d’un ancien président-dictateur, pour arrogance et corruption.

Monsieur Condé ne se rend pas compte combien il est naif de comparer la Guinée à des pays fonctionnels et prospères, d’Europe et d’Asie. Il devrait se concentrer sur l’Afrique, ne serait-ce qu’en sa qualité de président en exercice de l’Union Africaine pour 2017-18.
En attendant, son admiration pour la stabilité ou la « continuité » marocaine indique son inculture historique et politique. Car l’histoire de cette dynasite est marquée tour à tour par la continuité, la dépendance et les conflits internes.

Anciennete et continuité de la monarchie chérifienne alaouite

Selon Wikipédia la dynastie alaouite :

« règne sur le Maroc depuis la seconde moitié du xviie siècle. Venus du Hejaz2, ils s’installent au Tafilalet, les Alaouites deviennent sultans du Maroc à la suite d’une période d’instabilité ayant suivi le décès du dernier sultan de la dynastie des Saadiens en 1659 et durant laquelle le pays est morcelé en plusieurs États indépendants, l’autorité centrale échouant aux mains des Dilaïtes. Moulay Rachid, troisième prince alaouite du Tafilalet, réunifie le pays entre 1664 et 1669 et réinstaure un pouvoir central, marquant ainsi le début de la dynastie alaouite du Maroc, qui est toujours à la tête du royaume de nos jours. »

Impérialisme français et Protectorat français

« Mis en place par le traité franco-marocain conclu à Fès, le 30 mars 1912, entre la Troisième République française et Moulay Abd El Hafid2, éphémère sultan marocain, il était officiellement nommé Protectorat français dans l’Empire chérifien dans le traité de Fès, publié quelques mois après dans le premier bulletin officiel du pays, qui avait pour en-tête : « Empire chérifien : Protectorat de la République française au Maroc ». La fin de ce protectorat, dont l’arrivée fut annoncée au Maroc par le sultan Sidi Mohammed ben Youssef — futur roi Mohammed V — lors de son discours du trône du 18 novembre 19553 (date retenue pour la Fête nationale de l’indépendance), fut actée avec la Quatrième République française le 2 mars 19563.
Parallèlement, fut instauré un protectorat espagnol au MarocN 2 à compter du 27 novembre 1912, sur la base d’une convention franco-espagnole, et le retour à la souveraineté du Maroc fut officiellement reconnu par l’Espagne près d’un mois après la France, le 7 avril 1956. »

Conflits internes

C’est donc seulement en 1956 que le royaume du Maroc redevint souverain. Sous le règne des deux premier monarques — Mohamed V et Hassan II — un agent de la France, le général Mohamed Oufkir, joua un rôle de premier plan. Consultons Wikipédia :

« En 1950, (Oufkir) est “détaché au cabinet du général commandant supérieur des troupes du Maroc”, le général Duval au côté duquel il devient un spécialiste des services de renseignement français. »
« En 1955, les autorités françaises l’imposent comme aide de camp du roi Mohammed V dès son intronisation au lendemain de l’indépendance du Maroc. Son rôle est de réduire l’influence de l’armée de libération nationale marocaine (ALN), d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles (notamment les FAR Forces Armées Royales) et parallèles. »

Général Oufkir dirige ainsi la répression contre “le soulèvement du Rif entre 1957 et 1959 (cette répression exécutée avec zèle lui vaut le surnom de ‘Boucher du Rif’, le ‘complot de juillet’ que le régime attribue en 1963 à la gauche marocaine et les émeutes de Casablanca du 23 mars 1965 où, à bord d’un hélicoptère, il tire à la mitraillette sur la foule.”

En 1965, Oufkir et le roi Hassan II sont impliqués dans la disparition de Mehdi ben Barka, enlevé et assassiné en France. “La justice française  condamne Oufkir par contumace … aux travaux forcés à perpétuité.”

Peu importe. A Rabat Oufkir continue de monte en flèche. Il devient commandant en chef des Forces armées royales et ministre de la défense en 1971. C’est fort de cette position qu’il tente successivement de liquider le roi Hassan. Son premier coup d’Etat date de 1971. Il échoue. Pareil pour celui de 1972. L’échec de cette deuxième tentative entraîne sa mort : suicide,  exécution ?

Alpha Condé et la Guinée

L’interrogation plus haut est ainsi superflue. La vraie question est  plutôt la suivante:

Pourquoi ne pas respecter  la Constitution guinéenne, qui limite le nombre de mandats présidentiels consécutifs à deux ?

La réponse est claire. L’autocratie et son corollaire, le narcissisme, ainsi que la cupidité et sa compagne, la corruption, conduisent monsieur le président-commis voyageur à mépriser son pays au point de laisser circuler des spéculations sur un troisième mandat. Alors que sa politique inarticulée, brouillonne a — en 10 ans bientôt — ruiné  l’économie et enfoncé le pays davantage dans la pauvreté.

Qu’il n’oublie pas cependant que la république et la monarchie sont des systèmes différents. Et que la république de Guinée n’est pas le royaume du Maroc. S’il existe de vagues ressemblances, il n’y a, par contre, pas de correspondance entre les deux pays.

Deux mandats consécutifs sont suffisants pour un président intègre, rassembleur et travailleur. Dix mandats sont insuffisants pour un dictateur assoiffé de pouvoir pour soi. En conséquence, la Guinée doit fermement appliquer le principe de l’alternance, qui est nécessaire et indispensable à l’exercice de la démocratie, même électoraliste.
Elle doit le faire par-delà les plans machiavéliques et les manoeuvres sournoises du président Alpha Condé. Qui voudrait s’accrocher indéfiniment et futilement au fauteil.

Tierno S. Bah