Guinée. Etat prédateur, gouvernement spoliateur

Décombres de l'effondrement de la décharge d'ordures. Quartier Hamdallaye, Conakry, 23 août 2017
Décombres de l’effondrement de la décharge d’ordures. Quartier Hamdallaye, Conakry, 23 août 2017

Hier, 3 juillet 2018, un conclave s’est tenu au siège du gouvernorat de Conakry. Il réunit le le Gouverneur de la ville de Conakry, le ministre de l’Habitat et de la ville et le ministre de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (ATD). A l’issue de la rencontre M. Bouréma Condé, ministre de l’ATD, a lancé aux riverains de la décharge d’ordures de Hamdallaye/Concasseur un ultimatum leur intimant de dégager leurs domiciles dans 24 heures. Passé ce délai, ils seront expulsés de force.
La brusquerie et la sévérité de la menace sont typiques de l’Etat prédateur et du gouvernement spoliateur de Guinée.

Etat prédateur

Effondrement du pont sur le Konkouré à Linsan, Kindia, 29 juin 2018. La catastrophe couple le pays en deux dans le sens ouest-est, entre Kindia et Mamou.
Effondrement du pont sur le Konkouré à Linsan, Kindia, 29 juin 2018. La catastrophe couple le pays en deux dans le sens ouest-est, entre Kindia et Mamou.

Tout le monde sait que M. Alpha Condé, président de la république de Guinée, est aussi le chef d’orchestre du bradage des ressources minières et de la prédation du pays à des fins personnelles. Ayant perdu tout espoir d’obtenir une rente substantielle sur les gisements de fer du Simandou, il se concentre désormais sur la bauxite. Où il fait feu de tout bois : Kamsar-Sangaredi, Boké, Boffa, Kindia, Labé, Tougué, Dabola, etc. M. Condé avait annoncé en fin 2017-début 2018, à grand renfort de publicité, la signature de prêts d’un montant total de US $40 milliards avec la Chine (US$20 milliards), d’une part, et avec les bailleurs multilatéraux à réunis à Paris ($US20 milliards), d’autre part. Dans la foulée, président Alpha Condé miroita toutes sortes de promesses, à commencer par la construction de nouvelles universités, une nouvelle ville de Conakry — dont il présenta même la maquette au Palais du Peuple —, et autres miroirs aux alouettes.

Alpha Condé aux abois pour un 3è mandat

Mais depuis lors, c’est le silence total sur ce pactole, qui est aussi surprenant qu’illusoire. Car les partenaires bilatéraux et institutionnels de la Guinée ne sont pas sourds et aveugles. Ils ne souffrent ni de surdité, ni de cécité. Au contraire, ils savent —peut-être mieux que président Condé — que la Guinée n’est pas solvable, et dès lors fiable. Le syndicat libre des enseignants et chercheurs a dû lancer une grève prolongée pour recouvrir les salaires et avancements que l’Etat devait à ses members. En conséquence, les conventions minières faramineuses annoncées n’ont guère de chance de voir le jour sous le régime actuel. Pendant ce temps, le pays se meurt à petit feu. Par exemple, le réseau de transport (routes, ponts) fiche le camp. Le pont du Konkouré à Linsan a cédé après six décennies de négligence et de manque d’entretien. Et, retournant le couteau dans la plaie, et apparemment sans consultations préalables avec les parties concernées (voyageurs, cargos, transporteurs), les autorités ont décidé une hausse du prix du litre d’essence, de 8 000 à 10 000 GNF. Alpha Condé et ses officiels ne sentiront pas l’impact de cette mesure, car ils bénéficient de bons gratuits de carburant. C’est cela, en partie, l’Etat-prédateur de Guinée.

Gouvernement spoliateur

Euphémisme, arrogance et insensibilité

Distribuant les titres idoines à profusion à son patron et à ses collègue, M. Bouréma Condé donne d’abord dans l’euphémisme. Il parle en effet de ”mission d’accompagnement humanitaire” du gouvernement en faveur riverains de la décharge d’ordures. Il s’agit là d’une erreur de langage. Les citoyens alimentent les caisses de l’Etat à travers le paiement d’impôts. En retour, le gouvernement est obligé de gérer cet argent de façon honnête et appropriée. Parler d’humanitaire est mal indiqué pour deux raisons :

  1. il s’agit d’un problème interne créé par une décision gouvernementale, et non d’une catastrophe naturelle (tremblement de terre, inondations, incendie, etc.) ou biologique (épidémie, endémie)
  2. le gouvernement n’est pas un mécène volant généreusement au secours de victimes. Au contraire, il est dans l’obligation d’un serviteur face à ses  maîtres que sont populations. Il n’est pas leur seigneur.

En conséquence, l’expression “mission d’accompagnement humanitaire” est mal choisie et inappropriée. C’est pas un don bienveillant. Non, la démarche aurait dû être conçue et présentée comme l’acquittement du devoir sacré de l’Etat envers des citoyens en détresse. Faute de quoi, les autorités ne peuvent qu’étaler leur arrogance et leur insensibilité.

Soit dit en passant, le ministre Bouréma Condé blanchit sommairement Lansana Conté, son premier patron. Car selon lui, “un dédommagement avait été fait par la deuxième république.” Mais il n’indique ni le montant, ni les bénéficiaires de cette prétendue largesse de feu Lansana Conté.

Déguerpissement brutal, illégal et illégitime

Mais, terminant avec les mots doux et vagues, le ministre Condé révèle ensuite qu’il s’agit en fait d’un déguerpissement. Ni plus, ni moins. Il déplore, certes, les morts et blessés à la suite de l’éboulement de la décharge d’ordures en 2017. Mais il y a un donc que les images de cette tragédies ont fait le tour du monde. Et voilà huit ans qu’Alpha Condé est président de la république. Assurément, si telle avait été sa politique de développement, son régime a eu plein de temps pour parer aux urgences et priorités administratives, telles que : la gestion des ordures, l’aménagement de cimetières dignes de ce nom, l’assainissement de Conakry, l’adduction d’eau potable, la fourniture d’électricité.
Durant deux mandats, Alpha Condé n’a pensé à lui-même. Il a systématiquement oublié et négligé la Guinée. Lui, qui s’attribuait crânement les qualificatifs, présomptueux et démagogiques de “Mandela et Obama de Guinée”. En particulier, il a ignoré la bombe à retardement qu’était, et demeure, la décharge d’ordures de Concasseur/Hamdallaye. Et ce qui devait inévitablement arriver, arriva.

Déguerpissement sans compensation adéquate.

Bouréma Condé annonce qu’une enveloppe financière globale de 4 milliards GNF, ou 20 millions GNF par foyer, vont être mis à la disposition des déguerpis. C’est irréaliste et cruel. Car Conakry est ravagée par une double spéculation, foncière et immobilière. Dans un tel environnement, et étant donné le taux élevé d’inflation monétaire, que représentent 20 millions GNF ? La parité actuelle est 1 GNF = 0.86 US dollar. Cela signifie que l’offre gouvernementale ne vaut approximativement que US$2 230 ! Sur la base de quels critères le gouvernement en est-il arrivé à fixer ce montant ? Et où les déguerpis vont-ils se loger ? Que fera le gouvernement de la zone déguerpie ? Pourquoi ne pas déplacer la décharge hors de la ville et réaménager les lieux au profit des habitants ?

Le régime d’Alpha Condé est aux abois. Et il sait que faire. En fait, il ne l’a jamais su. Sourd et hostile au dialogue, il choisit toujours le diktat, la répression, et, en l’occurrence, la spoliation des biens privés.

Etant donné son bilan brutal, violent et meurtrier sous Lansana Conté, l’actuel ministre de l’ATD est l’homme qu’il faut à la place qu’il faut. Même si de nos jours, il a poli son langage, M. Bouréma Condé n’a peut-être pas perdu son cynisme et sa poigne brutale. Qui a brutalisé, brutalisera ! Qui a violenté, violentera ! Qui a tué, tuera ! Lui, qui fut le vecteur de la répression de Lansana Conté contre les militants du RPG d’Alpha Condé en Haute-Guinée, notamment à Kérouané (Banankoro) et à Kouroussa. Il n’hésitera vraisemblablement pas à sévir contre les riverains de la décharge. Ceux-ci, il faut le souligner, sont en majorité des Fulbe.

Bouréma Condé : Le vrai visage de l’homme

Kaporo-Rails bis

On assistera donc éventuellement à un Kaporo-Rails bis, c’est-à-dire à la répétition des évènements de 1998. Ce drame consista dans l’éviction des habitants du quartier de Kaporo-Rails, et la démolition de leurs maisons. C’est dans cette zone que se trouve l’immeuble de la Radiodiffusion nationale.

Le ministre Condé divague et verse même dans le ridicule lorsqu’il parle de “l’Etat responsable” de Guinée. Il va jusqu’à invoquer la légalité du même état. C’est trop dire. M. Condé perd de vue qu’un régime peut détenir la légalité officielle —ainsi que la puissance de coercion, les forces de répression, l’appareil de propagande —  sans pour autant jouir de la légitimité aux yeux des populations. C’est précisément le cas du régime d’Alpha Condé, que le pays profond a largement répudié.

Ainsi, par exemple, durant la crise Ebola (2013-2014), la presse guinéenne et ses pairs internationaux constatèrent qu’en « Guinée Forestière, au cœur de l’épidémie d’Ebola, (il n’y avait pas) grand-chose à attendre de l’État guinéen, malgré des démonstrations de solidarité par télévision interposée. »

Excédés, certains citoyens réagirent même violemment —et criminellement — en tuant des agents de santé venus au secours.

Ebola. Lynchage d’une mission de sensibilisation

L’article ci-dessus conclut que « Les populations ont donc le sentiment d’être oubliées par les autorités de Conakry. »

Bouréma Condé se plaint des boulets rouges tirés sur le gouvernement. M. le ministre préférerait peut-être plutôt le griotisme, les flatteries et les louanges.  Mais si le régime veut améliorer son image, il doit se mettre au service du public. Seule une telle politique infléchira la fréquence et l’intensité des critiques. Sinon, les officiels du régime d’Alpha Condé n’ont personne d’autre à blâmer qu’eux-mêmes.

En attendant, Bouréma Condé est libre de proclamer la “bonne foi du gouvernement et du président de la république”. Ce là sont des paroles en l’air. Les Guinéens, en majorité, n’y croient pas.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo (1897-1954). Premier de Guinée

Cet article termine la série consacrée au profil biographique et politique de Yacine Diallo. Délibéré, le titre n’est pas seulement figuré et littéraire. Il est plutôt  approprié, littéral et adéquat. Yacine occupa en effet le premier rang public ; il domina de fait la vie politique en Guinée française durant la première décennie de l’après-guerre mondiale 1939-45. Et il s’y maintint du début à la fin — inopinée et précipitée — de sa vie. Pour s’en convaincre, considérons les résultats statistiques de ses campagnes électorales successives.

Chiffres, tableaux et graphiques électoraux

Yacine Diallo entra en lice pour la députation à l’Assemblée Nationale française dans quatre scrutins :

  • L’élection de la Première Assemblée Nationale Constituante : 21 octobre 1945
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale Constituante : 2 juin 1946
  • L’élection de la Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
  • L’élection de la Deuxième Assemblée Nationale : 17 juin 1951

Je me concentre ici sur le Deuxième Collège, qui  était attribué aux Noirs en tant qu’indigène et non-citoyens. Le Premier Collège, lui, était réservé aux Blancs et aux Noirs dotés de la citoyenneté française. Celle-ci offrait un statut d’autant plus privilégié qu’il était difficile voire impossible de l’obtenir.

Joseph-Roger de Benoist souligne que : « Bien que des facilités aient été accordées aux “indigènes” pour devenir citoyens français, en 1937, environ 2 500 seulement en avaient bénéficié, qui venaient s’ajouter aux 70 000 citoyens des quatre communes de plein exercice du Sénégal  : Gorée, Saint-Louis, Dakar, Rufisque. »
Cette ségrégation explique l’élection de Lamine Guèye — natif de Saint-Louis — au Premier Collège en 1946. Par contre, né hors de ces communes et n’étant pas citoyen français à l’époque, Léopold Sédar Senghor devint député du Deuxième Collège. Il en fut de même pour Yacine. N’étant pas éligible au Premier collège, il dut présenter sa candidature au Deuxième Collège.
Au sujet des quatre communes, lire l’article de François Manchuelle “Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française. (1853-1931)” sur Semantic Africa.

Campagnes, concurrents et scores électoraux de Yacine

Les tableaux et graphiques ci-dessous sont basés sur les données fournies par J.R. de Benoist dans L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960), aux pages 519-529

Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Premier Tour
Inscrits16 233
Votants12 829 (79 %)
Suffrages exprimés12 740
CandidatProfessionParti
Yacine DialloinstituteurSection Française Internationale Ouvrière (SFIO)
Mamba SanoinstituteurIndépendants d’Outre-mer
Lamine KabainstituteurParti républicain révolutionnaire
Diafodé Caba
Fodé Mamoudou Tourélicencié en droit
Amara Soumahcomptable
Mamadou Sowlieutenant en retraite
Hervé SyllaConseil Admin. Guinée
Momo Tourémédecin
N’Fa Mamadou Tourérédacteur “A.O.F.“ Dakar
Momo Sakhosecrétaire, greffes & parquets
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945
Deuxième Collège – Deuxième tour
Inscrits16 233
Votants12 646 (77,9 %)
Suffrages exprimés12 550
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo12 550élu
Mamba Sano5 774
Lamine Kaba5 065
Première Assemblée Nationale Constituante - 21 octobre 1945. Deuxième Collège - Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Première Assemblée Nationale Constituante – 21 octobre 1945. Deuxième Collège – Deuxième tour. (Tableau et graphique : T.S. Bah)
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946
Deuxième Collège – Premier tour
Inscrits22 551
Votants18 492 (82 %)
Suffrages exprimés18 428
CandidatVoix obtenuesRésultat
Yacine Diallo10 100élu
Mamba Sano5 170
Lamine Caba3 071
Amara Sissoko39
Deuxième Assemblée Nationale Constituante - 2 juin 1946. Deuxième Collège - Premier tour
Deuxième Assemblée Nationale Constituante – 2 juin 1946. Deuxième Collège – Premier tour
Première Assemblée Nationale – 10 novembre 1946
Inscrits131 309
Votants96 102 (73,18 %)
Suffrages exprimés95 521
CandidatPartiVoixRésultat
Yacine DialloParti socialiste & progressiste60 516élu
Mamba SanoParti socialiste de Guinée30 993élu
Lamine CabaParti Républicain socialiste de Guinée3 421
Fara MillimounoParti républicain de gauche591
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Première Assemblée Nationale : 10 novembre 1946
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951
Inscrits393 628
Votants224 182 (56,95 %)
Suffrages exprimés222 277
ListesCandidatsVoix obtenuesRésultat
Socialiste d’Union guinéenneYacine Diallo, député sortant67 640élu
Albert Liurette67 640 élu
Komby Diallo
IndépendantsMamba Sano, député sortant48 246élu
Maurice Montrat
Jean-Pierre Farah Touré
Union Démocratique
des Travailleurs & A.C.
Sékou Touré
Capitaine Mamadou Diouldé Barry
Niankoye Samoé
Union guinéenneFodé Mamoudou Touré
Oumar Barry
Lamine Ndiaye
Union Frse d’Action Démocratique et SocialeDiawadou Barry
Joseph Marchi
Marcous Kanté
Rassemblement du Peuple FrançaisDiafodé Kaba
Jean-Paul Lambert
Louis Fernandez
Action Économique et SocialeKarim Bangoura
Léonce Magnant
J. B. Peter
Indépendants d’Outre-merMomo Touré
Jean-Maurice Cadoré
Nabi Yansane
Deuxième Assemblée Nationale - 17 juin 1951
Deuxième Assemblée Nationale – 17 juin 1951

Niankoye Samoé, de Nzérékoré, fonda aux côtés de Sékou Touré le syndicat des postiers. Il mourut dans un accident d’automobile survenu la veille de l’élection de la Deuxième Assemblée Nationale, le 17 juin 1951. André Lewin écrit par erreur que Niankoye était un co-listier du BAG de Diawadou Barry. La liste ci-dessus montre qu’en fait il battit campagne avec Sékou Touré et Capitaine Diouldé Barry.

Section territoriale du Rassemblement Démocratique Africain (présidé par Félix Houphouët-Boigny), le Parti Démocratique de Guinée était toujours embryonnaire quatre ans après sa création en 1947. Pis, il faisait l’expérience de la traversée du désert. D’où l’absence d’une candidature du RDA en 1951 en Guinée. Sékou Touré fit campagne sous la bannière de l’Union Démocratique des Travailleurs & A.C. (?) cette année-là. C’est en 1952 qu’il fut désigné —et non pas élu— secrétaire général du PDG. Il le resta jusqu’à sa mort en 1984.

Que peut-on retenir ?

La récapitulation de mon exploration de la biographie politique de Yacine donne les titres suivants :

  1. Yacine Diallo, un connu méconnu
  2. Yacine Diallo, revue critique d’une biographie (en trois parties)
  3. Yacine Diallo. Impréparation et Interview (en trois parties)
  4. Yacine Diallo. Premier de Guinée (en deux parties)

Certains de mes articles sur Yacine et celui sur Hammadoun Dicko ont été effacés après une mise à jour d’outils WordPress sur BlogGuinée. Ils seront reconstitués à partir des originaux.

Laissant aux visiteurs le temps de revoir les chiffres et graphiques ci-dessus, je prépare pour la prochaine livraison — finale — quelques réflexions. Elles porteront notamment sur :

  • L’impact de l’hégémonie coloniale sur la génération de Yacine et les réactions locales
  • La concurrence et la coopération entre la chefferie de canton et la couche francophone : les deux béquilles autochtones de la colonisation française
  • L’équilibre ethnique et le partage du pouvoir politique en Guinée française
  • La mort —“salvatrice” et “annihilante” — de Yacine Diallo.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo. Impréparation et Interview (fin)

Issa Ben Yacine Diallo est décédé le 28 mai dernier à Genève après une longue maladie. Luttant contre la mort, il n’a probablement pas eu vent de mes articles en cours de publication sur son interview télévisée par Yamoussa Sidibé. Surprenante  et pénible, la disparition du deuxième des fils de Yacine Diallo nous prive d’une éventuelle réévaluation des souvenirs sur le père.
Repose en paix !

A moins qu’il n’ait laissé des écrits, sa perte nous prive à jamais de la contribution d’un témoin-participant. Mais pour autant les initiatives et les efforts de reconstruction de la mémoire historique doivent continuer. Et c’est cet objectif que je pourchasse dans cette série intitulée Cinq Fuutanke et l’Histoire. La présente livraison conclut ma revue de l’interview de Issa Ben Yacine.  Ici, je me penche sur deux déclarations : l’une portant sur les débuts politiques, et l’autre concernant les compagnons du député. Dans le prochain et dernier article, je passerai en revue la carrière parlementaire de Yacine Diallo.

Répondant donc à la question sur les débuts politique de son père, Issa Ben Yacine déclare :

«… ils ont organisé la candidature de mon père. Euh ! On a envoyé d’abord en France en 1944-45, on a envoyé des délégués par territoire. Et c’est dans ce sens que mon père a été délégué, d’abord… pour representer la Guinée en France concernant les débats sur l’avenir, euh, euh, du territoire. Et ensuite, on a organisé des élections. »

La réponse est vague : elle passe à côté du passé, et elle ne reflète surtout pas la complexité du paysage politique et des rapports de forces entre leaders et militants de l’époque.
Sur la base des faits et documents exposés ci-dessous, on peut d’emblée affirmer  que les délégations en question n’existèrent pas. De même,  la première visite officielle de Yacine Diallo en France se situe après sa victoire électorale  en octobre 1945. C’est alors qu’il prit part aux délibération de la Première Assemblée Constituante en février 1946. Yacine fut l’un des neuf Africains élus au Deuxième Collège. En voici la liste :

  • Sénégal-Mauritanie
    • Lamine Guèye, 1er Collège
    • Léopold Sédar Senghor, 2e Collège
  • Guinée :  Yacine Diallo, 2e Collège
  • Côte d’Ivoire : Félix Houphouët-Boigny, 2e Collège
  • Soudan-Niger : Fily Dabo Sissoko, 2e Collège
  • Dahomey-Togo : Marcellin Sourou Migan Apithy, 2e Collège
  • Cameroun : Douala Manga Bell, 2e collège
  • Moyen-Congo-Gabon
    • Gabriel d’Arboussier, 1er Collège
    • Félix Tchicaya, 2e Collège

Joseph-Roger de Benoist écrit que pour l’élection au Deuxième Collège en Guinée  :

« … les jeunes intellectuels de l’Amicale Gilbert Vieillard auraient voulu présenter le fils du chef de canton de Dabola, Barry Diawadou.
Mais celui-ci était trop « progressiste » aux yeux des chefs peul, qui lui préférèrent Yacine Diallo, « un Peul originaire du Fouta-Djalon [tout comme Diawadou] qui dut son élection à son prestige de directeur d’école ayant formé des générations en Guinée d’une part, et d’autre part, à l’importance démographique des Peul qui, à eux seuls, représentaient 50 % de la population »

Joseph-Roger de Benoist fait ici une double confusion.
Premièrement, il laisse croire que seul Yacine était “un Peul originaire” du Fuuta. En réalité, Diawadou l’était au même titre que son aîné. Et en plus, c’était un Seediyanke, descendant direct de la lignée d’Almami Ibrahima Sori Mawɗo, le fondateur de la branche soriya, alternante de celle alfaya issue, elle, de Karamoko Alfa mo Timbo, le premier souverain de l’Etat théocratique islamique.
Deuxièmement, ce n’est pas l’Amicale Gilbert Vieillard (1941-45), mais plutôt l’Association Gilbert Vieillard (créée sur les cendres de l’Amicale) qui fit opposition à la candidature de Yacine Diallo. La différence entre l’Amicale et l’Association tient au fait que la première poursuivait des objectifs culturels, alors que la seconde  avait des visées ouvertement politiques

Rupture et continuité :
pouvoir colonial, chefferie et diplômés 

Durant la première décennie de son autorité coloniale, la France chercha à écarter les familles régnantes de la théocratie. Elle nomma d’anciens conseillers et courtisans au commandement local.
Dans La Guinée : Bilan d’une Indépendance, trois chapitres traitent de la chefferie. L’auteur, Ameillon, suggère correctement que la chefferie dépendait, tout comme l’élite politique occidentalisée, du système colonial. C’est ce dernier, remarque-t-il, qui créa les deux groupes à ses propres fins, à savoir l’exécution des sa politique et le renforcement de son pouvoir sous prétexte d’assimilation culturelle. Ameillon écrit :

«…  l’administration s’affranchissait des prétentions des familles traditionnelles autres que celles du Fouta-Djalon. Elle caporalisait systématiquement la chefferie à laquelle accédèrent surtout d’anciens militaires, particulièrement dociles aux diktats administratifs et ce, en application de l’article 12 de l’arrêté du 15 novembre 1934…»

Il appuie son argumentation par cet extrait du rapport du conseiller Mamady Kourouma, à la session budgétaire du 25 octobre 1948 du Conseil Général de Conakry :

« Il n’y a pas que les chefs de canton coutumiers, il y a aussi des anciens boys, des cuisiniers qui nous ont été imposés et qui sont actuellement chefs de canton… Or, nul ne peut être chef de canton, s’il n’est de famille régnante… Il ne faut pas que les enfants de ces anciens boys ou cuisiniers prennent la place des enfants de la famille régnante. »

Et il dit que Mamady Kourouma proposa que “les chefs ne puissent être élus que parmi les grandes familles.”

Spécificité du Fuuta-Jalon

Ameillon  insiste également que « … par effet de démonstration tous les chefs de Guinée, de quelque région qu’ils soient, avaient calqué leur attitude sur celle des “Almamys” du Fouta-Djalon, qui bénéficiaient d’un passé historique glorieux et du maintien de leur région hors des circuits commerciaux. »

Cette continuité conférait à la chefferie au Fuuta-Jalon une légitimité. Prenons les cas d’Almami Aguibou (soriya) et Almami Ibrahima Sori Daara (alfaya). Ils collaborèrent avec les autorités coloniales, certes. Mais, en même temps, ces chefs de file surent manoeuvrer adroitement. En conséquence, ils s’assurèrent, et pas seulement symboliquement, une présence réelle au triple plan local, territorial et même inter-territorial (fédéral). Graduellement cependant, ils durent compter avec la contestation des produits de l’école coloniale.…

Almami Ibrahima Sori Daara

Almami Aguibou (soriya) remplit une vie historique et active, qui alla de la fin du régime théocratique du Fuuta au début de la phase la plus intense de la dictature de Sékou Touré. Comme on le sait, il la subit personnellement. Et sa famille en souffrit tragiquement.

A l'extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) - BlogGuinée.
A l’extrême-droite, Almami Ibrahima Sori Daara II, en bournous gris et ceint du turban blanc. A sa gauche son fils aîné, Elhadj Boubakar (qui devint gouverneur de région dans les années 1970-80), et leur entourage à Mamou, vers 1950. (Source : Kesso Barry, princesse peule) – BlogGuinée.

Quant à Almami Ibrahima Sori Daara, il échappa physiquement — mais pas moralement — à la rancune et à la vengeance du premier président de la République de Guinée. Ce sont ses enfants et neveux qui en firent les frais dans leur chair. Ainsi, Mody Oury, son fils puiné, fut extrait d’une cellule de la prison civile de Kindia, ligoté et emmené pour être fusillé au Mont Gangan de Kindia en 1971. Sans preuve de culpabilité, sans procès ! Tout comme ce fut le case pour des milliers d’autres victimes de la “Révolution” !

Lire Kindo Touré. “Les difficultés de Mody Oury

L’une des premières mentions du nom de Moodi Sori Daara date de 1912. En effet, dans la monographie intitulée “Une ville-champignon au Fouta-Djallon : Mamou” P. Humbold donne du jeune prince le portrait suivant :

« Chef du canton de Téliko, représente la jeune génération. Agé de vingt-cinq ans, il a reçu l’enseignement de l’école primaire de Conakry. La connaissance de notre langue lui a ouvert l’esprit à toutes les nouveautés modernes ; il lit toutes les publications françaises qu’il peut trouver, et il n’ignore rien des dernières inventions européennes. Son grand désir est de venir en France, pour voir toutes les merveilles dont il a eu un aperçu, mais il a la soif de commander et l’ambition le retient, comme elle retient l’activité de presque tous ses congénères. »

Teliko est, comme on le sait, la terre natale de Ramatullaahi, la noble poétesse du Fuuta-Jalon.

Ffils aîné de l’Almami, feu Elhadj Boubacar était le mari de feue Yaaye Aissatou ‘Mamou’, la fille benjamine de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan et soeur cadette de ma mère, Yaaye Kadidiatou Manda (ou Koubia).

Ecrivant presque un demi-siècle plus tard, en 1956, le grand chercheur-professeur George Balandierdont la carrière débuta au Centre IFAN de Conakry — rendit visite à Almami Sori Daara. Un sous-chapitre passage de son livre célèbre Afrique ambigüe. Le livre parut en 1957, donc trois ans après la mort subite de Yacine Diallo. Balandier y résume  son arrêt chez le chef en ces termes :

« Avant de quitter la région du Fouta-Djallon que contrôlent les Peul, j’avais vivement souhaité voir leur chef suprême, l’Almamy de Mamou, représentant ancien d’un Islam rigoureux. Le quartier où se dressent ses habitations est déjeté par rapport à la ville, caché par un écran de boutiques libanaises, de bâtiments officiels et de villas toutes semblables. Je m’attendais à un strict cérémonial, à un décorum exaltant encore un pouvoir politique et religieux autrefois étendu. Mais quelques serviteurs, somnolant dans une cour, s’animent avec lenteur et m’introduisent sans formalisme comme si leur maître était le plus ordinaire des chefs de canton.
L’Almamy reste assis sur le bord d’un lit de fer à boules et ornements de cuivre, tel qu’il s’en trouvait dans les foyers français modestes aux environs de 1925. Cinq jeunes hommes sont accroupis à ses pieds. Il perd de sa noblesse d’attitude dans ce mauvais décor d’importation. Et je m’aperçois vite que le personnage lui-même a été banalisé, ramené à l’échelle d’un tel cadre, par les sécessions de suzerains que l’administration a encouragées, par le contrôle insidieux et « énervant » que cette dernière a imposé. Je me reporte plus de cinquante ans en arrière. Le pays peul est certes affecté par les rivalités existant entre les deux familles qui règnent alternativement et entre les féodaux, mais le dynamisme reste entier, presque disponible… »

Jeune et anthropologue débutant, Balandier n’applique pas ici quelques règles cardinales de la recherche de terrain.
Primo, il ne nomme même pas son “informateur”, en l’occurrence, l’Almami. Il le maintient dans l’anonyme pour le lecteur d’Afrique ambigüe.
Secundo, Balandier se contente de mentionner le nom Mamou. En réalité, pour l’Almami cette localité n’était pas chez lui. Car Timbo, le terroir natal de l’Almami — à quelque cinquante kilomètres de là — avait cessé d’être la capitale de l’Etat du Fuuta-Jalon depuis l’occupation française, en 1896. Pire, la suppression du statut fut accompagnée du déracinement et de l’exil des familles naguère régnantes. Les Alfaya furent assignés en résidence à Mamou, tandis que les Soriya furent déplacés à Dabola.

Quoiqu’il en soit, le passé actif de l’Almami Ibrahima Sori Daara échappe complètement à Balandier. Considérons, par exemple, les faits suivants :

  1. L’Almami fut le parrain de Yacine Diallo. Son protégé remporta quatre  campagnes électorales
    1. la Première Assemblée Nationale Constituante (21 octobre 1945)
    2. la Deuxième Assemblée Nationale Constituante (2 juin 1946)
    3. la Première Assemblée Nationale (10 novembre 1946)
    4. la Deuxième Assemblée Nationale (17 juin 1951)
  2. Mais l’Almami ne s’en arrêta pas là. Bien au contraire,  il épaula son poulain Yacine en se lançant à son tour dans l’arène politique. C’est ainsi qu’il   brigua le mandat  électif de membre du Grand Conseil de l’Afrique Occidentale Française. Et il fut élu, de 1947 à 1952. Sa première victoire connut un vrai moment d’apothéose.
    En effet, le 5 décembre 1947, le Haut-Commissaire René Barthes prononça le discours d’ouverture de la session inaugurale de l’Assemblée fédérale. Le  lendemain, souligne Joseph-Roger de Benoist, l’élection du bureau du Grand Conseil se déroula sous la présidence de l’Almami Ibrahima Sori Daara, doyen d’âge. Ainsi un descendant de Karamoko Alfa mo Timbo siégea pendat cinq ans aux côtés d’autres grands leaders de l’Afrique occidentale. Parmi eux :Lamine Guèye, Léopold Senghor, Houphouët-Boigny, Mamady Kourouma, Migan Apithy, Hubert Maga, Ahomadegbe, Horma oul Babana, Oumar Bâ (Niger), Boubou Hama, etc.  L’Almami conserva sa fonction parlementaire jusqu’en 1952. Trois ans ans plus tard, un autre Fuutake de Mamou occupait un poste-clé au Grand Conseil de l’AOF, qui, entre autres attributions, délibérerait et votait le budget de la Fédération de huit colonies. C’était Boubacar Telli Diallo. Il devint le premier secrétaire général du parlement fédéral. Il prit les rênes  et en dirigea le fonctionnement administratif jusqu’en 1958.

Yacine ne vécut pas pour voir la folie meurtrière de Sékou Touré frapper la famille de l’Almami, dont une douzaine de membres (Modi Oury, Ibrahima Kandia, Hadiatou, Abdoulaye Djibril, le mari de Nadine Bari, etc.) connurent les affres,l’ignominie et/ou mort au Camp Boiro.

La base politique de Yacine

En Guinée même, pendant 9 ans, Yacine Diallo bénéficia de l’appui des deux Almami et des chefs de canton. Son  dynamisme, son charisme et son autorité firent le reste. Comme indiqué plus haut, il parvient ainsi à triompha  des défis et rivalités de ses cadets de William Ponty, avec à leur tête Diawadou Barry. L’Association Gilbert Vieillard fut elle-même connut la division entre partisans et adversaires de Yacine. Mais, dans l’ensemble,  elle maintint sa domination du paysage électoral jusqu’en 1952. C’est ce que montrent les données recueillies par Ruth Morgenthau dans le chapitre “Trade Unionists and Chiefs in Guinea” de son livre tant cité Political Parties in French-Speaking West Africa.

Affiliation politique des membres de l’Assemblée territoriale
(liste incomplète montrant 16 des 24 élus du Deuxième Collège (1947-52)

Association Gilbert Vieillard4 a
Union Basse-Guinée3 b
Entente Guinéenne4 c
Union Mandingue2
Socialiste-Renovation1 d
Union Forestière2
P.D.G.-R.D.A1
Total16
  1. Association Gilbert Vieillard (AGV) du Fuuta-Jalon, formation socialiste opposée à Yacine Diallo, qui était pourtant  Socialist au Palais Bourbon. L’AGV fut créée pour honorer la mémoire de l’ethno-anthropologue Gilbert Vieillard. Il acquit une solide réputation pour la qualité de  ses recherches sur les Fulbe. Et il était apprécié au Fuuta-Jalon les érudits et la population. Finement rédigée par le Rév. Père Patrick O’Reilly, un de ses amis de lycée, sa biographie est accessible sur webFuuta.  Avant son départ pour le front en 1930, sur conseil de son ami Théodore Monod, directeur-fondateur de l’IFAN, Gilbert Vieillard prit  contact avec Amadou Hampâté Bâ et lui passa le bâton de la recherche sur le Pulaaku. Il fut abattu en 1940 par un tireur allemand embusqué.
  2. Parti Socialiste Fulɓe pro-Yacine Diallo, opposé à l’AGV.
  3. Parti de la Basse-Guinée, anti-Yacine Diallo
  4. Parti de la Basse-Guinée, pro-Yacine Diallo

Voici la représentation graphique de la liste originale et du tableau ci-dessus :

Affiliation politique des membres de l'Assemblée Territoriale - Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Affiliation politique des membres de l’Assemblée Territoriale – Deuxième Collège. Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

L’alignement politique des uns et des autres n’était donc pas soumis à des considérations strictement ethniques. Dans le dernier de cette série d’articles sur Yacine Diallo, on verra que le député  continua d’étendre son électorat jusqu’à sa mort subite en 1954.

Assemblée territoriale  (1947-52)
Composition ethnique

EthnieNombre
Peul7
Soussou4
Malinke3
Toma1
Baga1
Kuranko 1
Total16
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Appartenance ethnique des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Assemblée territoriale  (1947-52)
Fonction/profession des membres

Profession
Enseignant5
Chef de canton4
Agent d’entreprise3
Commis d’admiinistration2
Agent agricole1
Avocat1
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l'Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D'après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa">Political Parties en French speaking West Africa</a>. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, <a href="https://www.semanticafrica.net/political-parties-french-speaking-west-africa-guinea-territorial-assemby">page 411</a> — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)
Statut professionnel des élus au Deuxième Collège de l’Assemblée Territoriale de la Guinée Française. 1947-52. (D’après la liste établie par Ruth S. Morgenthau in Political Parties en French speaking West Africa. Clarendon Press, Oxford University Press, 1964, page 411 — Tableau et graphique par Tierno S. Bah)

Le rôle des chefs de canton

Les Almami alfaya et soriya créèrent une solide coalition avec la couche des chefs de canton du Fuuta-Jalon, dont ils faisaient eux-même partie. Deux-personnalités assurèrent le leadership du groupe : Alfa Bakar Diallo (canton de Diari) et Tierno Oumar Diogo Bah (canton de Dalaba).

Alfa Bakar Diari

Il fut l’aîné des trois garçons de sa mère, Kadidiatou, soeur cadette de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan, et épouse de Moodi Aliyyu Teli Lariya. Il s’agit aussi du père de Saifoulaye Diallo, dont le profil est préparation dans L’énigmatique Sphinx. Patriarche du lignage  des Ngeriyaaɓe du Diiwal de Labé, Alfa Bakar était également le doyen d’âge des chefs de canton du Fuuta. Tout comme ses pairs, il servit et sut naviguer les vents turbulents et les tempêtes de la colonisation. Ainsi la fin des années 1940, il fut invité à un voyage d’information en France. Accompagné de son chroniqueur, Farba Seck, il partit pour la capitale française. Notons au passage la différence de degré entre le griot ordinaire (gawlo) et le maître-griot (farba). Au retour des visiteurs, le Farba composa à l’intention de son Pullo un récit de la randonnée. La performance de ce maître de la parole fut à ce point remarquable qu’on l’appela dès lors Farba-Paris. …

Tierno Oumar Diogo Dalaba

Décédé en 1948, le chef de Dalaba est, selon Professeur Djibril Tamsir Niane, un descendant de l’illustre lignée de Koli Teŋella Pullo Baa, le fondateur de la dynastie des Deeniyaaɓe. Cette succession dura du 12e au 17e siècle. Elle prit la relève de l’antique Etat du Tekrur. Son principal accomplissement fut de maintenir et d’étendre la présence économique, politique et militaire des Fulɓe après la défaite du Tekrur par l’Empereur Soundiata Keita au 12e siècle.

Baaba Maal, Mansour Seck et l’orchestre Daande Lenyol font  une prestation superbe de l’hymne à Koli Teŋella. Se référer à Fulɓe and Africa.

Tierno Oumar Diogo Dalaba
Tierno Oumar Diogo Dalaba. (Source: Guinée, les cailloux de la mémoire)

Figure de proue du clan des Ludaaɓe, de la tribu des Uururɓe, au patronyme Bah ou Baldé, Tierno Oumar fut le président de l’association des chefs de canton du Fuuta. En leur nom, et à l’apogée de son rayonnement, il adressa une invitation au Gouverneur général de l’Afrique Occidentale Française, qui y répondit favorablement. Il se rendit à Dalaba pour une visite grandiose, hélas effacée et oubliée aujourd’hui ! L’on vint de tous les coins du Fuuta-Jalon pour assister à l’évènement.…
Feue Hadja Hadiatou, soeur cadette de Tierno Oumar, est la mère de Siradiou Diallo. Le fils puiné, Tierno Ibrahima, épousa feue Hadja Hadiatou Barry, fille cadette d’Almami Ibrahima Sori Daara.

Le duo Alfa Bakar/Tierno Oumar Diogo joua un rôle important dans la lancement et la consolidation de la carrière politique de Yacine Diallo. Cependant,  leurs fils diplômés de l’école française devinrent paradoxalement des contestataires de la chefferie de canton.  Estimant que celle-ci, “en réalité, n’était plus qu’en survie juridique” ils s’acharnèrent contre elles . Et “contre l’arme de la chefferie et la coutume”, ils “se servirent d’une arme moderne, le parti politique”.

Hélas, Yacine Diallo n’assista pas, et ne participa pas à l’évolution tragique de la politique partisane en Guinée. Les politiciens de ce pays ont fait plus de dégâts matériels et de ravages économiques, et ils ont commis —et continuent de perpétrer — plus de crimes que le régime colonial. C’est ainsi que Emile Cissé osa profaner la tombe de Tierno Oumar Diogo à la recherche d’armes et de munitions portugaises, suite au raid des commandos le 22 novembre 1970 ! Approbateur, Sékou Touré ordonna l’arrestation de Tierno Ibrahima et Elhadj Bademba, tous fils de Tierno Oumar Diogo. Ils furent précédés par leur benjamin, Thierno Mouctar, dont Nadine Bari a rédigé l’émouvante biographie dans Guinée, les cailloux de la mémoire. Comble de cruauté : Neene Fouta, la mère, et Hadiatou,  (la femme de Thierno Ibrahima) furent également incarcerées comme agent de la “cinquième colonne impérialiste”. Elhadj Bademba et son aîné, Thierno Ibrahima, furent fusillés au Mont Gangan de Kindia.

Les homonymes de Tierno Oumar Diogo Dalaba sont légion. Malheureusement, l’un d’entre eux nous a quitté la semaine dernière pour toujours. Il s’agit de mon neveu, Elhadj Oumar Diogo Baldé. Décédé dans une clinique de Rabat le 31 mai, il a été inhumé dans notre village ancestral de Kompanya — jadis misiide autonome, désormais partie intégrante de la commune urbaine de Labé — le 3 courant. Le défunt était un membre brillant de la promotion Vladimir Lénine, la première de l’université guinéenne (1967). Administrateur-économiste, il dirigea plusieurs entreprises d’Etat. Il était le fils benjamin de mon cousin paternel Tierno Ibrahima Kompanya, l’un des grands érudits fuutaniens dans la première moitié du 20è siècle. Ce disciple de Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan fut imam de la mosquée de Dalaba du temps de Tierno Oumar Diogo. Composé en Pular ajamiyya par Tierno Jaawo Pellel dans les années 1940 et publié par Alfâ Ibrâhîm Sow, le Dictionnaire des Hommes Saints et Illustres du Labé décline poétiquement les qualités et vertus de Tierno Ibrahima Kompanya : science, droiture, piété et simplicité.
Repose en paix !

Pour conclure, une question fut posée à Issa Ben Yacine Diallo. On lui demanda :
— « Est-ce que vous avez une idée de quelques uns de ses compagnons en ce moment-là. Est-ce qu’on a vous a raconté, est-ce qu’on vous adonné quelques noms, guiné-y-ens (sic !) ou africains ? »
Il éluda l’interrogation et esquissa une réponse laconique  :
— Non, mais on m’a parlé de, euh, bon… Il y a Fodé Mamoudou Touré, il y a Mamba Sano, essentiellement, en ce moment-là.
Cela est vrai, s’agissant de ces deux pionniers. Avec Diawadou Barry, ils prirent part aux funérailles de Yacine. Mais Issa Ben Yacine aurait dû dire le nom de Musee (Monsieur) Saliou Popodara, le père d’Alpha-Abdoulaye ‘Portos’ Diallo, auteur de La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré. C’était le cousin de Yacine et ce fut un très proche compagnon de lutte, au sein de l’AGV et au-delà. A mon avis, l’arrestation de ‘Portos’ en 1971, son long séjour, son exécution approuvée par Sékou Touré, mais —heureusement —  opposée par Ismael Touré, tout ce cauchemar infernal relève de la haine diabolique et de l’instinct assassin du “responsable suprême”. Il tenait à punir le fils pour la rivalité d’antan et les triomphes politiques passés du père.

A suivre.

Tierno S. Bah

Yacine Diallo. Impréparation et Interview (suite)

Cet article continue et termine ma revue de l’interview de Issa ben Yacine Diallo par Yamoussa Sidibé, re-diffusée sur YouTube.

Souvenirs personnels : insuffisants et superficiels

Iissa Ben Yacine Diallo, 2012
Iissa Ben Yacine Diallo, 2012

L’entretien est maigre au plan biographique . En particulier, l’invité ne s’ouvre pas sur sa jeunesse, dont il fait une évocation insuffisante et superficielle. Ainsi, il se contente seulement d’indiquer qu’il est né à Kindia. Mais il ne dit pas s’il y grandit aussi, ou bien ailleurs, dans d’autres villes du pays. Et lesquelles dans ce cas ?  Curieusement, c’est à travers les violations et crimes du Camp Boiro que nous apprenons que Kindia fut la ville d’enfance de Issa. En effet, le chapitre “Interrogatoire” de La vérité du ministre. Dix ans dans les geôles de Sékou Touré, contient une séance de torture —parmi tant d’autres — à la « cabine technique ». L’auteur et survivant du Goulag Tropical est l’ancien ministre Alpha Abdoulaye ‘Porthos’. Il échange avec un de ses tortionnaires les propos suivants :

Porthos : — « Tu es un vrai monstre. Mais qu’est-ce que je t’ai fait pour que tu me traites ainsi ?
Tortionnaire : — Moi, rien. Au contraire, demande-leur. Depuis que tu es au bloc, je parle de toi en bien à tous mes camarades. Je te connais depuis longtemps. La preuve, tu es le fils de Yacine Diallo. Je connais même tes frères. Tu as un jeune frère Issa qui a grandi à Kindia et que je ne vois plus, depuis longtemps. Lui, il me connaît bien : demande-lui Soriba Soumah. Tu vois que je te connais. … ? »

Plus loin, au chapitre “Libération” du livre, Porthos précise ses liens de parenté avec le député en ces termes :

« Cette nuit-là, je n’ai pas dormi. J’ai prié, avec ferveur, pour le repos de l’âme de mon père. Je sais combien de sacrifices il a consentis pour notre éducation et dans mes pires moments de détresse, j’ai toujours nourri l’espoir de le revoir un jour. Dans ma prière et dans ma ferveur je lui ai associé ma mère et mon oncle Yacine, ces deux êtres auxquels je dois tant et dont, toute ma vie, je regretterai la disparition prématurée. » Et Porthos d’ajouter :
« Ma mère et mon oncle Yacine, premier député de la Guinée française au Parlement français, sont morts le même jour, à six heures d’intervalle, en avril 1954, la première, à la suite d’une septicémie à 39 ans, le second à 57 ans, à la suite d’une embolie. »

C’est cet effort de mémoire et ce style de narration que Issa Ben Yacine aurait dû apporter à l’interview. Hélas, il ne s’éveille et s’anime que lorsque la conversation porte sur la période adulte de sa vie, c’est-à-dire sa carrière professionnelle intercontinentale (Afrique, Europe, Amérique). Une fois terminée, il entreprit — à ses dépens — des entrées dans la sphère gouvernementale et étatique de Guinée.

Retraite officielle

Dans une interview sur GuinéeActu, datant de 2012,  M. Diallo se présente ainsi : « Je suis Secrétaire général adjoint de l’ONU à la retraite ; né guinéen et africain. Je trouve mon équilibre dans la foi, la fraternité et la solidarité. Sans adhérer à aucun parti politique, je demeure avec des convictions auxquelles je suis profondément attaché. »
Mais force est de constater que depuis lors, M. Diallo maintient le même laïus simpliste (sur son père) et erroné sur :

  •  Tierno Aliyyu Buuɓa-Ndiyan
  •  Ibrahima Barry III
  • le Manifeste du Rassemblement Démocratique Africain (septembre 1946)
  • l’agriculture industrielle en Côte d’Ivoire et en Guinée
  • les relations personnelles entre Houphouët-Boigny et Yacine Diallo
  1. A propos de Barry III. Ainsi,  Issa Ben Yacine suggère que Barry III fut un compagnon de Yacine Diallo. Cette affirmation est invalidée par le témoignage de feu Thierno Mouctar Bah dans le bel ouvrage biographique Guinée, les cailloux de la mémoire de Nadine Bari. Le chapître “Thierno Ibrahima dans l’Histoire de la Guinée”, Thierno Mouctar indique, en témoin oculaire, qu’en 1954 Barry III faisait ses études en France. Lisons :

« En 1954 meurt Yacine Diallo, premier député de la Guinée à l’Assemblée nationale française. Il faut lui trouver un remplaçant.
Les chefs peuls proposent mon frère Thierno Ibrahima, qui décline l’offre. Ils le mandatent alors pour aller trouver Barry III, encore étudiant à Montpellier, et le convaincre d’accepter l’investiture pour la députation. Barry III y consent et revient au Fouta où il est reçu en grande pompe. Mais suite à la rivalité des deux almamy de Mamou (Alfaya) et de Dabola (Soriya), et à la tentative de réconciliation en 1954, les chefs peuls décident finalement de l’investiture de Barry Diawadou, fils de l’almamy de Dabola. Que faire alors de Barry III, rappelé de France ? »

    1. Quant au Manifeste, il fut rédigé et lancé de Paris au mois de septembre.  Son fut le prélude à la tenue du Congrès constitutif du mouvement à Bamako, en octobre 1946. Mais ses signataires étaient au nombre de sept, et non pas six, comme l’affirme Issa Ben Yacine.  En voici la liste :
      • Félix Houphouët-Boigny, député de la Côte d’Ivoire.
      • Lamine Guèye, député du Sénégal-Mauritanie.
      • Jean-Félix Tchicaya, député du Gabon-Moyen-Congo.
      • Sourou Migan Apithy, député du Dahomey-Togo.
      • Fily Dabo Sissoko, député du Soudan-Niger.
      • Yacine Diallo, député de la Guinée.
      • Gabriel d’Ar boussier, ancien député du Gabon-Moyen-Congo.
    1. Issa Ben Yacine suggère : « A cette époque, la Guinée et la Côte d’Ivoire étaient les deux économies les mieux gérées de l’Afrique occidentale française, avec un budget excédentaire. Les deux économies étaient en compétition, mais la Guinée avait l’avantage, du fait de ses abondantes ressources minérales. Par ailleurs, la Guinée était encore le premier producteur et exportateur de banane et d’ananas en Afrique. »
      Erratum. Dans son ouvrage solidement documenté, Joseph-Roger de Benoist fournit les statistiques suivantes :
      « Les territoires côtiers de zone tropicale (Guinée, Côte d’Ivoire et Dahomey) tiraient leurs principales ressources de la culture des plantes stimulantes (café et cacao) et des fruits (notamment bananes et ananas). Pour le café, la production passa de 62 900 tonnes en 1950-1951 à 131 000 tonnes en 1955-1956. Une Caisse de stabilisation fut créée en Côte d’Ivoire et en Guinée le 30 septembre 1955. La Côte d’Ivoire produisit à elle seule les 56 900 tonnes de cacao de 1950-1951 ; la production atteignit 71 400 tonnes en 1955-1956.
      Une Caisse de stabilisation fut créée en même temps que celle du café. La Guinée et la Côte d’Ivoire produisaient des bananes: 78 181 tonnes en 1951, 124 191 tonnes en 1955. La Côte d’Ivoire, venue après la Guinée à la production de l’ananas, la dépassa bientôt et s’orienta très vite vers la transformation sur place des fruits en jus et conserves. » (Source : Joseph-Roger de Benoist. L’Afrique occidentale française de la Conférence de Brazzaville (1944) à l’indépendance (1960 p. 251). Par ailleurs, dans Political Parties in French-Speaking West Africa — et cela est très important —,  Ruth S. Morgenthau établit clairement que la croissance rapide de la Côte d’Ivoire résulta du labeur combiné des planteurs Ivoiriens et de la main-d’oeuvre venue de la Haute-Volta (Burkina Faso) ; voir “Part Five. Planters and Politics In the Ivory Coast”. La Guinée ne bénéficia pas de circonstances aussi favorables.
    2. Issa Ben Yacine affirme : « Gabriel d’Arboussier, un des leaders historiques du RDA et longtemps bras droit du président Houphouët-Boigny, m’a dit toute l’amitié et le respect mutuel que le député de la Guinée et celui de la Côte d’Ivoire se vouaient. Ils avaient en commun la foi, la sagesse et un art consommé de l’action qui consiste, sans jamais perdre de vue l’objectif fixé, à ne pas avancer quand il faut s’arrêter, ou reculer quand il faut avancer. »
      Lire Le “vide guinéen” selon Houphouët-Boigny
      Cette déclaration illustre l’incuriosité de Issa concernant le sort physique et le legs politique de son père. Il se fie et se limite aux sources orales de compagnons et contemporains de Yacine. Il aurait dû élargir et approfondir ces indications et indices par la consultation de bibliothèques et d’archives, qui, en Europe et aux Etats-Unis, offrent des ressources considérables aux lecteurs, chercheurs, auteurs et curieux.
      La citation ci-contient deux erreurs majeures.
      Primo. De père Français et de mère Maasinanke, Gabriel d’Arboussier était le chef de file de l’aile communisante du R.D.A. Au double plan idéologique et politique, il se situait à gauche, et non pas à droite d’Houphouët-Boigny. Au point que les deux hommes s’affrontèrent et se séparèrent en 1950-51 sur la question centrale du désapparentement parlementaire du R.D.A. d’avec le Parti communiste français.
      Secundo. Houphouët-Boigny considérait la Guinée comme un vide politique entre 1947 et 1951. C’est la période de la traversée du désert pour la jeune section territoriale (le PDG). A partir de 1951, Houphouët et Bernard Cornut-Gentille (BCG)se donnèrent la main pour monter le jeune syndicaliste Sékou Touré en épingle.
      Au chapitre 16 du premier  des huit volumes de la biographie intitulée Ahmed Sékou Touré (1922-1984). Président de la Guinée de 1958 à 1984, André Lewin révèle le Pacte secret entre Sékou Touré et le Haut-Commissaire de l’Afrique occidentale française, Bernard Cornut-Gentille :
      « Un soir de fin de saison des pluies en 1953 (Sékou est déjà Conseiller territorial de Beyla et a lancé la fameuse grève de 72 jours), le haut-commissaire Bernard Cornut-Gentille, accompagné de son chef de cabinet Yvon Bourges, arrive à Conakry en grand secret par avion depuis Dakar. Un rendez-vous confidentiel a été arrangé à leur demande, par l’intermédiaire de Bois, à l’époque le directeur de cabinet du gouverneur Parisot et du directeur de la sûreté, Maurice Espitalier. Sékou Touré tient à ce que la rencontre ait lieu de nuit à son domicile privé ; elle est fixée à 11 heures du soir.
      Les six hommes (Cornut-Gentille, Bourges, Parisot, Bois et Espitalier face à Sékou Touré) s’isolent immédiatement.
      Le haut-commissaire ne cache pas son jeu :
      — “Vous êtes déjà conseiller territorial de Beyla et votre influence est réelle en Guinée ; elle s’étend même en AOF. Vous êtes jeune ; votre avenir est encore devant vous ; vous pouvez être député, peut-être ministre, qui sait ? Des dispositions nouvelles seront prises pour l’évolution des territoires d’Afrique. Mais pour cela, il faut savoir jouer avec ceux qui peuvent favoriser ou bien contrarier ces perspectives ; on peut vous aider si vous ne nous gênez pas ; on peut vous gêner si vous ne nous aidez pas !”, lance-t-il à Sékou en substance.
      Sékou reste impassible. La discussion sera longue. Mais au bout de quatre heures de discussions, on débouche une bouteille de champagne et on trinque au succès de l’accord intervenu. Rien ne filtrera jamais sur l’appui que Cornut-Gentille donne à Sékou, soutien et conseils politiques, renseignements confidentiels, aide financière sur ses fonds secrets
      Sur le chemin du retour au Palais du gouverneur, alors que l’aube se lève sur Conakry, Bern confie à Bois :
      — “Vous avez vu comment on peut manoeuvrer un jeune syndicaliste africain ?”.
      Et à son tour, Bois affirme qu’il murmura, au moins in petto :
      — “J’ai surtout vu comment un jeune syndicaliste africain peut manoeuvrer un haut-commissaire !”
      En effet, les Français sauront trop tard qu’ils avaient élevé une vipère, qui les mordra à coups de complots imaginaires, à partir de 1959.En attendant, quelques mois plus tard, en avril 1954, Yacine Diallo tombait, victime d’une ‘“embolie cérébrale” mortelle à domicile. Or l’embolie — cardiaque ou cérébrale — est généralement progressive en ce sens qu’elle donne des signes avant-coureurs avant la crise fatale.
      Yacine ne montra aucun signe de faiblesse (gestes, déplacement parole, etc.), encore moins de paralysie même légère.
      Il fut enterré sans autopsie…   On ne parla plus jamais de lui. Ce fut une double disparition : physique et politique.
      Mourut-il naturellement ou bien fut-il éliminé ? Et pourquoi ? Pour faciliter les ambitions et la montée de Sékou Touré ? Les questions restent posées !Lire Bernard Charles. Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58)En tout état de cause, si le rapport médical sur la cause de la mort de son père existe, Issa Ben Yacine Diallo, devrait se le procurer et le publier… Ce serait une contribution importante dans la quête pour établir les faits ayant conduit à la disparition du Premier député de la Guinée. Sans que plus jamais on parlât de lui !!!

Bons offices

Cela dit, de son propre aveu, Issa Ben Yacine déclare collaboré  successivement avec Lansana Conté, Moussa Dadis Camara, Sékouba Konaté, voire Président Alpha Condé. S’agissant de ce dernier, il se soustrait à la règle ; il ne l’appelle pas professeur, il lui décerne plutôt le titre d’Elhadj !!!
Conduite derrière les rideaux, officiellement et/ou officieusement, cette activité lui valu des critiques vigoureuses et fondées, ainsi que des condamnation sans appel, à mon avis méritées. Feu Ansoumane Doré articula avec la rigueur et l’intégrité coutumières des objections irréfutables contre l’association de Issa Ben Yacine avec les dictateurs et autocrates sus-mentionnés. Il en fut de même de la part de Ibrahima Kylè Diallo. Il est particulièrement regrettable qu’Issa reprenne à son compte l’hypothèse aussi fantaisiste et suspecte d’Alpha Condé faisant de “la Guinée un pays sans Etat”. Non, M. Diallo, la Nature, l’Histoire et la Culture ont horreur du vide. Et, quelle que soit sa forme et son contenu, l’Etat est toujours présent : force du Mal ou du Bien, oppresseur ou libérateur, porteur de misère ou de prospérité… Les chefs d’Etat guinéens auxquel Issa Ben Yacine offrit son expérience  et sa compétence se rangent dans la mauvaise colonne : celle du Mal, de l’oppression et de la pauvreté, infligés depuis 60 ans par les rayons dardants des “soleils” de la prétendue indépendance.

Phonologie et violence politique

Il est intéressant d’entendre IBYD prononcer le prénom Sékou. Au lieu d’articuler -k- comme on s’attendrait d’un haal-Pular, il emploie la consonne -kh. Celle-ci n’appartient pas au système phonologique pular ou maninka. Mais elle est très fréquente et hautement fonctionnelle en sosokui (langue soussou ). En d’autres termes, sa présence ou son absence est signifiante, et elle entraîne une différence de sens entre deux mots. Le son figure dans des mots essentiels du vocabulaire : khamè (homme), khili (nom), khinyè (lait), kharan (apprendre), bankhi (demeure), sakhan (trois), sökhö (oncle), etc.
A noter que ma transcription est ici simplifiée, le sosokui est une langue duo-tonale. Son écriture correcte exige le port du ton (haut ou bas) sur la syllabe, parce que le sens des mots en dépend, dans de nombreux. Même si deux mots ont la même orthographe horizontale, ils peuvent différer sémantiquement par le(s) ton(s).

Pour importantes qu’elles soient ces caractéristiques ne s’appliquent cependant pas aux noms propres. Cela signifie que Sékou et Sékhou sont équivalents.

Toutefois, à partir de 1954, Sékou Touré et le PDG commencèrent à harasser et à attaquer les partisans du Bloc Africains de Guinée, dirigé par Diawadou Barry, Koumandian Keita, Karim Bangoura, etc. Ils savaient qu’un locuteur natif du Pular (quelle que soit son ethnie) ne peut pas naturellement articuler le son –kh-. Dans cette langue, on remplace –kh– par -k-, qui est le son le plus proche. Le PDG lança donc des campagnes de chasse et d’intimidation des militants du B.A.G. L’objectif était de forcer des individus à changer de parti. Pour cela, les gangs du PDG distinguaient les Sose des Fulɓe par la façon de prononcer le mot khoosa-khori. Si la personne confrontée disait koosaa-kori, elle était en danger. Parfois, la confrontation conduisait à la bagarre, qui, à son tour, empirait, provoquant des blessures sérieuses. Et dans certains cas, le malheureux mourait.
Au bout d’un certain temps, les gens du BAG ripostèrent. A leur tour, ils savent qu’un Sose monolingue ne peut pas prononcer la consonne -ɓ- :bhiɓɓe (enfants), ɓaawo (dos),ɓira (lait),ɓundu (source) très fréquente en Pular. Ils créèrent un test inverse. Il consistait à exiger d’une personne suspecte d’appartenir au PDG de dire silɓadere. Et puisque le sosokui n’a pas ce phonème, les locuteurs de cette le remplacent par la consonne -b-. Dans ce cas, l’intéressé répondait silBadere, avec –b– et non –ɓ-. Il était alors aussitôt soumis à des représailles. Par vengeance, car le PDG fut à la base des affrontements !

Lire Bernard Charkes, Le rôle de la violence dans la mise en place des pouvoirs en Guinée (1954-58) Sylvain Soriba Camara. La Guinée sans la France, chapitre “La lutte entre le régime du PDG et son opposition”.

Ainsi le génie maléfique de Sékou Touré instaura-t-il, au milieu des années 1950, la politique de la violence et du meurtre ciblés à des fins politiques. Cette tradition tragique et criminelle sévit toujours encore. Pour preuve, depuis son accession à présidence, Alpha Condé a “parrainé” la mort par balles de plus 94 jeunes citoyens, en majorité des Fulɓe. Leur tort impardonnable pour le régime en place à Conakry: l’exercice de leur droit démocratique, légitime, légal et constitutionnel d’opinion et d’assemblée.

A suivre.

Tierno S. Bah