Alfâ Ibrâhîm Sow : universitaire et homme politique

Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)
Alfâ Ibrâhîm Sow (1935-2005)

L’universitaire et homme politique guinéen est décédé le 21 janvier 2005 à Conakry. Les Guinéens ne verront plus sa petite silhouette ronde, enveloppée dans un grand boubou peul traditionnel, la chéchia bariolée (puuto) vissée sur la tête. Alfâ Ibrâhîm Sow a rendu l’âme dans la matinée à son domicile du quartier Koloma I, à Conakry. Il avait 72 ans.

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre en ville, malgré le black-out total de la Radiotélévision guinéenne (RTG). Universitaire reconnu et respecté à l’étranger, il n’a pourtant pas eu droit à une seule phrase d’hommage dans les médias de son pays. Sa faute ? Avoir créé un parti d’opposition, l’Union des forces démocratiques (UFD), à la faveur de l’ouverture démocratique du début des années 1990.

L’activité politique a, hélas, occulté les autres facettes de la vie de cet intellectuel né à Labé, la ville phare du Fouta-Djallon.

Alfâ Ibrâhîm Sow attrape très tôt le virus du militantisme. Après avoir effectué en trois ans le cycle de l’école primaire et obtenu le baccalauréat, en candidat libre, cinq ans après son entrée au collège — ce qui lui vaut le qualificatif de « surdoué » —, il est admis à la faculté de lettres de l’université de Dakar en 1956. La même année, il adhère à l’Union générale des étudiants de l’Afrique de l’Ouest (UGEAO). Il n’oublie  cependant pas son pays natal, auquel il est viscéralement attaché et, en 1957, fonde à Dakar, avec quelques amis, l’Union générale des élèves et étudiants guinéens (UGEE).

Sa maîtrise en poche, il débarque en 1960 à Paris pour continuer ses études en lettres modernes. Une année plus tard éclate en Guinée ce que l’on a appelé le « Complot des enseignants », un mouvement de grève qui soulève tout ce corps de métier. La dictature naissante de Sékou Touré réprime durement à coups de lourdes peines d’emprisonnement et d’exécutions sommaires.

L’activisme d’Alfâ Sow impulse la lutte en faveur de la libération des enseignants emprisonnés : Koumandian Keïta, icône du mouvement enseignant, et ses collègues :

L’ardeur d’Alfâ Sow vaut à Koumandian d’être élevé au rang de Prisonnier de l’année par Amnesty International, en 1963. Mais Sow se retrouve condamné à mort par contumace par le pouvoir guinéen en 1971.

L’exilé se distingue alors autant par ses recherches universitaires que par son activisme panafricain, au sein de l’opposition guinéenne à l’extérieur. Connu au Quartier latin, visiteur assidu de la librairie et maison d’édition Présence africaine, il est le secrétaire général de l’Association des étudiants guinéens de France. Sa réputation lui vaut de siéger au sein de la renommée Fédération des Etudiants d’Afrique noire francophone (FEANF), en qualité de représentant des étudiants de son pays.
Toujours brillant, il couronne son cursus universitaire par une nomination comme professeur d’université en lettres modernes. Docteur en ethnolinguistique, il reçoit alors la prestigieuse  médaille d’argent de la langue française. Mais il reste très attaché au Pular/Fulfulde, sa langue maternelle, qu’il enseignera pendant plusieurs années à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris (INALCO).

Amoureux des belles lettres, disciple et ami de l’écrivain Amadou Hampâté Bâ, il fonde une maison d’édition qu’il appelle Nubia, à la fin des années 1970. Il écrit et publie ses propres poèmes, des livres d’histoire et de contes. On le connaît également pour ses nombreuses publications sur la culture et la langue peules, en collaboration avec l’Organisation des Nations unies pour la science et la culture (UNESCO), et également pour des livres de référence comme La Femme, la vache et la foi ; Chroniques et récits du Fouta Djallon

Rentré en Guinée au lendemain du coup d’État de Lansana Conté consécutif au décès de Sékou Touré en mars 1984, Alfâ Sow découvre que les hommes au pouvoir ont changé, mais que les méthodes demeurent. Il fonde l’Union des Forces Démocratiques (UFD) après la légalisation des partis politiques en 1991. Intellectuel, il comble le déficit de représentativité de son parti par une présence sur le terrain des idées et multiplie les conférences de presse et les articles dans les journaux sur toutes les questions brûlantes.

A l’élection présidentielle de décembre 1998, il allie ses forces à celles d’Alpha Condé qui le désigne comme directeur de campagne. Membre fondateur du Mouvement républicain pour l’alternance démocratique (Morad) puis du Front républicain pour l’alternance démocratique (Frad), successivement créés au lendemain de ce scrutin controversé, il finira cependant par faire cavalier seul.

En août 2004, il prend part au « dialogue politique », initié par Lansana Conté mais boycotté par le Frad.

Avec la disparition d’Alfa Sow, la Guinée perd un fils, mort célibataire pour avoir consacré toute sa vie au combat, inachevé, pour « le changement » dans son pays.

Jeune Afrique