Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny

Félix Houphouët-Boigny, descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d'Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d'Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu'en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l'aire culturelle Twi et à la grappe ethnique Akan. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l'ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc.
Félix Houphouët-Boigny (1905-1993), descendant de chefs animistes Akouè par sa mère, Kimou N’Dri, en costume traditionnel. Selon IvoireInfos N’Doli Houphouët, le père de Félix, était “officiellement originaire de la tribu N’Zipri de Didiévi”. Il mourut peu de temps après la naissance d’Augustin, le frère benjamin de Félix. Repoussant la question de ses racines paternelles, Félix Houphouët-Boigny aurait interrogé : “Que voulez-vous donc savoir de l’étranger ?”, en allusion à la rumeur selon laquelle le père d’Houphouët était un certain Cissé, musulman soudanais. Il faut compléter la classification tribale fournie par IvoireInfos en précisant qu’en tant que Baoulé, Houphouët-Boigny appartenait à l’aire culturelle Twi, à la grappe ethnique Akan et à la sous-famille linguistique Kwa. A ce titre, il était apparenté à Kwame Nkrumah, également Akan, mais de l’ethnie Fanti. Les Akan incluent, entre autres, les Anyi, les Ashanti, les Guang, etc. — T.S. Bah

Je continue ici mon analyse du livret Contribution du Président Houphouët-Boigny à la vérité historique sur le RDA. A la page 80 l’auteur insiste sur ce qu’il appelle “le vide guinéen”.
Ainsi dans trois paragraphes consécutifs on lit :

 « Et il y eut un vide qu’heureusement ont ensuite comblé deux braves parmi les plus braves militants du RDA : Madeira Kéita au Mali, et Ray Autra en Guinée. »
« Comment combler le vide guinéen ? »
« Mais ce grand pays restait vide. »

Il s’agit là d’une exaggération et d’une contre-vérités Ce néant n’existe que dans l’imagination de Félix Houphouët-Boigny. Il traduit aussi le paternalisme, le narcissisme et la mégalomanie du premier président ivoirien. Au lieu de contribuer à la vérité historique, Houphouët-Boigny la déforme. Au lieu de peindre le passé, il cherche à l’effacee. La notion d’un “vide guinéen” est absurde. Je me situe aux antipodes de ces propos politiciens et je tente de les réfuter en quatre points :

  1. Guinée : vivier politique et ruche parlementaire
  2. Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny
  3. Le leadership d’Houphouët-Boigny
  4. Le legs d’Houphouët-Boigny

Les sources écrites contradictoires de l’allégation de Houphouët-Boigny sont nombreuses. Elles démentissent sa tentative de réécriture de l’Histoire. Pour éviter la dispersion, je m’appuie (a) sur le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” du livre Political parties in French-speaking West Africa publié en 1964 par Ruth Satcher Morgenthau, (b) la biographie de Sékou Touré par André Lewin. Paru dans la cinquième année  de l’“indépendance”, l’ouvrage de Morgenthau fournit des détails précieux sur l’environnement politique de la Guinée coloniale. Le livre accuse toutefois des lacunes concernant rôle du personnel colonial métropolitain en Guinée française: gouverneur, commandants de cercle, fonctionnaires territoriaux, secteur privé, etc. Les volumes d’André Lewin permettent de corriger les omission de Morgenthau.

Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L'image typique de l'Africain assimilé, ou Peau noire, masque blanc, selon le diagnostic de Dr. <a href="http://webafriqa.net/library/fanon/index.html">Frantz Fanon</a>, psychiatre.
Félix Houphouët-Boigny, ministre de la brève IVè République française (1946-1948), avec chapeau haut-de-forme et redingote queue-de-pie. Paris, 1956. L’image typique de l’Africain assimilé, ou “Peau noire, masque blanc”, selon le diagnostic de Dr. Frantz Fanon, psychiatre, également l’auteur des “Damnés de la terre”. — T.S. Bah

La constante  de la paire Houphouët-Boigny/Sékou Touré est celle du maître et de l’apprenti. Cela explique la “faiblesse” d’Houphouët-Boigny envers Sékou Touré. L’Ivoirien regardait le Guinéen à travers le prisme du protecteur et du protégé.

N’en déplaise toutefois à Houphouët-Boigny, la Guinée ne fut jamais un vide. Au contraire,  au début de la politique partisane, la petite élite francophone et les autorités coloniales en firent un vivier politique et une ruche parlementaire. A Conakry et à l’intérieur, on s’adaptait rapidement au climat créé par la Constitution de 1946 autorisant les “indigènes” à créér des formations politiques plus ou moins indépendantes de celles de la Métropole.

Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956. Après sa promulguation elle fut aussi appelée Loi Deferre. La législationi accorda l'autonomie aux territoires d'Afrique Occidentale Française (AOF) et d'Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d'Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc.
Paris 1957. De gauche à droite, les ministres Félix Houphouët-Boigny et Gaston Deferre. Le second rédigea le projet de la Loi-cadre de 1956, alias Loi Deferre. La législationi accorda l’autonomie aux territoires d’Afrique Occidentale Française (AOF) et d’Afrique Equatoriale Française (AEF). Son application en 1957 se traduisit par la montée du Rassemblement démocratique africain (RDA) au pouvoir en Côte d’Ivoire (Houphouët), en Guinée (Sékou Touré), au Soudan, actuel Mali (Modibo Keita), etc. — T.S. Bah

Un vivier politique et une ruche parlementaire

Vivier politique (1946-1953)

Au lendemain de la Deuxième guerre mondiale (1939-1945) l’activité “parlementaire” en Afrique française s’opérait à travers le double collège. Le premier Collège concernait les citoyens:  Français et Noirs assimilés. Le deuxième Collège représentait les non-citoyens: les Africains. En 1945 en Guinée le premier Collège comptait 1.944 inscrits, tandis que le deuxième collège regroupait 16.233 votants. De la sorte,   la France accordait la citoyenneté aux étrangers venus de l’Hexagone. Mais elle niait ce  droit aux Africains dans la terre de leurs ancêtres !
Le double Collège dura de 1945 à 1946. Maurice Chevance et Jean-Baptiste Ferracci y siégèrent successivement. Yacine Diallo occupa le deuxième collègue. Le Collège unique remplaça le double collège en 1946. A partir de cette date, les députés de la Guinée à l’Assemblée nationale française furent, successivement et dans l’ordre suivant, Yacine Diallo, Mamba Sano, Albert Liurette, Diawadou Barry, Sékou Touré et Saifoulaye Diallo.

Sidiki Kobélé Keita fournit les listes des candidatures pour le Collège unique à l’élection législative du 10 Novembre 1946.

  • Union Socialiste et Progressiste de Guinée
    • Yacine Diallo
    • Fodé Mamoudou Touré
  • Parti Socialiste de Guinée
  • Union Démocratique Africaine
    • Lamine Kaba
    • Amara Sissoko
  • Rassemblement de Gauche Guinéen
    • Fara Millimono
    • Ousmane Bakèlè Sankhon

L’amnésie collective guinéenne consiste, entre autres, dans le fait que la plupart des pionniers sus-nommés sont tombés dans l’oubli.
On note par ailleurs que le nom de Sékou Touré ne figure sur la liste d’aucun des partis en lice ci-dessus. Il est vrai qu’André Lewin dit vaguement que “les amis de Sékou songent même à le présenter, pour le deuxième collège” en 1945. Si cela était vrai, on se demande alors pourquoi M. Sékou Touré ne fut pas candidat en 1946. En l’occurrence les données reprises par Kobélé prévalent sur les spécculations de Lewin. Et somme, pour l’ambitieux et impatient Sékou Touré, il fallut attendre 1953 — soit 7 ans — pour sa première victoire comme conseiller de Beyla, et 1956 — soit dix ans — pour son premier mandat de député pour le Palais Bourbon à Paris.

Houphouët-Boigny affirme:

Au départ, un de mes anciens collègues de promotion à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée, Mamba Sano, nous avait représentés…

Précision :  fils de Kissidougou, instituteur du cadre commun supérieur de l’AOF, directeur d’école — comme son collègue Yacine Diallo — dès 1931, orateur hors-pair, Mamba Sano fut un membre-pionnier du Parti Progressiste Africain de Guinée. Il fut également membre de l’Union Forestière, conseiller général de Beyla, et député socialiste français de 1946 à 1952.
De juillet 1947 à novembre 1948, Mamba Sano fit partie de la direction du PDG, la section naissante du RDA en Guinée. En sa qualité de directeur politique, il supervisa la parution du premier numéro de Phare de Guinée, le bi-hebdomadaire du nouveau parti.
En 1951, Mamba Sano battit Sékou Touré à plate-couture à Beyla. Et le jeune Sékou fut mal avisé d’y défier son aîné.

La chapitre 6 du livre de Morgenthau sur la Guinée comporte 35 sous-chapitres. Le nom de Sékou Touré n’y apparait qu’au 6è sous-chapitre. Les précédents sous-chapitres traitent seulement des  devanciers du futur dictateur guinéen.
Par malheur, devenu président de la république à partir de 1958, Sékou Touré décida de “se venger.” Il accorda la vie sauve à certains de ses anciens adversaires. Mais ce fut au prix de leur effacement absolu de la vie publique. Ils devinrent ainsi jusqu’à leur mort des fantômes de leur vibrant passé actif. Il s’agit notamment de Mamba Sano et de Framoi Bérété. Quant aux autres —et c’est la majorité — ils furent moins chanceux. Inventant des complots cycliques Sekou Touré condamna certains à de lourdes peines de prison (Koumandian Keita). Poussant la cruauté au plus bas, il fit fusiller ou pendre — summum d’ignominie — les autres. La liste est longue. Mais, aveuglé par la haine, le tyran mit dans le même sac ses compagnons et protecteurs d’hier, d’une part, et ses opposants et rivaux de jadis. On y retrouve Yacine Diallo (empoisonné par Sékou Touré et Mme. Mafory Bangoura en 1954, selon la rumeur), Bangaly Camara, Diawadou Barry, Ibrahima Barry III, Alpha Amadou Diallo, Karim Bangoura, Moriba Magassouba, Tibou Tounkara, Moricandian Savané, Mamadi Sagno, Kassory Bangoura, Fodéba Keita, Jean-Paul Alata, etc., etc. Visiter le Memorial du Camp Boiro !

Malgré cette évolution tragique, on comprend que l’activité politique et le militantisme n’attendirent pas la montée du PDG-RDA et de Sékou Touré pour prendre de l’essor en Guinée française. Il n’y eut donc pas de “vide guinéen” durant la période 1946-1953 évoquée par Houphouët-Boigny. C’est la décapitation de l’élite —suivie par le dépeuplement consécutif à l’émigration massive vers les pays voisins — qui vidèrent le pays.

Ruche parlementaire (1953-1958)

La Guinée connut douze ans de pluralisme politique, de 1946 à 1958. A partir de 1958 elle tomba sous la coupe totale du PDG et devint victime de l’intolérance criminelle de Sékou Touré. Il fallut attendre 1991 pour que le pays renoue avec le multipartisme. Cela, en dépit de l’opposition du Général Lansana Conté, le soldat et successeur de Sékou Touré, et tombeur du PDG.
La Guinée française fut une ruche parlementaire bourdonnante, où politiciens Blancs et Noirs collaboraient et se confrontaient selon les intérêts et les idéologies. Ils élaboraient, soumettaient, débattaient et votaient le budget et les projets de lois. Comme tout autre pays démocratique.
Le Conseil consultatif (1946-1956) ouvrit la marche. L’Assemblée territoriale (1956-1958) lui succéda.
Selon Lewin, Colonel Eric Allégret fut le premier président du Conseil consultatif, à partir de 1947. C’était un colonel de la Résistance, un officier des Forces Françaises Libres qui combattirent l’occupation nazie. Par dessus tout, il figurait, note André Lewin, comme un “important planteur de bananes.” Il dirigeait parallèlement “la Coopérative bananière de Guinée (COBAG) et la Fédération bananière et fruitière de la Guinée Française.

Eric était un frère des célèbres cinéastes Marc Allégret et  Yves Allegret.  Le second épousa la grande Simone Signoret. Le premier vécut et travailla avec André Gide, l’auteur de Voyage au Congo. Wikipedia souligne qu’il “découvrit” ou lança de nombreuses vedettes : Fernandel, Raimu, Jean-Louis Barrault, Joséphine Baker, Michèle Morgan, Louis Jourdan, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Daniel Gélin, Brigitte Bardot, Jean-Paul Belmondo, Alain Delon, Johnny Hallyday. Et Lewin note qu’Eric connaissait bien le général de Gaulle, car il possédait une propriété nommee La Sapinière, proche de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises.”Eric créa à Conakry une association pour le soutien de l’action du général de Gaulle

A partir de 1950, Jacques Foccart fit trois déplacements en Guinée. Son contact avec Sékou Touré remonte à cette période. Il prépara ainsi  la première visite du Général de Gaulle à  Conakry, le 9 mars 1953.

Framoi Bérété remplaça Allégret au perchoir en 1954. Le Conseil consultatif s’était érigé en Assemblée Territoriale.

Et à partir de 1956, Saifoulaye Diallo prit les rênes du parlement. L’Assemblée territoriale se mua en Assemblée nationale après la proclamation de la république en 1958. Saifoulaye cumula sa fonction législative avec celle de secrétaire politique du PDG jusqu’en 1963.

Partisan du principe stalinien du “centralisme démocratique” et de la suprématie du parti sur l’état — et de plein accord avec Sékou Touré — Saifoulaye transforma l’Assemblée nationale en une chambre à écho des décisions du Bureau politique national du PDG. En conséquence, les débats animés et contradictoires des premiers députés dans l’hémicycle stoppèrent. L’uniformité idéologique et l’unanimité —forcée— de pensée s’enracinèrent. Au nom de la “pseudo-révolution” du Parti-état nivelleur par le bas.

Depuis son arrivée controversée au pouvoir, Alpha Condé imite cette caporalisation anti-démocratique du parlement. En collusion avec le président du Législatif, M. Kory Kondiano, qui fut mon collègue à l’Institut Polytechnique G.A. Nasser dans les années 1980.

Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d'autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l'apparat de quelques uns. Toujours à l'honneur aujourd'hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux bras de fer avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945).
Amadou Hampaté-Bâ (2e à gauche), Elhadj Seydou Nourou Tall, khalife tijaniyya, Félix Houphouet-Boigny et d’autres dignitaires sénégalais. Dakar, circa 1954. On remarque les médailles décorant l’apparat de quelques uns. Toujours à l’honneur aujourd’hui, ces insignes de la Métropole coloniale furent royalement rejettés par Cheikh Hamallah durant son fameux échange avec Pierre Boisson, représentant du régime fantoche de Vichy durant la Deuxième guerre mondiale (1939-1945). — T.S. Bah

Le duo parrain de Sékou Touré : Cornut-Gentille et Houphouët-Boigny

Paraphrasant et inversant le dicton selon lequel l’Egype est un don du Nil, on peut dire que Sékou Touré est un cadeau empoisonné  de Bernard Cornut-Gentille et Félix Houphouët-Boigny à la Guinée. Ici  Houphouët-Boigny voudrait maquiller et cacher cet acte. Mais il s’y prend mal. De surcroît, il est mal servi par l’éditeur du discours présidentiel avec la confusion ridicule au sujet de la rue Oudinot. Houphouët déclare faussement :

« Lorsque, à la suite d’une vacance dans la région de Beyla, nous avons décidé d’y présenter Sékou Touré, je m’y suis rendu en compagnie du Gouverneur-Général Cornut-Gentille.
Je ne demandais pas l’appui du gouvernement, des pouvoirs locaux, mais simplement la neutralité. Elle m’avait été promise; je me suis rendu dans la nuit, avec le Gouvemeur-Général, dans les campements administratifs du Mont Nimba. Mais nous n’avons pas été logés sous le même toit. Tout semblait arrangé. Comut-Gentille avait convoqué les administrateurs et donné des instructions pour que la neutralité soit absolument respetée. Le lendemain, à Man, j’apprenais le contraire, Je suis retoumé pour lui demander ce qui s’était passé dans la nuit ? Il m’a dit:
— J’ai donné des instructions, mais ils ne m’ont pas obéi. Ils n’obéissent qu’à Roudino
La fraude a donc fait que nous n’avions toujours personne en Guinée. Il nous a fallu attendre jusqu’à 1956 pour obtenir, sur l’ensemble du territoire africain français, la neutralité de l’administration. Et le résultat ne s’est pas fait attendre: nous avons enlevé deux sièges en Guinée, deux au Mali, deux au Niger. Entre-temps, la Haute-Volta avait été reconstituée, et ses élus sont devenus RDA.».

Une correction s’impose ici. Il n’y pas de Roudino dans l’histoire coloniale de la France. Par contre il existe la Rue Oudinot, siège parisien du ministère des Colonies.

L’étude et l’analyse des relations de ce trio sont importantes pour comprendre l’histoire politique de la Guinée durant la décennie 1950. Il s’agit notamment de jetter la lumière sur la montée en flèche de Sékou Touré entre 1954 et 1956. Ainsi,  par exemple, Lewin révèle les liens sentimentaux et/ou physiques entre Cornut-Gentille et le jeune Sékou Touré. Par erreur, insistance et redondance, Lewin publie reprend textuellement la même information dans deux chapitres consécutifs (chapitre 15 et chapitre 16) dans sa série biographique. Cela dit, le titre officiel du dirigeant français était alors Haut-commissaire et non pas Gouverneur-général de l’AOF.

Houphouët ne pouvait pas deviner qu’un ancien ambassadeur français en Guinée, le contredirait un quart-de-siècle plus tard, avec noms et faits à l’appui. En effet, au chapitre 16, volume 1, de sa biographie de Sékou Touré André Lewin donne les précisions suivantes :

« La tentative suivante, lors d’une élection partielle tenue le 2 août 1953 à Beyla à la suite du décès survenu le 11 mai 1953 du conseiller territorial Paul Tétau 357, sera la bonne. Située à la limite de la Guinée forestière et donc éloignée des bases traditionnelles du Parti, la circonscription de Beyla est un test : Sékou y remporte sa première élection. Il s’en faut de peu cependant, car il obtient 729 voix contre 703 et 198 respectivement à ses adversaires, l’infirmier Camara Dougoutigui, soutenu par l’administration et les chefs de canton, et le député Mamba Sano 358. C’est dans la petite localité de Foumbadougou qu’il recueille le plus de voix, ce qui fait pencher la balance en sa faveur à la dernière minute.
Certains prétendront que le nouveau conseiller territorial (ou conseiller général comme on le dit de plus en plus) doit l’idée et le siège à son nouvel ami, Bernard Cornut-Gentille, dit “BCG”, haut-commissaire à Dakar depuisquelques mois.
De son côté, depuis la Côte-d’Ivoire proche de la Guinée forestière, Houphouët-Boigny a envoyé pour aider à la campagne de Sékou un véhicule et quatre militants chevronnés. Les marges des résultats sont si étroites qu’il faudra plusieurs mois avant que l’élection soit validée. Mais dès le soir du scrutin, l’enthousiasme des partisans de Sékou déferle sur toute la Guinée, et comme le notent certains observateurs, “après Beyla, le PDG prend d’assaut le pays”.
Les militants en liesse amènent Sékou près d’une grosse pierre fichée dans la terre en pleine bourgade, et lui font jurer solennellement qu’il respectera sa promesse de toujours s’occuper du sort du peuple guinéen ; sinon, selon les traditions locales, il n’arrivera jamais à rien dans sa vie. »

Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d'Ali Racine Sow, commerçant musulman sénégalais, et d'une mère Baoulé d'origine princière.
Félix Houphouet-Boigny et et sa première épouse, Khadija Racine Sow (1913-2006). Mariés en 1930 à Abengourou, ils divorcèrent en 1956. Surnomée Kady, Mme Houphouët-Boigny était la fille d’Ali Racine Sow, commerçant Pullo musulman du Sénégal, et d’une mère Baoulé d’origine princière.

A partir de 1953 donc, les autorités territoriales et fédérales épaulent le PDG et le laissent faire. Ainsi commence une campagne de terreur, d’humiliations, de coups et blessures et de mort, qui, en rétrospective, annonçait le futur Camp Boiro.

Lire l’enquête et l’analyse de Bernard Charles, professeur à l’Université de Montréal, intitulée Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)

Lewin écrit :  “Des heurts violents ont lieu à Conakry et dans diverses villes de l’intérieur le 29 septembre 1955, puis les 2 et 3 octobre (sept morts, dont six Peuls et un Soussou, tous membres du BAG 408).”
Membre — avec Diawadou Barry et Koumandian Keita — du trio dirigeant du Bloc Africain de Guinée (BAG), Karim Bangoura envoie, le 5 octobre 1955, le télégramme suivant au haut-commissaire Cornut-Gentille :

“Gravité des incidents de Coyah marque faillite politique de complaisance avec le RDA que vous avez instaurée. Le chauffeur de mon père tué, la maison de mon oncle saccagée et ses filles violées, soulignent étendue de vos responsabilités.
Ma douleur immense m’encourage à vous dénoncer auprès des hautes autorités de la Métropole comme soutien officiel et déclaré des extrémistes africains fauteurs de troubles.
Les agissements du PDG-RDA restent votre oeuvre. La carence de l’autorité locale en découle.
La mise à feu et à sang de ce pays jadis paisible continuera à peser sur votre conscience, car vos rapports officiels n’ont pas traduit la vérité sur le caractère du RDA.
Je reste fidèle à la France et à la Guinée, et vous pouvez compter sur ma détermination farouche contre votre politique néfaste pour la présence française.”

Seize ans plus tard, en 1971, Sékou Touré fit payer à Karim Bangoura le prix de leur rivalité d’antan, en le faisant mourir, soit par la diète noire au Camp Boiro (version de l’ambassadeur William Attwood), soit par noyade après avoir été ligoté et largué du bord d’un hélicoptère dans le fleuve Fatala, ou Rio Pongo, à Boffa (version d’Alsény René Gomez).

A suivre.

Tierno S. Bah

Sékou et Foccart : explications et promenade

De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l'Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d'Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962
De gauche à droite: Saifoulaye Diallo (président de l’Assemblée nationale, secrétaire politique du PDG), F. Houphouët-Boigny (président de Côte d’Ivoire et du PDCI-RDA), Sékou Touré (président de la Guinée, secrétaire général du PDG). Conakry, 1962

L’échafaudage révolutionnaire de Sékou Touré s’effondra du vivant de son monteur. A deux ou trois ans de sa mort, le Responsable suprême de la Révolution avait effectué un virage de 180 degrés et s’était ravalé à son niveau de départ : celui d’un petit-bourgeois africain versatile, imitateur, et destructeur.
Le constat de la débâcle guinéenne fut dressé, entre autres, par l’intellectuel Sud-Africain Phineas Malinga. Son article “Ahmed Sékou Touré: An African Tragedy” traite du revirement politique de Sékou Touré. Paru en 1985, le papier dénonce la nature tribale du régime guinéen, l’ambivalence idéologique (marxiste et islamique), les assassinats politiques au Camp Boiro — dont celui de Telli Diallo, la mendicité financière et l’allégeance aux pétrodollars orientaux. Malinga conclut que durant la dernière année de sa vie Sékou Touré était devenu complètement emmailloté dans le filet du néo-colonialisme (“completely enmeshed in the net of neocolonialism.”) Deux faits étayent son argumentation : (a) la dette extérieure écrasante auprès des monopoles occidentaux et des banques arabes, (b) l’abandon du slogan “Prêt pour la révolution” pour l’incantation “Prêt pour la production”. Et, en l’occurrence, ironise Malinga, la production allait être désormais au service de l’investisseur étranger, et non au bénéfice des populations.
Au paragraphe suivant Malinga dresse un réquisitoire convaincant contre Sékou Touré. Il écrit (je traduis) :

«  Un autre évènement de 1983 fut moins important mais profondément symbolique. Un certain Jacques Foccart était dans l’entourage de de Gaulle durant la fameuse rencontre de Conakry le 25 août 1958, lorsque Sékou Touré se détourna de la France. Le même Foccart fut, dans les années 1960  le secrétaire d’Etat chargé des affaires africaines à Paris. Il fut le cerveau d’une politique implacable de revanche poursuivie par le gouvernement français durant cette période. En 1965, Sékou Touré le denonça à un meeting populaire à Conakry comme le comploteur caché dont la main était derrière chaque tentative de déstabilisation de la Guinée. En 1983, Foccart revint à Conakry, en tant qu’invité du Président. La rencontre fut présentée comme une “ reconciliation ”. Et elle le fut, mais au profit de Foccart.
Il est facile de concevoir la satisfaction que le bureaucrate Français a dû ressentir au constat d’un quart de siècle d’action de sa part. Il est douloureux de s’imaginer les sentiments éprouvés par Sékou Touré. »

En 2010, soit vingt-cinq ans après Phineas Malinga, André Lewin publie une biographie de Sékou Touré en huit volumes. Il consacre le chapitre 88 du volume 7 aux “Surprenantes retrouvailles de Jacques Foccart et de Sékou Touré”.

Datant de 1997, l’interview de J. Foccart par F. Gaillard se situe, à peu près, à mi-chemin des deux publications sus-nommées. Tout en confirmant l’analyse et le jugement de Malinga, l’entretien révèle deux causes fondamentales de l’échec guinéen. Ce sont : la mégalomanie et le sadisme de Sékou Touré.

Mégalomanie

Philippe Gaillard demande à Jacques Foccart : “Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?” Réponse :

“Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue. Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?”

Sans minimiser les supplications de Sékou Touré appelant Foccart à l’aide, je retiens surtout la phrase “… je vais devenir président de l’OUA.” Cette déclaration emphatique procède de la mégalomanie maladive de Sékou Touré. Car il déforme le titre officiel “président en exercice”. Il le raccourcit  en président — tout court — de l’Organisation de l’Unité Africaine. Je doute qu’il s’agisse là d’un glissement de mot ou d’une erreur de langage (lapsus lingae). J’y lis plutôt un propos choisi doublé d’une visée néfaste. Car la présidence de l’OUA —tout comme celle de l’actuelle Union Africaine — est une fonction annuelle rotative, une charge temporaire alternante. Symbolique et protocolaire, elle n’est absolument pas fixe, permanente, pérenne. Mais en 1983 Sékou Touré et son entourage rêvaient tout haut. Selon eux, le chef de l’Etat guinéen devrait, à la fin du sommet de Conakry en 1984, occuper définitivement le fauteuil de la présidence de l’OUA ! Les implications de tant de spéculations et de naiveté sont évidentes : après avoir trahi et détruit la Guinée, Sékou Touré nourissait le désir de dominer toute l’Afrique !
Il ne saurait y avoir de preuve plus matérielle de mégalomanie, de déviation mentale et de folie du pouvoir.

Sadisme

Foccart témoigne :

« Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
— Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir. »

L’épithète “fameuse” désigne normalement une qualité morale, intellectuelle, physique, esthétique. Elle dénote un trait positif chez une personne ou dans une oeuvre d’art, une invention scientifique, une réalisation technique, etc. Elle connote l’admiration, l’excellence, le mérite, la valeur, la brillance, la finesse, etc.

Le Camp Boiro ne remplit aucun des critère ci-dessus. Il ne mérite donc pas qu’on l’appelle FAMEUX. Surtout de la part de son inventeur. Il est plutôt INFAME. En l’occurrence, mû par le sadisme, Sékou Touré avait effacé de sa mémoire le souvenir des tortures et de la mort qu’il ordonna dans cette prison. Victimes et/ou martyrs, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants (Guinéens, Africains, Européens et Orientaux) succombèrent à son génie du mal et de la méchanceté. Le président guinéen  connaissait si bien les coins et les recoins du Camp Boiro qu’il aurait servi de guide expert à Foccart. En paradant son hôte devant la vieille caserne de la Garde républicaine, il piétinait la mémoire des vies détruites et des carrières brisées. Il crachait allégrément ainsi sur le sort des familles ruinées, des communautés désolées et d’un pays bouleversé.
Il lui était impossible de montrer à Foccart une université fonctionnelle, un hôpital moderne, une usine performante, une vaste plantation, une plaine agricole étendue, une riche ferme, un centre artisanal florissant. Il n’y en avait pas ! Le dictateur n’avait pour “réalisation” à exhiber — sans honte, ni remord — que son camp de larmes et de sang, de la désolation et de la mort. Ayant opté pour le reniement de soi, il était en bonne compagnie avec un maître de la sale guerre,   un ancien officier commando de choc, le stratège de la France-Afrique.

Huit mois plus tard, inopinée, la mort mit fin aux plans sinistres et au rêve présidentiel pan-africain de Sékou Touré.

Tierno S. Bah

“Jacques Foccart et Ahmed Sékou Touré”

Jacques Foccart
Jacques Foccart

Extraits de Foccart parle, entretiens avec Philippe Gaillard, tome II, Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1997, p. 191-197.
Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 30, 2009

Lire aussi Sékou et Foccart : explications et promenade

Philippe Gaillard : Loin de l’Afrique centrale, en Guinée, s’exerce une autre forme de terreur. L’arrivée de Georges Pompidou à l’Élysée change-t-elle quelque chose dans les relations franco-guinéennes ?

Jacques Foccart : Pompidou n’a pas subi ce que le Général de Gaulle avait ressenti comme un affront personnel en 1958. Il considère qu’il faut prendre Sékou Touré comme il est et s’arranger avec lui si c’est possible, que la Guinée est un pays riche avec lequel nous avons eu les mêmes relations qu’avec nos autres colonies africaines et avec lequel il est dans l’intérêt mutuel d’établir une coopération. Je vous ai dit que c’est aussi mon point de vue. Mais rien ne sera possible, parce que les complots vrais ou faux entraînent des centaines d’arrestations, d’exécutions sommaires, d’incarcérations dans des conditions épouvantables. A de multiples occasions, Sékou lance des accusations contre la France et des diatribes contre moi. C’est tellement rituel que cela devient prévisible. Je me rappelle avoir prédit à Pompidou, en septembre 1972, que, dans les quinze jours, je serais accusé par Sékou Touré de fomenter un complot contre lui.
— Comment ! s’est-il exclamé. Dans quelle affaire vous êtes-vous embarqué ?
— Il n’y a absolument rien, l’ai-je rassuré, à quoi je sois mêlé ou dont je sois informé, pas même une rumeur. Seulement, Sékou s’est engagé auprès de Mobutu à aller en visite au Zaire. Il n’ira pas, car il a trop peur, et peutêtre à juste titre, de ne pas retrouver sa place en rentrant. Il aura besoin d’un prétexte et il découvrira un complot. Derrière le complot, il y aura Foccart. »
Cela n’a pas manqué. Il arrivait que de malheureux Guinéens soient arrêtés dans le seul but d’accréditer un prétendu complot.

Philippe Gaillard : N’a-t-il pas quand même été question de reprendre les relations ?

Jacques Foccart : Si, à plusieurs reprises. Sékou Touré faisait des approches, probablement sincères. J’en ai été l’objet, en particulier, à Dakar, à l’occasion de la fête nationale, en avril 1970, de la part de son demi-frère, Ismaël Touré, qui était son âme damnée. Et puis il repartait dans ses diatribes.

Philippe Gaillard : Vous parlez de 1969 et 1970. J’imagine qu’après le débarquement de Portugais et d’opposants guinéens à Conakry, le 22 novembre 1970, il n’a plus été question d’accord de coopération…

Jacques Foccart : La violente répression, les soixante pendaisons sous les ponts de Conakry et d’autres villes, les arrestations de Français, les discours de Sékou Touré sur « la cinquième colonne foccartienne » ont obstrué, évidemment, toute perspective de rapprochement. Parmi les Français arrêtés se trouvait un collaborateur de Sékou Touré, Jean-Paul Alata, qui a été libéré longtemps après et a écrit un livre sur sa captivité. Il était accusé d’avoir été un « agent de Foccart ». C’est quelqu’un que je n’avais jamais rencontré et dont je crois même que je n’avais jamais entendu parler.

Philippe Gaillard : Aviez-vous suivi les préparatifs du débarquement ?

Jacques Foccart : Non. Il n’est pas impossible que des échos m’en soient parvenus, car les rumeurs sur les préparatifs de coups d’Etat à Conakry étaient incessantes, mais elles s’entremêlaient ; on ne parvenait guère à faire le tri entre les informations un tant soit peu sérieuses et les rodomontades. Je finissais par ne plus guère y prêter attention. Le 22 novembre, j’étais à Libreville, où j’ai appris la nouvelle comme tout le monde 7. C’est seulement au début de décembre que j’ai recueilli les premières indications sérieuses sur ce qui s’était passé ; c’est l’ambassadeur de Belgique à Conakry, que j’ai rencontré à Nouakchott, aux cérémonies du dixième anniversaire de l’indépendance de la Mauritanie, qui me les a données.

Philippe Gaillard : Devant cette répression épouvantable, n’envisagez-vous pas une réaction musclée ?

Jacques Foccart : Si, mais au grand jour, dans le cas où des Français seraient directement menacés dans leur vie. Des plans d’intervention sont établis. La marine outrepasse même les instructions qu’elle a reçues en déclenchant des mouvements de navires. Mais c’est difficile, d’abord parce qu’il faudrait mener l’affaire assez vite pour que Sékou n’ait pas le temps d’exercer des représailles contre les Français, qui sont douze à quinze cents, ensuite en raison des réactions diplomatiques inévitables. La campagne antifrançaise, antisénégalaise et antiivoirienne de Radio-Conakry atteint des sommets pendant le voyage de Pompidou à Dakar et à Abidjan en février 1971. Ensuite, progressivement, la tension baisse.

Philippe Gaillard : Mais les rumeurs de complots ne s’éteignent pas. Qu’y a-t il de fondé ?

Jacques Foccart : Ce n’est pas très différent de ce que je vous ai dit pour la période qui a précédé le débarquement. Périodiquement, je suis approché par des gens qui ont ou qui me disent avoir un projet de déstabilisation et qui demandent une aide. Quand cela me paraît un peu sérieux — c’est le cas au début de 1974, lorsque Houphouët et Senghor s’en mêlent et interviennent auprès de moi —, je rends compte à Pompidou. Sa réaction est toujours la même : « Il doit être clair que vous ne devez fournir ni aide ni encouragements. » Il le dit lui-même à Senghor, qu’il reçoit en février 1974 et qui envisage alors de soutenir un projet d’opposants guinéens appuyés par le PAIGC (Parti africain de l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert).

Philippe Gaillard : Après 1958, vous n’avez jamais rencontré Sékou Touré ?

Jacques Foccart : Je l’ai revu, mais beaucoup plus tard : neuf mois avant sa mort, en juin 1983. André Lewin, qui s’était beaucoup dépensé pour réconcilier la France et la Guinée et qui a été le premier ambassadeur à Conakry après la reprise des relations diplomatiques en 1975, m’avait dit :
— Sékou Touré veut en finir avec les fantômes du passé. Or vous le hantez. Il m’a parlé de vous, je peux dire, presque à chacune de nos rencontres. Il vous reproche un tas de choses, mais il voudrait vous revoir et se réconcilier avec vous.
Je m’en étais ouvert auprès d’Houphouët, qui m’avait vivement conseillé, lui aussi, d’aller à Conakry. La seule opposition que j’avais rencontrée était celle de ma femme.
— Ce personnage a été ignoble avec vous, m’avait-elle dit. Ces affaires ne vous concernent plus. Pourquoi voulez-vous vous en mêler et prendre encore des risques ?
Je n’ai pas pu résister, mais j’ai pris des  précautions. J’ai demandé à Houphouët d’organiser la rencontre et de me faire conduire d’Abidjan à Conakry par son avion, qui ne passerait pas inaperçu. C’est ainsi que les choses se sont passées. Je n’avais nullement informé les autorités françaises. Vous pouvez donc imaginer l’ahurissement de l’ambassadeur de France, Yvon Omnes, avec lequel je me suis trouvé nez à nez à l’aéroport de Conakry. Je vois encore sa tête.
— Vous ici ! s’est-il exclamé. Mais vous allez vous faire arrêter !
Je l’ai rassuré.

Philippe Gaillard : Vous avez été conduit directement à la présidence ?

Sékou Touré et Jacques Foccart s’expliquent

Jacques Foccart : Oui. Tout de suite après m’avoir accueilli, Sékou Touré m’a dit :
— Je ne vous ai pas prié de venir pour parler du passé et de tout ce qui nous a divisés ; c’est pour parler de l’avenir.
J’ai objecté :
— Monsieur le Président, ce n’est pas possible. Nous avons eu tellement de différends, vous m’avez tellement attaqué, que nous devons nous en expliquer avant de parler de l’avenir.
Notre conversation a duré plus de cinq heures. Elle n’a pas été interrompue par le déjeuner. C’était le ramadan, ce qui ne préoccupait pas le chef de l’État, mais notre unique convive, le Premier ministre Lansana Béavogui, jeûnait ; il n’a pas plus ouvert la bouche pour parler que pour manger.
Sékou est remonté à 1958, me reprochant d’avoir empêché des coopérants d’aller en Guinée, etc… Tout y est passé jusqu’en 1974 ; je n’ai pas besoin de revenir sur tous les incidents dont je vous ai parlé.
— Je vous ai rappelé ces choses, a-t-il conclu, parce que vous me l’avez demandé, mais cela n’a plus d’importance. J’ai peut-être été mal informé. De toute façon, c’est le passé.
Là-dessus, Béavogui, qui s’était retiré après le repas, nous a rejoints pour une promenade.

Promenade à Conakry : Sékou Touré invite Jacques Foccart à visiter le Camp Boiro et essuie un refus

Jacques Foccart : Sékou a pris le volant de sa voiture et nous a fait faire le tour de Conakry. Tout d’un coup, il s’est arrêté. Nous étions devant l’entrée du Camp Boiro.
Voici cette fameuse prison, m’a-t-il dit. Si vous le souhaitez, je vais vous la faire visiter.
J’ai décliné l’invitation, non sans lui faire observer que, s’il me faisait cette proposition, c’était qu’il n’y avait plus rien à voir.

Philippe Gaillard : Sur l’avenir, qu’avait-il à vous dire ?

Jacques Foccart : Il y est venu à la fin de la journée, sous une forme pour le moins inattendue.
— Vous savez, m’a-t-il dit, que je vais sans doute devenir président de l’OUA. J’ai besoin d’un conseiller qui connaisse bien les hommes et les choses de notre continent. Personne ne répond autant que vous à ce profil. Vous êtes disponible maintenant. Accepteriez-vous, je ne dis pas de vous installer à Conakry, mais de venir me voir périodiquement pour m’aider ?

Philippe Gaillard : Comment avez-vous réagi ?

Jacques Foccart : Eh bien, je vais vous dire que j’ai été tenté ! Ce qui m’a retenu est le souvenir du Général. Le président de la République de Guinée avait tellement maltraité le général de Gaulle et suscité tellement de réactions négatives de sa part que je me serais senti coupable envers la mémoire du Général d’accepter de travailler auprès de Sékou Touré.
Ainsi se sont achevées mes relations avec Sékou Touré, comme elles avaient commencé : j’ai dans mes archives une lettre chaleureuse de 1957 de celui qui était alors maire de Conakry, contenant cette exclamation :
« Ah, si tous les Français avec qui j’ai affaire étaient comme vous ! »

Philippe Gaillard : A l’inverse, changement spectaculaire envers la Guinée. Vous aviez plaidé en vain pour la normalisation des rapports avec Sékou Touré quand vous étiez à l’Élysée. C’est Valéry Giscard d’Estaing qui rétablit les relations diplomatiques en juillet 1975. Pourquoi ?

Jacques Foccart : D’abord, il faut dire qu’il ne pouvait pas en être vraiment question sous la présidence de Pompidou, pendant laquelle la violence de la répression des complots réels et imaginaires a atteint son paroxysme en Guinée. Giscard d’Estaing est arrivé au pouvoir au moment où se produisait une relative accalmie. Ensuite, cette reprise des relations doit beaucoup à André Lewin, qui était porte-parole des Nations unies et qui s’est consacré à la réconciliation franco-guinéenne en tant que représentant du secrétaire général de l’ONU, et même à titre personnel. C’est d’ailleurs lui qui a été nommé ambassadeur de France à Conakry…

Philippe Gaillard : Avez-vous suivi ces tractations ?

Jacques Foccart : André Lewin est venu me voir à cette époque, mais il ne m’a pas tenu au courant. C’est alors qu’il a commencé à me dire que Sékou parlait de moi à tout propos, et pas toujours en mal. Il a joué un rôle efficace et positif. Il a été, ensuite, un bon ambassadeur, dans des circonstances difficiles, parce que 1976 et 1977 ont été les années des dernières violences du régime, avec la vague d’arrestations de Peuls — dont l’ancien secrétaire général de l’OUA, Diallo Telli, qui mourra au sinistre Camp Boiro — et la sanglante répression d’une marche de femmes.
La reprise des relations franco-guinéennes a marqué le moment où Sékou Touré, considérant que l’isolement de la Guinée était devenu insupportable, a décidé de faire meilleure figure face à la communauté des nations. Il s’est mis à voyager. Il s’est réconcilié solennellement avec Houphouët-Boigny et Senghor, à Monrovia, en mars 1978, et il a reçu Giscard en Guinée en décembre de la même année. Il a été reçu à son tour, cette fois par Mitterrand, en septembre 1982, et il a participé au sommet franco-africain de Vittel en octobre 1983. Il est mort le 26 mars 1984, alors que sa réintégration dans la communauté africaine allait être consacrée par son accession à la présidence de l’OUA, dont le sommet devait se tenir à Conakry au mois de mai.

Note
7. Les Portugais avaient envoyé par mer un commando chargé de libérer des prisonniers capturés par les maquisards dans leur colonie voisine, l’actuelle Guinée-Bissau, et détenus à Conakry. Ils avaient embarqué des opposants guinéens qui voulaient abattre le régime de Sékou Touré. L’opération portugaise avait réussi ; l’opération guinéenne avait échoué.

Les USA, l’Europe et l’Afrique coloniale

Président Dwight Eisenhower reçoit Président Sékou Touré à la Maison Blanche, Washington, DC, le 26 october 1959 (Source: John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)
Président Dwight Eisenhower (1953 -1961) reçoit Président Sékou Touré (1958-1984) à la Maison Blanche, Washington, DC, le 26 october 1959 (Source: John H. Morrow. First American Ambassador to Guinea, 1959-1961)

Professeur alors à l’Université de Boulder, Colorado, Ebere Nwaubani est l’auteur dans Cahiers d’études africaines (2003) un article intitulé “Les États-Unis et la liquidation de l’autorité coloniale européenne en Afrique tropicale, 1941-1963”. Le titre et le texte sont en anglais “The United States and the Liquidation of European Colonial Rule in Tropical Africa, 1941-1963.” Long de 46 pages, le papier est résumé en ces termes :

« Les États-Unis occupent une place de choix dans la littérature consacrée à la fin du colonialisme en Afrique. Ce pays, dit-on, a facilité le processus en poussant les Européens à de rapides concessions politiques avec les Africains. Ce point de vue a encore du poids aujourd’hui, et il est fréquemment exprimé dans les livres et les cours consacrés à l’histoire de l’Afrique. Peu importe que les prétentions d’un anticolonialisme américain soient fondées non pas sur une étude de sources de première main mais sur des suppositions. Le nombre croissant de documents officiels désormais accessibles à tous plaide en faveur d’une étude empirique d’un sujet intimement lié au discours africaniste sur la décolonisation. C’est exactement l’objectif de cet article qui montre que la perception courante du rôle des États-Unis dans le processus de décolonisation est trompeuse. Les États-Unis, de manière tout à fait évidente, souhaitaient et s’efforçaient de conserver une forte présence européenne en Afrique, même après les indépendances. Cet article explique les raisons de cette attitude et attire l’attention sur certains aspects saillants de la politique américaine envers l’Afrique entre 1941 et 1963 : un parti pris excessif en faveur de l’Europe, le souhait d’exploiter les ressources africaines pour reconstruire l’Europe, et le peu d’importance accordée à l’Afrique dans les calculs stratégiques des États-Unis. »

Ma version de l’article inclut des photos et hyperliens sur Semantic Africa. Je voudaris partager ici quelques unes de mes notes et remarques de lecture..

USA, URSS, Europe :  coopération et contradictions de trois formes d’impérialisme

Entre la Conférence du Partage de l’Afrique à Berlin (1885), le triomphe du bolchévisme sur le tsarisme (1922)  et  la chute du Mur de Berlin (1889), trois formations hégémoniques se disputèrent et dirigèrent le monde :

  • les Etats-Unis
  • l’Europe occidentale (France, Grande Bretage, Portugal, Espagne, Allemagne, Italie)
  • l’Union soviétique

Leurs rapports, tour à tour, furent marqués tantôt par la coopération, tantôt par leurs contradictions. Bâties sur des projets impérialistes, la politique des trois blocs ci-dessus plongèrent la planète dans deux guerres mondiales : 1914-1918, et 1939-1945.
C’est durant et à l’issue de cette dernière que l’ex-Union des Républiques Socialistes et Soviétiques ou URSS  (1922-1991) émergea comme une nouvelle puissance, non moins dominatrice que ses adversaires capitalistes. Elle fut le bastion du Bloc de l’Est. Et elle se comporta comme l’archrival du monde capitaliste. Dirigée par Vladimir Poutine, l’actuelle Fédération de Russie est l’héritière historique du régime bâti par Vladimir Lénine et Joseph Staline, l’URSS, qui s’effondra en 1991 sous le poids de sa propre inertie.

L’article de Nwaubani porte d’abord sur la période 1941-1947, qui couva la Guerre froide. Il se penche ensuite sur la partie suivante et chaude de celle-ci (1947-1963). L’Afrique était présente tout au long, mais ce fut généralement à son détriment. Car elle fut traitée soit comme un pion d’échiquier —et non pas une interlocutrice—, soit comme participante involontaire et sacrifiée, soit simplement en filigrane dans les desseins et plans des grandes puissances. Ainsi,  par exemple, le continent fut un pion de l’Europe durant sa Ruée sur les terres africaines. Sans oublier la saignée pluri-centenaire de l’esclavage translatlantique ! Ensuite, l’Afrique participa, malgré elle, aux deux conflits mondiaux, durant lesquels elle servit de fantassins et de chair à canon aux armées belligérantes. Enfin, comme l’indique Nwaubani, l’Afrique fut traitée en filigrane durant la guerre froide, et non pas comme un parternaire …

Liquidation

En intitulant cette étude de 2003 “Les États-Unis et la liquidation de l’autorité coloniale européenne en Afrique tropicale”, Nwaubani donne un peu dans l’exaggération. Car le régime colonial ne fut pas liquidé durant les fameuses décennies des indépendances. Celles-ci  s’échelonnent de la proclamation de la Gold Coast en Ghana  (1957), précédée par la visite en 1956 de Satchmo Louis Armstrong & All Stars, à la transformation de la Rhodésie du Sud en Zimbabwe (1980), célébrée par  Bob Marley.

Entre ces deux dates Ahmadou Kourouma  trouva ample matière  pour son constat satirique et véridique des  Soleils des indépendances. Félix Houphouët-Boigny lui fit payer un prix lourd à travers l’exil forcé.…
Non, il n’y eut assurément pas liquidation, mais plutôt des arrangements, des permutations et la substitution de colonialistes étrangers par des colonialistes autochtones.
Et contrairement à ce que laisserait penser le libellé du titre mettant en exergue l’Afrique tropicale, c’est tout le continent qui continue de subir l’interminable crise post-coloniale. Ainsi, au Maghreb, la Tunisie, l’Algérie ont fait les frais des gérontocrates Bourguiba et Bouteflika. La Libye ne finit pas de se disloquer entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine. Depuis 1956 l’Egypte oscille entre deux extrêmes : les Frères musulmans et les officiers de l’armée. L’Afrique du Sud se débat entre la xénophobie et l’horrible souvenir du massacre des mineurs grévistes de Marikana
Mais la lutte continue. Blaise Compaoré a été chassé de la présidence à vie au Burkina Faso. Avant et après lui, Charles Taylor et Hissène Habré purgent des peines de prison à vie, etc.

Omission

Un trou béant existe dans l’article de Nwaubani. Il consiste en l’absence de toute mention de la résistance des populations et de la lutte des leaders africains de l’anti-colonialisme. Nonobstant les déviations des dirigeants post-coloniaux une fois arrivés au pouvoir, l’omission des mouvements et individualités de l’Afrique colonilale est frappante et regrettable. Ainsi nulle allusion n’est faite à :

Et pourtant le colonialisme ne fut pas liquidé par les seules négociations et tractations entre les USA et l’Europe. Il perdit aussi du terrain sur place et dans la diaspora, sous la pression quotidienne des colonisés et les revendicatios de leurs leaders. Y inclus les intellectuels qui formulèrent les aspirations des peuples dominés, au sein du mouvement de la Négritude et ailleurs.
Enfin la bibliographie de l’article ne mentionne qu’un seul Africain, le Sierra Leonais Davidson Nicol. Nwaubani aurait dû lui adjoindre par exemple, Nnamdi AzikiweIgbo comme l’auteur—, Albert Memmi, Frantz Fanon, Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, etc.

Des unités de parade des Forces Armées des Etats-Unis escortent la délégation guinéenne conduite par Président Sékou Touré à la Maison Blanche, Washington, DC. 26 octobre 1959. La banderole lit “Bienvenue au Président Sékou Touré”. L'absence du prénom Ahmed s'explique par le fait qu'il ne fut ajouté qu'en 1962 (Photo: J.H. Morrow, First American Ambassador to Guinea)
Des unités de parade des Forces Armées des Etats-Unis escortent la délégation guinéenne conduite par Président Sékou Touré à la Maison Blanche, Washington, DC. 26 octobre 1959. La banderole lit “Bienvenue au Président Sékou Touré”. L’absence du prénom Ahmed s’explique par le fait qu’il ne fut ajouté qu’en 1962 (Photo: J.H. Morrow, First American Ambassador to Guinea)

A suivre.

Tierno S. Bah

Pr. Thierno Mouctar Bah. Armées fulɓe d’Adamawa

Lancier-cavalier de l'armée Fulbe de Bornou Source : Major Denham, Captain Clapperton &amp; Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824 London, 1826.
Lancier-cavalier de l’armée Fulbe de Bornou  Source : Major Denham, Captain Clapperton & Dr. Oudney. Narrative of Travels and Discoveries of Northern and Central Africa in the years 1822, 1823, and 1824. London, 1826.

J’introduis ici l’article “Les armées peul de l’Adamawa au 19e siècle” du Professeur Thierno Mouctar Bah, paru dans Etudes africaines : offertes à Henri Brunschwig, (EHESS, Paris, 1982). Conformément à ma ligne éditoriale, je convertis les noms francisés en version autochtone. D’où “Les armées fulɓe de l’Adamawa”. Une telle démarche supprime l’ambiguité inhérente aux noms étrangers, qui utilise le même terme (Fula, Fulani, Peul, etc.) pour désigner le peuple et la langue. Par contraste, le vocabulaire autochtone distingue nettement entre les noms désignant les locuteurs/locutrices (Pullo, singulier, et Fulɓe, pluriel), d’une part, et ceux indiquant la langue : Pular/Pulaar (à l’ouest de la Boucle du Niger) et Fulfulde (à l’est de celle-ci). De même je transcris les noms de personne et de lieu selon l’Alphabet Standard (Bamako, 1966).

Ma parenté avec Thierno Mouctar Bah

Thierno Mouctar est doublement mon parent ; cousin et neveu du côté de ma mère, cousin de côté de mon père. Son père, feu Elhadj Bailo Bah, est le cousin de ma mère. Soeur cadette de Saifoulaye Diallo, feue Hadja Safiatou, est une nièce de ma mère, mais aussi également la belle-soeur de mon père. Notre auteur porte le nom du frère benjamin de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan. Notre dernière rencontre remonte à 2004 à Conakry. Je lui présentai mes  condoléances à la suite du décès de Salimatou, sa soeur cadette et ma promotionnaire au Collège court de Labé aujourd’hui Lycée Cindel, au sud-est de la ville.

Un document innovateur et substantiel

Revenant à l’article, je vourais rappeler le parcours personnel et la carrière académique brillante de ce Fuutanke devenu fils adoptif et chercheur chveronné sur l’Adamawa —si distant de son Fuuta-Jalon natal. L’apport de Thierno Mouctar est singulier sur au moins deux points.

  1. Une recherche est soignée  et détailée; un compte-rendu direct, dépouillé et instructif. Le document est innovateur et substantiel.
  2. L’article donne corps et vie à l’étude de Jean Suret-Canale intitulée “Essai sur la signification sociale et historique des hégémonies Peules (17e-18e-19e siècles)” (Cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches Marxistes + Recherches Africaines). Au lieu de se camper au niveau de la chronologie et des considérations générales, Thierno Mouctar nous enseigne beaucoup et mieux, en particulier sur le rôle prééminent du Arɗo (plur. Arɓe). Ce personnage antique, et pour ainsi parler ubiquitaire, fut rééllement pan-fulɓe. Il actualisa et symbolisa des siècles exaltants de l’histoire et de la civilisation pastorale fulɓe. Il incarne les valeurs guerrières, chevaleresques et héroiques fulbe. Sur les traces des grands bardes qui les ont précédés —je pense à Ali Farka Touré — Baaba, Mansour Seck et Daande Lenyol,  célebrent l’épopée de Samba Gelaajo Jeejo, le preux Arɗo. Aux louanges des artistes s’ajoutent les nombreux ouvrages consacrés aux Arɓe. Voir la section qui leur est dédiée sur webPulaaku. avec un lien sur les Contes et légendes des Fulakunda du Bajar. Le cycle de Gelaajo, fils de Ham-Boɗeejo. Indiquons également l’ouvrage de Christiane Seydou sur Tinguidji, maître de la parole, etc..…
    Le leadership du Arɗo prédate de loin l’islamisation. Il atteignit vraisemblablement son apogée avec la dynastie des Koliyaaɓe à l’Ouest (Sénégal, Gambie, Guinée-Bissau, Guinée, Mali). Le règne des Arɓe déclina graduellement avant d’être  assimilé par l’avènement du clergé musulman, d’abord au Fuuta-Jalon (avec les Almaami), ensuite au Fuuta-Tooro (avec les Toroɓɓe) et au Maasina (avec Sheku Ahmadu Bari). Dans chacun des ces états la titulature arabo-musulmane supplanta celle des Arɓe. Aujourd’hui, les Arɓe musulmans persistèrent dans l’Est, notamment en Adamawa.…
Ali Farka Touré et Toumany Diabaté. Samba Gelaajo
Baaba Maal e Daande Lenyol. Samba Gelaajo Jeegi

Points de débats et contestations

Je relève deux points sujets à débats et contestations. Ils reflètent en réalité l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. En effet la note numéro 35 en fin d’article contient deux points qui suscitent les débats et alimentent les contestations. On y lit :

« Ce fut le cas en particulier de Samory qui, au 19e siècle, a su faire imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide que les puissances impérialistes refusaient de lui vendre. »

Ce passage insert, à juste titre, le personnage de l’Empereur Samori Touré dans un article sur l’art martial des Fulɓe. Mais il fait écho, à mon avis, à l’environnement intellectuel des recherches en sciences sociales en Afrique, à l’aube des indépendances dans les années 1960-70. On retrouve un style pareil sous la plume des historiens aînés de Thierno Mouctar, par exemple, Joseph Ki-Zerbo dans son Histoire de l’Afrique Noire. D’hier à Demain , et Djibril Tamsir Niane dans UNESCO — General History of Africa, Volume IV, Africa from the Twelfth to the Sixteenth Century. C’était, on le sait, le temps de l’euphorie et des espoirs inspirés par la souveraineté bourgeonnante des Etats africains naguère colonisés. Malheureusement, cette époque est révolue. Et l’histoire a détourné le continent de chemins exaltants… Surtout en Guinée et sa dictature pérenne !

Mes objections sont donc les  suivantes :

1. Les impérialistes occidentaux ne tenaient évidemment pas à vendre des armes à des chefs et rois qu’ils combattaient ou envisageaient de combattre. Car ces armes et munitions auraient pu être retournées contre eux. Il est vrai que marchands d’armes, négociants et trafiquants passaient souvent outre les consignes des stratèges (civils et militaires) de la ruée de l’Europe sur l’Afrique.
2. Il a été question de l’ingéniosité et de la capacité de l’armée de Samori  à “imiter à la perfection par ses forgerons les fusils à tir rapide”.  Mais cet argument prête un flanc faible à la critique. Car l’imitation ne s’appliquait pas aux armes lourdes de l’artillerie (canons, mitrailleuses, cannonières, etc.)
A la fin du 19e siècle, Europe occidentale avait presque bouclé la Révolution Industrielle. D’une importance sans précéden dans l’histoire de l’humanité, ce processus lui donnait un avantage —économique, technlogique et militaire — énorme sur le reste du monde.
Ainsi, sur les champs de bataille d’Afrique, Samori en subit le choc démoralisateur. De 1887-1888 il livra le Sikaso-Kèlè à Babemba, roi de ce pays. Face à la résistance et aux tatas fortifiés de la cité, Samori dut  lever son siège, non sans y avoir perdu ses meilleurs généraux, dont son frère, Kèmè Bourema, chef de la cavalerie, Lankama N’Valy Kamara, le vainqeur de Houbbous du Fuuta-Jalon, etc. Lorsqu’il apprit plus tard l’assaut français et la chute de Sikasso devant l’artillerie étrangère, il s’écria, résigné : Bori banna ! (Finie l’évasion,  la fuite). C’est-à-dire ses dérobades vers l’est, en Côte d’Ivoire, face aux gains militaires français.
En conclusion, il est surfait de comparer le perfectionnement et la productivité des usines d’armes européennes avec les imitations des ateliers artisanaux de Samori.

Nonobstant ces deux remarques, les travaux et la contribution du Pr. Thierno Mouctar sont mondialement reconnus. Son article sur les armées fulɓe de l’Adamawa au 19e siècle restera un morceau classique d’investigation et de découverte du passé africain.

Tierno S. Bah