Guinée, jusqu’où la descente aux enfers ?

Une vingtaine de manifestants tués lundi 12 février 2007 et 102 depuis le début des mouvements des syndicats et de la société civile contre le régime du Général Lansana Conté.
Une vingtaine de manifestants tués lundi 12 février 2007 et 102 depuis le début des mouvements des syndicats et de la société civile contre le régime du Général Lansana Conté.

La descente aux enfers continue en Guinée.
Le 20 mai, l’Assemblée nationale guinéenne s’est prononcée pour la création d’une commission d’enquête sur la mort d’environ 150 civils lors des trois grands mouvements sociaux qui ont agité le pays fin 2006, début 2007.

La Guinée semble s’enfoncer dans l’instabilité. Depuis début mai 2007, le mouvement des militaires revendiquant le paiement de leurs arriérés de soldes sème le trouble dans le pays (on dénombre une dizaine de morts). Afin de trouver une issue à la crise, le président Lansana Conté a rencontré de hauts gradés de l’armée et des meneurs des manifestations, à la base militaire Samory Touré dans le centre de la capitale Conakry. Il a limogé 12 hauts responsables militaires. Le calme semble revenir et les forces de sécurité ont commencé à arrêter des soldats et des civils responsables de pillages au cours des violentes manifestations organisées par les militaires.

Au-delà de ces événements dramatiques, c’est tout un tissu social qui se décompose. Déjà, en 2006, des mouvements sociaux déclenchés par les syndicats contre le coût de la vie avaient paralysé le pays pendant plusieurs semaines, provoquant l’instauration de l’état de siège.

Plusieurs facteurs expliquent la dégradation de la situation en Guinée : d’une part, le président Lansana Conté, que tout le monde sait malade, se refuse à passer la main et tente de conserver la maîtrise du pouvoir. D’autre part, le niveau de vie de la population s’est nettement dégradé en une dizaine d’années. Malgré les revenus tirés de ses minerais, (notamment de la bauxite, mais aussi l’or, le diamant ou le fer), la Guinée reste un pays pauvre, classé 156e sur 177 sur l’échelle du développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Après les espoirs suscités en 1984 par le décès de Sekou Touré, héros de l’indépendance nationale devenu dictateur, l’essor économique ne concerne que des secteurs très limités, notamment les enclaves minières. Tandis qu’une minorité, gravitant autour du pouvoir, s’enrichit en puisant dans les caisses avant qu’il ne soit trop tard, la majorité des habitants a de plus en plus de mal à vivre.

Sous la pression populaire, M. Conté a dû nommer un premier ministre « de consensus », M. Lansana Kouyaté, le 26 février 2007. Cette désignation a été approuvée par les syndicats et par les puissances étrangères, dont la France : la ministre française de la coopération de l’époque Brigitte Girardin a immédiatement félicité le très francophile nouveau chef de gouvernement. Mais les marges de manoeuvres de M. Kouyaté sont rapidement apparues très étroites dès le départ : il a donné des gages à son prédécesseur Mamadou Sylla, éminence grise de M. Conté, entre autres en le nommant responsable d’une obscure Chambre de commerce Italie-Afrique de l’Ouest. En outre, ex-président du patronat guinéen, M. Sylla, inculpé puis arrêté en décembre 2006 pour détournement de fonds publics, va retrouver tous ses biens saisis par la justice guinéenne en janvier.

Dès sa nomination, M. Kouyaté a aussi rassuré les instances internationales en choisissant nombre de ses ministres parmi les cadres de la banque centrale de Guinée et les représentants du Fonds monétaire internationale (FMI) dans la sous-région. Une sorte de poker menteur semble se jouer avec l’opposition, qui avait espéré l’invocation de l’article 34 de la Constitution permettant d‘écarter un président malade. M. Kouyaté joue un jeu de long terme, y compris face à son vieil ami – et opposant « officiel », M. Alpha Condé. Le gouvernement qu’il a nommé, tout en donnant satisfaction aux « gens de pouvoir », est aussi destiné à préparer son propre avenir politique. Pour revenir dans le jeu, les partis d’opposition comptent sur la tenue de législatives en juin. Mais là aussi, le premier ministre sait maîtriser le calendrier.

Le 15 mai 2007, le président de la Commission de l’Union africaine, M. Alpha Oumar Konaré, a dit ce que tout le monde pense : le président guinéen Lansana Conté « devrait ouvrir une transition » politique pour éviter de nouvelles violences dans son pays.

Anne-Cécile Robert
jeudi 24 mai 2007
Le Monde diplomatique