Dr. I. Sow, psychiatre Pullo, analyse Kumen

Arɗo (pasteur, guide, astrologue, vétérinaire, chef) tenant son bâton de commandement et entouré de sa famille. Ces éleveurs tressaient les cheveux d'hommes et de femmes. Ils ont emporté dans l'au-delà les connaissances et le mode de vie du Pulaaku. Ni paeïns, ni fétichistes, ils étaient, au contraire, monothéistes. Ils croyaient en Geno, l'Etre Suprême. Ici, une calebasse de trayeuse est posée aux pieds d'une matriarche. Un lien spiituel fécond unit cette dernière à Foroforondu, la gardienne tutélaire du laitage, et épouse de Kumen, l''archange des troupeaux. Photo <a href="http://www.webguinee.net/bbliotheque/histoire/arcin/1911/tdm.html">Arcin</a>, Fuuta-Jalon, 1911. — T.S. Bah.
Arɗo (pasteur, guide, astrologue, vétérinaire, chef) tenant son bâton pastoral de commandement et entouré de sa famille. Ces éleveurs tressaient les cheveux d’hommes et de femmes. Ils ont emporté dans l’au-delà les connaissances et le mode de vie du Pulaaku. Ni paeïns, ni fétichistes, ils étaient, au contraire, monothéistes. Ils croyaient en Geno, l’Etre Suprême. Ici, une calebasse de trayeuse est posée aux pieds d’une matriarche. Un lien spiituel fécond unit cette dernière à Foroforondu, la gardienne tutélaire du laitage, et épouse de Kumen, l”archange des troupeaux. Photo Arcin, Fuuta-Jalon, 1911. — T.S. Bah.

Dr. Ibrahima Sow épelle Koumen (en réalité Kumen) dans un article détaillé doublé d’une exégèse élaborée et originale, qu’il intitule “Le Monde Peul à travers le Mythe du Berger Céleste”. Le document parut dans Ethiopiques. Revue Négro-Africaine de Littérature et de Philosophie. Numéro 19, juillet 1979. La contribution de Dr. Sow est basée sur Koumen, Texte initiatique des Pasteurs Peuls, le chef-d’oeuvre d’Amadou Hampâté Bâ, rédigé en français en collaboration avec l’éminente ethnologue française, Germaine Dieterlen. Gardée secrète par ses détenteurs Fulɓe, la version originale Pular/Fulfulde a peut-être disparue à jamais avec la mort de Hampâté.

Il ne faut pas confondre ce spécialiste avec Prof. Alfâ Ibrâhîm Sow.

Pour un glossaire sur le Pulaaku cosmogonique et culturel on peut se référer à ma liste en appendice à Koumen.

Dr. Sow est l’auteur de deux autres textes dans la même revue:

  • “Le Listixaar est-il une pratique divinatoire ?”
  • “La littérature, la philosophie, l’art et le local”

Ma réédition complète de l’analyse de Kumen par Dr. Sow est accessible sur Semantic Africa. J’ai (a) composé la table des matières, (b) créé les hyperliens internes et externes (c) ajouté des illustrations, pertinentes comme les liens Web.
La réflexion de l’auteur porte sur la cosmogonie, la centralité du Bovin, la religion, le divin, le couple Kumen/Foroforondu, le pastoralisme, les corrélations avec les sociétés voisines (Wolof, Jola, etc.). Le document met en exergue la croyance monothéiste en  Geno, l’Etre Suprême, que les Fulɓe adoraient des millénaires avant l’arrivée de l’Islam. D’où l’interchangeabilité des noms sacrés Geno et Allah dans la littérature ajamiyya islamique, sous la plume des saints et érudits musulmans, sur toute l’aire culturelle du Pulaaku, de la Mauritanie au Cameroun. Par exemple, la treizième strophe (vers 16 et 17) de la sublime Introduction de Oogirde Malal, déclare :

Geno On wi’a: « Kallaa ! ɗum waɗataa
Nafataa han nimse e wullitagol! »

L’Eternel dira : « Plus jamais ! Cela ne sera point !
A présent inutiles les regrets et les plaintes !

Le nom de Geno est fréquent sous la plume de Tierno Muhammadu Samba Mombeya, Usman ɓii Foduyee, Sheku Amadu Bari, Moodi Adama, Cerno Bokar Salif Taal, Tierno Aliyyu Ɓuuɓa Ndiyan, Amadou Hampâté Bâ, etc.

Table des matières

  • Introduction
  • Symbolisme et vision du monde peul
  • L’Autre féminin de Koumen
  • Le paradoxe, dimension du symbole
  • Le grand jeu de la réalité
  • Aux origines premières du monde
  • Le lion est un voyant
  • Foroforondou
  • Koumen le Pasteur divin
  • Une façon originale d’habiter le monde

Ardue mais bonne lecture à la découverte du Pulaaku antique et ésotérique, ni banal ou vulgaire !

Tierno S. Bah

Un acte ignominieux de Damantang Camara

Damantang Camara, greffier de justice, membre du Bureau politique national, du Comité central et du gouvernement, ancien président de l'Assemblée populaire nationale, membre de la Commission d'Enquête du Camp Boiro et du Tribunal Populaire Révolutionnaire EXTRA-JUDICIAIRE. (Photo extraite d'une pose d'un groupe souriant de ministres du PDG après la victoire du Hafia Football Club sur le Mouloudia d'Alger en 1979 pour la Coupe des Clubs champions d'Afrique. — T.S. Bah)
Damantang Camara, greffier de justice, membre du Bureau politique national, du Comité central et du gouvernement, ancien président de l’Assemblée populaire nationale, membre de la Commission d’Enquête du Camp Boiro et du Tribunal Populaire Révolutionnaire EXTRA-JUDICIAIRE. (Photo extraite d’une pose d’un groupe souriant de ministres du PDG après la victoire du Hafia Football Club sur le Mouloudia d’Alger en 1979 pour la Coupe des Clubs champions d’Afrique. — T.S. Bah)

Un visiteur de BlogGuinée a soumis une question écrite sur le rôle de Damantang Camara dans la dictature de Sékou Touré (1958-1984). Il est difficile de répondre à ce type d’interrogation étant donné le vide de mémoire et l’amnésie entretenus par les régimes guinéens successifs. Toutefois, un acte, gratuit et ignominieux, de Damantang Camara a survécu au silence complice sur les crimes des dirigeants et de nombreux militants du PDG. En effet lors d’une mission à Prague, il se permit une démarche choquante à l’encontre de Milena, l’épouse Tchèque de Thierno Mouctar Bah, qui était détenu alors depuis 1971, successivement au Camp Boiro et à la Prison civile de Kindia. Lire le texte plus bas.

Notes. (1) Il est de notoriété publique que Damantang Camara était un petit-fils de Lankama N’Valy Kamara,  kèlètigi (chef de guerre ou général) de l’empereur Samori Touré. N’Valy mourut en 1888 devant le siège de Sikasso, où périt aussi Kèmè Bourema, le chef de la cavalerie (sótigi) et frère cadet maternel de Samori. Lire  Ibrahima Khalil Fofana sur webMande.
(2) Lankama N’Valy dirigea la colonne expéditionnaire dépêchée par Samori pour réduire la révolte des Hubbu du Fitaba (1849-1875 environ). A propos des Hubbus lire sur webFuuta  Tierno Mamadou Bah, Louis Tauxier, section 1 et section 2, Paul Marty, entre autres.
(3) Le Conseil supérieur de l’Etat théocratique du Fuuta (Teekun Mawɗo) avait en 1870 approuvé la décision conjointe d’Almaami Ibrahima Sori Daara Ier (1843-1873, Branche Alfaya, 11e souverain) et d’Almaami Umaru (1842-1871, Branche Soriya, 10e souverain) de conférer à Samori le titre d’Almami (Lire Tierno M. Bah). Reconnaissant pour l’insigne honneur, le conquérant manding appuya militairement par la suite les campagnes des Almaami pour venir à bout des dissidents Hubbus.

Le contenu du récit ci-dessous était faux. Il relevait de l’imagination malveillante et, surtout, de l’esprit du Mal et de la Méchanceté incarné en Sékou Touré et en son émissaire, Damantang Camara. Car Mouctar fut libéré et il survécut une quinzaine d’années à ses bourreaux et persécuteurs. Mais lisons plutôt l’extrait suivant, qui expose le sadisme et la cruauté de soi-disant hommes d’Etat.

Tierno S. Bah


 Horreur

La nuit tombe sur la ville. Milena vient de rentrer de sa journée de travail au domicile du général canadien. Certes, le couple traite bien sa femme de ménage, mais l’employée souffre de maux de dos qui la tourmentent souvent. La sonnerie du téléphone l’arrache brusquement à ses pensées. C’est une voix à l’accent africain qui lui demande de venir à l’Hôtel International dès que possible.
— C’est de la part de qui ? demande Milena.
— Monsieur Camara Damantang voudrait vous voir. Pouvez-vous venir vers 19 heures ?
— Oui, j’arrive.
Milena raccroche, le coeur battant : Damantang veut la voir. C’est un membre influent du BPN 2 qui a été ministre de la Justice. Il a sûrement quelque chose d’important à lui dire. Mon Dieu ! faites qu’il m’annonce le retour des enfants ! Peut-être mes démarches auprès du président Husak ont-elles fini par aboutir ?

L’hôtel est situé dans le quartier Praha 6, non loin de l’appartement de Milena. Au milieu des bâtisses anciennes, l’établissement détonne un peu par l’air trop moderne de ses grandes baies vitrées, mais l’hôtel est luxueux : il faut reconnaître que la Révolution guinéenne traite bien ses émissaires. Le groom en livrée introduit Milena dans un petit salon attenant au hall d’entrée. Il n’y a personne. Les quelques minutes d’attente lui paraissent un siècle. Soudain, trois Africains sont là, devant elle. Le plus grand s’avance. C’est Damantang, immense et noir, qui la salue. Elle bégaie un bonjour inaudible. Il penche sa grande carcasse vers elle, lui prend la main et la serre longuement dans les siennes. Puis, tout en gardant cette main, il attire Milena vers le canapé, la fait asseoir et lui dit dans un souffle :
— Il vous faut être courageuse, Madame. Je suis venu vous présenter mes condoléances. Je connaissais bien votre mari.
Elle a l’estomac au bord des lèvres. Les larmes l’aveuglent et derrière un voile elle entend cet homme lui murmurer des paroles de réconfort.
Mais qu’est-ce qu’il raconte ?
Que son mari est mort sous la torture, oui, et qu’il a dû manger trois mois durant comme un chien lapant son écuelle puisqu’on lui avait coupé les deux mains ! Qu’il a fini par mourir et que cela valait mieux pour lui que de vivre ainsi … Que la terre lui soit légère ! Amin.
Milena est assommée. Muette de stupeur. Mouctar, finir comme un chien … Damantang la relève et la raccompagne avec beaucoup d’égards à la porte de l’hôtel. Elle va s’asseoir sur un banc de la place et pleure longtemps. Puis elle se rend compte qu’elle a même oublié de demander des nouvelles des enfants !
Comment a-t-elle pu laisser échapper l’occasion de la visite à Prague de ce grand dignitaire ? Elle n’a vu que son mari dans le trou, devant son assiette …
Revenir à l’hôtel ? Rappeler Damantang ? Oh ! non, c’est au-dessus de ses forces ce soir. Alors elle continue à pleurer, seule dans la nuit.

Extrait de Guinée, les cailloux de la mémoire, par Nadine Bari.

Les visages du Fuuta-Jalon. Des campagnes en mutation

Case (suudu) et jardin menager (suntuure) au Fuuta-Jalon
Case (suudu) et jardin (suntuure) au Fuuta-Jalon

Fondée en 1948, la revue scientifique Cahiers d’Outre-mer a survécu aux changements de la vague des indépendances des années 1960, qui  entraînèrent la disparition de plusieurs publications coloniales. On trouvera ici le premier d’une série d’articles sur la Guinée, publié dans les Cahiers.
Métholodologie oblige, peut-être, mais le document se concentre sur l’espace, la géographie et l’environnement. Ce faisant, il escamote l’histoire et effleure seulement la société pluri-ethnique du pays. Ainsi, l’article commence par une vague référence à l’ouverture de la Guinée en 1984. Il indique certes que “la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République”. Mais il ne dit rien sur le type de fermeture du pays avant le coup d’Etat militaire du 3 avril. Et il reste silencieux sur les conséquences de ce changement important. C’est dommage, car en intégrant mieux les divers aspects de l’évolution du Fuuta-Jalon, les auteurs auraient pu mener une étude plus riche. Un passage laconique et atypique d’un papier scientifique se lit au point 58.  Q’entendent les auteurs par la formule prescriptive et autoritaire: « Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien… » !!!
Cela dit, au lieu de la transcription francisée de l’original (imprimé et électronique et à l’exception de la Bibliographie et des Notes), la présente édition se conforme à l’Alphabet standard du Pular-Fulfulde. Ce système reflète mieux la sémantique de la langue, et est plus fidèle à ses nuances, s’agissant,  par exemple, des noms de lieux et de personnes, des vocables désignant l’ethnie, la langue, etc.)  Ainsi on lira : aynde (sing.)/ayɗe (plur.), boowal (sing.)/boowe (plur.), diiwal, maccuɓe, Pullo, Fulɓe, Pular, Fuuta-Jalon, Doŋel, Bantiŋel, Wuree-Kaba, etc. au lieu de : aïndés, bowés, diwal, Peul/Peuls, Fouta-Djalon, Donguel,  Bantignel, Ouré-Kaba, etc.
Enfin, cette version inclut des hyperliens absents dans le texte d’origine, accessible sur Revues.org
Tierno S. Bah


Véronique André et Gilles Pestaña
“Les visages du Fouta-Djalon. Des campagnes en mutation : des représentations au terrain.”
Les Cahiers d’Outre-Mer. Revue de géographie de Bordeaux, no. 217, 2002. p. 63-88

Résumé
Le Fuuta-Jalon (République de Guinée) dispose d’une image forte digne d’une image d’Epinal. Il est le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” dégradé et menacé par des pratiques agropastorales prédatrices. Nous identifierons et caractériserons tout d’abord les représentations usuelles qui le fondent ce discours “officiel”. Puis l’analyse de deux campagnes du Fuuta-Jalon nous permettra de nuancer cette image et d’en montrer les limites, en tant qu’état de référence. Enfin nous dégagerons les dynamiques sociales et environnementales actuelles qui animent le Fuuta-Jalon et engagent à reconsidérer les fondements mêmes de ses représentations.

Abstract
“The Different Faces of Fuuta-Jalon, Republic of Guinea and the changing Countrysides : Representations Observed in the Field.” Fuuta-Jalon, in the Republic of Guinea, presents a picture worthy of a picture of Epinal. It is the “water tower of western Africa”, deteriorated and threatened by predatory agro-pastoral practices. We first identify and characterize the customary representations which render this discourse “official”. Next, the analyses of two countrysides in the Fuuta-Jalon area enables us to refine this picture and show the limits of it, as regards its use as a reference base. Finally, we describe the present social and environmental dynamics which prevail in Fuuta-Jalon and endeavor to reconsider the very foundations of its representations.

Plan

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement

Quelques enseignements du terrain

1. — Lorsque la Guinée s’ouvre en 1984, les opérations de développement se multiplient au Fuuta-Jalon. Elles donnent lieu à toute une série de rapports d’experts et de diagnostics de nature très hétérogène, menés dans un cloisonnement relatif et largement fondés sur des analyses anciennes, alors même que la recherche en sciences humaines accuse un retard préjudiciable depuis la Première République. Cette littérature “grise” fatalement ciblée et répondant à des objectifs d’opérationalité forts distincts de ceux de la recherche, a fini par forger et conforter une certaine représentation géographique du Fuuta-Jalon touchant aux relations entre la société fulɓe et le milieu qu’elle exploite. Elle a abouti à la construction d’un scénario catastrophe reposant sur l’idée que des pratiques paysannes extensives seraient, dans un contexte de pression démographique, une menace pour l’environnement du Fuuta-Jalon, menace suffisante pour mettre en péril le « château d’eau de l’Afrique de l’Ouest ». Or, des recherches récentes sur le terrain1 ont ouvert un certain nombre de réflexions sur la nature et la validité de ces représentations. Entre la vision stéréotypée et monolithique du FuUta-Jalon telle qu’elle apparaît dans les descriptions classiques et la dynamique actuelle des campagnes, il existe en effet un net décalage, dont il s’agit de comprendre les raisons.

Les représentations : uniformité des campagnes et dégradation de l’environnement
2. — Une représentation d’un lieu, d’un phénomène ou d’un groupe humain est par essence subjective. Identifier et caractériser les grands thèmes des représentations usuelles et donc du discours officiel sur le Fuuta-Jalon permettra par la suite d’en montrer les limites.

Le Fuuta-Jalon : une délimitation délicate mais une image forte
3. — La représentation la plus courante considère le Fuuta-Jalon comme une région homogène et l’assimile aux seuls hauts plateaux. C’est à la fois “le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” avec ses plateaux échancrés de vallées, le pays des Fulɓe et de leurs boeufs, le lieu de construction d’un Etat structuré pré-colonial, un espace de fortes densités rurales, une terre baignée d’Islam, etc. Autrement dit, le Fuuta-Jalon serait simultanément une région naturelle, historique, agricole, démographique… en somme une région homogène, une “vraie” région. Cette perception est confortée par le fait que la région dispose d’une dénomination propre, “Fuuta-Jalon”, contrairement aux autres régions du pays pourtant proclamées “naturelles” elles aussi : Guinée Maritime, Haute Guinée et Guinée Forestière.

4. — Il n’est pas innocent de la part des pouvoirs coloniaux, puis de la Première République d’avoir rebaptisé “Moyenne Guinée” ce qui correspondrait au Fuuta-Jalon. Manifestement, pour le pouvoir politique, “le” Fuuta-Jalon passait pour une région suffisamment homogène des points de vue géographique, historique, ethnique, religieux, voire économique pour détenir une identité susceptible de menacer à terme l’unité de la colonie puis de la nation guinéenne. L’appellation plus neutre de “Moyenne Guinée” permettait de gommer en partie cette représentation identitaire.

5. — Cependant, rebaptiser ou redécouper un espace ne suffit pas à en modifier rapidement ses représentations géographiques. En fait, personne ne songe à imaginer que le Fuuta-Jalon n’est pas une région, même si tout le monde est bien en peine d’en tracer les limites. Cet espace recouvre t-il une réalité historique, géologique, ethnique ou simplement administrative? La façon la plus simple d’éluder la question est d’assimiler le Fuuta-Jalon à la région administrative et soi-disant “naturelle” de Moyenne Guinée.

Quelques postulats trompeurs
6. — S’il est évident que nulle délimitation géographique du Fuuta-Jalon ne fait l’unanimité, son assimilation aux seuls hauts plateaux pose également problème. Or s’est imposée une image d’un Fuuta homogène pouvant se résumer aux caractéristiques de ces hauts plateaux ou plateaux centraux.

Les plateaux centraux, expression géographique du “vrai Fuuta”
7. — Etendus du Nord au Sud, de Mali à Dalaba, les hauts plateaux entaillés par un chevelu hydrographique dense culminent entre 1 000 et 1 500 m. Consacré “pays des eaux vives” (proverbe Pular cité par Gilbert Vieillard, 1940), le Fuuta-Jalon est le domaine d’une savane arborée installée sur des sols minces et médiocres alternant avec une maigre prairie sur boowal. Subsistent ça et là sur les versants des fragments de forêt mésophile 2, reliques supposées d’une grande forêt dense qui aurait hélas aujourd’hui disparu, si l’on en croit une légende tenace partagée par les divers intervenants depuis la période coloniale.

8. — La plupart du temps la littérature grise se borne à la description de cette ossature principale et structurante, considérée comme le coeur du Fuuta et assimilée in fine à la totalité de la région. Une image d’un milieu fuutanien stéréotypé est ainsi née montrant des paysages très anthropisés où alternent espaces tabulaires presque dénudés comme les Timbis, collines aux versants largement déboisés, et parcelles mises en culture. La physionomie des hauts plateaux, devenue l’étendard du Fuuta-Jalon, serait représentative de l’ensemble du Fuuta-Jalon et constituerait le “vrai Fouta”.

Le pays des Fulɓe et des fortes densités
9. — Un autre raccourci répandu consiste à considérer le Fuuta-Jalon comme un espace strictement « fulɓe » et en proie au surpeuplement.

10. — Au XVIIIe siècle, la fondation du royaume théocratique du Fuuta-Jalon asseoit une domination politique de l’ethnie fulɓe et instaure un système social et économique fondé sur la distinction hommes libres-esclaves. Les esclaves proviennent de razzias, d’achats ou, plus rarement semble-t-il, des populations animistes asservies sur place et appartenant à des ethnies différentes (Suret-Canale 1969 ; Botte, 1994). Une société rurale très structurée et marquée par un contrôle social de l’espace s’est alors mise en place. Les maîtres, se consacrant exclusivement à la lecture du Coran, à leurs boeufs et à la guerre, s’installent sur les doŋe (sing. doŋol), hauteurs peu fertiles des terroirs, laissant les zones basses (ayɗe, sing. aynde) plus fertiles mais insalubres, à leurs captifs (maccuɓe), chargés de les servir et de les nourrir. Sous la colonisation et la Première République, la captivité disparaît peu à peu, les maîtres se font agriculteurs et les différences de modes de vie s’estompent. Avec le temps, la mosaïque ethnique s’est brouillée à la faveur d’une assimilation réelle ou décrétée au point de considérer le Fuuta comme “le pays des Peuls” (Detraux, 1991, p.69).

Erratum. Il est simpliste et erroné de réduire la société du Fuuta-Jalon théocratique (1725-1897) à la dichotomie “libres-esclaves”. En fait, la stratification sociale comportait cinq niveaux, de la base au sommet : (a) la couche servile ou huuwooɓe/maccuɓe, (b) les castes ou nyeeynuɓe : forgerons, coordonniers, boisseliers, potiers, etc. (c) les allogènes ou tuŋarankooɓe (Sarakole, Jakanke), (d) les hommes libres et non dirigeants ou rimɓe, (a) la couche dirigeante ou lamɓe avec son allié le clergé ou seeremɓe.
Par ailleurs, il est ridicule d’affirmer que “la captivité disparaît peu à peu” sous la colonisation (1898-1958) et ce que les auteurs appellent de façon euphémique la Première république (1958-1984). En réalité, la France coloniale substitua sa rude hégémonie au sytème de servilité domestique. Elle pratiqua l’esclavage à grande échelle avec la Traite des Noirs, promulga le Code Noir et pratiqua la ségrégation raciale sous le régime de l’Indigénat. En somme, la France substitua un mal domestique par son propre fléau, précisément celui de l’aliénation globale des populations de son Empire colonial africain, qu’elle appela sauvages, barbares, Nègres, etc.
Quant à la soi-disant Première République de Guinée, les auteurs refusent de l’identifier comme une dictature implacable qui détruisit la maigre infrastructure laissée par la France, tortura et/ou tua des milliers de prisonniers politiques au Camp Boiro. — Tierno S. Bah

11. — Le Fuuta-Jalon est réputé pour ses fortes densités démographiques. En effet, sur les hauts plateaux, des chiffres de 100 habitants/km2 sont régulièrement avancés. Parmi les plus élevés de Guinée, ils sont mis en relation avec un système de production agropastoral jugé consommateur d’espace 3 et font craindre, depuis la période coloniale, l’existence d’une surpopulation inquiétante mais jamais clairement démontrée. Nombreux sont ceux qui l’estiment préjudiciable à la bonne gestion et à la conservation des ressources naturelles, rappelant sans cesse la disparition de la forêt dense fuutanienne 4.

Un système agraire réputé uniforme
12. — A travers la prédominance des Fulɓe, la mise en valeur agro-pastorale a été le facteur prépondérant d’uniformisation du paysage et du système de production.

13. — Le Fuuta-Jalon a pu refléter l’image d’un espace très fortement humanisé et mis en valeur par une population toujours croissante, où la divagation du bétail impose des contraintes lisibles dans le paysage à travers les nombreuses clôtures végétales. L’histoire du peuplement, le poids de l’élevage, les conditions naturelles ont conduit à l’élaboration d’un paysage agraire typique, caractérisé principalement par le diptyque tapades-champs extérieurs. L’espace d’une exploitation agricole s’organise suivant un système de culture à deux composantes : les champs extérieurs (gese, sing. ngesa), sièges d’une agriculture extensive classique en Afrique, et les vastes jardins de case ou tapades, espace de production intensive. A cela s’ajoute l’élevage extensif, principalement bovin, basé sur la divagation.

14. — Les champs extérieurs sont l’oeuvre des hommes qui y pratiquent une culture sur brûlis généralement de fonio ou de riz. L’efficacité et la pérennité du système se fondent sur un temps de culture relativement court (1 à 3 ans), un temps de jachère long (8 à 15 ans) et la disponibilité de terres cultivables.

15. — La tapade, domaine exclusif des femmes, est le lieu des cultures en association (maïs, taro, manioc, arachide, haricot, piment, gombo…). Elle forme une véritable oasis, délimitée par des haies (clôtures) mortes, vives ou mixtes, et marquée par la présence de nombreux arbres fruitiers plantés (manguiers, orangers, avocatiers…), qui forçaient déjà l’admiration des premiers administrateurs coloniaux. Les sols, quelles que soient leurs potentialités d’origine, sont fortement amendés et offrent une remarquable fertilité, régulièrement entretenue.

Erratum. La tapade (hoggo) est l’enclos, la clôture. Elle relève de la responsabilité de l’homme (mari, fils, oncle, neveu, voisin(s), etc). C’est le jardin (suntuure, plur. suntuuji/cuntuuji) qui est le domaine exclusif de la femme (épouse, fille, mère, tante, nièce, voisine(s), etc.) — Tierno S. Bah

16. — Enfin, le système d’élevage présente des spécificités inscrites dans le paysage agraire : au Fuuta, le bétail est roi et ce sont les cultures que l’on parque. Les troupeaux en liberté divaguent au gré des pâtures à leur disposition. L’importance numérique du troupeau a toujours reflété la dignité et le statut social du propriétaire. D’après les textes majeurs qui ont participé à l’élaboration de l’image « officielle », le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production, ce qui amena le géographe Jacques Richard-Molard à parler du “prétendu élevage foula” (Richard-Mollard, 1944).

Erratum. Un peu dans la veine de Gilbert Vieillard, Jacques Molard éprouva sympathie et affinité pour le pays et les populations du Fuuta-Jalon. Mais son lexique n’échappe pas —tout comme Vieillard, du reste — au langage paternaliste et eurocentriste colonial. Plus d’un demi-siècle après leurs devanciers sus-nommés les auteurs de cet article regardent le Fuuta à travers l’oeillère occidentale. D’où la phrase “le troupeau ne répondrait à aucun objectif réel de production.”  Ils sous-entendent l’application des normes et techniques de l’élevage industriel européen. Au risque de voiler leur propre analyse, Véronique André et Gilles Pestaña décident d’ignorer que l’Afrique, en général, la Guinée et le Fuuta-Jalon, en particulier, n’ont pas fait l’expérience de la Révolution industrielle, qui — pour le meilleur et le pire — propulsa l’hégémonie mondiale de l’Europe. Bref, loin d’être absolue, l’objectivité demeure une notion relative. Pour les Fulɓe l’élevage bovin n’était pas uniquement une activité de production. Il relevait de la cosmogonie avec Geno, le Créateur. Il participait d’une vision du monde et constituait tout un mode de vie, temporel et spirituel. Consulter Koumen, par Amadou Hampâté Bâ et Germaine Dieterlen.  — Tierno S. Bah

17. — L’ensemble de ces représentations du Fuuta a abouti à la construction d’un scénario “catastrophe” reposant sur des dysfonctionnements du système extensif aux conséquences préoccupantes : les pratiques paysannes, surtout dans un contexte de pression démographique croissante, mettraient en péril le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” menaçant l’intégrité de l’environnement du Fuuta-Jalon.

Une dynamique de dégradation de l’environnement systématiquement dénoncée
18. — Le Fuuta-Jalon fait l’objet de discours récurrents, communs à de nombreuses régions d’Afrique, sur la dégradation du milieu. Les pratiques des pasteurs et agriculteurs sont jugés quasi unanimement comme responsables de la destruction des ressources. L’existence d’un cercle vicieux de dégradation de l’environnement lié à une pression démographique trop forte et incontrôlée est donc depuis longtemps admis sans réserve, et utilisé par la plupart des intervenants.

19. — Ce discours n’est pas nouveau. Depuis la colonisation française et jusqu’à ce jour, les administrateurs, les chercheurs et les techniciens n’ont cessé de s’inquiéter de l’avenir socio-économique et environnemental de cet espace réputé fragile, voué à l’agropastoralisme. Le scénario envisagé s’appuie sur une crise du système agraire dont les composantes sont : pratiques prédatrices, pression démographique, manque de terre, réduction du temps de jachère, appauvrissement des sols, déforestation totale et en définitive érosion catastrophique 5.

20. — Toujours selon les représentations courantes, le fort recul de la forêt (non daté ni évalué) favoriserait notamment une diminution des précipitations, l’irrégularité des débits des cours d’eau et même leur tarissement en saison sèche, donc une certaine “aridification” 6. La réduction drastique des temps de jachère, l’incendie répété des forêts et savanes auraient détruit peu à peu le sol, appauvri la flore en diminuant inévitablement la biodiversité, et favorisé l’action destructrice de l’érosion. Certains continuent de penser que les fameux boowe seraient le résultat terminal de l’évolution des sols ferrallitiques sous l’influence des feux de brousse associée à la déforestation de “la vaste forêt originelle” 7.

21. — C’est la fonction même de “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest” qui serait directement mise en péril. Les conséquences pourraient s’avérer dramatiques, comme l’illustre une allocution du Ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Forêt, lors du séminaire sur le programme régional d’aménagement des bassins versants du Haut Niger et de la Haute Gambie à Conakry en mars 1995 : “Quand un arbre brûle au Fuuta-Jalon, c’est le taux de carbone qui augmente dans l’atmosphère, c’est un affluent du Niger ou de la Gambie qui verra son écoulement perturbé, c’est Tombouctou qui manquera d’eau en fin de saison sèche”. Ainsi les avis sont-ils unanimes, soutenant l’impérieuse nécessité d’intervenir pour “restaurer” et “protéger” le massif du Fuuta-Jalon. De nombreux projets poursuivant cette seule fin ont donc été mis en oeuvre dont le plus important reste le projet d’envergure régional « Restauration et protection du massif du Fuuta-Jalon », initié par l’O.U.A. en 1979.

22. — De cet exposé rapide sur les représentations de l’espace régional et de sa gestion par les paysans, l’image d’une région relativement homogène mais menacée par l’Homme domine. Les principales idées récurrentes caractérisant le Fuuta-Jalon ont été ici évoquées. Cette image issue de la période coloniale et non exempte de néo-malthusiannisme, s’est trouvée renforcée sinon confortée par le paradigme du développement durable et le rôle des projets de développement rural. Ceux-ci ont largement contribué à diffuser, ou tout au moins à entretenir, l’image d’un Fuuta-Jalon à la géographie monolithique 8. Simples exécutants de politiques pensées en amont, les artisans des projets n’ont pas pu nuancer ou remettre en cause les représentations majoritaires et ont même accentué une vision catastrophiste de l’avenir, justifiant alors des interventions extérieures lourdes. Traversant trois régimes politiques très différents, ces représentations se sont édifiées, renforcées jusqu’à devenir une caricature parfois dogmatique.

Quelques enseignements du terrain
23. — Afin de mettre à l’épreuve les représentations de la région, de ses systèmes ruraux et de ses problématiques environnementales, la comparaison de deux campagnes 9 du Fuuta-Jalon permet de prendre la mesure du risque à considérer ces représentations comme vérités absolues.

Deux campagnes, deux visages
24. — Les espaces ruraux comparés sont tous deux inclus dans les Fuuta-Jalon historique, climatique, géologique, ethnique et dans le Fuuta-Jalon administratif c’est-à-dire la Moyenne Guinée (fig. 1). La campagne au sud de Wuree-Kaba sera comparée à celle proche du centre urbain de Pita (environs de Bantiŋel et des Timbis).

Un espace de transition et de contact (Wuree-Kaba) et une campagne des hauts plateaux (Pita)
25. — La campagne de Wuree-Kaba s’étend à l’extrême sud-est du Fuuta-Jalon et appartient administrativement à la préfecture de Mamou. Formée de croupes granitiques de basse altitude, en moyenne 300 m, qui donnent au paysage un aspect assez accidenté, cette campagne se situe dans une zone de transition entre les influences montagnardes des hauts plateaux et celles plus soudaniennes de Haute Guinée. Les précipitations y sont plus abondantes (autour de 1800 mm), les températures plus chaudes et la végétation plus fournie que celles des hauts plateaux fuutaniens.

26. — Périphérie du Fuuta physique, Wuree-Kaba appartenait au diwal de Timbo et correspond à une ancienne marche historique. Offrant un caractère frontalier (avec la Sierra Léone), elle constitue aussi une zone de contact entre les populations fulɓe et malinké qui se sont partagées le territoire jusqu’à aujourd’hui. Si les Malinké sont cultivateurs, les Fulɓe sont demeurés pour l’essentiel des éleveurs nomades ou semi-sédentaires.

27. — La région de Pita situé au coeur du Fuuta, appartient à la dorsale des hauts plateaux et présente dans la région des Timbis, au nord-ouest, un aspect tabulaire (dénommée abusivement “plaine” des Timbis) comme dans la zone de Bantiŋel au nord-est. Le caractère semi-montagnard y est nettement affirmé avec une amplitude thermique annuelle plus marquée que dans la région de Wuree-Kaba. Le couvert végétal herbacé ou arbustif est discontinu à l’exception des forêts galeries. La région constitue l’un des bastions du Fuuta théocratique et la population fulɓe est fortement majoritaire, d’autant que les descendants des captifs tendent à s’y fondre. Tous les ruraux sont ici des sédentaires principalement cultivateurs.

Deux contextes démographiques
28. — L’inégale densité de population marque une première différence de taille entre les deux campagnes. La campagne de Pita avec 70 à 100 habitants/km2 apparaît comme relativement peuplée à l’échelle du Fuuta-Jalon mais aussi à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Ces chiffres traduisent une sédentarisation déjà ancienne et une forte emprise humaine sur un paysage largement façonné par le système agraire.

29. — A l’opposé, la campagne de Wuree-Kaba paraît peu peuplée au sein du Fuuta avec seulement de 10 à 15 habitants/km2. La population actuellement résidente est encore en voie de sédentarisation. Les éléments les plus fixes sont les cultivateurs malinké. Les Fulɓe quant à eux se répartissent schéma-tiquement dans deux catégories : les semi-sédentaires, d’une part, réinstallés durablement depuis la chute de la Première République ; les nomades d’autre part, qui suivent leurs boeufs au gré des zones de pâturage favorables et dont l’installation temporaire repose sur des accords passés avec les propriétaires fulɓe et malinké.

Deux systèmes agro-pastoraux aux fonctionnements distincts
30. — Il existe donc d’une part, une campagne où l’emprise humaine est suf-fisamment forte et ancienne pour avoir façonné un paysage agraire établi et d’autre part, une campagne où la population récemment installée ou réinstallée n’a engendré qu’un paysage agraire “sommaire” et instable.

31. — La tapade n’est pas systématique au Fuuta-Jalon.

32. — Dans la région de Pita, les vastes tapades représentent le socle du système de production puisqu’il s’agit du seul espace agricole pérenne et commun à toutes les familles. Elles constituent un élément fondamental du paysage, véritables îlots de verdure construits et dont les haies plantées démontrent un savoir-faire accumulé depuis des générations.

33. — A Wuree-Kaba, pas de trace de tapade : au mieux, il existe une haie morte sommaire autour des cases rudimentaires et rares sont les arbres fruitiers et les cultures pratiquées à proximité des habitations. Cette absence peut s’expliquer par une sédentarisation encore fragile, l’influence des Malinké qui n’ont traditionnellement pas de tapade, et l’omnipotence de l’élevage qui impose déjà de gros efforts pour ceinturer les champs extérieurs.

34. — Les champs extérieurs : différence de nature, différence de gestion.

35. — Dans la région de Pita, l’exploitation des champs extérieurs est l’objet d’une concertation collective qui permet de mieux gérer les ressources naturelles et favorise une meilleure protection des cultures contre la divagation du bétail. Le fonio constitue la culture principale sur des sols très pauvres, de type dantari et hollandé 10.

36. — A Wuree-Kaba, il n’y a pas de véritable concertation pour le défrichement des champs extérieurs. Chacun peut cultiver là où il le souhaite à la condition de dresser une clôture protectrice. Ces champs extérieurs cultivés en riz reposent généralement sur des sols hansanghéré 11 relativement fertiles.

Eléments des dynamiques rurales et environnementales
37. — Deux campagnes, deux visages, deux trajectoires : la combinaison des différents facteurs identifiés précédemment implique une divergence tangible des transformations sociales, économiques et environnementales des campagnes.

38. — Des dynamiques démographiques divergentes.

39. — Les deux campagnes connaissent bien entendu un accroissement naturel relativement élevé mais le solde migratoire constitue un critère majeur de différenciation des dynamiques démographiques.

40. — Wuree-Kaba : une campagne en peuplement : La campagne au sud de Wuree-Kaba constitue un cas sans doute rare au Fuuta-Jalon puisque les arrivants sont aujourd’hui plus nombreux que ceux qui partent. Le retour de la Sierra Léone représente un facteur conjoncturel auquel se combine une évolution plus structurelle, la sédentarisation, même si celle-ci paraît encore hésitante.

Note. Cet influx était peut-être conjoncturel et était provoqué par  la présence de refugiés fuyant la guerre civile de Sierra Léone toute proche. Lire “La Guinée dans les guerres dans la sous-région du Fleuve Mano: une implication dangereuse” in Lansana Conté. Incertitudes autour d’une Fin de Règne (2003). —Tierno S. Bah

41. — Un exode rural sensible dans la campagne de Pita : La campagne de Pita connaît un exode rural conséquent, phénomène des plus répandus au Fuuta-Jalon et qui n’est pas l’apanage des seuls hauts plateaux. Les hommes, surtout s’ils sont jeunes, ont une plus forte propension à l’émigration temporaire ou définitive. Dans la sous-préfecture de Timbi-Madina, 48% des maris sont absents et 79% des jeunes hommes sont partis à Conakry ou à l’étranger (Beck, 1990). Dans les villages, les hommes et les adolescents se font rares, particulièrement en saison sèche, lorsque le travail est moindre.

Composition et recomposition : deux trajectoires pour les systèmes ruraux
42. — Wuree-Kaba : un espace abondant à conquérir, une campagne en construction. Toutes proportions gardées, la situation actuelle du système agraire de la campagne de Wuree-Kaba donne des éléments de compréhension sur la sédentarisation des populations et l’évolution du système agraire dans celle de Pita d’il y a trois siècles et peut-être davantage. En effet, cette campagne apparaît en pleine composition ou construction avec l’arrivée de nouvelles familles. Il reste encore suffisamment d’espace pour défricher ou brûler “librement” à des fins culturales ou pastorales. L’abondance des terres, la facilité d’accès au foncier engagent à des pratiques extensives d’élevage et de culture, mais aussi d’une certaine façon à des pratiques extensives de peuplement. Ces pratiques extensives renvoient au moins à deux logiques : une logique économique et une logique sociale. La logique économique de l’extensif a notamment été évoquée par P. Pélissier (1978, p.5) qui à l’aide de multiples exemples indique, à juste titre, que pour le paysan africain “la productivité maxima du travail est assurée par la consommation de l’espace” (Couty, 1988, l’a également calculé en économie). La logique sociale s’inscrit dans le besoin de conquérir l’espace disponible, de le marquer socialement. L’exploitation extensive permet ainsi d’affirmer son droit d’usage et de s’assurer du “contrôle foncier” (Pélissier, 1978, p. 7).

43. — Ces logiques permettent de mieux appréhender les dynamiques du système rural. Le genre de vie (une sédentarisation balbutiante) et le besoin de marquer le territoire expliquent que l’habitat soit beaucoup plus dispersé que dans la campagne de Pita dont la population est depuis longtemps établie. La volonté de contrôler l’espace explique aussi que les paysans (même malinké) défrichent des superficies plus vastes que celles qu’ils pourront réellement cultiver. En schématisant, les pratiques extensives exacerbées correspondent à une course au défrichement.

44. — L’absence de tapade est à la fois un indice et une conséquence des logiques évoquées. Une installation très récente et encore hésitante hypothèque toute velléité d’élaboration et d’entretien d’un jardin de case (plantation de fruitiers, construction d’une haie et transfert de fertilité). Malgré des conditions favorables (déjections abondantes) le besoin de réaliser un espace de production intensive ne se fait pas encore sentir. De plus, le régime alimentaire rudimentaire des Fulɓe, composé essentiellement de riz et de lait se passe pour l’instant de tous les produits généralement cultivés dans la tapade. L’espace agricole de Wuree-Kaba ne montre pas aujourd’hui de caractère de saturation. Cependant, dans les faits, deux systèmes agraires cohabitent, l’un plus agricole (malinké), l’autre plus pastoral (fulɓe). Leur coexistence génère des conflits d’usages des ressources mais sans remettre en cause ni le fonctionnement ni la reproduction à court terme de ces systèmes agraires. Par contre les pratiques extensives et expéditives, et la cohabitation de deux systèmes agraires, favorisent une gestion des ressources assez désordonnée. “Course au défrichement” et besoins croissants en bois de clôture pour les champs se conjuguent pour exercer une pression tangible sur les ressources ligneuses notamment. Celles-ci ne manquent pas mais sont fortement sollicitées.

Note. Pour une description détaillée et fiable du jardin ménager (suntuure), lire William Derman, “The Economy of the Fouta-Djallon” et “Women’s Gardens” in Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968). — Tierno S. Bah

45. — Les périodes de crise des systèmes agraires sont en général souvent considérées comme propices à une pression accrue sur l’environnement. Ici, au contraire, une forte pression anthropique s’exerce sur les ressources alors même que le contexte se caractérise par une faible densité démographique et un équilibre momentané du système.

46. — Pita : une campagne en voie de recomposition : La campagne qui s’étend autour de Pita traverse une période de recomposition du système agraire et plus globalement peut-être du système rural. Le paysage est ici entièrement anthropisé, et la gestion du terroir villageois suit des règles collectives. Ici, peut-être plus que partout ailleurs, la pression démographique a été crainte puis utilisée pour expliquer la pauvreté des sols, le manque de terre, la diminution du temps de jachère puis l’exode rural. Gilbert Vieillard, dont l’oeuvre ethnologique est pourtant des plus précieuses et respectables, se lamentait : “Dans le Labé, et surtout dans les Timbis, le spectacle de la campagne évoque une campagne française. Il n’y a plus d’arbres qu’autour des habitations, les plaines sont nues, en jachère ou en culture, et malheureusement souvent épuisées : on est arrivé au dernier stade, après lequel il n’y a plus qu’à émigrer pour cultiver ailleurs” (G. Vieillard, 1940, p.197).

47. — La pauvreté des sols dans la campagne de Pita fait l’unanimité ; son origine est fondamentalement intrinsèque et finalement assez peu anthropique. Bantiŋel et plus encore Timbi-Madina se caractérisent par la prépondérance de sols pauvres de type dantari et hollandé (un quart et un tiers de la superficie des sous-préfectures) La maigreur des repousses végétales lors des périodes de jachère s’explique par la médiocrité chimique des sols et leur faible épaisseur. Cette particularité fonde en partie la prépondérance de la culture de fonio (Digitaria exilis), plante très peu exigeante. Beaucoup ont rendu le fonio responsable de l’épuisement des sols, or il semble plus juste de penser que les agriculteurs pratiquent la seule culture possible étant donné la qualité des sols.

48. — En 1990, les études menées par Jean Vogel (Vogel, 1990) sur la fonioculture décrivent des rotations culturales de 3 à 7 ans de culture suivie de 7 à 9 ans de jachère, avec une utilisation du feu très limitée, voire absente. En 1944, Jacques Richard-Mollard mentionnait : “A Timbi-Madina, l’on ne dépasse guère la 7ème année (de culture), la moyenne s’établit entre 3 et 6 années quand le terrain n’est bon qu’au fonio. Puis jachère de 7 ans”. Autrement dit, contrairement aux idées reçues, la diminution du temps de jachère sur près de 50 ans ne peut être avérée. Il apparaît au contraire une relative stabilité du temps de jachère des champs extérieurs même si l’on ne connaît pas les détails de l’évolution entre ces deux dates. Dans le village de Ndantari, à l’ouest de Pita, le temps de jachère est resté lui aussi constant (4-5 ans) entre 1955 (Mission démographique de Guinée, 1955) et 1997 (enquêtes personnelles). Les paysans déclarent aujourd’hui qu’ils ont individuellement diminué la surface des champs extérieurs cultivés. A proximité de Bantiŋel, les anciens, aujourd’hui bien seuls au village, regrettent que la terre ne soit plus cultivée et sont unanimes pour reconnaître que les temps de repos de la terre augmentent : les champs sont défrichés tous les 10 à 15 ans actuellement au lieu des 7 à 9 ans dans le passé (enquêtes personnelles, 1997).

49. — La non réduction du temps de jachère est étroitement liée d’une manière globale à la recomposition du système rural. L’un des aspects majeurs de cette recomposition correspond aux effets de l’émigration. Outre des impacts directs sur la charge démographique, le facteur émigration se révèle fondamental dans les conséquences indirectes qu’il induit. Le rôle des transferts monétaires, dans les revenus familiaux par exemple, semble loin d’être négligeable (même si les données précises manquent) et audelà pèse sur la physionomie de l’économie et de la société locale. De plus, l’effet le plus décisif de l’émigration reste la fuite des actifs, particulièrement des hommes et des jeunes. Ceux qui restent, les anciens, les enfants et les femmes, ne peuvent pas perpétuer le même système de culture. Ce phénomène est à l’origine d’un repli vers les cultures de tapades. L’emprise spatiale des tapades dans les espaces villageois de la sous-préfecture de Timbi-Madina, est d’ailleurs particulièrement forte : jusqu’à 20 % de la surface totale du terroir.

50. — Le travail de E. Boserup a été très souvent simplifié au point de réduire sa pensée à une évolution qui lierait de manière étroite l’émergence d’un système de culture plus intensif à un accroissement continu de la population. Si cette interprétation peut se vérifier en maintes régions, force est de constater que dans la campagne de Pita, ce n’est pas parce qu’il n’y a plus assez de terres que les paysans se replient sur l’intensif, mais surtout parce qu’il n’y a plus assez d’hommes.

51 L’exode rural n’est pas seul à l’origine d’un recul agricole (économique et/ou spatial). Les activités “secondaires” sont parfois prépondérantes. D’après l’enquête de J.M. Garreau (1993, p. 48) dans les Timbis, seuls 59% des chefs de famille se déclaraient d’abord cultivateurs et au moins 50% des “exploitations” ont un revenu global largement déconnecté de l’agriculture. Dans les 50% restants, pour 25% des exploitations (appartenant aux roundés), la production agricole repose en grande partie sur des cultures intensives (bas-fonds, tapades et champs de pomme de terre) avec un but lucratif clairement affiché. L’exploitation des bas-fonds, par les revenus qui en découlent, apparaît aujourd’hui comme une donnée essentielle dans la campagne de Pita. Un contexte favorable (V. André et G. Pestaña, 1998) a permis à certaines familles de s’orienter vers des spéculations rentables (la pomme de terre ou l’ail par exemple), qui trouvent un débouché national voire international (vers le Sénégal notamment), grâce au dynamisme du marché de Timbi-Madina et à une bonne organisation de l’exportation par l’intermédiaire des commerçants et des transporteurs.

52. — Mais au-delà de la recomposition du système agraire, c’est l’ensemble du système rural qui se modifie. Outre une économie rurale et des ménages de plus en plus extravertis (activités de rente, émigration, transferts monétaires, etc.), la société se transforme avec une redistribution des rôles, et parfois l’émergence de conflits latents ou naissants. Parmi ces évolutions, les femmes en raison d’un pouvoir économique accru, en particulier à la faveur des activités de maraîchage, et de l’absence du mari voient leur rôle redéfini au sein de la famille (V. André et G. Pestaña, 1998). Toutefois, cela ne se passe pas toujours sans heurts ou sans débats au sein des ménages et même des villages. D’autre part, des tensions foncières entre anciennes familles de maîtres et descendants de captifs peuvent ressurgir. Les premiers se réclament propriétaires de terres, notamment de bas-fonds, alors même que les descendants de captifs les cultivent depuis plusieurs générations parfois et en tirent de substantiels revenus.

53. — Au total, la campagne de Pita connaît une évolution non conforme aux représentations classiques, avec un recentrage sur les activités non-agricoles, les espaces de production intensive, et une modification en profondeur de certains rapports socio-économiques. Enfin, la plupart des attaques portées aux pratiques paysannes supposées responsables, à elles seules, de la dégradation de l’environnement ne tiennent plus : le feu est relativement peu usité, les défrichements intensifs et abusifs sont fatalement limités voire inexistants du fait de la pauvreté structurelle d’une grande partie des sols et d’une certaine stagnation et voire une régression des surfaces de champs extérieurs.

54. — Les deux études de cas illustrent le décalage sensible entre certaines représentations du Fuuta-Jalon héritées, et les résultats de travaux de recherches actuels. Elles fondent l’idée d’une réelle diversité des paysages du Fuuta, des populations et des dynamiques rurales, sans pour cela renier l’existence globale d’une région fuutanienne.

Dépasser les caricatures pour mieux comprendre les mutations actuelles
55. — L’accumulation des simplifications et la vétusté des analyses expliquent le hiatus entre les représentations courantes du Fuuta et la situation de nombre de ses campagnes. Prendre acte de cette diversité, c’est tenter de dépasser ou plus modestement enrichir des représentations qui à force de se scléroser tendent à devenir des caricatures, quelque peu vidées de sens. Les contrastes mis en relief dans l’étude comparative de deux campagnes du Fuuta-Jalon fournissent plusieurs entrées permettant de dégager, à l’échelle régionale cette fois, plusieurs facteurs élémentaires de diversité.

Quelques nuances régionales élémentaires

Un éventail de paysages, de potentialités et de terroirs
56. — Le massif du Fuuta-Jalon ne se résume pas aux seuls plateaux “centraux”, et se compose aussi de “la région environnante” : c’est souvent de cette façon que le reste de la région est évoqué 12, alors que cette “périphérie” comprend des hauts lieux de l’histoire du Fuuta Jaloo, tels que Timbo, Kébali ou Fougoumba. Compartimenté, le massif s’organise suivant un système de plateaux étagés. Par l’intermédiaire de gradins successifs, trois niveaux topographiques se superposent. L’axe central constitue le niveau supérieur à partir de 1000 m. A l’est de celui-ci, se localise un niveau topographique inférieur que l’on retrouve de Tougué à Timbo et dont les altitudes varient de 700 à 900 m. Un dernier palier à 300-600 m s’individualise particulièrement bien à l’ouest dans les régions de Télimélé, Gaoual et au sud dans la région de Wuree-Kaba.

57. — Il n’est pas nécessaire d’entrer dans les détails pour rendre compte de la diversité des situations biophysiques au Fuuta-Jalon. Le paramètre climatique donne à lui seul une idée des distinctions nécessaires à établir. Les marches occidentales du Fuuta constituent des espaces plus chauds et humides que les hauts plateaux où se combinent une relative proximité de l’influence océanique, des altitudes plus basses que le reste du massif, une protection des hauts plateaux qui minorent les effets desséchants de l’Harmattan d’origine continentale… En revanche, dans le Fuuta oriental la continentalité s’affirme avec des précipitations moindres et des amplitudes thermiques annuelles plus marquées.
A ces considérations viennent s’ajouter des facteurs azonaux : l’ouverture sur la grande plateforme mandingue favorise le souffle de l’Harmattan en saison sèche et la présence de hauts plateaux à l’ouest limite les précipitations d’hivernage. La végétation présente alors des caractères fortement soudaniens. Enfin, au sein même des hauts plateaux, les vallées profondes qui les morcellent (comme celle de la Kakrima) déterminent des enclaves chaudes et humides, fort originales.

58. — Il faut bannir l’idée d’Un terroir fuutanien : nuances climatiques, topographie, palettes et répartitions des sols se combinent, individualisant des “équations naturelles” variées.

Une configuration sociale plus complexe qu’il n’y paraît
59. — La composition ethnique et les hiérarchies sociales des campagnes du Fuuta-Jalon se présentent comme un puzzle dont de nombreuses pièces seraient manquantes. Il s’agit d’un champ d’étude sensible et encore peu exploité. Moins apparente et lisible que les paysages, la configuration sociale peut influencer l’organisation du système rural à l’échelle locale, même si la composante “ethnique” semble une entrée sans grand intérêt et relever d’une perception aussi obsolète que polémique. A première vue la faible pertinence d’une telle entrée repose sur le postulat que les minorités non fulɓe ont été assimilées et que leurs système agraire et organisation sociale ont subi une “foulanisation”.

Erratum. — Les travaux de Gilbert Vieillard (1940), Cantrelle & Dupire (1964), Telli Diallo (1958),  Thierno Diallo (1972), etc. démontrent que “les hiérarchies sociales” du Fuuta-Jalon théocentrique n’avaient rien d’ambigu. De fait, Telli souligne que la société fuutanienne était “très homogène, fortement disciplinée, hiérarchisée et organisée en une féodalité théocratique.” A l’opposé donc de tout “puzzle” indéchiffrable ! Concrètement, le Fuuta-Jalon formait une pyramide solide reposant sur (a) la communauté rurale groupée autour de la mosquée (misiide, de l’arabe masjid), (b) le siège du pouvoir provincial (diiwal (plur. diiwe), de l’arabe dîwân), pièce maîtresse de l’Etat confédéral dirigé par l’Almami à partir de Timbo. Les individus et groupes n’étaient pas non plus des pièces flottantes. Au contraire, ils s’intégraient aux lignages ancestraux, aux clans et aux quatre tribus  patronymiques : Baa, Bari, Jallo, Soo. Hampâté Bâ indique cette organisation quadripartite correspond aux quatre élements fondamentaux (eau, air, terre, lumière), aux quatre points cardinaux (nord, sud, est, ouest), et aux quatres couleurs principales de la robe de la vache. — Tierno S. Bah

60. — Si un tel postulat peut se vérifier en de nombreux lieux et notamment dans les plateaux centraux, il demeure bien hasardeux dès que l’on s’éloigne du Fuuta central. En fait, de nombreuses poches de minorités subsistent. Par exemple, les Dialonké du Sangala sont majoritaires au nord-est de Koubia, dans les campagnes proches de Balaki, Gaɗa-Wundu, Fello-Kunduwa.

Erratum. — Sangala et Balaki relèvent de la préfecture de Mali, et Gaɗa-Wundu de Kubiya. Plusieurs minorités ethniques vivent au Fuuta-Jalon. Elles y sont soit enclavées dans le Fuuta central. Par exemple, les Jalonke de Sannoun à 25 km de la ville de Labé, ou bien à Sangareya, dans Pita, etc. Sangala s’éteand à la périphérie Nord du Fuuta, dans Mali. L’article ne localise les Sarakole que dans Mali. En réalité, ils sont éparpillés à travers le Fuuta. Avec leur sens des affaires et leur maîtrise de certains arts et métiers, ils acquirent droit de cité depuis des siècls. Ils sont prospères à Labe-ville, à Leluma dans la sous-préfecture éponyme de Saran.
Les Jakanke sont également présents partout : Labé, Gaoual, Pita, Mali, etc. Vassale des seigneurs Kaliduyaaɓe de la province (Diiwal) du Labé, Touba devint une principauté religieuse et économique prospère. Persécutée par la France, elle déclina et chuta avec le deuxième exil d’Alfa Yaya Diallo en 1910.
Et n’oublions pas les Koniagui, Basari, Badiaranke, et bien sûr les Fulɓe Fulakunda— Tierno S. Bah

61. — Ces minorités ont pu préserver une organisation sociale, un type d’habitat et/ou des stigmates agraires sensiblement différents de ceux généralement attribués aux populations fulɓe . Ainsi, à Badougoula, à l’ouest de la préfecture de Mali, les Sarakole possèdent un système agraire original basé sur une culture des berges de la Bantala avec des tapades réduites et peu productives (B. Ly, 1998) qui les rapprochent du simple jardin de case. De la même façon, on ne peut pas ignorer que certains Fulɓe demeurent de purs éleveurs comme dans les boowe de Gaoual ou de Télimélé, lieux où la tapade est inexistante à l’instar de Wuree-Kaba.

62. — Nombreux sont aussi les villages roundés dont les populations sont spécialisées dans un artisanat (forgerons, potiers, cordonniers,..) et qui constituent autant de groupes intégrés mais non assimilés. Selon la proportion de descendants de captifs, leurs plus ou moins grandes émancipations sociale et économique, les contextes locaux connaissent parfois des spécificités, bien délicates à extrapoler. Pour une meilleure compréhension des systèmes ruraux du Fuuta-Jalon, il convient donc de prendre en considération la composition et l’organisation de la société locale, mais en se gardant bien entendu de tout déterminisme ethnique ou social.

63. — La société du Fuuta-Jalon apparaît finalement comme une mosaïque dont la foulanisation n’est ni systématique ni totale. Plutôt que le “pays des Fulɓe”, il serait plus rigoureux de qualifier cette région comme le pays où l’influence fulɓe est prépondérante.

Seule la méconnaissance ou une compréhension superficielle de quelque 500 ans d’histoire économique, culturelle, politique et linguistique du Fuuta-Jalon peut conduire à une affirmation aussi péremptoire. D’où le découpage numérique des paragraphes du texte, qui entrave la trame de la narration. — Tierno S. Bah

D’importants contrastes de densités humaines
64. — Si l’on en croit le Recensement Général de la Population et de l’Habitat de 1983 (celui de 1996 demeurant en grande partie inutilisable), la Moyenne Guinée enregistre une densité moyenne de 22,5 hab./km2 qui peut sembler relativement modeste.

65. — Mais les chiffres et les impressions qui ont frappé les esprits concernent les hauts plateaux où les densités proposées dépassent 50 hab./km2 pour la quasi-totalité des souspréfectures, avec des maxima dépassant les 120 hab./km2 (fig. 2) pour celles de Dionfo, Daralabé, Noussy (202 hab./km2). Il est vrai que des densités rurales supérieures à 50 habitants/km2 sont peu fréquentes au sein d’une Afrique de l’Ouest où le Fuuta-Jalon apparaît nettement comme un pôle de fortes densités. Cela pourrait conforter l’image d’une éventuelle pression démographique si les densités n’étaient pas spatialement fortement hétérogènes. De nombreuses campagnes du Fuuta-Jalon connaissent en effet des densités bien inférieures, sans commune mesure avec celles des hauts plateaux. La carte des densités montre une organisation en auréoles autour du “noyau” démographique de Labé, selon un gradient décroissant (moins de 15 hab./km2 sur la périphérie).

66. — Afin de mieux cerner les réalités des contextes démographiques, il conviendrait de raisonner en terme de charge de population et de rapporter la population totale à la superficie cultivable. Cela révélerait, par exemple, des charges démographiques importantes dans les régions où les boowe sont très étendus, comme celles de Koubia, Tougué, Doŋel-Sigon ou encore de Télimélé. Or actuellement, les insuffisances quantitative et qualitative des statistiques ne peuvent permettre une telle étude. L’analyse des rapports entre société et espace ne peut ignorer de tels contrastes de densité, qui suggèrent l’existence de contextes et de perspectives hétérogènes voire parfois opposés.

Une influence des contextes géo-économiques et politiques à prendre en considération
67. — La situation géographique, les contextes économiques et politiques peuvent influencer directement ou indirectement les dynamiques rurales et sont autant de facteurs de diversité des campagnes du Fuuta-Jalon.

68. — L’enclavement représente un facteur majeur d’inégalité économique au Fuuta-Jalon. Malgré d’importants efforts, de nombreuses campagnes demeurent mal desservies ou inaccessibles du fait de pistes impraticables durant toute ou une partie de l’année. Certaines campagnes (les boowe de Koubia et Télimélé entre autres) ont une économie empreinte d’autarcie tandis que d’autres (telles Timbo ou Timbi-Madina) grâce au bitume, ou à des pistes de réfection récente, connaissent un dynamisme en partie ou largement lié à des possibilités d’écoulement des produits agricoles.

69. — La proximité d’un centre urbain ou d’un marché hebdomadaire actif correspond aussi à un facteur d’inégalité spatiale. La proximité d’une ville génère des opportunités de vente de produits de l’agriculture ou de l’artisanat, des opportunités d’activités citadines comme le commerce. Des embryons de ceintures maraîchères commencent à se développer dans les villages à la périphérie des villes les plus dynamiques, à l’image de Labé.

70. — L’aire d’action des projets de développement peut aussi jouer un rôle dans la diversité des trajectoires économiques. Il est indéniable que certains projets agricoles, tel que le Projet de Développement Agricole de Timbi-Madina, ont accompagné ou encouragé une modification du système de production de certaines exploitations paysannes et ce faisant du système rural de la campagne concernée.

71. — La proximité de la frontière représente un facteur supplémentaire de différenciation des dynamiques rurales. Les flux transfrontaliers de marchandises ou d’hommes modifient directement ou indirectement la physionomie des systèmes ruraux des espaces frontaliers. De plus, le contexte politique doit être pris en considération. La Première République avait signifié une fuite dans les pays voisins. Aujourd’hui, les drames récents de la Sierra Léone engendrent à l’inverse des flux d’immigrants.

72. — Les facteurs de diversité, tant des contextes que des dynamiques, n’ont pu être qu’effleurés. Mais il se comprend aisément qu’une région estimée à près de 80 000 km2 (G. Diallo et al., 1987), soit une fois et demi le Togo ou trois fois le Burundi, ne puisse être appréhendée de manière monolithique. Non seulement les plateaux centraux ne résument pas le Fuuta-Jalon mais encore faut-il s’efforcer de dépasser les représentations et les idées reçues les plus communes si l’on tient à comprendre les évolutions en cours et à les percevoir de façon plus réaliste.

Les représentations ne sont pas des diagnostics
73. — Les représentations les plus courantes du Fuuta se sont transmises, depuis les années 1930, de génération en génération. Et ce sont ces mêmes représentations qui constituent ou influencent fortement encore les bases des diagnostics élaborés par les « experts », diagnostics qui fondent ensuite les modes d’intervention de nombreux projets de développement, ignorant ainsi certaines nuances ou remises en cause du discours classique traitant du Fuuta-Jalon.

La pression démographique n’est pas généralisée
74. — L’examen des densités brutes de population a montré des contrastes importants. Les lacunes statistiques ne permettent pas toujours de prouver l’existence ou non d’une surpopulation.

75. — Le mythe de la surpopulation trouve davantage sa source dans des observations partielles et finalement des extrapolations d’abord accomplies par des cadres coloniaux. La surpopulation est un concept vieilli qui correspond à une vision étriquée des contextes économiques et géographiques. Depuis quelques décennies déjà, le concept de pression démographique exprime une dynamique plutôt qu’un état (la surpopulation). La pression démographique, souvent mise en avant au Fuuta-Jalon, demeure une notion bien délicate à généraliser tant les situations sont multiples et parfois contradictoires. A Wuree-Kaba, la pression démographique est un problème qui ne se pose pas (encore ?), tandis qu’à Pita il ne se pose plus… Dans le premier cas, la faiblesse du peuplement et la réserve d’espace n’obligent pour l’instant à aucune réduction des temps de jachère, tandis que dans le second cas, ceux-ci sont stabilisés et parfois en progression. Ces types de contre-exemples permettent de renier un discours univoque dans lequel la pression démographique représente une des principales problématiques du développement rural et durable aujourd’hui. Bien entendu, il n’est pas question ici de nier que de nombreuses campagnes dans l’ensemble du Fuuta subissent une relative pression sur les terres cultivables et doivent réduire leurs temps de jachère mais il faut aussi reconnaître que d’autres (Pita) souffrent d’une relative hémorragie de la population active et parfois d’une déprise rurale (Bantiŋel par exemple).

Note. — L’article mentionne seulement Wuree-Kaba et Pita/Bantiŋel. L’enquête de terrain aurait dû couvrir plusieurs sous-préfectures du Fuuta-Jalon, au lieu de se limiter à ces trois localités. De plus, en l’absence de données statistiques et de témoignages valides, les affirmations ci-dessus restent des opinions personnelles affaiblies par l’usage des mots subjectifs et des jugements de valeur suivants  : mythe, extrapolation, observations partielles, vieilli, étriqué. Avis catégoriques et tranchants des auteurs sur leurs devanciers dans la discipline ! — Tierno S. Bah

76. — En finir avec la tentation généralisatrice consiste à opérer une révolution copernicienne, en tenant le plus possible à l’écart les représentations courantes qui engendrent irrémédiablement un point aveugle puisqu’elles n’autorisent pas tous les questionnements.

Quel bilan pour l’environnement ?
77. — L’hypothèse d’un environnement menacé, déchu même, reposait sur un scénario associant pratiques culturales traditionnelles prédatrices et pression démographique exagérée. Les conséquences annoncées et souvent décrites comme avérées – elles hantent les représentations courantes du Fuuta étaient et sont toutes plus catastrophistes les unes que les autres : disparition du couvert arboré, réduction des temps de jachère, érosion incontrôlée, stérilisation des terres, jusqu’au pronostic d’une désertification…

78 — S’il est vrai que la pluviométrie annuelle diminue assez significati-vement depuis 1970, cela n’est point une spécificité fuutanienne, mais suit une tendance globale qui concerne l’ensemble de l ‘Afrique de l’Ouest. Enfin, une région qui reçoit entre 1400 et 1900 mm d’eau en moyenne, semble difficilement, même à moyen terme, menacée de désertification.

79. — De plus un certain nombre de principes et de mécanismes, considérés comme acquis et responsables d’une dégradation du milieu semblent loin d’être aussi effectifs que l’on veut bien le laisser croire. La campagne de Pita est sur ce point des plus représentatives. Localisée en un des lieux réputés les plus en danger du Fuuta, elle combine un certain dépeuplement à des temps de jachère en stagnation ou même en augmentation. Quant à Wuree-Kaba, s’il existe certes des défrichements, la disponibilité en terre autorise des rotations permettant une reconstitution correcte du couvert arboré.

80. — Mais plus étonnant encore est de ne pas trouver vraiment trace et reconnaissance (à l’exception de quelques travaux comme ceux de J. Vogel et C. Lauga-Sallenave) de la remarquable capacité des paysans à construire ou reconstruire leur environnement. Si l’on reconnaît que les haies vives des tapades sont de belle facture, il n’est jamais mentionné que ces mêmes haies totalement anthropiques sont d’une grande diversité botanique, contribuant à assurer une certaine biodiversité (Lauga-Sallenave, 1997). Elles gardent en revanche leur image d’élément du « paysage traditionnel fulɓe », grandes consommatrices de bois. De plus, si les premiers administrateurs coloniaux s’extasiaient déjà sur l’espace de production intensif que constitue cette même tapade, en terme d’environnement ou de gestion des ressources, on a tendance à oblitérer le fait que leurs sols, capables de hauts rendements, sont de véritables anthroposols (Vogel, 1993).

Pionniers ou successeurs, les fonctionnaires coloniaux français ne furent pas les seuls à apprécier le couplage de l’élevage et de l’agriculture (jardins ménagers —cuntuuji— et champs extérieurs — gese). Dans Serfs, Peasants, and Socialists: A former Serf Village in the Republic of Guinea (1968), le sociologue américain Derman en donne une description minutieuse et généralement positive. — Tierno S. Bah

81. — Quant à l’origine des boowe liée à la destruction de la mythique forêt dense et plus globalement à une déforestation ancienne et intense, elle n’a jamais été réellement démontrée. Certains auteurs (Rossi, 1998 ; André, 2002) proposent même une lecture et une analyse fort différentes du paysage à partir de son évolution morphopédologique et aboutissent à une tout autre conclusion : les boowe existaient tels quels à l’arrivée des Fulɓe et furent utilisés au mieux de leurs potentialités par les pasteurs qui les estimaient uniquement aptes à la pâture.

82. — Ainsi, aurait-on seulement voulu garder et transmettre l’image de paysans dévoreurs d’espaces forestiers, vampirisant la fertilité de sols pourtant souvent très pauvres à l’origine et menaçant la durabilité de leurs ressources ?… quand ils sont tout autant de remarquables bâtisseurs de haies, de vergers et de sols particulièrement fertiles. Là encore, se dégager des représentations, à la fois héritées mais aussi intégrées aux nouveaux soucis écologiques, devient une nécessité pour s’autoriser à mieux comprendre la gestion des ressources par la population.

Quelques mutations des systèmes ruraux à ne plus oblitérer
83. — Les représentations, aussi inévitables soient-elles, engagent trop souvent à ne suivre que des perspectives balisées. Leurs influences occultent encore fortement l’identification de mutations actuelles et fondamentales au sein des campagnes du Fuuta-Jalon. Parmi ces transformations, qui s’inscrivent dans les temps longs et les temps courts, la baisse de la prépondérance de l’agriculture dans de nombreux systèmes ruraux n’est pas des moindres. En effet, le bétail, par exemple, s’est largement raréfié dans les hauts plateaux, sans perdre totalement toutefois son rôle social, au point que l’image du pasteur Pullo appartient davantage à l’histoire qu’à l’actualité. En ce sens, l’exemple de Wuree-Kaba où le bétail est encore au centre du système agraire, indique concrètement que certaines campagnes du Fuuta-Jalon connaissent une évolution pour le moment bien étrangère à celle de ces hauts plateaux, d’où la nécessité de ne pas accoler trop vite des dynamiques constatées localement à un ensemble régional.

84. — L’exode rural, le développement des cultures commerciales dans les bas-fonds, la recomposition des rapports sociaux hommes/femmes et ex-maîtres/descendants de captifs sont quelques exemples de profondes mutations, de plus en plus prégnantes mais non systématiques, au sein des exploitations, des villages et des campagnes (V. André et G. Pestaña 1998a, 1998b). Ces mutations économiques, sociales et spatiales sont généralement minorées puisqu’elles n’entrent pas dans les schémas de pensée pré-établis et encore dominants.

85. — Les représentations les plus courantes ont progressivement élaboré un seul modèle pour la dynamique du milieu et des sociétés du Fuuta-Jalon, ainsi que pour les liens qu’ils entretiennent. A ce titre les problèmes de gestion de l’espace et de l’environnement sont considérés comme uniformes. Certes des éléments d’unité, et peut-être d’identité géographique, sont indéniables. Pourtant une analyse qui ne considère pas comme admis ce modèle et tente d’en vérifier la pertinence révèle que la région offre plusieurs visages. Les deux campagnes prises à titre d’illustration donnent une idée des contrastes spatiaux, socio-économiques et environnementaux que l’on rencontre, et illustrent le caractère stéréotypé de ces représentations encore dominantes.

86. — C’est la persistance des idées reçues, des simplifications et des généralisations hâtives, et parfois, la transcription locale de dogmes planétaires qui engendrent l’incompréhension des sociétés rurales, de leurs stratégies, de leurs capacités… et de leurs véritables problèmes. Le décalage entre ces représentations figées, ces postulats trompeurs peu ou pas remis en cause, et la réalité, est à l’origine d’une longue litanie d’échecs ou de demi-succès des opérations de développement. Si la connaissance des campagnes du Fuuta-Jalon doit encore progresser afin de nuancer des schémas trompeurs, cette nouvelle vision doit surtout être intégrée par des opérateurs dont les logiques internes et les modes opératoires s’accommodent mal de la diversité et de la nuance.

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Notes
1.- Andre V., 2002 et Pestaña G. (thèse en cours de réalisation).
2.- «La forêt sèche couvrait autrefois l’ensemble du Fouta Djalon, mais elle a été presque complètement détruite par les incendies et par le pâturage, à l’exception de quelques petites superficies près de la Guinée-Bissau et du Sénégal.» B. Hasson, 1998, p.18.
3.- « Plus particulièrement on note : une forte densité de population dans le Fouta-Djallon, parfois jusqu’à 140 hab./km2; la pression foncière qui en résulte et la conséquente réduction du temps de jachère qui est à l’origine de l’appauvrissement des sols ; l’extension des terres cultivées, au détriment des surfaces forestières et pastorales. ». F.A.O., 1992, pp.7-8.
4.- « La forêt dense sèche ou ce qu’il en reste ne présente plus qu’une mosaïque de reliques dispersées. […]elle a subi une très forte pression et de ce fait elle est menacée d’une disparition rapide. » F.A.O., 1992, p. 29.
5.- « Incontestablement les feux de brousse supportent, à l’heure actuelle, la majeure part des responsabilités. La dénudation des pentes, aussi faibles soient-elles, laisse le sol nu, exposé aux averses. Le pâturage excessif ne permet pas la reconstitution d’une végétation qui s’appauvrit en quantité et en qualité. Les sentiers suivis par les troupeaux préparent les chemins que l’eau empruntera ; le pullulement des chèvres (l’autre grand ennemi des sols) est à l’origine de la mutilation des jeunes pousses… enfin, le surpeuplement humain exacerbe tous ces facteurs destructifs dont la virulence ne connaît plus de limites. » J. Pouquet, 1956, p.9.
6.- « En résumé, le massif du Fouta – Djalon, véritable château d’eau de la sous-région de l’Afrique de l’Ouest est, du fait de sa charge démographique et des pressions d’origines diverses sur un milieu naturel fragile, menacé par un processus de désertification… ». O.U.A., 1981, p.4.
7.- « Le grignotage des terres s’accuse de jour en jour.[…] Les bowals, stricto sensu, progressent vertigineusement ». J. Pouquet, 1956, p.244.
8.- « D’une manière générale, les systèmes (sous-systèmes) de culture et d’élevage sont assez similaires d’une région à l’autre du Fouta – Djalon.». Detraux M., 1992, pp. 23.
9.- Pour simplifier le propos, le terme de campagne sera préféré à celui de “souspréfecture” trop peu géographique, à celui “d’espace rural” trop vague, enfin à celui de “pays” à la signification précise et adaptée mais malheureusement trop peu usité pour être parlant.
10.- NDantari : sol ferrallitique limoneux ou sablo-limoneux, ocre ou beige, très lessivé, perméable et battant, très acide, localisé sur les faibles pentes et les surfaces subordonnants, chimiquement pauvre.
Hollaande : souvent associé au dantari, il se rencontre dans de légères dépressions (teinte grise) ; sol colluvial, limoneux ou argilo-limoneux, peu structuré et à hydromorphie temporaire, extrêmement acide.
11.- HansaNHere : sol caillouteux composé de matériaux hétérogènes résultant de l’altération de roches dures et du démantèlement des cuirasses. Localisé sur des versants à forte pente ( plus de 12%), ce sol ferrallitique rouge, souvent épais, meuble, bien structuré et filtrant offre une certaine fertilité chimique.
12.- « Du point de vue de l’altitude on peut le diviser en deux parties : les hauts plateaux, une région de plus de 10 000 km2 se trouvant pour la plupart au-dessus de 800 m, et comprenant les villes de Dalaba, Pita, Labé et Mali ; la région environnante se trouvant pour la plupart au-dessous de 800 m. ». I. Langdale-Brown, 1961-1962.

Jeanne-Martin Cissé (1926-2017)

Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, circa 1970
Jeanne Martin Cissé et Sékou Touré, vers 1970

Sous la plume de François-Xavier Freland Jeune Afrique reprend la nouvelle de la mort de Jeanne-Martin Cissé (1926-2017). Reflétant diverses sources d’information, l’hebdomadaire évoque, en quelque 532 mots, la vie de cette compagne de Sékou Touré.

  1. On y relève ainsi le tableau du cadre familial au crépuscule de la vie à Conakry. Il n’y est question toutefois que des filles de la disparue, alors qu’au moins trois de ses enfants sont des hommes. L’aîné, Cheick Mohammed ‘Papus’ Camara, est un de mes promotionnaires aux lycées de Conakry et de Labé. Notre dernière rencontre, vite transformée en une longue, amicale et intéressante conversation, remonte à 2003 à Dakar.
  2. Mais l’auteur reste vague sur la naissance, l’éducation et l’adolescence : noms et occupation des parents, un brin de généalogie, postes d’enseignement. Il néglige, par exemple, un détail important, à savoir comment peut-on naître “dans une famille musulmane modeste d’origine Soussou et Malinké” et s’appeler Jeanne-Martin ?
  3. L’article maquille et embellit le passage sur “la célèbre école normale de Rufisque”,  qu’il présente comme étant  un établissement “d’élite féminine qui s’était employée à faire de ces élèves venues de toutes l’Afrique coloniale française de futures enseignantes, attachées à leur africanité.” François-Xavier Freland aurait dû mettre un peu d’eau dans son vin, car dans l’ensemble le palmarès de l’école française n’est pas du tout rose. Surtout sous la Troisième République (1870-1940) qui imposa le déshumanisant Empire colonial et l”abominable régime de l’Indigénat.
  4. François-Xavier glisse le nom de Germaine Le Goff sans préciser qu’il est l’auteur de la biographie intitulée L’Africaine blanche (1891-1986) : Germaine Le Goff, éducatrice mythique.  Il aurait dû apporter la précision, ne serait-ce que pour élargir l’horizon des lecteurs.
  5. Certaines camarades de formation de Jeanne-Martin sont mieux introduites, notamment avec la mention d’Une si longue lettre, l’oeuvre principale de Mariama Bâ.
  6. Le portrait matrimonial de Jeanne-Martin se limite à son  mariage avec Bansoumane Touré. Cette victime du Camp Boiro fut en réalité le second époux de Mme. Jeanne. Sur les circonstances de la disparition de Bansoumane à la Prison de Kindia, lire Kindo Touré “La mort de Ban Ansoumane Touré”.
  7. Dans sa biographie de Sékou Touré André Lewin indique, à juste titre, que le premier mari de Jeanne-Martin s’appelait Camara. Malheureusement, il omet le prénom du défunt, qui mourut victime d’un accident de circulation en 1958. Lire Ahmed Sékou Touré (1922-1984). De Gaulle à Conakry,  25/26 août 1958 (volume 2, chapitre 25)
  8. L’article présente Bansoumane Touré comme “un des fondateurs du Parti Démocrate Guinéen (PDG) animé par Sékou Touré. Très vite, elle (Jeanne-Martin) milite pour l’indépendance et œuvre pour l’émancipation des femmes en Afrique.” L’auteur va vite en besogne et commet ici deux erreurs aussi gratuites que légères :
    (a) Bansoumane ne figure pas parmi les membres fondateurs du PDG-RDA
    (b) Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les pionniers de l’activité politique visaient d’abord l’autonomie interne. Le régime colonial fit la sourde oreille et traîna la savate jusqu’en 1956, date de promulgation de la loi-cadre Gaston Deferre. Mais c’était trop tard. Le Viet-Minh avait déjà vaincu des milliers de troupes françaises en 1954 à Dien Bien Phu. Cette cinglante défaite militaire ainsi que le déclenchement de la guerre d’Indépendance d’Algérie accélérèrent le cours de l’Histoire. Les protectorats du Maroc et de la Tunisie devinrent des états souverains en 1956. En mai 1958, l’armée imposa le Général Charles de Gaulle au Parlement français. Cherchant à retarder l’implosion du domaine colonial de la France, le vieux guerrier,  intellectuel et homme d’Etat organisa le référendum de 1958 autour d’une nouvelle Constitution. Le projet de loi fondamentale proposait, entre autres, l’abolition de l’instable 4ème république (en place depuis 1946), l’avènement de l’actuelle 5è république,  et l’instauration de la Communauté franco-africaine, en lieu et place de l’Union française, elle-même héritière de l’Empire colonial.
  9. L’auteur effleure ensuite la carrière onusienne de Jeanne-Martin. François-Xavier Freland écrit : “… elle est désignée en 1972 au poste de représentante permanente de la Guinée aux Nations unies, et devient … même présidente du Conseil de Sécurité de l’ONU, son pays étant alors membre non permanent de ce comité.”
    Lire également “Jeanne-Martin Cissé accepte une invitation de Louis de Guiringaud, ambassadeur de France auprès des Nations Unies”, A. Lewin, volume 6, chapitre 68
    Aucun mot sur Telli Diallo et Marof Achkar, autrement plus efficients et prestigieux que l’ambassadrice Cissé. Silence total aussi sur le sort des proches de Madame Sow Nima Bâ, ancienne détenue du Camp Boiro et dont Sékou Touré décima la famille en faisant assassiner :

Et en condamnant à mort par contumace le frère cadet, Bâ Mamadou.

  1. L’article cite Hadja Nima en ces termes : « Mais la période des purges l’avait rendu triste. » Peu importe que ma belle-soeur ait prononcé des mots. Le fait est qu’ils sont en porte-à-faux avec la réalité post-sékoutouréenne.
  2. Dirigeante ddu Conseil national des Femmes de Guinée, membre du Comité central du Parti démocratique de Guinée, membre du Burean politique national et du Gouvernement, feue Jeanne-Martin fut, de bout en bout,  une collaboratrice fidèle et une porte-parole aussi “impénitente et non-repentante” de la dictature de Sékou Touré que Mme. Andrée Touré.

Pour conclure, je me propose de lire La fille du Milo. Après quoi, je  ferai une suite à cet article.

Tierno S. Bah

Réflexion sur le Pastoralisme. Le talon d’Achille

Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon
Birooɓe nagge. Fuuta-Jalon

Ayant visionné les vidéos de la journée de Réflexion sur le Pastoralisme, j’examine ici ce ce qui, à mon avis, est le talon d’Achille d’efforts sincères de résistance, de promotion et de dynamisation des sociétés africaines — fulɓe/halpular et autres — face à une globalisation encore plus déstabilisatrice  que le colonialisme des 19è et 20è siècles.

Suggestions

Si c’était à refaire, je propose les suggestions suivantes aux organisateurs de Tawaangal Pastoralisme et autres groupes similaires dans la préparation et la tenue de rencontres pour échanges de vues et d’expériences.

Côté panels

  • Exiger des présentations rédigées voir soumises et distribuées à l’avance
  • Placer un temps-limite sur ces présentations, par ex. 15 min.
  • Publier le texte de chaque conférencier sur le site web des organisateurs/sponsors

Côté audience

  • Limiter le temps d’intervention des participants, par ex. 5 min.
  • Eviter l’écueil des participants qui monopolisent le microphone et s’improvisent conférenciers

Enregistrement et diffusion des travaux

  • Au moins deux micros pour les conférenciers
  • Un micro sur pied pour l’audience
  • Deux caméras pour la séance, une pour le presidium, une pour l’audience

Talon d’Achille

Pour l’essentiel, la journée de Versailles a présenté les caractéristiques typiques du volontariat engagé  dans la “défense et illustration” des cultures et de la civilisation Fulɓe/Halpular, à commencer par l’élevage et l’agriculture. Il s’agit d’un véritable Talon d’Achille, d’une faiblesse institutionnelle déplorable, qui sont encore plus débilitants lorsqu’on considère la recherche, l’éducation et la diffusion du riche héritage des peuples pasteurs.

Tabital Pulaaku International

Des intervenants prirent la parole au nom de Tabital Pulaaku International (section Ile-de-France, Allemagne, etc.). Les racines du déséquilibre dénoncé plus sont enfouies dans la création de cette ONG en 2001, à Bamako.
Fondée en présence d’intellectuels, de figures publiques (Alpha Oumar Konaré, Amadou Toumani Touré, Muhammadu Buhari, etc.), de politiciens, d’hommes d’affaires, d’artistes, etc. Avançant des justifications politiciennes, la délégation guinénne partit de Conakry sans feu Alfâ Ibrâhîm Sow.

Lire Morts et rédemption d’Alfâ Ibrâhîm Sow.

En vérité, TPI ne s’est jamais doté des moyens de remplir sa mission assignée. Organisation non-gouvernementale, elle est tendue entre la diplomatie envers les autorités et un programme culturel populiste. A l’affiche des ses activités figurent des spectacles fréquents et hauts en couleurs, ansi que des conférences épisodiques. Entre ces manifestations médiatisées, il ne passe pratiquement rien.

Hormi les pleins feux sur la personnalité de son président, TPI est généralement muette sur son financement, ses opérations, la composition de son personnel dirigeant,.…

La solution

Il est plus que temps de créer un centre ou un institut de recherche sur l’histoire, l’économie et la culture des nombreuses et diverses communautés qui composent la “planète” ou “l’archipel” fulɓe. Un tel organe est nécessaire et indispensable pour jeter les bases d’une action coordonnée, méthodique et efficiente. Son mode de fonctionnement se démarquerait complètement de la quête de publicité pour travailler, au quotidien et en toute humilité, aux fins de rassembler et d’améliorer les ressources, la réflexion, la pensée et l’action des Fulɓe dans leur quête d’identité, de stabilité et de prospéritee. Ce centre ou institut fournirait, par exemple, l’appui et l’expertise — intellectuels, scientifiques, humains et logistiques — aux organisations du Pulaaku, qu’elles soient affiliés ou non à  TPI.

Objectif commun, approches divergentes

Que l’on ne s’y trompe pas, un objectif commun unit TPI, les ONG affiliées ou non, et les nombreuses initiatives — collectives et individuelles — qui existent sur le terrain et/ou sur le Web. Toutes visent la préservation, la conservation et la dynamisation de la civilisation Fulɓe/Halpular. Toutefois, —et ce n’est pas surprenant — les conceptions, approches et méthodes divergent pour mener cette lutte existentielle.
Pour ma part,  vice président en 2003-2004 du Comité préparatoireprésidé par Elhadj Alpha Amadou Kourou Diallo —  j’ai dirigé concrètement à Conakry les démarches fructueuses qui aboutirent à la reconnaissance officielle de Tabital Pulaaku-Guinée. Mais une fois l’arrêté ministériel acquis, les désaccords émergèrent quant à l’orientation de la section nouvellement née. Deux tendances s’affrontèrent. Un camp mettait l’accent sur le commerce, la déférence obséquieuse à l’autorité d’Etat, l’exercice du leadership personnel, tout cela saupoudré d’un calendrier épisodique de spectacles. L’autre groupe défendit la nécessité d’investir dans la recherche, la publication et l’éducation. Les membres du premier camp l’emportèrent vite. La  conséquence personnelle fut tout aussi immédiate ; je quittai Tabital Pulaaku Guinée.

Mes collègues du comité préparatoire étaient feu Elhadj Mamadou Gangué (survivant du “Complot des Enseignants” 1961. Ce grand-maître de la langue fut mon respecté adjoint à la tête de la Commission Pular de l’Académie nationale des Langues, de 1973 à 1979. Il nous a laissé un poème bucolique et de jeunesse intitulé “Lewru ndun no nyenkitaa”), feu Elhadj Mistaoul Barry (premier rédacteur et présentateur du Pular sur les antennes de Radio-Moscou, années 1960-70) et Moodi Mamadou Saidou Mombeya Diallo, sociologue.

Depuis, j’observe et je formule une critique constructive de  TPI.

Lire Président Macky Sall reçoit Tabital Pulaaku International.

Plus d’une décennie après, ma position et celle des leaders de TPI restent inchangées. Je publie webPulaaku depuis 1997. On y accède aux chef-d’oeuvres et ouvrages fondamentaux sur l’histoire, la culture, la langue, les traditions, us et coutumes de la civilisation Fulɓe/Halpular.
De son côté, TPI maintient ses contacts au sommet et ses activités sporadiques. Mais si elle veut laisser des traces positives, l’ONG devra, tôt ou tard,  contribuer à institutionnaliser la recherche de fond, l’éducation systématique et la diffusion large de l’héritage des peuples qu’elle est censée représenter.

Tierno S. Bah

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