Hautes terres d’élevage… Introduction

Jean Boutrais. Hautes terres d'élevage au Cameroun. Volume I
Jean Boutrais. Hautes terres d’élevage au Cameroun. Volume I
En synchronisation avec webPulaaku, BlogGuinée commence ici la livraison de la version Web de Hautes terres d’élevage au Cameroun, une contribution majeure de Jean Boutrais, chercheur et professeur d’université, à la connaissance de “l’archipel Peul” — l’expression provient Groupe d’Etudes Comparatives Peules, auquel l’auteur appartient. La publication compte 1302 pages, trois Livres organisés en sections et en chapitres, des notes abondantes, des illustrations, in et hors-texte, hors-pair. En cette ère de globalisation, Jean Boutrais dégage les défis, les contradictions et les mouvements migratoires liés à l’économie pastorale fulɓe. L’oeuvre décrit l’évolution et l’adaptation des éleveurs Fulɓe à la pression coloniale européenne, à la dégradation de l’environnement et aux déficits de la gouvernance post-coloniale.
Le Kumen d’Amadou Hampâté Bâ et Germaine Dieterlen contient cet avertissement ésotérique et frappant : “La force du Pullo est dans le bovidé, le jour où il n’en aura plus, ce sera la détresse.
Hautes terres d’élevage au Cameroun allie avec souplesse et bonheur le travail descriptif et l’effort analytique. Académique et scientifique, le contenu de la trilogie — car c’en est une — est original. Et l’auteur le délivre dans un style pédagogique, démonstratif et instructif. L’ouvrage se penche notamment sur l’expansion méridionale des pasteurs Fulɓe et leur bétail, c’est-à-dire en dehors et au delà du Sahel et de la Savane traditionnels. Une telle dynamique suggère, à mon avis, (a) la conscience — diffuse et pérenne, héritée et acquise — parmi les éleveurs, de l’importance primordiale et de la valeur cardinale du message biblique ci-dessus et (b) la résilience du peuple et le dynamisme de la civilisation fulɓe.
Tierno S. Bah

 

Introduction
Le caɓɓal, milieu pastoral d’altitude

L‘élevage bovin en Afrique tropicale privilégie quelques milieux géographiques : vastes étendues herbeuses, grandes vallées alluviales, dépressions retenant des mares ou, au contraire, hautes terres salubres. Les reliefs élevés renforcent les pluies et introduisent un étagement de la végétation. Ces particularités bio-climatiques procurent des avantages aux activités agricoles comme à l’élevage en zones sèches et arides. Elles contribuent par exemple à fixer des sociétés à économie variée sur les
massifs sahariens de l’Ahaggar et de l’Aïr 1. Les montagnes soudaniennes sont surtout peuplées de cultivateurs qui ont mis à profit les pentes comme sites de refuge.

Mais les plateaux qui offrent de larges surfaces planes ont attiré des sociétés pastorales, aussi bien au Fouta-Djalon et en Adamawa qu’en Afrique de l’Est. En zones pluvieuses, l’altitude introduit également des changements bio-climatiques favorables à l’élevage bovin : abaissement des températures, réduction des parasites, végétation plus graminéenne. Les caɓɓal de la Dorsale Camerounaise fournissent le meilleur exemple, dans cette partie du continent, de hautes terres éminemment propices à l’élevage.

Le caɓɓal, haut-plateau pastoral

Vocable de la langue fulfulde, caɓɓal* est pourtant spécifique aux dialectes orientaux et, en particulier, à l’Adamawa 2. Le dictionnaire de F.W. Taylor le traduit simplement par plateau 3, de même que le lexique d’H. Labouret 4. TI est surprenant que le terme ne soit pas usité au Fouta-Djalon, autre ensemble de hauts reliefs peuplé par les Fulɓe. L’équivalent serait le boowal : lieu découvert et pierreux, sans arbres et situé en altitude. Mais boowal est entré dans le vocabulaire géographique et géologique pour désigner un affleurement de cuirasse latéritique. Caɓɓal n’a pas connu la même fortune scientifique.

*La forme au pluriel est caɓɓe. Pour simplifier, les termes transcrits en fulfulde ne seront employés qu’au singulier, sauf pour les noms de lignages. Le ɓ/Ɓ et le ɗ/Ɗ correspondent à des consonnes implosives qui n’existentpas en français. Les répétitions de voyelles expriment un son allongé. Quant au c, il se dit “tch”; la prononciation approchée en français est donc “tchabbal”. Les lieux géographiques sont transcrits en accord avec les cartes topographiques, selon une orthographe anglaise en zone anglophone et française en zone francophone. (Au sujet de l’orthographie lire ma notice dans L’archipel Fulɓe — T.S. Bah)

Le dictionnaire récent de D. Noye 5 tente de préciser la signification de caɓɓal : « plateau (sur une montage) mais, également, sommet d’une montagne (même si ce n’est pas un plateau)… » Bien que les notions de plateau et de montagne soient employées de façon curieuse, la définition met déjà en évidence l’idée d’une grand étendue 6 et d’une altitude élevée.

En clair et simplement, il s’agit d’un plateau : une surface située à haute altitude et à topographie relativement plane mais entaillée de vallées profondes. L’aspect tabulaire du caɓɓal se différencie des versants raides et à coupures en arrêtes de hooseere : la montange, autant de de faibles pentes de towndiire : la colline. Mais le relief qui s’oppose radicalemeent au caɓɓal, c’est luggere : la plaine, la dépression qui devient naɗɗere lorsqu’elle retient un bas-fond marécageux. Les Fulɓe de l’Adamawa opposent également lesɗiwol à caɓɓal . Dans un relief étagé, lesɗiwol désigne la partie basse, quelle que soit, par ailleurs, son altitude absolue. Ainsi, par rapport aux caɓɓal qui la dominent, la surface principale de l’Adamawa peut être qualifée lesɗiwol, alors qu’elle atteint déjà plus de 1 000 mètres d’altitude.

Bloc-diagramme d'un caɓɓal typique: le Caɓɓal Wadé (adapté de P. Tuley et J.K. Jackson, 1971).
Bloc-diagramme d’un caɓɓal typique: le Caɓɓal Wadé (adapté de P. Tuley et J.K. Jackson, 1971).

Si le caɓɓal n’était qu’un haut-plateau, il correspondrait, par exemple, au profil des monts Mandara au nord du Cameroun: au-dessus de pentes abruptes une grande surface se déploie, presque plane, aux environs et au sud de Mokolo.

Pourtant, les Fulɓe ne disent pas que c’est un caɓɓal. De même que le vrai boowal du Fouta-Djalon, le caɓɓal est dénué d’arbres et de cultures. C’est une étendue rocheuse ou couverte d’herbes. Au Cameroun, les hauts plateaux rocheux sont rares.

Seul, le Caɓɓal Haleo (le Mauvais Haut Plateau) en fournit un exemple spectaculaire, au centre de l’Adamawa : c’est un grand affleurement tabulaire de cuirasse ferrugineuse et bauxitique, parsemée en saison des pluies d’herbes frêles qui laissent à nu une dalle pierreuse en saison sèche 7. Le plus souvent, les caɓɓal portent une vigoureuse strate herbacée. Ces savanes ouvertes s’étendent à perte de vue, balayées par le vent et la pluie. En ce sens, le caɓɓal au Cameroun ressemble peut-être au heneere du Fouta-Djalon: «un espace découvert, sans abri, sans rien pour se cacher » 8. Mais J. Richard-Molard emploie plutôt le terme donŋol pour désigner l’une des unités naturelles qui composent le plateau central du Fouta-Djalon ; c’est, précisément, le plateau ou même le haut plateau, où les troupeaux paissent en hivernage 9. Quant aux Fulɓe de l’Adamawa, ils disent qu’un véritable caɓɓal est un espace perongal : ouvert, dégagé, sans arbres.

Pas plus que les monts Mandara, la table principale du plateau de l’Adamawa ne correspond pas à un caɓɓal. A 1 000 ou 1 200 mètres d’altitude, la végétation est encore trop boisée 10. Le paysage du plateau ne ressemble à celui de caɓɓal qu’aux environs de Gounjel, lorsque l’altitude atteint 1 400 et 1 500 mètres. Pourtant, ce secteur n’est pas encore considéré comme un vrai caɓɓal : il se situe en continuité topographique avec la table de l’Adamawa, alors qu’un caɓɓal surplombe ses environs par de fortes déclivités. Une surface sommitale, ondulée en bombements et ensellements, se termine par des abrupts que des ravins cisèlent en multiples facettes. Ce profil de surface perchée ressort du bloc-diagramme d’un petit caɓɓal, situé à la frontière entre Cameroun et Nigeria (voir fig.1 ci-dessu).

La rupture de pente est soulignée par le contraste entre des prairies sommitales et des forêts plaquées sur les escarpements.

Les Fulɓe de l’Adamawa élargissent parfois le sens de caɓɓal à tout relief tabulaire qui domine les contrées voisines par des versants raides. Par exemple, ils désignent couramment ainsi la surface cuirassée de Kognoli, au sud de l’Adamawa, qui pourtant ne présente guère un paysage typique de caɓɓal (fig. 2).

Fig. 2 :Bloc-diagramme d'un "faux" caBHBHal: la table de Kognoli (Adamawa)
Fig. 2 :Bloc-diagramme d’un “faux” caBHBHal: la table de Kognoli (Adamawa)

A 1 150-1 200 mètres, elle s’étend à une centaine de mètres au-dessus des glacis du bassin du Djérem. Certes, des glissements de terrain et des entonnoirs en tête de vallons raidissent la corniche de la table sommitale. Pour les éleveurs de Kognoli, cet abrupt différencie de bas (luggere) et de hauts pâturages (caɓɓal) . Mais, à part quelques effleurements de cuirasse, la végétation est aussi boisée sur les deux reliefs. Pressés de justifier leur vocabulaire, les Fulɓe reconnaissent volontiers que la surface de Kognoli n’est pas un véritable caɓɓal. Haute terre sans arbres, le vrai caɓɓal est perçu comme pellel hendu : « un endroit venteux. » Par l’adjonction d’un suffixe diminutif, caɓɓoy désigne souvent un pâturage d’altitude mais encore encombré d’arbustes. Ce type de pâturage ne libère pas complètement les animaux des insectes piqueurs : tiques, taons et mouches. Il convient moins à l’élevage que les hautes étendues herbeuses et venteuses de caɓɓal.

L’arrivée en haut d’un caɓɓal surprend toujours : l’horizon s’élargit soudain à de vastes moutonnements herbeux qui ondulent sous les sautes de vent. Dans un récit plein d’humour qui narre les tribulations d’un zoologiste au Bamenda, l’écrivain anglais G. Durrell a décrit la grandeur de ces paysages : « the peace and silence of these heights was remarkable; nearly all sounds were created by the wind. It combed the grass and brought forth a soft, lisping rustle » 11. Alors que les forêts bruissent de vie, surtout à la tombée du jour et au lever du soleil, le silence règne sur les haut de caɓɓal. Seuls l’interrompent, le soir, les meuglements des troupeaux qui regagnent les campements.

Repartition géographique de la langue pular-fulfulde
Repartition géographique de la langue pular-fulfulde

Les « caɓɓal » du Cameroun

Longtemps désertés par les cultivateurs, les caɓɓal ont offert des pâturages exceptionnels aux Fulɓe. Eventés à longueur d’année et souvent soumis au froid, ils sont parfaitement salubres pour le bétail. Parcourus par des troupeaux dont les couleur de robe tranchent sur les dominantes des prairies et piquetés de campements, les caɓɓal représentent des paysages pastoraux typiques. Au Cameroun, ils ne partagent cette particularité qu’avec les yaere (12) du Logone et les rives du lac Tchad. J. Richard-Molard invitait à comparer l’Adamawa et le Fouta-Djalon, deux ensembles de hauts reliefs en climats subhumides et, correspondance significatives, deux bastions fulɓe avancés au milieu d’autres populations. L’auteur attribuait la présence fulɓe au Fouta-Djalon aux formations anthropiques de prairies, notamment sur les boowal : « c’est à coup sûr parce que sur les trois quarts de la superficie du Fouta-Djalon ils ont trouvé le boowal que les Fulɓe sont venus » (13). Un raisonnement analogue est valable pour les caɓɓal du Cameroun.

Peu de prairies d’altitude restent vides de bétail, sauf celles du mont Cameroun. Les hauts plateaux herbeux ont longtemps attiré et canalisé les migrations fulɓe. Cependant, tous les Fulɓe n’ont pas consenti à s’installer en haut de ces reliefs. Milieux bénéfiques aux animaux, ils se révèlent difficiles à vivre pour les hommes. A plus de 1 500 mètres d’altitude, il faut endurer le froid, l’isolement et parfois, la rareté des vivres. En secteurs isolés, des animaux sauvages attaquent encore le bétail.
Le témoignage d’un Mororo du Mambila pourrait être confirmé par tous les Fulɓe qui habitent en haut d’un caɓɓal :

« he told me about his hard life, about the cold mountain rain, the mud, cowdung, and the constant difficulty in finding fresh grazing for the cattle » 14.

Les pasteurs séjournent en haut des caɓɓal par nécessité et par devouement aux animaux. Pour le bétail, ils sont devenus des montagnards, alors que leurs ancêtres nomadisaient dans les plaines sahélo-soudaniennes. Exemple de changement extrême d’écologie et d’adaptation humaine aux convenances du bétail.

Au fur et à mesure qu’ils s’avancent en savanes à basses altitudes, les Mbororo ont tendance à elargir la notion de caɓɓal à tous les plateaux peu boisés. Pour ceux qui ont migré en Centrafrique, les surfaces de l’Adamawa et de ses prolongements (Bouar-Bocaranga) deviennent des caɓɓal, comme a posteriori. Les Fulɓe nomades aventurés en savanes guinéennes attribuent aux caɓɓal le prestige de pâturages qui “tiennent” le bétail en parfait état :

dow caɓɓal, na’i nyaama huɗo pamaro, ngi’a nagge e wooɗi
« en hauts plateaux, les vaches ne broutent que l’herbe courte et pourtant elles sont belles. »

Pour les Fulɓe, le caɓɓal est un milieu pastoral par excellence. Il s’oppose aux basses savanes sous climats humides, à production herbacée plantureuse mais de médiocre qualité : les animaux s’y rassasient sans jamais être en bon état. Plus ils se trouvent éloignés des hauts plateaux, plus la notion de caɓɓal sert de référence au pays idéal dans l’imagination pastorale des Fulɓe.

L’inventaire des caɓɓal se réfère à la toponymie fulɓe, davantage qu’à un modèle géomorphologique rigoureux. Tous les caɓɓal ne couvrent pas des étendues comparables et ne se trouvent pas à la même altitude. Leur végétation, à dominante herbeuse, s’étend sur des reliefs tabulaires qui surplombent les contrées voisines. Les caɓɓal introduisent toujours un contraste frappant de paysage avec les contrées voisines.

Contrairement à l’architecture du Fouta-Djalon, bâti autour d’un axe central de hauts plateaux, les caɓɓal ne constituent pas l’ossature médiane des plateaux camerounais. Ils s’alignent à l’ouest, le long de la Dorsale Camerounaise et ils frangent les bordures de l’Adamawa. Ce plateau ressemble à une grande table gauchie vers le sud. La lèvre saillante au nord, couramment appelée “falaise”, est renforcée par de hauts reliefs discontinus.

Avant de dévaler vers les plaines de la Bénoué, la grande route de Ngaoundéré à Garoua gravit d’abord ce que les gens du plateau appellent simplement le Caɓɓal. Précédé de nombreux cônes volcaniques, le Caɓɓal Mounguel s’élève à 1400 mètres, en dominant d’un côté la table principale de l’Adamawa (1100 mètres) et, de l’autre, le bassin de la Bénoué (550 mètres). C’est une langue étroite de hautes terres qui s’étire sur une quarantaine de kilomètres, de Margol à Saltaka. Bien que la différence d’altitude soit faible avec le plateau, elle suffit pour entraîner un changement dans les paysages. L’horizon s’élargit, les arbustes deviennent rabougris ou disparaissent sous les herbes ; c’est le domaine du vent et du froid. Autrefois dispersées, les habitations furent regroupées par l’administration coloniale en villages plantés de manguiers. A l’est, un plateau large d’une vingtaine de kilomètres s’y rattache par un étroit pédoncule. Les Fulɓe le désignent par le nom évocateur de Perongal. Pourtant, ce n’est plus un véritable caɓɓal. De 1 400 mètres, l’altitude s’abaisse à 1 300 puis à 1 200 mètres. Sur ce bastion entouré de plaines, une savane boisée dense compose une végétation qui ne correspond pas à l’archétype du caɓɓal.

Pas plus que la montagne de Djinga près de Tignère, celle de Nganha à l’est de Ngaoundéré n’est un caɓɓal. Demi-caldeira éventrée vers le nord, elle offre quelques belles prairies au sud. Mais ses panneaux trachytiques sont trop pentus et trop cisaillés d’abrupts pour retenir des troupeaux en permanence. Les Fulɓe y envoient du bétail seulement en début de saison sèche, afin de paître les repousses d’herbes tendres.

A plus de 1 400 mètres d’altitude, les environs de Gounjel ressemblent davantage au paysage de caɓɓal. L’horizon embrasse de vastes étendues herbeuses, seulement piquetées d’arbustes par endroits. Accaparées en partie par une ancienne entreprise française d’élevage, c’est la zone d’élevage par excellence de l’Adamawa.
Ici, l’activité pastorale domine toutes les préoccupations. Elle est à l’origine d’une population presqu’uniquement Fulɓe, souvent originaire du Nord-Cameroun. En fait, les Fulɓe réservent l’appellation de caɓɓal aux reliefs qui dominent la surface de Gounjel : Caɓɓal Djilougou sur le socle granitique à l’est (1 700 mètres) et Caɓɓal Bakari Bata sur des basaltes au sud (1 500 mètres), avec ses prolongements vers Wassandé et Galdi. Le premier est dit également Caɓɓal Hakoundérou :« le haut plateau au milieu » En effet, il s’intercale entre la surface de Gounjel et celle de Mbang, un épandage de basaltes qui forme la réplique de Gounjel. Au nord, le Caɓɓal Silé, à plus de 1 700 mètres, surplombe les plaines soudaniennes de presque 1 000 mètres. C’est encore une petite unité de relief mais son profil tabulaire et sa prairie sommmitale en font un véritable caɓɓal.

Les Mbororo, surtout ceux de Centrafrique, font souvent allusion au Caɓɓal Ngou, du nom de la rivière qui draîne le plateau à l’est de Djohong. Il se prolonge en R.C.A. par le Caɓɓal Talam. A 1 200-1 250 mètres d’altitude, l’Adamawa se redresse par un panneau cristallin qui domine le fossé de la Mbéré avec 500 mètres de dénivelée. Ce fut une grande aire d’élevage mbororo, avant que les mouches tsétse provoquent beaucoup de départs. Bien que l’altitude reste inférieure à la plupart des caɓɓal, le paysage se dégage en de multiples vallonnements herbeux, cloisonnés de galeries forestières. Ce n’est pas franchement un caɓɓal. Peut-être l’était-il autrefois mais une pâture intense a provoqué des recrûs arbustifs, aux dépens des herbes.

La table principale de l’Adamawa s’incline vers la “surface intérieure” du Centre-Cameroun. Le passage s’opère graduellement, sauf lorsque des décrochements isolent des reliefs élevés. Le Caɓɓal Haléo fait partie d’un ensemble de hauteurs basaltiques armées d’une cuirasse bauxitique, dénommé “surface de Minim-Martap”. Le réseau hydrographique s’est encastré sur place par surimposition, en découpant de multiples lanières escarpées. Elles dominent le plateau par une marche d’une centaine de mètres au nord mais d’environ 300 mètres au-dessus du bassin du Djérem. Au-delà de ce grand cours d’eau, la table isolée de Ngaoundal figure comme une butte-témoin de la surface de Minim-Martap. Lorsque la cuirasse n’affleure pas en dalles dénudées, un cortège d’arbustes soudaniens parsème les entablements sommitaux. La surface de Minim-Martap relève du faux caɓɓal, comme la table de Kognoli.

Au sud de Tibati, l’Adamawa se maintient à une altitude de 900 à 1 000 mètres sur une centaine de kilomètres. Ce prolongement du plateau s’achève par une corniche rectiligne qui, de Yoko à Linté, surplombe la pénéplaine du Centre-Cameroun par 4 à 500 mètres de dénivellation. Aux environs de Yoko, une forêt dense recouvre l’abrupt et déborde de plusieurs kilomètres sur le gradin supérieur. Vers Linté, la forêt se réduit à l’escarpement. Le niveau supérieur s’ouvre alors sur de vastes interfluves herbeux, séparés de forêts galeries. De 1 150 mètres au front de l’escarpement, ils s’abaissent lentement vers le nord. C’est le Caɓɓal Ngouté : de hauts pâturages isolés en savanes humides qui ont toujours exercé un attrait auprès des Mbororo de l’Adamawa.

Tous ces hauts reliefs, bien que prisés par les éleveurs, ne représentent que de petites unités dispersées au-dessus de la table de l’Adamawa. C’est seulement à l’ouest des plateaux que les caɓɓal prennent de l’ampleur.

Au nord de Tignère, un alignement de reliefs que les cartes à petite échelle mentionnent Caɓɓal Gandaba, s’étire sur une cinquantaine de kilomètres. En fait, l’appellation se réfère à une hauteur parmi d’autres qui séparent le bassin du Faro de la plaine Koutine, une alvéole des plaines de la Bénoué. Une véritable chaîne montagneuse lancée vers le nord s’élargit, à plusieurs reprises, en petites tables perchées à 1 500 mètres, Caɓɓal Gandaba. Prairies sur d’amples vallonnements cloisonnés de lignes d’arbres et dominés par des chicots rocheux : le paysage de Gandaba est spectaculaire.

L’extrémité nord de l’alignement montagneux se redresse par une chaussée portée à 2 000 mètres. Le Caɓɓal Lambang est un véritable bastion avancé au-dessus des plaines de la Bénoué, affaissées à 500 mètres d’altitude. Au-delà, des pitons volcaniques ponctuent l’échine montagneuse qui prolonge le caɓɓal. Une piste acrobatique serpente en suivant la ligne de crête. Les troupeaux l’empruntent en saison sèche, à la recherche d’herbe sur les flancs raides du caɓɓal.

Les caɓɓal au nord de Tignère sont de petit isolats pastoraux. Spectaculaires par leur allure de belvédères au-dessus des plaines, ils ne sont pas assez étendus pour retenir de grandes communautés pastorales. Les pâturages sont chèrement disputés. Autrefois, ils étaient l’enjeu de discordes répétées entre Tignère et Poli.

***

De toutes les hauteurs qui bordent l’Adamawa en une frange discontinue, le Caɓɓal Mbabo constitue l’ensemble le plus vaste et le plus élevé. A Tondé Wandou, endroit culminant, le paysage est impressionnant : l’énorme extrusion volcanique de Yangaré domine un relief montagneux d’un côté et tabulaire de l’autre. Comme beaucoup d’édifices volcaniques, le profil du Caɓɓal Mbabo est dissymétrique. A de longues planèzes qui s’étirent vers le sud sur 15 à 30 km, s’oppose une retombée vertigineuse au nord : plus de 1 000 mètres de dénivelée en quelques kilomètres de distance. Les abrupts du haut plateau et les alignements montagneux qui le prolongent au nord encerclent presque complètement la petite plaine de Dodéo, selon une architecture de relief qui rappelle une demi-caldeira.

A l’époque pré-coloniale, une grande piste reliant Banyo à Yola empruntait un passage à l’ouest du Caɓɓal Mbabo. Depuis cette époque, la descente vers Dodéo s’appelle Gendeeru: « le costaud, » allusion probable à la peine des porteurs pour gravir cette dure montée. A l’époque allemande, la piste était encore parcourue à cheval et équipée de relais. Les difficultés du relief ont empêché, par la suite, d’y aménager une route.

Un faisceau de vallées divergentes entaille les pentes externes du Caɓɓal Mbabo, en prenant parfois l’allure de véritables canyons, par exemple celle du Mayo Koui. En aval, les vallées s’élargissent, avec un plancher alluvial étagé en plusieurs terrasses. Les savanes arbustives qui ponctuent les versants raides des vallées s’effacent sur les hauteurs tabulaires. C’est le domaine de la prairie, entrecoupée de galeries forestières. Partout, des troupeaux de différentes races se dispersent et paissent librement. Les animaux mbororo de race rouge-acajou sont les plus nombreux, ce qui ne manque pas d’étonner l’observateur, habitué à d’autres races bovines sur l’Adamawa. Des campements s’égrènent en dos de terrain. Presque pas de cultures : c’est un paysage purement pastoral.

L’une des curiosités du Caɓɓal Mbabo tient aux bandes de phacochères qui déambulent tranquillement, parfois en compagnie des zébus. Ailleurs, ils seraient exterminés par les non-musulmans. Haut plateau pastoral, le Caɓɓal Mbabo n’est habité que par des Fulɓe, alors qu’en Adamawa ils coexistent presque toujours avec des populations “anciennes”.

Au nord, une forêt dense montagnarde masque les pentes sommitales de l’abrupt au-dessus de Dodéo. De façon curieuse, elle se tient face aux vents desséchants de l’harmattan, alors que les pentes exposées aux souffles humides sont couvertes d’herbe. La forêt ne se serait maintenue qu’à la faveur d’escarpements difficilement accessibles. Les étendues herbeuses, si typiques du Caɓɓal Mbabo, ne représentent-elles qu’une végétation anthropique ?

A l’ouest de la grande vallée méridienne du Mbamti, la frontière entre Cameroun et Nigeria suit une ligne montagneuse quis ‘élargit au Mambila. Mais ce haut plateau s’étend presqu’entièrement au Nigeria. Seuls, quelques hauts reliefs se situent à l’est de la ligne de partage des eaux, adoptée comme tracé de la frontière.

L’alignement de hauts plateaux, au voisinage du Nigeria, commence par le Caɓɓal Dalang, au-dessus de Sambo-labbo, puis celui de Nianyiri, à plus de 2 000 mètres d’altitude. La table sommitale, large de quelques kilomètres, tombe du côté nigerian par une corniche sub-verticale de plusieurs centaines de mètres. La dissymétrie de végétation entre les versants nigerians et camerounais devient très nette, reflétant l’opposition entre climats humide à l’ouest et d’abri à l’est. La grande faune reste abondante : phacochères mais aussi buffles, lions et léopards. En se tenant sur la corniche du caɓɓal, on aperçoit souvent, en contrebas, des troupes de buffles et de phacochères noirs qui paissent dans les clairières puis se réfugient en forêt, par crainte des lions. Côté nigerian, ce secteur fait maintenant partie d’une immense réserve de faune, la “Gashaka Came Reserve”.
A quelques kilomètres de là, le Caɓɓal Wadé (« Haut Plateau de la Mort ») est également dénommé Caɓɓal Gangirwal 15. Avec une altitude de plus de 2 400 mètres, c’est le point culminant des hauteurs frontalières. Deux niveaux tabulaires s’allongent sur une dizaine de kilomètres et seulement 3 de large, partagés entre Cameroun et Nigeria. C’est un véritable belvédère, entouré de grandes parois, sauf du côté sud (voir fig. 1 ci-dessus).

Des forêts montagnardes denses, plaquées dans les creux
du flanc occidental, montent jusqu’au rebord des tables sommitales. Celles-ci ne portent qu’une strate herbacée et des arbustes rabougris ; les herbes elles-mêmes deviennent éparses sur les dômes rocheux couverts de lichens. Le Caɓɓal Wadé est l’un des secteurs d’altitude les plus isolés et les plus grandioses de la Dorsale Camerounaise.

Au sud, les altitudes se raccordent au plan du haut plateau Mambila, à 1 500 et 1 600 mètres. Cette haute surface domine le plateau de Banyo (1 200 mètres) par un escarpement festonné que longe la frontière. Avant la Première Guerre Mondiale, le Caɓɓal Mambila dépendait de Banyo. Depuis lors, au grand regret des sultans de Banyo, seuls d’étroits prolongements du haut plateau se trouvent du côté camerounais.

Le Caɓɓal Hoore Taram est un haut bassin, d’une dizaine de km2, perché à 1 600 mètres. Ensuite, les caɓɓal se réduisent à des rebords tabulaires de quelques kilomètres de large, en tête des cours d’eau qui dévalent vers le plateau de Banyo (Caɓɓal Benke à 1600 mètres, Caɓɓal Mourba de 1600 à 1 800 mètres, Caɓɓal Djansé à 1 600-1 700 mètres).

Le paysage de haut plateau pastoral retrouve quelque ampleur au Cameroun avec le Caɓɓal Guesimi, au-dessus de Maayo Darle (1 700 mètres). Le peuplement peul s’impose sur les interfluves herbeux mais de nombreux Mambila cultivateurs occupent les vallons. Ils déboisent les galeries forestières pour semer du maïs, si bien que le caɓɓal perd ses derniers lambeaux de forêt. Le bois devient rare. En prévision de la longue saison des pluies et du froid, chacun fait provision de bois sec, entassé sous les avancées des toits. A 6°30 de latitude, le climat se fait plus humide.

Enfin, le Caɓɓal Haynaare, à 1 650 mètres d’altitude, marque la limite de Banyo au sud. La ligne de partage des eaux et la frontière isolent de façon artificielle ce secteur du haut plateau Mambila. La topographie se prolonge selon le même plan de chaque côté de la frontière et les populations sont identiques. Par contre, le Caɓɓal Haynaare plonge directement vers la plaine Tikar par un abrupt de presque 1 000 mètres de dénivelée. La véritable discontinuité géographique se trouve à la bordure du caɓɓal.

La frontière entre Cameroun français et anglais a privé Banyo de l’essentiel de ses hauts pâturages du siècle dernier. Les éleveurs de cette partie de l’Adamawa ont souvent contesté une délimitation qui ne tenait pas compte de leurs droits historiques, ni de leurs intérêts pastoraux. Cependant, le référendum de 1961 a confirmé
cette portion de la frontière coloniale. Le paysage de caɓɓal resterait secondaire au Cameroun d’aujourd’hui, sans le rattachement de l’ancien Cameroun Occidental.

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Après un étranglement entre la plaine Tikar et la vallée de la Donga, les hauts plateaux s’élargissent à presqu’une centaine de kilomètres d’est en ouest, au Bamenda. Les prairies d’altitude s’étendent à tel point qu’elles ont donné leur nom à la région : “Grassfields” ou “Grasslands”. Des auteurs englobent tous les plateaux de l’ouest dans cette appellation, y compris ceux des Bamiléké. Pourtant, elle convient peu à ce plateau agricole, aux paysages bornés, cultivés, plantés, où les étendues herbeuses ont presqu’entièrement disparu. Dans la province du Nord-Ouest, les paysages d’altitude sont plus ouverts, terroirs et arbres utiles couvrant surtout les fonds de vallées et les versants, en contrebas de hautes surfaces herbeuses. C’est là que les caɓɓal prennent leur plus grande extension. Bien que le relief compartimente les hauteurs en plusieurs unités naturelles, l’ensemble constitue, pour les Fulɓe, le Caɓɓal Bamenda.

Le poste administratif de Nkambe fut créé, dans les années cinquante, au milieu des prairies, à 1 700 mètres d’altitude. D’un dos de terrain à l’autre, les bâtiments administratifs avoisinaient les campements de Mbororo. Quant à la haute table de Nso, elle dépasse les 2 000 mètres sur de grandes étendues. Le dôme du Mont Oku, culminant à 3 011 mètres, réserve peu de pâturages mais, à quelques kilomètres de là, Tchabbel (le petit caɓɓal) se tient à 2 450 mètres. Au sud de Bamenda, les Monts Bambouto offrent les “alpages” les plus élevés après ceux d ‘Oku (2 700 mètres). Les hauts plateaux Meta (2 000 mètres) se prolongent jusqu’au Nigeria, par le promontoire d’Obudu qui atteint encore 1 700 mètres. La fin des hauts plateaux vers l’ouest ressemble aux reliefs du Bamenda: « the topography is one of rolling to steeply hilly grassland intersected by wooded valleys, often with sheer sides and swift streams in the bottoms » 16.

Les hautes terres du Bamenda ne sont pas seulement couvertes d’herbe et propices à l’élevage. Elles portent surtout des paysanneries de plus en plus nombreuses. Des extensions agricoles, des boisements en eucalyptus surtout chez les Nso prennent le pas sur les prairies. Les Mbororo les plus âgés racontent qu’à leur arrivée, des buffles et des lions sillonnaient les grandes herbes des caɓɓal. Il y a longtemps que cette grande faune a disparu, devant l’afflux des bovins et l’emprise des cultures. Dans quelle mesure la région de Bamenda mérite-t-elle encore l’appellation de “Grassfields” ?

Au sud des Monts Bambouto, la Dorsale Camerounaise se réduit à une crête méridienne dont les altitudes oscillent de 1 000 à 1 500 mètres, sous un manteau forestier continu. Elle est ponctuée par le grand édifice volcanique du Massif du Manengouba, qui culmine à plus de 2 400 mètres. Avec l’altitude, la forêt et les cultures cèdent le pas à une prairie qui tapisse les hautes pentes et la cuvette de la caldeira sommitale. A seulement 5° de latitude Nord, c’est le caɓɓal le plus méridional où les Fulɓe se soient aventurés. Ils n’ignorent pas les prairies du Mont Cameroun (Caɓɓal Buea) mais ils n’ont jamais réussi à s’y installer avec des troupeaux.

Les Mbororo du Manengouba connaissent également le Caɓɓal Mbonge, appellation fulɓe des Rumpi Hills, d’après le nom d’un territoire coutumier. Mais la forêt dense dresse un tel obstacle qu’aucun éleveur n’a pu s’y rendre avec du bétail. Bien que les Rumpi Hills culminent à plus de 1 700 mètres, la carte topographique les présente entièrement couvertes de forêts. En fait, des cartes récentes de végétation mettent en évidence plusieurs clairières de dégradation de la forêt montagnarde. Prospecteurs efficaces des milieux à potentiel pastoral, les Mbororo savent que des troupeaux pourraient prospérer sur les monts Rumpi. Dans leur quête continuelle de nouveaux pâturages, ils finiront probablement par y conduire du bétail. A ce moment-là, moins de 100 km les sépareront du mont Cameroun et de Teeku : l’Océan Atlantique.

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A l’ouest du Cameroun, à cheval sur l’ancienne frontière entre Cameroun français et anglais, les secteurs pastoraux se caractérisent par référence à la notion de caɓɓal. C’est l’une des rares régions de cette partie du continent où les composantes du pastoralisme s’ordonnent selon la verticalité, en termes d’altitudes, d’étagements, de “jeux” de descente et de montée du bétail. L’analyse du système pastoral de caɓɓal portera essentiellement sur les plateaux à l’ouest du Cameroun. D’autres hautes terres pastorales seront brièvement présentées, à la fin, par rapport aux Grassfields.

Alors qu’au début du siècle, presque tous les caɓɓal faisaient partie du Cameroun, le partage des territoires placés sous mandats français et anglais puis la frontière issue du référendum de 1961 ont écartelé les hauts plateaux entre Cameroun et Nigeria. L’unité géographique et humaine des Grassfields et du Mambila, pourtant indéniable, ne s’inscrit plus dans un cadre politique commun. Aujourd’hui, au terme des vicissitudes de frontière qui ont affecté cette partie de l’Afrique, les caɓɓal s’étendent surtout du côté camerounais.

L’exception la plus notable concerne le haut plateau Mambila qui couvre environ 3 000 km2. Au nord, d’autres caB Bal restreints se trouvent du côté nigerian de la Dorsale Camerounaise: Caɓɓal Filinga et Hendu (le Haut Plateau Venteux). Au-delà de la vallée de Taraba, les cartes à petite échelle signalent un autre ensemble de reliefs au Nigeria : les Shebshi Mountains. En fait, les populations locales ignorent, encore une fois, cette appellation. Bien que le point culminant, dit Vogel Peak, excède les 2 000 mètres, les plateaux se tiennent surtout entre 900 et 1 500 mètres. Les Fulɓe y distinguent plusieurs unités pastorales. Le Caɓɓal Tiba, au nord, est un haut plateau étroit. Le Caɓɓal Kiri, au sud, correspond à de hautes tables gréseuses plus étendues mais dépourvues de point d’eau en saison sèche. De plus, des arbustes parsèment les savanes sommitales qui n’offrent pas les paysages uniquement herbeux des véritables caɓɓal. Beaucoup de Mbororo ont séjourné sur le Monts Shebshi avant de s’installer en haut de Mbabo ou de Gandaba. Pour eux,

caɓɓal Kiri, naa ɗum caɓɓal sosey, guube ɗon :« le Caɓɓal Kiri n’est pas un vrai tchabbal, il y a des fourrés arbustifs ».

Les Fulɓe pasteurs avouent qu’à part le Mambila, les “bons” caɓɓe se trouvent au Cameroun.

Isolés avec leurs animaux à de hautes altitudes, les éleveurs en caɓɓal vivent un peu en dehors du monde. Les autres Fulɓe les considèrent comme des gens à part, habitués au froid et à la pluie qui enveloppent les hautes prairies une grande partie de l’année. A l’écart, sur des pâturages difficiles d’accès, les Fulɓe de caɓɓal sont également réputés pour leur richesse en bétail. Il n’est pas exagéré d’avancer que le communautés fulɓe sur les grands caɓɓal ont développé une véritable “civilisation pastorale”.

De nombreux exemples africains montrent qu’une économie pastorale se maintient presque toujours grâce à des ressources extérieures. Les produits de l’élevage ne suffisent pas à couvrir tous les besoins familiaux. L’accumulation de richesses par le recours aux razzias, à l’extorsion des cultivateurs ou aux profits du commerce
caravanier complétaient autrefois l’économie des pasteurs sahéliens. Aujourd’hui, les difficultés du pastoralisme en zones sèches accentuent la diversification des activités : cultures, commerce et contrebande …
Les Fulɓe pasteurs seraient les plus spécialisés dans une économie fondée sur le bétail dont ils tirent la base de leurs ressources et les produits qu’ils échangent. Les Fulɓe de caɓɓal affirment souvent qu’ils ne “connaissent” que le travail auprès des animaux. Ils s’avouent incapables de toute autre activité : agriculture, artisanat ou commerce.
Comment ont-ils pu développer une telle spécialisation pastorale ?

Notes
1. E. Bernus, 1989, “Montagnes du désert ; de l’évolution comparée de d euxmassifs sahariens : Ahaggar et Aïr” in Tropiques ; lieux et liens, pp. 545-553
2. Le mot fulfulde “caɓɓal” dérive-t-il de l’arabe “djebel”, c’est-à-dire la montagne ? Les dictionnaires ne mentionnent pas cette origine.
3. F.W. Taylor, 1932, “A Fulani-English dictionary”, p. 23.
4. H. Labouret, 1955, “La langue des Fulɓe ou Foulbé ; lexique français-peul”, p. 153 .
5. D. Noye, 1989. Dictionnaire foulfoulde-français ; dialecte peul du Diamaré, Nord-Cameroun, p. 294.
6. La racine du mot est “saBHBH-” : étendre, allonger sur le sol (A. Dauzats, 1952. Lexique Français-Peul et Peul-Français, p. 410)
7. R. Letouzey, 1968, “”Etude phytogéographique du Cameroun”, photo. 44.
8. H. Labouret, 1955, p. 152.
9. J. Richard-Molard, 1953, “Les traits d’ensemble du Fouta-Djalon”. in Hommage à Jacques Richard-Molard, p. 148 et 151.
10. De nombreux témoignages attestent que la végétation boisée n’était pas aussi fournie, au début du siècle.
11. G. Durrell. 1964. “The Bafut beagles”. Penguin Books. p. 39.
12. Vastes plaines submergées par les eaux en saison des pluies et exondées en saison sèche, les yaere concentrent alors de grands effectifs de bétail.
13. J. Richard-Molard, 1953, p. 146
14. J. Peal. “Local leave on Mambula Plateau”
15. Le gangirwal est le poteau central qui soutient la charpente d’une case ronde. Ce haut plateau est parfois désigné “Gotel Mountains” sur les cartes, toponymie étendue également à tout le haut plateau Mambila. L’appellation (qui apparaît en caractères gras sur la carte “Arctique-Europe-Afrique” de l’IGN au 1/5 000 000) n’est jamais employée par les habitants… Apparue pour la première fois sur la carte allemande Moisel, depuis lors elle est recopiée fidèlement par les cartographes.
16. P. Tuley, 1966, “The Obudu Plateau ; utilization of high altitude, tropical grassland”.