Guinée. Biodiversité et développement

Cours d'eau côtier, Guinée maritime. BlogGuinée

E. Leciak, A. Hladik, Georges Rossi. “Biodiversité et développement : les paysans de Guinée.”

Résumé
Une réflexion sur la biodiversité doit s’appuyer sur une représentation dynamique des écosystèmes, des systèmes techniques et des stratégies d’utilisation des ressources, étant entendu qu’il n’y a pas de frontières entre les milieux « naturels » et les espaces de mise en valeur. En Guinée maritime, les rôles concomitants des principaux facteurs mésologiques et des modes de gestion favorisent une flore riche et diversifiée. Ces formations ont toutes été largement manipulées depuis des siècles par les hommes. Cette mosaïque est la garantie de la conservation des espèces et joue un rôle fondamental pour la résilience des écosystèmes. Les écosystèmes actuels sont en équilibre dynamique avec les modes de gestion. Le souci de durabilité est au coeur des stratégies des paysans. Aussi, il semble aujourd’hui pertinent de considérer les populations locales comme les premières dépositaires des moyens de conservation.

Abstract
Biodiversity is not a matter cut off from the social sphere. Reflection on biodiversity should be based on a dynamic representation of ecosystems, of technical systems and of resource utilisation strategies, it should be clear that there are no borders between « natural » milieus and development spaces. In Guinea coastland, concomitant roles played by the main mesological factors and modes of management favour a rich and diversified flora, from several biogeographical domains: the Sudanese-Guinean savannah flora maintained by early fires, the Guinean flora of the fallow lands, the semi-deciduous wet forest flora in gallery forest and wooded islets. These type of flora have for centuries all been more or less worked by man. This mosaic plays a fundamental part in the resilience of ecosystems. It guarantees the conservation of species. Current ecosystems are in equilibrium with the modes of management. Sustainability is at the heart of peasants’ strategies. They are too strongly dependent on « natural » resources not to worry about their deterioration or non-renewal. They use a whole array of technical or social means to ensure this renewal. It seems pertinent today to consider local populations as the prime guardians of the conservation means, managers of biodiversity and beneficiaries of its development.

La biodiversité désigne la diversité du vivant dans son ensemble à différents niveaux d’intégration biologique et écologique. Mais le terme de biodiversité a, en fait, une connotation marquée pour les interactions hommes-nature.
En effet, les hommes, par l’éventail de leurs pratiques, façonnent la diversité des paysages, sélectionnent, déplacent ou éliminent des espèces (ou des variétés), et leurs activités sont un facteur essentiel de la dynamique de la biodiversité. Il s’agit alors de mettre en relation étroite un état du milieu, ses perspectives dynamiques et les pratiques socio-techniques dont il est l’objet. La biodiversité n’est pas un élément autonome, détaché de la sphère du social et son contrôle social revêt différentes formes : technique, sociale, économique, politique. Aussi, une réflexion sur la biodiversité doit s’appuyer sur une représentation dynamique, autant des écosystèmes que des systèmes techniques et des stratégies d’utilisation des ressources, étant entendu qu’il n’y a plus, sauf rare exception, de frontières entre les milieux qualifiés de « naturels » et les espaces de mise en valeur.
Dans les pays en voie de développement, cette problématique des rapports hommes-nature se double de celle, impérieuse, du développement économique et social et de la réduction de la pauvreté. Si l’on se réfère à un état présumé idéal de la biodiversité qu’il faudrait conserver, ce couple environnement/développement apparaît à bien des égards comme conflictuel 1. L’expérience montre que des politiques exogènes de conservation se heurtent aux logiques des acteurs locaux. Elles se traduisent souvent par la remise en cause des règles coutumières d’accès aux ressources et d’usage et provoquent d’importantes dérégulations, préjudiciables autant à l’environnement qu’aux populations. Ces politiques ne peuvent plus, aujourd’hui, satisfaire au double objectif de durabilité écologique et de durabilité sociale qui est celui maintenant visé par l’aide au développement.
Une voie de recherche consiste, d’un point de vue conceptuel, à considérer que biodiversité et développement co-évoluent dans le temps en fonction de l’état technique, économique et social d’une société, c’est-à-dire de ses besoins successifs. Un état satisfaisant de la biodiversité est alors celui qui permet à un écosystème de remplir toutes les fonctions qu’une société lui assigne à un certain moment de son histoire (Rossi, 2000, 2004). La conservation n’est donc plus envisagée comme la tentative de mettre sous cloche un certain état de la biodiversité, mais comme la capacité d’un système de gestion à assurer le renouvellement des ressources qui répondent aux besoins d’une société et à sa reproduction dans le contexte où elle se trouve.

Dès lors, il est légitime de considérer les paysanneries locales comme les premières dépositaires des moyens de conservation, comme les gestionnaires de la biodiversité et comme les premières intéressées par une durabilité dont elles sont, tout particulièrement dans les pays pauvres, étroitement dépendantes. En conséquence, il semble pertinent de placer les acteurs locaux en position de concevoir et de mettre en oeuvre les actions de développement durable, malgré les multiples difficultés, idéologiques, conceptuelles et méthodologiques qu’entraînent cette nouvelle approche.

Les résultats présentés ici ont été acquis dans le cadre du projet de recherche-développement « Observatoire de Guinée maritime ». Il vise, pour le compte de l’Agence Française de Développement, de la Banque Mondiale et du Fond pour l’Environnement Mondial à mettre au point des méthodologies d’approche intégrée d’un développement local durable défini et pris en charge par les populations (OGM, 2005). Après une rapide présentation de la Guinée maritime et de la méthode de travail (1) nous décrirons les principales formations végétales et les pratiques qui leur sont liées (2), puis nous présenterons les enseignements d’ordre général que l’on peut tirer de ces études (3).

1. Entre montagne et océan, la diversité

S’ouvrant sur l’océan Atlantique par une façade de quelques 300 km, la région de Guinée Maritime occupe une bande d’environ 150 km de largeur moyenne entre les contreforts du plateau du Fouta-Djalon à l’est et l’océan à l’ouest. Sur 43 000 km2, elle regroupe, grâce à la présence de la capitale, Conakry, quelque 36 % de la population du pays soit 2,5 M.hab., ou 1,4 M.hab. et 20 % de la population totale si l’on fait abstraction de la capitale. La densité rurale moyenne est donc inférieure à 30 hab/km2.
La Guinée Maritime se caractérise par un climat aux précipitations toujours supérieures à 2 m, avec une saison sèche très marquée d’au moins cinq mois et par un réseau hydrographique largement ouvert sur l’océan grâce à de nombreux chenaux et estuaires. Ils débouchent sur une plate-forme continentale exceptionnellement large, près de 160 Km au Nord, et à très faible pente, par l’intermédiaire de vasières largement développées, couvertes de mangroves.
En Guinée Maritime, trois grands écosystèmes se succèdent de l’est à l’ouest :

  • Le piémont profondément entaillé du plateau gréseux du Fouta-Djalon
  • Des marais maritimes occupés par la mangrove
  • Des eaux littorales peu profondes

L’ensemble, en interrelation, constitue un système écologique complexe aux multiples interfaces (Observatoire des mangroves, 2000).

1.1 Le piémont du Fouta-Djalon

A l’amont, il est profondément entaillé par des vallées aux versants parfois abrupts couverts de recrus forestiers à tendance mésophile, parfois très anciens, dans lesquels on identifie de nombreuses essences liées à l’occupation humaine. Les zones les plus basses et les plus proches de la mer montrent des sols ferralitiques parfois indurés qui déterminent pro parte, la physionomie du couvert végétal composé de formations arborées secondaires dont de nombreuses espèces sont typiquement pyrotolérantes. Enfin, une mosaïque de bas-fonds couverts d’une végétation essentiellement composée de palmiers parsème les vallées et les zones basses du piémont.. Ils sont des refuges pour la faune et la flore sauvage, mais aussi pour les troupeaux domestiques.

Carte de localisation de la Guinée maritime
Fig. 1 Carte de localisation de la Guinée maritime
Bloc diagramme des 3 types de milieux de Guinée maritime.
Bloc diagramme des 3 types de milieux de Guinée maritime. En arrière-plan de plateau du Fouta-Djalon et son rebord. Au centre, le piémont. Au premier plan la mangrove et ses chenaux. (Sans échelle).

1.2 Les marais maritimes

Les marais maritimes occupent tout le littoral. Deux grands ensembles morpho-pédologiques peuvent être distingués : les zones estuariennes et les plaines de front de mer, tous deux largement ouverts sur les eaux peu profondes de la plate-forme continentale.
Les zones estuariennes se sont formées par colmatage des anciennes vallées lors de la transgression nouakchottienne. Elles sont aujourd’hui parcourues par des réseaux denses de chenaux. Les alternances de submersion par les eaux marines et continentales définissent une grande variété de peuplements végétaux, qui vont du marais halophile à proximité des estuaires aux plaines d’eau douce sur leurs parties amont. Ces peuplements, caractérisés par la prédominance du Rhizophora, sont associés à des sols sulfatés acides lorsque leur dessèchement provoque l’acidification par oxydation de la pyrite provenant de concrétions formées autour du tissu racinaire.
Les plaines de front de mer sont situées entre les embouchures des grands estuaires, leur paysage est celui d’une alternance de vasières et de cordons sableux. Les sols sont généralement caractérisés par une réaction faiblement acide en rapport avec la végétation composée d’Avicennia et d’herbacées halophiles.
La Guinée Maritime rassemble donc trois écosystèmes très différenciés.
Cependant, l’ampleur des interactions qui relient les marais maritimes à mangrove au piémont d’une part, au plateau continental d’autre part, amène à considérer cette mosaïque écologique comme constituant un système aux innombrables interfaces, au sein duquel chacune est fortement dépendante des deux autres pour des raisons d’ordre biophysique et de mise en valeur. C’est l’abondance de ces interfaces qui génère une biodiversité et une productivité considérables rassemblées sur une surface relativement réduite. Ce complexe écologique est structuré autour de flux essentiellement hydriques. Ils permettent la circulation et le transfert d’éléments minéraux et organiques d’une unité écologique à une autre : enrichissement des eaux littorales par les apports terrigènes issus des crues, maintien du potentiel productif des sols de mangrove par les apports sédimentaires repris par l’agitation et les courants marins.

Les études de terrain ont été menées à l’échelle des terroirs villageois choisis parmi les 11 districts pilotes du programme de l’Observatoire de Guinée Maritime. Dans chaque village, des stations ont été choisies pour la description des milieux, des entretiens et des enquêtes réalisés sur les utilisations et les pratiques.
La méthode couple donc les approches employées en écologie végétale et en sciences sociales. Dans un premier temps, des entretiens libres et de larges prospections de terrain ont permis d’acquérir une bonne connaissance de la zone et des logiques paysannes.

Par la suite l’accent a été mis sur l’étude floristique, étape indispensable dans un pays ne possédant pas d’herbier de référence et pour une région dont la végétation n’a fait l’objet d’aucune étude depuis les travaux de floristique descriptive de Schnell (1950, 1952).

Ces travaux préparatoires ont permis la mise en oeuvre d’un protocole à trois entrées : l’étude écologique des stations (relevé botanique, description pédologique et identification des utilisations et pratiques associées au site), les entretiens et les enquêtes thématiques sur les utilisations et les pratiques. L’étude a été menée en étroite collaboration avec les autres volets du programme :

  • systèmes d’activités
  • économie-pauvreté
  • anthropologie
  • foncier
  • cartographie au 1/50 000e des formations végétales
  • herbier de 2 500 références

La méthode d’analyse utilisée a pour but l’établissement d’une typologie de milieux qui intègrent plusieurs échelles de temps et, surtout, au-delà des aspects strictement écologiques, les pratiques des populations locales. Les typologies locales de l’espace font sens pour identifier les catégories de milieux et pour en donner une analyse fonctionnelle. Elles synthétisent ce que l’on y fait, ce que l’on peut y faire.

2. Une mosaïque mobile de milieux liée aux pratiques

Pour la population un premier clivage distingue l’espace des hommes, le village (Ta) et l’espace de la nature (Wula), c’est la « brousse ». Mais concrètement, pratiquement, Wula est découpée en espaces fonctionnels qui ont été ou seront un jour domestiques. La deuxième distinction définit ces espaces à partir de ses utilisations actuelles.

Espace transformable et productif, le Föton représente la formation forestière. Il peut être défini localement sous ses différents stades de régénération (jachères) et contient la possibilité du champ : Khè. En devenant un champ, le Föton se convertit en un espace domestique temporaire et change ainsi de statut. C’est donc une vision dynamique de l’espace que possèdent les populations. Les espaces non productifs (au sens de la production vivrière) sont le Yamfoui, les savanes arborées sur sable ou sur sol squelettique et le Burunyi qui regroupe les autres types de savanes ; elles sont parfois distinguées par l’espèce dominante, par exemple le Mènè Burun (savane à Lophira lanceolata).
Une catégorie particulière de savane est le Fiili. Il s’agit ici de la savane herbeuse, qu’elle soit sur sable ou sur sols hydromorphes. Selon les sites, le Fiili a des vocations productives différentes, depuis la production de paille de couverture, la culture du manioc, jusqu’à la riziculture.

La grande forêt est le Wondy. Ce sont des espaces interdits. Non cultivés, ils appartiennent à deux catégories. La première est le Föton khönö, littéralement « la forêt amère » ou « la forêt qui fait mal ». Cette forêt, dangereuse, est habitée par des diables aux pouvoirs maléfiques qui ne tolèrent pas le dérangement. La seconde catégorie est celle que l’on traduirait par « forêt sacrée ». Elle représente des espaces où se déroulent les initiations, les rencontres entre initiés et les échanges de connaissances magiques.

2.1 Les jachères actives

Nous entendons par le terme de « jachères actives », les milieux soumis régulièrement aux défrichements. Les espèces de la jachère présentent des caractères biologiques qui les rendent aptes à se maintenir et se développer au travers des cycles de défriche-brûlis : phénologie, âge de la reproduction, résistance au feu, aptitude au drageonnage ou à la multiplication végétative
et grande vigueur de régénération (les lianes ou les arbustes sont fertiles dès la deuxième année). Formations structurellement simples, les jachères sont des taillis arbustifs denses, de hauteur relativement homogène (dépassent rarement les 15 mètres de hauteur).

Dans les situations optimales la jachère n’est interrompue qu’après 6 à 8 ans de repos, le temps minimum de repos est de 4 ans. En fait, l’âge d’exploitation d’une jachère dépend de nombreux facteurs, écologiques et socio-économiques. La « maturité » intègre le potentiel du sol qui s’exprime au travers de la vigueur de la végétation, les choix culturaux de chaque exploitant, le cadre foncier de l’exploitation (disponibilités des terres, fonctionnement collectif par domaine, stratégies individuelles). La richesse spécifique, de 11 à 34 espèces ligneuses, ne dépend pas de l’âge de la jachère mais essentiellement de la nature des sols sur laquelle elle se développe. Les richesses spécifiques les plus faibles ont été observées sur des sols très médiocres. Ailleurs, les écarts de valeur sont relativement peu importants. La régularité des peuplements (équifréquence des espèces de 0,85) est réalisée.

Fig. 3 Richesse spécifique ligneuse en fonction des stades de jachère
Fig. 3 Richesse spécifique ligneuse en fonction des stades de jachère

Les grands ligneux laissés en place lors des défrichements jouent un rôle fondamental ; ils remplissent le rôle de réservoir de biodiversité (production assurée de leurs propres semences et refuge des animaux frugivores qui dispersent les graines d’autres espèces). La plupart des espèces maintenues sont des espèces utiles, pour la majorité portant des fruits comestibles. Les paysans peuvent semer du riz sous leur couvert, ou y installer des jardins potagers.

2.2 Les îlots boisés, une réserve de biodiversité

La superficie des îlots boisés ne dépasse jamais un hectare. Non cultivés de mémoire d’homme, ces espaces présentent néanmoins des signes évidents d’une exploitation passée : présence de taillis, anciennes traces de feux sur les plus grands troncs, fûts irréguliers ou divisés. Au coeur de ces bosquets s’est développée une flore dense, essentiellement constituée d’arbustes sarmenteux et de lianes, créant une ambiance fraîche et sombre qui suggère aux populations locales leur occupation par des êtres surnaturels. Leur fréquentation est, en conséquence, tout à fait déconseillée. Certains de ces îlots furent, ou sont, également des lieux de cultes. Quand ils se trouvent proches des villages, ils abritent parfois les sépultures des anciens ou les autels des sacrifices.
La richesse spécifique de ces milieux avoisine la trentaine d’espèces ligneuses (de 28 à 44), supérieure à celle des jachères. Certaines espèces se trouvent strictement inféodées, il s’agit essentiellement de grands arbres comme Erythrophleum guineense ou Milicia excelsa.
Enclaves au milieu des espaces de jachères ou de savanes, ces îlots boisés créent une rupture dans les conditions écologiques locales. À l’échelle paysagère, leur seule présence permet de doubler le nombre d’espèces totales et les possibilités d’habitat pour la faune. Ils sont à considérer comme des « réserves », ou des « banques de semences », cruciaux pour le maintien de la biodiversité.

2.3 Les savanes

La savane, espace de divagation des troupeaux ou de transhumance est régulièrement parcourue par les feux en début de saison sèche. Les espèces favorisées augmentent le potentiel d’utilisations (environ la moitié des espèces dénombrées sont des espèces utiles). C’est un espace pour la chasse (Yalè Burunyi, la « savane du Cobe de Fassa »), pour le bois de chauffe, le bois de construction ou la cueillette. La récolte du miel, dans les cavités des arbres ou dans des ruches est couramment pratiquée.
Les savanes boisées à Daniellia oliveriBurunyi ») représentent un très fort potentiel agricole. Ce type Föton est la « super forêt », la « meilleure à cultiver, mais la plus difficile à cause des grands arbres ». La pression foncière étant faible sur les secteurs où se rencontrent ces formations, les cultivateurs privilégient les jachères n’ayant pas dépassé 12 années de repos.
Le défrichement des savanes a pour conséquence de faire entrer de nouveaux espaces dans le domaine des « jachères actives ».
Les savanes arborées sur sables sont de composition floristique variable selon la texture et la composition du sol, la densité des espèces végétales en présence, l’exploitation par l’homme et le passage du feu. Faisant de mauvaises terres de cultures, ces espaces sont pourtant exploités. Durant toute la saison sèche, cet espace Yamfoui va être brûlé volontairement pour quatre utilisations principales :

  • La paille à récolter pour les toitures
  • Le pâturage
  • La chasse
  • L’entretien de l’espace autour du village

C’est sur cette formation à faible capacité de régénération qu’un nouveau marché s’est développé depuis les dernières années : la fabrication de charbon (principalement Sysygium guineense, Lophira lanceolata et Neocarya macrophylla) et de bois commercial (Pterocarpus erinaceus et Daniellia oliveri dépassant 10 mètres de hauteur).

2.4 Les formations riveraines des cours d’eau

Les forêts-galeries sont remarquables dans le paysage de Guinée Maritime, car leur densité et leur richesse spécifique sont exceptionnelles : nous avons dénombré 66 espèces ligneuses dont plus de la moitié ne se rencontre que dans ce type de milieu. Plusieurs de ces espèces sont des grands arbres typiques de la forêt dense humide. La majorité des espèces possèdent des fruits sucrés très recherchés par les primates. Site refuge inégalé, réserve d’eau, les forêts qui longent les marigots sont fréquentées, entre autres, par les vervets (Cercopithecus aethiops), les cercocèbes enfumés (Cercocebus atys), et par les chimpanzés (Pan troglodytes verus).
Ce milieu ne fait pas partie de l’espace domestique, à l’exception de quelques points d’eau fréquentés par les femmes. En effet, la majorité des espèces ligneuses de la forêt-galerie sont inconnues des habitants, seuls quelques rares guérisseurs connaissent l’usage des « plantes de la rivière ». Certains de ces sites sont des « forêts à diables », Ninnè yirè, interdits à l’exploitation.

2.5 Les palmeraies

« Là où l’homme est passé se trouve le palmier » affirme un dicton local. Largement favorisé par l’homme, le palmier à huile Elaeis guineensis, espèce pionnière supposée d’origine ripicole, se rencontre en abondance dans des peuplements spontanés jouxtant parfois d’anciennes plantations. Il est présent dans une grande variété de milieux, depuis les marges des plaines d’arrière mangrove, les formations riveraines, les jachères et les formations arborées des interfluves. Le palmier à huile est l’arbre le plus utilisé en Guinée Maritime. D’une très grande importance dans l’alimentation des populations locales, il est aussi très largement mobilisé dans la construction, le petit outillage ou la pharmacopée.
La récolte du vin de palme reste très occasionnelle dans ce pays à majorité musulmane. L’Homme, en transportant les graines, est un efficace agent disséminateur. Pour la préparation des huiles et de la sauce graine, les régimes récoltés en brousse sont ramenés dans la concession ou les fruits sont détachés sur place si le site de collecte se trouve loin des villages. Les villages se sont déplacés et le palmier à huile, accompagné du manguier, devient un excellent indicateur de ces anciens sites d’habitat.
Les palmeraies, milieux denses, relativement fermés, à la strate arborée exclusivement composée d’Elaeis guineensis, de 10 à 20 mètres de hauteur et un riche sous-bois arbustif, peuvent être utilisées comme espace agricole : culture de riz, arachide, manioc et fonio dans les zones à plus faible couverture. Le temps de jachère est de 5 à 7 ans. La biomasse apportée par les feuilles de palmier est brûlée avec les bois issus du défrichement et augmente considérablement l’apport en cendre, substrat du semis. Ces techniques d’éclaircissement favorisent la productivité des Elaeis.
Le palmier à huile peut donner des fruits toute l’année, mais il existe un pic de productivité autour du mois d’avril. La récolte peut donc avoir lieu à tout moment pour subvenir aux besoins alimentaires. Pour le palmier commun, il n’existe pas d’appropriation des arbres. Pour le palmier des jachères, seul le cultivateur peut récolter les régimes, mais uniquement pendant la période de mise en culture de la parcelle où se trouvent les palmiers, c’est ici la notion de travail qui prime. Les palmeraies proches d’une concession sont strictement en gestion familiale.
Par ailleurs, personne n’a accès aux palmiers communs entre les mois de février-mars et avril, pic annuel de maturation des fruits. Cette interdiction permet un contrôle des récoltes et tente de limiter les vols. Elle permet également de regrouper la période de récolte, et par conséquent celle de la production d’huile. Cet interdit coïncide aussi avec la période des défrichements et de préparation des champs, l’interdiction de récolte permet de garder les jeunes hommes (petits récolteurs indépendants) auprès de leur chef de famille pour les travaux.

2.6 Forêts villageoises et vergers, la diversité anthropogénique

Les alentours des villages se présentent comme de véritables agroforêts. Dans cet espace productif, les villageois entretiennent les plantes nécessaires à la vie quotidienne (plantes médicinales et protectrices, espèces fruitières, cultures vivrières et plantes ornementales). La plantation, la culture, le transfert et la conservation d’espèces spontanées sont autant de pratiques qui génèrent et entretiennent un stock remarquable d’espèces. Les plus grands arbres, espèces plantées pour la construction des pirogues (Terminalia ivorensis, Ceiba pentandra), se trouvent dans la forêt qui ceinture le village.

Les vergers sont constitués de kolatiers, orangers, citronniers, avocatiers, manguiers, ananas, goyaviers, mandariniers, bananiers, anacardiers, cocotiers… L’aménagement de la plantation se déroule tout d’abord par un essai où toutes les espèces sont éparpillées sur la parcelle, à faible densité. Les premières années de croissance des arbres peuvent être mises à profit pour d’autres cultures complantées. Ensuite, seules les espèces ou les variétés présentant un intérêt sont conservées et reproduites. Tous ces espaces villageois font l’objet d’une appropriation stricte. Les espèces spontanées, croissant dans l’enceinte des concessions, acquièrent également ce statut.

2.7 La mangrove

La véritable forêt de mangrove (peuplements hauts de 10 à 15 mètres) est cantonnée aux rives des chenaux ou en arrière des premières lignes d’arbres, Rhizophora harrisonii est l’espèce la plus abondante. R. racemosa et R. mangle sont également présents ainsi que Languncularia racemosa et Conocarpus erectus. Les peuplements à Avicennia germinans sont plus en arrière.
Viennent ensuite des formations herbeuses halophiles généralement juxtaposées mais aussi localement imbriquées. Chacun des compartiments de cet espace sous l’influence des marées peut devenir un espace productif par transformation ou prélèvements.
La transformation se réalise dans les parties éloignées du chenal, les hautes slikkes et les schorres inondés par les seules marées de vives eaux pour l’aménagement des périmètres rizicoles et l’installation des campements pour la production de sel. Les prélèvements concernent les secteurs riverains, les formations à Rhizophora, où l’exploitation du bois pour ses nombreux usages connaît des modalités variables. Rhizophora racemosa et R. harrisonii sont les espèces végétales les plus utilisées après le palmier à huile pour la construction, l’énergie domestique, la fabrication du sel et le fumage du poisson. Les arbres de plus de 25 cm de diamètre à hauteur d’homme parce que difficiles à abattre avec les moyens locaux, et les peuplements bas, inextricables, sont délaissés au profit des formations de taille moyenne (de 5 à 8 mètres de haut). Les peuplements anciens, d’individus reproducteurs et les formations jeunes, sont ainsi épargnés.

Pour obtenir des matériaux de construction, la sélection concernera seulement certaines perches. La structure de la canopée des Rhizophora est un atout pour l’espèce face à cette forme d’exploitation. Leur architecture par réitération (partielle ou complète répétition de l’arbre), produit, pour un même individu, plusieurs nouvelles tiges Seules quelques unes seront prélevées, laissant l’arbre capable de croître et de se reproduire. Pour d’autres usages ne nécessitant pas de qualité particulière, comme le combustible, la coupe se réalise dans une petite trouée de quelques dizaines de mètres carrés correspondant au volume de chargement d’une pirogue monoxyle. Ces prélèvements pour les seuls usages locaux ne menacent pas les capacités de régénération des peuplements. Seule l’exploitation commerciale, réalisée par des professionnels extérieurs aux villages, présente une menace.

2.8 La diversité faunistique

La richesse en espèces animales est étroitement corrélée à la diversité des niches écologiques, c’est-à-dire à la mosaïque végétale entretenue par la diversité des pratiques. Les espaces boisés des savanes, non exploités, relativement peu fréquentés, forment l’habitat des cobes (Kobus ellipsiprymnus, Kobus kob), guibs (Tragelaphus scriptus) et céphalophes (Sylvicapra grimmia). Les buffles nains (Syncerus caffer) sont encore présents dans ces milieux. Les jachères sont, par ailleurs, les milieux de vie des phacochères (Phacocherus aethiopicus), potamochères (Potamochoerus porcus), céphalophes roux (Cephalophus rufilatus) et porc-épic (Hystrix cristata).

Profitant des nombreux espaces boisés de la zone (palmeraies, forêts galeries, forêts villageoises, mangrove), les populations de primates sont bien représentées. Très mobiles, de nombreuses espèces de singes exploitent ces habitats forestiers. Parmi les primates, la situation du chimpanzé est tout à fait remarquable. L’abondance du palmier à huile, la conservation et la faible fréquentation humaine des forêts galeries, s’imposent comme un atout pour le maintien de l’espèce (Leciak, Hladik, & Hladik, 2005,). Alors que dans la plus grande partie de son aire de répartition, le chimpanzé apparaît comme une espèce gravement menacée, son statut ethno-écologique lui confère au contraire, en Guinée Maritime, une position d’espèce en équilibre stable avec son environnement. Les chimpanzés ne faisant l’objet d’aucune agressivité de la part des populations locales leur observation est fréquente au coeur de tout l’espace agricole. Considéré comme un homme transformé, puni par dieu pour avoir bravé un interdit, proche des humains par un grand nombre de caractères morphologiques, il ne peut être tué et n’est pas consommé. Il est courant de les observer à proximité immédiate des villages. De nombreux fruits comestibles pour le chimpanzé le sont également pour l’homme. La dissémination des graines dont nous avons mesuré la fréquence et la diversité dans les fèces, contribue de façon significative à la dissémination des espèces et au maintien d’une grande biodiversité.
Sa vie en commensalisme avec les populations locales, dans de grands domaines régulièrement parcourus, participe au maintien du grand nombre d’espèces végétales inventoriées dans la région.
L’habitat de ces primates est en rapport très étroit avec les pratiques locales de gestion du milieu, les croyances et les relations sociales qui les sous-tendent. Le cas des « forêts des diables » est à ce titre très parlant.

Essentielles pour le maintien de la diversité biologique et pour la régénération naturelle, ces forêts le sont également d’un point de vue social. La conservation à long terme d’un tel système de commensalisme entre les chimpanzés et les hommes ne peut donc s’appréhender qu’à travers une compréhension du contexte culturel et spirituel à l’intérieur duquel elle se déroule.

La pression sur les mammifères est très modérée. L’apport en protéines animales est quasi-exclusivement issu du poisson. La consommation des autres animaux est exceptionnelle et on n’identifie aucune technique de conservation de la viande. La vente, qui, de nos jours, remplace les pratiques de dons/contre-dons (moyen qui, au-delà d’un renfort à la cohésion sociale, palie les problèmes de conservation des aliments), se restreint généralement aux membres de la communauté villageoise. Les espèces les plus chassées sont également les plus abondantes : porc-épic, phacochère et céphalophe roux. Face aux tabous alimentaires liés à l’Islam, les « cochons », phacochères et potamochères, ne sont pas consommés par les villageois. Les grands ongulés, les guibs ou les cobes, plus rarement encore les buffles, les hippopotames, les lamantins ne sont la cible que de très rares chasseurs expérimentés. Car la pratique de la chasse comporte des aspects magiques : les animaux étant des alliés ou des représentations des diables, les chasseurs doivent porter « secrets » et talismans sans lesquels leur chasse ne sera pas fructueuse, voire dangereuse.

3. Biodiversité versus développement ?

Même s’il est utilitariste le souci de durabilité est au coeur des stratégies des paysans. Ils dépendent trop étroitement des ressources « naturelles » pour que leur dégradation ou leur non renouvellement ne soit pas l’une de leurs inquiétudes, et ils ont mis en place toute une série de techniques visant à assurer la reproduction de ces ressources.

3.1 Une biodiversité gérée

Il y a très longtemps qu’en Guinée Maritime il n’existe plus de biodiversité « naturelle ». Mêmes les espaces forestiers les plus anciens ont été, un jour, soumis répétitivement au brûlis et modifiés par les populations. Aujourd’hui, il convient de considérer que la biodiversité est liée aux actions que les hommes ont, au fil du temps, entreprises pour satisfaire les divers besoins des générations successives. Cela signifie que le fonctionnement des systèmes écologiques inclut les pratiques, pour l’essentiel l’agriculture sur brûlis, comme un élément de leur dynamique.

Dès lors la question fondamentale est de savoir si, dans le contexte démographique, technique, économique et social actuel, ces pratiques assurent ou non le renouvellement des ressources et le développement ? En d’autres termes, sont-elles « durables » ou pas ?

Nos travaux conduisent à la conclusion que les pratiques agricoles : une à deux années de culture sur la même parcelle, temps de repos de 5 à 12 ans, suffisant au renouvellement de la biomasse, ne présentent de risque ni pour les sols, ni pour la biodiversité. Les recrus forestiers à divers stades de régénération dans les jachères sont actuellement en équilibre avec les modes de gestion. L’agriculture se déroule dans un cadre social qui permet un accès à la terre pour l’ensemble des cultivateurs et accroît les possibilités de disponibilités foncières pour chaque exploitant. Cela empêche toute forte pression sur les terrains agricoles. On n’observe pas de réduction des temps de jachère. La dynamique des formations est, à ce jour, sans signe de déséquilibres.

Le maintien des arbres dans les espaces défrichés ainsi que les îlots boisés, les forêts galeries et les forêts des diables jouent un rôle fondamental pour la résilience des écosystèmes. Ils sont la garantie de la conservation des espèces. Chaque enclave, chaque bosquet, chaque arbre peut être interprété comme un réservoir de biodiversité : production de leurs propres semences et refuge des animaux frugivores qui dispersent les graines d’autres espèces. Très mobiles, les primates et les oiseaux sont de véritables agents de dissémination et d’enrichissement de la diversité floristique. La conservation de ces îlots forestiers est donc déterminante. Ils sont, de fait, protégés par les communautés rurales pour des motifs religieux ou coutumiers.

Fig. 4 Un exemple de mosaïque de milieux
Fig. 4 Un exemple de mosaïque de milieux

Pour autant, les règles, les pratiques qui protègent des lieux et des espèces ne sont ni perçues, ni vécues comme une éthique de la conservation. Codés depuis longtemps, transcrits symboliquement en un corpus mystico-religieux en principe garant de leur respect, les liens entre les coutumes, les tabous et la gestion du milieu, sans cesse modulés, visent avant tout à sécuriser la reproduction du groupe. La protection n’est pas une fin en soi, mais un moyen. Et dans le cas des chimpanzés, il semble très probable que leur protection à l’aide d’un interdit fondé sur l’anthropomorphisme résulte, en réalité, du constat fait depuis des générations de leur rôle dans l’entretien d’une biodiversité et d’une abondance utile à l’homme. Ce contrôle social repose sur un ensemble de règles et de pratiques mettant en forme un certain nombre de savoirs et de valeurs sociales ou religieuses et implique un pouvoir capable de faire respecter les décisions et de sanctionner.

3.2 Une biodiversité organisée

Les paysages donnent l’impression d’espaces inorganisés. L’oeil occidental, habitué à des patchworks de structures géométriques et à des paysages ordonnés, a parfois du mal à distinguer les champs et les jardins, de la brousse ou du recru forestier, car tout y est mélangé à l’intérieur d’espaces non géométriques aux limites floues. De ce désordre apparent, on a longtemps déduit l’incapacité de ces cultivateurs à organiser rationnellement leurs productions, alors qu’il s’agit en fait d’une polyculture multifonctionnelle adaptée à leurs moyens techniques et à leur contexte démographique et socio-économique.

Dans un environnement de faible technicité où le facteur de production limitant est la quantité de travail disponible, la multifonctionnalité de l’espace et des espèces est activement recherchée. Elle représente un compromis entre les besoins vitaux et la productivité telle qu’elle est conçue : la sécurisation de tous les besoins matériels et spirituels du groupe sur un territoire à forte connotation symbolique, pouvant être socialement et techniquement maîtrisé. Il s’agit, bien sûr, de diversifier l’alimentation, mais aussi de se prémunir contre les maladies ou les insectes qui peuvent attaquer l’une ou l’autre de ces plantes cultivées, mais rarement toutes en même temps, et encore d’utiliser aux mieux, en mariant des plantes aux exigences et à l’enracinement différent, les réserves nutritives du sol. Le tout en optimisant (et non en maximisant) le rendement « alimentaire » par unité de surface cultivée. L’utilisation de l’espace privilégié proche de l’habitation, enrichi par les déchets ménagers, les excréments et les cendres du foyer, contribue à la diversité des produits.

L’utilisation polyvalente de l’espace, y compris des friches et des espaces « sauvages », est générale. Les différents types écologiques de recrûs forestiers post-agricoles sont classés en fonction de leur possible utilisation en tant qu’espace de prélèvement. Les paysans ont une vision non cloisonnée de l’espace et y gèrent la production espèce par espèce en fonction de leurs diverses utilisations. Pour eux, une monoculture ou une plantation en peuplement pur est peu utile parce que monofonctionnelle, qui gaspille pour une seule utilisation un espace qui pourrait être multifonctionnel et donc beaucoup plus utile. Car hormis les ressources produites par l’agriculture, les ressources prélevées participent pour une grande part à l’économie familiale : alimentation, médicament, construction, outillage…

Il y a une forte cohérence à organiser la multifonctionnalité des espaces et des espèces, c’est celle qui consiste à optimiser le rapport entre la force de travail et l’occupation de l’espace dans un univers incertain caractérisé par une très faible plasticité économique et technique face aux aléas de la production.

C’est le même système de contraintes : optimiser le couple minimisation du risque / productivité de la force de travail disponible qui conduit à des formes irrégulières, amiboïdes, aux contours flous. Au sein du terroir l’organisation de l’espace productif familial est de type topocentrique, il correspond à une gestion différentielle de l’espace productif. Le paysan va investir le maximum de travail, et donc va apporter le plus de soin, sur les espaces qui offrent (climatiquement, pédologiquement, hydrologiquement…) le moins de risques et dont il sait qu’ils vont lui permettre de sécuriser son alimentation. Ce n’est qu’après et s’il lui reste du travail disponible, et rien ne plus rémunérateur à faire, qu’il va le consacrer à des cultures et à des espaces qu’il considère comme moins importants ou plus risqués, en y apportant moins de travail, c’est-à-dire moins de soins.

L’exploitation se décompose alors en une mosaïque de parcelles dont certaines constituent le « centre » du système de production et d’autres la « périphérie ». Le temps de travail disponible à l’intérieur des unités de production est ainsi réparti dans l’espace et au long de l’année sur les différentes activités en fonction des ordres de priorité et des opportunités du moment. Cette affectation de la force de travail peut donc fort bien varier, une même année, d’une unité de production à une autre, et pour une même unité, d’une année sur l’autre. Le corollaire de la flexibilité dans l’affectation du travail disponible est la souplesse de l’occupation spatiale. On peut retenir l’image de terroirs spatialement variables dans le temps.

3.3 Une biodiversité surveillée

Partout, en Guinée Maritime, c’est le droit du premier défricheur qui prévaut : la famille ou le clan descendant du fondateur du terroir en a la responsabilité foncière. Responsabilité ne signifie nullement propriété. La terre est la seule propriété des ancêtres qui l’ont confiée en usufruit au premier défricheur, à ses descendants et à leurs dépendants. Si le clan d’ascendance fondatrice assume la responsabilité foncière du terroir, il est tenu de mettre à disposition des « étrangers » (ceux qui ne sont pas du village) qui en font la demande, la terre qui leur est nécessaire. Tant qu’il reste des réserves foncières, et que ce foncier n’est pas monétarisé comme à la périphérie des villes, cette règle n’a pas d’exception. En conséquence, il n’y a pas de paysans sans terre (même si la qualité de la terre est variable et peut être très médiocre) et cette situation est un puissant régulateur : l’accueilli dispose ainsi de quoi vivre mais doit strictement respecter les itinéraires techniques et les règles de gestion des ressources du groupe.
Le statut normal d’accès aux terres non cultivées (savanes, mangroves) qui sont, juridiquement, collectivement appropriées par une communauté, est celui de l’accès surveillé. L’exploitation des ressources y est accessible à tous, y compris les « étrangers », sous réserve de demande l’accès surveillé n’en est pas pour autant libre. Les pouvoirs traditionnels, et notamment les aînés établis, les « anciens », rendent plus ou moins effectifs leur autorité en fonction d’une série de critères : rareté ou valeur marchande d’un produit, exploitation importante, besoins de la communauté. Lorsque cette situation se modifie (augmentation des prélèvements, utilisation d’un espace auparavant délaissé pour une nouvelle activité, etc.), les anciens vont restreindre l’accès et le contrôler : les demandes d’accès ou de prélèvements deviennent obligatoires, et/ou réservés à certains groupes, ou soumises à conditions. Ainsi, l’arrivée d’exploitants extérieurs a modifié la vision que les populations avaient du Rhizophora qui a progressivement gagné une valeur marchande. À Kanfarandé, par exemple, les bûcherons devaient simplement demander l’autorisation de coupe. Puis, les autorités villageoises se sont inquiétées de l’importance des prélèvements et ont instauré des droits de coupe. Ensuite, en réaction à l’intensité des coupes et au manque de correction des exploitants qui ne versaient que très rarement ces droits, l’interdiction totale fût posée. Les étrangers sont systématiquement chassés. Les anciens ont décidé d’autoriser la coupe aux seuls membres de leur communauté, ce qui permet de contrôler facilement le niveau de prélèvement.

Cependant, dans un contexte de monétarisation des ressources, cette règle est parfois détournée et les pouvoirs locaux ne sont pas toujours en mesure de la faire respecter. En effet, seules les sociétés pratiquant le brûlis en zone continentale possèdent des instances de gestion et de décision collectives disposant d’un pouvoir réel au niveau de l’ensemble d’un terroir villageois. Cela
explique qu’il leur soit relativement facile de « fermer » une zone. En mangrove, sur le foncier non encore approprié ou conservé indivis, comme certains peuplements de palétuviers, il existe parfois une imprécision quant à la définition des droits de chacun. Ces sociétés, de type segmentaire, sont relativement plus perméables que des groupes lignagers à pouvoir centralisé aux pénétrations territoriales allochtones sur les portions de terroir collectivement appropriées.
Dans le contexte actuel de monétarisation cela peut aboutir à une situation d’accès libre aux ressources de la mangrove.

Il arrive aussi qu’il y ait conflit ou doute (par perte de mémoire) sur un espace quant au groupe qui en détient les droits d’usage. Le statut alors flottant, fait que personne n’y exerce d’autorité. Cela peut, en pratique, localement aboutir également à des situations d’accès libre. Parfois aussi, les fonctionnaires des eaux et forêts, mal et irrégulièrement payés, délivrent, moyennant une rémunération occulte, des permis de coupe contre lesquels le pouvoir traditionnel ne peut rien.

3.4 Une biodiversité nécessaire

Ces diverses ressources sont importantes pour leur rôle dans le maintien de la diversité végétale et de l’abondance animale et halieutique, et donc absolument nécessaires à la vie des populations et à leur développement économique : leur utilisation est indispensable pour réduire les situations de pauvreté et de vulnérabilité des populations. Les paysans auxquels nous nous sommes adressés ne découpent pas leur vie et leur cadre de vie en domaines sectoriels. D’une certaine façon, nous pourrions qualifier leur conception de « systémique ». La pauvreté est d’abord décrite par les populations locales en termes de privations. Alimentaires d’abord. La part des ménages diminuant le nombre de repas en période de soudure varie entre 60 et 80 % suivant les sites. Mais les conceptions locales de la pauvreté dépassent largement les aspects matériels jugés comme importants, alimentation, biens possédés, habillement… elles prennent en compte toute une série de privations d’ordre social. La pauvreté conduit à l’isolement, elle rend difficile la participation aux cérémonies faute de vêtements décents et de pouvoir faire des dons. Elle empêche d’organiser des cérémonies et de recevoir les dons qui réaffirment le lien social. En l’absence de tout autre recours que la solidarité du groupe, la perte de dignité et la marginalisation sont perçues comme des risques majeurs.

Les stratégies visent donc fondamentalement à limiter le risque de tomber dans la pauvreté. La multi-activité est la principale des stratégies d’aversion au risque qui sont l’un des ressorts fondamentaux de ces sociétés paysannes très faiblement sécurisées par des systèmes publics ou privés de protection. Les activités sont menées de front dans chaque unité familiale, selon des calendriers complexes permettant de synchroniser et de rendre compatibles les itinéraires techniques et financiers. Le choix des activités menées est guidé par de nombreux facteurs : potentiel du terroir, sollicitations du marché, souci de respecter les liens au groupe, seule garantie en cas de difficulté, potentiel technique, disponibilité en main-d’oeuvre et en capital, situation foncière de l’unité de production.

Le principe de base, constant sur toute la côte, est double : assurer la reproduction matérielle de l’unité familiale en sécurisant les besoins d’autoconsommation, tout en disposant d’un revenu monétaire potentiel ou effectif permettant de faire face aux besoins en numéraire. Les modes de gestion de la multi-activité sont donc fondés sur deux grands pôles complémentaires : d’abord un pôle à vocation vivrière, traditionnellement assuré par la riziculture, mais qui est souvent complété par d’autres cultures sèches telle que le manioc ou le fonio. Ensuite, un pôle à vocation monétaire peut comporter la culture d’arachide, la pêche, la saliculture, l’extraction d’huile, le petit élevage, un commerce, de l’artisanat, une activité salariée en combinaison variable non seulement d’un ménage à l’autre, mais aussi, au sein d’un même ménage, d’une année sur l’autre en fonction des besoins, des opportunités et de leur rentabilité estimée.

Les paysans gèrent donc, avec la souplesse qu’impose la fragilité alimentaire/économique face à l’aléa, de la multi-activité opportuniste. Cette dispersion de l’activité tout comme l’importance donnée au lien social et à son entretien, est la meilleure réponse — et, en tout cas, la seule — qu’il leur soit possible d’apporter aux faiblesses du contexte technique, économique et de l’organisation étatique dans lesquels ils vivent. Le ressort complémentaire des stratégies est l’évaluation que fait le paysan de la rentabilité du temps de travail investi dans une activité. Or, toutes les activités fortement rémunératrices, organisées en filières structurées qui alimentent une consommation urbaine en très rapide croissance (sel, fumage du poisson, huile de palme, charbonnage), consomment d’importantes quantités de bois qui s’ajoutent aux besoins de bois de feu et de bois d’oeuvre. Ces besoins sont satisfaits par le bois de palétuviers et par les ligneux de savane qui sont devenus des ressources monétarisées indispensables au développement des nouveaux flux économiques régionaux et à la création de richesse. En dépit de cela, pour le moment la pression sur ces ressources reste globalement modérée.

Conclusion : comment gérer demain ?

La situation favorable décrite ci-dessus est liée à des conditions précises : faibles densités de population (en moyenne inférieure à 30 h/km2, sauf sur la frange littorale) ; faible monétarisation des économies locales. Elles sont transitoires : la croissance naturelle est voisine de 2,5 %, les économies rurales s’ouvrent aux échanges et se monétarisent, et, en l’absence de gains de productivité, les temps de jachère ne peuvent que diminuer.

Face aux tendances lourdes qui affectent à des degrés divers l’espace et les sociétés du littoral guinéen, le risque pour les ressources naturelles est que la complémentarité des activités sur un même espace, créatrice de richesse, se transforme rapidement en demandes concurrentes génératrices de tensions sur leur renouvellement. Avec le développement de la demande commerciale, ce qui tend à être pris en compte, c’est, à l’inverse des gestions traditionnelles, davantage le temps court permettant le fonctionnement économique de la filière, que le temps long de la reproduction sociale et des ressources naturelles.

Pour gérer cette situation, l’un des principes de base de l’aide au développement pourrait consister à s’insérer dans les dynamiques locales naissantes pour les accompagner, en améliorer l’efficacité, en pallier les faiblesses, en limiter les effets potentiellement dangereux. Dans ce domaine, l’enjeu écologique est inévitablement lié à l’enjeu du développement économique et social. Il convient donc, dans la conception des actions, de ne pas séparer la question de la durabilité écologique de celle de la durabilité du développement. Un autre l’objectif est de pallier l’affaiblissement des règles traditionnelles d’accès à la ressource bois des zones de mangrove et des zones de savanes. Un soutien institutionnel permettant aux pouvoirs locaux d’affirmer et d’officialiser leur contrôle territorial sur ces zones que le flou juridique rend sensibles à cette évolution est sans aucun doute une solution efficace.

Ce dernier point est particulièrement important. Car si la situation de pression accrue sur les écosystèmes est, en tant que telle, classique dans une économie en développement, elle doit cependant porter, en Guinée Maritime, à une particulière prudence. Le fonctionnement actuel des unités écologiques,
le renouvellement de leurs ressources, sont étroitement liés à leurs interrelations permanentes, tant biophysiques qu’anthropiques. La grande diversité biologique et la productivité remarquable de ce système agroécologique complexe résultent des multiples jeux d’interfaces entre les différentes facettes qui le composent.

Appuyer et structurer les dynamiques locales en s’y insérant, tout en créant les conditions techniques et institutionnelles de l’appropriation effective du contrôle de la gestion des ressources par les populations locales, est peut être l’une des voies à explorer pour gérer la co-évolution homme — nature et avancer (un peu…) sur la voie d’un « développement durable » qui soit autre chose qu’un slogan ou une expression convenue.

Annales de Géographie, t. 115, n°651, 2006. pp. 508-527
doi : 10.3406/geo.2006.21285

Note
1. Pour une synthèse de cet aspect, voir Rossi G., (2000) :  L’ingérence écologique, environnement et développement rural du Nord au Sud. CNRS Éditions. Paris.

Bibliographie

  • Hladik A. (2002), “Agroforestry” in Ted Munn (ed.), Encyclopedia of Global Environmental Change. John Wiley & Sons ed., Chichester, p. 172-178
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  • Observatoire des mangroves (2000), (G. Rossi dir.) Atlas de Guinée maritime, IRD, Paris, 180 p et annexes, 120 cartes.
  • Observatoire de Guinée Maritime (2005), (G. Rossi dir.) Rapport d’étape. AFD-FFEM / BM-FEM. Conakry. 658 p. et annexes, 3 cartes au 1/50 000e ht.
  • Rossi G. (2000), L’ingérence écologique, environnement et développement du Nord au Sud, CNRS Éditions, Paris, 246 p.
  • Rossi G. (2004), Conservation de la nature et développement. L’intégration impossible ? Paris, Gret, Karthala, 390 p. (en collaboration)
  • Schnell, R, (1950), « Contribution préliminaire à l’étude de la Basse-Guinée Française », IFAN, Dakar, Études Guinéennes n° 6, pp. 29-72.
  • Schnell, R. (1952), « Contribution à l’étude phytosociologique et phytogéographique de l’Afrique occidentale : les groupements et les unités géobotaniques de la région guinéenne », Mémoires IFAN, 18, Mélanges Botaniques, 41-234, I8 planches.